‹ Essais de morale et de critique (volume 2)Chapitre 7 sur 45 · M. AUGUSTIN THIERRY · texte numérisé non relu

M. AUGUSTIN THIERRY

vains sans imagination qui n'ont pas su peindre; guerre à Méieray, à Velly. à leurs continuateurs et ;'i leurs disciples; guerre enfin aux historiens les plus vantés de l'école philosophique, a cause de leur sécheresse calculée et de leur dédaigneuse ignorance des origines nationales; tel fut le programmé de ma nouvelle tentative. » Quelques hommes, dont il serait injuste de séparer le nom du sien, Fauriel, Château-" brianii, Walter Scott, lui servirent d'initiateurs dans cette œuvre de résurrection ; le premier par sa vaste curiosité et sa rare ouverture d'esprit, les deux autres par leur profonde entente des instincts éternels de l'humanité.

Si nous cherchons, en ehet, à déterminer quel fut, entre les dons que se partagèrent les génies historiques de notre siècle, celui qui échut au maître illustre dont nous essayons de caractériser la manière, nous trouverons que ce fut l'intuition directe des sentiments et des passions du passé. Où des historiens plus portés à la spéculation ont vu soit le résultat de formules générales, soit l'accomplissement de desseins providentiels, M. Thierry a vu l'action des lioinmcs. Nul n'a saisi d'un coup d'œil aussi clair le jeu des mobiles humains; nul n'a rendu une vie si active aux générations éteintes; nul n'a ressenti d'une manière aussi personnelle les joies et les douleurs îles hommes d'autrefois.

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Loin de nous la pensée infime d'un reproche contre i' ^ cole qui veut voir dans la suite des affaires-de ce monde l'application de lois supérieures à la volonté des individus. L'histoire admet une extrême variété de méthode et donne lieu à des modes d'exposition profondément divers. Depuis la théorie la plus ahslruite, à condition bien entendu qu'elle ne soit pas chimérique, jusqu'au récit lopins minutieux, à condition qu'il soit exact, tout a sa valeur et son prix quand il s'agit de ressaisir la chaîne infinie de causes dont le présent est le dernier anneau. Si l'on envisage sur une petite étendue les rides qui, en se croisant, forment le mouvement des eaux de la mer, on est tenté de prendre ce mouvement pour un va-et-vient fortuit, qu'il serait impossible d'assujettir à une loi régulière; considérées sur une plus grande échelle, les rides,' en s'ajoulant l'une a. l'autre, deviennent des vagues qui constituent par leur réunion des vagues plus grandes encore; enfin, en se plaçant de manière h embrasser l'ensemble de l'Océan, on saisit des marées, des courants irrésistibles, qui transportent d'un pôle à l'autre des masses gigimlesques. De mémo en histoire, le mélange des événements divers qui forment le tissu des choses lui mairies ne parait d'abord qu'une mêlée confuse de passions et d'intérêts, sous lesquels il est difficile de saisir un mouvement général. Mais l'existence et la formule de

US M. AUGUSTIN TIIIBMIÏ.

ce mouvement se révèlent à celui qui possède une vue plus èlcndue de l'ensemble. L'histoire n'est ni une géométrie inflexible, ni l'œuvre nue de la liberté bumaine, ni un jeu du hasard; elle est conduite par de profondes raisons, mais ces raisons sont appliquées par des hommes. I.a comédie de ce monde est à la fois divine cl humaine. Le jeu des individus et le jeu des formules sont donc également essentiels à montrer; l'histoire théorique et l'histoire narrative se complètent et se supposent l'une l'autre, loin de s'exclure el de se contrarier.

Dn illustre contraste m'est ici nécessaire, et je m'y arrèle d'autant plus volontiers qu'il est tout à fait propre à montrer comment deux génies supérieurs peuvent contribuer à une même œuvre par des côtés divers. Pendant qu'Augustin Thierry, dans des récils pleins d'intérêt, prêtait une voix à des sentiments qui depuis des siècles n'avaient point trouvé d 'interprèle, un professeur, dans une chaire alors entourée d'applaudissements, captivait son auditoire par le tableau des progrès de la civilisation et l'analyse des éléments qui la composent. Qui a songé à désirer quelque chose dans ces volumes admirables qui sont restés le modèle de la philosophie de l'hisloire dans sa manière à la fois la plus élevée et la plus sûre'.' M pourtant sonl-ce des hommes avec leurs passions el leurs vues personnelles

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qu'on voii se mouvoir dans la grande esquisse tracée d'une main si magistrale par M . GhîmI? Non ; ce qu'on y trouve, ce sont des lois, îles raisonnements, îles abstractions, toutes, dutses très-réelles [ar, eu un sens, ce sont des abstractions qui mènent le momie), mais choses qui ne sont pas toute la réalité. Que scnlonsnous au contraire dans les récils d'Augustin Thierry? Des êtres comme nous, dus passions comme celles qui s'agitent sous nos yeux. Peu philosophe, si l'on prend ce mot pour synonyme de métaphysicien, mais grand philosophe, si on l' entend dans son acception la plus large, Thierry a vu dans l'histoire une lutte d'agents libres, où chacun se fait sa destinée : la nature humaine a été sa grande loi, et, si j'ose le dire, sa Providence ; l'explication des événements que d'autres cherchent dans une volonté supérieure aux causes linies on dans la force des choses, il iil' l'a demandée qu'aux instincts du cœur de l'homme, à l'opposition des races et à l'éternelle inégalité qui maintient à travers les ilges la di-linclinti primitive des vainqueurs et des vaincus.

Là est ta raison du charme infini que les écrits d'Augustin Thierry ont exercé sur toutes les classes de lecteurs. 11 n'est pas donné à tous de suivre le fil délié "d'inductions subtiles, de saisir des aperçus qui supposent la comparaison d'une grande masse de faits, de s'intéresser à des êtres collectifs que les personnes S

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