M* H. AUGUSTIN THIERRY
peu familières avec h réflexion philosophique soril tentées de prendre pour des ficlions arbitraires. Hais tous comprennent la nature humaine agissant et se déployant avec largeur dans un sympathique récit, quelque éloignés de nos mœurs que soient les faits racontés. Le moyen âge ne semble si souvent aride, uniforme, incolore, que parce qu'on ne sait pas interpréter ies monuments qu'il nous a laissés. Les personnages de cetle époque nous apparaissent comme des Cires abslraits, et pourtant ces roides et pales ligures ont vécu aussi bien que nous. Si l'histoire, au lieu de nous les montrer avec leur physionomie propre, revêtues de lumière et de vie, ne nous présente que des images sans expression ni relief, c'est la faute de l'historien. Les gens du monde, excellents juges, non du travail scientifique nécessaire pour la connaissance des faits, mais de la vérité générale du réeit, ne refusent d'ordinaire leur intérêt aux événements des époques reculées que parce qu'on ne leur en présente qu'un tableau inanimé qui ressemble à la vraie histoire comme une mosaïque byzantine, où tous les personnages sont isolés et vus de face, ressemble à la peinture complète, où les acteurs sont mis dans leurs rapports naturels.
SI. Thierry possédait avec une lucidité qui tenait du prodige la lacullé essentielle à ce genre de restitution, je veux dire le sens intime qui, sous la lettre morte
a. AIJfiUSTIK TltlEltRÏ. 1!j des chartes cl des l'hi'oniques, rtr'i-n nvri r l'esprit. Peu d'historiens ont mieux su tirer d'un teste tout ce qu'il renferme sur les relations sociales et les mœurs d'une époque. Chargé quelquefois par son amitié dé faire pour lui quelques recherches, je n'assistais jamais sans étonnemcnl à la vive et prompte opération par laquelle il saisissait le document original, l'embrassait, le devançait parfois, et l'assimilait a son récit. Le moindre débris lui révélait un ensemble organique qui, par l'effet d'une sorte de puissance régénératrice, Jaillissait complet devant son imagination. Quand ses yeux affaiblis ne lui permirent plus de lire les monuments écrits, ce don singulier d'inluilion se porta sur l'architecture. Parcourant avec M. Fauriel le midi de la France, et n'ayant tout juste de vue que ce qu'il fallait pour se conduire, il retrouvait, en présence des ruines, toute sa facilité de lecture. Son œil, si incertain dans les circonstances ordinaires, était alors d'une merveilleuse promptitude : aucune des lignes principales, aucun Irait caractéristique ne lui échappait.
Où p'uisail-il ce souffle fécond qui, passant sur le champ des morts, comme dans la vision d'Lzéchîcl, leur rendait la vie, cl d'ossements épars faisait des hommes'.' Dans le vif sentiment de son époque cl l'ardeur de sa propre passion. L'ensemble d'idées que îa Restauration qualifia du nom de libéralisme est l'urne
llfi H. AUCUST1H THIERRY,
de son histoire, la muse ijiii l'inspire, lu foi qui le soutient. Les scènes de l'invasion dont il fut lémoin à Coinj'ir^tie, iiii il îcuiplissail une humble fonction dans l'enseignement, lui apprirent les lois de la conquête, de même que la réaction féodale qui suivit le retour de l'ancienne dynastie lui en montra les conséquences sociales les plus éloignées, l'eu d'années ont été aussi fécondes que cellcsdà en grands enseignements et en. soudaines ouvertures sur les choses de l'esprit, hicaluere anttTlt^ La guerre de 1815 à 1815 est la seule de notre siècle qui ait eu quelque chose d'épique et d'élevé. Les autres campagnes de l'Empire n'offrent guère qu'un exercice de pure stratégie, dénué d'intérêt ; celle dont je parle, au contraire, correspondit à un mouvement d'idées et eut une vraie signification intellectuelle. Un homme qui prit part à celte lutte grandiose me racontait que, .réveillé par la canonnade, dès la première nuit qu'il passa parmi les corps francs réunis en Silésie, il cruL assister à un immense service divin. De vagues espérances et un fond d'idées mystiques se cachaient sous la coalition d'éléments fort divers qui prit le nom de Sainte-Alliance. Madame de Krudner ne fut pas la seule qui y vit l'aurore d'une nouvelle rédemption : Saint-Simon, avec lequel, par une coïncidence qui ne fut à vrai dire qu'un hasard, Augustin Thierry cul ses premières relations littéraires, prit