‹ Essais de morale et de critiqueChapitre 1 sur 3 · CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS · texte numérisé non relu

CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS

3, RUE AUBEll, 3 Droits le reproduction et de traduction réservés.

PRÉFACE

Les morceaux réunis en ce volume n'ont, par le fond du sujet, aucune liaison nécessaire. Us n'ont de commun que l'inspiration qui les a dictés et le sentiment qui en fait l'âme. Tous se résument en une pensée que je mets fort au-dessus des opinions et des hypothèses, c'est que la morale est la chose sérieuse et vraie par excellence, et qu'elle suffîtpour donner à la vie un sens et un but. Des voiles impénétrables nous dérobent le secret de ce monde étrange dont la réalité à la fois s'impose à nous et nous accable; la philosophie et la science poursuivront à jamais, sans jamais l'atteindre, la formule

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de ce Protée qu'aucune raison ne limite, qu'aucun langage n'exprime. Mais il est une base indubilable que nul scepticisme n'ébranlera et où l'homme trouvera jusqu'à la fin des jours le point fixe de ses incertitudes : le bien, c'est le bien; le mal, c'est le mal. Pour haïr l'un et pour aimer l'autre, aucun système n'est nécessaire, et c'est en ce sens que la foi et l'amour, en apparence sans lien avec l'intelligence, sont le vrai fondement de la certitude morale et l'unique moyen qu'a l'homme de comprendre quelque chose au problème de son origine et de sa destinée.

Le beau privilège qu'a la morale de réunir en un même sentiment tous les esprits honnêtes, quelque divisés qu'ils soient d'ailleurs sur les choses divines et humaines, est ce qui m'a engagé à composer ce volume de pièces aussi éloignées que possible de toute discussion. J'ai voulu qu'il protestât contre une pensée étroite que les personnes qui ne me connaissent pas m'ont souvent prêtée. Loin que j'aie jamais songé à diminuer en ce inonde la somme de religion qui y reste encore, mon but, en tous mes écrits, a été bien au contraire d'épurer et de ranimer un sentiment qui n'a quelque chance de conserver son empire qu'en prenant un nouveau degré de raffinement. La religion, de nos jours, ne

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peut plus se séparer de la délicatesse de l'âme et de la culture de l'esprit. J'ai cru la servir en essayant de la transporter dans la région de l'inattaquable, au delà des dogmes particuliers et des croyances surnaturelles. Si celles-ci viennent à crouler, il ne faut pas que la religion croule, et un jour viendra peut-être où ceux qui me reprochent comme un crime cette distinction entre le fond impérissable delà religion et ses formes passagères seront heureux de chercher un refuge contre des attaques brutales derrière l'abri qu'ils ont dédaigné. Je veux certes la liberté de la pensée ; car le vrai a ses droits comme le bien , et on ne gagne rien à ces timides mensonges qui ne trompent personne et n'aboutissent qu'à l'hypocrisie. Dans les études historiques, en particulier, que j'envisage comme fournissant la vraie base de la science de l'humanité, il est clair qu'une grande indépendance de la théologie est nécessaire, puisque l'esprit de la théologie est justement l'inverse de celui de la vraie critique, et que l'histoire, en subissant le joug d'un dogme religieux, se condamne ou aune partialité avouée , ou à l'empirisme vulgaire qui, sous les faits matériels, ne sait pas saisir un esprit. Mais, je l'avoue, la science même et la critique sont à mes yeux des choses secondaires auprès de la

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nécessité de conserver la tradition du bien. Je ne me retirerais point satisfait de la vie , si mon action s'était bornée à soutenir un ordre d'études ou un système particulier; je suis, en effet, plus convaincu que jamais que la vie morale a un but supérieur et qu'elle correspond à un objet. Si la fin de la vie n'était que le bonheur, il n'y aurait aucun motif pour distinguer la destinée de l'homme de celle des êtres inférieurs. Mais il n'en est point ainsi : la morale n'est pas synonyme de Y art d'être heureux. Or, dès que le sacrifice devient un devoir et un besoin pour l'homme, je ne vois plus de limite à l'horizon qui s'ouvre devant moi. Comme les parfums des îles de la mer Erythrée, qui voguaient sur la surface des mers et allaient au-devant des vaisseaux, cet instinct divin m'est un augure d'une terre inconnue et un messager de l'infini.

La merveilleuse efficacité du devoir pour édifier et pacifier les âmes est l'explication d'un phénomène assez ordinaire dans l'histoire de la philosophie, je veux dire de l'apparente contradiction que nous offrent tant de nobles esprits qui n'ont cru qu'à la vertu. Lorsque l'Àristote des temps modernes, Kant, porta la critique à la racine même de l'intelligence humaine, résolu de ne s'arrêter que devant l'indubi-

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table, il ne trouva rien de bien clair que le devoir. En face de cette révélation souveraine, le doute ne lui fut plus possible. Sur Y unique base de la conscience morale, l'inflexible critique reconstruisit tout ce qu'il avait renversé d'abord : Dieu, la religion, la liberté, que la raison ne lui avait donnés qu'enveloppés de contradictions, lui apparurent en dehors du champ de la controverse, dans une douce et pure lumière, assis non sur des syllogismes, mais sur les besoins les plus invincibles de la nature humaine, et à l'abri de toute discussion . La belle et hardie volte-face du penseur allemand est l'histoire de tous ceux qui ont parcouru avec quelque énergie le cercle de la pensée. Objet d'élernelle dispute pour la dialectique, d'évidente intuition pour le sentiment moral, la religion n'est ainsi le partage que de ceux qui en sont dignes et qui en trouvent la démonstration dans la voix docilement écoutée de leur cœur.

Je sais que cette foi aux vérités supérieures, dégagée des symboles dont les religions l'ont revêtue, ne contentera jamais la majorité des hommes, habituée à porter dans les choses infinies la grossière précision que réclame la pratique de la vie, et incapable de se dégager, même dans les questions morales, de toute vue intéressée. L'humanité a l'esprit étroit; ses jugements sont toujours partiels

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le nombre d'hommes capables de saisir finement les vraies analogies des choses est imperceptible. Comme, d'un côté, il est essentiel que tous croient au devoir, et que, d'un autre côté, il est impossible que tous aient la vue épurée de ce qui fonde le devoir, lepenseur honnête éprouve d'abord une sorte de crainte en portant l'analyse sur les jugements étroits qui sont, pour la plupart de ses semblables, la raison de bien faire. La main tremble quand elle se porte pour la première fois sur les frêles appuis de cette pauvre ruine branlante qu'on appelle la moralité humaine; on trouve que c'est merveille qu'elle ait pu résister à tant de causes d'abaissement et de décrépitude, et on hésite à conspirer en apparence avec ceux qui travaillent à détruire le fruit de tant de dévouements, de tant de larmes et de tant de sang.

Ces scrupules qui se sont fréquemment élevés en mon âme, quand j'ai vu le scandale que bien des personnes pleines de droiture ont souffert de mes libertés spéculatives, il m'a fallu de sérieuses réflexions pour les faire taire. J'ai dû me prouver à moi-même que je faisais une chose bonne et utile en pensant librement et en disant librement ce que je pense, et je n'y ai réussi que quand j'ai vu avec évidence combien l'idée que la piété se fait du

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monde est incomplète et défectueuse. En envisageant la critique et le libre développement de l'esprit comme des forces ennemies, les personnes préoccupées d'une manière un peu superficielle du bonheur de l'espèce humaine ne s'aperçoivent pas qu'elles vont directement contre le but qu'elles veulent atteindre. L'extinction de l'esprit critique, en effet, amène nécessairement le béotisme ou la frivolité, qui marquent la fin de toute moralité sérieuse, et amènent plus de maux pour une nation que le libre examen avec ses conséquences légitimes ou supposées. Il ne semble pas que les pays où l'on a réussi à étouffer complètement la pensée (l'Espagne, les pays musulmans, par exemple) et ceux où on l'a rendue insignifiante, comme l'Italie du dixhuitième siècle, soient devenus beaucoup plus moraux. Tout ce qui élève l'homme et le ramène au soin de son âme l'améliore et l'épure; la qualité des doctrines importe assez peu. Les lecteurs capables de trouver du goût à un écrit sont capables aussi d'en découvrir le venin, s'il y en a. Quant à ceux qui s'en scandalisent, leur scandale même est un sentiment délicat et touchant, qu'ils ne doivent point regretter. On peut même dire qu'ils devraient savoir gré à celui qui provoque chez eux un tel acte de foi, et leur fournit l'occasion de s'envisager

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comme privilégiés d'une manière spéciale pour la possession de la vérité.

J'ai cru ces observations nécessaires afin d'expliquer pourquoi je me suis interdit de répondre ici à des critiques qui ont été adressées à mes précédentes études. Ce n'est point là l'effet du dédain ; c'est la conséquence de cette idée, fort arrêtée chez moi, que chacun se fait une foi selon sa mesure. Défendre un dogme, c'est prouver qu'on y tient et par conséquent qu'on en a besoin. La vivacité de ces attaques m'a même parfois inspiré de l'estime pour ceux qui en étaient les auteurs, et j'ai songé avec plaisir qu'elles détourneraient de me lire ceux pour qui une telle lecture serait en effet mauvaise. J'aurais parfois désiré qu'elles fussent écrites d'un style meilleur, et qu'on y eût évité certains malentendus. Mais la religion fait assez de bien dans le monde pour qu'on puisse lui passer quelques idées étroites et un peu de mauvais style. Les religions sont nécessairement amenées à calomnier ceux qu'elles regardent (à tort presque toujours) comme leurs adversaires. En effet, se posant comme évidentes, elles sont obligées de soutenir que la perversité du cœur ou de l'esprit peut seule porter à se mettre en opposition avec elles. Le critique, qui s'est fait une idée juste de ce qu'est l'opinion, en prend facile-

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ment son parti. Habitué à démêler l'éternel contre-sens qui fait le fond de l'histoire, il sait que la biographie de tous ceux qui se sont écartés dsi idées religieuses admises de leur temps est tracée d'avance. Sa propre estime et celle d'un petit nombre lui suffisent. Ne l'oublions pas : le tort que l'Église est obligée de nous faire n'équivaut pas à l'éducation morale que nous lui devons, et au service qu'elle nous rend en maintenant dans l'humanité un peu du sentiment des choses divines, sentiment sans lequel le monde, au point de vue moral, ne serait qu'un désert.

Écrits durant l'intervalle des huit dernières années, les morceaux recueillis en ce volume ont pu être reproduits sans modifications considérables. Un seul d'entre eux est antérieur à l'époque où j'arrêtai ma manière d'écrire, et où mes vues sur l'histoire moderne se fixèrent. C'est l'article sur Tosti. Je n'ai pas cru devoir le supprimer, parce qu'il présente avec une certaine vivacité un côté de la question italienne, question qui est spécialement étudiée en ce volume. Au moment où l'article dont je parle fut écrit (commencement de 1851), j'avais encore sui la Révolution et sur la forme de société qui en est sortie les préjugés ordinaires en France, et que de rudes leçons devaient seules

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ébranler. Je croyais la Révolution synonyme de libéralisme, et, comme ce dernier mot représente assez bien pour moi la formule du plus haut développement de l'humanité, le fait qui, selon une trompeuse philosophie de l'histoire, en signale l'avénement réapparaissait en quelque sorte comme sacré. Je ne voyais pas encore le virus caché dans le système social créé par l'esprit français; je n'avais point aperçu comment, avec sa violence, son code fondé sur une conception toute matérialiste de la propriété, son dédain des droits personnels, sa façon de ne tenir compte que de l'individu, et de ne voir dans l'individu qu'un être viager et sans liens moraux, la Révolution renfermait un germe de ruine qui devait fort promptement amener le règne de la médiocrité et de la faiblesse, l'extinction de toute grande initiative, un bien-être apparent, mais dont les conditions se détruisent elles-mêmes. Certes, s'il était démontré que dans deux cents ans les hommes éclairés envisageront Tannée 1 789 comme ayant fondé définitivement dans le monde la liberté politique, religieuse et civile, comme ayant inauguré une phase de développement plus élevé pour l'esprit humain, des idées religieuses plus épurées, une ère meilleure, plus noble, plus lumineuse, il n'est pas d'esprit amou-

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reux du beau et du bien qui ne dût prendre 1789 pour point de départ de sa foi et de ses espérances. Mais si les principes de 1789 signifient ce qu'on leur fait trop souvent signifier, s'ils renferment comme conséquence l'abaissement des choses de l'esprit et de la culture libérale, s'ils doivent amener le despotisme des intérêts matériels, et, sous prétexte d'égalité, la dépression de tous, au risque de provoquer les anathèmes d'un libéralisme peu éclairé, il faut , en rendant hommage aux sentiments qui animèrent les auteurs de ce mouvement extraordinaire, faire ce qu'ils feraient eux-mêmes, renier des conséquences qu'ils n'avaient ni voulues ni aperçues. Ce qui importe pardessus tout, c'est que l'attachement fanatique aux souvenirs d'une époque ne soient point un embarras dans l'œuvre essentielle de notre temps, la fondation de la liberté par la régénération de la conscience individuelle. Si 89 est un obstacle pour cela, renonçons à 89. Rien n'est plus fatal à une nation que ce fétichisme qui lui fait placer son amour-propre dans la défense de certains mots, avec lesquels on peut la mener, pourvu qu'on s'en couvre, aux derniers confins de la servitude et de l'abaissement.

Je sais qu'à plusieurs de telles craintes pour l'a-

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venir paraîtront un anachronisme, et qu'on y verra un effet de cette mélancolie que certaines personnes, indulgentes pour le présent comme le présent l'est pour elles, m'ont, dit-on, reprochée. Mais chacun a son caractère; bien que parfois je sois tenté d'envier le don de ces natures heureuses, toujours et facilement satisfaites, j'avoue qu'à la réflexion, je me trouve fier de mon pessimisme, et que, si je le sentais s'amollir, le siècle restant le même, je rechercherais avidement quelle fibre s'est relâchée en mon cœur. Un jour peut-être une telle rigueur s'adoucira, et, si quelque chose pouvait aider à ce changement, ce serait sans doute que les personnes dont l'optimisme ne me paraît pas justifié, sans devenir mélancoliques (ce qui n'est guère, je crois, dans leur caractère), arrivassent à comprendre que ce qui fait la joie des uns peut ne pas faire le bonheur de tous.

L'article sur l'Exposition donna lieu, lors de sa publication, à des objections fort diverses, dont quelques-unes me firent réfléchir et d'autres me touchèrent. A cette proposition que je crois incontestable : «Les progrès du grand art et de l'industrie sont loin d'être parallèles, » on opposa l'histoire; on fit appel à la Grèce antique, à l'Italie de la Renaissance, à la France du dix-septième siècle. La vérité

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est, ce me semble, que la Grèce, l'Italie et la France, aux trois époques précitées, possédèrent le degré d'habileté dans les arts mécaniques sans lequel il n'y a pas de société cultivée ; mais qu'elles n'offraient rien d'analogue à l'espèce d'idolâtrie matérialiste qui, de notre temps, a séduit les meilleurs esprits. La Grèce ne fut jamais ce qu'on peut appeler un État industriel; elle, qui ouvrit des concours pour l'art, la poésie, la force, l'adresse, et même pour la beauté, n'en ouvrit jamais pour l'industrie. Heeren et M. Bœckh ont très-bien montré que l'activité grecque aux belles époques était tournée tout entière vers la vie publique '. Il faut en dire autant de l'Italie du quinzième et du seizième siècle : l'esprit industriel, tel qu'il s'est montré depuis trente ou quarante ans, était alors inconnu. Colbert, en favorisant l'industrie, comme il le devait, la laissa au quatrième ou cinquième rang dans l'État.

Certes, les améliorations matérielles, surtout quand elles tournent au profit des classes populaires, ne sauraient être indifférentes. Une cer-

1 Voir Heeren, De la politique et du commerce des peuples de l'antiquité, trad. française, t. VII, p. 229 et suivantes. — Bœckh, DieStaatshaitshaltung der Athener (2eédit., Berlin, 1851), 1. 1", p. 789 et suivantes.

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taine mesure de facilité à se procurer les commodités de la vie est la condition évidente d'une civilisation complète. Personne n'a jamais élevé de doute sur ces points. L'erreur de l'école qui préfère les progrès de l'industrie aux chimériques grandeurs du passé, achetées si souvent au prix de l'abnégation, des sacrifices et du dévouement, est de supposer une valeur absolue, qui les rende par eux-mêmes désirables, à une foule d'objets qui ne valent que par ce qu'ils signifient. Quelle consolation, en effet, nous offre-t-on pour la perte de la poésie, de la liberté, de tant de belles et bonnes choses dont l'industrie croit pouvoir sevrer l'humanité? Une seule : le bien-être. Je n'examinerai pas si ce bien-être est aussi réel qu'apparent, si la vie populaire, et en général une vie modeste et indépendante, sont à l'heure présente plus faciles qu'elles ne l'étaient autrefois. Admettons que les classes inférieures se procurent aujourd'hui à bas prix beaucoup d'objets d'une utilité secondaire qui leur étaient autrefois interdits; peut-on dire qu'il en résulte pour elles des avantages matériels et moraux, suffisants pour compenser l'action corruptrice de tant de désirs que l'industrie a éveillés et qu'elle est impuissante à satisfa'fe? On regarde comme une conquête de la civilisation

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que la villageoise puisse se parer des objets que les duchesses seules portaient autrefois. Mais on ne songe pas que la villageoise, en prenant une partie du costume de la duchesse, n'a pas pris sa manière de le porter ; qu'elle n'a fait par conséquent qu'échanger son costume naturel contre un costume bâtard e* sans caractère. Mieux valait la bure; elle couvrait moins de cupidité et n'était pas sans bonne grâce.

La thèse soutenue dans l'article précité était tout esthétique. Le but de l'industrie n'est ni la morale, ni la culture intellectuelle. Qu'elle se contente de son rôle modeste; qu'elle n'aspire pas à franchir les limites de ses profitables labeurs, et nul n'aura de reproches à lui faire. L'industrie a de quoi se passer de poésie; il faut laisser cette consolation aux pauvres. Une campagne occupée par des genêts et de la bruyère est plus pittoresque qu'un champ cultivé, et, s'il s'agit de choisir un paysage, le peintre s'adressera plutôt aux grèves de la Bretagne ou au sublime désert de la campagne de Rome qu'aux plaines de la Beauce ou aux riches vallées de la Normandie. Quoi de plus vulgaire qu'un grand chemin? quoi de plus charmant qu'un sentier?... Mais qu'ai-je dit et de quel blasphème ne va-t-ou pas m' accuser? Je me vois déjà signalé dans

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quelque traité d'économie politique à l'indignation des hommes sensés comme ayant soutenu qu'il faudrait, pour l'amour du pittoresque, laisser les terres en friche et supprimer toutes les routes carrossables.

Un autre démenti me fut adressé. En remarquant que l'Exposition n'avait pas produit une strophe digne de mémoire, je faisais d'avance réparation aux poètes inconnus dont les œuvres pouvaient n'être pas arrivées jusqu'à moi. La muse de l'Exposition prit un moyen décisif pour me démontrer qu'elle existait; elle vint me trouver, et j'ai sous les yeux une vraie épopée et plusieurs odes qui réclament contre mon exclusion. Je l'avouerai : ces poèmes , en général fort peu académiques , tracés pour la plupart par des mains laborieuses et illettrées, m'ont touché. Je les ai ouverts trop souvent avec dédain, et presque jamais je ne les ai achevés sans être ému. La forme, à très-peu d'exceptions près, en est défectueuse, et cela malheureusement par prétention et par faux goût, bien plutôt que par rudesse. Mais quelques-uns de ces essais respirent tant d'honnêteté, de sympathie, de bonne volonté pour comprendre les choses élevées; on y trouve tant de cœur et un patriotisme si respectable dans sa naïveté, que moi, qui étais décidé

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à en rire, j'ai presque fini par m'y plaire et par oublier que pour soutenir ma thèse j'étais obligé de les trouver mauvais. Jamais je n'accueillerai par la raillerie quelque chose d'honnête. Autant il est essentiel que dans le vaste champ de la publicité l'esprit critique ait sa place et son entière liberté, autant il faut se garder de détruire les illusions et même un certain mauvais goût, partout où les illusions et le mauvais goût sont nécessaires. L'effort maladroit pour arriver à la lumière, le bégayeraient informe d'un sentiment bon et pur, sont des choses sacrées qu'il serait cruel d'accueillir par le sourire. La gaucherie même de ce premier essai d'une conscience qui se forme n'est pas sans charme, et, si cette gaucherie voulait être un peu moins prétentieuse, un peu moins attentive à imiter les délicatesses mondaines, je finirais bien par trouver une théorie d'esthétique pour la réhabiliter. Oui, si l'on veut, l'Exposition a eu sa poésie dans certains esprits bienveillants, accoutumés à prendre pour des réalités leurs rêves de progrès. Tous les raffinements du monde ne valent pas un bon sentiment, même mal exprimé, et je serais inconsolable d'avoir scandalisé le naïf enthousiasme de ces simples de cœur dont la foi nous sauve. Il faut des éléments très-divers pour le développement complet de l'es-

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prit d'une nation ; la foi seule n'y suffit pas, et la critique seule y suffirait encore moins.

Le travail sur la poésie des races celtiques présente un caractère un peu différent de celui des autres articles recueillis en ce volume. Je l'y ai joint cependant ; car en un sens il les explique, et d'ailleurs il a eu pour moi, quand je l'ai écrit, une valeur esthétique et morale bien plutôt qu'un but d'érudition. Nous autres Bretons, ceux surtout d'entre nous qui tiennent de près à la terre et ne sont éloignés de la vie cachée en la nature que d'une ou deux générations, nous croyons que l'homme doit plus à son sang qu'à lui-même, et notre premier culte est pour nos pères. J'ai voulu une fois dans ma vie dire ce que je pense d'une race que je crois bonne, quoique je la sache capable, quand on exploite sa droiture, de commettre bien des naïvetés. Les vieux souvenirs de cette race sont pour moi plus qu'un curieux sujet d'étude; c'est la région où mon imagination s'est toujours plu à errer, et où j'aime à me réfugier comme dans une idéale patrie

0 pères de la tribu obscure au foyer de laquelle je puisai la foi à l'invisible, humble clan de laboureurs et de marins, à qui je dois d'avoir

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conservé la vigueur de mon âme en un pays éteint, en un siècle sans espérance, vous errâtes sans doute sur ces mers enchantées où notre père Brandan chercha la terre de promission; vous contemplâtes les vertes îles dont les herbes se baignaient dans les flots ; vous parcourûtes avec saint Patrice les cercles de ce monde que nos yeux ne savent plus voir. Quelquefois je regrette que votre barque, en quittant l'Irlande ou la Cambrie, n'ait point obéi à d'autres vents. Je les vois dans mes rêves, ces cités pacifiques de Clonfert et de Lismore, où j'aurais dû vivre, pauvre Irlande, nourri du son de tes cloches, au récit de tes mystérieuses odyssées. Inutiles tous deux en ce monde, qui ne comprend que ce qui le dompte ou le sert, fuyons ensemble vers PÉden splendide des joies de Pâme, celui-là même que nos saints virent dans leurs songes. Consolons-nous par nos chimères, par notre noblesse, par notre dédain. Qui sait si nos rêves, à nous, ne sont pas plus vrais que la réalité? Dieu m'est témoin, vieux pères, que ma seule joie, c'est que parfois je songe que je suis votre conscience, et que par moi vous arrivez à la vie et à la voix.

28 avril 1859.

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