ESSAIS
DE
L'honnêteté est la véritable aristocratie de nos jours; celle-là n'a pas besoin d'être protégée, car, bien qu'on essaye aussi de la feindre, on ne réussit jamais à l'usurper. La noblesse finit toujours par s'attacher aux qualités qui à certaines époques décisives ont fait le salut de l'humanité. La classe privilégiée issue de la féodalité, qui jusqu'à la Révolution de 1 789 a représenté en France l'établissement germanique, recueillait, à
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plus de mille ans d'intervalle, la bénéfice de la grande révolution qui substitua h barbarie apparente, mais en réalité l'indépendance individuelle et locale, au despotisme administratif de l'empire romain. Je me figure souvent que la noblesse de l'avenir sera de même composée de ceux qui, sous une forme ou sous une autre, auront résisté aux tendances mauvaises de notre temps, je veux dire à cet abaissement général des caractères qui, détachant l'homme de ce qui fixe la conscience politique, fait tout excepter, — à ce matérialisme vulgaire sous l'influence duquel le monde deviendrait comme un vaste champ d'épis dont un coup de vent fait fléchir à la fois toutes les têtes : état fatal qui, selon moi, peut conduire la société non point à sa ruine (ce mot ne saurait être prononcé quand il s'agit de l'espèce humaine dans son ensemble), mais à une violente réaction des forces individuelles contre une paresse avilissante et une inertie résignée.
Un fait considérable, que l'on peut regarder dès à jorésent comme un des résultats les plus importants de la première moitié de notre siècle , c'est que la résistance morale dont je viens de parler s'est surtout rencontrée parmi les hommes voués aux travaux de l'esprit. Les anciennes classes sociales y ont contribué pour leur part; mais aucune en particulier ne peut revendiquer l'honneur d'une protestation plus spécia-
lement efficace. La révolution a tellement brisé dans notre pays toute agrégation et toute solidarité, qu'il n'en pouvait être autrement , et d'ailleurs ce n'est pas seulement de nos jours que l'action administrative du gouvernement a trouvé chez nous plus de résistance dans les individus que dans les différents ordres de l'État. Les gens d'esprit sont la vraie noblesse de notre histoire. La chevalerie française ne connut, au moins depuis l'avènement des Valois , que les qualités faciles de bravoure, de frivolité, d'élégance, qui devaient lui faire jouer dans le monde un rôle si brillant. Elle manqua trop souvent de sérieux et de moralité ; elle oublia la fonction essentielle d'une aristocratie, la défense de ses droits, qui étaient à beaucoup d'égards ceux de tous, contre la royauté. Depuis le dix-septième siècle en particulier, tous les devoirs de la noblesse se résumèrent en un seul , servir le roi. C'était fort bien sans doute ; mais ce n'était pas tout. L'autre obligation de la noblesse, qui consiste à représenter les privilèges des individus , à limiter le pouvoir, à préserver les temps modernes de cette notion exagérée de l'Etat qui fit la ruine des sociétés antiques, la noblesse française y manqua. Elle ne comprit ses privilèges que comme une supériorité sur la bourgeoisie ; sa prérogative fut pour elle un principe de dédain et non de vraie fierté, un motif de servilité et d'impertinence bien plutôt
qu'un devoir à remplir. De là cet esprit à la fois léger et lourdement conservateur, frivole et routinier, qui a formé le caractère de la noblesse française ; de là ce vice intérieur qui l'empêcha d'être le principe d'un gouvernement libre, et qui fit que, le jour où ce gouvernement s'établit sans elle, elle devint l'adversaire le plus décidé du régime dont elle aurait dû être la fondatrice et le soutien.
Où donc a été la résistance qui tant de fois dans notre histoire, malgré l'absence d'institutions régulières, a limité le pouvoir? Où le roi de France a-t-il trouvé la seule force qui l'ait obligé de compter avec l'opinion? Parmi les gens d'esprit. On pourrait montrer pendant presque tout le moyen âge le clerc, et, si j'ose le dire, le publiciste, conduisant la main de la royauté, alors même que celle-ci paraissait le plus rebelle à de telles inspirations. La seule époque de tyrannie proprement dite que la France ait traversée ne put se produire qu'après la suppression préalable des gens d'esprit. La Terreur, en décapitant la France, fut la vraie cause de l'abaissement inouï des caractères qui signale les dernières années du dix-huitième siècle et les premières du dix-neuvième. Certes , si les générations de 89 et de 92 n'eussent point été décimées par la hache ou faussées par l'exil, si tant de représentants éminents du dix-huitième siècle, qui,
selon lts lois ordinaires, auraient dû continuer leur existence dans le dix-neuvième et présider à l'inauguration de la nouvelle société, eussent survécu à la révolution, ce qui a suivi n'eût point été possible. Nulle comparaison ne doit être établie à cet égard entre les années que nous traversons et les premières de notre siècle. La société qui sortit immédiatement de la révolution fut servile parce que toute aristocratie intellectuelle avait disparu, parce que l'exercice le plus sérieux de la pensée se réduisait alors à des traductions d'Horace et à des vers latins. Tel n'est pas l'état de notre temps. L'esprit a survécu à son apparente défaite : les moyens de s'en passer n'ont point été découverts, et il ne semble pas que, malgré de pompeuses promesses, nul ait encore trouvé le secret de plaire sans talent ou d'attacher sans cœur.
Au milieu de cette plaine uniforme que l'égalité a créée autour de nous, une seule forteresse est ainsi restée debout, celle de l'esprit. On reproche souvent à la littérature le penchant qui l'entraîne vers les régions de la politique, et l'on a bien raison, si l'on entend par la politique les agitations frivoles d'une vulgaire ambition. L'homme supérieur appliquant ses facultés à un chétif maniement d'affaires ou à des détails d'administration commet en réalité un sacrilège et une maladresse : la pratique de la vie exige de tout
autres qualités que la spéculation ; les hautes aspirations et les vues profondes sont de peu d'usage dans un ordre de choses où ce qui est humble et terre à terre a mille fois plus de chances de réussir que ce qui est grandement conçu et senti. Mais que la littérature doive se borner à un jeu d'esprit sans application aux questions sociales qui s'agitent de notre temps, c'est là une conception mesquine, qui dégrade du même coup la politique et la littérature, et dont l'effet serait de nous ramener aux grammairiens de l'antiquité. Si la littérature est sérieuse, elle implique un système sur les choses divines et humaines ; la politique, de son côté, suppose un parti pris sur le but des sociétés, et par conséquent une philosophie. La littérature et la science ne peuvent donc plus être une chose inoffensive, gouvernée administrativement, comme les spectacles ou les divertissements du public. Les œuvres vraiment belles ne se commandent pas ; l'homme capable de penser par lui-même n'acceptera jamais un joug qui suppose comme première condition chez ceux qui le portent la médiocrité, et la tentative d'une littérature officielle échouera toujours devant la double impossibilité de donner de l'originalité à ceux qui n'en ont pas et de discipliner ceux qui en ont.
« J'en fais l'aveu sincère, dit M. de Sacy en tête de l'intéressant recueil qui me suggère ces réflexions l, je n'ai pas changé. Que ce soit un mérite ou un tort, je suis resté le même. Bien loin de m'avoir ébranlé dans mes convictions, la réflexion, l'âge et l'expérience m'y ont affermi. Je suis libéral comme je l'étais il y a trente ans. Je crois au droit et à la justice comme j'y croyais dans ma plus naïve jeunesse. Ce principe de liberté, que le temps et les circonstances ont ajourné dans la politique, je suis heureux de le reprendre dans les lettres, dans la philosophie, dans tout ce qui est du domaine de la conscience et de la pensée pure. C'est ce que nous essayons de faire au Journal des Débats. Avec des nuances de goût et d'opinion différentes, c'est l'esprit qui nous rallie tous ; c'est aussi celui, j'en ai l'espoir, qu'on retrouvera à chaque ligne dans les articles de critique et de littérature qui forment ces deux volumes. »
C'est en effet la gloire de l'école libérale, et la meil-
1 Variétés littéraires, morales et historiques, par M. de Sacy, de l'Académie française; 2 vol. Paris, 1858.
leure réponse qu'elle puisse faire à d'injustes dénigrements, que de s'être retrouvée, au lendemain de la catastrophe qui semblait lui donner tort, ce qu'elle était quand la direction du monde lui appartenait. Je dirai bientôt avec quelles réserves on doit admettre, selon moi, les principes de cette école; mais il est un éloge qu'on ne peut lui refuser : celui d'une conviction sérieuse, ne se laissant point rebuter par les contretemps, supérieure au succès, persistant à espérer contre toute espérance. On n'examinera pas si la résistance qu'elle a opposée aux faiblesses contemporaines eût pu être, je ne dis pas plus sincère, mais plus efficace. Peut-être, déshabituée qu'elle était de compter avec d'autres entraves que celles de sa conscience, n'at-elle pas toujours usé, comme l'affirmait M. Guizot dans une circonstance solennelle, de toute la liberté qu'elle avait. L'État n'ayant jamais intérêt à pousser les choses à l'extrême, l'individu a contre lui bien des avantages, quand il est à la fois prudent et résolu à ne pas céder ; mais il est tout simple que les hommes modérés, envisageant la liberté comme un droit de ceux qui en sont dignes, et non comme un privilège des audacieux, soient plus embarrassés que d'autres le jour où ils sont obligés d'être leurs propres censeurs. Cette contrainte d'ailleurs a d'excellents résultats littéraires : il semble que l'ennoblissement du publiciste ait daté
du moment où il ne lui a été possible de tout dire qu'à la condition de le bien dire. A peine consentait-on autrefois à accorder une place en littérature à l'homme voué au rude labeur d'écrire pour un jour : or voici que l'Académie française, douée d'un tact si délicat pour discerner et suivre chaque mouvement de l'opinion, vient d'admettre dans son sein un homme qui n'a écrit que des articles de journaux, et qui déclare nettement qu'il n'écrira jamais autre chose. On se figurait que les rapides improvisations de la presse quotidienne ne pouvaient avoir la solidité des œuvres étudiées ; on croyait que notre vieille langue académique n'est pas celle qui convient à l'éloquence affairée d'un siècle positif : or voici un livre composé d'articles de journaux, et ce livre, quelque jugement que l'on porte sur le fond des idées, est peut-être celui de nos jours qui rappelle le mieux la langue du siècle auquel on a décerné le titre de classique. L'occasion éphémère produit souvent des écrits qui ne le sont pas : Bossuet, Bayle, Voltaire, composèrent à peine un ouvrage sans y être provoqués par un fait contemporain ; les plus beaux livres de l'antiquité furent en leur temps des écrits de circonstance. Je dirai plus : on n'est complètement à l'abri de toute déclamation que quand une nécessité vous force ainsi à parler ou à écrire, et qu'on peut se rendre ce témoignage que ce n'est point par
choix qu'on s'ingère à occuper le public de soi et de sa pensée.
Des deux sortes d'esprits entre lesquels se partage le monde, les uns formant leur opinion par la vue spéciale et analytique de chaque objet, les autres par une sorte de raison générale et de foi en la droiture de leur instinct, la seconde est bien décidément celle à laquelle appartient M. de Sacy. Ce n'est ni un historien, ni un philosophe, ni un théologien, ni un critique, ni un politique : c'est un honnête homme ne demandant qu'à son sens droit et sûr des opinions sur toutes les questions que d'autres cherchent à résoudre par la science et la philosophie. L'historien réclamera contre ses jugements, le poëte réclamera, le philosophe réclamera, et souvent avec raison ; mais le bon sens général a aussi ses droits, à la condition qu'il ne soit pas intolérant et n'essaye point d'être une limite à la grande originalité. Tel il se montre chez M. de Sacy : les partis pris de cet écrivain si attachant ne sont pas ceux d'un esprit étroit, refusant d'admettre ce qui dérange ses habitudes, et fermé à tout ce qu'il ne comprend pas ; ce sont, si j'ose le dire, les pactes qu'un cœur honnête conclut avec luimême pour ne pas regarder ce qui ne peut contribuer à le rendre meilleur. L'esprit vraiment étroit ne s'aperçoit pas de sa petitesse ; il croit le monde borné à l'horizon qu'il embrasse, et c'est par là qu'il nous irrite.
ET L'ECOLE LIBERALE. il
comme tout ce qui est prétentieux et vain; mais ici c est une limite sentie et voulue, ce sont des préjugés ayant conscience d'eux-mêmes et ne cherchant point à s'imposer aux autres. Ces préjugés-là, ne venant ni de paresse ni de contrainte, sont la condition d'une foule d'excellentes qualités nécessaires au bien du monde. La force d'une société ne s'obtient qu'au prix d'un certain nombre de principes acceptés de confiance, et sur lesquels on n'attend pas la démonstration de la raison pour être fixé.
Avant d'examiner ce qu'une telle nature d'esprit peut produire, quand on l'applique aux genres de travaux intellectuels dont l'essence consiste précisément à tenir à la fois beaucoup de choses sous son regard, et à embrasser des mondes divers dans une large et vive sympathie, il faut la voir appliquée à son élément naturel, qui est la morale. J'aurai peut-être quelques restrictions à proposer aux jugements de M. de Sacy critique littéraire, et de M. de Sacy historien ; je ne puis qu'applaudir sans réserve aux opinions de M. de Sacy moraliste. Ce n'est ni l'étendue, ni la pénétration, ni la curiosité de l'esprit qui font l'honnête homme : l'obstination systématique, si nuisible dans toutes les branches de la spéculation pure, est au contraire la condition même de la sagesse pratique et son fondement le plus assuré.
Une qualité charmante, que j'appellerai le goût du vieux en toute chose, donne aux écrits de morale de M. de Sacy une suavité qu'on a rarement égalée, et renferme le secret de ce ton exquis, mêlé de finesse et de bonhomie, qui répand sur tout son livre un si délicieux parfum de vétusté. Par là, l'auteur s'élève presque jusqu'à la poésie, bien que ce mot ne soit pas précisément celui qui convienne pour désigner ses dons ordinaires. La poésie et la morale sont en effet deux choses différentes ; mais elles supposent l'une et l'autre que l'homme n'est pas un être d'un jour sans lien avec l'infini qui le précède, sans responsabilité envers l'infini qui le suit. Je l'avoue, il me serait impossible de résider ou même de voyager avec goût dans un pays où il n'y aurait ni archives ni antiquités. Ce qui fait l'intérêt et la beauté des choses, c'est le cachet de l'homme qui y a passé, aimé, souffert. Une petite ville de l'Ombrie, avec ses murs étrusques, ses ruines romaines, ses tours du moyen âge, ses casins de la Renaissance, ses églises jésuitiques du dix-septième siècle, aura toujours plus de charme que nos villes sans cesse rebâties, où le passé semble resté debout, non par son droit, mais par grâce et comme un décor théâtral. Le badigeon qui enlève la trace du temps, le niveau qui fait disparaître les vieilles assises de la vie humaine, sont les ennemis naturels de toute poésie. L'honnêteté
est de même ce qui s'improvise le moins : elle est le fruit des générations. Aucun principe absirait, ni philosophique ni religieux, n'a le pouvoir de créer un honnête homme. Tel se vante de n'avoir commencé à avoir quelque probité que le jour où il s'est colaverti Oh! la grande illusion, et que je me défierais de cet homme-là, si je ne croyais qu'il s'est calomnié par figure de rhétorique et pour le besoin de sa cause! Bien des choses, et des choses excellentes dans l'ordre de l'esprit, sont jeunes dans le monde ; mais il n'en est pas ainsi de l'ordre moral : ici rien n'est à inventer ni à découvrir. En morale, le vieux, c'est le vrai ; car le vieux, c'est l'honneur; le vieux, c'est la liberté.
Ce n'est pas du reste sans raison que M. de Sacy aime le passé : il ne l'a connu que par la meilleure de ses traditions. L'illustre Silvestre de Sacy, père de notre publiciste, appartenait à cette société pour laquelle le nom de jansénisme était moins le signe d'une dissidence dogmatique que l'indice d une profession de gravité et de religion austère. Les plus charmantes pages du livre de M. de Sacy sont, selon moi, celles qu'il a consacrées au souvenir de ce monde vénérable au milieu duquel il a passé sa jeunesse, et dont il est parmi nous le dernier survivant. « Comme ils représentaient bien, dit-il en parlant de deux respectables
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libraires chers aux bibliophiles l, comme ils représentaient bien cette vieille bourgeoisie de Taris, enrichie par un honorable commerce, ces familles qui se transmettaient la môme profession de père en fils comme une noblesse, avec le magasin souvent noir et enfumé de l'aïeul et l'antique enseigne, armoirie qui en valait bien une autre ! Quelle franche et gracieuse bonhomie éclatait dans leur accueil ! quel air de candeur et de loyauté parfaite était peint sur leur visage! Le bon vieux temps respirait en eux tout entier. Point de prétention, point de morgue; rien qui sentît dans leurs manières l'humilité du gain ou l'orgueil de la fortune acquise. Ils étaient heureux, autant qu'on peut l'être en ce monde, par la douce et paisible uniformité de leur vie, par une union qui ne s'est pas démentie un seul jour, par le bonheur qu'ils répandaient autour d'eux... Ah! si c'étaient là en effet les bonnes gens d'autrefois, j'avoue qu'autrefois valait mieux qu'aujourd'hui. L'esprit de famille, hélas! serait-il au nombre des vieilleries féodales que nous avons abolies?... Je ne sais si c'est parce que je deviens vieux moi-même, mais il me semble que les hommes que j'ai connus dans ma jeunesse avaient une originalité de physionomie et un piquant de caractère qu'on ne retrouve plus aujour-
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d'hui. J'ai vu toute l'ancienne Académie des inscriptions Sans faire tort à personne, on aurait de la peine à en composer une pareille maintenant, je le crois du moins. Dieu et la nouvelle Académie me pardonnent, si je me trompe! Ce qu'il y a de sûr, c'est que les printemps et les étés étaient plus beaux dans ce temps-là qu'ils ne le sont aujourd'hui. Qui dira le contraire en a menti. Pourquoi les savants ne se ressentiraient-ils pas de l'universelle décadence? »
Je dois à la nouvelle Académie des Inscriptions de protester ici doucement ; mais que cette idylle de la rue Hautefeuille et de la rue Serpente (hélas ! existentelles encore ?) a de charme, et que j'en veux au besoin de la ligne droite qui détruit tous les jours autour de nous l'image de ces anciennes mœurs 1 Comme en lisant cette page délicieuse je vois bien vivre nos vieux confrères , Silvestre de Sacy, Lanjuinais, Anquetil- Duperron, Camus, Larcher, du Theil, Villoison, Saint- Croix, Daunou, tant d'autres qui relevèrent, il y a soixante ans, les études anéanties ! Nous comprenons plus de choses peut-être, nous sommes de plus subtils philologues, des critiques plus délicats. Depuis qu'on a pacifié la science comme tout le reste, nous avons peine à comprendre leurs luttes, leur videur, leurs rivalités, leur assurance dans leur opinion ; mais aussi quelle verdeur! quelle fermeté 1 quelle estime pour
eux-mêmes! quelle austérité de caractère ! Comme ils haïssaient ! comme ils aimaient ! Ils avaient beaucoup de préjugés ; mais qui sait si nous ne devons pas les leur envier? Ils étaient d'une religion sévère, mais jamais d'une religion étroite. L'esprit sectaire, qu'ils portaient souvent dans leur foi, avait lui-même de grands avantages, les membres d'une secte dissidente étant presque toujours inviduellement supérieurs aux fidèles des grandes églises établies, par le seul fait que la croyance est pour eux le résultat d'un choix et suppose un effort personnel de la raison.
C'est dans une de ces savantes et patriarcales maisons, embellies seulement par l'austère poésie du devoir, qu'il faut chercher les origines de M. de Sacy. Ce goût si délicat des travaux de l'esprit, cette culture si solide et si arrêtée, cette nuance de religion finement maintenue au milieu d'écueils divers , et où $e combinent si heureusement les avantages du scepticisme et les bons côtés de la foi, cette piété en même temps si sincère et si libre, donnant la main à tout ce qui, en dehors d'elle, aspire au même but par d'autres voies, toutes ces qualités, qui sont si peu de notre temps, où en trouver l'explication, si ce n'est dans les habitudes studieuses d'une église d'élite, qui, au lieu de réclamer l'obéissance aveugle des croyants, leur faisait un devoir dépenser par eux-mêmes? Ces rigides
chrétiens étaient loin de soupçonner la théorie inventée de notre temps, et si commode pour la paresse, d'après laquelle le fidèle, remettant à qui de droit la charge de régler son symbole, est dispensé du soin de se l'assimiler par la réflexion. Ils aimaient les livres et lisaient beaucoup ; ils les copiaient même, et, dans quelques-unes de ces sévères familles, les jeunes personnes n'avaient pas de plus agréable passe-temps que de transcrire d'un bout à l'autre les écrits de Saint-Cyran et du père Quesnel. L'habitude où étaient souvent les laïques de dire leur bréviaire, en ramenant à chaque heure un cercle, varié dans sa monotonie, de prières, d'hymnes, de lectures pieuses, mettait un obstacle salutaire à la vulgarité et au laisser aller qui depuis ont envahi les mœurs. On étudiait l'antiquité à la manière de Lebeau, l'histoire à la manière de Rollin. On arrivait par le sérieux, la probité et la lecture des anciens, aux mêmes principes libéraux où la philosophie du siècle arrivait par une voie tout opposée. Une teinte générale de tristesse suppléait à la grande poésie dont le sentiment manquait en général à cette époque. Ce n'était pas la tristesse énervante qui n'aboutit qu'à l'impuissance et qui est une des plaies de notre siècle ; c'était la tristesse féconde qui naît d'une conception grave de la destinée humaine, comme la Mélancolie d'Albert Durer; maîtresse et créatrice des grandes
choses. La légèreté morale de notre temps tient en grande partie à ce que la vie est devenue trop facile et trop gaie, et sans doute, si l'idéal de bien-être matérialiste que rêvent quelques réformateurs venait à se réaliser, le inonde, privé de l'aiguillon de la souffrance, perdrait un des moyens qui ont lé plus contribué à faire de l'homme un être intelligent et moral.
Le laïque s'occupant de théologie paraît dans les pays catholiques un si singulier phénomène, que beaucoup de personnes n'ont pu voir sans surprise un homme mêlé à nos luttes de tous les jours publier une Bibliothèque spirituelle et essayer de relever la littérature ascétique du discrédit où elle était tombée. D'autres ont cru que le goût de ces sortes d'ouvrages implique une adhésion plus positive que ne le comporte la mesure générale de foi qui a été départie à notre temps. C'est là une double erreur qui tient au peu de pratique qu'a notre siècle des choses religieuses. Il est vrai que la piété chrétienne supposait une foi arrêtée aux époques de dogmatisme théologique ; mais elle ne la suppose plus depuis que la religion a quitté la sphère des disputes pour se réfugier dans la région calme du sentiment. A un autre point de vue d'ailleurs, il faut savoir beaucoup de gré à M. de Sacy d'avoir voulu relever le goût des lectures spirituelles. Ces lectures avaient de fort bons effets, en particulier sur
les femmes. Elles les enlevaient aux soucis frivoles ou trop constamment vulgaires ; elles prenaient la place qu'une littérature plate et immorale devait ensuite usurper. En donnant à leur religion une base individuelle, elles les préservaient de cette avilissante docilité, de cette abdication morale, effet inévitable d'une dévotion qui ne réfléchit pas. Un des traits les plus caractéristiques de la nouvelle école qui a pris, au grand détriment de la solide piété, la direction des consciences, est précisément son impuissance à créer une littérature ascétique un peu sérieuse. Elle ne sait qu'injurier et disputer. Où sont ses Tauler? où sont ses Henri Suso ? Les saines doctrines de la vie spirituelle ont aussi disparu en laissant un grand vide dans les âmes pures auxquelles elles procuraient un monde infini de consolations.
Le moraliste, et non le critique, m'occupe en ce moment ; j'ai à rechercher, non la vérité de telle ou telle croyance, mais ses effets sur le caractère et le goût. Or on ne peut nier que la religion n'exerce une influence entièrement différente sur le développement intellectuel et moral de l'individu selon la manière dont elle est acceptée. La foi qui semble au premier coup d' œil la plus inconciliable avec un développement libre élève, améliore et fortifie l'homme, dès qu'elle est le fruit d'une conviction acquise par l'exercice de la
raison. Au contraire, la foi en apparence la plus large écrase et rapetisse celui qui s'y livre, quand on l'accepte comme un joug officiel émanant d'une autorité extérieure. Les derniers siècles ont souvent été intolérants et peu éclairés dans leur croyance ; mais jamais, avant nos jours, on n'avait songé à poser en principe que la religion a pour objet de nous dispenser de réfléchir aux choses divines, à notre destinée, à nos devoirs. Il était naturel qu'après avoir mis l'homme civil et politique en tutelle administrative, on fit de même pour les consciences, et qu'on s'habituât à voir les dogmes comme les lois arriver tout faits d'un centre infaillible sans qu'on eût à les comprendre ni à les discuter. Le goût si décidé de M. de Sacy pour le passé devait nécessairement l'amener à être sévère pour le présent. M. de Sacy est pessimiste, et il a bien raison. Il est des temps où l'optimisme fait involontairement soupçonner chez celui qui le professe quelque petitesse d'esprit ou quelque bassesse de cœur. Ici pourtant une explication est nécessaire. D'accord avec M. de Sacy sur les dangers sérieux que cause à la société moderne h perte de tant de qualités solides qui faisaient la force du vieux monde, je diffère un peu de lui sur la manière d'apprécier le mouvement intellectuel de notre époque. Je crois qu'aucun siècle n'a vu si loin que le nôtre dans la vraie théorie de l'univers et de
l'humanité ; je pense qu'il y a dans quelques milliers de nos contemporains plus de pénétration d'esprit, de finesse, de vraie philosophie et même de délicatesse morale que dans tous les siècles passés réunis ; mais cette riche culture, à laquelle, selon moi, aucune époque n'a rien à comparer, est en dehors du temps et a sur lui peu d'influence. Un matérialisme grossier, n'estimant les choses qu'en vue de leur utilité immédiate, tend de plus en plus à prendre la direction de l'humanité, et à rejeter dans l'ombre ce qui ne sert qu'à contenter le goût du beau ou la curiosité pure. Des soucis de ménage, dont les sociétés d'autrefois se préoccupaient à peine, sont devenus de grosses affaires, et les mâles poursuites de nos pères ont fait place à de plus humbles soins. Qu'on adopte le langage de telle religion ou de telle philosophie que l'on voudra, l'homme est ici-bas pour une fin idéale, transcendante, supérieure à la jouissance et aux intérêts. Les progrès matériels contribuent-ils à nous rapprocher de cette fin? Le monde, depuis sa transformation, est-il devenu dans son ensemble plus intelligent, plus honnête, plus soucieux de la liberté, plus sensible aux belles choses? Voilà toute la question. On peut croire au progrès sans partager cet optimisme dangereux qui voit sans honte l'humiliation de l'esprit, quand cette humiliation se présente comme favorable à certaines
g? M. DE SACY
améliorations. Fussent-elles aussi démontrées que quelques-unes d'entre elles sont problématiques, ces améliorations seraient toujours, aux yeux des personnes libérales, une faible compensation à la perte des seules choses qui rendent la vie humaine désirable et lui donnent un sens et un prix.
Certes, les progrès matériels ne sont pas à dédaigner, et de deux sociétés également intelligentes et honnêtes dont l'une présenterait un riche épanouissement de civilisation extérieure, et dont l'autre serait privée de cet avantage, il faudrait sans hésiter préférer la première. Seulement ce qu'on ne doit point admettre, c'est qu'un progrès matériel puisse être considéré comme une compensation à une décadence morale. Le signe le plus certain de l'affaiblissement d'une société est cette indifférence aux nobles luttes qui fait que les grandes questions politiques paraissent secondaires auprès des questions d'industrie et d'administration. Tous les despotismes se sont fondés en persuadant aux sociétés qu'ils feraient leurs affaires beaucoup mieux qu'elles-mêmes. Chaque peuple a ainsi dans son histoire une heure de tentation où le séducteur lui dit en lui montrant les biens du monde : « Je te donnerai tout 3ela, si tu veux m' adorer. »
Ne prêtons point trop généreusement aux siècles passés une force morale qui a toujours été l'apanage
d'im petit nombre. La vertu diminue ou augmente dans l'humanité selon que l'imperceptible aristocratie en qui réside le dépôt de la noblesse humaine trouve ou non une atmosphère pour vivre et se propager. Or on ne peut nier que le grand développement de l'industrie, en prélevant un impôt énorme sur ceux qui ne sont pas industriels, c'est-à-dire sur ceux qu'on eût appelés autrefois les nobles, n'oblige en quelque sorte le monde à prendre son unisson. Une loi fatale de la société moderne tend de plus en plus à forcer chacun d'exploiter le don ou le capital qui lui a été départi, et à rendre impossible la vie de celui qui ne produit rien d'appréciable en argent. Quelques partisans du système moderne avouent cette conséquence, et reconnaissent que l'industrie ne cessera d'être nuisible à certaines classes que quand tous seront à leur manière industriels. Qui ne voit que l'effet d'un tel état de choses, s'il était poussé à l'extrême (ce qui, je le reconnais, n'arrivera jamais), serait de rendre notre planète inhabitable pour ceux dont le devoir est précisément de ne point sacrifier leur liberté intérieure a un avantage matériel ? Ferez-vous de l'artiste un industriel, produisant des statues ou des tableaux d'après la commande expresse ou supposée de l'acheteur? Mais n'est-ce pas supprimer du même coup le grand art, évidemment moins lucratif que celui qui s'accommode
à la frivolité et au mauvais goût? Ferez-vous du savant un industriel produisant des travaux pour le public ? Mais, dans les choses scientifiques, plus un travail est méritoire, moins il est destiné à avoir de lecteurs. Un des plus grands mathématiciens de notre siècle, qui était en même temps un homme accompli, Abel, est mort de misère. Il est donc évident que, pour plusieurs des œuvres les plus excellentes de l'humanité, il y a disproportion infinie entre la valeur du travail et ce qu'il rapporte, ou, pour mieux dire, que la valeur du travail est en raison inverse de ce qu'il rapporte. Par conséquent, une société où la vie indépendante devient de plus en plus difficile, et où le non-producteur est écrasé par celui qui produit selon la demande du public, doit arriver à un grand abaissement de tout ce qui est noble ou, en d'autres termes, improductif. Le moyen âge poussa le sentiment de cette vérité jusqu'au paradoxe en faisant delà mendicité une vertu et en établissant que l'homme voué à des devoirs spirituels vit d'aumônes. C'était reconnaître au moins qu'il y a dans le monde des choses qui ne se payent pas, que l'esprit ne représente aucune valeur matérielle, et que, quand il s'agit des services rendus à l'âme , aucune rétribution ne peut passer pour un salaire. L'Eglise, avec beaucoup de tact, a retenu le même principe : elle n'admet pas qu'elle soit jamais
payée; elle se proclame toujours pauvre. Possédât-elle l'univers, elle dirait encore que dans l'ordre des choses matérielles elle ne veut que ce que demandait saint Paul, victum et vestitum.
Le pouvoir de pms en plus agrandi de l'homme sur la matière est un bien évident, et il faut applaudir aux progrès que notre siècle a accomplis en ce sens ; mais de tels progrès n'ont une valeur vraiment de premier ordre que si, en mettant l'homme au-dessus des obstacles que lui oppose la nature, ils contribuent à lui faciliter l'accomplissement de sa mission idéale. Une belle pensée, un noble sentiment, un acte de vertu, font bien mieux de l'homme le roi de la création que la faculté de faire parvenir instantanément au bout du monde ses commandes et ses désirs. Cette royauté est dans notre âme : l'ascète des déserts de la Thébaïde, le contemplatif des sommets de l'Himalaya, esclaves à tant d'égards de la nature, en étaient mieux les souverains et les interprètes selon l'esprit que le matérialiste qui bouleverse la surface du globe sans comprendre le sens divin de la vie. Leur tristesse pleine de philosophie et de charme valait mieux que nos vulgaires joies, et leurs égarements font plus d'honneur à la nature humaine que tant d'existences prétendues raisonnables qui n'ont été remplies que par les calculs de l'intérêt ou les luttes insignifiantes de la vanité.
C'est donc avec raison que M. de Sacy se plaint de la disparition d'une foule d'excellentes choses qui ne trouvent plus de place dans notre société. Ces choses n'étant pas de celles dont le besoin est de tous les jours, on ne remarque pas leur absence ; mais avec le temps on s'apercevra de l'énorme lacune qu'elles ont laissée dans le monde en se perdant. La même erreur que notre siècle commet dans la théorie de l'éducation, en refusant de voir qu'au-dessus des connaissances spéciales, qui seules ont une application positive, il y a une culture générale qui ne sert qu'à former l'homme intellectuel et moral, il la commet dans les théories sociales. Tout ce qui échappe à ses catégories utilitaires lui paraît un luxe et un ornement. Certes, on peut ne pas regretter le gentilhomme : ce nom impliquait un fait de naissance, et les hommes distingués se recrutent de nos jours à peu près en égale proportion dans tous les rangs; mais ce qu'on doit regretter fort, c'est Y honnête homme, dans le sens qu'attachait à ce mot le dixseptième siècle, je veux dire l'homme dégagé des vues étroites de toute profession, n'ayant ni les manières ni la tournure d'esprit d'aucune classe. Chaque spécialité de travail entraîne le plus souvent des habitudes particulières, et même, pour y réussir convenablement, ;1 est bon d'avoir ce qu'on appelle Y esprit de son état. Or la noblesse consiste à n'avoir aucune de ces limites ,
la distinction ne peut être représentée dans le monde que par des gens n'ayant aucun état. Il n'est pas juste que ces gens-là soient riches, puisqu'ils ne rendent à la société aucun service appréciable en argent; mais il est juste qu'ils soient l'aristocratie, dans le sens trèsrestreint qu'il est permis désormais de donner à ce mot, afin que le mouvement général des choses humaines conserve sa dignité, et que les diverses manières de prendre la vie, dont les personnes vouées à des fonctions ou à des vues spéciales ne peuvent bien comprendre la légitimité, soient librement représentées.
Toutes les choses délicates et à longue portée souffriront, je crois, dans un prochain avenir, de la base beaucoup trop étroite que les réformateurs de la société moderne lui ont donnée. Rien de séculaire n'est resté possible. Tout ce qui a besoin de deux ou trois cents ans pour arriver à sa maturité a le temps de voir dans le cours de son existence le monde changer dix fois de maître et de plan. La fin imminente de la poésie dans l'humanité tient aux mêmes causes. La poésie est tout entière dans l'âme et le sentiment moral; or la tendance de notre époque est précisément de remplacer en toute chose les agents moraux par des agents matériels. L'objet le plus insignifiant, le tissu le plus vulgaire, par exemple, devenait presque une
chose humaine et morale, quand des centaines d'êtres vivants avaient respiré, senti, souffert peut-être entre chacune de ses trames, quand la fileuse soulevant et abaissant alternativement le fuseau, quand le tisserand poussant la navette selon un rhythme plus ou moins pressé, y avaient contribué, en entremêlant leur travail de leurs pensées, de leurs propos et de leurs chants. Aujourd'hui une machine de fer, sans âme, sans beauté, a remplacé tout cela. Les anciennes machines, merveilleusement appropriées à l'homme, étaient arrivées avec le temps à une véritable unité organique et à une parfaite harmonie ; mais la machine moderne, anguleuse, sans grâce ni proportion, est condamnée à ne jamais devenir un membre de l'homme. Elle humilie et abrutit celui qui la sert, au lieu d'être pour lui, comme l'outil d'autrefois, un auxiliaire et un ami.
L'homme n'est un être divin que par l'âme : qu'il arrive à réaliser en quelque mesure la perfection intellectuelle et morale, et le but de son existence est atteint. Rien n'est indifférent de ce qui peut servir à cette fin sublime ; mais c'est une grave erreur de croire que les améliorations matérielles qui n'amènent pas un progrès de l'esprit et de la morale aient par elles-mêmes quelque prix. Les choses extérieures n'ont de valeur que par les sentiments humains auxquels elles correspondent. Le jardin le plus ordinaire renferme aujour-
d'hui des fleurs splendides que les serres royales possédaient seules autrefois. Qu'importe si les fleurs des champs, telles que Dieu les a faites, parlaient mieux au cœur de l'homme et y réveillaient un sentiment de la nature plus délicat ? Les femmes peuvent se parer de nos jours comme les reines seules le pouvaient jadis ; qu'importe si elles ne sont ni plus belles ni plus aimables? Les moyens de jouissance se sont raffinés de mille manières et multipliés à l'infini ; qu'importe si l'ennui et le dégoût les empoisonnent, si la pauvreté de nos pères était plus heureuse et plus gaie ? Les progrès de l'intelligence ont-ils été en proportion des progrès de l'industrie? Pour le goût des belles choses, valons-nous la génération qui nous a précédés et qui a produit le mouvement brillant et animé dont nous vivons encore? L'éducation est-elle dirigée dans un sens plus libéral? Les caractères ont-ils beaucoup gagné en force et en élévation? Trouve-t-on dans les hommes des temps nouveaux plus de dignité, de noblesse, de culture intellectuelle, de respect pour leurs propres opinions, de fermeté contre les séductions de la richesse et du pouvoir? Je n'essayerai pas de répondre; je dirai seulement que le progrès ne saurait consister qu'en cela. Jusqu'à ce qu'un tel progrès soit accompli, ce sera une mince consolation pour les âmes bien nées de n'avoir en échange des vertus du passé qu'une augmenta-
tion de bien-être qui ne rend pas plus heureux, et une assurance de repos qui ne rend pas meilleur.
Cet instinct essentiellement conservateur des belles et bonnes choses, qui fait de M. de Sacy un si excellent moraliste, a-t-il d'aussi bons effets sur ses jugements littéraires et historiques? Ici j'hésite à répondre. Le moraliste, procédant par le sentiment spontané de ce qu'il croit le meilleur, et le critique, procédant par la recherche indépendante et sans vues préconçues, sont nécessairement amenés à différer sur bien des points. Le moraliste n'hésite jamais dans ses jugements, car ils résultent pour lui d'un choix fait une fois pour toutes , et dont il a trouvé les motifs dans le tour de son esprit bien plus que dans un examen impartial et longtemps balancé. Le critique hésite toujours, car l'infinie variété du monde lui apparaît dans sa complexité, et il ne peut se résigner de gaieté de cœur à fermer les yeux sur des faces entières de la réalité. Le moraliste n'a pas beaucoup de curiosité, car pour lui il y a peu de choses à découvrir : à ses yeux, la règle du bien et du beau a été réalisée en quelques chefs-d'œuvre qui ne seront jamais égalés. Le critique cherche toujours, car
un élément nouveau ajouté à ses connaissances modifie en quelque chose l'ensemble de ses opinions : il pense que le jugement le plus droit ne supplée pas à ce que ■es documents positifs peuvent seuls nous apprendre ; aussi toute découverte ou toute manière ingénieuse d'interpréter des faits déjà connus est-elle pour lui un événement. Le moraliste n'aime que les littératures complètement mûres et les œuvres d'une forme achevée. Le critique préfère les origines et ce qui est en voie de se faire ; car pour lui tout est document et indice des lois secrètes qui président aux évolutions de l'esprit. Le moraliste aime le vieux, mais non pas le très-vieux ; car dans les créations primitives il y a une franchise d'allure qui dérange ses habitudes réfléchies. Le critique recherche en tout le primitif : s'il connaissait quelque chose de plus vieux que les Védas ou la Bible, là serait sa dévotion littéraire. La Grèce même lui paraît bien jeune; il est tenté de reconnaître que les prêtres égyptiens avaient raison, que les Grecs n'ont élé que des enfants légers et spirituels, qui nous ont gâté une plus vieille antiquité. Le moraliste et le critique ne se rencontrent qu'en un point ; mais ce .point tient lieu de tout : c'est l'amour du bien et du vrai, et par conséquent de la liberté, condition de l'un et de l'autre. Le caractère bien plus que l'esprit est ce qui rapproche les hommes, et les plus grandes diversités
d'opinion ne sont rien auprès de la sympathie morale qui résulte de communes espérances et de communes aspirations.
La critique de M. de Sacy est une critique de préférences personnelles. La littérature du dix-septième siècle dans les temps modernes, lalittérature latine dansl'antiquité, voilà, je crois, les deux monuments littéraires sur lesquels s'est porté son choix. « Je dois le confesser, dit-il, en littérature, mes goûts sont exclusifs. N'ayant jamais eu le temps de lire autant que je l'aurais voulu, je n'ai lu que des livres excellents ; je les ai relus sans cesse. 11 y a une foule de livres, très-bons dans leur genre, je n'en doute pas, que tout le monde connaît, et avec lesquels je ne ferai jamais connaissance. C'est un malheur peut-être; mais malgré moi, et par un instinct dont je ne suis pas le maître, ma main va toute seule chercher dans une bibliothèque ces livres que les enfants savent déjà par cœur. » On ne dispute pas des goûts, et il faut reconnaître tout ce que celui de M. de Sacy a d'exquis. Ici pourtant je me permettrai d'être un peu plus archaïque que lui. J'aime le moyen âge, j'aime la haute antiquité. Je préfère le Dies irx aux hymnes de Santeul, la poétique qui a inspiré les romans de la Table Ronde à celle de Boileau, et même les mystiques du treizième siècle à ceux de Port-Royal. Le beau, comme le bien, doit être cherché dans le
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passé; mais il ne faut point s'arrêter à mi-chemin : il faut remonter au delà de toute rhétorique ; le primitif seul est le vrai, et seul a le droit de nous attacher.
On ne peut refuser au dix-septième siècle le don spécial qui fait les littératures classiques, je veux dire une certaine combinaison de perfection dans la forme et de mesure (j'allais dire de médiocrité) dans la pensée, grâce à laquelle une littérature devient l'ornement de toutes les mémoires et l'apanage des écoles ; mais les limites qui conviennent aux écoles ne doivent pas être imposées à l'esprit humain. De ce que telle littérature est l'instrument obligé de toute éducation, et qu'il n'est personne qui ne doive dire d'elle : Puero mihi profuit olim, ce n'est pas une raison pour lui attribuer un caractère exclusif d'excellence et de beauté. Ce caractère exclusif, je ne puis l'accorder aux écrits du dix-septième siècle en particulier, quelles qu'en soient les durables et solides qualités. Les nations étrangères, sauf celles qui n'ont aucune originalité littéraire, ne comprennent pas l'attrait extraordinaire qu'ont pour nous les ouvrages de ce temps, et n'y voient qu'une littérature tertiaire, si j'ose le dire, un écho de la littérature latine, écho elle-même de la littérature grecque. Les Allemands, si marges et si éclectiques dans leur goût , qui ont travaillé ave€ tant de passion à éclaircir les
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moindres particularités de la littérature italienne, de la littérature espagnole, de notre moyen âge provençal, ne s'occupent presque jamais de notre grand siècle, et ont peine à en voir l'intérêt. Ils ont grand tort, suivant moi ; mais leur négligence tient à une cause fort grave. Cette littérature est trop exclusivement française : elle souffrira quelque chose, je le crains, de l'avènement d'une critique dont la patrie est l'esprit humain, et dont le propre est de n'avoir pas de préférences exclusives. On ne lui contestera pas son titre de classique ; on la laissera en possession des écoles, où elle seule peut offrir un aliment approprié à la jeunesse ; les curieux la liront, comme ils lisent toute chose, à titre de document pour l'histoire d une époque mémorable; les écrivains y chercheront le secret d'exprimer en notre langue même des pensées qui lui furent d'abord étrangères. Mais qu'elle reste dans son ensemble la lecture exclusive des hommes de goût, que les esprits distingués de tous les temps continuent d'y recourir, pour s'élever, se consoler, s'éclairer sur leurs destinées, voilà ce dont je doute. Nous avons dépassé l'état intellectuel où cette littérature se produisit ; nous voyons mille choses que les hommes les plus pénétrants du dix-septième siècle ne voyaient pas : le fonds de connaissances dont ils vivaient est à nos yeux incomplet et inexact. Il est difficile que la faveur du
public qui lit, non par acquit de conscience, mais par besoin intime, s'attache indéfiniment à des livres où il y a peu de chose à apprendre sur les problèmes qui nous préoccupent, où notre sentiment moral et religieux est fréquemment blessé, et où nous relevons à chaque pas des erreurs, tout en admirant le génie de ceux qui les commettent.
En histoire, je suis également tenté de trouver M. de Sacy trop peu soucieux des origines. Fidèle à son système littéraire, M. de Sacy craint que la discussion des faits et la diversité des opinions ne nuisent au beau style de l'histoire ; il trouve que le plus simple serait de prendre un système selon son goût, et de le suivre sur parole. « Je confesserai tout doucement, dit-il, qu'à l'aspect formidable de ces piles d'in-folio qui bouchent l'entrée de notre histoire, je me suis senti plus d'une fois prêt à maudire l'érudition et à regretter que nous ne nous en soyons pas tenus grossièrement à notre origine troyenne et à notre bon roi Francion, fils d'Hector et fondateur de la monarchie française. » Il pardonne à peine aux historiens les plus éloquents de notre temps d'être à la fois savants et critiques ; il voudrait une version convenue, sur laquelle les historiens rhéteurs ou moralistes, les Tite-Live et les Plutarque, pussent librement discourir. Le dix-septième siècle (la grande école des bénédictins
exceptée) entendait bien l'histoire de cette manière; mais c'est là un des points sur lesquels il nous est le plus difficile de suivre la tradition classique. L'histoire est pour nous la vue immédiate du passé : or la discussion et l'interprétation des documents peuvent seules nous procurer cette intuition. Je vais certes scandaliser M. de Sacy; mais, s'il m'était donné de choisir entre les notes d'un historien original et son texte complètement rédigé, je préférerais les notes. Je donnerais toute la belle prose de Tite-Live pour quelques-uns des documents qu'il avait sous les yeux et qu'il a parfois altérés d'une si étrange manière. Un recueil de lettres, de dépêches, de comptes de dépenses, de chartes, d'inscriptions, me parle beaucoup mieux que le récit le plus dégagé. Je ne crois même pas qu'on puisse acquérir une claire notion de l'histoire, de ses limites et du degré de confiance qu'il faut avoir dans ses divers ordres d'investigation, sans l'habitude de manier les documents originaux.
Le libéralisme, ayant la prétention de se fonder uniquement sur les principes de la raison, croit d'ordinaire n'avoir pas besoin de traditions. Là est son erreur. « Nous en avons fini, il faut l'espérer, dit M. de Sacy, avec les Gaulois et les Francs. Que notre liberté vienne ou non des Germains, au fond peu nous importe. L'enfant est né; il est grand et fort. Si un Boulainvilliers
réclamait aujourd'hui, au nom des Francs ses ancêtres, les droits de la conquête, nous lui répondrions qu'en 1789 et en 1830 les vaincus, les Romains, les serfs, ont pris leur revanche, et qu'à leur tour ils sont les conquérants et les vainqueurs. » Eh Lien ! non ; ni 1789 ni 1830 n'ont valu, pour fonder la liberté, ce que vaudrait à l'heure qu'il est un fait émané de barbares il y a mille ans, comme serait une grande charte arrachée par les barons révoltés, une humiliation infligée à la royauté envahissante, une ferme résistance des villes pour défendre leurs institutions. Si la Gaule, au lieu de ses instincts d'égalité et d'uniformité, avait eu quelque peu d'esprit provincial ou municipal ; si de fortes individualités, comme les villes d'Italie ou les ghildes germaniques, avaient pu se former sur notre sol ; si Lyon, Rouen, Marseille, avaient eu leur caroccio, symbole de l'indépendance de la cité, la centralisation administrative eût été prévenue; Philippe le Bel, Louis XI, Richelieu, Louis XIV, auraient été brisés; la Révolution n'eût été ni possible ni nécessaire. L'erreur de l'école libérale est d'avoir trop cru qu'il est facile de créer la liberté par la réflexion, et de n'avoir pas vu qu'un établissement n'est solide que quand il a des racines historiques. Dominée par une idée toute semblable à celle qui gouverne la Chine depuis des siècles, je veux dire par cette fausse opinion que la meilleure société est
celle qui est rationnellement organisée pour son plus grand bien, elle oublia que le respect des individus et des droits existants est autant au dessus du bonheur de tous qu'un intérêt moral surpasse un intérêt purement temporel. Elle ne vit pas que de tous ses efforts ne pouvait sortir qu'une bonne administration, mais jamais la liberté, puisque la liberté résulte d'un droit antérieur et supérieur à celui de l'État, et non d'une déclaration improvisée ou d'un raisonnement philosophique plus ou moins bien déduit.
Des deux systèmes de politique qui se partageront éternellement le monde, l'un se fondant sur le droit abstrait, l'autre sur la possession antérieure, la France, pays de logique et d'idées généreuses, a toujours préféré le premier. Qui oserait lui en faire un reproche, puisque c'est à ce glorieux défaut qu'elle doit la splendeur de son histoire et la sympathie du genre humain? Mais telle est la nature fuyante de tout ce qui tient aux sociétés que la nation qui, avec une sincérité parfaite, a voulu travailler à la liberté du genre humain était mise par cela même dans l'impossibilité de fonder la sienne. Des serfs achetant leur liberté sou par sou et arrivant après des efforts séculaires, non à être les égaux de leurs maîtres, mais à exister vis-à-vis d'eux, se sont trouvés dans les temps modernes plus libres que la nation qui, dès le moyen âge, proclama les droits
de l'homme*. La liberté achetée ou arrachée pied à pied a été plus durable que la liberté par nature. En croyant fonder le droit abstrait, on fondait la servitude, tandis que les hauts barons d'Angleterre, fort peu généreux, fort peu éclairés, mais intraitables quand il s'agissait de leurs privilèges, ont en les défendant fondé la vraie liberté.
Sur presque tous les points qui touchent à l'organisation de la société civile, l'école libérale me paraît ainsi avoir beaucoup mieux vu le but à atteindre que les moyens pour l'atteindre. Supprimant les privilèges des individus et des corps, elle ne pouvait envisager les différents offices sociaux que comme des attributions de l'État. Le pouvoir dans un tel système étant exercé uniquement par des fonctionnaires, et ces fonctionnaires n'ayant point la propriété de leurs fonctions, ni par conséquent aucune possibilité de résistance, on voit à quel degré de tyrannie on pouvait se trouver ainsi amené. Certes, s'il y a quelque chose de théoriquement absurde, c'est la vénalité des offices judiciai-
' On connaît la curieuse ordonnance de Louis X : « Comme selon le droit de nature chacun doit être franc,... nous, considérant que notre royaume est dit et nommé le royaume des Francs, et voulant que la chose s'accorde vraiment avec le nom, par délibération de notre grand conseil, avons ordonné et ordonnons... »
res, en vertu de laquelle certaines personnes achetaient et vendaient le droit de juger. Et cependant on comprend qu'un magistrat possédant sa charge, mis ainsi au-dessus de tout désir et de toute espérance, peut offrir plus de garanties que le magistrat fonctionnaire et, par conséquent, dépendant de celui qui confère la fonction. — 11 en faut dire autant du pouvoir exécutif. La conception féodale, d'après laquelle le roi possédait sa couronne par le droit de l'épée, comme le sujet possédait ses franchises contre lui, est l'inverse de la raison. S'il est au contraire une conception logique, c'est celle de la souveraineté envisagée comme une délégation de la société. L'histoire démontre que la première notion, tout absurde qu'elle est, a produit le meilleur état politique que le monde ait connu, et que la supériorité de la civilisation moderne sur celles de l'antiquité tient à ce que la royauté n'a été durant des siècles, parmi nous, qu'une grosse métairie, envers laquelle on était quitte une fois qu'on s'était libéré des redevances établies par les bonnes coutumes ou consenties par les états.
Pour voir dans tout son jour cette grande loi de la philosophie de l'histoire, que certes la logique n'eût pas révélée, c'est surtout la Chine qu'il faut étudier. La Chine offre à la philosophie de l'histoire le spectacle merveilleusement instructif d'une autre humanité se
développant presque sans contact avec celle de l'Europe et de l'Asie occidentale et poursuivant sa ligne avec une rigueur dont nos civilisations bien plus compliquées ne sauraient donner une idée. Or la Chine a réalisé dès la plus haute antiquité le type d'une société rationnelle fondée sur l'égalité, sur le concours, sur une administration éclairée. Le Tchéou-li, sorte d'almanach impérial du temps des Tchéou l, au douzième siècle avant notre ère, dépasse sous ce rapport tout ce que les États modernes les plus bureaucratiques ont essayé. L'empereur et les princes feudataires sont contenus par les rites et par la censure, les employés de tout grade par la dépendance hiérarchique et par un système d'inspection perpétuelle, le peuple par l'enseignement, que l'Etat seul a le droit de lui donner. Le système entier repose sur une idée unique, celle de l'État chargé seul de pourvoir au bien de tous*. Qu'on imagine l'Académie des sciences morales et politiques et l'Académie française érigées en ministères, et gouvernant l'une les choses de l'esprit, l'autre les mœurs, on aura un aperçu assez juste de la constitution intellectuelle et politique de la Chine. L'idéal de ceux qui rêvent une
1 Voyez la traduction qu'en a donnée feu M. Edouard Biot (Paris, 1851) et l'ouvrage du même savant sur Y Histoire de l'instruction publique en Chine (Paris, 1847).
* M. Mohl, Journal asiatique, août 1 851
règle administrative des esprits a été là depuis longtemps réalisé \ Quand les jésuites montrèrent à Khienlong les erreurs de l'astronomie consacrée, l' empereur refusa de les laisser corriger, parce que cette réforme eût mis en défaut les livres classiques et forcé d'introduire des mots nouveaux. Qu'est-il résulté de cette organisation, en apparence si raisonnable, en réalité si fatale? Un état de décrépitude sans pareille dans l'histoire, où un empire de cent cinquante millions d'hommes attend que quelques milliers de barbares viennent lui apporter des maîtres et des régénérateurs. Ce qui s'est passé lors de l'invasion de l'empire romain par les bandes germaniques se passera pour la Chine. Tout État qui sacrifie les intérêts moraux et la libre initiative des individus au bien-être va contre le but qu'il se propose : un petit nombre d'hommes énergiques, venant du dehors ou du dedans, suffit alors pour renverser un pays indifférent à tout, sauf au repos, pour s'en faire acclamer, et pour fonder ainsi de nouveau la vraie noblesse, qui est celle de la force morale et de la volonté.
« Quelque engouement que l'on professe aujourd'hui pour la barbarie et pour les barbares, il faut le recon-
4 Voyez le Mémoire de M. Bazin sur l'Académie de Pékin (Journal asiatique, janvier 4858).
naître, dit M. de Sacy, notre civilisation est romaine, notre centralisation est romaine, nos lois et nos lettres sont romaines; c'est l'esprit romain qui a fini par vaincre l'esprit barbare! » Cela est très-vrai. Tout le secret de notre histoire réside dans la lutte de l'esprit gallo-romain contre l'esprit germanique (celui que M. de Sacy appelle barbare), le Gaulois ayant en horreur la souveraineté divisée qui constituait la féodalité, et voulant sans cesse revenir à l'administration égalitaire de l'empire, non à celle des premiers Césars, empreinte encore d'un certain esprit aristocratique, mais à celle du temps de Dioclétien, qui esl toujours restée l'idéal de notre pays La Révolution française et ce qui a suivi sont le derrier acte de la lutte de l'esprit gaulois et de l'esprit germanique, se terminant par la victoire définitive du premier. Bien des éléments germaniques entrèrent, je le sais, dans les commencements de la Révolution, et donnèrent aux mouvements de ces premières années une apparence vraiment libérale ; mais ils disparurent dans la lutte, et laissèrent dominer seul l'esprit gaulois, qui, depuis la Convention jusqu'à 1815, donna pleine carrière a son goût d'administration unitaire et à son antipathie contre toute indépendance. C est alors que la raison d'État, proclamée pour la première fois par les légistes de Philippe le Bel, prend définitivement le dessus sur le noble prin-
cipe du moyen âge, n'admettant que le droit des individus. Je ne suis pas de ceux qui regardent le moyen âge comme une époque accomplie de moralité et de bonheur; mais il me semble cependant que l'école libérale le calomnie un peu. Le moyen âge ne fut une époque atroce que dans sa seconde moitié, quand l'Église devint persécutrice et la féodalité sanguinaire. Il y eut avant cela de longs siècles durant lesquels la féodalité fut vraiment patriarcale et l'Église maternelle. Je crois que, du huitième au douzième siècle, les pays chrétiens qui étaient à l'abri des incursions des Sarrasins et des Normands vivaient assez heureux.
Je n'insisterais pas sur ces subtilités historiques, si les fautes de conduite de l'école libérale n'avaient tenu presque toutes à sa philosophie de l'histoire, incomplète et parfois défectueuse. Une erreur sur la j évolution carlovingienne, sur les commencements de la féodalité, sur le treizième siècle, sur Philippe le Bel, n'est pas aussi inoffensive que le croit M. deSacy. On porte toujours la conséquence du principe d'où l'on est sorti. Issu de l'idée abstraite d'une souveraineté rationnelle exercée pour le plus grand bien de la nation, le parti libéral ne put s'envisager comme un simple mainteneur chargé de protéger les droits de tous et de développer l'initiative de chacun. Par la nécessité des choses, il fut amené à trop gouverner.
Il vit avec raison qu'une société, pour être florissante, doit être très-forte ; mais il se trompa en croyant que le moyen de fortifier une société est de la gouverner beaucoup. Malgré d'innombrables mesures de précaution, l'ordre qu'il avait établi et soutenu, non sans gloire, tomba par la plus inouïe des surprises dont l'histoire ait gardé le souvenir. Je ne veux pas rendre le parti libéral responsable d'une situation qu'il n'avait pas créée. Un principe fatal le dominait : la Révolution, à laquelle il se rattachait, pouvait produire des administrations, mais non des corps. Le principe qui crée les institutions, à savoir la conquête et le droit personnel, était le principe même qu'elle entreprenait de supprimer.
L'organisation de l'instruction publique me parait l'exemple le plus propre à faire comprendre les graves conséquences du principe adopté par l'école libérale, et à montrer comment ce- principe est susceptible par sa nature de se tourner contre ceux qui l'ont fondé. L'Angleterre, l'Allemagne, l'ancienne France, avaient pourvu aux intérêts de la science et de l'éducation par des corporations riches et à peu près indépendantes du pouvoir civil. La France nouvelle, selon son habitude, a résolu le même problème par l'administration. Annuellement, chaque ville de France reçoit d'un bureau de la rue de Grenelle des hommes qu'elle ne connait pas, et qui
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sont chargés d'élever ses enfants selon certains règlements, à la confection desquels elle n'a eu aucune part. « Tout ce qui est relatif aux repas, aux récréations, aux promenades, au sommeil, dit le règlement de 1802, se fera par compagnie... 11 y aura dans chaque lycée une bibliothèque de quinze cents volumes ; toutes les bibliothèques contiendront les mêmes ouvrages ; aucun ouvrage ne pourra y être placé sans l'autorisation du ministre de l'intérieur. » Cette création a été considérée comme la plus belle de l'époque, et je serais volontiers de cet avis, s'il m'était démontré que les hommes chargés d'appliquer un tel règlement seront toujours des hommes d'un esprit large, fin, distingué, comprenant avec délicatesse les problèmes de l'éducation et du gouvernement des esprits ; mais, de bonne foi, peut-on avoir cette assurance? Or, si l'on admet comme possible l'hypothèse où une telle administration tomberait entre les mains d'hommes qui n'auraient pas toutes les qualités qui viennent d'être énumérées, que l'on songe aux conséquences. Les intérêts les plus chers de l'esprit, tout le mouvement littéraire, scientifique, philosophique, religieux même, seraient exposés à une maîtrise d'autant plus dangereuse que la machine administrative dont on se servirait pour l'exercer serait plus perfectionnée.
Cessons donc de croire que la Révolution de 1789
nous dispense de pénétrer plus avant dans le passé de l'humanité. Quelque important que soit cet événement, il produit sur nous une illusion d'optique, à peu près comme le dernier plan de montagnes borne toujours la vue, et cache les montagnes bien plus hautes qui sont au delà. La Révolution séduit d'abord par la tierté de ses allures, et par ce grand air passionné qu'ont toutes les histoires qui se déroulent dans la rue. Longtemps elle m'a ébloui : je voyais bien la médiocrité intellectuelle et le peu d'instruction de ceux qui la tirent ; mais je m'obstinais à prêter à leur œuvre une grande portée politique. Depuis, j'ai reconnu qu'à un petit nombre d'exceptions près, les hommes de ce temps étaient aussi naïfs en politique qu'en histoire et en philosophie. Voyant peu de choses à la fois, ils n'aperçurent pas combien la société humaine est une machine compliquée, combien ses conditions d'existence et de splendeur tiennent à d'imperceptibles nuances. La connaissance approfondie de l'histoire leur manquait entièrement : une certaine emphase de mauvais goût leur troublait le cerveau et les mettait dans cet état d'ivresse particulier à l'esprit français, où se font souvent de grandes choses, mais qui rend impossible toute prévision de l'avenir et toute vue politique un peu étendue.
Sont-ce là des motifs pour désespérer et pour envisa-
ger le développement libéral de la France comme flétri dans sa fleur ? Non, certes ; ce sont des motifs pour redoubler de sérieux et pour suppléer par notre application aux avantages que nos pères ne nous ont pas légués. En politique comme en morale, les vrais devoirs sont ceux de tous les jours. Il n'y a que les âmes faibles qui règlent leurs opinions en vue des succès probables de l'avenir. Je dirai presque que l'avenir n'importe pas à l'honnête homme, puisque, pour se dévouer aux belles et aux bonnes choses, il n'est pas nécessaire de supposer qu'elles soient destinées à l'emporter. Si quelque classe de la société française n'a pas rempli la tâche qui lui semblait dévolue, il n'en faut pas conclure qu'une seule chose, c'est que sa place est à prendre. Toute nation traverse l'histoire en traînant avec elle un vice essentiel qui la mine, comme chacun de nous apporte en naissant le principe du mal, qui, à moins d'accident, doit l'emporter ; mais une foule de hasards viennent sans cesse détourner les événements du cours qu'ils auraient suivi s'ils avaient obéi à une pente nécessaire. Les révolutions delà démocratie athénienne sont encore aujourd'hui l'entretien du monde, et pourtant, dès son premier jour, cette démocratie était entachée d'un défaut radical. L'empire romain avait en lui, dès le temps d'Auguste, le germe de sa dissolution; pourtant il vécut quatre ou cinq
siècles a\ec sa plaie, et dans sa lente agonie il traversa le siècle des Antonins. Le grande lacune que la France porte au cœur ne doit pas davantage nous interdire les longues espérances et les constants efforts.
Certes, si une seule race et une seule domination s'étendaient sur l'Europe moderne, si les nations chrétiennes formaient un monde unitaire, analogue à l'orbis romanus, la décadence serait inévitable, puisqu'il n'existerait plus en dehors de ce cercle fermé aucun élément de régénération. Mais le principe de diversité et de vitalité propre qui a créé en Europe un obstacle invincible à toute domination universelle fera le salut du monde moderne. Une civilisation divisée a des ressources qu'une civilisation unitaire ne connaît pas. L'empire romain périt, parce qu'il n'avait pas de contrepoids ; mais si, à côté de l'empire, il y avait eu des Germains et des Slaves fortement organisés , l'empire, obligé de compter avec les obstacles et la liberté du dehors, eût suivi une ligne toute différente : le despotisme, en effet, ne peut durer qu'à une condition, c'est que tous les pays qui l'entourent soient à son unisson. Là est le motif d'espérer. Le stoïcien avait raison de s'envelopper dans son manteau et de désespérer de la vertu ; car il n'y avait nulle issue au cercle de fer où il vivait, et jusqu'au bout du monde alors habitable il eût trouvé l'odieux centurion, représentant de son im-
placable patrie. Cent fois dans l'histoire la pensée la plus élevée et la plus délicate a péri; cent fois la bonne cause a eu tort, et je suis persuadé que les auteurs des plus nobles efforts que l'humanité ait tentés pour s'élever vers le bien resteront à jamais confondus dans le culte sommaire des saints inconnus. Cela tenait à ce que, dans les siècles passés, la puissance de l'esprit était resserrée en d'étroites limites. Depuis le commencement des temps modernes, la conscience de l'humanité s'est immensément élargie. La dignité du caractère et la noblesse n'ont plus seulement pour récompense la sympathie d'un petit nombre de belles âmes, toujours amies des vaincus. Symmaque ne fait plus dans le vide son plaidoyer pour les dieux morts, et Boëce n'écrit plus en urison sa Consolation de la Philosophie.
Presque toutes les générations, en entrant dans la vie, ont commencé par une opinion exagérée de leur force et des destinées qu'elles se croyaient appelées à remplir. Les grandes générations sont celles qui, après bien des luttes, des mécomptes, des demi-victoires et des demi-défaites, arrivent sur iturs vieux jours à réaliser une partie de leurs rêves de jeunesse. C'est au contraire un des traits caractéristiques de celle qui depuis quelques années a pris possession d'elle-même que de débuter par la défiance et l'abandon. La génération qui nous a précédés, celle qui entra dans la car-
rière en 1815 et atteignit en 1830 la plénitude de sa virilité, apportait avec elle des espérances presque illimitées. En tout, elle se disait appelée à renouveler, et, comme si l'humanité fût née une seconde fois avec elle, elle se croyait capable d'inaugurer en son siècle une littérature nouvelle, une philosophie nouvelle, une histoire nouvelle, un art nouveau. Elle n'a pas donné tout ce qu'elle promettait : elle promettait l'infini , elle n'a pas renouvelé l'esprit humain : cette œuvre est plus difficile qu'on ne le croit d'abord. Mais, en ne tenant qu'une très-petite partie de son programme, elle a donné beaucoup ; la génération qui a suivi, en tenant toutes ses promesses, donnerait, ce semble, assez peu de chose. Dès les premiers pas, on lui a montré l'horizon comme tout près d'elle; le but le plus élevé que l'on proposait à son activité était de conserver timidement ce qu'avaient créé ses pères, et l'expérience a prouvé que c'était trop lui demander. Dans l'épreuve suprême des esprits et des cœurs, les uns, dès le premier orage, se sont enveloppé la tête et n'ont plus voulu voir; les autres, entraînés par des lueurs trompeuses, ont marché dans le hasard et la nuit. Chez les uns, tous les signes des âmes faibles, la réaction sournoise, le dépit ; chez les autres, le froissement des âmes prématurément éprouvées ; chez tous, un douloureux aveu : nous ne vaudrons pas nos pères!
Cette défiance, cette humble opinion de soi-même, doivent-elles s'appeler modestie ou conscience de son infériorité? L'avenir le dira. Il est certain du moins que jamais génération n'entra dans l'histoire avec un sentiment si peu arrêté de ses devoirs, avec si peu de préoccupation du but à poursuivre, avec si peu de foi et de philosophie. La libérale antiquité voyait un vice dans le sentiment que le christianisme a érigé en vertu sous le nom àliumilité; elle croyait qu'il n'est pas bon de faire peu de cas de soi-même et d'abdiquer volontairement sa fierté. Qu'eût-elle pensé d'une jeunesse qui, au lieu de dire à ses pères, comme les enfants de Sparte : « Nous serons un jour ce que vous êtes, » se résigne à mourir de froid et de peur, et se condamne à l'immobilité pour ne point ébranler le frêle édifice sous lequel elle espère trouver le repos?
Je ne veux pas rechercher jusqu'à quel point la génération qui nous a précédés peut être responsable de cet abaissement. Je n'examinerai pas si, en nous léguant le désavantage d'une position acquise, elle ne pouvait laisser à notre activité un jeu plus libre, si, en traçant autour de nous un cercle d'où elle nous défendait de sortir, elle n'a pas étouffé ou fait dévier notre originalité, les uns, plus dociles, s' étant renfermés dans une médiocrité résignée, les autres, plus rebelles, s étant précipités par réaction dans les aventures. Mieux
vaut n'accuser que la fatalité de ces irrémédiables défaillances. Peut-être aussi l'esprit français n'est-il pas appelé à dépasser certaines limites, et les nations latines, avec leurs qualités brillantes et tout extérieures, leur vanité, leur esprit superficiel, leur manque de sens moral et d'initiative religieuse, ne sontelles destinées à autre chose qu'à captiver le monde par une rhétorique sonore et à l'étonner à certains jours par de brutales apparitions.
Un des traits d'infériorité les plus frappants de la génération nouvelle, c'est son indifférence pour la culture intellectuelle et les choses désintéressées. Quelque jugement que l'on porte sur l'ensemble des travaux que laissera derrière elle la génération qui nous a précédés, il faut reconnaître que jamais race d'hommes ne posséda plus éminemment cet appétit des choses qui fait saisir la vie avec ardeur comme une proie désirable. Les lacunes qu'on peut découvrir dans son développement furent celles de son esprit, non de sa curiosité ; elle aima le monde et y prit goût. Sa mélancolie, je n'y crois guère : elle en parlait trop pour que le mal fût bien profond. Quand vint le jour de l'action, ces Werther de la veille se trouvèrent la tête fort lucide et pleine du sens de la réalité. C'est nous qui sommes les vrais dégoûtés, nous qui doutons de l'esprit humain, sceptiques ou dévots, sans goût pour la contemplation
des choses, sans passion pour l'univers. Étrange renversement ! ce sont des hommes d'un autre âge qui soutiennent de nos jours la cause de l'esprit, et arrêtent la jeunesse sur la pente d'une entière abdication i
Ces réflexions, que tant de faits contemporains suggèrent, ne m'ont jamais plus vivement frappé qu'en lisant le volume charmant que M. Cousin a récemment donné au public1. Les morceaux qui le composent sont fort divers, et l'auteur a bien fait de ne chercher à établir entre eux aucun lien artificiel; mais un trait commun les unit : je veux dire un vif et brillant enthousiasme, ce goût de la beauté en toute chose que, depuis les jours de la Grèce antique, nul n'a peut-être si richement possédé, cette activité toujours florissante, ce privilège divin du génie qui change en or tout ce qu'il touche et crée l'intérêt des sujets par la passion dont il les anime. M. Cousin, plus qu'aucun autre écrivain de notre temps, a eu le don
1 Fragments et Souvenirs. Paris, 1858.
de diriger l'opinion et de rendre contagieuses ses admirations et ses sympathies. Qui ne se rappelle ce tableau plein de grâce de la vieillesse de Kant, ces pages éloquentes sur Santa-Rosa, ces belles études sur Rousseau? On ne parcourra point ici la série des objets que M. Cousin a aimés et fait aimer : on cherchera de préférence la raison générale qui a tenu le siècle sous le charme de ce brillant esprit. Le volume dont nous parlons contient à cet égard une véritable révélation. Une pensée tardive, mais à laquelle tous applaudiront, a porté M . Cousin à publier en 1858 les notes de son voyage d'Allemagne de 1817. Il a jugé à propos de nous livrer, après quarante ans, les souvenirs de l'impression première qu'il reçut à ce moment décisif où il alla chercher au delà du Rhin le ferment d'un esprit nouveau. Aucun morceau n'est aussi propre à nous livrer le secret de son éducation intellectuelle et à nous faire comprendre sa véritable originalité.
Les critiques superficiels, qui appellent allemand tout ce qui est obscur et obscur tout ce qu'ils ne comprennent pas, ont accusé M. Cousin d'être un esprit allemand : je ne connais pas de jugement plus frivole. M. Cousin me semble au contraire un des représentants les plus caractérisés de l'esprit français au milieu d'une génération qui elle-même, par ses qualités et
ses défauts, porta fortement l'empreinte de sa nationalité. Je n'en veux donner pour le moment qu'une preuve superficielle et tout extérieure. La marque essentielle de l'esprit français, c'est de n'être bien compris qu'en France. Plus une œuvre présente avec énergie les traits d'un génie particulier, moins elle est laite pour être complètement appréciée au dehors. L'Histoire de la Civilisation de M. Guizot, traduite en allemand ou en anglais, conservera tout son prix, et la traduction ne sera pas fort inférieure à l'original : en serait-il ainsi pour les leçons de M. Villemain? Non certainement ; ces études si délicates y perdraient une partie de leur grâce et la fleur d'atticisme qui a pour nous tant de séduction. Je pense de même que l'œuvre si complexe de M. Cousin ne peut être bien appréciée que par des lecteurs pénétrés du goût français, qu'un étranger n'y verrait pas mille beautés qui nous charment, et qu'il y apercevrait bien des lacunes dont l'art prodigieux du maître nous dérote le sentiment.
Le curieux récit de voyage que M. Cousin vient de nous livrer est du reste ici d'un poids décisif. Il est évident que M. Cousin n'a vu et connu l'Allemagne que dans la mesure qui convenait à son originalité. De grands obstacles l'empêchèrent heureusement d'aller au delà, il nous avoue lui-même que bien des choses,
dans la doctrine des maîtres qu'il interrogeait, produisaient sur lui, sans qu'il y eût de sa faute peut-être, l'effet des ténèbres visibles de Dante. Tous les contacts intellectuels vraiment fructueux s'opèrent de la sorte. Trop bien savoir est un obstacle pour créer : on ne s'assimile que ce qu'on ne sait qu'à demi. Si Raphaël et Michel-Ange avaient connu les monuments figurés de la Grèce comme on les connaît de nos jours, le commerce de l'antiquité n'eût pas été pour eux si fécond. Le torse du Vatican et quelques débris de second ordre leur en ont bien plus appris que ne l'eussent fait les trésors de l'acropole d'Athènes et de Pompeï. Si Mahomet avait étudié de près le judaïsme et le christianisme, il n'en eût pas tiré une religion nouvelle; il se fût fait juif ou chrétien, et eût été dans l'impossibilité de fondre ces deux religions d'une manière appropriée aux besoins de l'Arabie. La connaissance exacte divise et distingue, mais ne réunit pas; les combinaisons de doctrines ne se font qu'à la condition de deviner et d'entrevoir plutôt que de savoir.
L'Allemagne, quand la vit M. Cousin, était du reste à un de ces moments décisifs où une nation communique plus volontiers son âme à ceux qui l'interrogent avec sympathie. C'était en 1817, au lendemain du grand mouvement qui fit lever l'Allemagne contre la prétention toute française de régenter l'esprit. La com-
pression de l'étranger et surtout l'abus de la centralisation avaient révélé l'esprit allemand à lui-même. Les peuples germaniques ne retrouvent toute leur force que le jour où ils voient leur liberté intellectuelle menacée : les droits de lame et de la conscience ont seuls le privilège de les passionner. L'Association de la vertu, le rôle si original de penseurs et de poètes comme Fichte, Arndt, Uhland, avaient donné à la crise héroïque que venait de traverser l'Allemagne un caractère à part, et en avaient fait une des plus grandes victoires que toutes les forces morales de l'humanité liguées entre elles aient jamais remportées.
La France, de son côté, était merveilleusement préparée pour recevoir une infusion d'esprit nouveau. Il semble que la race gauloise ait besoin, pour produire tout ce qui est en elle, d'être de temps en temps fécondée par la race germanique : les plus belles manifestations de la nature humaine sont sorties de ce commerce réciproque, qui est, selon moi, le principe de la civilisation moderne, la cause de sa supériorité et la meilleure garantie de sa durée. Les premières années de la Restauration furent un de ces moments décisifs, où, par des voies imperceptibles, s'introduit un ordre nouveau d'idées et de sentiments. Un mur tomba, les horizons s'élargirent; la France ouvrit l'oreille à des bruits ignorés jusque-là. Les inocula-
tions de ce genre se font d'ordinaire par une sorte d'opération instantanée, comme si un principe mystérieux pénétrait à un moment donné tout le tempérament moral et le changeait jusque dans ses plus intimes profondeurs. Un mot, une page, recèlent alors une révolution intellectuelle, et les esprits, aspirant le souffle d'un monde inconnu, ressemblent à ces êtres aériens des fables antiques que le vent seul faisait concevoir.
La sécheresse, le formalisme, la petitesse d'esprit, n'ont jamais été, dans les temps modernes, portés plus toin qu'en France à la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci. Enfermée dans un cadre officiel d'où on lui défendait de sortir, la pensée s'était en quelque sorte atrophiée et réduite à un chétif exercice d'école. Les traditions savantes étaient détruites, excepté dans les sciences physiques et mathématiques, qui n'exigent de ceux qui les cultivent ni élévation de caractère ni indépendance; la philosophie était abaissée, la poésie réduite à des amplifications de rhétorique ou à de fades déclamations. Mais dans un pays doué d'aussi inépuisables ressources que la France il ne faut jamais désespérer. Quelques mois amenèrent un réveil inouï. La liberté suffît pour opérer un tel miracle ; non cette liberté qui, laissant à tous le droit de tout dire, n'est favorable qu'à la médiocrité, mais cette liberté régu-
lière, également éloignée de la licence, qui dégénère en tumulte, et de la compression, qui ne veut autour d'elle que le désert.
C'est à l'avenir qu'il faut laisser le soin d'assigner à chacun des hommes qui prirent part à ce mouvement glorieux son rôle distinct ; mais il est permis de dire dès à présent que nul n'y contribua plus que M. Cousin, que nul n'y porta une spontanéité plus vive, plus décidée, plus sûre d'elle-même. Son originalité est bien plus dans son caractère personnel que dans son œuvre. En philosophie, M. Cousin n'a jamais voulu être créateur : plusieurs fois il s'est fait gloire de n'avoir rien inventé en ce genre, croyant trouver là même le signe de la bonne philosophie. En fait de style, il avait trop bon goût pour ne pas voir que les habiles écrivains n'ont jamais besoin d'innover, et qu'on peut tout dire avec une vieille langue sans lui faire violence. En fait d'érudition et de philologie, il n'a jamais prétendu, malgré des services réels, au rang de maître. Ce qui lui appartient, c'est l'esprit de tout cela, c'est sa passion pour le beau et le grand, l'auréole dont il entoure ce qu'il aime, l'éclat, la vie, la lumière dont chaque chose se revêt sous sa main. Voilà ce qui donne tant de charme à ce volume, reste d'un monde si loin de nous. On y sent à chaque page l'ambroisie divine d'une jeunesse favorisée par le temps, et la se-
rénité d'une époque où l'espérance, la liberté, une dynastie bien née, d'un sang vieux, généreux et bon, répandaient sur toute chose le doux et chaud rayon d'un soleil de printemps.
Le dix-huitième siècle et ses continuateurs au commencement du dix-neuvième, avec tant de précieuses qualités, avaient le tort de mêler aux plus bienfaisantes doctrines une sorte de platitude systématique. L'épicuréisme semblait chez eux revivre, moins la poésie de Lucrèce. Ils prêchaient le vrai spiritualisme, l'humanité, la pitié, l'équité sociale, et ils trouvaient bon de se dire matérialistes, de nier dans les termes l'idée dont ils fondaient la réalité. Ils prêchaient le Dieu véritable, celui qu'on sert par la justice et la droiture, et ils se disaient athées. Ils prêchaient l'idéalisme par excellence, la sainteté du droit, la prééminence de l'esprit, et ils niaient l'idée, ils réduisaient tout aux sens. Apôtres et croisés à leur manière, ils traitaient de fanatiques et d'insensés ceux qui avaient fait pour une autre opinion ce qu'ils faisaient pour la leur. Les premières connaissances de physiologie et de cosmologie scientifique produisirent ce résultat. On vit le jeu des organes, et on crut avoir expliqué tout l'homme ; on vit les atomes et les lois qui président à leurs mouvements, et on crut avoir expliqué l'univers. L'âme seule échappait. L'âme, voilà
ce que M. Cousin voulut réhabiliter; voilà la noble cause dont il fit choix, et au profit de laquelle il dépensa tant de véritable éloquence et de si inépuisables ressources d'esprit.
Dans cette réaction contre le matérialisme superficiel de l'école dominante, n'alla-t-il pas trop loin? Beaucoup le pensent, mais tel n'est pas mon avis. Sa doctrine, selon moi, a besoin, non d'être restreinte, mais d'être expliquée. Elle est vraie dans son ensemble, quoique certaines parties laissent désirer plus de précision scientifique. Oui, certes, le spiritualisme est le vrai. La noblesse et la véritable existence n'apparaissent dans le monde qu'avec l'âme. L'individu conscient et moral est le couronnement de l'édifice entier de l'univers ; tout est en vue de lui, et lui seul donne à tout un sens et une valeur. L'âme est la première des réalités et la seule pleine réalité, puisque la matière n'est qu'un agrégat multiple, séparable, sans unité, un agrégat fortuit qui se fait et se défait, qui n'a nulle identité permanente, nulle individualité, nulle liberté. L'âme est immortelle ; car, échappant aux conditions serviles de la matière, elle atteint l'infini, elle sort de l'espace et du temps, elle entre dans le domaine de l'idée pure, dans le monde de la vérité, de la bonté, de la beauté, où il n'y a plus de limites ni de fin. Elle est libre et souveraine ; car, dominant le corps qui la porte et ses
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instincts inférieurs, elle se crée une royauté «ans bornes par la culture de sa raison et le perfectionnement de sa moralité. Elle est de race divine, car, dépassant la planète à laquelle elle est liée sous le rapport de l'espace, elle atteint la région de l'absolu et sonde l'univers. En un sens, on peut dire qu'elle crée Dieu, puisqu'elle seule en dévoile la nécessité, puisque Dieu, obscurément révélé par la nature, ne devint clair que le jour où un homme vertueux succomba dans sa lutte pour la justice, où une conscience pure préféra la pudeur à la vie, où un être noble et bon contempla le ciel dans la sérénité de son cœur. Elle crée des récompenses infinies, puisqu'elle décerne la volupté suprême de bien faire; elle crée des châtiments infinis, puisqu'à son tribunal, le seul qui compte, la bassesse et le mal ne rencontrent que le mépris.
11 faut donc approuver complètement M. Cousin d'avoir proclamé que lame est l'essence même et le tout de l'homme, puisque ce qui existe est évidemment ce qui est libre, conscient, indivisible et sans étendue . c'est l'âme qui est, et le corps qui paraît être. Mais comment l'âme entre-t-elle au nombre des réalités? Quelle est son origine (car il est notoire qu'elle commence, le rêve d'existences antérieures ne pouvant trouver de place dans une théorie scientifique)? Toutes les origines sont humbles, et cette sorte d'humilité
n'abaisse personne. Le fruit divin qui, une fois détaché de sa tige, semble n'avoir jamais existé que par luimême, tient cependant de la terre par la racine d'où il sort. L'âme n'a rien de matériel, mais elle naît à propos de la matière. L'ancienne hypothèse de deux substances accolées pour former l'homme, hypothèse qui en tout cas doit être maintenue pour la commodité du langage, est vraie si l'on entend parler de deux ordres de phénomènes, dont l'un dépasse l'autre de toute la distance de l'infini ; mais elle est fausse si l'on entend soutenir qu'à un certain moment de l'existence organique, un nouvel être vient s'adjoindre à l'embryon qui auparavant ne méritait pas le nom d'homme. C'est là une manière grossière de se représenter les choses, qui est en contradiction avec les résultats de la science expérimentale de la vie, et qui répugnera toujours au physiologiste. S'il est une induction qui résulte naturellement de l'aspect général des faits, c'est que la conscience de l'individu naît et se forme, qu'elle est une résultante, mais une résultante plus réelle que la cause qui la produit et sans commune mesure avec elle, à peu près comme l'harmonie d'un concert n'existerait pas sans les tubes et les cordes sonores des exécutants, bien qu'elle soit d'un tout autre ordre que les objets matériels qui servent à la réaliser.
Le matérialisme est donc un non-sens plutôt qu'une
erreur. Il est Je fait d'esprits étroits qui se noient dans leurs propres mots et s'arrêtent au petit côté des choses. La raison et la moralité se produisent dans le monde par suite de l'existence d'un certain organisme; mais, une fois produites, elles font oublier leur cause génératrice. La matière est la condition nécessaire de la production de la pensée; mais la pensée triomphe à son tour de la matière, la dompte, la méprise et lui survit. Le matérialiste est comme un enfant qui ne verrait dans un livre qu'une série de feuilles noircies et liées entre elles, dans un tableau qu'une toile enduite de couleurs. Est-ce là tout? N'y a-t-il pas encore l'âme du livre et du tableau, la pensée ou le sentiment qu'ils représentent, et cette pensée, ce sentiment, ne méritent-ils pas seuls d'être pris en considération? Lé matérialiste voit la grossière réalité, mais non ce qu'elle signifie ; il voit la lettre, mais non l'esprit. Je me trompe : il voit l'esprit à sa manière; mais, cédant à une sorte de timidité déplacée, il recule devant les formules élevées, qui seules, quand il s'agit des choses morales, renferment la vérité.
Il faut en dire autant de l'athéisme. L'énorme malentendu qui si souvent transforme en blasphémateurs ta la Divinité ses plus pieux et plus sincères adorateurs est avant tout une erreur de grammaire. On ne s'entend pas sur les mots. Quel hymne vaut le poèïne de
Lucrèce? Quelle vie de saint offre un plus parfait idéal de l'ascétisme et de la perfection morale que celle de tel penseur de nos jours à qui je ne connais qu'un seul travers d'esprit, celui de se croire athée? Ah! que les prières basses et presque toujours intéressées de l'homme vulgaire sont un moindre hommage à la Divinité que cette réserve exagérée qui retient parfois sur les lèvres du savant scrupuleux le mot que tant d'autres profanent par l'hypocrisie et la légèreté!
M. Cousin ne tint pas toujours compte de ces délicates nuances. Aspirant à philosopher pour un grand nombre, il dut chercher moins à raffiner ses formules qu'à les rendre claires et capables d'être acceptées. Dans les dogmes religieux et philosophiques, la forme est toujours relative, le fond seul est vrai; mais la forme est loin d'être indifférente. L'humanité , qui , dans son ensemble, est incapable de délicatesse critique, ne voit jamais sans inquiétude ruiner les symboles qu'elle a longtemps acceptés. Gomme le patriarche antique, quand elle a perdu ses idoles, elle s'écrie : « J'ai perdu mes dieux! » Le devoir de la science, d'un autre côté, est de rechercher des formules de plus en plus rapprochées du vrai. De là une contradiction qui ne cessera qu'avec l'esprit humain. Tous les partis pris sont légitimes quand ils sont sérieux et honnêtes. La plus grave erreur de la critique est de reprocher aux
hommes de génie de n'avoir pas été autres qu'ils ne furent. M. Cousin atteignit son but, qui était, non de créer une doctrine originale, mais de donner une forme éloquente et en un sens populaire aux grandes vérités de l'ordre moral. Je vais montrer que tout ce que des juges malveillants seraient tentés d'appeler ses défauts fut la conséquence de ce grand parti pris. Du moment qu'on admet que le dessein était noble et élevé, les défauts qui en étaient la condition sont absous d'avance, et il n'en est pas un seul dont on ne puisse dire ce que l'Église dît de la faute originelle : Félix culpa!
Au premier coup d'œil, on ne peut nier que la direction générale de la carrière de M. Cousin ne s'éloigne fort de ce que l'exemple des philosophes du passé nous ferait envisager comme l'idéal d'une vie toute dévouée à la pensée. Quand Descartes, du fond de son poêle de Hollande, aussi seul, comme il le dit lui-même, au sein d'une grande ville qu'au milieu d'une forêt dont les arbres marcheraient, méditait sur le point de départ de toute connaissance et sur les lois de l'univers ; quand l'ascète de la philosophie moderne, celui
que M. Cousin a si bien comparé à l'auteur inconnu de Y Imitation de Jésus-Christ, quand Spinosa, dans son pauvre réduit f en polissant ses verres de lunettes, se mirait, pour me servir de l'expression de Schleiermacher, dans le monde éternel ; quand le fondateur de la philosophie allemande, les yeux fixés, durant quarante ans, sur une vieille tour du château de Kœnigsberg, dressait la plus profonde analyse des rouages de l'esprit qui ait jamais été essayée ; quand Leibniz lui-même, dont la vie pourtant fut bien plus mêlée à Faction, rêvait à ses monades, le monde n'existait pas pour eux. Semblables à de purs esprits, placés en dehors des intérêts, des passions, des événements de leur époque, ils ne se doutaient pas qu'il y eût une société humaine, ou du moins ils spéculaient comme s'il n'y en avait pas. Vous eussiez dit à ces grands hommes : « Prenez garde, vous allez déplaire à tous les partis, créer des embarras à vos amis, faire peur aux têtes faibles, égarer des esprits mal faits, » ils eussent souri : peut-être eussent-ils consenti à se taire ; mais certainement leur fière pensée ne se fût pas détournée d'un pas pour d'humbles soucis étrangers à la passion du vrai, la seule qui les touchât.
Tel n'est pas M. Cousin. Si l'on entend par philosophe un savant d'un genre spécial, l'inventeur d'un système nouveau, le créateur d'une doctrine originale,
ce mot n'est pas celui qui convient pour le désigner. M. Cousin appartient encore plus à la littérature qu'à la science. C'est avant tout un écrivain, un orateur, un critique, qui s'est occupé de philosophie. Son nom réveille plutôt l'idée du talent, de l'éloquence, que l'idée d'un genre de spéculation déterminé. La nature lui avait accordé trop de dons pour qu'il pût ne demander la gloire qu'à un seul, et, dans la foule des qualités qu'il joignit à celles du philosophe, une seule eût suffi pour le bannir de cette sévère phalange des chefs de la pensée abstraite, où chacun est marqué au front d'un signe fatal. La marque d'une vocation spéciale, c'est d'être tellement imposée par la nature, que celui en qui elle se manifeste, écarté de sa voie, eût été condamné à l'impuissance ou à la médiocrité. Or M. Cousin eût réussi en tout ce qu'il eût voulu entreprendre, et lui-même s'est plu à le montrer. On sent que le talent qu'il a appliqué à la philosophie, il eût pu l'appliquer à toute autre chose, que la philosophie a été pour lui an choix et non une nécessité, l'objet d'un penchant sérieux et sincère, mais non d'un amour irrésistible et exclusif.
Et d'abord le philosophe, dans le vieux sens du mot, n'était pas écrivain. Je m'explique. Une pensée forte et vraie arrive toujours à s'exprimer d'une manière originale ; il n'y a que la pensée fausse ou lan-
guissante qui produise les ouvrages décidément mal écrits. Bayle et Leibniz manient la langue d'une manière lourde et inhabile, et pourtant quel charme dans l'austère sincérité de leurs écrits ! Je veux dire seulement que le philosophe d'autrefois n'était pas d'ordinaire un artiste de langue, que le souci du vrai seul le préoccupait, que le beau résultait de l'ensemble et de la direction de son œuvre sans que l'auteur y pensât. M. Cousin s'est imposé des conditions plus étroites. On ne peut nier que le soin du style n'entraîne certains sacrifices de la pensée. Bien écrire en français est une opération singulièrement compliquée, un compromis perpétuel, où l'originalité et le goûl, l'exactitude scientifique et le purisme, tirent l'esprit en sens inverse. Un bon écrivain est obligé de ne dire à peu près que la moitié de ce qu'il pense, et s'il est, avec cela, un esprit consciencieux, il est obligé d'être sans cesse sur ses gardes pour ne pas être entraîné par les nécessités de la phrase à dire bien des choses qu'il ne pense pas. L'éloquence d'ailleurs, comme l'entendit M. Cousin, a des exigences impérieuses. Toutes les doctrines ne sont pas également éloquentes, et je crois bien que plus d'une fois M. Cousin a dû se laisser entraîner vers certaines opinions autant par la considération des beaux développements,auxquels elles prêtaient que par des démonstrations purement scien-
tifîques. Ce n'est point là une critique, car le beau est après tout une des marques de la vérité; mais sans doute on eût fort étonné Descartes, si on lui eût dit qu'un jour la philosophie la plus vraie serait celle qui pourrait s'exprimer par les plus belles phrases, et que le tour oratoire qu'une doctrine est susceptible de revêtir passerait pour un argument en sa faveur.
La carrière politique que M. Cousin parcourut avec de si brillants succès contribua bien plus encore à limiter sa liberté philosophique. Si le monde était conduit seulement par les idées, ce serait au philosophe de le diriger ; mais le tissu des affaires humaines est composé de tout autre chose. De plus en plus les intérêts obtiennent dans la direction de ce monde une voix prépondérante. L'ignorance, la sottise et la méchanceté tenant aussi une place considérable dans la marche des événements, se mettre aux prises avec les choses humaines, c'est s'obliger à tenir compte d'une foule d'éléments fort peu philosophiques : la profondeur d'esprit et la hauteur métaphysique sont, en pareille matière, d'un assez mince usage. Le milieu où s'agite la politique est humble : l'humanité, dans son ensemble, représente un homme de moyenne capacité, égoïste, intéressé, assez souvent ingrat; il faut que l'homme pratique soit humble aussi. Les hautes visées ne feront que l'égarer. Voilà pourquoi les grands
hommes n'agissent guère dans le monde que par leurs défauts ou leurs petits côtés. L'homme tout à fait détaché des faiblesses de la terre serait impuissant, puisqu'il n'y aurait plus aucune commune mesure entre lui et le milieu médiocre ou pervers où il se trouverait égaré. Le propre du philosophe est de ne pas songer aux conséquences, ou, pour mieux dire, d'élever la spéculation à cette hauteur où toute conséquence mauvaise est bannie, et ne se présente même pas à la pensée. Arrivé à ce degré de maturité et de bonté que l'étude sait donner, le penseur est en quelque sorte réduit à l'impossibilité de mal faire. La philosophie n'est pour lui que l'épopée de l'univers; le vrai mot dont il aime à désigner ses spéculations est celui de l'antiquité : placita, ce qui lui a plu, le point de vue que, entre mille autres, il a préféré. La source du bien est pour lui, non dans telle ou telle doctrine, mais dans sa noblesse, dans le sentiment de sa filiation divine, dans l'habitude qui fait que l'idée du mal n'a plus d'accès près de lui. Mais tel n'est pas l'état du commun de l'humanité. Si l'humanité par sa tête touche le ciel, dans son ensemble elle a l'esprit étroit et formaliste. 11 faut peu de chose pour lui donner le vertige. Aux yeux du philosophe, l'humanité se compose de quelques individus exceptionnels, préservés des tentations et des malentendus où tombe la foule ; mais pour
le politique il n'en est point de la sorte. Se jetant résolument dans la mêlée des choses humaines, il en subit les conditions. Il doit se résigner à traiter avec la médiocrité d esprit ; il doit composer avec elle et lui faire des concessions. Chaque mot, il doit le peser, non-seulement au scrutin de la vérité, mais au scrutin de l'utilité. Chaque doctrine, il doit l'accepter, non parce qu'elle lui paraît plus scientifique, plus rapprochée de la vérité, mais plus accommodée aux circonstances, plus utile pour sa fin.
Mais, dira-t-on, la vérité peut-elle avoir de fâcheuses conséquences, et la science est-elle grosse de tempêtes? L'homme de tact qui juge les doctrines, non par des considérations scientifiques, mais par leur physionomie générale et leurs tendances, n'a-t-il pas un bon critérium? Si telle ou telle doctrine est utile au maintien de la société, n'est-ce pas une grande preuve que cette doctrine est la vérité? Ce raisonnement serait très-juste si l'espèce humaine se composait de quelques milliers d'hommes cultivés de la même manière, vivant uniquement de la vie intellectuelle et morale, exercés à toutes les finesses de la spéculation. L'humanité au fond pose sur le vrai; ce qu'elle n'attein* jamais, c'est la fine nuance • les formules où elle se complaît sont lourdes et grossières. 11 faut, pour fixer les idées de la foule, un symbole arrêté et qui ait un
certain air d'évidence. Tout serait sans venin, si tous étaient élevés à ce degré de pureté où l'acte seul de la pensée est un hommage rendu à la Divinité; mais les plus fortes et les plus belles doctrines prises par des esprits étroits et scolastiques peuvent se tourner en poison. Le penseur qui veut se mêler aux affaires humaines est donc obligé à une foule de ménagements. La doctrine du philosophe serait bonne pour tous, si tous étaient aussi honnêtes et aussi intelligents que lui : dans ses livres, il n'a point à se gêner, car celui qui les lit le fait à ses risques et périls, et témoigne par le seul fait de les ouvrir que cette lecture n'a pour lui aucun danger; mais dès qu'il s'agit d'un prosélytisme plus étendu, il tremble. Le champ des misères humaines lui est inconnu, et il évite tout contact avec les régions du monde moral dont il n'a étudié ni l'état ni les besoins.
Loin de nous l'idée même d'un reproche contre l'illustre écrivain auquel la culture libérale doit en France une si solide reconnaissance. Ce que nous cherchons à faire comprendre ici, ce sont les limites fatales que les facultés humaines se créent l'une à l'autre. Qui osera regretter que M. Cousin ait été ce qu'il est : un philosophe éloquent, mêlé au mouvement de son époque, un vrai tacticien de la pensée, traitant en diplomate les questions qu'on n'avait guère abordées
jusque-là qu'avec la simplicité scientifique? Mais, pour remplir ce programme, pour rester toujours possible, comme on dit aujourd'hui, que de sacrifices il a dû faire ! que de fois il a dû préférer ce qui est pâle à ce qui est vif et profond! que de fois il a dû tenir compte de la sottise prétentieuse et du dogmatisme tranchant! M. Royer-Collard avait avant lui proclamé ce principe, que chaque gouvernement a sa philosophie, substituant une sorte de philosophie d'État à la religion d'État de l'ancien régime. L'argument sur lequel il semblait insister le plus en faveur du spiritualisme, c'est qu'à ses yeu,\ le spiritualisme est la philosophie qui convient le mieux au gouvernement représentatif. On faisait ainsi sortir la philosophie de la sphère purement scientifique; on l'introduisait dans le champ des matières qui relèvent de l'opinion et du tact; on en faisait une chose du monde. C'était en un sens l'ennoblir, et dans un autre l'abaisser et l'assujettir à une foule d'exigences. Est-ce que chaque gouvernement a sa chimie, sa physique ou son astronomie? est-ce que chaque gouvernement a sa philologie? Le but politique bien plus que la science elle-même devenait ainsi la mesure de toute chose : or, quelque excellent que soit un but, dès qu'il est étranger à la pure recherche du vrai, la philosophie souffre toujours d'y être subordonnée.
On s'est habitué à présenter comme une des quali-
tés de l'esprit français cette rigueur de logique en vertu de laquelle les théories ne restent jamais long temps chez nous à l'état de spéculation, et aspirent très-vite à se traduire dans les faits. C'est là sans doute un des traits de l'esprit français, mais j'hésite beaucoup, pour ma part, à y voir une qualité. Il n'est pas de plus grand obstacle à la liberté de la pensée. Une vie comme celle de Kant, passée dans la paix profonde d'une université de province, au milieu dune sorte de respect religieux, une telle vie est impossible en France. Supposons Kant professeur de faculté, que de tracasseries n'eût-il pas eu à subir! Combien de fois eût-il été mandé au ministère! A combien d'inspecteurs et de chefs de cabinet eût-il dû rendre compte de sa doctrine! Pour conquérir sa liberté, il eût été obligé de devenir homme politique; pour lui donner droit d'enseigner tetie ou telle opinion sur les catégories de l'entendement, il eût fallu des barricades. C'est souvent pour les étrangers un sujet d'étonnement de voir le pays du monde le plus téméraire et le plus systématique, quand il s'agit de révolutions, si étroit, si timide, quand il s'agit de la pensée pure. Au fond, cela s'explique : la théorie en France naît tout armée ; c'est Uii ennemi, un révolutionnaire dont il faut se garder, et, en effet, le jour où une digue cesse de lui être opposée, elle s'impose, elle est tyrannique ou dés-
astreuse. En Allemagne, au contraire, où la pensée naît inoffensive, étrangère aux choses de ce monde, déclarant tout d'abord qu'elle n'a ni le droit ni la prétention de toucher à l'ordre établi, il est naturel quelle soit plus libre. Elle ne demande que le royaume de l'air : on le lui abandonne. — Si vos théories sont vraies, me dira-t-on, elles doivent être bonnes à appliquer. Oui, si l'humanité en était digne et capable. La théorie est toujours un idéal; il sera temps de la réaliser le jour où il n'y aura plus dans le monde de sots ni de méchants.
Je le répète encore, il ne s'agit point ici d'une critique contre les représentants d'une génération que nous n'égalerons pas; mais, puisque les circonstances nous ont dispensés des soucis qui pesèrent sur eux, puisque nous n'avons, comme eux, ni à tenir compte de l'opinion, ni à sacrifier notre liberté au devoir de rester possibles, prenons notre revanche par la science indépendante et désintéressée. Les compromis, qui vont si bien à l'orateur, nuisent déjà à l'écrivain, mais sont tout à fait préjudiciables au savant. Partageonsnous le monde de l'esprit, puisque le monde de l'action nous est interdit. M. de Maistre peint quelque part la science moderne « les bras chargés de livres et d'instruments de toute espèce, pâle de veilles et de travaux, se traînant, souillée d'encre et toute pantelante,
sur le chemin de la vérité, en baissant vers la terre son front sillonné d'algèbre. » Un gentilhomme comme M. de Maistre devait se trouver humilié en effet de pénibles investigations, et la vérité était bien irrévérencieuse de se rendre pour lui si difficile. Nous ne sommes pas obligés à tant de délicatesse : nous ne devons pas rougir de paraître pédants, si ce mot signifie patients et sérieux. Certes, il serait plus commode de pouvoir, sans se déranger de son fauteuil, atteindre la règle indubitable : l'infaillibilité papale est une institution très-aristocratique, et qui doit plaire aux gens du monde. Malheureusement la vérité est roturière ; elle est peu sensible aux grands airs ; elle ne se livre qu'aux mains noircies et aux fronts ridés. Qu'y faire? Est-ce notre faute si cette fière déesse exige de ses adorateurs un long noviciat d'apprentissage et d'œuvres serviles, si elle est comme le royaume des cieux, qui souffre violence, et que les violents seuls ravissent?
La philosophie étant le centre et en quelque sorte la région commune où toutes les branches de la culture intellectuelle se réunissent, on y arrive par les voies les plus opposées. La littérature, la politique, les sciences physiques, les sciences historiques, y mènent également et produisent des façons très-diverses, mais toutes incomplètes, de philosopher. M. Cousin étant,
malgré la haute valeur de ses spéculations, plus particulièrement de la classe des philosophes littéraires et politiques, les personnes préoccupées surtout du côté scientifique doivent naturellement trouver chez lui quelques lacunes, lacunes qui s'expliquent du reste par l'éducation universitaire qu'il reçut. Le tour des études dans la vieille université était beaucoup plus littéraire que scientifique : on ne croyait pas qu'en dehors des carrières d'application les sciences physiques et mathématiques eussent quelque prix. C'est là une erreur aussi grave que celle des esprits étroits et jaloux qui plus récemment ont soutenu que les études littéraires ne pouvaient servir qu'à l'homme de lettres. Je voudrais, pour ma part, que les sciences physiques et mathématiques tinssent dans l'éducation une place pour le moins égale à celle que l'on accorde aux études littéraires. La seule tendance qui soit fatale en pareille matière, c'est l'esprit industriel et utilitaire, qui rabaisse également la science et la littérature, cet esprit qui a fait croire à quelques hommes médiocres qu'on pouvait élever les âmes et former les caractères en enseignant aux jeunes gens l'arpentage et les procédés de fabrication des bougies ou du savon. Quant aux études scientifiques purement spéculatives, elles contribuent au moins autant que les études littéraires à la culture intellectuelle, et peut-être, si elles entraient
pour une plus grande part dans l'enseignement commun, corrigeraient-elles ce penchant fâcheux qui porte l'esprit français à s'occuper plus de la forme que du fond même des choses et à préférer en tout l'appareil oratoire à la vérité.
C'est pour n'avoir pas assez compris le côté progressif et vivant de la science que la philosophie universitaire a si vite dégénéré en quelque chose d'aride, où Ton est réduit à se taire ou à se répéter. Si l'on envi' sage en effet la philosophie non comme une science qui serre son objet par des approximations successives, mais comme une scolastique pétrifiée, où toute espérance de découverte est interdite, que reste-il à faire? Une seule chose : mettre en phrases plus ou moins bien tournées la doctrine qu'on suppose fixée une fois pour toutes. Qui ne voit que c'est là une besogne fastidieuse, à laquelle des esprits jeunes, vifs et sincères, ne se résigneront jamais? Aussi, sur toute la ligne, les sciences, soit historiques, soit naturelles, me paraissent-elles destinées à recueillir l'héritage de la philosophie. Si la philosophie ne veut pas rester une toile de Pénélope, sans cesse et toujours vainement recommencée, il faut qu'elle devienne savante. Chaque branche dès connaissances humaines a ses résultats spéciaux qu'elle apporte en tribut à la science universelle. Les principes généraux, qui seuls ont une valeur philosophique, ne sont
possibles qu'au moyen de la recherche érudite des détails. La tentative de construire la théorie des choses par le jeu des formules vides de l'esprit est une prétention aussi vaine que celle du tisserand qui voudrait produire de la toile en faisant aller sa navette sans y mettre du fil.
Les sciences historiques surtout me paraissent appelées à remplacer la philosophie abstraite de l'école dans la solution des problèmes qui de nos jours préoccupent le plus vivement l'esprit humain. Sans prétendre refuser à l'homme la faculté de dépasser par son intuition le champ de la connaissance expérimentale, on peut reconnaître, ce semble, qu'il n'y a réellement pour lui que deux ordres de sciences, les sciences de la nature et les sciences de l'humanité : tout ce qui est au delà se sent, s'aperçoit, se révèle, mais ne se démontre point. Le grand problème de ce siècle, ce n'est ni Dieu ni la nature; c'est l'humanité. Or les vraies. sciences de l'humanité sont les sciences historiques et philologiques. L'ancienne psychologie, envisageant l'individu d'une manière isolée, faisait une œuvre utile sans doute, et qui a amené de solides résultats; mais notre siècle a bien vu qu'au delà de l'individu il y a l'espèce, qui a sa marche, ses lois, sa science, science autrement féconde et attrayante que celle des rouages intérieurs de l'âme humaine, science qui est destinée à devenir
l'objet principal des méditations du penseur, mais qui, dans l'énorme confusion où le passé nous est parvenu, ne peut se construire qu'au moyen des plus patients labeurs. La politique étudie l'espèce humaine pour la gouverner ; l'économie politique l'étudié pour l'administrer : la science dont nous parlons étudie l'humanité comme la plus grande réalité qui soit accessible à l'expérience, pour suivre les lois de son mouvement, et déterminer, s'il se peut, son origine et sa destinée. L'histoire, je veux dire l'histoire de l'esprit humain, est en ce sens la vraie philosophie de notre temps. Toute question de nos jours dégénère forcément en un débat historique; toute exposition le principes devient un cours d'histoire. Chacun de nous n'est ce qu'il est que par son système en histoire.
En général, ridée d'une science indépendante, supérieure, ou, si l'on veut, étrangère à la politique, n'est pas le fait de la génération à laquelle appartient M. Cousin. Il ne peut entrer dans la pensée de personne de blâmer une tendance qui a produit de si brillants résultats . Mais , d'un autre côté, comment ne pas trouver quelques inconvénients à un état intellectuel où tout est devenu une affaire politique, où l'on ne peut avoir une opinion sur les choses les plus inoffensives sans être du gouvernement ou de l'opposition ? La conséquence d'un tel principe, donnant à l'État un droit
d'inquisition sur les choses de l'esprit, devait être à la longue, et indépendamment de la volonté de ceux qui l'ont fondé, l'abaissement de la grande science libre. J'avoue qu'à cet égard je me permets de faire quelques reproches à la génération qui nous a précédés. Elle a trop voulu régler l'esprit ; la culture intellectuelle est devenue une des branches de l'administration publique; le ministère de l'instruction publique a été celui de la science et de la littérature. L'intention était bonne et libérale; mais on ne connaît jamais son successeur, et c'est un excellent principe de toujours faire comme si ce successeur devait être un ennemi. Mon opinion est qu'en subordonnant ainsi la haute culture à la politique, en établissant en principe que l'État seul enseigne, et qu'un homme ne peut communiquer oralement sa pensée aux autres à moins de se constituer le salarié de l'État, qui naturellement peut faire ses conditions, le parti libéral a fondé un énorme instrument de tyrannie qui fera courir les plus grands dangers à la civilisation moderne. Le moyen âge était plus vraiment libéral. Abélard n'eut à demander aucune autorisation pour réunir autour de lui, sur la montagne Sainte-Geneviève, les foules qui désiraient l'écouter.
La plus grave difficulté qui soit sortie de ce système, beau et noble sans doute, mais qui, comme tout système, avait ses inconvénients, c'est celle des rapports de la science avec la religion établie. Pour le spéculatif sans ambition, qui ne demande d'autre part en ce monde que la liberté, rien de plus simple. Les religions sont pour lui des faits moraux et historiques d'un immense intérêt. Elles naissent de l'instinct divin qui entraîne l'âme vers l'inlini, et du besoin que l'homme éprouve de donner une forme concrète et limitée à ce sentiment; les religions sont de la sorte des formes toujours imparfaites, mais toujours respectables, d'un sentiment éternel. Voilà qui est clair; mais, dès qu'on ne se contente plus de la critique pure, dès qu'on entre dans le champ de l'action, qu'on se met en rapport avec des masses d'hommes pour lesquels la religion est un intérêt et une passion, il faut transiger, et transiger avec des puissances qui sont de leur nature exigeantes et ombrageuses : de là des difficultés sans nombre; on fait des concessions, on déploie une immense habileté, et on ne contente personne. On ne se contente pas soi-
même ; en effet, la moralité d'une bonne portion de l'espèce humaine tenant à la religion, on craint, même en voulant l'épurer, de travailler à l'affaiblir. Et pourtant l'esprit humain a des droits évidents dont la défense constitue, pour ceux que leur vocation appelle de ce côté, le plus sacré des devoirs. La timidité a raison à sa manière, mais non à ce point qu'on doive, pour lui complaire, entraver le progrès ; autrement il aurait fallu interdire aux prédicateurs du christianisme de toucher aux idoles, puisque en renversant ces antiques images, auxquelles les idées religieuses étaient attachées depuis tant de générations, ils risquaient d'ébranler en même temps le sentiment qui s'y rapportait.
Personne dans cette lutte périlleuse n'a déployé plus d'habileté que M. Cousin. Son parti pris général est exposé avec beaucoup de clarté dans le remarquable morceau où il nous rend compte des réflexions qui se pressèrent dans son esprit durant la dernière nuit qu'il passa en Allemagne. 11 accepta le christianisme dans sa forme la plus générale, évitant la discussion des détails, refusant de regarder de près, s'armant des noms classiques dont on s'est habitué à faire dans le sein du catholicisme une sorte de parti modéré. « Depuis le concile de Nicée, la doctrine chrétienne, solidement établie, marche et se développe avec une régularité parfaite, avec une grandeur et une clarté saisissantes;
mais auparavant quel enfantement laborieux et obscur 1 que de ténèbres ! que de lacunes ! . . . Renonçons donc une fois pour toutes à l'exégèse et à la théologie. Prenons le christianisme tel qu'il est sorti du concile de Nicée, avec le dogme arrêté et achevé de la Trinité ; acceptons ce dogme en lui-même, sans rechercher son histoire, sa formation, son origine... » Cela est habile, mais cela est-il vraiment philosophique? Dans une religion qui se donne comme un fait historique, ne sont-ce pas au contraire les origines qui importent? S'il y a un livre révélé de Dieu, ce livre vaut bien la peine qu'on cherche à l'entendre. Si Dieu a jamais parlé aux hommes, il est peu naturel de préférer au texte même de ses enseignements des interprétations séparées du fait révélateur par un intervalle de quatre, cinq, ou même seize et dix-sept siècles.
« Je n'ai pas encore rencontré, dit M. Cousin, deux théologiens qui s'accordent. Du haut de leur science hébraïque et orientale, que je ne puis pas contrôler, tous s'attaquent, tous s'accusent des plus grandes erreurs. » Cela est vrai des théologiens proprement dits, mais ne saurait s'appliquer à ceux qui cherchent à faire, au point de vue rationaliste, l'histoire des textes réputés sacrés. Grâce aux progrès que la science de l'hébreu a faits depuis un demi-siècle, on comprend les monuments hébreux (sauf quelques passages qui,
faute de rapprochements suffisants, seront toujours des énigmes) à peu près comme on comprend Homère. Les incertitudes de l'exégèse scientifique ne seraient guère plus grandes que celles auxquelles est sujette l'histoire de la philosophie et de la littérature grecques quand il s'agit d'époques un peu anciennes, si l'exégèse ne s'appliquait à des textes qui sont pour de grandes réunions d'hommes un objet de foi, d'où il résulte que, dans cet ordre de recherches, les thèses les plus désespérées continuent à avoir des défenseurs, et que les résultats les plus certains sont traités de paradoxes hardis, quand ils contrarient les opinions accréditées. En somme, M. Cousin me semble, dans cette délicate question, accorder trop et trop peu : trop, car il concède à renseignement religieux une autorité qui, si elle était réelle, réduirait la philosophie au rôle de servante, comme on disait autrefois; trop peu, car cette façon de s'incliner devant un dogme dont on fait abstraction dans la direction de sa propre pensée renferme une sorte d'indifférence et de dédain. Au fond, ceux-là témoignent peut-être plus de respect pour le christianisme, qui y reviennent sans cesse et en parlent plus sans doute que ne le voudrait la sagesse. S'ils s'en occupent, c'est qu'ils lui accordent une très-grande place dans l'ensemble des choses humaines, et que peut-être ils l'aiment encore. L'éducation peu religieuse
qu'ont reçue la plupart des hommes de la génération qui nous a précédés explique seule comment ils ont pu prendre à l'égard du christianisme une position aussi dégagée de tout lien antérieur. N'ayant connu le christianisme que tard et à un âge réfléchi, n'ayant pas été bercés de ces belles croyances qui laissent toujours dans l'âme un parfum de poésie et de moralité, ils ont agi avec notre vieille mère d'une façon sèche et hautaine, qui nous blesse. Ils sont chrétiens par politique ; nous le sommes de sentiment. Qui de nous est plus près du royaume de Dieu? Rien de moins fondé assurément que les reproches que le clergé s'est cru autorisé à adresser à M. Cousin : je ne connais point en France d'homme auquel l'Église doive en réalité plus de reconnaissance. Quel est l'ecclésiastique qui eût su comme lui, au sortir de l'énorme abaissement où étaient tombées les idées religieuses vers le commencement de ce siècle, ressusciter le spiritualisme et remettre en honneur les mots sacrés qui semblaient bannis à jamais de l'enseignement de la philosophie? Dans les mouvements religieux qui ont suivi, ne l'a-t-on pas vu obéir docilement aux préférences de l'opinion et prêter un charme inattendu aux plus austères figures du catholicisme, à celles-là mêmes que les catholiques semblaient avoir oubliées? Il faut avouer toutefois que c'est une position difficile que celle de
catholique malgré l'Église. Loin de nous toute pensée qui tendrait à jeter une ombre de doute sur la sincérité des mouvements intérieurs d'une âme aussi spontanée dans ses entraînements : il est bien permis de dire cependant que ce qui frappe dans le caractère général de l'œuvre de M. Cousin n'est pas ce qu'on entend d'ordinaire par le sentiment chrétien. Préoccupé surtout des grandeurs classiques et du type oratoire que l'antiquité et le dix-septième siècle nous ont légués., il ne semble pas aimer beaucoup le ton simple, naïf et populaire du véritable christianisme primitif; il ne connaît guère le moyen âge, cette admirable source de poésie. L'esthétique de la nouvelle école catholique, à laquelle on ne peut contester quelque valeur, paraît avoir fait sur lui peu d'impression.
On vient de voir à quelles lourdes nécessités inconnues aux anciens sages M. Cousin a dû se soumettre. Non content d'être philosophe, il voulut être écrivain, homme politique, et pourtant je n'ai pas dit encore la plus pesante de ses chaînes : il voulut être chef d'école. Je ne connais pas de position plus délicate. Le philosophe isolé n'est responsable que de son propre salut, mais le chef d'école a charge d'âmes. Il faut qu'il prenne garde de scandaliser les petits qui le suivent : de là des précautions plus maternelles que philosophiques, mille scrupules, mille attentions pour les
consciences tendres ( les meilleures de toutes), dont il est le directeur spirituel. Que dire quand cette école est l'Université tout entière, quand on s'impose la tâche de tracer à des jeunes gens de vingt-deux ans ce qu'ils doivent enseigner à des enfants plus jeunes de quelques années sur Dieu, l'univers et l'esprit humain! M. Cousin ne recula pas devant cette entreprise hardie. La création de l'enseignement philosophique en France est bien son fait, et certes ce n'est pas là une gloire médiocre : cet enseignement, quelque timide qu'il dût être, cultivait l'esprit des jeunes gens les faisait réfléchir et était, après l'enseignement de l'histoire, celui qui portait les meilleurs fruits. A un autre point de vue d'ailleurs, l'école dont M. Cousin peut être appelé le chef a rendu à la science un service signalé, je veux dire en produisant un très-bel ensemble de travaux sur l'histoire de la philosophie. Sans parler de quelques esprits d'élite qu'on range parfois dans cette école, mais auxquels ne peut s'appliquer le nom de disciples, l'éclectisme a produit une foule de caractères éminemment honnêtes et de très-consciencieux travailleurs. Mais, à côté décela, que de naïveté! Combien de fois le maître a dû sourire de l'aplomb de jeunes disciples s'érigeant tout d'abord en gendarmes de la philosophie, et croyant tenir dans leuis rédactions de l'École normale la science universelle réduite
aux proportions d'un manuel ! Ces inconvénients sont inévitables : il n'est pas de développement, si distingué qu'il soit, qui, embrassé par des esprits ordinaires, ne dégénère forcement en pédantisme et en vulgarité.
Pour juger la philosophie de M. Cousin, il ne suffit donc pas de la prendre en elle-même, comme une construction scientifique : il faut la prendre dans l'application que M. Cousin a voulu en faire; il faut rechercher si elle pouvait être plus complète, obligée qu'elle était de rester une philosophie d'école et de répondre aux attaques de ceux pour qui sa timidité même était une hardiesse inouïe. Par là M. Cousin ressemble beaucoup à Voltaire, dont il dit tant de mal; c'est avant tout un chef voulant organiser, régler et discipliner un parti intellectuel. Entre mille moyens excellents pour atteindre ce but, mais moins heureux si on les envisage au point de vue de la science pure, je n'en citerai qu'un seul, le choix qu'il a fait de ses drapeaux. Une des garanties que le novateur est obligé d'invoquer dans sa lutte contre la petitesse d'esprit est celle de certains noms qu'on est parvenu à consacrer, et devant lesquels tout le monde consent à s'incliner. Platon, Descartes, Bossuet, tels sont, je crois, les trois noms que M. Cousin a le plus souvent invoqués et derrière lesquels il a le mieux réussi à masquer son originalité. Certes, le choix était excellent : Platon est
un incomparable philosophe. Tout ce que je regrette, c'est le tort qu'on lui a fait en l'exposant à l'admiration un peu pédantesque de jeunes disciples, qui se sont mis à chercher une doctrine arrêtée dans les charmantes fantaisies philosophiques que ce rare esprit nous a laissées. Descartes est un homme de premier ordre, surtout comme géomètre ; il est fâcheux qu'on l'ait un peu surfait comme métaphysicien, et surtout qu'on se soit cru obligé de tant insister pour sa gloire sur cette circonstance, insignifiante quand il s'agit de métaphysique, que sa philosophie serait, à un titre spécial, la philosophie française. Qu'est-ce que cela prouve pour la vérité de ses théories? Bossuet, écrivain excellent et orateur sublime, n'a pas beaucoup à nous apprendre sur le fond même des choses ; on lui a fait grand tort en le forçant d'avoir une philosophie : il n'en avait d'autre que celle de ses vieux cahiers de Navarre, et quand il mit au net pour son royal élève ses rédactions d'école, il ne se doutait guère qu'un jour on les prendrait si fort au sérieux. Tout cela est peu critique, tout cela défigure le tableau vrai de l'histoire ; mais tout cela est de bonne politique, et nous n'avons pas le droit, nous autres à qui une plus complète sincérité est permise, d'en sourire. Le patriotisme, qui est nécessaire à l'orateur et qui prête si bien aux développements chaleureux, n'est pas également
nécessaire au savant, dont le devoir est de n'avoir pas d'attachement absolu. Nous nous étonnons parfois de voir un esprit aussi délicat que celui de M. Cousin ne amais craindre, quand il s'agit des gloires delà France, îe reproche de banalité, et tout admirer, même le Code civil. Mais ceux que les circonstances ont dispensés du soin d'être habiles et éloquents ne doivent pas se prévaloir des avantages que cette position leur donne pour blâmer ceux sur lesquels ont pesé d'autres nécessités. Tout s'efface d'ailleurs devant la gloire suprême d'avoir marqué un des moments de l'esprit humain, d'avoir fait accepter ses idées à une génération d'hommes libres par des moyens avoués de la liberté, d'avoir été du petit nombre de ceux que tous saluent comme leur maître et l'excitateur de leur pensée.
Don merveilleux de ce charmant esprit, toujours jeune, toujours ouvert à de nouvelles admirations et à de nouvelles sympathies ! le fardeau qui eût accablé tant d'autres, il l'a porté légèrement Au milieu de ce
dédale de calculs, de précautions, de sollicitudes, qui eût suffi pour absorber une originalité moins vivace, M Cousin s'est montré tout à coup sous un jour nouveau au public, habitué à ne voir en lui qu'un penseur abstrait. M. Michelet a parlé quelque part de ces tardives amours des sages qui, vers le milieu de la vie, et le milieu déjà passé, finissent par se concentrer en une seule image avec toutes les ardeurs de la jeune passion. Mais ce qui ne s'était jamais vu, le miracle de l'intuition historique associée à une incomparable vivacité d'imagination, c'est que la récompense de sa vie et le prix de sa sérieuse jeunesse, M. Cousin ne l'ait demandée qu'au souvenir de beautés évanouies depuis deux siècles. Ce singulier retour, que j'ai toujours tenu pour une des évolutions intellectuelles les plus caractéristiques de notre siècle, a été souvent reproché à M. Cousin comme une infidélité. Les disciples qu'il avait entraînés sur ses pas au culte de la philosophie n'ont pu voir sans scandale leur maître passer à des amours qu'ils ne comprenaient pas. L'élève ne comprend jamais que la moitié du maître ; il y a toujours un côté qui lui échappe, et il semble que parfois M. Cousin prenne un malin plaisir à dérouter l'admiration de ses amis. En réalité, je pense que M. Cousin n'a jamais mieux trouvé sa voie que dans ces compositions d'un genre intermédiaire, où il a su déployer avec
tant d'art les dons de finesse et de grâce que la nature lui a départis, et qui ne pouvaient se montrer avantageusement en métaphysique. 11 n'est plus guère permis d'être philosophe tout d'une pièce. La philosophie est un côté de la vie, une façon de prendre les choses, non une étude exclusive. Si on la prend comme une spécialité, c'est la plus étroite et la moins féconde de toutes les spécialités.
Le goût du beau chez M. Cousin paraît s'être appliqué successivement à des sujets assez divers. Le goût du beau ne connaît pas l'intolérance : il implique un choix de préférence sur lequel il n'y a pas à discuter. De là cet air de paradoxe que revêt toujours l'esthétique : trouvant son objet, qui est le beau, dans les systèmes les plus divers, elle est essentiellement volage, tant qu'elle se réduit à la spéculation ; elle ne trouve ce qui la fixe que dans un acte d'élection libre comme la grâce et gratuite comme elle. Le choix de M. Cousin montre bien la délicatesse qu'il porte dans les questions où le raffinement du tact est surtout nécessaire. Je préfère comme lui la première moitié du dix-septième siècle à la seconde, et dans cette première moitié je trouve aux femmes un trait particulier de noblesse et de grand air. La France, à la veille de devenir, comme dit Voltaire, la moins poétique de toutes les nations polies, eut là un moment historique qui a pour l'imagination
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beaucoup de charmes. Cette époque ne brille pas par le naturel, il est vrai; mais, aux yeux de M. Cousin, un tel défaut ne doit pas être bien grave : en général, M. Cousin n'a guère le sentiment du primitif et du simple. Ce qui est seulement naïf et bon le touche peu, je crois. C'est surtout la grandeur qui le frappe et qui éveille chez lui le sentiment de l'admiration.
Des puritains ont regardé comme une apostasie certains airs aristocratiques que M. Cousin a pris dans la fréquentation du monde de la place Royale : on a attaqué la légitimité de ses sympathies et la fidélité historique de ses tableaux, tout cela faute d'avoir compris le vrai sens de ces charmantes compositions. Ce qu'il y faut chercher, ce sont des études morales, non des éludes de critique, des fantaisies historiques, souvent plus vraies que la vérité, non de l'histoire. Au milieu d'une époque comme la nôtre, où toute personnalité distinguée est si fort à l'étroit, le rêve d'un passé idéal est devenu une diversion nécessaire. Autrefois on rêvait une Bétique où la règle était obtenue aux dépens de la liberté ; nous, qui avons vu de près la Bétique, nous nous reportons aux époques où de grands caractères trouvaient de l'espace pour se développer. M. Cousin a toujours accepté pleinement la révolution ; mais nul n'a senti plus que lui combien est lourd l'héritage qu'elle nous a laissé. Entreprise par de nobles cœurs,
soutenue par des héros, achevée par des esprits étroits et sans culture élevée, la révolution française eut le tort de toutes les révolutions fondées sur des idées abstraites, et non sur des droits antérieurs. Ceux qui la tirent, ou pour mieux dire ceux qui en tirèrent les conséquences pratiques, étrangers à toute philosophie de l'histoire, se représentèrent avec une simplicité puérile les conditions de la société humaine ; ils ne virent pas qu'ils employaient des moyens directement opposés à la fin qu'ils voulaient. Ils voulaient une révolution politique, et, avec leur façon de procéder, ils ne pouvaient faire qu'une révolution administrative. Ils voulaient la liberté, et, en exagérant le principe de l'État, ils ne réussirent qu'à fonder une société analogue à celle de l'empire romain, de la Chine, de l'Egypte, où l'individu est dépouillé de garantie, où toute initiative est déférée au gouvernement, où ce qui existe vis-à-vis de l'État est ennemi ou suspect, société dont le dernier terme, si la vivacité de l'esprit européen ne créait un contre-poids à ces tendances périlleuses, serait l'entier abaissement de l'esprit. Aussi une fois l'égalité sociale établie par le Code, une fois le préfet, fonctionnaire salarié, substitué à l'intendant et au gouverneur de province, gentilhomme non salarié, la révolution s'arrêta. Au fond, la révolution française, qu'on prend toujours comme un fait général
de l'histoire du monde (Hegel lui-même a commis cette erreur), est un fait très-particulier à la France, un fait gaulois, si j'ose le dire, la conséquence de cette vanité qui fait que le Gaulois supporte tout, excepté l'inégalité des rangs sociaux, et de cette logique absolue qui le porte à réformer la sociétésur un type abstrait, sans tenir compte de l'histoire et des droits consacrés.
Ce n'est donc pas un simple caprice qui a porté M. Cousin à s'identifier aussi profondément avec les passions d'un autre âge. C'est l'instinct profond d'une vive et forte nature qui cherche à tromper par de beaux rêves les ennuis de la réalité. Heureux qui peut ainsi trouver dans les fêtes de son imagination et de son cœur assez de ressources pour hiverner à l'abri, comme les voyageurs des mers polaires î Heureux qui trouve dans les recherches du passé ou les aspirations de l'avenir la satisfaction de ses besoins moraux et l'oubli du présenti Aux premiers siècles de notre ère, au milieu d'un monde corrompu, d'où toute vertu s'était envolée, quand nulle cité terrestre n'était digne d'occuper l'activité d'un homme bien né, où se réfugièrent les âmes élevées? Dans la cité éternelle de l'idéal. Le christianisme et la philosophie fournirent aux grands cœurs l'objet d'amour que la patrie ne leur offrait plus. Les nobles vies des stoïciens, des Plotin, des Porphyre,
l'héroïsme des martyrs, conservèrent la dignité de l'âme humaine et prouvèrent la perpétuité de la vertu. Que de nos jours une ligue réunissant, sans distinction de sectes, tous ceux que passionnent les choses désintéressées proteste de même contre l'abaissement des caractères et des mœurs! Toutes les bonnes choses sont solidaires : le culte de ce qui est pur et beau n'a vraiment de contraire que ce qui est servile et bas.
Par là renaîtra l'espérance, et ce qui semblait fïélri fleurira; la vie reprendra son prix, et ce qu'on appelle le scepticisme égalera les miracles de la foi. Quelque système en effet qu'on adopte sur l'univers et la vie humaine, on ne peut nier au moins que les problèmes qu'ils soulèvent n'excitent vivement notre curiosité. Lors même que la vertu ne serait qu'un piège tendu aux nobles cœurs, les espérances les plus saintes qu'une déception, l'humanité qu'un vain tumulte, la beauté qu'une illusion de nos sens, la recherche pure aurait encore son charme; car, en supposant que le monde ne fût que le cauchemar d'une divinité malade, ou une apparition fortuite à la surface du néant : rêve ou réalité, œuvre de lumière ou de ténèbres, ce monde est plein de mystères que nous sommes invinciblement portés à pénétrer. On peut en dire tout le mal qu'on voudra, on ne l'empêchera pas d'être le plus étrange et le plus attachant des spectacles. Nous lisons dans la
Vie de saint Thomas d'Aquin que le Christ lui apparut un jour et lui demanda quelle récompense il voulait pour ses doctes écrits : « Nulle autre que toi, Seigneur, » répondit le Docteur angélique. Le critique est plus désintéressé encore, et si la Vérité lui adressait la même demande, il serait tenté de répondre : « Nulle autre que de t'avoir cherchée. »
Augustin Thierry n a pas besoin de ces éloges vulgaires par lesquels on cherche à faire revivre pour quelques moments sur une tombe une gloire déjà oubliée. Ses écrits sont connus de tous. Qui ne se rappelle les pages pleines de candeur et de charme de Dix ans d'études et des Récits mérovingiens, où l'auteur nous a initiés aux secrets les plus intimes du développement de sa pensée? On s'abstiendra donc de raconter ici cette vie presque miraculeuse, cette lutte héroïque d'une âme forte contre la douleur, cette légende qui, pour tant de vocations éprouvées, a été un encouragement et un soutien. On laissera au culte pieux de ses
amis le souvenir de tant de rares qualités, de cette simplicité, de cette droiture, de cette bonté qui n'appartient qu'à l'homme de génie, et qui tant v^e fois, au sortir de ses entretiens, à sa haute intelligence fit préférer son cœur. Il ne sera question que de ce qu'il a aimé et de ce qui lui a fait supporter la vie, je veux dire de son œuvre : on essayera d'en montrer la valeur scientifique, de la défendre contre des reproches injustes, d'en pénétrer l'esprit, d'en faire comprendre le sens élevé.
Les grandes vocations sont irrésistibles et se décèlent de bonne heure par un singulier caractère de précision et de fermeté. Au début de ses études et presque au sortir du collège. M. Thierry eut la vue claire de la mission qu'il devait accomplir ; il annonça avec assurance que l'histoire serait le cachet du dix-neuvième siècle, et qu'elle lui donnerait son nom, comme la philosophie avait donné le sien au dix-huitième. Ce paradoxe du jeune homme de vingt ans est aujourd'hui un fait pleinement vérifié. Oui, l'histoire est, en un sens la création propre et originale de notre temps.
Chaque siècle a ainsi un genre particulier de littérature qui lui sert de prétexte pour tout dire et sous lequel les nuances les plus délicates de la pensée trouvent à s'exprime* . Il faut avouer que la société contemporaine forme un milieu peu favorable au développement de la poésie, de Fart, de toutes les productions spontanées. Ces sortes de productions supposent une foi et une simplicité que nous n'avons plus ; on ne redevient pas enfant, et la dose de naïveté qu'il faut pour la composition des œuvres franches et absolues est la qualité du monde qu'on se donne le moins. Un génie à l'ancienne manière, s'il paraissait de nos jours, semblerait lourd et grossier. Sa foi exclusive nous fatiguerait; nous aurions bientôt découvert son peu d'instruction, sa manière partielle et étroite de juger les choses. Mais ce qui fait notre impuissance dans les genres qui supposent une grande originalité d'esprit ou de caractère est précisément la cause de notre supériorité en histoire. L'ampleur des événements qui ont signalé la fin du dernier siècle et le commencement de celui-ci, le nombre et la variété des incidents qui ont suivi, notre réflexion si exercée à saisir le jeu et les lois des révolutions humaines, tout cela forme une excellente condition pour l'intelligence du passé. De même qu'en philosophie nous sommes incapables d'inventer un nouveau système, mais mieux placés qu'on ne le fut
jamais pour les juger tous; de même on peut affirmer qu'aucun moment ne fut plus favorable que le nôtre pour comprendre des mouvements que la roideur dogmatique du dix-septième siècle et l'âpreté philosophique du dix-huitième ne pouvaient saisir dans leur fuyante vérité. La critique commence où finit le génie créateur, et c'est précisément lorsque l'âge des grandes choses est passé que l'on aperçoit dans les œuvres anciennes un caractère de puissance dont les contemporains de ces œuvres n avaient qu'à demi le secret.
Ainsi entendue, il n'y a nulle exagération à le dire, l'histoire n'a pas quarante ans et se rattache à une série d'études qui se continue et s'achève sous nos yeux. Certes, l'antiquité et quelques époques des temps modernes ont eu de merveilleux narrateurs, qui nous ont transmis la vivante image de la société de leur temps et des événements dont ils furent les témoins. Jamais les luttes intérieures de la cité et les alternatives de la vie politique ne seront décrites avec plus de vivacité qu'elles ne l'ont été par les historiographes de la Grèce, de Rome, de la Renaissance italienne, et en général des pays grecs et latins. Israël eut un autre don, celui de l'histoire prophétique et apocalyptique, l'idée d'une formule providentielle, entraînant les empires à l'exécution d'un plan divin, idée qui a trouvé dans Lossuet son dernier interprète, et qui renfermait le germe de
la philosophie de l'histoire, telle que les modernes l'ont conçue. Mais nulle part avant notre temps je ne trouve le sentiment immédiat de la vie du passé. Les plus intelligents historiens de l'antiquité veulent-ils nous représenter une époque un peu éloignée de la leur, ce sont d'étranges méprises, d'énormes anachronismes. Ne comprenant que ce qu'ils avaient sous les yeux, jugeant tout à la mesure du présent, ils commettent sur les questions d'origine des contre-sens qui nous font sourire. ïite Live est ici à la hauteur de Mézeray ; le génie grec lui-même, malgré son extrême pénétration, n'eut rien de ce que nous regardons comme essentiel à l'intelligence critique des époques reculées. Notre siècle le premier a eu ce genre de finesse qui saisit, dans l'uniformité en apparence incolore des récits anciens, des traits de mœurs et de caractère qui n'ont plus d'analogues dans l'état actuel de la société.
C'est la gloire d'Augustin Thierry d'avoir travaillé pour une large part à cette conquête, l'une des plus belles du dix-neuvième siècle. Le sens historique se manifesta en lui spontanément et comme par une sorte de révélation. Lui-même a raconté l'impression que lui fit, dès son enfance, au collège de Blois, une page de Chateaubriand, pleine du vif sentiment des époques et des races. Dès 1817, il montrait l'insuffisance de
l'ancienne école et traçait les lignes essentielles de la méthode qui lui a depuis inspiré des œuvres accomplies. Qu'on songe à l'état des études historiques à ce moment décisif. Millot et Anquetil passaient pour de bons auteurs : l'Empire, qui, suivant la piquante expression de M. Thierry, avait mis l'histoire, comme les autres forces sociales, en régie administrative, faisait continuer sous la direction de ses ministres l'insignifiant abrégé de Hénault, la très-médiocre histoire de Velly. M. de Montlosier voyait la permission de paraître refusée à ses travaux, qui, sous leur forme paradoxale, renfermaient tant de vues ingénieuses. Erigée en théorie nationale, l'histoire la plus fausse régnait et se défendait avec l'intolérance d'un dogme établi. M. Thierry lui-même devait voir la censure de la Restauration biffer ses considérations sur l'époque mérovingienne, parce qu'elles retranchaient malignement à la monarchie française cinq siècles d'existence. Les collections bénédiclines, doctement poursuivies par l'Académie des inscriptions et belles- lettres, contenaient le germe d'un meilleur avenir, mais ne comptaient encore qu'un bien petit nombre de lecteurs.
Heureusement de ce nombre étaient quelques hommes destinés à substituer au mensonge de l'histoire convenue de plus vraies images du passé. « Dans les premiers mois de 1820, dit M. Thierry, j'avais
commencé à lire la grande collection des historiens originaux de la France et des Gaules. A mesure que j'avançais dans cette lecture, à la vive impression du plaisir que me causait la peinture contemporaine des hommes et des choses de notre vieille histoire, se joignait un sourd mouvement de colère contre les écrivains modernes qui, loin de reproduire fidèlement ce spectacle, avaient travesti les laits, dénaturé les caractères, imposé à tout une couleur fausse ou indécise. Mon indignation augmentait à chaque nouveau rapprochement qu'il m'arrivait de faire entre la véritable histoire de France, telle que je la voyais face à face dans les documents originaux, et les plates compilations qui en avaient usurpé le titre et propagé comme articles de foi les plus inconcevables bévues dans le monde et dans les écoles... Au calme d'esprit avec lequel je parcourais ce labyrinthe de doutes et de difficultés, il me semblait que je venais enfin de rencontrer ma véritable vocation. Cette vocation, que j'embrassai dès lors avec toute l'ardeur de la jeunesse, c'était non de ramener un peu de vrai dans quelque coin mal connu du moyen âge, mais de planter, pour la France du dix-neuvième siècle, le drapeau de la réforme historique. Réforme dans les études, réforme dans la manière d'écrire l'histoire; guerre aux écrivains sans érudition qui n'ont pas su voir, et aux écri-
vains sans imagination qui n'ont pas su peindre; guerre à Mézeray, à Velly, à leurs continuateurs et à leurs disciples ; guerre enfin aux historiens les plus vantés de l'école philosophique, a cause de leur sécheresse calculée et de leur dédaigneuse ignorance des origines nationales ; tel fut le programme de ma nouvelle tentative. » Quelques hommes, dont il serait injuste de séparer le nom du sien, Fauriel, Chateaubriand, Walter Scott, lui servirent d'initiateurs dans cette œuvre de résurrection ; le premier par sa vaste curiosité et sa rare ouverture d'esprit, les deux autres par leur profonde entente des instincts éternels de l'humanité.
Si nous cherchons, en effet, à déterminer quel fut, entre les dons que se partagèrent les génies historiques de notre siècle, celui qui échut au maître illustre dont nous essayons de caractériser la manière, nous trouverons que ce fut l'intuition directe des sentiments et des passions du passé. Où des historiens plus portés à la spéculation ont vu soit le résultat de formules générales, soit l'accomplissement de desseins providentiels, M. Thierry a vu l'action des hommes. Nul n'a saisi d'un coup d'œil aussi clair le jeu des mobiles humains; nul n'a rendu une vie si active aux générations éteintes ; nul n'a ressenti d'une manière aussi personnelle les joies et les douleurs des hommes d'autrefois.
Loin de nous la pensée même d'un reproche contre Yécole qui veut voir dans la suite des affaires de ce monde l'application de lois supérieures à la volonté des individus. L'histoire admet une extrême variété de méthode et donne lieu à des modes d'exposition profondément divers. Depuis la théorie la plus abstraite, à condition bien entendu qu'elle ne soit pas chimérique, jusqu'au récit le plus minutieux, à condition qu'il soit exact, tout a sa valeur et son prix quand il s'agit de ressaisir la chaîne infinie de causes dont le présent est le dernier anneau. Si l'on envisage sur une petite étendue les rides qui, en se croisant, forment le mouvement des eaux de la mer, on est tenté de prendre ce mouvement pour un va-et-vient fortuit, qu'il serait impossible d'assujettir à une loi régulière ; coasidérées sur une plus grande échelle, les rides, en s'ajoutant l'une à l'autre, deviennent des vagues qui constituent par leur réunion des vagues plus grandes encore; enfin, en se plaçant de manière à embrasser l'ensemble de l'Océan, on saisit des marées, des courants irrésistibles, qui transportent d'un pôle à l'autre des masses gigantesques. De môme en histoire, le mélange des événements divers qui forment le tissu des choses humaines ne paraît d'abord qu'une mêlée confuse de passions et d'intérêts, sous lesquels il est difficile de saisir un mouvement général. Mais l'existence et la formule de
ce mouvement se révèlent à celui qui possède une vue plus étendue de l'ensemble. L'histoire n'est ni une géométrie inflexible, ni l'œuvre nue de la liberté humaine, ni un jeu du hasard; elle est conduite par de profondes raisons, mais ces raisons sont appliquées par des hommes. La comédie de ce monde est à la fois divine et humaine. Le jeu des individus et le jeu des formules sont donc également essentiels à montrer; l'histoire théorique et l'histoire narrative se complètent et se supposent l'une l'autre, loin de s'exclure et de se contrarier.
Un illustre contraste m'est ici nécessaire, et je m'y arrête d'autant plus volontiers qu'il est tout à fait propre à montrer comment deux génies supérieurs peuvent contribuer à une même œuvre par des côtés divers. Pendant qu'Augustin Thierry, dans des récits pleins d'intérêt, prêtait une voix à des sentiments qui depuis des siècles n'avaient point trouvé d'interprète, un professeur, dans une chaire alors entourée d'applaudissements, captivait son auditoire par le tableau des progrès de la civilisation et l'analyse des éléments qui la composent. Qui a songé à désirer quelque chose dans ces volumes admirables qui sont restés le modèle de la philosophie de l'histoire dans sa manière à la fois la plus élevée et la plus sûre? Et pourtant sont-ce des hommes avec leurs passions et leurs vues personnelles
qu'on voit se mouvoir dans la grande esquisse tracée d'une main si magistrale par M. Guizot? Non; ce qu'on y trouve, ce sont des lois, des raisonnements, des abstractions, toutes choses très-réelles (car, en un sens, ce sont des abstractions qui mènent le monde), mais choses qui ne sont pas toute la réalité. Que sentonsnous au contraire dans les récits d'Augustin Thierry? Des êtres comme nous, des passions comme celles qui s'agitent sous nos yeux. Peu philosophe, si l'on prend ce mot pour synonyme de métaphysicien, mais grand philosophe, si on l'entend dans son acception la plus large, Thierry a vu dans l'histoire une lutte d'agents libres, où chacun se fait sa destinée : la nature humaine a été sa grande loi, et, si j'ose le dire, sa Providence; l'explication des événements que d'autres cherchent dans une volonté supérieure aux causes tinies ou dans la force des choses, il ne l'a demandée qu'aux instincts du cœur de l'homme, à l'opposition des races et à l'éternelle inégalité qui maintient à travers les âges la distinction primitive des vainqueurs et des vaincus.
Là est la raison du charme infini que les écrits d'Augustin Thierry ont exercé sur toutes les classes de lecteurs. Il n'est pas donné à tous de suivre le fil délié d'inductions subtiles, de saisir des aperçus qui supposent la comparaison d'une grande masse de faits, de s'intéresser à des êtres collectifs que les personnes
peu familières avec la réflexion philosophique sont tentées de prendre pour des fictions arbitraires. Mais tous comprennent là nature humaine agissant et se déployant avec largeur dans un sympathique récit, quelque éloignés de nos mœurs que soient les faits racontés. Le moyen âge ne semble si souvent aride, uniforme, incolore, que parce qu'on ne sait pas interpréter les monuments qu'il nous a laissés. Les personnages de cette époque nous apparaissent comme des êtres abstraits, et pourtant ces roides et pâles figures ont vécu aussi bien que nous. Si l'histoire, au lieu de nous les montrer avec leur physionomie propre, revêtues de lumière et de vie, ne nous présente que des images sans expression ni relief, c'est la faute de l'historien. Les gens du monde, excellents juges, non du travail scientifique nécessaire pour la connaissance des faits, mais de la vérité générale du récit,, ne refusent d'ordinaire leur intérêt aux événements des époques reculées que parce qu'on ne leur en présente qu'un tableau inanimé qui ressemble à la vraie histoire comme une mosaïque byzantine, où tous les personnages sont isolés et vus de face, ressemble à la peinture complète, où les acteurs sont mis dans leurs rapports naturels. M. Thierry possédait avec une lucidité qui tenait du prodige la laculté essentielle à ce genre de restitution, je veux dire le sens intime qui, sous la lettre morte
des chartes et des chroniques, sait découvrir l'esprit. Peu d'historiens ont mieux sa tirer d'un texte tout ce qu'il renferme sur les relations sociales et les mœurs d'une époque. Chargé quelquefois par son amitié de faire pour lui quelques recherches, je n'assistais jamais sans étonnement à la vive et prompte opération par laquelle il saisissait le document original, l'embrassait, le devançait parfois, et l'assimilait à son récit. Le moindre débris lui révélait un ensemble organique qui, par l'effet d'une sorte de puissance régénératrice, jaillissait complet devant son imagination. Quand ses yeux affaiblis ne lui permirent plus de lire les monuments écrits, ce don singulier d'intuition se porta sur l'architecture. Parcourant avec M. Fauriel le midi de la France, et n'ayant tout juste de vue que ce qu'il fallait pour se conduire, il retrouvait, en présence des ruines, toute sa facilité de lecture. Son œil, si incertain dans les circonstances ordinaires, était alors d'une merveilleuse promptitude : aucune des lignes principales, aucun trait caractéristique ne lui échappait.
Où puisait-il ce souffle fécond qui, passant sur le champ des morts, comme dans la vision d'Ézéchiel, leur rendait la vie, et d'ossements épars faisait des hommes? Dans le vif sentiment de son époque et l'ardeur de sa propre passion. L'ensemble d'idées que la Restauration qualifia du nom de libéralisme est l'âme
de son histoire, la muse qui l'inspire, la foi qui le soutient. Les scènes de l'invasion dont il fut témoin à Compiègne, où il remplissait une humble fonction dans l'enseignement, lui apprirent les lois de la conquête, de même que la réaction féodale qui suivit le retour de l'ancienne dynastie lui en montra les conséquences sociales les plus éloignées. Peu d'années ont été aussi fécondes que celles-là en grands enseignements et en soudaines ouvertures sur les choses de l'esprit. Incaluere animi. La guerre de 1813 à 1815 est la seule de notre siècle qui ait eu quelque chose d'épique et d'élevé. Les autres campagnes de l'Empire n'offrent guère qu'un exercice de pure stratégie, dénué d'intérêt ; celle dont je parle, au contraire, correspondit à un mouvement d'idées et eut une vraie signification intellectuelle. Un homme qui prit part à cette lutte grandiose me racontait que, réveillé par la canonnade, dès la première nuit qu'il passa parmi les corps francs réunis en Silésie, il crut assister à un immense service divin. De vagues espérances et un fond d'idées mystiques se cachaient sous la coalition d'éléments fort divers qui prit le nom de Sainte-Alliance. Madame de Krûdner ne fut pas la seule qui y vit l'aurore d'une nouvelle rédemption : Saint-Simon, avec lequel, par une coïncidence qui ne fut à vrai dire qu'un hasard, Augustin Thierry eut ses premières relations littéraires, prit
d'abord le même événement comme point de départ de sa réforme sociale. Enfin, l'idée féconde qui devait fournir à M. Thierry la base de son système historique, l'idée des nationalités, dont le dix-huitième siècle, uniquement occupé de sa philosophie générale, n'offre aucune trace, et dont les conquêtes du commencement de ce siècle furent la négation, date du soulèvement que produisirent les tendances unitaires de la Révolution et de l'Empire chez les peuples rendus à la conscience d'eux-mêmes par le joug de l'étranger.
On a soutenu que la part active que prit M. Thierry aux luttes du temps de sa jeunesse nuisit aux qualités de l'historien, comme si la première qualité pour écrire l'histoire était une sorte d'impersonnalité passive, reproduisant, sans les transformer ni les expliquer délicatement, les témoignages des chroniqueurs. C'est lui reprocher ce qui fut le principe même de son génie. Le sens étendu des choses humaines ne s'obtient que par l'intelligence du présent, et le présent ne livre son secret qu'en proportion de l'enjeu qu'on y prend. Certes, l'étude la plus patiente peut seule faire apercevoir le vrai, quand il s'agit des caractères et des événements d'une époque éloignée de nous. Les bénédictins et les auteurs des grandes collections du dixseptième et du dix-huitième siècle, en réunissant les documents originaux, ont posé la condition de l'histoire;
mais ils ne l'ont pas faite. Ces laborieux diplomatistes, qui connaissaient si bienles sources denos annales, n'ont point réformé un seul des faux points de vue de l'histoire conventionnelle. Ils sont bien plus sensés que les Mézeray et les Velly, parce qu'ils n'essayent de rien voir au delà des textes qu'ils publient; mais s'ils se fussent proposé d'interpréter ces textes et d'en tirer les conséquences, ils l'eussent fait sans doute avec aussi peu de pénétration que les historiens rhéteurs de leur temps. 11 fallait pour cela une pratique de la vie profane que ne donnent ni la vie monastique ni les paisibles investigations du paléographe. Un jeune homme de vingt ans, jeté dans un milieu passionné et doué de cette perspicacité que donne l'habitude des choses politiques, a pu relever du premier coup dans l'œuvre de ces grands maîtres une foule de lacunes et de vues erronées. Les documents sont muets pour qui ne sait pas les animer de cette lumineuse conscience du passé qui certes n'est point exclue par l'érudition, mais que l'érudition ne suppose pas de toute nécessité.
M. Thierry a, du reste, marqué avec une admirable précision la mesure de ce qu'il devait à ses savants devanciers et la limite dans laquelle il se croyait novateur : « A Dieu ne plaise, dit-il, que j'atténue en quelque chose la gloire de la grande école d'érudits antérieure à la Révolution 1 ... Elle a recueilli et mis au
jour tout un monde de faits enfouis dans la poussière des archives; elle a fondé la chronologie, la géographie, la critique de l'histoire de France; mais en histoire il y a deux tâches distinctes... La recherche et la discussion des faits, sans autre dessein que l'exactitude, ne sont qu'une des faces de tout problème historique; ce travail accompli, il s'agit d'interpréter et de peindre, de trouver la loi de succession qui enchaîne les faits l'un à l'autre, de donner aux événements leur signification, leur caractère, la vie enfin, qui ne doit jamais manquer au spectacle des choses humaines. Or, comme j'ai déjà eu l'occasion de le montrer, toutes les tentatives faites avant 1789, pour répondre à la première de ces tâches, ont été bonnes et grandes; mais celles qui ont eu pour objet de répondre à la seconde furent presque toutes mesquines et fausses... Il manquait aux bénédictins l'intelligence et le sentiment des grandes transformations sociales. Ils ont étudié curieusement les lois, les actes publics, les formules judiciaires, les contrats privés; ils ont discuté, classé, analysé les textes, fait dans les actes le partage du vrai et du faux avec une étonnante sagacité; mais le sens politique de tout cela, mais ce qu'il y a de vivant pour l'imagination sous cette écriture morte, mais la vue de la société elle-même et de ses éléments divers, soit jeunes, soit vieux, soit bar-
bares, soit civilisés, leur échappe, et de là viennent les vides et l'insuffisance de leurs travaux. Cette vue, nous l'avons acquise par nos propres expériences, nous la devons aux prodigieuses mutations du pouvoir et de la société qui se sont opérées sous nos yeux. »
Loin donc que la participation au mouvement politique ait nui aux travaux de M. Thierry, ainsi qu'on a pu le croire, il faut dire au contraire que c'est parce qu'il fut attaché passionnément à une cause, qu'il fut historien. Le dix-septième siècle n'a pas eu d'historiens éminents, parce qu'il n'a pas eu de vie publique. L'histoire n'est pas une de ces études que l'antiquité nommait umbratiles, pour lesquelles il suffit d'un esprit calme et d'habitudes laborieuses; elle touche aux problèmes les plus profonds de la vie humaine ; il y faut l'homme complet avec toutes ses passions. L'âme y est aussi nécessaire que dans un poëme ou une œuvre d'art, et l'individualité de l'écrivain doit s'y refléter. C'est la gloire de la grande école à laquelle appartient M. Thierry d'être arrivée à l'histoire par la politique, et d'avoir compris l'activité libérale du passé par celle qui l'animait. Que cette agitation ait été un médiocre avantage au point de vue de l'investigation des documents, j'hésite à le concéder; car je vais bientôt essayer d'établir que, même à ce point de vue, de véritables progrès ont été réalisés; mais s'il s'agit
de l'histoire complète, la question ne saurait être douteuse. Soyons supérieurs par l'érudition, par l'exactitude, par la menue recherche du détail; soyons meilleurs paléographes, meilleurs généalogistes; recueillons le bénéfice d'une impartialité devenue facile et d'un repos qui nous permet les patients labeurs. Rien de mieux : ces qualités ont leur valeur, et je ne veux pas les déprécier. Mais ne faisons pas de reproches à ceux que des mérites supérieurs ont privés d'humbles avantages, qui sont peut-être le prix de notre abaissement. Ils étaient plus hommes que nous, et le droit de critique que nous conservons sur eux ne doit point nous faire oublier le suprême honneur qu'ils eurent de tirer tout un mouvement intellectuel non de leurs loisirs, mais de leurs viriles facultés.
J'ai essayé de répondre aux critiques que certaines personnes, exclusivement préoccupées de la recherche des sources historiques, ont cru devoir adresser à la manière de M. Thierry. J'ai montré que l'école qu'on peut appeler bénédictine, en ce sens qu'elle cherche surtout ses ancêtres dans la docte congrégation de
Saint-Maur, a pour mission de fournir les matériaux de l'histoire, mais non de construire l'histoire ellemême; que pour cela le concours de l'homme du monde et de l'homme politique est nécessaire. J'irai plus loin encore, et j'oserai dire que la connaissance des sources elle-même a infiniment gagné à la méthode plus large et plus libre qui depuis quarante ans a été introduite dans l'histoire. Sans doute il n'était pas réservé à notre temps de mettre au jour pour la première fois un ensemble de documents aussi considérable que celui qui s'offrit d'abord aux collecteurs du dix- septième siècle. En ce genre de travaux, la moisson est pour les premiers travailleurs , à ceux qui viennent ensuite, quelle que soit leur supériorité, il ne reste qu'à glaner. Mais si le champ des découvertes proprement dites est désormais limité, une ample compensation nous a été réservée. Reconnaître la valeur d'un texte est en un sens le découvrir. Des témoignages sur lesquels l'ancienne critique avait passé avec indifférence sont devenus des traits de lumière. Une foule de renseignements que le dix-septième et le dix-huitième siècle avaient jugés secondaires ont pris, aux yeux d'une critique plus éclairée, un sens inattendu. Comment se fait-il, par exemple, que les érudits de Saint-Germain des Prés, qui ont publié tant de textes de médiocre utilité, aient laissé à un académicien
de nos jours le soin dediter un des monuments les plus précieux pour les antiquités franques, le Polyptyque d'Irminon, qu'ilsavaient dans leur bibliothèque, et dont ils ont fort bien connu l'existence? Comment se fait-il qu'en suivant la route que tant de laborieux maîtres ont ouverte, la critique contemporaine trouve des trésors qui leur ont échappé? C'est que rien ne supplée à cet enseignement de la vie pratique que ne donnent ni les livres ni les veilles laborieuses. Ouvrir une nouvelle série d'aperçus historiques, c'est presque toujours créer une série de documents négligés jusquelà, ou montrer dans ceux qui étaient déjà connus ce qu'on n'avait pas su y voir. Quelques lambeaux de textes, médiocrement entendus quant à la lettre, révélèrent plus de choses à M. de Chateaubriand que n'en avait appris aux érudits de la vieille école l'étude la plus consciencieuse des monuments du moyen âge et de l'antiquité. La rénovation des études historiques qui a eu lieu de notre temps est due avant tout à l'initiative de trois ministres, savants sans doute, mais dont la profession particulière n'est pas la recherche de première main : M. Guizot, M. Villemain, M. Cousin, par leurs vues nouvelles sur l'histoire politique, littéraire, philosophique, ont indirectement fourni autant de textes à la science que le plus laborieux compilateur.
A Dieu ne plaise que je subordonne l'étude à la vie pratique, et que je fasse de l'agitation extérieure une condition pour écrire l'histoire! Si telle pouvait être ma pensée, la vie de M. Thierry serait assurément ma meilleure réfutation, puisque de cruelles infirmités le saisirent au moment où il eût pu jouer dans les affaires un rôle important. Durant sa période de complète activité, il ne prit part à la politique militante que par un carbonarisme inoffensif. Cela môme dura peu, et ne remplit que les années 1821 et 1822 : c'étaient des conspirateurs peu dangereux que ceux qui, le lendemain d'une échauffourée, revenaient plus laborieux que jamais à leurs livres et à leur atelier. Mais de toute cette passion, souvent égarée quant à son objet immédiat, toujours généreuse en son motif, sortait une grande éducation tant du caractère que de l'esprit, et, comme le fait remarquer M. Thierry lui-même, « le plus beau mouvement d'études sérieuses succéda, presque sans intervalle, à l'effervescence révolutionnaire. » On doit rendre cette justice à la Restauration, qu'elle comprit ce qu'il faut de latitude au développement spontané de lt science, de la littérature et de l'art. Le libéralisme étant la forme essentielle de toute production intellectuelle quelque peu distinguée, tout pouvoir qui prend à cœur les intérêts de l'esprit doit faire sa part à l'opposition libérale, au moins en la tolérant
noblement. La Restauration faisait mieux encore, elle l'encourageait. Peu s'en fallut qu'en 1828 M. Thierry, alors au plus fort de sa lutte contre les idées dominantes, ne reçût par ordonnance royale le titre de membre de l'Institut, qu'il dut plus tard à la source plus pure de l'élection. On a dit, je le sais, que c'est pour avoir ainsi conspiré avec ses intelligents adversaires que la Restauration a péri. Hélas! elle eût péri sans cela, comme toute chose, et il ne lui resterait pas la gloire d'avoir attaché son nom à un des moments les plus brillants et les plus animés de l'esprit français. Que l'école historique qui, par système, se préoccupe uniquement de l'exactitude des détails trouve à redire à certaines généralisations hardies, à certaines interprétations de faits ou de caractères, telles qu'on en trouve dans les écrits de M. Thierry, il ne faut point s'en étonner. Les dons de l'intelligence sont d'ordinaire exclusifs : les esprits lins goûtent peu les pesantes vérités où se complaisent les esprits solides, les esprits qui se croient solides font peu de cas des subtiles nuances que poursuivent les esprits délicats. Pour apercevoir ces nuances, il faut un sens spécial; la démonstration littérale et le raisonnement sont ici non moins inféconds que la logique scolastique l'est en philosophie. L'histoire comme l'a entendue M. Thierry est beaucoup moins vraie dans le détail que dans l'en-
126 M, AUGUSTIN THIERRÏ.
semble. Le récit exige plus d'un parti pris : la distribution des rôles n'a pas pu être dans la réalité aussi tranchée que le veut l'ordonnance du tableau. Dans les Récits des temps mérovingiens, en particulier, M. Thierry adopta une manière qui, pour ne pas donner lieu à des malentendus, a besoin d'être expliquée. En général, disons-le, le menu détail en histoire est un mensonge, si on le prend à la lettre. Grégoire de Tours, par exemple, dans ses dramatiques récits, raconte avec une admirable vivacité les actes et les dires de ses héros. C'est là une fortune inappréciable, grâce à laquelle l'histoire peut pénétrer au cœur même de la vie barbare avec une étonnante profondeur. Et pourtant, en adoptant textuellement les narrations de Grégoire de Tours, est-on sûr de ne reproduire que l'exacte vérité? Ce naïf conteur était-il présent aux scènes qu'il décrit? Les témoins dont il s'est servi ont-ils pris des notes sur place pour nous conserver tant de particularités? Y avait-il des sténographes pour saisir au vol ces paroles si animées? Il est clair que, dans presque tous les récits détaillés qui nous ont été transmis, les circonstances sont la création personnelle de l'historien, qui, au lieu de raconter sèchement les faits, a préféré les mettre en action. De pareils textes ne doivent être envisagés que comme ^es à peu près; il ne faut pas s'en écarter d'une manière arbitraire, mais
on ne saurait non plus les regarder comme vrais à la lettre. Essayons de nos jours, avec nos innombrables moyens d'information et de publicité, de savoir exactement comment s'est passé tel grand épisode de l'histoire contemporaine, quels propos s'y sont tenus, quelles étaient les vues et les intentions précises des acteurs; nous n'y réussirons pas. J'ai souvent essayé pour ma part, comme expérience de critique historique, de me faire une idée complète d'événements qui se sont passés presque sous mes yeux, tels que les journées de février, de juin, etc. ; je n'ai jamais réussi à me satisfaire. Il faut donc choisir entre ces deux systèmes : — ou ne faire que de l'histoire générale, ne tracer que les grandes lignes des révolutions politiques, sociales et religieuses, qui seules sont rigoureusement certaines, — ou bien prendre son parti sur ce qu'il y a de convenu dans les circonstances, et les accepter, non comme la vérité absolue, mais comme des traits de mœurs dignes d'être pris en considération.
Un exemple fera comprendre le genre de reproche qu'on a cru pouvoir adresser aux écrits de M. Thierry, et la réponse que la bonne critique conseille d'y faire. Un des épisodes de YHistoire de la conquête de l'Angleterre par les Normands dont tous les lecteurs ont gardé le plus attachant souvenir est l'épisode de Thomas Becket. On sait avec quelle finesse l'illustre historien a
su montrer, dans la résistance de ce personnage h l'autorité royale et dans sa popularité, la dernière protestation de la race anglo-saxonne contre la dynastie normande. C'est là certes une interprétation qui renferme une très-grande part de vérité, mais qui n'est pas si nécessairement indiquée par les textes qu'on n'ait pu la contester au point de vue d'une critique purement littérale. Les adversaires de M. Thierry triomphèrent à la découverte d'un document d'où il résultait, croyaient-ils, que Thomas Becket, érigé par M. Thierry en représentant de la nationalité anglosaxonne, était en réalité né en Normandie, d'une famille normande, et que son nom, loin d'être anglais,, devrait s'écrire Béquet, suivant les habitudes de l'orthographe française. Les savantes discussions de M.Edelestand du Mérii ont récemment démontré1 que rien n'était moins certain que le fait matériel dont on s'appuyait. Mais, en supposant qu'il eût été prouvé, était-ce là en réalité une difficulté capitale, et le plus beau chapitre de l'Histoire de la Conquête eût-il été à retrancher? Non, certes. Le rôle d'un personnage est fort souvent en contradiction avec son origine. Le Tiers État de 1789 fut représenté en grande partie par des gentilshommes; la cause des gentilshommes
1 Correspondance littéraire^ août 1858
de nos jours a trouvé ses plus chaleureux avocats parmi les plébéiens. L'Église en particulier a toujours eu le don d'arracher puissamment l'homme à sa race, à sa caste et à sa famille, pour en faire le défenseur abstrait d'une idée et d'un droit. Que Thomas Becket soit né en Normandie, c'est donc là une circonstance au fond secondaire ; l'important est que son rôle dans l'histoire ait été, par des nécessités de position, un rôle anglosaxon. Ce rôle, je le reconnais, est quelque chose de plus encore ; il est avant tout ecclésiastique, et on peut douter que Thomas Becket ait eu bien clairement conscience de la cause nationale et patriotique qui s'abritait derrière lui. Mais l'Église, en maintenant une opinion et des intérêts distincts de ceux des vainqueurs, était l'alliée naturelle des vaincus ; la sympathie des classes déshéritées devait s'attacher à quiconque essayait de réfréner l'avidité des nouveaux maîtres, et c'est ainsi que, sans le savoir et presque sans le vouloir, Thomas Becket, fût-il né en Normandie, serait pour l'histoire un Anglo-Saxon.
La plupart des reproches adressés à M. Thierry peuvent se résoudre de la même manière. Toute généralisation est attaquable, et la seule manière d'écrire l'histoire qui échappe à la critique est la manière plate qui se borne à d'insignifiantes particularités. Mais que dis-je? Celle-ci est la plus fausse de toutes, et la préten-
450 M. AtlOUSTIN THIERRY.
due exactitude dont elle est si fière n'est au fond qu'un mensonge. L'imagination, que les historiens exclusivement érudits proscrivent avec tant d'anathèmes, a souvent plus de chances de trouver le vrai qu'une fidélité servile, qui se contente de reproduire les récits originaux des chroniqueurs. Les gravures des ruines de Rome, de Piranesi, sont essentiellement fautives, si on les envisage comme des images de monuments existants : elles changent une foule de détails, elles en ajoutent, elles intervertissent les plans et les distances. Et pourtant, si on les prend, non comme une représentation des traits matériels du paysage, mais comme un essai pour en rendre l'impression générale, elles sont plus exactes que la meilleure photographie : celleci, en effet, ne nous montre que des lignes inanimées, elle dissimule lame et le type idéal de l'objet qu'elle reproduit, tandis que la gravure en donne le sens moral et esthétique, c'est-à-dire, au point de vue d'une philosophie élevée, sa plus intime réalité.
Cessons donc de reprocher aux grands créateurs de la première moitié de notre siècle les inexactitudes de détail qu'ils ont mêlées à leur œuvre. Dans tous les ordres d'étude, il arrive nécessairement que la seconde génération, en reprenant par l'analyse minutieuse l'œuvre des premiers maîtres, y trouve des erreurs, des vues anticipées, des conjectures qu'un plus mût
examen ne confirme pas. Un commençant relève maintenant des fautes dans les travaux de M. Fauriel, grâce à M. Fauriel lui-même. Quand M. Cousin inaugurait en France l'histoire de la philosophie, il était loin de la connaître aussi bien que la connaît aujourd'hui tel docteur es lettres ou tel agrégé, qui sans lui pourtant en saurait peu de chose. On ne crée qu'avec l'amour, et, si j'ose le dire, avec la passion; on ne jette les fondements d'une étude qu'en tranchant bien des points sur lesquels la science est loin d'avoir dit son dernier mot. La gloire d'inventer est souveraine; la critique elle-même ne saurait l'atteindre, car la plus belle récompense du génie créateur est d'avoir produit un mouvement par suite duquel il est dépassé.
L'histoire d'ailleurs est un art autant qu'une science ; la perfection de la forme y est essentielle, et toute critique qui ne tient compte, dans l'appréciation des œuvres historiques, que des recherches spéciales est par là même défectueuse. Dès qu'il s'agit de sujets touchant à la morale et à la politique, la pensée n'est complète que quand elle est arrivée à une forme irréprochable, même sous le rapport de l'harmonie, et il n'y a pas d'exagération à dire qu'une phrase mal agencée correspond toujours à une pensée inexacte. La langue française est arrivée sous ce rapport à un tel degré de perfection, qu'on peut la prendre
comme une sorte de diapason dont la moindre dissonance indique une faute de jugement ou de goût. On ne comprendra jamais l'artifice infini que M. Thierry mettait dans sa composition, ce qu'il dépensait de temps et de labeurs pour fondre les tons, pondérer les parties, construire un ensemble harmonieux avec des matériaux barbares, ici maigres, là surabondants. Toute son œuvre, soumise au plus rigoureux examen, n'offrirait pas un trait de déclamation : la peinture y résulte des faits vivement présentés, sans aucun des procédés artificiels de couleur locale par lesquels les novices croient suppléer à l'art savant, dont ils n'ont pas le secret.
Le soin du style était poussé chez lui à un degré incomparable. Cette humble partie du travail littéraire, qui consiste surtout à éteindre et à effacer, partie si peu comprise des personnes inexpérimentées, qui ne peuvent se figurer ce qu'il en coûte à l'art pour se cacher, était celle qu'il affectionnait le plus. Il dictait quinze à vingt lignes par jour, et ne les fixait qu'après les avoir amenées au dernier degré de perfection dont il était capable. Admirable leçon, au milieu de l'abaissement des mœurs littéraires dont nous sommes les témoins! L'œuvre d'un maître tout adonné à sa pensée ne dépasse pas cinq volumes. Il sut résister à l'entraînement du succès, et protesta par son inaltérable con-
science contre les scandales qui ont souillé en ces dernières années le champ de l'histoire. Les récits improvisés, les misérables compilations décorées d'un nom illustre, par lesquels on a exploité la bienveillance d'un public qu'on savait favorable, tous ces procédés de littérature mercantile appliqués à son étude de prédilection lui paraissaient des sacrilèges. Pline avait déjà remarqué que l'histoire a le privilège de plaire, même quand elle n'est point soutenue par des qualités essentielles dans tous les autres genres. Cette observation ne pouvait échapper au génie industriel qui, de notre temps, a envahi jusqu'au domaine de l'esprit. L'histoire, en effet, a souffert plus qu'aucune autre étude de la grande dépréciation dont le travail sérieux a été frappé depuis quelques années. Des gens sans vocation s'y sont abattus comme sur une proie facile, et ont détruit la fleur même de ce qu'ils n'ont pas touché. Les honteuses excuses par lesquelles on essaye de justifier tant de profanations trouvaient Thierry sans pitié. La fonction de l'homme voué aux travaux intellectuels lui apparaissait comme sacrée : il croyait que les droits de la beauté et de la vérité sont imprescriptibles, et qu'aucune circonstance atténuante ne peut être invoquée en faveur de l'écrivain qui sacrifie à des nécessités extérieures le développement spontané de sa pensée.
La fermeté de principes littéraires qui le prémunit toujours contre les dangereux succès de la littérature frivole tenait au profond sérieux de son esprit, à son horreur pour la légèreté et le mauvais goût, au merveilleux éveil qui le passionnait pour tout ce qui appartient au noble exercice de l'intelligence. Ceux qui l'ont connu dans sa jeunesse ont gardé un frappant souvenir de la vivacité qu'il portait dans les directions les plus variées. Les cruelles infirmités qui eussent écrasé tant d'autres existences n'enlevèrent rien à la plénitude de la sienne*. « Il avait fait, suivant sa touchante expression, amitié avec les ténèbres. » J'ai sous les yeux une correspondance des premiers temps de sa cécité, adressée à un intime et illustre ami. Les impatiences et les illusions qui ont laissé leur trace dans ces feuilles jaunies par les années sont chose surprenante. Son ardeur, loin d'être abattue par une épreuve qui eût surpassé tout autre courage, est plus grande que jamais. On sent que le mobile de son activité n'est point atteint par la mort des organes et que la forte passion qui l'attache à la vie est supérieure aux coups du sort.
Ce tour d'esprit, qui le portait beaucoup plus vers les considérations de fait que vers les spéculations idéales, détermina chez lui, dans ses dernières années, un mouvement religieux singulier, dont la portée n'a
pas été bien comprise1. Les problèmes religieux et philosophiques n'avaient jamais été l'objet des réflexions de M. Thierry. L'histoire n'était pour lui que le tableau de la vie civile des peuples, et la religion n'avait figuré dans ses récits que surbordonnée à la politique. Il connaissait peu sous leur forme théologique les dogmes dont il a su présenter avec tant d'intérêt le rôle social. Aussi, quand les besoins religieux, que l'âge et le spectacle des révolutions font toujours naître, se réveillèrent chez lui, se trouva-t-il novice et candide en présence du problème qui exige le plus de réflexion et de finesse d'esprit. Peu ami des abstractions, toujours porté à prendre les choses par le côté pratique, il accepta la religion comme un fait établi, et ne porta pas dans son adhésion de grands raffinements. Son goût délicat lui disait qu'il faut mourir dans une religion ; or le catholicisme lui apparaissait comme la plus complète des religions, et surtout comme la religion de la France. Il s'y attacha sincè-
* J'ai communiqué les lignes qui suivent à des personnes de l'intimité de M. Thierry : ces personnes, qui m'autoriseraient à les nommer au besoin, ont trouvé que ma rédaction exprimait bien l'état des derniers sentiments de l'illustre historien. M. Bourquelot, son collaborateur, initié à ses plus secrètes pensées, a déjà traité ce point de la biographie de M. Thierry avec une parfaite exactitude. (Voir YAthenasum français, 31 mai 1856.)
rement, mais sans prétention dogmatique, ajournant les actes qui eussent supposé une foi trop absolue, et écartant par des précautions habiles les sollicitations importunes. Un jour qu'on lui faisait observer ce que certaines croyances avaient d'étroit : « Ce ne sont pas des pensées larges qu'il me faut maintenant, répondit-il, ce sont des pensées étroites. » Le sentiment des convenances et cette merveilleuse entente qu'il avait de l'art de construire une belle vie ne l'abandonnèrent jamais; il les porta jusque dans la mort. Quand les dogmes lui étaient présentés d'une manière tranchée, il refusait d'entendre et ne voulait rien savoir qui contrariât le désir qu'il avait de croire. Sa théologie n'allait pas au delà. Il prenait et il laissait , les moments de zèle étaient presque toujours suivis de retours ; il restait ainsi suspendu entre le doute et la foi, à l'état de dispute curieuse et de bonne volonté.
De là une situation contradictoire, mais pleine de charme pour qui savait l'observer, où la candeur de sa belle âme, la finesse de son esprit et sa naïveté d'enfant se montraient dans tout leur jour. L'objection lui souriait autant que la réponse, et, dans l'abandon de l'intimité, il se laissait aller à des concessions dont il eût été facile d'abuser. Parfois il s'y mêlait une fine et douce ironie, que les personnes d'un esprit étroit e*
dogmatique n'apercevaient pas. Le genre de politesse exquise qu'il avait pour les femmes, il l'avait pour le prêtre. Moins réservé dans ses paroles que dans ses actes et ses écrits, il dépassait quelquefois en conversation l'exacte mesure de sa pensée. Il ne tenait à son opinion que quand il lui avait donné par le travail du style un caractère suprême de mesure et de netteté. Dans ses livres, il n'accordait rien à la complaisance. Il avait entrepris, il est vrai, de corriger ses principaux écrits et d'en faire disparaître quelques inexactitudes, où la précipitation d'un premier travail l'avait entraîné. Parmi les innombrables objections qui lui furent adressées, il en avait trouvé quelques-unes de justes, et il y faisait droit. Tel était d'ailleurs son amour pour le vrai, que la critique, même peu sérieuse, le trouvait docile et prêt à se réformer. Mais rien en tout cela ne ressemblait à un désaveu. Doué d'un merveilleux talent pour la retouche, il savait modifier ce qui avait paru attaquable dans un morceau, sans en changer la physionomie. La publication prochaine de l'édition revue de la Conquête prouvera ce que j'avance ici; mais la connaissance anticipée que l'amitié de M. Thierry m'a permis de prendre d'une partie du texte corrigé m'autorise à affirmer que l'esprit du livre paraîtra le même, et que les changements ne se révéleront qu'à une comparaison attentive des deux textes. Les légères
erreurs, inévitables dans un ouvrage écrit d'abord sous le feu de la passion, auront seules disparu.
Ainsi se conserva jusqu'au bout le beau feu de cette vie si limpide et si pure. Le dégoût, l'ennui, le désespoir, ne l'atteignirent jamais. Le monde comprend peu un pareil stoïcisme et voit souvent une sorte de sécheresse dans l'âpreté de ces grandes âmes, dures pour elles-mêmes et par conséquent un peu pour les autres, qui ont l'air de se consoler de tout, pourvu que l'univers reste livré à leur contemplation. Mais, au fond, c'est là le plus haut degré du désintéressement et le plus beau triomphe de l'âme humaine. Ce que la conscience timorée des âmes tendres et vertueuses appelle l'égoïsme du génie n'est d'ordinaire que le détachement des jouissances personnelles et l'oubli de soi pour l'idéal. Comme toutes les saines et fortes nalures, peu préoccupées d'elles-mêmes, passionnées pour les choses, M. Thierry garda au milieu des souffrances le goût de la vie, l'amour de son œuvre, la grande curiosité. Je le vis peu de jours avant le moment où la paralysie gagnant de proche en proche atteignit l'organe même qui servait de foyer à la vie de l'esprit, la seule qui lui restât. De funestes symptômes faisaient pressentir une fin prochaine; il n'en était pas moins ardent, moins empressé de vivre. Une seule pensée l'occupait : aurait-il le temps d'achever les corrections qu'il avait
commencées? Le jour où il cessa d'exister pour la pensée, il réveilla à quatre heures du matin son domestique et lui dicta un léger changement à une phrase de la Conquête, que lui seul pouvait désirer meilleure qu'elle n'était. En dictant cette correction, sa langue s'embarrassa, et dès lors s'étendit sur son intelligence un voile qui ne se dissipa plus. Insatiable de perfection, il est mort, comme tous les grands artistes, en rêvant mieux encore que ce qu'il a fait, et pourtant nul plus que lui n'eut le droit d'emporter au tombeau la satisfaction de l'œuvre achevée. Ses écrits, empreints du double sceau du génie, la hardiesse dans la création et le fini du détail, resteront comme un monument de ce que peut la volonté humaine contre des obstacles en apparence insurmontables, et sa vie aura réalisé le prodige, sans exemple peut-être, d'une âme forte sachant se passer des sens extérieurs et continuant durant trente années une brillante carrière intellectuelle avec des organes plus qu'à demi conquis par la mort.
Là est la grande leçon morale qu'Augustin Thierry a donnée à notre temps. Le monde tics sens lui a manqué, et il a toujours eu des raisons de vivre. L'univers lui apparut comme quelque chose de curieux et d'attachant qui mérite qu'on s'en occupe : il eut cet esprit d'investigation, cet immense appétit de vérité qui fait embrasser la vie avec ardeur ou la supporter avec
courage. C'est par là, disons-le, que notre siècle se relèvera de son abattement. Quand le monde sera épuisé, quand la terre et le ciel, le présent et le passé, seront connus dans tous leurs secrets, alors il sera temps de dire avec l'Ecclésiaste : « Rien de nouveau sous le soleil... Tout est vanité. » Mais jusque-là on n'aura point le droit de parler d'ennui et de dégoût. L'immortalité consiste à travailler à une œuvre immortelle, telles que sont l'art, la science, la religion, la vertu, la tradition du beau et du bien sous toutes leurs formes. Ces œuvres -là étant de tous les temps, il y a toujours, même aux plus tristes époques, des vocations pour les hautes intelligences et des devoirs pour les nobles cœurs.
On raconte que, quand les missionnaires de Rome, après avoir converti au christianisme les Saxons de Northumbrie, les engagèrent à renverser eux-mêmes les idoles que jusque-là ils avaient adorées, nul n'osa porter la main sur ces images longtemps consacrées par la foi et la prière. Au milieu de l'hésitation générale, un prêtre se leva et abattit d'un coup de hache le dieu dont il connaissait mieux que personne la vanité. L'attaque du prêtre a toujours ainsi un caractère particulier de froideur et d'assurance : on sent dans les coups qu'il porte une sûreté de main que le laïque n'atteint jamais. Celui-ci, habitué à regarder de loin
le sanctuaire, ne s'en approche qu'avec respect, môme quand la divinité Ta quitté; mais le prêtre, qui en connaît les secrets, l'ouvre et le livre aux regards avec l'audace d'un familier.
La critique doit saisir avec empressement les occasions qui lui sont ainsi offertes de pénétrer des mystères qu'un voile épais lui dérobe presque toujours. La foi repose à des profondeurs où il est d'ordinaire difficile de la suivre : la foi du laïque, d'ailleurs, arrive rarement à un degré suffisant de netteté pour se laisser clairement définir et discuter. Mais l'apologiste devenant apostat, le prêtre laissant par son testament une sanglante injure au dogme qu'il a servi, voilà des phénomènes où les mystères de la croyance apparaissent pour ainsi dire à nu. Je ne sais si depuis Tertullien le monde a vu un signe de ce genre aussi frappant que celui que Lamennais réservait à notre âge. Jamais plus grandes passions n'excitèrent dans une plus grande âme de plus violentes tempêtes; jamais l'enfantement laborieux d'un monde nouveau n'arracha des cris de douleur plus éloquents. Comme la femme de la Bible, dans le sein de laquelle deux peuples, l'un d'élus, l'autre de réprouvés, se heurtaient, il sentit dans son ardente poitrine la lutte de siècles entiers. Chaque convulsion de ces hommes héroïques portant au cœur la blessure de leur temps, chacun de leurs cris, chacune de leurs
douleurs doit être notée, car elles sont des symptômes de ce qui s'agite dans l'humanité. Les secrètes inquiétudes que la médiocrité atténue, et que les calculs de l'intérêt dissimulent, apparaissent chez eux dans leur rude et franche vérité.
Les écrits de Lamennais n'ont plus rien à nous apprendre. Nul n'est tenté d'aller y chercher des leçons d'histoire, de philosophie ou de politique; mais sa personne est un immense enseignement, un miroir de la nature humaine et toute une psychologie. C'est donc l'homme que nous allons étudier : laissant de côté la légitimité des causes qu'il a soutenues, la valeur plus ou moins grande des idées qu'il a tour à tour embrassées, nous chercherons en lui-même l'explication de ces changements en apparence énigmatiques, et le lîl qui les rattachait les uns aux autres. Peut-être résultera-t-il de cette étude quelque lumière sur l'état présent des âmes et sur les lois qui président à certaines évolutions de la pensée.
Peu de vies semblent au premier coup d'œil aussi profondément brisées que celle de Lamennais. Des deux parties qui la composent, la seconde ne paraît
point sortir de la première, mais en être la contradiction. Et pourtant, j'espère le prouver, peu de vies ont été dominées par un principe plus invariable ; peu de natures ont été plus entières et moins susceptibles de se modifier. Lamennais fut en réalité un caractère simple et tout d'une pièce : il manqua de ce qui fait la diversité d'une carrière, je veux dire l'étendue des connaissances, la variété des études, la flexibilité de l'esprit. Ce fut là son défaut, et ce fut aussi la cause de sa grandeur. Les circonstances le portèrent successivement dans des partis opposés ; mais elles ne changèrent point le tour de son imagination, ni les procédés de son style. Ame forte et esprit étroit, il ne conçut le inonde que d'une seule manière ; les évolutions de sa pensée ne semblèrent qu'un prétexte pour satisfaire l'étemel besoin de sa nature, le besoin de s'indigner pour ce qu'il croyait le bien, aboutissant par une logique fatale au besoin d'anathématiser et de damner. Un même système de haine éloquente appliqué aux objets les plus divers, voilà Lamennais. Les fumées du puits de l'abîme qu'il portait dans son cœur montaient comme une éternelle vapeur de soufre, dévorant la terre, obscurcissant le ciel. Le désir de voir partout des mystères d'iniquité, la conception d'un idéal satanique et pervers, qu'il imaginait tout exprès pour servir de prétexte à sa colère, lui inspiraient ces sombres
images qui obsédaient et souvent égaraient sa raison. Son unité est dans sa rhétorique, elle tient à la forme et non au fond de ses idées ; mais la forme chez lui est bien plus essentielle que le fond. Ce ne fut ni un politique, ni un philosophe, ni un savant; ce fut un admirable poëte, obéissant à une muse sévère et toujours irritée. Les figures qu'il avait d'abord employées contre les idées libérales et la philosophie, il les tourna ensuite contre les rois et contre le pape. Sa rhétorique n'avait pas beaucoup de variété : l'enfer en faisait tous les frais. C'était celle des prédicateurs, des apologistes, et en général celle du clergé ; il dressait devant lui un fantôme qu'il appelait Satan, il en faisait la représentation complète du mal; puis il le frappait de coups terribles et retentissants. Le souci de l'exactitude ne le préoccupait jamais : le monde, au moins de nos jours, n'offre guère, soit dans les institutions, soit dans les individus, ces types absolus de méchanceté. Au lieu de s'enquérir, au lieu de connaître les hommes de son temps et de chercher en quoi ils pouvaient avoir raison, il les concevait selon les nécessités de sa thèse, et, afin de les détester sans contrainte, il débutait par les supposer méchants.
Par là, il fut ce qu'il fut : un ressort terrible, un arc tendu et toujours prêt à lancer le trait. La flamme vive et passagère de la passion méridionale n'a rien
de commun avec ce feu ardent et sombre, avec cette colère profonde et obstinée qui ne veut pas être adoucie. 11 n'y a pas de plus mauvaise disposition pour un philosophe et un critique ; il n'y en a pas de meilleure pour un artiste et un poëte. L'art veut du parti pris, et ne s'accommode pas de ces moyens termes où se complaît le critique. Le tour absolu des opinions de Lamennais, qui nous a valu tant de pauvres raisonnements, tant de jugements défectueux, nous a valu aussi les cinquante pages de grand style les plus belles de notre siècle. Jamais plus frappant exemple du partage des dons de l'esprit ne fut offert aux méditations du penseur : Lamennais est inexplicable, si l'on n'accorde que le même homme peut être à la fois un artiste supérieur, un philosophe médiocre et un politique insensé. Lamennais n'eut pas de maître connu : on ne peut citer un nom dont il relève, ni une institution qui puisse revendiquer une part de sa renommée. Il puisa tout dans sa forte nature et dans les croyances générales qu'il trouva répandues autour de lui. Cette éducation libre et spontanée, très-favorable au développement du génie individuel, laissa dans sa culture générale quelques lacunes, qu'il ne sut réparer qu'assez tard : il ne fut pas toujours au courant de son temps ce qui germait à côté de lui fut sur lui presque sans influence. La discipline complète de l'esprit, fruit d'une
gymnastique prolongée de toutes les facultés, suppose des contacts nombreux avec des ordres très-divers d'activité intellectuelle; elle n'est guère possible que dans les grands centres de mouvement littéraire et scientifique, comme sont les capitales ou en Allemagne les villes d'universités. Lamennais ne dut rien à ces influences générales : son caractère de race, très- profondément accentué, et son éducation ecclésiastique, la Bretagne et le séminaire, voilà ses origines, et, si j'ose le dire, toute son explication.
J'ai dit d'abord la Bretagne. Il en eut la sincérité, l'impétueYise droiture. La foi ardente des peuples bretons a cela de particulier, qu'elle ne repose sur aucun des motifs de crainte ou d'abaissement que renferme plus ou moins la superstition des peuples méridionaux : elle est le fait de natures loyales qui ont besoin de se dévouer à une cause. Or les causes auxquelles les âmes honnêtes se dévouent le plus volontiers sont toujours les causes désespérées. La secrète douceur de la foi est bien plus grande, appliquée au passé qu'à l'avenir. Il y a plus de mérite à aimer ce qui fut qu'à aimer ce qui sera. Le passé d'ailleurs est si poétique! l'avenir l'est si peu ! Voilà pourquoi le Breton est essentiellement arriéré dans ses sympathies. Tous les Bretons qui sont arrivés de nos jours à faire entendre leur voix ont pour trait commun une singulière mauvaise hu-
meur contre leur temps. Cela tient à ce vigoureux instinct de race qui leur inspire du dégoût pour tout ce qui déroge à la noblesse antique, dont notre âge paraît avoir peu de souci ; mais cela tient surtout à ce fond chevaleresque et généreux qui les attache aux vaincus et leur fait une loi suprême de la fidélité. Ils aiment les choses vieilles et usées, parce qu'elles sont faibles, parce que la foule les abandonne pour se porter vers d'autres dieux. Et c'est là le secret de leur énergie : au milieu de cette humanité légère qui rit, s'amuse et s'enrichit, ils conservent ce qui fait la force de l'homme et ce qui donne toujours à la longue la victoire, je veux dire la foi, le sérieux, l'antipathie pour ce qui est vulgaire, le mépris de la légèreté.
Le séminaire n'eut pas moins d'influence sur l'homme singulier que j'essaye en ce moment de caractériser . L'éducation ecclésiastique, qui a de graves inconvénients quand il s'agit de former le citoyen et l'homme pratique, ad' excellents effets pour réveiller et développer l'originalité de l'esprit. L'enseignement de l'Université, qui est certainement plus régulier, plus solide, plus discipliné, a l'inconvénient d'être trop uniforme et de laisser trop peu de place au goût individuel soit du professeur, soitdel'élève. L'Église, en littérature, est, somme toute, moins dogmatique que l'Université. Le goût y est moins pur, les méthodes y sont moins sévères; mais la su-
perstition littéraire du dix-septième siècle y est moindre . Le fond y est peut-être moins sacriiié à la forme ; on y trouve plus de déclamation, mais moins de rhétorique. Cela est vrai surtout de l'enseignement supérieur. Soustrait à toute inspection, à tout contrôle officiel, le régime intellectuel des grands séminaires est celui de la liberté la plus complète : rien ou presque rien n'étant demandé à l'élève comme devoir rigoureux, il reste en pleine possession de lui-même; qu'on joigne à cela une solitude absolue, de longues heures de méditation et de silence, la constante préoccupation d'un but supérieur à toutes les vues personnelles, et on comprendra quel admirable milieu de pareilles maisons doivent former pour développer les facultés réfléchies. Un tel genre de vie anéantit l'esprit faible, mais donne une singulière énergie à l'esprit capable de penser par lui-même. On en sort un peu dur, parce qu'on s'est habitué à placer une foule de choses audessus des intérêts, des jouissances et même des sentiments individuels ; mais cela même est la condition des grandes choses, qui ne se réalisent jamais sans une forte passion désintéressée. Voilà pourquoi les séminaires sont une source si féconde d'esprits distingués et tiennent une si grande place dans la statistique littéraire. La nullité même de l'enseignement qui s'y donne est, en un sens, un avantage : l'esprit des
jeunes gens conserve par là plus de liberté que dans les écoles où renseignement est trop réglé. La vieille scolastique qu'on y apprend est si insignifiante, que personne ne peut s'en contenter, et que chacun garde sa pénétration d'esprit, s'il en a, pour pensera sa guise. L'instruction positive y est, comme partout, ce que chacun se la fait; l'esprit français, bien plus porté vers les développements brillants et oratoires que vers la connaissance scientifique des choses, n'éprouve presque jamais, sous ce rapport, de besoins bien étendus.
Je ne crois pas exagérer en disant que Lamennais sortit du séminaire tout formé et déjà en possession de ses données essentielles. Les premiers essais qu'il publia sont aussi parfaits de style que ses ouvrages les plus admirés : on y trouve ce mélange pénétrant d'onction et de vigueur qui forme le cachet de son génie. Il eut tout d'abord et garda à travers ses transformations l'ampleur du style ecclésiastique, ce vocabulaire sonore, à nuances tranchées, qu'il a porté avec lui dans les camps les plus divers. Le prêtre a un style à part et dont il ne se débarrasse jamais. Le grand absolu de ses thèses lui permet des airs hautains, qui siéraient mal au philosophe ; comme il est censé parler au nom de Dieu, il lui est permis de prendre, en exposant sa pensée, un ton de supériorité que ne pourrait se don-
ner, sans blesser la modestie, celui qui parle en son propre nom. Cela est très-choquant dans la polémique, où, parla loi même du genre, les deux adversaires sont égaux (et, en effet, rien de plus fatigant que la polémique catholique, l'apologiste se donnant une foule d'avantages que le critique désintéressé doit se refuser); mais dans les ouvrages oratoires cette façon de prendre les choses de haut est d'un assez grand effet. C'est par là que les mandements des évoques se font souvent lire avec agrément, et que le latin des bulles papales, sans signifier grand'chose, a un certain charme de plénitude et de grave harmonie.
Comparé à l'ensemble de résultats nouveaux qui , depuis quarante ans, ont été découverts ou mis en circulation dans le domaine de l'histoire, de la critique et de la philosophie, le fonds d'idées de Lamennais paraît incomplet et arriéré. Lamennais n'entra pas dans le grand mouvement de rénovation scientifique qui s'empara des esprits au sortir du désert intellectuel de l'Empire. Ce mouvement n'excita que ses colères : il était déjà trop fait pour se modifier et apprendre quelque chose. Un esprit si absolu d'ailleurs ne pouvait être curieux : quand on croit posséder toute vérité, soit par une révélation du dehors, soit par l'inspiration de son propre génie, il est tout simple qu'on dédaigne la voie pénible et humble de la recherche, et
qu'on regarde l'investigation des détails comme une simple fantaisie d'amateur. Je ne ferais point cette critique, si à chaque page de l'Essai sur V indifférence il n'était question de matières qui sont du domaine de l'érudition, et sur lesquelles l'auteur, faute de science, s'exprime toujours de la manière la plus inexacte. Au lieu de se mettre au courant des résultats acquis comme probables ou comme certains dans le domaine des sciences historiques et philologiques ; au lieu de profiter des vastes travaux que l'Allemagne a entassés sur toutes les branches de l'histoire, travaux dont plus tard il a reconnu l'importance ; au lieu de se mettre lui-même au nombre des chercheurs, il aimait mieux s'en tenir à des livres de dixième main, dont il interprétait et combinait à sa guise les données. Je sais bien que les gens du monde se soucient peu de la qualité de l'érudition qu'on leur sert : l'agrément ou la beauté de la forme seule les touche ; mais, malgré mon respect pour l'opinion des gens du monde, il m'est impossible, sur ce point, d'être de leur avis. Quand on parle des choses, il faut les savoir aussi bien qu'il est possible. Voltaire écrivait à Cideville qu'il se proposait bien de ne pas lire l'Histoire littéraire de la France, que compilaient patiemment, volume par volume, les bénédictins de la congrégation de Saint-Maur. Quel dommage ! et que d'er-
reurs sur le moyen âge, ses mœurs et ses institutions ne se fût-il pas épargnées, s'il eût étudié avec plus de soin le savant ouvrage dont il parlait sur un ton si cavalier ! Bossuet de même écrivit toute sa vie sur la Bible et n'eut que dans ses dernières années l'idée d'apprendre l'hébreu; notez que préalablement il s'était permis sans scrupule de faire persécuter Richard Simon, qui le savait. La plus grande partie des matières dont s'occupent ceux qu'on appelle écrivains est du domaine de l'érudition, et pourtant l'écrivain regarde comme au-dessous de lui de paraître se confondre en quelque chose avec l'érudit. On croit, par cet air dégagé , écarter à mille lieues de soi le reproche de pédantisme, si fort redouté parmi nous ; mais il est permis aussi à l'érudit de sourire, quand on vient lui présenter des exercices de style composés sur des matériaux de mauvais aloi, lorsque d'excellentes sources de renseignements existent. Du moment qu'on traite de pareils sujets, il est indispensable de le faire avec l'appareil de connaissances qu'ils exigent, et dont aucune éloquence ne saurait tenir lieu.
Le reproche que j'adresse ici à M. de Lamennais ne lui est pas personnel : il s'applique à toute l'école, si distinguée à beaucoup d'égards, qui, dans la première moitié de notre siècle, a cherché à relever le catholicisme du discrédit où il était tombé. Cette école, à
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laquelle pn ne peut contester une véritable valeur en philosophie, et surtout en esthétique, en a très-peu sous le rapport de l'érudition. Cela est tout simple : la partie savante de l'ancien clergé qui avait survécu à la Révolution, ou bien s'était totalement sécularisée, ou bien était tenue par ses tendances jansénistes et gallicanes en dehors de la nouvelle école. M. Daunou et dom Brial se fussent donné la main pour condamner des idées aussi contraires à leurs habitudes d'esprit. Or en érudition la tradition est nécessaire, et les plus louables efforts n'y sauraient suppléer. M. de Chateaubriand, qui avait une intuition si vive des temps et des races, fut arrêté sur le seuil de la grande histoire par l'insuffisance de son instruction. M. de Bonald faisait de grandes considérations sur la succession des systèmes philosophiques, et n'avait guère lu, hélas! enfait d'histoire de la philosophie, que M. de Gérando. M. de Maistre, qui avait l'esprit éveillé sur tant de choses, en resta toujours à la philologie des jésuites, dont les Soirées de Saint-Pétersbourg présentent de si amusants spécimens. M. de Lamennais s'en tint également aux vieux arguments qui, depuis plus d'un siècle, n'ont pas cessé de défrayer les apologistes ; il ne soupçonna pas un moment que la science avait entièrement changé d'aspect. Même sorti de l'Église, il ne se renouvela pas ; en philosophie du moins, il ne dépassa jamais ses
cahiers du séminaire. Cherchant toujours des arguments pour une cause bien plus que la vérité indifférente, il ne fut qu'une puissante machine intellectuelle travaillant sur le vide. La foi à son infaillibilité l'empêcha de rien demander au dehors et de comprendre l'esprit du véritable critique, se livrant pieds et mains liés aux faits pour que les faits le traînent où ils veulent.
Qu'on ne se méprenne pas sur ma pensée : il serait aussi puéril de reprocher à Lamennais de n'avoir pas été un exact et judicieux auteur qu'il le serait de repro cher à tel laborieux érudit de n'avoir point été un écrivain de brillante imagination. Le devoir de la critique ne saurait être de regretter que les hommes n'aient pas été autres qu'ils ne furent, mais d'expliquer ce qu'ils furent. Né pour s'imposer et non pour chercher, héritier déclassé des grands papes du moyen âge, des Grégoire et des Innocent, Lamennais ne pouvait se contenter d'un de ces rôles modestes, mais fructueux, où l'homme se fait oublier pour son œuvre. Au milieu des entraves que la société moderne crée aux ambitions , Lamennais ne pouvait être que chef d'école ou de parti. Ses qualités et ses défauts le prédestinaient à ce rôle ; mais ce rôle à son tour devait décupler ses défauts. Rien ne rapetisse le jugement comme de déserter ainsi l'atmosphère libre de l'esprit humain pour se confiner
dans un cénacle d'hommes distingués sans doute par cela seul qu'ils s'attachent à une idée, mais cependant secondaires, puisqu'ils acceptent le nom de disciples. Presque toujours ce dangereux régime intellectuel nuit plus au maître qu'aux disciples, et en effet cette fois le cénacle perdit le maître, et produisit des disciples plus fidèles que lui-même à sa propre pensée.
Bien d'autres avant lui avaient mis la passion et l'intrigue au service de leur foi religieuse ; la nouveauté hardie de Lamennais consista à faire du catholicisme un parti. Si cette expression est un blasphème, c'est à lui qu'en doit remonter la responsabilité. La Ligue seule avait donné l'exemple de cette position singulière que le catholicisme tend de plus en plus à prendre dans l'État, de cet appel peu sérieux à la démocratie, de ce mélange bizarre d'esprit révolutionnaire et de tendances rétrogrades. Au milieu de l'uniformité de la vie contemporaine, tout ce qui groupe les hommes et constitue une force en dehors de l'État est un tel bienfait, que le parti catholique a pu quelquefois servir utilement la cause du progrès. Comme protestation contre l'ancienne scolastique, comme tendance vers une méthode théologique plus accommodée aux besoins du temps, comme contre-poids au goût un peu exclusif de l'Université, l'école de Lamennais avait raison, et au fond sur tous ces points elle a vaincu. Ses tendances
sont devenues l'esprit général du clergé, tandis que le fondateur, entraîné par sa destinée, voyageait vers un autre ciel. Ce que Socrate a été pour le mouvement philosophique de la Grèce antique, Lamennais l'a été pour le mouvement catholique contemporain : tout procède de lui. Le changement qu'il avait désiré avec une si ardente passion s'est fait sans lui , malgré lui et avec ses malédictions. S'il eût attendu quelques années, il eût vu les principes qui le faisaient condamner devenir la politique générale de l'Église ; mais telle était sa sincérité, tel son besoin de dire leurs vérités aux puissants, que peut-être alors lui eussent-ils moins souri que quand ils lui valaient la désapprobation des esprits timides et les clameurs de la médiocrité.
Quoiqu'il en soit, le triomphe accompli de l'ultramontanisme et des doctrines d'un fidéisme exagéré est le fait de Lamennais et la partie la plus nette de son héritage. Au point de vue politique, nous croyons que l'abandon des vieilles maximes gallicanes a été une imprudence dont l'Église se repentira la première; mais sous le rapport du goût et du mouvement intellectuel , on ne peut nier que la nouvelle école catholique sortie de M. de Lamennais ne soit supérieure à l'ancienne. En un sens, bien plus hostile à la raison, elle est en un autre plus rapprochée de la philosophie. Elle n'a pas
ce dédain et cet éloignementpour le laïque qui formaient un des ridicules de la théologie seolastique ; au lieu de s'user à d'insignifiantes querelles ou de se borner à un ministère respectable, mais insuffisant pour les besoins du temps, elle entre dans le mouvement du siècle, en adopte les problèmes et essaye de les résoudre à sa manière. Je ne veux pas méconnaître ce qu'a de profondément vénérable ce genre particulier de bon esprit, empreint d'un peu de jansénisme , qui, jusqu'à la fin de la Restauration, a fait un des caractères du clergé français : quand il se joint à cela un parfum des anciennes mœurs ecclésiastiques, comme cela a lieu dans la compagnie de Saint-Sulpice par exemple, il en résulte une des plus suaves et des plus touchantes réminiscences du passé qui se puissent imaginer. Certaines personnes, qui considèrent la trop grande importance du clergé comme un danger pour le libre développement de l'esprit, pensent même que l'inoffensive nullité de l'enseignement ecclésiastique d'autrefois valait mieux que les prétentions d'une école qui mérite bien plus d'être prise au sérieux. Je ne suis pas de cet avis. Nous ne devons jamais croire que nous ayons tellement raison que nos adversaires ne soient bons qu'à être affaiblis. Nous devons, au contraire, désirer que chaque idée soit représentée d'une façon aussi distinguée que possible. Il y a une solidarité entre toutes
*es parties du développement intellectuel d'une époque ; les grands siècles sont ceux où toutes les causes ont des défenseurs éminents et provoquent un mouvement d'études sérieuses et de solide réflexion.
Je sortirais de mon sujet si j'essayais d'exposer ici par quelles associations d'idées l'école néocatholique réussit à faire tenir un moment dans son sein les éléments les plus divers, et par quelle fatalité logique elle aboutit aux excès les plus opposés. C'est l'homme que j'étudie dans Lamennais : or les destinées de l'école qu'il a fondée se sont accomplies en dehors de lui et contre lui. Il m'en coûterait d'ailleurs de démêler une équivoque qui, encore aujourd'hui , conserve quelques partisans déplus à la liberté. Tel est l'absolu des doctrines du catholicisme, que le mot de liberté ne peut avoir pour les catholiques le même sens que pour nous. Pour le catholique , la liberté ne saurait être , comme pour le vrai libéral, le droit qu'a tout homme de croire et de faire ce que bon lui semble dans les limites où le droit semblable des autres n'est point atteint ; la liberté du catholique est toujours plus ou moins la liberté du bien, le droit de la vérité, c'est-à-dire évidemment de ce que le catholique regarde comme le bien et la vérité. Beaucoup de catholiques, je le sais, entendent la liberté d'une façon plus loyale et seraient prêts à donner aux autres la liberté qu'ils réclament pour eux-
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mêmes ; mais qu'ils me permettent de leur dire qu'en cela ils sont peu d'accord avec les principes essentiels de leur foi l. Du moment qu'on admet qu'une certaine doctrine est la vérité absolue, hors de laquelle il n'y a point de salut, il est impossible de ne pas lui créer un privilège ; le droit de la vérité prime tous les autres, et le plus grand service qu'on puisse rendre à ses semblables est de leur procurer , à quelque prix que ce soit, le seul bien nécessaire. L'autorité décisive en une pareille question est du reste celle de l'Eglise elle-même. Écoutons l'encyclique par laquelle le pape Grégoire XVI condamna les opinions de Lamennais: « De cette source infecte de Yindifférentisme découle cette maxime absurde et erronée, ou plutôt ce délire, qu'il faut assurer et garantir à tous la liberté de conscience. On prépare la voie à cette pernicieuse erreur par la liberté d'opinions pleine et sans bornes qui se répand au loin pour le malheur de la société religieuse
1 II serait long d'apporter ici les preuves détaillées de cette affirmation. Je me contenterai de renvoyer à une très-curieuse dissertation du chanoine Muzzarelli, théologien fort autorisé à Rome; ce savant homme y a prouvé par une masse énorme de textes qu'un catholique ne peut professer les doctrines essentielles du libéralisme moderne sans se mettre en contradiction avec l'enseignement et la pratique de l'Église à tous les siècles. Cette dissertation a été traduite par extraits et insérée dans le tome V de Y Histoire de l'Église de M. le baron Henrion.
et civile, quelques-uns répétant avec une extrême impudence qu'il en résulte quelque avantage pour la religion. Mais, disait saint Augustin, qui peut mieux donner la mort à l'âme que la liberté de l'erreur? En effet, tout frein étant ôté qui pût retenir les hommes dans les sentiers de la vérité , leur nature inclinée au mal tombe dans le précipice. » Et plus loin : « A cela se rapporte cette liberté funeste, et dont on ne peut avoir assez d'horreur, la liberté de la librairie pour publier quelque écrit que ce soit , liberté que quelques-uns osent solliciter et étendre avec tant de bruit et d'ardeur1. » La lettre du cardinal Pacca à Lamennais pour expliquer l'encyclique ne laisse aucun doute sur le sens de ces paroles : « Le saint-père désapprouve aussi et repousse même les doctrines relatives à la liberté des
1 « Atque ex hoc putidissimo indifferentismi fonte absurda illa fluit ac erronea sententia, seu potiùs deliramentum, asserendam esse ac vindicandam cuilibet libertatem conscientix. Cui quidem pestilentissimo errori viam sternit plena illa atque immoderata libertas opinionum, qusein sacra? et civilis rei labem latè grassatur, dictantibus per summam impudentiam nonnullis aliquid ex ea commodi in religionem promanare. Al quse pejor mors anim& quant libertas erroris? inquiebat Augustinus. Freno quippe omni adempto, quo homines contineantur in semitis veritatis, promit jam in prseceps ipsorum natura ad malum inclinata.. . Hue spectat deterrima illa, ac nunquam satis execranda et detestabilis, libertas artis librariœ ad scripta quaelibet edenda in vulgus, quam tanto convicio audent nonnulli efflagitare ac promovere. »
cultes et à la liberté civile et politique... Les doctrines de l'Avenir sur la liberté des cultes et la liberté de la presse... sont également très-répréhensibles et en opposition avec l'enseignement, les maximes et la politique de l'Église. Elles ont beaucoup étonné et affligé le saint-père, car, si, dans certaines circonstances, la prudence exige de les tolérer comme un moindre mal, de telles doctrines ne peuvent jamais être présentées par un catholique comme un bien , ou comme une chose désirable1. »
Voilà les déceptions auxquelles s'exposent les cœurs généreux et sincères qui croient pouvoir associer le catholicisme avec les tendances modernes. Presque toujours l'Église elle-même se charge de leur faire sentir leur illusion et de leur apprendre que le parti qui réprouve toute idée libérale dans le sein du catholicisme est le seul conséquent. Ce n'est point à nous d'insister : l'inconséquence n'est jamais à nos ^eux un reproche bien grave ; souvent c'est un éloge. Quand on a une fois aimé la liberté, il en reste toujours quelque chose. On peut l'oublier le jour où l'on est fort, on peut pécher gravement contre elle; mais, pour peu qu'on porta en soi de sang noble et d'instincts généreux, on se retrouve. Tout parti, quels que soient ses principes , est
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libéral en tant qu'il est parti ; car, pour servir sa cause, il faut qu'il fasse appel à la liberté, et qu'il s'oppose à ce despotisme administratif qui tendrait à mettre en régie les forces intellectuelles et morales de l'humanité. Quoi qu'il en soit , on ne peut refuser à Lamennais le mérite d'avoir vu avec une singulière perspicacité l'avenir du catholicisme, et d'avoir inventé toutes les machines de guerre que le parti catholique a depuis si habilement employées. La guerre obstinée contre l'université, l'artifice par lequel les privilèges les plus exorbitants sont présentés comme une revendication toute naturelle de la liberté, l'importance prépondérante dupubliciste dans l'Église, sont autant d'innovations qui datent de lui. L'état de l'Église de France est bien maintenant ce que le voulait Lamennais en 1825, et l'état général de l'Église tend de plus en plus vers le même idéal. Le parti catholique, d'abord repoussé par l'Église officielle, tend à devenir officiel à son tour. L'agence catholique que voulait Lamennais , cette espèce d'administration dont le centre eût été à Rome, et dont le journalisme eût été l'instrument principal, est au fond le programme de la réaction catholique dans l'Europe entière. Lamennais a compris tout cela, l'a appelé de ses vœux , et l'a maudit la veille du jour où ses vœux allaient se réaliser. Il vit que le système des Églises nationales, compo&ées de diocèses organisés
sur une sorte de droit divin, allait se perdant dans l'idée de catholicité ; que la féodalité, ou, en d'autres termes, la souveraineté divisée, tendait à disparaître de l'Église comme elle a disparu de l'État ; que l'Église obéissait comme le monde entier à une tendance vers la centralisation. La justesse de ses prévisions sur tous ces points est vraiment digne d'admiration : je suis persuadé que l'avenir ne fera que confirmer ce qu'il a si finement entrevu.
Sans vouloir en effet hasarder de prophétie sur un sujet aussi délicat, il est permis de dire qu'une grande révolution est sur le point de s'accomplir dans le sein de la catholicité, que dis-je? est déjà accomplie. Le type du gouvernement que Napoléon imagina pour la France devient celui de l'Église. L'évêque envisagé comme le souverain spirituel de son, diocèse, réglant sa liturgie, parlant seul à ses fidèles par ses mandements, ne convient plus à l'état actuel du monde et à la tendance des sociétés modernes vers les grandes agglomérations. L'évêque en vient de plus en plus à n'être que le représentant d'un pouvoir central, un véritable préfet. Que restera- t-il debout dans un pareil état de l'Église? Deux choses, l'administration romaine et le journalisme. Le journalisme en effet est seul capable d'une action centrale. L'évêque s'adresse à quelques milliers de fidèles, répandus
sur quelques lieues de territoire. Le journaliste catholique s'adresse à toute la chrétienté; il peut enseigner dans le diocèse même de l'évêque qui le combat, parler aux fidèles sans la permission du pasteur. On ne songe point assez à l'énorme importance de cette révolution; ce que les ordres mendiants furent au treizième siècle, le journalisme catholique l'est de nos jours : un pouvoir indépendant de l'évêque, tenant sa mission du pape, exerçant sur le terrain de l'évêque sans sa participation. L'épiscopat a fini, à force de luttes, par vaincre les ordres religieux ; vaincra-t-il le journalisme? Il est certain du moins que jusqu'ici la victoire est restée à ce dernier : nous avons vu un archevêque humilié devant un journaliste, son diocésain; nous avons vu poser en principe que l'ordinaire ne peut rien sur le journal qui s'imprime dans son diocèse. Il est évident que le gouvernement de l'Église est dominé de plus en plus par des influences extra-épiscopales, et que l'avenir appartient à tout ce qui , de près ou de loin, exercera une action centrale dans la catholicité. Mais qu'on réfléchisse à une autre conséquence qui sort invinciblement de ces prémisses. L'administration centrale de la catholicité établie à Rome et destinée à attirer tout à elle ne peut point être la papauté italienne des derniers siècles, fondée sur les traditions et les habitudes de l'esprit romain. Tandis que la pa-
pauté a eu dans l'Église un pouvoir restreint, on a pu déférer ce pouvoir à l'Italie ; mais, du jour où la catholicité sera réellement gouvernée par Rome, elle voudra que Borne soit une vraie image de la catholicité. Déjà les clergés locaux sont représentés à Rome par un certain nombre d'hommes importants, qui bientôt deviendront des puissances et rejetteront dans l'ombre les rouages purement roniains. Il se passera là quelque chose de ce qui arriva dans la Rome profane le jour où elle fut maîtresse du monde : le monde l'absorba à son tour ; Rome ne fut plus dans Rome ; les provinces l'envahirent, en firent leur chose et se gouvernèrent par elle. Ainsi la papauté prendra le gouvernement entier de la catholicité, mais la catholicité voudra alors que la papauté soit catholique et non plus italienne. Le fait qui s'est si souvent et si logiquement produit au moyen âge, lorsque la papauté était cosmopolite, tend à se produire de nouveau, et, de même que la papauté universelle du moyen âge eut des papes de toutes les nations, de même que la Rome impériale eut, au bout de quelque temps, des empereurs faits parles provinces, Rome aura des papes étrangers à l'Italie, français surtout, puisque la France a été le point de départ et sera longtemps le foyer du parti catholique. Le jour où Pie IX a reconnu qu'en suivant une politique italienne il perdait la papauté,
il a posé la question dans ses véritables termes. La papauté ne peut plus être qu'universelle : le personnel italien de l'administration romaine ira baissant de plus en plus; il cessera de se recruter, et ses vides seront remplis par des étrangers. Mais l'Italie, ne profitant plus de la papauté, n'en voudra plus et ne supportera pas qu'une fraction notable de son territoire reste sacrifiée à une administration qui n'aura plus rien d'italien. Que conclure de tout cela? Que la papauté s'en va de l'Italie, qu'avant cinquante ans il sortira d'un conclave un pape non italien. Ce jour-là, le parti catholique aura remporté sa dernière victoire et sera arrivé réellement au gouvernement de la catholicité.
Les choses étaient loin de là en 1852 Rome, par une sorte de pressentiment et avec sa finesse habituelle, comprit qu'on lui offrait trop de dévouement pour que ce dévouement fût désintéressé. Le parti catholique est, en général, peu compris des Italiens. Rome a des habitudes bien plus politiques et plus calmes : ces excès de zèle lui paraissent la conséquence de la furia francese; elle ne les encourage jamais jusqu'à se compromettre, et les accueille avec une réserve mêlée d'une fine ironie. En condamnant des auxiliaires qui voulaient la sauver à leur profit, la papauté fit certainement un acte d'habileté. Il est remarquable, du reste, que le
sort de presque tous les apologistes qui se sont levés de notre temps pour soutenir devant le siècle la cause de l'Église a été d'être condamnés. Cela tient sans doute à la prudente ingratitude qui porte les pouvoirs à n'avouer leurs publicistes que dans la limite où il convient à leurs intérêts ; mais cela tient aussi à la position du catholicisme vis-à-vis des exigences de la raison moderne. Pour défendre l'orthodoxie , on est obligé d'en sortir. Le compromis au moyen duquel on croit pouvoir être à la fois orthodoxe et libéral ne peut longtemps durer ; les éléments opposés qu'on a réunis de force se repoussent. Alors qu'arrive-t-il? Ou l'on cesse d'être libéral, et l'on reste catholique ; ou l'on cesse d'être catholique, et l'on reste libéral.
En ce qui concerne Lamennais, un œil pénétrant eût aperçu dès lors l'évolution hardie par laquelle il allait, dans les deux années suivantes, étonner le monde. On essaye vainement de se figurer le fougueux ecclésiasle adhérant à l'encyclique, devenant un écrivain discipliné, et renonçant, par ordre supérieur, aux exagé rations de son zèle. La modération ne s'acquiert pas : après le paroxysme de l 'Avenir, Lamennais n'avait plus qu'à briser. Une thèse nouvelle, altière, tranchée, ne répugnant pas à la violence, pouvait seule désormais offrir un aliment à sa passion et un prétexte à son style retentissant.
Il y a, dans une des épopées de l'Inde, un épkode étrange où un solitaire, après avoir été chassé du ciel d'Indra, se crée par la force de sa pensée et l'intensité de ses mérites un nouvel Indra et de nouveaux cieux. Le curieux ouvrage intitulé Affaires de Rome nous fait assister à un spectacle du même genre. C'est certainement une des choses les plus honorables pour Lamennais que le calme, la réserve de bon goût et la sincérité qui respirent dans tout ce livre. Jamais on n'a réglé ses comptes avec le passé d'une façon plus digne et plus discrète. Qu'un homme jeté dans un dédale de petites intrigues ait pu recueillir d'aussi fraîches impressions sur l'Italie et sur Rome en particulier ; qu'au milieu de cette nullité calculée et de cette sécheresse de cœur qui caractérisent le monde romain, il ait pu naître à une vie nouvelle et savourer des torrents de poésie ; qu'un livre consacré à faire l'histoire de fastidieuses disputes renferme de délicieuses pages, pleines du goût de la solitude et de la vie intérieure, il y a là un signe évident de noblesse. et d'élection. Au moment où la petitesse et l'envie liguées ensemble ourdissent contre
Lamennais de ténébreuses manœuvres, il a le temps d'observer finement, de sentir avec délicatesse ; il a un souvenir pour de simples et pieux cénobites, pour son voiturin Pasquale. Il semble que l'Italie produisit sur lui cette recrudescence de poésie qu'elle amène souvent dans les âpres natures du Nord. Les mois de l'hiver de 1832, qu'il passa à la maison des théatins de Frascati, furent peut-être les plus recueillis et tes plus pieux de sa vie. On ne comprendra jamais les songes de l'âge d'or qui traversèrent alors cette âme riche et pure : l'incomparable éruption de Tannée suivante bouillonnait déjà dans son sein ; la lutte contre les difficultés du dehors ne faisait que l'élever et l'attendrir. Quelle page charmante que le récit de sa visite aux camaldules des environs d'Albano ! Est-ce bien d'un prêtre engagé dans une ardente polémique qu'est cet élan vers le repos ? « Nous concevons trèsbien le genre d'attrait qu'a pour certaines âmes, fatiguées du monde et désabusées de ses illusions, la vie solitaire. Qui n'a point aspiré à quelque chose de pareil ? Qui n'a pas plus d'une fois tourné ses regards vers le désert et rêvé le repos en un recoin de la forêt, ou dans la grotte de la montagne, près de la source ignorée où se désaltèrent les oiseaux du ciel ? Cependant telle n'est pas la vraie destinée de l'homme : il est né pour l'action; il a sa tâche qu'il doit accomplir.
Qu'importe queue soit rude? n'est-ce pas à l'amour qu'elle est proposée? Il est néanmoins des temps où le courage semble défaillir, où l'on se demande si, en voulant le bien, dont tant d'obstacles souvent imprévus empêchent la production facile en apparence, on ne poursuit point une chimère, où à chaque inspiration la poitrine soulève le poids d'un immense ennui. J'ai toujours éprouvé qu'en ces moments la vue de la nature, un plus étroit contact avec elle, calmait peu à peu le trouble intérieur. L'ombre des bois, le bruit de la source qui tombe goutte à goutte, le chant de l'oiseau dans lô buisson, les bourdonnements de l'insecte, l'éclat, le parfum des fleurs, l'ondoiement de l'herbe que la brise agite, toutes ces choses et surtout l'intarissable exhalaison de vie, de cette vie que Dieu verse à torrent au sein de son œuvre perpétuellement jeune, perpétuellement ordonnée pour l'ensemble des êtres et pour chaque être particulier à une visible fin de félicité mystérieuse, raniment l'âme flétrie, l'abreuvent d'une sève nouvelle, lui rendent sa vigueur qui s'éteignait. »
11 faut le dire, l'impression qui résulte de cet honnête récit est entièrement favorable à Lamennais. L'idée même de son voyage, la simplicité avec laquelle il partit pour Rome, croyant que sa foi ardente et sa passion pour la justice allaient tout emporter,
la naïve déception qu'il éprouva en présence des prélats romains, décidés à ne comprendre ni écouter ses idées, sa surprise quand il lui fut prouvé que des notes diplomatiques provenant de puissances schismatiques avaient plus d'efficacité en cour de Rome que les pures raisons du zèle évangélique et de la foi, sont des traits d'une admirable candeur. Oui, quand ces trois obscurs chrétiens, comme il les appelle \ s'en allaient vers la cité qu'ils croyaient sainte, ils étaient vraiment les représentants d'un autre âge par la simplicité naïve de leur foi. Lamennais à ce moment me rappelle son compatriote le carmé Conecta, qui partit de Rennes en 1452 pour réformer le pape et les cardinaux. 11 fut brûlé comme hérétique ; Lamennais revint, mais ayant perdu la foi. « Il y a, dit-il, une certaine simplicité d'âme qui empêche de comprendre beaucoup de choses, et principalement celles dont se compose le monde réel. Sans s'attendre à le trouver parfait, ce qui ne serait pas seulement de la simplicité, mais de la folie, on se figure qu'entre lui et le type idéal qu'on s'en est formé d'après les maximes spéculativement admises, il existe au moins quelqueanalogie. Rien déplus trompeur que cette pensée. Soigneusement inculquée au peuple, elle aide à le gou-
* M. de Lamennais, M. de Montalembert, M. Lacordaire.
verner, et sous ce rapport elle peut quelquefois être un bien relatif. Elle est naturelle aussi aux esprits élevés et candides. L'expérience, il est vrai, les en désabuse, mais presque toujours trop tard. »
Je sais tout l'avantage que les personnes malveillantes pour Lamennais peuvent tirer des hésitations, des démarches embarrassées et contradictoires qui suivirent son retour en France ; mais la scission d'une vie ne se fait pas en un jour. La roideur de l'esprit se concilie d'ailleurs fort souvent avec une certaine indécision dans la pratique. La foi de Lamennais avait toujours été plutôt politique et morale que dogmatique et scientifique. Ce qu'il voulut avant tout, ce fut une certaine direction qu'il croyait la meilleure et la plus juste. Une fois qu'il lui fut constaté que la direction qu'il avait rêvée était inconciliable avec le catholicisme, il était difficile qu'il restât fidèle à la doctrine qu'on lui déclarait n'être point ce qu'il avait cru. Sur les points dogmatiques , il lit toutes les concessions qu'on voulut : il ne réserva que le droit sacré qu'a la conscience de rester juge de la conduite à tenir ; il n'alla point jusqu'à cet héroïsme d'abnégation qui fait trouver tout simple que d'un jour à l'autre on soutienne des opinions opposées. En supposant même qu'il ne soit pas sorti du catholicisme par des motifs rigoureusement scientifiques, ce ne serait pas là une
tache à sa loyauté. Fort peu deviennent croyants, fort peu aussi deviennent incrédules, pour de bonnes preuves. Il y a mille portes par lesquelles on entre dans la foi, et mille portes par lesquelles on en sort. Le reproche d'orgueil que les orthodoxes ont coutume d'appliquer à ces sortes de changements n'est pas fondé. Le mot d'orgueil, dans le langage des moralistes chrétiens, est d'ailleurs fort suspect : souvent il sert à stigmatiser des qualités précieuses et même des vertus. Personne ne fut, en un sens, moins orgueilleux que Lamennais : la simplicité et la sincérité faisaient le fond de sa nature. L'ambition vulgaire, qui préfère à la gloire solide les honneurs officiels, et qui fait consentir celui qui en est possédé à ne pas vivre pour ne pas se rendre impossible, ainsi que l'on dit aujourd'hui, n'entra jamais dans son cœur. Un orgueilleux eût été brisé par les déconvenues et les avanies qu'il eut à subir ; une âme moins désintéressée y eût perdu sa naïveté et sa fraîcheur ; Lamennais en sortit plus vivant et plus créateur que jamais. La vanité se fût usée en un stérile dépit ; Lamennais se compléta dans l'épreuve ; l'humiliation, loin de l'abattre, l'éleva et l'épura, et de l'ébranlement poétique de son âme sortirent les paroles inspirées qu'il osa, dans le moment même où il perdait sa foi première, intituler avec hardiesse et vérité : Paroles d'un Croyant.
Ce fut au printemps de 1 835 que, retiré dans sa solitude de la Chesnaie , Lamennais écrivit ce livre étrange, qu'il faut louer sans réserve , à la condition qu'il soit Lien entendu que personne ne songera à l'imiter. Tout ce qu'il y avait dans son âme de passion concentrée, d'orages longtemps maîtrisés , de tendresse et de piété, lui monta au cerveau comme une ivresse, et s'exhala en une apocalypse sublime, véritable sabbat de colère et d'amour. Les deux qualités essentielles de Lamennais, la simplicité et la grandeur, se déploient tout à leur aise dans ces petits poèmes où un sentiment exquis et vrai remplit avec une parfaite proportion un cadre achevé. Renonçant au rhythme poétique, qui ne convenait pas au mouvement plus oratoire que lyrique de sa pensée, il créa avec des réminiscences de la Bible et du langage ecclésiastique celte manière harmonieuse et grandiose qui réalise le phénomène unique dans l'histoire littéraire d'un pastiche de génie. Le style des psaumes et des prophètes lui était devenu si familier, qu'il s'y mouvait comme dans la forme naturelle de son esprit. La piété d'ailleurs avait survécu en lui à la foi, et il semble que les parfums de ses premières croyances se fussent ravivés au souffle qui allait les briser. Je ne lis jamais sans une impression de contagieuse magie ces pages éloquentes, où les troubles intérieurs d'une grande âme se sont exprimés avec un
accent si profond. Les singularités du caractère breton, où l'austérité confine à la langueur, et où sous une apparence de rudesse se cachent des tendresses infinies, «expliquent seules les brusques passages, les retours étranges, qui mêlent à de sanglantes paraboles des rêves d'une ineffable douceur, véritables îles fortunées semées dans un océan de colère. Tout se succédait comme un mirage dans cette âme passionnée. Semblable au pèlerin du puits de Saint-Patrice, qui, revenu de son voyage souterrain, mêlait les visions du ciel à celles de l'enfer, Lamennais entremêle à des pages brûlantes de haine des oasis de verdure comme celui-ci :
« Lorsqu'après une longue sécheresse une pluie douce tombe sur la terre, elle boit avidement l'eau du ciel qui la rafraîchit et la féconde.
« Ainsi les nations altérées boiront avidement la parole de Dieu, lorsqu'elle descendra sur elles comme une tiède ondée.
« Et la justice avec l'amour, et la paix et la liberté germeront dans leur sein.
« Et ce sera comme au temps où tous étaient frères, et Ton n'entendra plus la voix du maître ni la voix de l'esclave, les gémissements du pauvre ni les soupirs des opprimés, mais des chants d'allégresse et de bénédiction.
« Les pères diront à leurs fils : Nos premiers jours ont été troublés, pleins de larmes et d'angoisses. Maintenant le soleil se lève et se couche sur notre joie. Loué soit Dieu, qui nous a montré ces biens avsnt de mourir!
« Et les mères diront à leurs filles : Voyez nos fronts, à présent si calmes ; le chagrin, la douleur, l'inquiétude, y creusèrent
jadis de profonds sillons. Les vôtres sont comme au printemps la surface d'un lac qu'aucune brise n'agite. Loué soit Dieu, qui nous a montré ces biens avant de mourir!
a Et les jeunes hommes diront aux jeunes vierges : Vous êtes belles comme les fleurs des champs, pures comme la rosée qui les rafraîchit, comme la lumière qui les colore. Il nous est doux de voir nos pères, il nous est doux d'être auprès de nos mères ; mais, quand nous vous voyons et que nous sommes près de vous, il se passe en nos âmes quelque chose qui n'a de nom qu'au ciel. Loué soit Dieu, qui nous a montré ces biens avant de mourir!
« Et les jeunes vierges répondront : Les fleurs se fanent, elles passent ; vient un jour où ni la rosée ne les rafraîchit ni la lumière ne les colore plus. Il n'y a sur la terre que la vertu qui jamais ne se fane ni ne passe. Nos pères sont comme l'épi qui se remplit de grain vers l'automne, et nos mères, comme la vigne qui se charge de fruits. Il nous est doux de voir nos pères, il nous est doux d'être auprès de nos mères, et les fils de nos pères et de nos mères nous sont doux aussi. Loué soit Dieu, qui nous a montré ces biens avant de mourir ! »
Et ailleurs :
« A l'heure où l'orient commence à se voiler, où tous les bruits s'éteignent, il suivait lentement, le long des blés jaunissants déjà, le sentier solitaire.
« L'abeille avait regagné sa ruche, l'oiseau son gîte nocturne, les feuilles, immobiles, dormaient sur leur tige; un silence triste et doux enveloppait la terre assoupie.
« Une seule voix, la voix lointaine de la cloche du hameau, ondulait dans l'air calme.
« Elle disait : Souvenez-vous des morts.
« Et, comme fasciné par ses rêves, il lui semblait que la voix des morts, faible et vague, se mêlait à cette voix aérienne.
m M. DE LAMENNAIS.
« Revenez-vous visiter les lieux où s'accomplit votre rapide voyage, y chercher les souvenirs de douleurs et de joies qui ont passé si vite?
« Comme la fumée qui sort de nos toits de chaume et se dissipe soudain, ainsi vous vous êtes évanouis.
« Vos tombes verdissent là-bas, sous le vieux if du cimetière. Quand les souffles humides du couchant murmurent entre les hautes herbes, on dirait des esprits qui gémissent. Époux de la mort, est-ce vous qui tressaillez sur votre couche mystique?
« Maintenant vous êtes en paix; plus de soucis, plus de larmes ; maintenant luisent pour vous des astres plus beaux, un soleil plus radieux inonde de ses splendeurs des campagnes, des mers éthérées et des horizons infinis.
« Oh ! parlez-moi des mystères de ce monde que mes désirs pressentent, au sein duquel mon âme, fatiguée des ombres de la terre, aspire à se plonger. Parlez-moi de celui qui Ta fait et le remplit de lui-même, et seul peut remplir le vide immense qu'il a creusé en moi.
« Frères, après une attente consolée par la foi, votre heure est venue. La mienne aussi viendra, et d'autres à leur tour, la journée de labeur finie, regagnant leur pauvre cabane, prêteront Foreille à la voix qui dit : Souvenez-vous des morts. »
Je n'ignore point les énormes objections auxquelles peuvent prêter, si on les examine comme des ouvrages de politique et de philosophie rationnelle, les écrits singuliers dans lesquels Lamennais déchargea, vers l'époque où nous sommes arrivés, la passion qui le dévorait. Ces écrits doivent être pris comme des poëmes pleins de souffle et de vie, non comme des théories élaborées avec critique et réflexion. Le genre parabolique qu'il
M. DE I.AMENIUÏS. 179
avait adopté exige une classification tranchée (tes hommes en bons et en méchants, en victimes et en bourreaux, qui n'est pas fondée dans la réalité. Le problème de l'organisation humaine n'est pas si simple qu'il le suppose : les rois sont excusables de ne pas l'avoir résolu. Les aristocrates ne sont pas tous des suppôts de Satan ; le plus souvent ils trouvent l'inégalité établie plutôt qu'ils ne la font. Une foule de maux nécessaires sont représentés par Lamennais comme la faute de tel ou tel. Cela, je le répète, serait choquant au plus haut degré dans un ouvrage de science sociale. Le mal dans le monde est fondu avec le bien d'une manière si intime qu'il est impossible de les isoler l'un de l'autre, et que retrancher l'abus, ce serait enlever du même coup les conditions delà société. Mais l'art a besoin d'un énergique parti pris : pour exciter la haine du mal et l'amour du bien, il crée des types absolus qu'on chercherait vainement dans le spectacle du monde réel.
La démocratie extrême qu'embrassa Lamennais est considérée par plusieurs comme une sorte de précipice où, après avoir perdu la foi, et livré en quelque sorte aux furies, il se jeta de désespoir. Cette volte-face fut bien plus logique qu'on ne le suppose , et tenait profondément au tour de son esprit. Comme toutes les natures fières et originales , Lamennais éprouvait le
180 M. Dti LAMENNAIS.
besoin d'une liberté fort étendue. Dès 1814, nous le trouvons révolté des restrictions apportées à la liberté de k presse1 ; je doute qu'alors il voulût sincèrement la liberté pour les autres ; mais il la voulait pour luimême, et le seul moyen de l'avoir pour lui était de la revendiquer pour tous. Souvent d'ailleurs la politique ecclésiastique, non celle du haut clergé, qui a toujours été fort mondaine, mais celle des prêtres et celle des moines, a pris la forme d'un appel au peuple. Lamennais se rattachait en ligne droite à cette famille des moines démocrates de l'Italie, aux Savonarole, aux Jean de Vicence, à ces hardis franciscains attachés à la papauté tandis qu elle favorisait leurs vues, et, quand elle cessait de les appuyer, alliés à ses plus implacables ennemis. Après la révolution de 1830, ce trait de l'esprit de Lamennais devient de plus en plus dominant. Son caractère susceptible et son imagination portée à l'emphase lui faisaient prendre au tragique des mesures de police assez simples : le gendarme le plus inoffensif était pour lui un sbire altéré de sang. Quelques maladresses commises par des subalternes le mirent hors de lui et lui tirent envisager le nouveau régime comme une épouvantable tyrannie. Les insurrections républi-
s Voir les fragments de correspondance cités par M. Sainte- Beuve dans l'excellent article qu'il a consacré à Lamennais. (Portraits contemporains, t. Ier.)
caines de 1832 et 1834 achevèrent de lui ôter le sens. La lutte contre les émeutes amena de ces violences auxquelles les meilleurs gouvernements ne peuvent se soustraire. C'est toujours un triste rôle que celui de la répression ; on n'y paraît jamais à son avantage, et il y a quelque chose d'injuste à reprocher à un gouvernement comme des inhumanités les rigueurs auxquelles on l'a forcé. Ce qu'il y a de singulier, c'est que plus un gouvernement est honnête, moins on lui pardonne en ce sens : dat veniam cor vis, vexât censura columbas. Lamennais, qui avait trouvé tout simple que la restauration se défendît contre le parti libéral , ne pouvait pardonner au parti libéral de se défendre contre le parti ultra-révolutionnaire. Descendant la vallée du Rhône au milieu de ces mouvements , il fut l'objet de précautions qui l'exaspérèrent et ne lui laissèrent voir partout que des mares de sang. Là est le vrai moment de sa conversion. Le parti légitimiste presque tout entier obéit au même sentiment, et telle est l'origine du mouvement qui a rattaché à la cause démocratique un certain nombre des membres distingués de ce parti.
Le changement de front par lequel Lamennais passa du catholicisme le plus exagéré à la démocratie la plus ardente n'a donc rien qui doive surprendre. Son imperturbable dialectique l'entraînait vers les thèses tranchées et absolues : le catholicisme ou la démocratie
pouvaient seuls la satisfaire. Le catholicisme lui ayant déclaré toute alliance entre ces deux causes impossible et l'ayant sommé de choisir, il ne demanda plus qu'à la démocratie ce qui fut toujours son premier besoin, une thèse héroïque et grandiose pour laquelle il pût combattre et souffrir. Comme tous les esprits violents, le parti qu'il détestait était celui de la modération. Son besoin de s'indigner, le vif sentiment d'humanité et de justice qui l'animait, les liens qui s'établissent entre ceux qui sont ou se croient victimes d'un même pouvoir, l'entraînaient également vers le parti républicain. Ses rêves de perfection le reportaient sans cesse vers les premiers temps du christianisme comme vers un idéal, et lui faisaient envisager la persécution comme le signe le plus sûr de la vérité ; aussi voulait-il toujours être avec ceux qui souffrent. Enfin un fonds touchant de bonté et de compassion, qu'il avait toujours gardé sous sa robe de prêtre, et qui se révéla chez lui par des retours de vive tendresse, donnait à a* yeux un charme pénétrant à ce qu'il y a de pur et d'élevé dans les sentiments populaires. Le peuple représentant les instincts du cœur humain dans toute leur spontanéité, l'homme de génie a pour lui une naturelle sympathie, et s'en rapproche bien plus que des classes préoccupées de plaisirs vulgaires et d'intérêts sans grandeur.
A la vue des excès où Lamennais se laissa entraîner
en poursuivant ce nouvel idéal, il est impossible de ne pas éprouver de regrets. Le prêtre sombre et fanatique se retrouva dans le démocrate. Son impétueux génie, en changeant d'objet de culte, n'avait fait que changer de haine, et il dépensa pour sa seconde foi la môme passion que pour la première. Jamais homme ne posséda à un si haut degré la faculté d'oublier ce qu'il avait cru, et de se retrouver après une déception neuf et jeune pour une autre croyance. La préoccupation de sa pensée actuelle était telle qu'il perdait de vue celle qui l'avait non moins impérieusement dominé un peu auparavant. En présence de ces brusques changements, des esprits plus solides que délicats ont osé poser cette question : Était-il convaincu ? Oui, certes, et si l'excès était possible quand il s'agit de sincérité, je serais tenté de dire qu'il pécha par trop de conviction , puisqu'il ne sut gouverner aucun des mouvements désordonnés de sa pensée. La foi naissait chez lui comme une obsession qui s'imposait à lui violemment, maîtrisait ses puissances et lui dictait des discours plus forts que lui. Puis, quand de son style de feu il avait donné une forme à l'idée qui le préoccupait, il s'enivrait de sa propre vision. Ainsi sa colère du moment devenait sa foi, sans que jamais un souvenir de son passé ou une réserve en vue de l'avenir intervînt pour modérer son dogmatisme intempérant.
Ce que nous reprochons à Lamennais, qu'on veuille bien le comprendre, ce n'est pas d'avoir changé, mais d'avoir changé d'une manière trop absolue , et , sans rien garder de la foi qu'il abandonnait, d'avoir passé subitement de l'amour à la haine. Quand on lui parlait de ses variations, il avait coutume de répondre : « Je plaindrais l'homme qui n'aurait jamais changé. » 11 avait raison, si par changement il entendait le progrès rationnel d'une intelligence embrassant chaque jour un horizon de plus en plus étendu , tout en conservant le sentiment de ce qu'il y avait de bon et de vrai dans les états qu'elle a quittés; mais les variations de Lamennais ne furent pas de ce genre : le lendemain du jour où il avait abandonné une croyance, il la détestait. En cela, il montra peu de critique, car le premier principe de la critique est qu'une doctrine ne captive ses adhérents que parce qu'elle a de légitime. On se fait injure à soi-même en admettant qu'on a pu croire et aimer ce qui n'avait rien de vrai ni d'aimable. Si, au lieu de sortir du christianisme pour des motifs où la politique et la passion eurent plus de part que la froide raison, il en fût sorti par la voie royale de l'histoire et de la critique, peut-être eût-il gardé sa paix, et se fût-il épargné les choquantes contradictions qui ont semblé aux yeux de plusieurs une tache à sa probité.
Quand je crée selon mon cœur un Lamennais idéal, j'arrive toujours à regretter que, désabusé de la foi à laquelle il voua d'abord toutes les forces de son âme, il n'ait pas en même temps renoncé à la vie active. J'aurais voulu qu'en restant penseur et poète, il eût cessé de s'occuper du monde et de ses révolutions , que, tout en conservant un généreux espoir dans les destinées de l'humanité, il eût pris sa retraite, du siècle qui n'avait point voulu entendre ses propositions de salut ; dégagé alors de tout devoir envers l'espèce humaine, il eût continué ses libres promenades dans le monde de l'esprit, réservant pour l'art seul sa maturité riche d'expérience et de désillusion. Lamennais n'eut point cette abnégation, ou si l'on veut cet égoïsme. Une première expérience ne le dégoûta point de l'action. Il y rentra et alla heurter contre les mêmes écueils. L'homme qui veut exercer une influence sur les autres subit nécessairement celle des autres. Lamennais eut toujours le désir de voir autour de lui un cortège de disciples. Dominé par cette fougue de caractère qui veut le pouvoir pour l'exercer avec violence au nom de quelque chose d'indubitable, et par le besoin qui porte les esprits impérieux à s'emparer de la liberté des autres, il allait de préférence vers les médiocrités. Ainsi, pour maintenir son ascendant, il subissait quelquefois celui des moins dignes ; il ne cessa
jamais, sous une forme ou sous une autre, d'être un homme d'école ou de coterie.
Cette généreuse mais imprudente ardeur, qui ne permit point à Lamennais de goûter un moment la récompense du sage, le montra souvent par des côtés où il ne s'élevait point au-dessus d'un homme ordinaire. Peu d'esprits furent plus dénués de ce qu'il faut pour la pratique des affaires. Ces grands dons du génie, dont Femploi naturel est de consoler et de charmer l'humanité, sont d'assez peu d'usage quand il s'agit de la gouverner. Un homme vulgaire et avisé vaut mieux pour cela, et il serait facile de montrer que les qualités des hommes d'action les plus admirés ne sont au fond qu'un certain genre de médiocrité. Certes, il est pénible pour le penseur de voir le mérite subalterne ou l'intrigue réussir à l'œuvre où il a échoué, en y déployant toutes ses facultés ; mais d'un autre côté nul n'est obligé à des services qui ne sont ni requis ni agréés. Loin d'avoir besoin de nous, le monde ne va jamais mieux que quand nous avons le loisir de penser à notre aise : il se passe de nous ; passons-nous de lui. Lamennais ne put jamais se résigner à cette abdication. « Qu'un homme, dit -il quelque part, posséda un grand savoir, ou que son esprit embrasse un vaste horizon, saisisse beaucoup d'objets et les conçoive et les ordonne avec facilité, ou que, pénétrant au fond
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des choses, il voie ce que d'autres n'y voient pas, ou qu'il cherche les causes dans les effets, les lois dans les phénomènes, raisonne bien et profondément, on dit de lui qu'il est « un homme de théorie, de spéculation, « nullement propre aux affaires. » Prenez-y garde, vous arriverez à définir l'homme d'affaires, l'homme pratique, l'homme d'État, comme on définirait le sot. » C'est vrai; mais sur le terrain des affaires l'homme supérieur que décrit Lamennais ne pourra déployer tous ses avantages, tandis que l'homme ordinaire y jouit de tous ses droits. Si Y Éloge de la folie n'avait valu à Érasme tant de disgrâces, je proposerais aux moralistes un curieux paradoxe à traiter, Y Apologie des sots. On ne comprend pas assez les services que rend dans le monde la médiocrité, les soucis dont elle nous délivre et la reconnaissance que nous lui devons.
En général, les défauts de Lamennais tiennent à cette manière un peu trop absolue de juger les hommes et les choses. Il ne vit pas que la politesse renferme un grand fonds de justice et de philosophie ; il ne comprit pas ce qu'il y a d'ironie dans un certain respect. Son style a toujours les formes lourdes et pleines de la colère, jamais les formes fines et légères de la raillerie ; une certaine grossièreté d'expression trouble parfois la pureté de son goût. Il s'imagine avoir complètement raison, et s'indigne contre ceux qui ne voient pas comme lui
ce qu'il croit évident. Il y a chez lui trop de colère et pas assez de dédain. Les conséquences littéraires de ce défaut sont fort graves : la colère amène la déclamation et le mauvais goût ; le dédain, au contraire, produit presque toujours un style délicat. La colère a besoin d'être partagée ; elle est indiscrète, car elle veut se communiquer. Le dédain est une fine et délicieuse volupté qu'on savoure à soi seul ; il est discret, car il se suffit. A cet égard, je suis toujours tenté d'opposer à Lamennais l'exemple d'un homme qui, comme lui , avait été prêtre et qui avait même professé la théologie : Daunou, dont la foi était peut-être plus éteinte que la sienne, travailla toute sa vie sur des matières ecclésiastiques, sans qu'on puisse trouver dans ses écrits ni une concession à ses anciennes croyances, ni une vivacité contre elles. Qu'on lise son bel article sur saint Bernard dans l'Histoire littéraire de la France ; c'est d'un bout à l'autre une critique du moyen âge et de ses institutions, voilée sous les formes d'un respect apparent. Lamennais ne connut ni cette indulgence de l'homme judicieux, qui sait tout comprendre, ni cette haute placidité de la philosophie, qui, ayant dépassé la sphère des disputes et des contradictions, est arrivée, comme on disait autrefois, à se reposer en Dieu. Le repos lui fut refusé ici-bas : d'impatience en impatience, il arriva jusqu'à la mort,
toujours déçu par la noble inquiétude de son cœur. Par là s'explique la médiocrité relative des ouvrages philosophiques que Lamennais produisit durant sa seconde période. Une fois la poésie de son âme jetée dans les Paroles cVun Croyant et Voix de Prison, il tomba dans une âpre dialectique, où ses grandes qualités n'eurent plus d'emploi et où tous ses défauts se révélèrent. La vérité dans les questions sociales ne résulte point de la logique abstraite, mais de la pénétration, delà flexibilité, de la culture variée de l'esprit. En géométrie, en algèbre, où les principes sont simples et vrais d'une manière absolue, on peut s'abandonner au jeu des formules et les combiner indéfiniment sans s'inquiéter des réalités qu'elles représentent. Dans les sciences morales et politiques, au contraire, où les principes, par leur expression insuffisante et toujours partielle, posent à moitié sur le vrai, à moitié sur le faux, les résultats du raisonnement ne sont légitimes qu'à la condition d'être contrôlés à chaque pas par l'expérience et le bon sens. Autant vaudrait essayer d'atteindre un insecte ailé avec une massue que de prétendre, avec les serres pesantes du syllogisme, trouver le vrai en des matières aussi délicates. La logique ne saisit pas les nuances ; or les vérités de l'ordre moral résident tout entières dans la nuance. Elles s'échappent par les mailles du filet de la scolastique ; elles ne
se laissent pas regarder en face, mais elles se découvrent partiellement, furtivement, tantôt plus, tantôt moins. La pensée en ligne droite de Lamennais convenait peu à cette poursuite pleine de raffinements : ses raisonnements aboutissent souvent à un jeu aride de formules trop simples pour être vraies. Il se ruait sur la vérité avec la lourde impétuosité d'un sanglier : la vérité fugace et légère se détournait, et, faute de souplesse, il la manquait toujours.
Les œuvres posthumes de M. de Lamennais, recueillies avec un soin pieux par l'exécuteur de ses volontés littéraires, M. Forgues \ sont-elles de nature à modifier l'idée que ses autres écrits donnent de son caractère? Nous n'oserions le dire pour l'introduction à la Divine Comédie, travail peu en harmonie avec ses aptitudes ; mais nous recommandons le volume intitulé Mélanges philosophiques et littéraires à ceux qui veulent connaître à fond l'illustre écrivain. A quelques égards, il y eut toujours deux hommes en Lamennais : le penseur, plein d'abandon et sincère avec
1 Pans, 1S5«.
lui-même, qui nous a laissé ses confessions dans les Affaires de Rome, et l'orateur un peu guindé, que les habitudes solennelles de son style entraînent parfois à la déclamation. Ces deux hommes se retrouvent dans les œuvres posthumes. Le rhéteur domine dans lu préface de Dante; l'homme attachant et digne de toute l'attention de la critique se retrouve dans les Mélanges. Il se retrouvera bien plus encore dans la Correspondance, dont la publication prochaine est annoncée l. Cette correspondance sera, nous le croyons, un des documents les plus importants pour l'histoire intellectuelle de la première moitié de notre siècle. Tout ce qui tendra à rendre incomplètes les révélations qu'on est en droit d'attendre sur un homme qui appartient au public doit être hautement regretté.
11 est fâcheux que Lamennais, en traduisant la Divine Comédie, se soit cru obligé de joindre à sa traduction des considérations appartenant à l'histoire littéraire, avec laquelle il n'était point familier, et toute une philosophie de l'histoire qui a le tort grave de dégénérer souvent en lieux communs. Préoccupé d'un certain nombre de motifs d'amplification, qu'il prend pour des généralités, il ne voit pas les nuances infiniment diversifiées de ce qui est, encore moins de ce qui a été. L'histoire devient sous sa plume une sorte de
* Elle a paru depuis. Paris, 1858.
grisaille incolore, formée par le mélange du blanc et du noir. Cette facile théorie qui, pour les besoins de l'esthétique, suppose tous les hommes dignes d'amour ou de haine, il l'applique sans discernement aux événements du passé. "Veut-on savoir, par exemple, comment l'invasion germanique et la féodalité, qui sont le nœud de l'histoire du monde, sont jugées? « Le carac- /ère des barbares ressemblait beaucoup à celui des tribus que nous nommons sauvages.., Les barbares n'apportèrent chez les nations qu'ils envahirent aucun élément civilisateur, aucun principe d'organisation supérieure et durable. A leurs vices natifs, la cruauté, la ruse, la perfidie, la cupidité, vices communs de tous les sauvages, ils joignirent les vices des populations subjuguées, qu'ils plongèrent dans un abîme sans fond de misère, d'ignorance, de grossièreté brutale, de férocité, d'anarchie, dont le régime féodal offre le terme extrême... L'histoire ne présente aucune époque aussi calamiteuse. Ce fut le règne de la force brutale entre les mains de milliers de tyrans absolus chacun dans son domaine, en guerre perpétuelle les uns contre les autres; opprimant, dévastant de concert un peuple livré sans défense à leurs passions fougueuses, que ne contenait aucune loi, que ne tempérait chez la plupart aucun sentiment de justice, aucune idée de devoir réel, car le serf, le manant, le vilain, étaient hors de l'humanité pour
ces chrétiens, comme ils se nommaient. » Cela est vrai sans doute à beaucoup d'égards ; mais que de distinctions seraient nécessaires pour qu'un tel jugement ne puisse être qualifié d'inexact ! Quelle injustice d'apprécier l'action de la race germanique dans le monde par l'incapacité puérile des Mérovingiens ou l'horrible anarchie à laquelle aboutit la féodalité vers le quatorzième siècle, sans tenir compte de cette gravité, de ce sérieux, de cette profondeur de sentiment moral que les Germains portaient avec eux, et qui ramenèrent pour l'humanité un âge héroïque après l'avilissement et la caducité! Si M. de Lamennais, au lieu de s'en tenir à des données superficielles, avait lu seulement les vieilles lois barbares recueillies dans le Corpus juris germanici antiqui, il eût reconnu que, loin de s'être bornée à détruire, la race germanique a plus contribué qu'aucune autre à fonder la liberté, le droit de l'individu contre l'État, et les institutions politiques dont les peuples modernes sont le plus justement fiers.
L'histoire de la théologie chrétienne suggère à M. de Lamennais des idées plus fines et plus vraies. Sans être arrivé à une précision tout à fait scientifique, faute de connaître les détails, il émet sur ce sujet , particulièrement dans son volume de Mélanges , des vues qui témoignent de réflexions fort avancées. J'ignore à quelle époque de sa vie il arriva à de pareils résultats. Il sem-
ble être sorti du catholicisme pour des motifs de froissement personnel bien plus que par la marche fatale de sa pensée : l'étude lui révéla ensuite les raisons scientifiques de l'acte qu'il avait accompli sous le coup de la passion. Dans cette recherche, à laquelle on ne peut reprocher que d'avoir été faite après coup , il porta une rare sûreté de méthode, que ne peuvent bien apprécier les hommes du monde qui n'ont pas fait de théologie. Sur la critique du surnaturel, par exemple, on trouve dans son livre d'excellentes discussions , qui égalent presque les belles analyses de la foi au merveilleux qu'a données M. Littré1. « Il y a des miracles quand on y croit ; ils disparaissent quand on n'y croit plus. » Peut-on mieux dire? Et quelle excellente page que celle-ci 1 « Sur tout ce qui touche l'inspiration des livres hébreux, il faut remarquer que, chez les anciens peuples, toute législation, comme toute poésie , était crue inspirée , et quand cette opinion s'établit , elle laisse dans le langage, dans certaines formules consacrées, des traces profondes qui subsistent encore aujourd'hui. L'homme voyait Dieu partout, le sentait partout, et ce n'était certes pas en cela qu'il se trompait. Par une sorte de vive et sûre intuition, il le découvrait en soi et hors de soi; mais il ignorait ce que la raison,
1 Préface à la deuxième édition de la traduction de la Vie de Jésus, par Strauss.
la philosophie, la science, devaient peu à peu lui révéler, le mode de sa présence et les lois de son action. Pour établir l'inspiration surnaturelle des écrivains bibliques , on oublie donc d'abord qu'en tous lieux les premières histoires, purement traditionnelles, se composaient de récits vrais pour le fond, mais ornés dans le détail de fictions poétiques, que de tout temps le génie oriental , ami du merveilleux , a multipliées sous toutes les formes. Prenant ensuite à la lettre ce merveilleux poétique, ces fictions, y attachant une foi absolue, on a fondé sur elles l'autorité divine du livre où elles sont consignées, en même temps que l'on fondait sur l'autorité du livre la vérité de ces mêmes fictions. Que si en effet on ne consent pas à se renfermer dans ce cercle, plus de preuves possibles, ou en tout cas des preuves uniquement de raison , et qui dès lors n'ont de force que celle de la pure raison naturelle , à qui l'on pose ce problème étrange : trouver dans la nature un motif de croire ce qu'on suppose être au-dessus de la nature. »
Sous le rapport littéraire , les Mélanges posthumes dont nous parlons me paraissent également dignes d'un grand intérêt* On y voit à quel point Lamennais fut toujours préoccupé du soin du style : une phrase bien faite lui plaisait pour elle-même, et il écrivait souvent une pensée uniquement parce que le tour lui en parais-
sait heureux. Les maximes détachées sont un genre fort ingrat. Il y a une choquante prétention dans le fait d'un auteur qui se regarde penser, et qui pousse l'adoration de sa prose jusqu'à n'en pouvoir sacrifier aucun débris. La première condition de l'œuvre achevée est que le lecteur puisse croire qu'elle a été composée d'un seul trait, et qu'elle ne renferme pas une idée qui ne soit éclose spontanément dans l'esprit de l'auteur à propos du sujet : tous les intermédiaires qui ont servi à préparer la rédaction définitive, toutes les retouches, toutes les ratures, doivent être dissimulées. Il serait fâcheux cependant que Lamennais ne nous eût pas livré ces curieuses confidences d'écrivain. Si l'on est blessé de voir le puissant orateur serrant dans son tiroir les antithèses et les traits brillants au fur et à mesure qu'ils lui viennent, il y a dans le soin du beau langage une garantie de sérieux fort précieuse aux yeux de la critique. Bien écrire suppose une discipline austère , une habitude de châtier sa pensée et d'en sacrifier les excès, qui sont inconciliables avec l'infériorité ou le désordre de l'esprit. C'est par là que Lamennais se distingue essentiellement des chefs de secte , qui en général écrivent très-mal. Ne voyant pas beaucoup de choses à la fois, il lui était loisible de donnera son style cette limpidité qu'une pensée plus complexe n'atteint qu'avec peine. 11 en était fier et jugeait fort sévèrement les fa-
çons de se mettre à l'aise avec la langue que la paresse a mises à la mode : « On ne sait presque plus le français, on ne l'écrit plus, on ne le parle plus. Si la décadence continue, cette belle langue deviendra une espèce de jargon à peine intelligible. Les journaux et la tribune ont surtout contribué à la corrompre , ainsi que certaines coteries de petits auteurs en prose et en vers, qui, avec une plénitude sans exemple de confiance en eux-mêmes et d'orgueil , sont venus secouer leurs sottises et leurs ignorances sur ce magnifique idiome... »
Je n'achève point la phrase : comme cela a lieu trop souvent chez Lamennais, elle se termine par une grossière injure. C'est la seule tache qu'il ait soufferte en son beau style ; la finesse d'esprit qui fait juger des choses non par des nuances tranchées, mais par mille tempéraments, lui manqua. A cela se rapporte un trait singulier , qui revient avec une persistance bizarre , à chaque page de ses pensées , je veux dire son antipathie pour les femmes. Lamennais est pour elles d'une sévérité révoltante : il déclare n'en avoir pas rencontré une qui fût capable de suivre un raisonnement pendant un demi-quart d'heure; il croit les expliquer suffisamment par la vanité et la légèreté. Sa manière scolastique de prendre les choses ne lui laissa point apercevoir comment les femmes , par des voies à elles connues , arrivent à tout comprendre, non selon les principes de
l'école, mais selon un tact fin et sûr. On a reproché à M. Cousin d'avoir, en s'occupant d'elles, oublié la philosophie : je pense, pour ma part, que M. Cousin n'en a jamais fait de meilleure. J'ai toujours remarqué qu'une certaine philosophie raffinée est mieux comprise par les femmes que par les hommes , et si j'avais à choisir un auditoire pour exposer ce que je regarde comme le résultat le plus élevé de la science et de la réflexion, je l'aimerais mieux composé de femmes que d'hommes élevés selon la méthode de Rollin ou de Port- Royal. L'orgueil du prêtre , dont Lamennais ne se départit jamais , l'aveugla sur tout cela : il avait vu la femme trop humble et trop docile devant lui pour qu'il pût la placer bien haut. Si l'on publie jamais sa correspondance de directeur des consciences , on aura sans doute l'explication de cet injuste dédain.
Un vif sentiment de poésie, un retour tendre et doux vers les régions sereines, dont son âme portait partout le regret, revenait parfois tempérer ses âpres rigueurs. Cette note suave, comme d'une harpe éolienne au milieu de l'orage, est le trait caractéristique de Lamennais. Entre toutes les natures poétiques de ce temps, la sienne resta la plus sincère. Il ne tomba jamais dans cette dérision de soi-même où la vanité et l'adulation d'un public frivole ont amené tant d'âmes d'abord favorisées. 11 sut éviter ce ton détestable qui porte les hommes ar-
rivés à la renommée à ne plus se prendre au sérieux, à se calomnier eux-mêmes et à rabaisser leur génie aux conditions d'un métier. Il pensa et sentit toujours pour son propre compte ; il fut vrai et se respecta jusqu'au bout. « Mon âme, pourquoi es-tu triste? est-ce que le soleil n'est pas beau? est-ce que sa lumière n'est pas douce, à présent que l'on voit et les feuilles et les fleurs, avec leurs mille nuances, éclore sous ses rayons, et la nature entière se ranimer d'une vie nouvelle? Tout ce qui respire a une voix pour bénir celui qui prodigue à tous ses largesses. Le petit oiseau chante ses louanges dans le buisson, l'insecte les bourdonne dans l'herbe. Mon âme, pourquoi es-tu triste, lorsqu'il n'est pas une seule créature qui ne se dilate dans la joie, dans la voluptéd'être, qui ne se plonge etnese perde dans l'amour?
«Le soleil est beau, sa lumière est douce ; le petit oiseau, l'insecte, la plante, la nature entière a retrouvé la vie, et s'en imprègne, et s'en abreuve : et je soupire, parce que cette vie n'est pas venue jusqu'à moi, parce que le soleil ne s'est pas levé sur la région des âmes, qu'elle est demeurée obscure et froide. Lorsque des flots de lumière et des torrents de feu inondent un autre monde, le mien reste noir et glacé. L'hiver l'enveloppe de ses frimas, comme d'un suaire éternel. Laissez pleurer ceux qui n'ont point de printemps. »
Le printemps qui lui manqua fut celui delà vie sim-
pie et de l'amour. Il concevait, par la purefè de son cœur, un idéal de tendresse et de bonté, tandis que la prodigieuse force de ses facultés spéculatives le portait vers les sommets les plus ardus de la réflexion. Les hommes habitués à vivre de la vie rationnelle éprouvent ainsi une sorte d'embarras mêlé de charme en présence de ce qui est humble et doux : l'aisance naïve des êtres simples les déconcerte. Dans le désert de cette vie solitaire que crée l'élévation de la pensée, ils mendieraient comme une faveur les caresses d'un eniant. Une femme portant sur son sein un nouveau-né et s'y absorbant, la plus simple créature adorant Dieu par la joie et l'innocence leur parait digne d'envie. Voilà ce que Lamennais cherchait dans ses rêves ; voilà la torture qui, en comprimant son cœur, en a tiré ces éloquents soupirs vers un idéal inconnu. Celui que Dieu a touché est toujours un être à part ; il est , quoi qu'il fasse, déplacé parmi les hommes ; on le reconnaît à un signe. Il n'a point de compagnon parmi ceux de son âge; pour lui, les jeunes tilles n'ont point de sourire. Lamennais était trop profondément prêtre pour jamais en perdre le caractère : il sortit d'ailleurs trop vieux du sacerdoce pour recommencer une vie complète. Il conserva l'austère tension de son premier état, et les vagues aspirations d'un cœur tendre jointes à un spiritualisme hautain. Sa riche et droite nature eût voulu
toucher à la fois les deux pôles de la vie ; mais un invincible attrait, en le portant vers l'abstraction, creusait entre lui et la naïveté un abime infini. C'est ce vide énorme qui fut son supplice, mais aussi qui fut sa noblesse. Peut-être, si sa destinée n'eût point exclu aussi absolument les conditions de la vie heureuse, nous apparaîtrait-il moins élevé et moins pur.
Sa mort fut de même couleur que sa vie , grande, altière, un peu surexcitée. Il se coucha dans son obstination, devenue raisonnée, et mourut dans sa colère. La fermeté contre des obsessions indiscrètes ne lui suffit pas ; il lui fallut la dureté.Une sépulture simple ne le contenta pas; il lui fallut la fosse commune. Ici comme toujours, il dépassa l'effet pour l'avoir trop voulu. Ses funérailles offrirent un aspect étrange : le jour était triste et brumeux ; un petit nombre d'amis put le suivre entre deux haies de soldats. Tout se fit en silence et sans aucune prière. Au moment où la terre fut jetée , le fossoyeur, croyant tenir un mort vulgaire, demanda : « Il n'y a pas de croix? — Non, » fut-il répondu. Aucun signe ne marquera donc pour l'avenir la tombe du vieux prêtre. Oh ! pourquoi un de ces rayons de grâce qui si souvent l'avaient touché ne vint-il pas à sa dernière heure, je ne dis pas le fléchir, mais le rendre sur quelque point légèrement inconséquent !
Retrouva-t-il la paix à ce moment suprême, et la
vérité qu'il avait tant poursuivie se découvrit -elle à lui? Il paraît que non. Il se plaignit, dit-on, que le problème auquel il avait réfléchi toute sa vie ne lui fût pas resté moins obscur. Qu'importe? Le doute est un hommage que Ton rend à la vérité. Après tout, s'il pécha contre elle, ce fut pour l'avoir trop aimée. Il voulut la posséder absolue. La vérité est comme les femmes capricieuses, que l'on perd, dit-on, pour les trop aimer. Un certain air d'indifférence réussit mieux avec elle. On la poursuit, elle fuit ; on s'arrête, fatigué, découragé : elle vient à vous ; mais pour cela il faut un degré de froideur dont les belles âmes sont rarement capables. Elles se jettent sur le nuage où elles croient que Dieu demeure, et, quand elles en ont reconnu le vide, elles éclatent en reproches, parfois en blasphèmes contre l'ombre qui les a trompées : blasphèmes excusables sans doute, puisqu'ils partent de l'amour qu'on a pour la vérité, et qu'ils ne sont qu'une autre manière de l'adorer !
Oublié trop vite des partis, qui ne songent point à relever leurs morts, objet d'horreur pour les âmes pieuses qui ne pardonnent pas aux grands cœurs de préférer la vérité à eux-mêmes, Lamennais s'est vu abandonné, sans sépulture, à la place où le sort l'a frappé ; sa cendre n'a recueilli que le silence ou la malédiction. Nous avons voulu donner l'hospitalité à
son âme errante, et prononcer sur elle quelques paroles d'une sympathique impartialité. La médiocrité satisfaite trouve commode d'insulter l'homme de génie qui ne jouit pas comme elle du privilège d'être infaillible et impeccable. Que ceux qui le condamnent s'interrogent et se demandent s'ils seraient, à son exemple, prêts à donner leur vie pour l'intégrité de leur pensée. Il connaît maintenant le mot de cette énigme qu'il a si courageusement essayé de résoudre. Qui sait si une belle déception n'a pas trompé son attente désespérée, et si ses erreurs, fruit d'une soif ardente de la vérité, ne seront pas des titres pour la posséder? Nous croyons qu'il fut saint, s'il arriva à l'apaisement de ses colères et à la parfaite purification de son cœur ; que ceux du moins qui voudraient lui faire acheter sa gloire au prix de l'enfer le placent, comme Dante l'eût fait, dans le cercle de ces nobles réprouvés dignes de faire envie aux élus