LE PARTI GUELFE DANS L'ITALIE CONTEMPORAINE
Dans les premiers mois de 1848, un moine du Mont-Cassin, en dédiant à Pie IX l'histoire des premiers efforts de la nationalité italienne pour revendiquer son indépendance, lui adressait ces Daroles :
« J'ai tiré du volume des histoires italiennes ce peu de pages qui contiennent le récit de la ligue lombarde au douzième siècle. Je les dépose à vos pieds comme chose sainte. Recueillez-les, lisez-les et répondez à l'Italie, qui vous demande la parole du salut dans le combat qu'elle soutient sous les yeux de Dieu. Vous
êtes le maître de la vérité pour tout le monde : c'est à vous qu'il appartient de séparer l'esprit qui vivifie de la lettre qui tue dans l'Évangile du Christ. Vous êtes le maître de la sagesse civile pour l'Italie : c'est à vous qu'il appartient de dégager des événements humains l'idée qu'y a celée l'intelligence de Dieu. L'histoire aussi est un Évangile, Saint-Père, parce que le Verbe du Seigneur ne rayonne pas seulement dans l'infini de la pensée divine, mais pénètre et féconde les entrailles de l'humanité qui souffre et espère. Et la fleur de cet humain Évangile, c'est l'histoire de notre Italie ; car aucun peuple n'a pu confier à ses annales un martyre plus prolongé et plus fort que le nôtre ; aucun peuple n'a pu montrer à la postérité un Golgotha plus semblable à celui du Nazaréen.
« Avec ce volume entre les mains, apparaissez, Saint-Père, sur la mystique roche de l'Église, contemplez l'avenir, interrogez le passé, et demandez au battement de nos cœurs si nous sommes fils de ces Lombards, qui, ayant associé le pontife romain à la liberté de la patrie, surent le défendre de leur sang immaculé.
« Rendez-nous, Saint-Père, l'étendard qu'Alexandre III, au jour de son triomphe, suspendit au tombeau de saint Pierre. L'heure a sonné ; l'humanité vous attend... Accourez pour bénir le solennel mariage de la charité et du droit avec le pouvoir des ciels. Que le bruit des événements humains, que les colères des princes ne vous troublent pas ; la parole de Dieu, quand elle crée ou rachète, est toujours précédée de la voix terrible des tempêtes. Mais votre trône restera ferme sur le fondement des cœurs affranchis dans la liberté du Christ ; s'il s'appuyait sur la tête des hommes, il tomberait. Osez dans le Seigneur. Le péché même des multitudes est souvent dans les desseins de Dieu le germe du bien. Le jour où vos fils se laisseraient aller aune folle idolâtrie, vous, descendant de la hauteur du Vatican, vous briseriez les tables de pierre de la loi ; et alors la parole de Dieu, esprit pur, habiterait dans le temple de la raison humaine; vous prolongeriez votre regard
dans l'immensité du temps et de l'espace sans trouver une limite au bercail dont vous seriez le pasteur. Allez au-devant du jour du Seigneur. Dans l'essence de l'individualité italienne, Dieu a mis l'idée du pontificat romain. Voulez-vous nous priver d'un si grand ministère? Voulez -vous en honorer un autre peuple? Faites-le : mais songez que vous devrez auparavant réveiller les apôtres du repos de leurs sépulcres, et arracher le siège pontifica qui a jeté ses racines dans notre sol par une série de deux cent cinquante-neuf pontifes. Non ; l'homme ne saurait séparer ce que Dieu a réuni, et, le jour où cela arriverait, Dieu suspendrait les Alpes aux confins de la terre, et le monde entier serait Italie.
« Bénissez, Saint-Père, ce volume; bénissez la mémoire des aïeux, les espérances du présent, la gloire de l'avenir. Bénissez celui qui l'a écrit, et par la voie de la prière vous verrez comment, dans une âme étrangère aux consolations de la terre, l'amour de la patrie se transforme en l'amour sacré de Dieu1. »
Le nom de Dom Luigi Tosti, auteur de ces lignes, est peu connu parmi nous. Les réputations littéraires sont en Italie toutes locales, et nous aurions en France quelque peine à comprendre tant d'existences dévouées au culte du beau et du vrai, dont la sphère d'action se borne à quelques disciples ou à un cercle restreint. Il m'a été donné d'apprécier, en connaissant Tosti, ce que la robe d'un moine italien peut couvrir encore d'enthousiasme et de sentiments élevés. Je voudrais faire coin prendre par cet illustre exemple comment les
* Storia délia Lega Lombarda (Monte Cassino, 1848).
mêmes tendances peuvent, suivant les lieux, revêtir les formes les plus opposées, et quelle est la riche synonymie de la langue que parlent les belles âmes. 11 faudrait renoncer à s'appeler philosophe, si, pour conserver ce nom, il était défendu de sympathiser avec la noblesse du cœur partout où l'on croit la trouver.
L'état moral du clergé italien, son rôle dans le mouvement intellectuel et politique du pays, sont peut-être le trait des affaires italiennes qu'il est le plus difficile de saisir à distance. Ce ne sont guère les exemples du clergé français qui peuvent nous faire comprendre la possibilité d'un libéralisme sincère dans les rangs de l'Église officielle ; la liberté, pour le parti qu'on appelle chez nous ultramontain, n'est en général que le droit de régner seul. Mais hûtons-nous de le dire : il n'y aura bientôt d'ultramontains qu'en deçà des Alpes; l'inconséquence est heureusement un élément essentiel dans les choses humaines ; il serait injuste et cruel de refuser de croire aux aspirations généreuses d'hommes qui, pour penser librement, sont obligés de mentira l'habit qu'ils portent, aux lieux qu'ils habitent, et de soulever de dessus leur poitrine dix siècles d'oppression.
J'ai parcouru toutes les parties de l'Italie en 1849 et 4850, et je dois dire que c'est dans des prêtres et des moines que j'ai trouvé le plus caractérisées les ten-
dances à la réforme religieuse et à l'indépendance politique qui travaillent ce pays. Le royaume de Naples est sans contredit la partie la plus triste de l'Italie : il y a là assez de dégradation morale et d'instincts religieux pervertis pour fournir de longues espérances à ceux qui persistent à vouloir fonder l'édifice de l'humanité sur la dégradation de la nature humaine. Or c'est précisément à côté de la religion abjecte du lazzarone qu'est apparue l'expression la plus pure du sentiment religieux, tel que peut le concevoir l'Italie. La vieille abbaye du Mont-Cassin est devenue, <iu milieu de la barbarie officielle d'un pays où tout ce qui pense est suspect, le centre d'un mouvement intellectuel plein d'originalité. Il est une certaine élévation d'âme qui ne s'obtient que par l'habitude du mépris. Naples a toujours été le pays des penseurs, parce qu'elle a toujours été le pays de la vile populace et des rois selon son cœur ; on y devient philosophe par l'indignation, de même qu'on ne comprend nulle part mieux qu'à Misène ou à Baïa l'hymne d'Hippolyte à la pudeur.
Pour caractériser d'un mot les tendances religieuses et politiques de l'école du Mont-Cassin, dont Tosti est le plus éloquent interprète, je ne trouve pas de dénomination plus juste que celle de parti guelfe. Il est dans l'histoire certains groupes d'idées qui, sans avoir en apparence de lien bien nécessaire, descendent
de compagnie le cours des siècles et se retrouvent, à travers les révolutions intellectuelles et politiques d'un peuple, comme les lois constitutives de son individualité ; semblables à ces premières impressions de l'enfance, qui restent, malgré les progrès de la raison réfléchie et les influences du dehors, les formes nécessaires de notre pensée. Nous sommes loin assurément de Frédéric et d'Innocent, et pourtant les tendances diverses qui séparèrent au treizième siècle l'Italie en deux camps se sont toujours retrouvées depuis groupées de la même manière : d'un côté, le peuple, le pape et les moines; de l'autre, le libéralisme profane, l'esprit laïque , représenté par une aristocratie d'hommes riches et éclairés, les influences étrangères sans cesse invoquées pour combattre la lèpre intérieure et fonder l'unité de la patrie. Quelque intervertie, en effet, qu'ait été l'acception des mots Guelfe et Gibelin, aux diverses époques de l'histoire des factions italiennes, on ne peut nier que le parti guelfe ne représente en général les tendances municipales et démocratiques, en opposition avec les idées d'une politique à plus larges horizons, qui trouvaient leur appui dans la faction gibeline. L'alliance souvent fortuite, quelquefois sincère, de la papauté avec les Guelfes offrait un thème trop avantageux pour n'être pas saisi avec empressement par des hommes jaloux de rassu-
rcr leurs propres consciences, et ravis d'être patriotes, je dirai presque révolutionnaires, sous prétexte de n'être qu'ultra catholiques.
Tosti débuta dans les travaux littéraires par l'histoire de son abbaye1. Ce livre, précieux pour la richesse des matériaux inédits qu'il renferme, n'est qu'une longue apologie du monachisme ; apologie habile, en ce qu'elle prend le monachisme à sa belle époque, durant la première moitié du moyen âge, et dans sa plus belle forme, la forme bénédictine, avant l'apparition des ordres mendiants. Tosti entreprit ensuite une tâche autrement difficile, en essayant la réhabilitation de la papauté dans la personne de Boniface VIII2. L'histoire avait accepté comme irrévocable la sentence de Philippe le Bel, qui, après avoir renversé de sa chaire papale le pontife intraitable, avait écrit sur son tombeau : hérétique et simoniaque, et avait fait sceller sa royale décision de l'anneau même de saint Pierre 5. L'école néo-catholique triompha en voyant so-
1 Storia délia Badia del Monte Cassino (Napoli, 18M).
2 Sloria di Bonifazio VIII e de' suoi tempi. (Monte Cassino, 1 846.) 5 Le registre authentique des lettres de Boniface VIII se voit
encore aux archives du Vatican, gratté dans tous les passages offensants pour le roi de France, Le notaire apostolique déclare avoir procédé à ces suppressions par Tordre de Clément V, successeur de Boniface, De expresso mandato Rev. Cardinalinm.... ex parte SS. Patris Clementis Vt gui hoc eis pluries mandaverat.
lennellement élevé au rang des grands hommes qui ont bien mérité de l'humanité et de l'Italie le pape damné par Dante, persiflé par frà Jacopone. Comprenait-on bien Tosti ? Tosti possédait-il dès lors parfaitement sa propre pensée? Déjà, il est vrai, l'Église semblait par moment ne signifier à ses yeux que la souveraineté de l'esprit sur la force ; derrière la papauté et les Guelfes se cachait déjà pour lui le principe italien et la démocratie. Toutefois l'intention politique s'enveloppait encore des formes orthodoxes de l'apologiste ; il n'était pas bien clair laquelle des deux pensées servait de prétexte à l'autre, et de cet équilibre indécis pouvait sortir également un Montalembert ou un Lamennais l.
C'est dans l'Histoire de la Ligue lombarde, composée pendant les mois qui précédèrent l'explosion de 1848, que se dévoile tout entier le système qui devait bientôt entraîner une partie de l'Italie aux cris de : Vive Pie IX! et donner à ce mouvement un si étrange caractère d'entraînement et de faiblesse, de niaiserie et de sincérité. Disons tout d'abord que l'absence d'arrièrepensée dans les hommes que nous essayons de caractériser ( les politiques sont évidemment ailleurs) doit exclure tout soupçon sur la parfaite innocence de leurs convictions et la naïveté de leur enthousiasme. La
4 Cet article fut écrit en 1851.
lutte des principes modernes et des anciennes croyances n'a pas chez l'Italien la netteté et la décision que l'esprit français a coutume d'y porter. Que se passe-t-il d'ordinaire chez nous dans la conscience des hommes qui, à une certaine époque de leur carrière intelectuelle, ont cru pouvoir concilier le catholicisme avec les tendances modernes ? De deux choses l'une : ou le catholicisme l'emporte chez eux sur l'esprit moderne, et alors, reniant cet esprit, ils redeviennent catholiques à l'ancienne manière ; ou l'esprit moderne l'emporte, et alors ils ne sont plus catholiques, au moins dans le sens d'une rigoureuse orthodoxie. Les choses ne se passent pas ainsi en Italie. L'Italien est naturellement catholique ; mais l'Italien aime sa patrie, il veut la liberté et la démocratie : bon gré, mal gré, il faut que le catholicisme se plie à ses exigences, serve son patriotisme. Quant à voir les contradictions de ce système, les impossibilités dont il fourmille, la discordance des éléments qui y sont accouplés, il a rarement assez de sérieux et de profondeur d'esprit pour cela.
Si la question de la régénération de l'Italie n'était qu'une simple question de nationalité, il faudrait accepter sans réserve le concours d'un parti appuyé sur les traditions du passé, et dont le trait caractéristique est l'horreur pour les institutions étrangères. Mais le problème est loin d'être aussi simple. Il ne s'agit pas
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pour l'Italie de reconquérir une précaire indépendance, qu'elle perdrait infailliblement le lendemain de sa victoire, faute de discipline et d'éducation politique ; il s'agit pour elle de s'organiser suivant les principes de l'esprit moderne : le jour où elle sera capable de garder la liberté, elle l'aura. Or, pour cette œuvre plus difficile et plus profonde, l'influence du parti guelfe peut-elle être efficace et salutaire? 11 est permis d'en douter. Représentants de ce patriotisme étroit et exclusif qui a toujours été celui de l'Italie, les Guelfes diront bien comme Jules II : Fuoriibarbari! mais avouer qu'on a beaucoup à apprendre de ces barbares, leur demander des leçons et une tutelle, ce serait trop de condescendance de la part de ceux qui rêvent encore la domination universelle et la primauté de l'Italie sur le monde entier. Si le patriotisme est aux nations ce que la vanité est aux individus, c'est-à-dire le parfait contentement de soi-même, excluant le désir d'emprunter au dehors et de se compléter par autrui, c'est dans le clergé italien qu'il faut chercher les types du plus parfait patriotisme. Les prétentions les plus immodérées du germanisme n'ont jamais approché de cet italianisme intraitable ; à tel point que par moments la pitié que doit inspirer une nation noble et malheureuse disparaît presque devant le plaisir de voir humilié le plus indomptable orgueil qui fut jamais.
On se ferait une grave illusion sur l'état de l'Italie, si l'on croyait que les problèmes qui s'y agitent sont ceux de l'esprit moderne, si l'on croyait, par exemple, que la situation des partis y est à peu près ce qu'elle était en France à l'époque de la Révolution. J'appelle esprit moderne en religion et en politique la grande résultante du mouvement intellectuel et social, qui, latent et obscur durant les premiers siècles du moyen âge, s'est développé depuis le douzième siècle d'une manière continue, et a trouvé sa formule définitive en 1789. Ce qui fut proclamé cette année-là, ce fut l'avènement de l'humanité à la conscience, ce fut l'acte de majorité de l'esprit humain prenant possession de sa souveraineté, ce fut l'avènement de la raison au pouvoir organisateur et réformateur que le hasard, la passion ou les causes inconnues classées obscurément sous le nom de Providence s'étaient arrogé jusque-là. Souveraineté de la raison, organisation rationnelle de la société par la réflexion, voilà tout l'esprit moderne1.
* Je crois devoir rappeler ici les explications qui ont été données dans la préface du présent volume. J'ai reconnu depuis que la Révolution française ne marque pas une ère aussi importante ni surtout aussi bienfaisante en ses résultats que je le croyais à Tépoque où fut écrit cet article. Mais ce que je dis ici de l'esprit moderne conserve, selon moi, sa vérité.
Or, en étudiant le développement de l'Italie, on reconnaît que cette marche vers la conscience, c'est-àdire vers la souveraineté de la raison, n'a nullement été la sienne. Si Ton veut appeler protestantisme, philosophie, révolution, les trois phases du développement moderne, il faut dire que l'Italie est restée également étrangère à ces trois manifestations. Le protestantisme n'y a gagné que des partisans isolés ; l'Italie est restée catholique. Voltaire a passé, et l'Italie est restée religieuse à l'ancienne manière. La Révolution a créé dans le monde l'idéal indéfiniment perfectible d'une société rationnelle, et l'Italie est restée un pays mal organisé, où le droit n'existe que sous forme de privilège et le bien que sous forme d'abus.
Et ne dites pas qu'une compression extérieure a étouffé la liberté de ce peuple et l'a empêché de suivre les voies de son développement naturel. Cette compression existait hors de l'Italie, et n'a point empêché le destin de s'accomplir. Croyez-vous, par exemple, que si l'Italie eût été réellement faite pour être protestante, elle n'eût pas su le devenir? Ce n'est pas le fanatisme de Léon X ou de Bembo, son secrétaire apostolique, qui l'en eût empêchée. Qui a opposé une barrière infranchissable aux progrès de la Réforme, acceptée avec enthousiasme, devancée même par tous les esprits éclairés et sincèrement religieux que comptait
alors l'Italie? Qui a coupé court à ce libertinage d'esprit, qui, à la fin du quinzième et au commencement du seizième siècle, n'allait à rien moins qu'à effacer la dernière trace du christianisme en ce pays? Le peuple. Il est si peu juste d'envisager la religion de l'Italie comme imposée, que le peuple s'y montre presque toujours plus superstitieux que ses prêtres, et que le rôle de ceux-ci se borne souvent à interdire les pratiques trop grossières ou immorales. L'Italie savante et lettrée, l'Italie des cours et des universités, était païenne ; le peuple était dévot. Ouvrez les écrits de tous les libres penseurs de l'Italie, Machiavel, Pomponat, Césalpin, Cardan, Vanini; vous y trouverez à chaque page l'humanité divisée en deux parts : d'un côté le peuple qui croit aux saints et aux miracles, qui se laisse mener par les prêtres; de l'autre, les hommes distingués, traitant avec mépris la foule crédule. Depuis le douzième siècle jusqu'à nos jours, il serait facile de suivre dans toute l'histoire de l'Italie la trace d'un parti libéral, composé d'une minorité impopulaire d'esprits cultivés, hardis, souvent exaspérés et faussés par la contrainte, toujours vaincus par une majorité livrée sans critique à ses instincts irréfléchis. De là ce mépris de la foule, ce sentiment combiné de révolte et d'impuissance, ce quelque chose de ferme, d'âpre, de sloïque, qui est le trait distinctif des fortes âmes italiennes. Anciens dé-
payses, patriciens nés trop tard, ils semblent encore garder rancune au culte qui a détrôné Jupiter Capitolin et revêtu de tableaux d'indulgences le noble portique du Panthéon d' Agrippa.
Il n'est donc pas exact d'envisager le concile de Trente, Charles Borromée, Pie V et les Jésuites comme ayant serré autour de ce peuple les bandelettes funèbres. Non-seulement l'Italie se laissa faire ; mais elle accepta sa chaîne de si bon cœur, qu'il serait plus juste de dire qu'elle se la donna, La grande réaction dévote et catholique, qui, dans la seconde moitié du seizième siècle, vint arrêter le développement de l'Italie, fut bien réellement une œuvre italienne. Quand on étudie de près cette curieuse réaction, on trouve que le peuple et les laïques y eurent encore plus de part que le clergé, on sent que l'Italie, fatiguée de son rationalisme, s'affaissait déjà sur elle-même, et on se persuade que si elle n'est pas devenue moderne en politique et en religion, comme elle l'a été de si bonne heure dans l'art et la littérature, c'est qu'elle n'était pas organisée pour le devenir.
Et défait, par toute son histoire, l'Italie s'est mise en dehors du courant des événements qui ont contribué à fonder l'esprit moderne. Tandis que, chez tous les peuples occidentaux, la vie provient de deux sources, et résulte de la combinaison de l'élément ro-
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main et de l'élément germanique, l'Italie est restée simple et antique. L'élément germanique y a été promptement éliminé par la force des municipalités restées latines. La vie antique, la vie de la cité, avec son forum, ses cirques, ses spectacles, ses orateurs, ses grammairiens, s'y est continuée presque indéfiniment pendant le moyen âge. L'histoire des républiques italiennes formées au douzième siècle représente trait pour trait la vie des petites républiques de la Grèce ; les principautés du quatorzième et du quinzième siècle sont des tyrannies à l'antique; un citoyen plus puissant que tous les autres devient le personnage principal de sa ville, sans aucune prétention de droit divin, ni idée bien arrêtée d'hérédité. Dans Fart, dans la poésie, je dirai même dans l'écriture, rien de germanique encore. D'un bout à l'autre de l'Italie, il n'y a pas un monument vraiment indigène que l'on puisse appeler gothique. L'art italien, comme l'art antique, parfait dans ses étroites limites, manque absolument de ce sentiment de l'infini qui est le fond de la donnée barbare, et qui devait déplacer pour des siècles l'idéal de la beauté.
Mais c'est surtout par son antipathie contre toute centralisation que l'Italie resta fidèle à l'esprit municipal de l'antiquité. La maison de Hohenstaufen était seule capable de fonder en Italie le principe moderne
de l'unité nationale. L'Italie l'a minée. La papauté Jui oppose, d'une part, la ligue des républiques italiennes, de l'autre, la chevalerie barbare représentée par la maison d'Anjou, et ainsi frappe du même coup et l'Italie, qui s'enfonce plus que jamais dans ses luttes intestines , et l'Allemagne , dont cette illustre maison pouvait seule devenir le centre et le point générateur.
Cette haine contre l'Empire, qui est le fond de la politique guelfe, Tosti l'applique avec une rigueur implacable et vraiment monacale à tout le système de l'histoire d'Italie. L'unité s'identifiant pour lui avec le despotisme, il ne pardonne ni à l'ancienne Rome d'avoir voulu emprisonner l'univers dans l'Empire, ni à la dynastie carlovingienne d'avoir cherché à réaliser en un pouvoir matériel l'unité de la chrétienté. La création du Saint-Empire fut, à ses yeux, une faute immense de la papauté.
« Funeste couronnement ! A Charles Auguste, couronné de Dieu, vie et victoire! s'écrie le pontife, et avec ces mots commence Thistoire des infortunes italiennes. D'une main, il pose une couronne d'or sur la tête de cet étranger; de l'autre, une couronne d'épines sur la tête de la pauvre Italie. Plutôt les barbares qu'un empereur : les uns n'étaient qu'une tempête qui passait et ne tuait pas le germe ; l'autre rongeait sourdement la moelle de la vertu italienne, et consumait la patrie dans le principe même de sa vie. »
La féodalité lombarde, continue Tosti, valait mieux, car elle était multiple : elle rapprochait le pouvoir de la nation ; le peuple pouvait plus facilement respirer par les pores de ces masses disjointes. Tout ce qui a contribué a désunir, à multiplier les maîtres, à affaiblir le lien impérial, a servi la cause de l'Italie, en faisant tomber le pouvoir des mains des empereurs entre celles des ducs et des comtes, des mains des ducs et des comtes entre celles des vavasseurs, et des mains des vavasseurs entre celles du peuple. Cet individualisme excessif, qui a rendu impossible jusqu'ici en Italie toute fédération durable, et n'a permis que des ligues d'un moment, voilà ce qui, aux yeux des écrivains néo-guelfes, constitue la gloire et le titre de noblesse de l'Italie. Les peuples étrangers, disent-ils, fiers de leur unité artificielle imposée par la volonté extérieure d'un homme, s'apitoient sur l'impuissance de l'Italie pour arriver à l'unité. Hypocrite et orgueilleuse pitié ! Ils se tiennent pour bien heureux de la force qui les attache à un trône. L'Italie, du premier coup, a réalisé le chefd'œuvre de la civilisation parfaite, le gouvernement civil, la République. Florence, Milan, Venise, cent autres villes, étaient des républiques, quand l'Angleterre, l'Espagne, la France, l'Allemagne, étaient des monarchies. Les Italiens, encore animés de l'esprit romain, s'élevaient à la grande idée d'un gouvernement
commun, tandis que tous les autres peuples expiraient sous la massue de l'esprit germanique. Paris, Londres, ne furent que des villes; mais chacune de nos cités fut un Etat, parce que dans l'enceinte de leurs murs vivait un esprit, une âme, et non la matière d'un principat. Cette chose sainte qu'on appelle patrie, l'Italie seule l'a connue, pendant que le reste de l'Europe appartenait à des maîtres, et trouvait dans leur volonté sa règle et sa loi. Quelle nation du moyen âge a eu le Caroccio, ce symbole de la patrie italienne? L'Italien qui va au combat n'est pas un soldat mercenaire, qui verse son sang par métier : c'est un citoyen qui veut que la patrie le suive. Là est centralisé tout ce qui fait la vie de la cité : le mât où flotte l'étendard, la croix que l'on porte dans les supplications publiques, la cloche qui convoque les citoyens, les trompettes qui sonnent la charge. Tous les jours on y célèbre les mystères ; là se tiennent les conseils militaires, là se rend la justice comme en plein forum ; le blessé vient y mourir et y trouve ses prêtres qui l'absolvent. C'est la patrie en campagne; l'effort suprême est de la défendre, et tout est perdu, quand ce palladium roulant est tombé entre les mains de l'ennemi.
Voilà pourquoi, dit encore Tosti, aucun peuple n'a aimé et n'a haï comme l'Italie. Ses crimes mêmes sont des exagérations de son patriotisme. Le supplice d'Ugolin
de la Gherardesca nous remplit d'horreur. Mais on disait quil avait voulu livrer le château. Quelle sainte idée de la patrie que celle qui, pour expier un soupçou de félonie, n'exige rien moins que la mort la pJus cruelle ! Dans le reste de l'Europe, où il ne s'agissait que de fidélité à un homme, l'opinion publique ne pouvait avoir de telles indignations contre le traître. Le connétable de Bourbon, en combattant contre la France, ne faisait que se venger d'une cabale, et restait aux yeux du monde un loyal chevalier.
Voilà pourquoi aussi l'Italie n'a pas eu de chevalerie. La chevalerie, fruit, selon Tosti, d'un sentiment tout germanique, ne pouvait naître que dans un pays où il n'y avait ni patrie ni vie civile. Posséder le cœu r d'une femme, voilà le but suprême du chevalier. Quand il n'a plus de guerres véritables, il se renferme en champ clos, combat des ennemis imaginaires, et meurt pour un regard. L'Italien n'éprouve pas le besoin de ce vain déploiement de sa force. Le chevalier vainqueur reçoit en récompense un château, c'est-à-dire le droit d'asservir ses semblables. Trouvons-nous que les vainqueurs de Legnano, à leur retour de la victoire, aient reçu des fiefs ? Non ; il leur suffit d'avoir vaincu le Tudesque et affranchi la patrje
Ce puritanisme de démocratie n'étonnera que ceux qui ne connaissent pas l'Italie. L'Italie est sans con-
tredit le pays de l'Europe le plus démocratique, le seul qui trouve la démocratie dans son histoire. La royauté n'y a jamais eu de racines, si ce n'est dans cette partie méridionale que son abaissement moral a toujours livrée au gouvernement absolu ; l'aristocratie féodale y a été bien vite assimilée à la nation. Cela lui donne-t-il le droit d'être à notre égard fière et dédaigneuse ? Non, certes. Du moment où l'on admet que le passé n'est qu'un préambule, une ébauche sacrifiée au dessin futur , pourquoi s'indigner contre des superstitions utiles, qui ont préparé la base sur laquelle devait s'asseoir l'édifice de la société moderne ? Soit l'hérédité, par exemple. Voilà certes la négation la plus directe de la souveraineté civile, comme l'entendaient les Grecs et les Romains, comme l'entend l'Italie ; voilà une idée de barbares, un vestige direct de la conquête, un principe dont on ne trouve pas la plus légère trace dans l'antiquité classique. La royauté envisagée comme une propriété, de telle sorte que, si on dépouille le roi de sa couronne, on lui fait une injustice, on le prive d'un droit ; une telle notion du gouvernement ne peut se rencontrer que chez un peuple dont on a pris la souveraineté sans lui en demander la permission. L'Italie, qui, malgré les conquêtes barbares, a toujours vécu de la tradition grecque et romaine , n'a jamais compris l'hérédité.
Faut-il l'en féliciter? Peut-être, si, comme nous, elle avait subi la honte d'un roi, ne serait-elle pas réduite aujourd'hui a pleurer sa gloire et à regretter qu'un tyran heureux ne lui ait pas procuré les biens que des pays plus obscurs doivent à leurs dynasties héréditaires et à leur longue sujétion.
Le mouvement qui entraîne les États modernes ne les porte pas vers la vie individuelle et municipale de l'antiquité, mais bien plutôt vers la vie collective grâce à laquelle une nation pense et agit sur un point donné. L'Italie comprend peu cette subordination et ce sacrifice de l'individualité à un but commun ; son idée de la liberté est beaucoup plus superficielle : il faut que la souveraineté soit plus près d'elle; elle veut voir la part qu'elle y a et ne sentir dans l'obéissance que la réaction de sa propre action. Or une telle forme sociale, excellente à l'origine des civilisations, devient faible et impossible à maintenir en présence d'une organisation plus forte de l'humanité. La civilisation et la vie politique ne peuvent naître que dans des villes indépendantes et d'un territoire borné ; voilà pourquoi, à une époque où l'Europe ignorait la vie civile, cette vie florissait, comme aux jours les plus brillants de la Grèce, sur les bords de l'Arno, en Lombardie, au milieu des lagunes de l'Adriatique. Mais le rôle de ces sociétés restreintes est fini le jour où l'humanité s agis
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glomère en plus grandes masses. Ce n'est pas le traité de Campo-Formio qui a détruit la république de Venise, après quatorze siècles d'existence ; c'est que Venise, une ville-Etat, était devenue une anomalie dans l'Europe moderne : elle n'avait plus qu'à mourir.
La catastrophe surprit Tosti écrivant les dernières pages de sa patriotique histoire .
« Tandis que j'étais tout à ces récits, dit-il en terminant, en cette année de salut 1848, il s'est fait un tel éclat d'événements humains que le ministère de l'histoire est devenu intempestif J'écrivais pour des Italiens le récit des gloires italiennes, quand l'Italie tout entière s'est levée pour s'élancer où l'appellent les cieux apaisés. Libre des entraves que lui ont imposées pendant un demi-siècle ceux qui vivaient dans le passé, elle s'est ébranlée, et le fracas de sa marche s'est fait entendre jusque dans les profondeurs de ma retraite. Je levai alors la plume de ces pages, et à la patrie qui sort comme d'un château féodal des palissades du moyen âge, moi, homme du moyen âge, je dédie ce volume comme un document et des droits qui lui assignent un siège dans le concile des nations, et de l'amour démesuré que je lui porte. Ainsi, queles érudits n'aillent pas chercher dans ces pages des choses rares et difficiles, des faits inconnus, des vérités péniblement découvertes; ceci n'est qu'un simple récit que j'ai fait à mes frères, assis au foyer domestique de la patrie, à la veille d'un grand voyage.
« Allez, frères, et que votre, âme soit à la hauteur non-seulement de votre nation, mais de toute l'humanité ; que votre cœur se dilate d'un grand amour qui dépasse les confins des Alpes et de la mer. Ne vous attristez pas de la faiblesse des uns, de ja perfidie des autres ; l'or et la force les font vivre ; le siècle les tuera.... Si le Christ a vaincu, il a égalisé, il a affranchi les castes ; il a égalisé, il a affranchi les peuples. Il vient tenir le lit de justice non d'une cité ou d'un peuple, mais de toute la famille humaine ; en sa présence chaque nation devra s'asseoir sur son siège. Italiens, placez le nôtre sur l'éternel rocher du Capitole ; car c'est de là que sera proclamée la sentence de fraternité, en laquelle s'achève l'action du Christ.
« L'histoire des hommes est finie. Heureux qui écrira la première page de l'histoire de l'humanité! Moi, Italien, étranger à une vie féconde de tant d'avenir, assis sur les ruines d'un temps qui n'est plus, je vous accompagnerai de loin de mon amour. Et si une main vient me frapper l'épaule pour m'inviter à vous suivre, elle me trouvera sur le bord du saint tombeau ; là je vous révélerai le corruptible suaire des formes humaines qui tombent, et l'incorruptible esprit de l'humanité qui ne meurt jamais. »
Il faut avoir vu les étincelles de ce feu vivantes encore après deux années de déceptions et de douleurs pour concevoir tout ce qui roula d'espérances et de nobles rêves dans des âmes exaltées par la solitude, étrangères d'ailleurs à ces nuances et à ces tempéraments que la pratique des affaires et l'expérience du monde peuvent seules enseigner. Nous ne sommes plus capables d'une telle naïveté, nous autres, vieux en révolutions, habitués dès le premier instant à faire dans nos espérances la part de l'enthousiasme et à
compter sur les déceptions futures. Critiques pour le passé, nous le sommes devenus pour nous-mêmes. Car enfin, si dans les trois mille ans d'histoire qui nous ont précédés, il n'est aucun mouvement que nous ne puissions absolument ni condamner ni absoudre, n'estil pas infiniment probable que l'avenir nous jugera comme nous jugeons le passé, et ne partagera pas plus nos colères que nous ne partageons celles du passé? Comment espérer d'avoir absolument raison, quand, depuis l'origine de l'humanité, aucun parti ni aucune cause n'a eu ce privilège ? Et pourquoi se fatiguer d'enthousiasme et de haine, quand il est sûr que l'avenir ne comprendra pas ces sentiments, et donnera raison pour une part à nos adversaires et pour une part à nous-mêmes ?
Ce n'est pas à l'Italie, ce n'est pas à un moine surtout qu'il faut demander cette haute placidité de la critique. L'année 1848 fut pour Tosti un long accès d'enthousiasme mystique. A quelques semaines de distance, et comme trois cris de guerre, sortirent du Mont-Cassin sa Ligue lombarde, son Voyant du dixneuvième siècle et son Psautier du pèlerin1. C'est surtout dans ces deux derniers opuscules que sa foi ardente à la patrie, ses espérances illimitées dans l'ave-
1 II Veggente del secolo XtX. — // Salterio del pellegrino (Monte Cassino, 1848).
nirde l'Italie, arrivèrent à une haute et poétique expression. Quand il écrivit ces pages de flamme, Tosti ne connaissait pas Lamennais. Il ne demanda qu'à son imagination et à ses habitudes d'esprit sacerdotales le secret d'un style qu'une passion égale sinon semblable à la sienne avait révélé quinze ans plus tôt à un autre prêtre inspiré. Je voudrais pouvoir transcrire ici la Prière du soldat, pour faire comprendre l'étrange attitude de ces moines criant aux armes du fond des déserts de l'Apennin :
« . . . . Venez, fils des Alpes, accourez, fils de la mer, dans la vallée lombarde, c'est là que le Seigneur vous attend. . . .
« Montrez à nu ces poitrines que protège le Seigneur, et que soulèvent au dedans les battements d'un cœur enivré de vengeance. . . .
« En avant ! que vos pieds s'enfoncent dans cette vallée lombarde, toute molle encore, toute molle du sang de vos frères. . ,
« Aiguillonne, Seigneur, les chevaux de ton char, et bénis les ministres de tes vengeances. . . .
« Rappelle de la nuit des siècles le soleil de Gelboë, et que les rayons dardés par nos boucliers aillent éblouir les yeux des hommes du Nord qui nous font face.
« Arrache aux comètes, servantes de ta colère, leur chevelure sanglante, condense-la sur la crête de nos casques, et que la menace de nos têtes épouvante et mette en fuite les méchants. . .
« Aiguise nos épées, ravive en nous le souvenir de l'esclavage, enivre-nous de la douceur de la liberté. . . .
« Heureux ceux qui meurent pour Dieu et la patrie ! leurs os produisent la fleur de l'immortalité, quand leurs corps, lumineux de gloire, sont tombés dans le sein de la terre. . . .
« Heureux qui au retour de la bataille rougit de ses blessures le sein de sa bien- aimée ! Il sera père des forts et son nom resplendira comme un soleil dans le ciel de l'éternité. ...»
La vision apocalyptique du cavalier brillerait entre les belles pages des Paroles d'un croyant :
a II chevauchait par une route pavée du dos et de la tête de mille peuples, qui se courbaient sous lui, les mains liées aux reins.
« Et j'entendais sur ces têtes et sur ces dos le choc sourd de l'ongle de cette bête, et j'en avais pitié.
« Et quand le cheval avait passé, toutes ces têtes, semblables aux épis qui frémissent ondulés par le vent, levaient leur face remplie de larmes.
« Et tous élevaient en même temps une prière lamentable, qui semblait dite d'une seule bouche :
« Notre Père qui es aux cieux, que ta volonté soit faite ; nous savons que nous sommes de pauvres pécheurs.
« Nous savons que celle-ci n'est point la terre des vivants ; c'est une terre de pleurs et de misères.
« Mais pourtant, tout pécheurs que nous sommes, reconnaisnous pour l'œuvre de tes mains ; vois sur nos fronts le sceau de ta divine face.
« Faim, soif, douleur, mort, tout ce que tu voudras, Seigneur; mais non pas l'ongle, l'ongle de cette bête qui danse et bondit sur nos têtes. »
Puis, comme des îles enchantées au milieu de ces flots de colère, des rêves tels qu'on en doit faire en été 6ous les chênes verts du Mont-Cassin :
« Et la noble dame (l'humanité), pleine du Saint-Esprit, se tint devant Gabriel comme la palme qui secoue sa chevelure devant le soleil levant et le salue.
• Et l'ange lui dit : Dis-moi , femme, que sens-tu dans ton cœur! Touche-le, et vois ce qu'il te répond.
« Elle porta sa main sur son cœur, et, immobile, la paupière incertaine, elle en atlendait la réponse.
« Messager de Dieu, dit-elle, je sens un immense désir de Dieu en toute chose ; je sens la flamme qui s'appelle amour sur la terre et Dieu dans le ciel.
« Et l'ange : Dis-moi ce que tu sens dans ta raison ; consultela et vois ce qu'elle te répond.
« Les mains jointes et la tête inclinée, elle se tut ; puis levant la face vers le ciel : Vérité ! vérité ! s'écria-t-elle.
a — Que l'amour et la vérité soient avec toi ! lui dit Gabriel.
« Que l'amour soit ton compagnon dans le chemin de la vie, et la vérité ton guide en toute voie.
« Que l'amour soit le pain qui te rassasie, que l'amour soit l'eau qui te désaltère ; que l'amour soit le tranquille sommeil de la nuit qui te rafraîchit.
c Qu'il soit la robe dont tu te revêts, le bandeau qui couvre ton sein, un collier pour ton cou, pour ta tête un ornement d'épouse.
« Que l'amour soit l'eau limpide de tes ablutions matinales, le nard et le baume qui parfument ta tête, et répandent autour de toi l'odeur du Saron au printemps.
« Que la vérité marche devant toi comme une lampe dans les ténèbres.
« Que la vérité siège au haut de ta raison, comme le nocher qui de la proue étudie l'étoile du matin.
« Que la vérité enseigne à ta jeune pensée à voler toujours plus haut, jusqu'à ce que tu arrives palpitante de joie au terme où l'on ne voie plus au delà. »
S'il n'avait fellu à l'Italie que de pieuses prières et de poétiques aspirations pour être libre, elle le serait
aujourd'hui. Mais le ciel, en lui faisant des dons plus brillants, lui refusa ce qui fait les nations libres, la force, le sérieux, la mâle et ferme attitude,
A guisa di leon quando si posa.
Peut-être est-il un sexe pour les nations, comme pour les êtres vivants, et les dons de la nature sont-ils des exclusions. Moins faible, l'Italie serait sans doute moins belle. Qui voudra la plaindre et dire qu'elle n'a pas la meilleure part?
En mai 1850, j'allais seul, un dimanche, de Venise au Lido : la lagune était déserte, on n'entendait que le son des cloches de Saint-Marc qui se prolongeait sur la surface tranquille de la plage. Le barcaiuolo, vrai type de cette intelligente vivacité qui caractérise le peuple de Venise, parlait du siège avec larmes et fierté, et chantait à demi-voix le chant de l'indépendance italienne : Benedetta la santa bandiera , che 7 Vicario di Cristo innahô! C'était le ton d'un cantique comme ceux qu'on entendait tous les soirs devant les madones. Ces airs -là ne font pas vaincre. Ce fut un autre sentiment qui tira de la poitrine de nos pères cet hymne tout plein de Mars : Allons, enfants de la patrie!.,. Venise devenue libre n'a rien de plus pressé que de reprendre pour symbole son apocryphe Saint-Marc; ces soldats qui prétendent marcher au
nom des idées modernes ne trouvent rien de mieux que de se donner le nom de Croisés , et s'imaginent mettre en fuite avec cette mascarade des armées sérieuses. La raison, la modération, la réflexion positive feront seules vaincre désormais. Il aura été bon qu'une rude leçon ait appris à l'Italie à ne plus s'appuyer sur un ais vermoulu qui blesse la main au lieu de la soutenir, et il faudra que tous ceux qui ont généreusement espéré tirer la vie moderne de ce qui en est la négation marchent ainsi de déception en déception, jusqu'à ce que toute espérance soit séchée dans leur cœur.
Tosti a très-bien vu que le secret de l'histoire de l'Italie est à Rome ; mais il n'a pas compris que l'action du pontificat romain dans l'histoire italienne a été directement contraire au but qu'il veut atteindre. C'est parce que l'Italie est le siège d'un pouvoir spirituel s'étendant sur le monde entier, qu'elle ne saurait aspirer à l'unité territoriale et à l'indépendance. L'Italie a voulu prendre pour elle le monopole de l'infaillibilité, elle s'est faite nation théologique, elle a imposé au monde ses oracles, et le monde en échange lui a imposé de n'être pas, et le jour où elle a voulu exister par elle-même, elle a rencontré l'Europe catholique qui lui a dit: Arrête, tu nous appartiens. La papauté du moyen âge était loin d'offrir cette criante anomalie.
La papauté à cette époque n'est pas une institution italienne; elle est bien réellement catholique. Le pape, presque toujours étranger à l'Italie, se considère comme le chef de la chrétienté, et non comme prince italien. Sa principauté temporelle n'est, à beaucoup d'égards, que nominale. Il ne règne pas chez lui; son royaume, c'est le monde, et parmi ses trois couronnes il n'en est pas une pour le petit coin de terre qui seul lui donne place aujourd'hui parmi les souverains. On s'étonne que les papes au moyen âge aient si peu bâti à Rome; cela se conçoit : leur pensée était pour la catholicité. Rome leur importait assez peu; et quand la papauté au quatorzième siècle crut pouvoir quitter l'Italie, elle ne fut que conséquente à sa propre définition. La translation de la papauté à Avignon, légitime dans son principe, était la plus belle occasion offerte à l'Italie de détacher sa destinée de celle de l'Église. L'Italie commit la faute irréparable de renouer des liens qui allaient se briser. C'est elle qui rappelle à grands cris le pape et la cour papale ; c'est elle qui anathématise les papes français, et proclame niaisement sa victoire : Nunquam Gallus cantabit in Scinda Sede. Elle a voulu une papauté italienne, elle l'aura, et à la place du vieux patriarclùum de Latran, tombé en ruine durant le grand schisme, s'élèvera bientôt le palais tout italien du Vatican, un palais comme ceux de Florence, sans au-
cun caractère religieux ni catholique. L'Italie l'emporte sur la catholicité, l'Église devient sa propriété, le pape n'est plus qu'un prince italien, à la manière des Médicis de Florence, des Sforzes et des Visconti de Milan, des la Rovère d'Urbin. Adieu les grandes prétentions des Grégoire et des Innocent! adieu la monarchie universelle! Qu'importe à ces petits princes, Borgia, la Rovère, Médicis, Aldobrandini, Farnèse ; que leur importe (en dehors des revenus qu'ils en reçoivent) tout ce monde, sans relation avec eux, d'Allemagne, d'Angleterre, de Norvège, de Suède, que le pape du moyen âge embrassait sans effort dans sa vaste paternité ? Ceux-ci ont bien d'autres soucis : arrondir leurs petits États d'après les préceptes de Machiavel, établir leurs neveux, lutter par les armes avec les petits princes ou les petits États voisins, et par l'intrigue avec les deux grandes puissances qui désormais feront la balance des affaires italiennes.
Suivez les conséquences de cette révolution jusque dans les temps modernes, vous arriverez à cet étrange spectacle que présentent le dix-septième et le dix-huitième siècle. Que faut-il à cette époque pour l'emporter dans les luttes théologiques ? Être bien en cour de Rome, entretenir à Rome des agents habiles dans toutes les pratiques italiennes, avoir raison auprès des congrégations, toutes composées d'Italiens. Quel spectacle que
celui d'un Fénelon, l'âme la plus élevée de son siècle> consentant à être jugé par quelques Italiens quin'avaient assurément ni sa pureté de cœur ni sa distinction d'esprit ! La catholicité est devenue un fief de l'Italie, mais aussi l'Italie a cessé d'exister. Si Latran représente excellemment la grande papauté du moyen âge, si le Vatican est l'image de la papauté profane et italienne de la renaissance, le Quirinal est la vraie résidence de la papauté moderne ; une mesquine réunion de bureaux , le centre d'un petit gouvernement , ne vivant que de diplomatie. Les soins de l'État sont devenus, dans les temps modernes, une affaire si compliquée qu'ils ne peuvent souffrir de partage. Ce méchant coin de terre suffit pour absorber les pensées du chef de la catholicité. Quelle déchéance, grand Dieu ! L'antique roi des âmes réduit à négocier avec les hérétiques, à nouer mille intrigues pour figurer parmi les souverains de troisième ou quatrième ordre ! Le pape du moyen âge règne partout et ne règne nulle part : il pèse peu sur l'Italie, car son royaume embrassant l'univers, il n'a pas le temps de songer aux municipalités indépendantes et toujours rebelles qui forment son apanage spécial. Le pape du quinzième et de la première moitié du seizième siècle s'envisage bien commes souverain direct de ses petits Etats, mais au moins est-ce un souverain national et tout ita-
lien. Le pape de nos jours, au contraire, est bien plus lourd à porter ; car en même temps qu'il est le souverain absolu et direct d'une partie de l'Italie, il est universel et sans nationalité dans sa politique. En réalité, de nos jours comme au moyen âge, Rome est gouvernée par un souverain étranger, bien que portant un nom italien et né en Italie ; car sitôt que cet Italien de naissance veut être Italien de politique, les impossibilités iourmillent sous ses pas, et il faut, pour qu'il reste fidèle à ses devoirs de pontife, qu'il revienne à sa politique d'étranger. Eh bien! les deux situations analogues amèneront des effets analogues. Si l'Europe et l'Italie continuent à marcher dans la voie où elles sont engagées, je crois qu'avant peu de temps on sera amené à séparer de nouveau la papauté de l'Italie. Ce sera là au fond une innovation assez peu considérable, puisque le pape, encore Italien de nom, ne saurait plus l'être de tendance. Où est maintenant le centre de la catholicité? Qui tient les clefs de saint Pierre? (Jue l'Italie, se garde au moins cette fois de courir après elles. Car ce grand départ poserait la première et la plus indispensable condition de son indépendance.
Les habitudes religieuses sont trop profondes en Italie pour qu'on puisse songer à se passer d'un tel mobile quand il s'agit de la réforme politique de ce pays. A
l'inverse de la France, où presque toutes les conquêtes communales ont eu un caractère révolutionnaire et trèsprofane, les mouvements qui, au moyen âge, ont fondé en Italie la liberté municipale se sont produits sous (orme religieuse. La révolution qui, dans l'avenir, rendra à la péninsule son existence politique aura trèsprobablement le même caractère. Mais ce n'est pas an vieux catholicisme, dont le sort est désormais attaché aux principes qui ont fait la ruine de l'Italie, qu'il faut demander ce levain nouveau. Une noble illusion a pu seule faire espérer au parti guelfe qu'on créerait une Italie forte et libre, au nom de saint Pierre. L'âge des Jules II est passé. Que ceux qui ont espéré de œ côté déposent toute espérance. 11 ne s'agit plus de dire : Pie IX et l'Italie ; il faut dire,: Pie IX ou l'Italie. Si l'Italie est contente d'elle-même, si elle veut rester ce qu'elle est depuis le concile de Trente, qu'elle demeure à l'école des jésuites, qui lui apprendront à se passer de patrie. Que si elle aspire à tenir son rang parmi les nations modernes, si elle veut être une nation sérieuse, forte, modérée, raisonnable, qu'elle commence par dire, avec Pétrarque :
Dell' empia Babilonia, oncT è fuggita Ogni vergogna, oncT ogni bene è fori, Albergo di dolor, madré d'errori, Son fuggif io per allungar la vita.
DOM LUÏGI TOSTI. 239
C'est un Arnauld de Bresce qu'il faut à l'Italie. Assurément, je suis loin de croire à l'efficacité de certaines tentatives ayant pour but de naturaliser en Italie ce qui n'est pas fait pour elle. Le protestantisme est une religion trop sérieuse pour un peuple superficiel, habitué à un culte extérieur et facile. Il n'y a que la bonhomie anglicane qui puisse s'imaginer que le texte pur de la Bible fera en Italie beaucoup de prosélytes. C'est de ses propres entrailles que l'Italie doit tirer sa réforme religieuse ; ne la troublez pas dans ce travail sacré. Toute prédiction serait ici téméraire; je croii néanmoins qu'il y a là assez d'illusions détruites, d'espérances indestructibles, de souffrances, de résignation et de colère, assez peu aussi de rationalisme et de critique pour que ce pays soit à la veille d'un grand mouvement religieux.
Quand je visitai le Mont-Cassin, Tosti n'y était plus ; mais son âme y vivait tout entière. De cette vieille abbaye de Saint-Benoît il avait fait un foyer de belles études, de hauts sentiments et de vie selon l'esprit. C'est là qu'il faut aller pour comprendre le martyre de ceux que le sort a doués de généreuses aspirations au milieu d'un peuple avili. Le premier coup de la réaction devait tomber sur la noble abbaye , devenue le centre du développement intellectuel et libéral dans
celte partie de l'Italie. Un jour, un escadron de cavalerie monta au galop la longue rampe qui serpente le long des flancs de la montagne. Le couvent fut occupé militairement ; l'imprimerie du monastère, coupable d'avoir mis au jour les livres de Tosti et quelques travaux d'érudition, fut mise sous les scellés'. Un des religieux, accusé, je crois, de rationalisme et de panthéisme, fut emmené à Naples et incarcéré Tosti dut s'éloigner : d'anciennes amitiés lui obtinrent un asile près de Home, à Saint-Paul hors les murs.
C'est là que je l'ai vu, résigné, heureux de sa propre pensée, mais, je crois, sans espérance. Jamais homme n'a reçu des faits un aussi cruel démenti. Cette papauté qu'il a exaltée jusqu'au ciel et qu'il a proclamée l'arche sainte de l'Italie, la voilà qui fait et approuve tout ce qu'il a flétri, qui déclare abominable, hérétique, sortie de l'enfer, sa plus chère et plus sainte pensée : l'idée d'une patrie italienne. J'évitai de sonder cette plaie terrible et de le provoquer à de douloureuses clartés. Il parlait comme d'un âge d'or des beaux jours du Mont-Cassin et de la noble vie qu'on y menait. Je faisais semblant de croire que ce bonheur
1 Elle était dans cet état en 1850, et y est encore, je crois. Une secousse de tremblement de terre, en octobre ou novembre 1849, ayant rompu les scellés, l'abbaye se vit menacée d'un surcroît de persécution.
pouvait revenir. — « Non, reprit-il, on ne recommence pas deux fois le même rêve. Quand on a vu en songe ies deux ouverts et la face des bienheureux, on cherche vainement au réveil à recomposer la vision divine : elle a fui pour toujours. » Il parlait beaucoup de la France, qu'il ignore absolument, et la curiosité de ses questions semblait supposer qu'il tournait de ce côté ses regards.
Non, Tosti; que ferais-tu parmi nous? La France est un exil pour des âmes comme la tienne. Au milieu des passions aveugles, entre la religion inintelligente et le matérialisme brutal, âme poétique et pure, où serait ta place ? De ta cellule, tu entends le frémissement des roseaux du Tibre ; tu vois le soir les montagnes d'Albano nager dans des flots de lumière. Que te faut-il davantage? Reste Italien, reste moine, content de ta noblesse morale et de la sympathie de tous ceux qui adorent en esprit.
L'Italie, qui a tant appris au monde, ne lui a point Jegué de plus précieux enseignement que son histoire. Grâce à l'ampleur avec laquelle les événements s'y déploient, les leçons, qui ailleurs ne se tirent des faits qu'au moyen d'une patiente analyse, sont écrites dans les annales de ce pays merveilleux en caractères gigantesques et d'un éclat sans pareil. Nulle part l'enjeu de la vie n'a été disputé avec plus de passion ; nulle part la philosophie de l'activité humaine ne se laisse étudier en un plus parfait miroir. Tour à tour désespérante et splendide, l'histoire de l'Italie est ainsi le plus curieux objet proposé aux méditations du penseur, et,
pour l'imagination , le plus éblouissant des rêves. L'histoire de France offre certes un développement fort logique et d'une admirable unité ; mais cette histoire est si loin de présenter un ensemble achevé, que sa formule définitive nous échappe encore et que l'avenir qu'elle nous réserve est entouré de mystère. L'Italie, au contraire, a l'avantage d'avoir vu se succéder chez elle deux développements complets, celui de l'antiquité et celui du moyen âge. Après l'étrange sommeil quelle a traversé durant les deux derniers siècles, on peut dire que son histoire est close et que son avenir, quel qu'il doive être, sera à peu près sans lien avec le passé.
Le livre de M. Ferrari1 apporte à ceux que préoccupe le grand problème de l'Italie de véritables traits de lumière. Esprit vif et mobile, représentant à un haut degré les qualités et les défauts de sa nation, M. Ferrari a vu plus finement qu'aucun autre dans le dédale d'agitations sans but, mais non sans résultat, de haines aveugles et pourtant fécondes, qui forme le tissu des annales de son pays. Il fallait un Italien pour faire comprendre et faire aimer cet enfer dont l'Italie, durant plus de mille années, a parcouru les cercles, toujours guidée
1 Histoire des révolutions d'Italie, 4 vol. in-89. Paris, 1857- 1858. •
par le génie. Chose étrange ! un état social dont les violences ordinaires égalaient au moins celles des plus mauvais jours de notre Terreur, un régime politique qui a produit dans les villes diverses de l'Italie plus de sept mille deux cents révolutions et plus de sept cents massacres ( c'est la curieuse statistique établie par M. Ferrari), qui tous les cinq ou six ans amenait forcément la guerre civile, qui mettait en permanence l'assassinat et les plus odieuses perfidies, un tel régime a été si cher à l'Italie, que jamais elle n'a voulu l'échanger contre le repos acheté au prix d'une diminution de son activité. La liberté de la guerre civile est à peu près la seule à laquelle elle paraisse avoir tenu ; ce qui, dans notre civilisation pacifique et timide, amène l'interruption de toutes les fonctions sociales, était, pour ce peuple dévoré par le besoin de la vie publique, la condition même des grandes œuvres et de la fécondité créatrice. Qu'on se représente l'embarras de l'excellent Sismondi, républicain orthodoxe, protestant rigide, au milieu de cette farandole effrénée, qui renversait à chaque pas son bon sens si exact et ses principes si arrêtés I M. Ferrari s'y retrouve avec un instinct de race que je n'ai rencontré à un aussi haut degré chez aucun historien. Il se met de la partie; il entre dans cette ronde satanique, en sachant bien qu'elle mène à l'abîme; il en veut presque à ceux qui, en parlant de
paix, d'union, de concorde, ralentissent la marche sans cesse accélérée des révolutions. Son Dieu est celui de Machiavel, un destin fatal qu'aucune loi ni aucun dogme ne captive, qui condamne l'homme à toujours poursuivre un but, à ne jamais l'atteindre, ou à le trouver puéril s'il l'atteint. Une inépuisable jeunesse d'imagination, un goût vraiment attique de la vie et de l'action, enchantent sous sa plume l'horreur d'un monde sans foi ni vertu, et transforment pour lui en fête un spectacle qui ne semble capable d'inspirer que le désespoir.
Je ne me dissimule pas les graves défauts qui nuiront au livre de M. Ferrari auprès des lecteurs plus soucieux d'un jugement solide, d'un style simple et pur, que d'aperçus hardis, de vérités fines et neuves exprimées sous une forme toujours exagérée. M. Ferrari est un penseur distingué, un artiste merveilleusement doué ; il connaît les ressources de notre langue, il la manie parfois avec bonheur ; et pourtant son style est trop souvent fatigant et heurté. Les traits charmants, les expressions heureuses, les couleurs fortes et vives, abondent sous sa plume ; mais il ne semble pas se douter de l'art de fondre tout cela en une contexture harmonieuse, solide, défiant la minutieuse critique. Ses vues sont en général justes et sûres ; mais il ne paraît pas beaucoup se soucier de l'exactitude et
de la clarté dans les menus détails. Son livre est ainsi un singulier mélange de grandes qualités que peu apprécieront, et de petites imperfections que tous verront au premier coup d'œil. Je ne le défendrai pas contre ceux qui l'accuseront d'être systématique, paradoxal , irrespectueux pour toutes les convenances politiques, littéraires, historiques ; je dirai seulement que pour moi il m'enchante. Je connais peu de livres qui donnent à leur sujet tant de relief et de saillie, qui fassent naître autant de réflexions sur les choses de ce monde et sur quelque chose déplus encore. Les singulières lacunes qu'on y remarque, et en particulier l'abstention de tout jugement moral que l'auteur s'est sans doute imposée à dessein, ont elles-mêmes leur raison d'être dans celte histoire, je suis tenté de dire dans ce cauchemar étrange, d'où l'on sort en doutant si la nature humaine est infernale ou céleste, mais assuré que sa destinée n'est pas vulgaire et que quelque chose d'inconnu s'agite dans son sein.
Chaque pays inspire sa philosophie de l'histoire, et le meilleur moyen déjuger une nation, c'est d'étudier les théories historiques qu'elle a provoquées. Les défauts du système de M. Ferrari sont les défauts mêmes de l'histoire de l'Italie ; et par là ils sont pour nous souverainement instructifs. Comme tous les grands hommes de son pays, M. Ferrari a la fièvre de son
idée ; il en est possédé plutôt qu'il ne la possède. Préoccupé d'une nécessité fatale qui fait succéder les révolutions aux révolutions comme se suivent les mouvements convulsifs du malade, M. Ferrari méconnaît trop deux éléments qu'il faut maintenir dans l'histoire, ne fût-ce que pour la consolation des honnêtes gens, le hasard et la liberté. On dirait, en le lisant, que l'histoire n'est pas conduite par des hommes ; je ne vois pas dans tout son livre un seul acteur à qui il laisse un rôle personnel. Quel serait l'étonnement de tous ces Florentins, Pisans, Siennois, des douzième, treizième et quatorzième siècles, s'ils pouvaient lire l'ouvrage de leur compatriote du dix-neuvième siècle, et retrouver leurs passions irréfléchies, leurs emportements, leurs caprices, érigés en théories abstraites et en lois inflexibles ! Certes, l'historien philosophe a parfaitement le droit de découvrir dans les événements une foule de choses que les contemporains et les héros de ces événements n'y voyaient pas. Les grandes lois de l'histoire ne s'aperçoivent qu'à distance : à quatorze cents ans d'intervalle, nous jugeons, par exemple, que les barbares germains ont rendu au monde un grand service en y introduisant l'idée du droit individuel et de la liberté; or on eût sans doute fort étonné Sidoine Apollinaire et Clovis en développant devant eux cette pensée-là. Nul n'a la formule de lui-même; l'avenir saura
mieux que nous ce que nous fûmes : de même il est tout naturel que, riches de l'expérience de ce qui a suivi, nous énoncions, à propos du rôle des grands hommes du passé, des vues auxquelles ces grande hommes ne songeaient point. Je ne reproche donc pas, comme quelques-uns, à M. Ferrari d'attribuer aux événements plus de signification qu'ils n'en eurent ; je lui reproche seulement de les supposer gouvernés par des formules trop absolues. Aucune des lois de l'histoire n'est vraie qu'à peu près ; assujettir l'infinie variété des faits à recevoir une même explication, c'est s'exposer à mille démentis. Je regrette surtout que M. Ferrari se soit obligé à retrouver les lois de l'histoire italienne dans le reste de l'Europe. Cette partie de son ouvrage me paraît de beaucoup la plus subtile et la plus systématique. Le profond sentiment qu'il possède des choses politiques, quand il s'agit de l'Italie, lui fait défaut sur ce terrain étranger. Loin que l'Italie ait tracé la voie aux révolutions de l'Europe au moyen âge et dans les temps modernes, je trouve, tout au contraire, que les révolutions de l'Europe ont suivi une ligne diamétralement opposée à celle de l'Italie, et que la destinée de ce dernier pays n'est explicable que quand on s'est bien rendu compte de sa situation isolée dans la famille d'États créée par la ruine de l'empire romain.
La grande loi de développement suivie par les différents Étals de l'Europe latine est celle-ci : la race germanique, en détruisant les cadres de l'administration romaine, y substitue la souveraineté divisée et envisagée comme une propriété personnelle, c'est-à-dire la féodalité. L'établissement germanique, surtout à l'époque carlovingienne, ne connaît d'abord aucune distinction de nationalités : les divisions dans l'intérieur des pays occupés par les Germains sont tracées uniquement en vue du conquérant sans égard pour la géographie et l'ethnographie. Mais les nationalités ne tardent pas à prendre le dessus; elles le prennent en s'attachant à une famille germanique, dont elles font leur égide et leur point d'appui. De ce pacte des anciens pays romains avec le germanisme naît la royauté moderne, essentiellement tempérée, même lorsqu'elle affecte les apparences les plus absolues, essentiellement différente au moins des despotismes de l'antiquité et de l'Orient, où l'individu n'a aucun droit contre le souverain ou l'État. La France commença le jour où Robert le Fort prit en main la cause des populations abandonnées par les faibles Carlo vingiens. Ce jour-là la France et la maison de France furent fondées du même coup ; ce jour-là fut contractée l'union séculaire d'où devait sortir la puissante unité des pays gaulois* Chacune des nationalités de l'Europe est ainsi le résul-
tat d'une sorte de pacte respectif entre les fractions démembrées de l'ancien empire et une famille germanique qui les représente. La limitation des pouvoirs, inconnue dans les monarchies de l'Orient et dans les tyrannies sorties des républiques de l'antiquité, s'établit de la sorte. Le souverain a des devoirs et des droits envers ses sujets ; les sujets ont des devoirs et des droits envers leur souverain, et, le progrès des siècles venant en aide, l'Europe chrétienne arrive de la sorte au meilleur état social que le monde ait connu jusqu'ici.
Si nous cherchons à appliquer cette loi historique à l'Italie, nous la trouvons violée à chaque pas. Loin de saisir les oeccasions de se former une maison royale qui se présente sans cesse à elle, l'Italie semble prendre à tâche de briser son royaume dès qu'il aspire à se former. Par une conspiration perpétuelle, sortant en quelque sorte de tous les points du sol, elle brise le royaume goth, qui lui offrait de si merveilleux avantages et lui assurait le meilleur apport de sang germain qu'aucun pays de l'Europe eût reçu. Les Lombards ramènent pour elle la chance d'une puissante monarchie unitaire. Les papes, interprètes du vœu italien, brisent la royauté lombarde avec l'épée des Carlovingiens. Rien pourtant n'était perdu encore. Après le démembrement de l'empire carlovingien, nous retrouvons des rois d'Italie dans des conditions fort
analogues à celles qui donnèrent à la France la dynastie capétienne. Vain espoir! l'Italie se laisse de plus en plus dominer par le besoin exagéré de libre action, qui lui a toujours fait préférer des maîtres éloignés et investis de pouvoirs indéfinis à des maîtres nationaux et investis de pouvoirs définis. Elle brise Béranger, comme elle avait brisé les Goths et les Lombards : par des prodiges d'habileté, et grâce à la coopération constante de la papauté, elle rend impossible à tout jamais le titre de roi d'Italie.
A partir du dixième siècle, le sort de l'Italie est ainsi irrévocablement fixé. L'Italie n'aura pas d'unité matérielle. La division et la haine y porteront jusqu'aux dernières limites leurs effets de morcellement. Chaque ville sera un État. Dans le sein de chaque ville il y aura autant de communautés rivales qu'il y a de quartiers, de corps de métiers, de confréries. Chaque bicoque a son histoire; des villes dont on ignore presque la place, Semifonti, Comacino, sont le théâtre de luttes de titans, dont les récits contemporains égalent en vivacité ceux des guerres civiles de Sparte et d'Athènes. Pas de roi, pas de capitale, pas de principe de réversion; à peine quelques ligues temporaires, presque aussitôt dissoutes que formées ; mais aux deux pôles de cet étrange état social, deux puissances idéales, indéfinies, apparaissant par intervalles,
tolérées quand elles ne font rien, haïes quand elles veulent gouverner. La papauté, convertie en un dogat italien par Théodorat et Marozie, puis en royauté universelle par Hildebrand ; l'Empire , sans domaine propre, surtout depuis l'extermination de la maison de Hohenstaufen, ne correspondent pas à des divisions territoriales, ne résident nulle part. L'horreur de l'Italie pour les souverainetés concrètes et matérialisées rendait impossible la formation d'un domaine analogue à celui qui a formé le noyau de la France. Son empereur peut tout et ne peut rien. Son pape se proclame minor Deoy major homine, et il est matériellement si faible, que les quatre cents bandits de Nogaret, ayant derrière eux le roi de France, suffisent pour le souffleter et lui porter un coup dont il ne se relève pas.
Au quatorzième et au quinzième siècle, il est vrai, au sortir des guerres municipales, quand des idées plus larges d'impartialité, de justice, d'organisation, se font jour, on voit poindre quelques tentatives vers l'unité. Les républiques se sont changées en seigneuries, et quelques familles arrivent à s'attribuer sur des portions considérables du territoire italien une souveraineté presque régulière : les Visconti, en particulier, purent rêver un moment le titre de roi d'Italie. Le seigneur fait en partie ce que fait ailleurs la royauté
et ce à quoi les consuls et les podestats des époques antérieures ne pensaient guère : il protège les personnes, il veille à la sûreté du commerce, il réprime les violences des partis, il empêche les guerres civiles. Il fait plus en un sens ; car il fonde la Renaissance et rend possible une liberté de penser inconnue jusque-là dans le monde chrétien. Mais ici se révèle une des lois les plus importantes de la politique générale, je veux dire l'impossibilité où sont les principats issus des guerres civiles de se changer en dynasties. De la république ne sort que le tyran, le Visconti, le Sforza, roi sans couronne, sans foi, sans loi, sans titre défini, tenant sa puissance d'une occulte et mystérieuse nécessité ; jamais le Carlovingien, le Staufen. LesMédicis n'échappèrent à cette loi qu'en associant leurs droits à celui de maisons étrangères à l'Italie. Il semble qu'une nécessité bizarre oblige toutes les dynasties royales de l'Europe à s'appuyer sur un titre germanique, comme si le sérieux de cette race était nécessaire pour donner aux sociétés modernes leur assise et leur solidité.
Ainsi suspendue entre deux souverains impalpables, un empereur étranger et un pape cosmopolite, flottant entre ces deux extrêmes, d'être tout ou de n'être rien, manquant d'un centre matériel où elle pût organiser sa défense, que pouvait devenir l'Italie ïç jour où le
régime des municipalités et des principautés du moyen âge devenait impossible à maintenir? Hélas! on ne l'aperçoit que trop. Condamnée à n'avoir ni souverain, ni capitale, ni armée nationale (M. Ferrari a admirablement éclaircice dernier point), elle devait voir une partie de son territoire s'immobiliser au profit du seul pouvoir continu qu'elle eût dans son sein, la papauté, et le reste devenir la proie des grands Etats européens, qui réclamaient des portions de son territoire à titre féodal. En cela, à vrai dire, l'Italie ne faisait que suivre sa destinée. L'Italie, à toutes les époques de son histoire, semble avoir visé bien moins à l'indépendance nationale qu'à la liberté de ses factions intérieures. Dante trouve tout naturel de menacer ses compatriotes ingrats de la colère de l'empereur ; aucun parti ne se faisait scrupule, pour se venger de ses adversaires, d'en appeler aux ennemis du dehors ; l'intervention du poêler, prince étranger chargé d'apaiser les querelles de la cité, ne blessait personne. A nos yeux, une administration nationale est la première condition de la liberté. Les idées de l'Italie sur ce point différaient si profondément des nôtres, que chaque ville trouva plus avantageux de se faire administrer systématiquement par des étrangers, et de faire un marché avec des podestats nomades, qui la gouvernaient à forfait, en stipulant un minimum de
têtes coupées. Ce détestable régime, le plus dur de tous, d'après notre manière de voir, plaisait aux villes et leur paraissait bien supérieur à la royauté ; telle était l'activité intérieure de ce peuple, que le bonheur de se sentir exister en souffrant lui paraissait mille fois préférable à la paix du royaume, où l'on ne vit que subordonné à d'autres intérêts et comme une fonction du tout.
Une autre cause, d'ailleurs, interdisait à l'Italie l'unité nationale, je veux dire son rôle universel, cette sorte de primatie à laquelle, depuis les jours de l'ancien Empire, elle n'a jamais renonc» Par son alliance étroite avec la papauté, par les liens singuliers qix l'st tachaient à l'Empire, par son importance financière et diplomatique, par l'énorme influence qu'elle exerçait sur les révolutions intellectuelles et sur celles du goût, l'Italie entrait dans les affaires du monde entier : il était juste que le monde entrât dans les siennes. C'est le sort des pays qui préfèrent la grandeur de leur action générale à la centralisation intérieure d'appeler ainsi l'intervention de l'étranger. Les pays de cette sorte ne peuvent régler seuls leurs affaires. Devenue la patrie de tout le monde, attirant à elle les intrigues de l'Europe entière, ayant dans son sein des intérêts majeurs pour tous et aussi le secret des origines de tous, l'Italie ne pouvait aspirer à la vie heu-
reuse et modeste des pays qui ne demandent qu'une seule chose, c'est qu'on les laisse tranquilles s'occuper de leurs affaires. Sa main est sur tous ; la main de tous est sur elle. Ses pontifes, ses légats, ses diplomates, ses hommes habiles remplissent le monde ; il est juste que tout le monde ait un pied chez elle, et que, maîtresse universelle, elle obéisse à tous 1.
La papauté surtout, à laquelle l'Italie du moyen âge tenait si essentiellement et dont les énormes développements sont bien une œuvre italienne, imposait évidemment à ce pays des conditions d'existence politique tout à fait à part. Outre qu'au point de vue territorial, la papauté neutralisait la partie centrale de la péninsule et opposait un obstacle infranchissable à son unité, elle introduisait dans le courant des affaires italiennes des intérêts de premier ordre qui n'avaient rien de national. L'existence politique et la suprématie religieuse sont inconciliables, et si l'Italie a de droit divin le gouvernement des consciences, il faut qu'elle renonce à se gouverner elle-même dans l'ordre temporel. Le monde catholique peut bien consentir à avoir en Italie son agence centrale ; mais il ne peut pas permettre que cette agence soit tout italienne. A l'é
1 lieo vues, très-bien développées par M. Ferrari, l'avaient été déjà d'une manière remarquable par M. Quinet, dans son ingénieux écrit sur les Révolutions d'Italie,
poque de la translation du Saint-Siège à Avignon, l'Italie réclame à grands cris. D'une part, cette translation, si parfaitement conforme au caractère universel de la papauté du moyen âge, lui paraît une nouvelle captivité de Babylone, une spoliation de son droit ; de l'autre, elle trouve inique d'être gouvernée par des légats français, représentants d'un souverain né et résidant loin d'elle. Grande inconséquence, qui s'est reproduite toutes les fois que les prétentions ultramontaines et le patriotisme italien se sont trouvés en présence I Le monde ne peut accepter la suprématie théologique de l'Italie qu'à la condition de peser sur l'Italie. Si Rome est le concile permanent du catholicisme, Rome et la portion de l'Italie qui suit ses destinées doivent appartenir au catholicisme et non s'appartenir.
Le jour où l'Italie rappela la papauté qui s'éloignait d'elle et suivait sa tendance cosmopolite, elle créa de la sorte le plus terrible des embarras qui durant des siècles devait peser sur son avenir. Il ne faut pas que la politique pousse trop loin le souci du pittoresque ; ici pourtant le pittoresque a ses droits, car il correspond à de profondes raisons. Qu'on essaye de rêver pour Rome un autre destin que celui que les siècles lui ont assigné. Qu'on imagine un plan de régénération italienne où Rome ait une place, qu'on en ima-
gine un où elle n'en ait pas. Pour moi, je ne puis envisager sans terreur le jour où la vie pénétrerait de nouveau ce sublime tas de décombres. Je ne puis concevoir Rome que telle qu'elle est, musée de toutes les grandeurs déchues, rendez-vous de tous les meurtris de ce monde, souverains détrônés, politiques déçus, penseurs sceptiques, malades et dégoûtés de toute espèce, et si jamais le fatal niveau de la banalité moderne menaçait de percer cette masse compacte de ruines sacrées, je voudrais que Ton payât des prêtres et des moines pour la conserver, pour maintenir au dedans la tristesse et la misère, à l'entour la fièvre et le désert. Ce n'est donc ni un hasard ni une criante injustice qui a condamné l'Italie à n'être point une nation comme les autres. Elle est plus et elle est moins. La géographie, quoi qu'on en ait dit, est ici pour peu de chose. Les causes de cette singulière destinée sont bien plus profondes. L'Italie a eu son unité, mais toute morale ; aussi cette unité a-t-elle été surtout comprise par les hommes de génie. Vers 1550, quand Pétrarque écrivait sa Ganzone à Cola de Rienzi, aucun pays n'avait encore proféré un tel accent de patriotisme : le mot de France ne devait être prononcé avec tant d'amour que quatre-vingts ans après par Jeanne d'Arc. Ce que le cœur humain peut contenir de haine, les villes rivales de l'Italie l'ont épuisé l'une contre l'autre, et pour-
tant peu de pays ont eu un sentiment plus vif de leur noblesse. Nulle part l'homme n'a si profondément goûté le bonheur de vivre et de mourir pour quelque chose de grand. Profondément divisées quand il s'agit de leurs intérêts, les diverses parties de l'Italie se sont trouvées unies, non certes pour résister à l'étranger, mais pour le détester, pour le trahir, pour le dédaigner au nom de la gloire incomparable de leur commun passé.
Les malheurs de l'Italie et son impuissance nationale sont ainsi la conséquence de sa gloire. Ce pays auquel, selon nos idées étroites de centralisation et de nationalité, on pourrait dénier le nom de patrie, est de tous les pays du monde celui qui a été le plus aimé : nul n'a provoqué plus de dévouements, nul n'a compté plus de nobles victimes. Ce pays, envers lequel nous croyons être généreux en lui faisant l'aumône de notre compassion, a souri mille fois de notre abaissement. Gardez pour vous votre pitié, pourrait-il nous répondre. Quand vous étiez enchaînés à l'idée matérielle d'une royauté héréditaire, transmise comme un bien légitimement acquis, moi je goûtais la sainte voiiipté de m'appartenir ; quand vous n'aviez que des maîtres, moi j'avais une patrie; quand vous n'aviez pas de citoyens, j'avais plus de cent soixante républiques libres, maîtresses d'elles-mêmes, ayant leurs
archives et leurs histoires comme de grands États. Quand vous ne saviez que le jargon barbare de vos docteurs subtils, moi j'avais Pétrarque, Boccace; je lisais Homère, l'antiquité tout entière revivait dans mon sein. Qui vous a enseigné le secret de la beauté? qui a fait le pape? qui a fait l'empereur? qui tient encore la clef de vos consciences? et savez-vous quel trouble s'élèverait dans le monde le jour où je rebâtirais le Capitole et laisserais crouler le Vatican.
Certes, à ne juger les choses que d'après nos idées modernes, une telle grandeur est étrange, et ceux qui en sont fiers doivent paraître des hommes d'un autre âge. De plus en plus l'Europe semble s'habituer à cette idée que le repos est le but suprême des sociétés, que tout ce qui étouffe les luttes intérieures des États est un bien, et que l'égalité dans la sujétion peut seule préserver l'espèce humaine du retour de ces discussions religieuses et politiques qui remplissent les annales du passé. Je conviens que l'histoire d'Italie, envisagée à ce point de vue, doit inspirer une profonde pitié. Si l'idéal d'une nation est d'arriver à cet excès de timidité que toute diversité d'opinion y soit prévenue par des mesures administratives et à ce degré d'uniformité que le diapason des orgues de Barbarie y soit réglé par l'État, un pays où tout différait à quelques lieues de distance et où la liberté de la haine
était portée jusqu'à ses dernières limites doit paraître souverainement barbare. Je n'essayerai pas de convertir ceux qui jugeraient de la sorte ; chacun met son bonheur où il lui plaît. Je reconnais que les citoyens de Pise et de Florence étaient beaucoup moins bien administrés que nous ne le sommes ; le seul point que je conteste est que nous ayons le droit de les plaindre. Mille fois l'occasion d'échanger leur tumultueuse liberté contre une paix obscure s'est présentée à eux ; toujours ils l'ont repoussée. Qui sait si en quelques années de leur orageuse existence ils n'ont pas plus vécu que ces populations ignorées qui ont végété heureuses à l'ombre de leur vigne et de leur figuier?
Mais il est rare que de trop brillantes destinées ne cachent pas pour l'avenir d'amers retours. A cette agitation frénétique dont l'histoire d'aucun pays, pas même celle delà Grèce, ne saurait donner une idée, succède la plus profonde léthargie que jamais peuple ait traversée. Ces républiques si fécondes en révolutions deviennent de paisibles communes des États romains : cette Toscane où durant quatre siècles le sang des guerres civiles coula par torrents est le seul pays de l'Europe où la peine de mort puisse être de fait abolie. L'Italie, si spirituelle, si vive, si animée, tandis qu'elle fut sans maître, au moins sans maître pré-
sent et effectif, devient, dès qu'elle a des gouvernements réels, molle, douce, sans ressort. Elle s'endort, selon l'heureuse expression de M. Ferrari, dans la paix du Seigneur. Elle n'a point voulu de la salutaire humiliation d'un souverain héréditaire ; elle en aura vingt, et chaque maison de l'Europe se croira le droit de tailler dans son sein des principautés pour ses membres invalides. Elle n'a pas voulu de la contrainte et de l'abnégation que suppose la formation d'une armée nationale ; elle sera la proie d'une soldatesque avide qui s'abattra par nuées successives sur ses riches cités. Elle n'a rien voulu sacrifier de sa vie locale, de ses franchises, de son insatiable activité ; elle perdra jusqu'au souvenir de ce qu'elle a été : son unique souci sera de composer des sonnets et des cicalate pour ses insipides académies. Elle n'a pas voulu de la réforme religieuse qui eût détruit le principal levier de son ascendant politique sur le monde , elle a préféré l'incrédulité matérialiste au protestantisme : elle portera le joug religieux le plus lourd qu'aucun pays, l'Espagne exceptée, ait porté; elle subira le supplice de cette chappe de plomb que son poëte vit peser dans 1 Enfer sur les hypocrites. Quand on voit à Bologne, à Vérone, le soldat croate, avec sa pesante allure et sa révoltante roideur, régler les mouvements d'une population spirituelle et charmante, le cœur se
soulève, et on se prend de colère contre la destinée qui fait expier si chèrement le don fatal de la beauté. Mais, à la réflexion, cette gauche et laide créature reprend son sens historique; elle représente la revanche de l'Europe contre la domination universelle de l'Italie et ce lest que toute société reçoit forcément du dehors, quand elle ne le trouve pas au dedans. Cela est si vrai, que le seul pays de l'Italie qui ait de nos jours sa vie indépendante est le seul'aussi qui n'ait pas participé aux splendides aventures de l'Italie. Le passé sérieux et grave du Piémont est bien humble comparé aux glorieuses annales de Gênes, de Florence, de Milan ; et voilà pourquoi le Piémont seul possède les conditions essentielles des États modernes : une maison royale, une noblesse provinciale, une bourgeoisie, une armée. Est-ce à dire que l'Italie soit à jamais condamnée à porter la peine de sa brillante et exceptionnelle destinée? Non certes ; dans mon opinion, une nouvelle ère a commencé pour l'Italie le jour, éloigné de nous d'un demi-siècle environ, où elle s'est comparée aux autres nations et où elle a vu ce qui lui manquait. L'Italie du dix-septième et du dix-huitième siècle ne souffrait pas de son abaissement ; car le sentiment même de la vie avait chez elle disparu. Nul Italien alors n'avait honte de sa patrie et ne se sentait humilié. Nul ne disait avec Leopardi : « 0 ma patrie ! je vois tes murs et tes
arcs, tes colonnes et tes statues, je vois les tours désertes de nos aïeux; mais ta gloire, je ne la vois plus, ô Italie ! née pour étonner les nations par ta bonne comme par ta mauvaise fortune. » L'époque de la Révolution et de l'Empire, qui a laissé au delà des Alpes une si profonde empreinte, apprit à l'Italie ce dont elle ne s'était pas doutée jusque-là, qu'elle était inférieure et déshéritée. L'Italie trouva alors que sa primatie spirituelle la consolait peu d'être la dernière des nations ; on entendit pour la première fois ce blasphème : Nous avons honte d'être Italiens. Un vaste parti, plus ou moins imbu des idées françaises, se forma, dans le nord surtout, aspirant à faire de l'Italie un pays comme un autre, maudissant le pape, maudissant Charlemagne, regrettant hautement que la péninsule entière n'eût point Pavie pour capitale et ne s'appelât point Lombardie.
Ce mouvement, auquel cinquante années de constants efforts ont donné une puissance irrésistible, est beaucoup trop lancé pour qu'il puisse être arrêté. Je crois à l'avenir national de l'Italie. Mais ce qu'il importe de maintenir, c'est que cet avenir national, où l'Italie serait un pays fort, indépendant, ayant une armée, se mêlant de ses affaires et non de celles des autres, n'est nullement dans la tradition italienne, et qu'en un sens l'Italie s'en trouverait amoindrie. ka
vraie grandeur de l'Italie n'est pas en tout cela. Même à ses plus mauvaises époques, l'Italie sans indépendance, sans forces militaires, sans unité, a tenu une bien plus grande place dans le monde que des nations très-fortement constituées. L'Espagne est certainement un des pays de l'Europe dont l'intégrité nationale est le plus garantie ; et pourtant qui voudrait comparer l'importance du rôle actuel de l'Espagne à l'importance du rôle de l'Italie, toute vaincue et humiliée qu'elle est? On ne saurait être deux choses à la fois, et si l'Italie devient un pays comme un autre, il faut qu'elle renonce à être une tribu de Lévi, ne possédant rien à titre terrestre, parce qu'elle possède tout par le ciel. J'éprouve une sorte de respect religieux devant le patriote italien : car il fonde pour l'avenir. Mais, à mes yeux, ce n'est pas là le vrai Italien. Le vrai Italien, c'est tel prélat de la cour de Rome, qui ne croit pas dans sa fierté avoir rien à envier à ces barbares qu'il voit mendier sa faveur. Le vrai Italien, c'est tel moine néo-guelfe, proclamant du fond de son couvent l'Italie reine du monde ou à la veille de le devenir. Le vrai Italien, c'est ce sectaire dangereux, je l'avoue, qui ne veut de la résurrection de l'Italie que pour régner au nom d'une nouvelle et chimérique papauté. Le vrai Italien, c'est l'impénitent M. Ferrari, exaltant la gloire £ô kâ patrie, divisée, anarchique, impuissante, et
trouvant que la part de l'Italie est assez belle pour repousser la pitié et les regrets.
Le livre de M. Ferrari répand sur tous ces problèmes de vives et pénétrantes clartés. L'Italie y paraît dans sa grandeur et ses misères : mère de tout bien et de tout mal, de toute erreur et de toute vérité ; digne tour à tour des hommages et des malédictions du monde, comme la maîtresse savante qui l'a formé, la courtisane qui Fa séduit, le bouffon qui l'amuse. Une seule chose lui a manqué, chose humble en apparence, mais en réalité la plus grande de toutes, l'honnêteté. Artiste jusque dans le crime, regardant presque comme des dupes ceux qui s'arrêtent à cette prosaïque distinction du bien et du mal, qu'elle crut inconciliable avec l'art de réussir, elle n'envisagea la vie que comme une stratégie à la manière de Braccio, ou une partie de scélératesse à la façon des Borgia. Le patriotisme luimême se montre chez elle peu scrupuleux : ses plus vertueux citoyens professent le dédain de l'espèce humaine, et partent de ce principe que le monde étant peuplé de sots, il faut pour le gouverner simuler la folie. «Je l'avoue, dit Rienzi, pour le bien du peuple, je me suis fait tantôt fou, tantôt histrion, tantôt homme grave, tantôt homme simple, tantôt rusé, tantôt timide, tantôt fourbe. » 11 y a des réactions, je le sais, contre ces éclipses étranges du sens moral ; mais
elles manquent elles-mêmes de sérieux et de suite. Ni les paradoxes grandioses de Hildebrand, ni le carnaval dévot de Savonarole, ni les homélies de Jean de Vicence ne valent un peu de bon sens et de raison. Nulle part dans toute cette histoire je ne vois de saint Louis, de Washington, de Lafayette. Ce ne sont pas là des politiques, dira M. Ferrari, ce sont des honnêtes gens. Peut-être ; mais plût à Dieu, pour le bonheur de l'Italie, qu'elle eût compté dans son sein beaucoup de ces consciences timorées et de ces esprits étroits ! Ils lui eussent épargné d'amères déceptions, et la pénible nécessité de recommencer, vieille, la carrière que les nations en apparence moins favorisées qu'elle ont parcourue depuis mille années.
De tous les problèmes que soulève la critique historique, il n'en est pas de plus singulier que celui auquel a donné lieu Y Histoire secrète de Procope1. Jusqu'au commencement du dix-septième siècle, l'histoire n'avait été pour Justinien qu'un long panégyrique. Peu de ligures apparaissaient dans le passé avec autant de majesté. Dernier héritier de la grandeur romaine, Justinien semblait en avoir groupé tous les rayons, à l'entrée de la nuit du moyen âge. Son nom, attaché à la grande compilation qui est devenue la lé-
1 Voir la traduction, accompagnée d'amples commentaires, qu'en a donnée M. Isambert. Paris, 1856.
gislaiion universelle des peuples civilisés, jouait parmi les jurisconsultes le rôle d'autorité irréfragable, comme celui d'Aristote parmi les philosophes, comme la Bible parmi les théologiens. Assise à côté de lui, la courtisane Théodora participait aux mêmes hommages, et la mosaïque de Saint Vital de Ravenne, nous les montrant tous deux dans le sanctuaire et presque au rang des saints, n'était qu'un écho de l'opinion accréditée par les siècles.
Cette opinion paraissait sans appel, lorsqu'un habile helléniste, Nicolas Alemanni, découvrit, vers 1620, parmi les manuscrits du Vatican, les pages qui devaient exposer le monarque si longtemps adulé à toutes les sévérités de l'histoire. On savait, par de vagues renseignements, qu'à la suite des huit livres officiels consacrés par l'historien Procope de Césarée à la gloire de Justinien, figurait un neuvième livre, portant le titre suspect à'Anekdoton (inédit), où l'auteur s'était vengé de ses flatteries par de singulières médisances. C'est ce document, rangé depuis longtemps parmi les pièces perdues ou d'une existence incertaine, qu'Alemanni venait de rendre à la science. Dès les premières lignes du perfide appendice, l'auteur fait de complets aveux : sous le coup de la terreur, en butte à un espionnage continuel, il n'a pu, dans son histoire officielle, présenter les faits sous leur véritable jour : maintenant,
en révélant les turpitudes qu'il a dû cacher d'abord, il sait fort bien à quoi il s'expose ; la postérité jugera ce qu'il va dire invraisemblable et le rangera parmi les faiseurs de tragédies.
L'imagination la plus féconde, eu effet, ne saurait dépasser les sombres horreurs du tableau que nous offre Y Histoire secrète. Qu'on se figure une société dénuée de sens moral, où la grossière avidité de natures perverses soit Tunique loi, un enfer où deux funestes génies régnent en vue du mal, le cultivent avec art, l'aiment pour lui-même et pour le plaisir qu'ils trouvent aie faire, une vénalité inouïe, une dégradation de mœurs à peine croyable, le vol organisé, nulle sûreté pour les personnes, le bon sens même atteint et la raison menacée, Byzance transformée tantôt en une cage de fous, tantôt en un épouvantable coupegorge où l'assassinat de milliers de personnes se commettait de gaieté de cœur et en plein jour, un monde d'empoisonneurs et d'assassins, de frénétiques et de fous ; voilà l'effroyable cauchemar que déroule en deux cents pages l'écrit singulier que nous analysons. Ce n'est point le crime grandiose de l'Italie du quinzième siècle, le crime commis par l'emportement de natures fougueuses, tel que nous le trouvons chez les scélérats héroïques de l'école des Borgia; ce nest point le crime commis par théorie et avec raisonne-
ment, dont notre Terreur a donné l'exemple unique peut-être; non, c'est le crime lâche et vil, la perversité par épuisement, une honteuse partie de débauche d'eunuques avinés. V Histoire secrète est, sous ce rapport, une œuvre précieuse et sans pareille, une véritable œuvre d'art, sans que l'auteur s'en soit douté. L'idéal de la platitude et du mal, le tableau d'un siècle bas et méchant, ne trouvera jamais un tel maître pour le peindre. Après avoir lu ce livre étrange, on ne s'étonne plus de l'hypothèse à laquelle l'auteur a recours pour expliquer tant de crimes ; c'est que Justinien et Théodora ne sont pas des hommes, mais des démons qui, pour faire le plus de mal possible, ont pris la forme d'êtres humains.
Une question se présenta tout d'abord lors de la publication de Y Histoire secrète, et tient encore aujourd'hui la critique en suspens. De Procope adulateur ou Procope pamphlétaire, lequel mérite de faire foi? Un menteur dévoilant lui-même ses mensonges ne doit être cru que sur preuves ; les motifs qui l'ont porté à flatter ont bien pu le porter à calomnier, et si, par son aveu, il enlève toute créance à ses premiers récits, il discrédite du même coup ceux qu'il y substitue. De là un doute grave qui a partagé les historiens en deux camps : les uns comme Montesquieu et Gibbon, ont accordé une confiance entière à Y Histoire secrète;
d'autres, comme Ludewig, la Ravalière, et en général l'école des jurisconsultes, n'ont vu dans l'Histoire secrète qu'un libelle calomnieux et ont cherché à expliquer par des motifs intéressés cette étrange palinodie.
A tout esprit non préoccupé, et antérieurement à tout examen , il paraîtra naturel de donner la préférence à l'Histoire secrète. La critique est soupçonneuse * toute atteinte portée à la liberté de parler ou d'écrire l'inquiète ; le crime qu'elle pardonne le moins aux souverains, c'est d'avoir voulu la tromper. Certes, au point de vue de la moralité de l'histoire, la présomption doit toujours être faite contre ceux qui se défient de la liberté. Cependant, quand il s'agit d'une histoire vieille de treize cents ans, l'impartialité est permise, surtout quand des motifs particuliers commandent à l'historien de se tenir en garde et de suspendre son jugement.
La nature humaine, en effet, n'est jamais mauvaise sans compensation, et toutes les fois qu'un caractère nous est présenté comme absolument pervers, c'est une raison de douter de la vérité du portrait. 11 faut dire que si les récits de Procope sont exacts, Justinien etThéodora ont été, depuis les temps historiques, les deux êtres les plus méchants qui aient existé. Je laisse de côté Théodora ; il appartient à d'autres d'examiné*
si les infamies dont on la charge sont possibles eu doivent être envisagées comme le fruit d'une imagina* tion souillée rêvant des crimes chimériques. Me bornant à Justinien, je dirai que la thèse fondamentale de Procope se détruit par son exagération môme. Cette thèse, répétée à chaque page, c'est que Justinien fut un ennemi gratuit de l'espèce humaine et en particulier de l'empire romain. Tous les actes de son gouvernement, les mesures les plus inoffensives et parfois les plus justes de son administration sont interprétées en ce sens. Or, si l'on excepte quelques-uns des premiers Césars à qui un pouvoir inouï jusque-là dans l'humanité donna le vertige, il ne semble pas que l'amour du mal pour le mal ait jamais été un mobile suffisant pour soutenir une vie entière et servir de principe à un système de gouvernement. Tout en faisant la part aussi large que possible au mensonge officiel, tout en séparant profondément le caractère personnel des souverains et leur rôle historique, tout en avouant que des scélérats ont pu faire de grandes choses et passer pour de grands hommes, il m'est impossible de croire qu'un frénétique eût laissé dans l'histoire une figure comme celle de Justinien, ni d'admettre qu'un règne aussi glorieux par l'administration, la législation et la conquête, ait pu être l'œuvre d'un Domitien assisté d'une Messaline Des hommes exécrables, je le
sais, ont régné à Rome sans que Rome pour cela ait cessé d'être la maîtresse du monde ; mais ici le problème est tout différent ; il faut expliquer une renaissance, un dernier moment de vie dans un corps exténué; il faut expliquer comment l'empire, sur son déclin, put ressaisir encore le sceptre universel, exercer la suzeraineté depuis la Bretagne et le Sahara jusqu'au Tigre, et tenir en échec le monde barbare déjà plus qu'à moitié victorieux.
La défiance augmente quand on examine de près les procédés de critique familiers à notre historien et ses habitudes d'esprit. Tantôt ce sont des déclamations vagues sans faits articulés ; tantôt des commérages de villes grecques, des propos de valets de chambre, des plaintes de domestiques d'une incroyable absurdité1. Souvent, par de singulières distractions, le même fait sert de base à des griefs opposés. Justinien est à la fois un astucieux tyran qui a dépensé une prodigieuse activité d'esprit pour torturer le genre humain, et « un sot comme il ne s'en est jamais vu, un lourdaud, un âne qui obéit à la bride en remuant les oreilles. » Procope ne songe pas qu'en montrant l'objet de son antipathie sous ces couleurs ridicules, il s'ôte le droit de le présenter comme atroce. Un parti pris violent lui fait
1 Voir pages 151, 189, par exemple.
accepter les dires les plus contradictoires quand il s'agit de noircir ceux qu'il hait.
Mais c'est surtout dans les jugements sur la politique extérieure de Justinien qu'on sent le réquisitoire où tout est systématiquement interprété dans le sens du mal. Les affaires étrangères furent le grand côté du règne de Justinien. Ce prince donna le modèle de la vraie politique qu'il eût fallu suivre avec les barbares ; en les cantonnant et les attachant à l'Empire, il fit en Orient pour les Slaves ce qu'on aurait dû essayer en Occident pour les Germains. Or, il faut le dire, soit sottise, soit aveuglement volontaire, Procope n'a rien compris à cette habile conduite qui assura à l'empire d'Orient un prolongement de mille années de vie. Les conquêtes de Justinien, s'il fallait en croire son détracteur, ne furent motivées que par le désir d'avoir plus d'hommes à tyranniser ! 11 est évident que Procope appartenait à un parti exclusif, conservateur des vieilles traditions romaines, opposé à l'adoption des Slaves et à toute entente avec eux. Jamais les tendances étroites de l'esprit grec et son dédain pour l'étranger ne se sont trahis avec plus de naïveté. Certes Procope était excusable, comme tous ses contemporains, de ne point apercevoir l'élément de sérieux et de moralité que les races germaniques et slaves apportaient dans le monde, et le service qu'elles rendaient en faisant contre-poids
aux peuples légers du Midi. Mais comment expliquer autrement que par une étrange petitesse de vues les reproches qu'il adresse à Justinien à propos des dépenses de ce prince pour accroître au dehors l'action de l'Empire? La grande politique extérieure coûte toujours cher : Justinien, pour relever sa marine et soutenir jusqu'au bout du monde son rôle de suzerain, fut obligé à d'énormes sacrifices : tout cela paraît à Procope un effet de la résolution que l'empereur avait prise de faire passer les richesses des Romains aux barbares. Résolu à tout blâmer, il ne veut pas qu'on pactise avec les ennemis du dehors, et il trouve mauvais qu'on lève des subsides pour les combattre. La seule pensée des barbares l'impatiente et lui ôte le sens ; il croit, en se fermant les yeux, écarter les dangers qui menacent l'ordre social où il se complaît.
Cet esprit du Fanariote dédaigneux, n'admettant rien en dehors du petit monde où il est habitué à vivre, me paraît le trait essentiel du caractère de Procope. On sent qu'une grande partie de son antipathie contre Justinien et son prédécesseur Justin vient de ce que l'un et l'autre représentaient l'intrusion des Slaves et des Albanais dans les affaires de Byzance. Nés en Albanie, sachant à peine écrire et parlant très-mal le grec, n'ayant point les manières délicates de l'ancienne classe aristocratique, ces empereurs barbares étaient
fort impopulaires parmi les Grecs raffinés de Constantinople. On Voit partout derrière Procope un petit cénacle de mécontents, dont les deux derniers règnes avaient offensé les prétentions ou froissé les instincts, et dont les confidences allaient grossir le carton secret d'où est sortie la plus atroce vengeance qu'ait méditée l'orgueil des patriciens blessés.
C'est une explication facilement accueillie de la multitude que celle qui cherche l'origine de toute opposition dans un mécontentement personnel. Aussi les défenseurs de Justinien ont-il attribué les calomnies de Procope à une disgrâce ou aux regrets d'une ambition déçue. Rien ne prouve la réalité d une telle supposition. La carrière de Procope paraît avoir été aussi régulière et aussi honorable que peut l'être une carrière sous un gouvernement despotique. Je me le figure bien plutôt comme un homme honnête, mais faible, qui a été servile à contre-cœur et qui cherche à se réhabiliter parle dénigrement. On sent en lui une haine sincère pour le mal, un goût naturel pour Tordre, mais un esprit borné qui apprécie toute chose avec des préjugés de coterie. Ses griels sont bien plus des griefs de castes que des griefs d'intérêt personnel. Les hommes appartenant aux classes habituées à jouer un rôle officiel écrivent en général assez mal l'histoire de leur temps. Ils sentent vivement l'injure; mais ils ne
savent point assez s'y soustraire. Se croyant nécessaires au spectacle de ce monde, et s'imaginant que ies choses humaines ne sauraient se passer d'eux, ils pensent faire acte d'abnégation en sacrifiant leur fierté pour rester aux affaires. Puis, ils se vengent de leurs humiliations par des dédains de gentilshommes et d'injustes sévérités. C'est là, je l'avoue, l'objection que je suis toujours tenté de faire à Saint-Simon. Si votre siècle était si mauvais que vous le dites, si le séjour à la cour était si humiliant, pourquoi y restiez-vous ? J'en dis autant de Procope. Quand le sa^e qui a accepté l'obscurité sans regret me dévoile les faiblesses de son siècle, je le crois volontiers. Mais un sénateur mécontent qui vient se plaindre des avanies qu'il a endurées, diffamer le maître qu'il a servi, conter ses doléances parce qu'il a fait antichambre parmi les laquais (p. 184), parce qu'un de ses amis a été berné par les eunuques (p. 185), parce qu'un jour l'impératrice l'a reçu d'une façon sommaire au milieu d'un troupeau de solliciteurs (p. 181), un tel critique m'est un témoin suspect, Il prouve dans un sens général contre le gouvernement qui l'a employé, car le propre des mauvais gouvernements est d'humilier ceux qui les servent ; mais il mérite peu de confiance, car la rancune la plus implacable est celle de la fierté blessée, et l'homme qui pardonne le moins à son siècle est
celui qui, n'ayant pas eu le courage de renoncer au monde, se venge sur le monde des mépris qu'il a soufferts.
Loin de nous cette complaisante philosophie de l'histoire qui, sous le prétexte du bien commun, sait trouver une excuse pour toutes les tyrannies ; mais gardons-nous aussi d'accepter sans contrôle le témoignage des mécontents froissés par la fatalité des temps. L'abus dans le monde résulte toujours d'un privilège, et le crime obligé des réformateurs est de porter atteinte à des droits consacrés. Les privilégiés atteints par ces réformes présentent naturellement comme des tyrans les souverains qui s'en font les promoteurs. Ils ont raison, car la suppression des droits anciens ne peut avoir lieu sans amener le despotisme ; mais ils manquent d'étendue d'esprit, en ce qu'ils ne voient pas que les droits anciens deviennent avec le temps injustice, et produisent un tissu de maux aussi préjudiciable pour le peuple que le despotisme des réformateurs. L'espèce humaine, dans sa marche boiteuse, s'avance en s'appuyant alternativement sur deux douleurs : le privilège amenant le despotisme de plusieurs, la réforme des privilèges amenant le despotisme d'un seul.
Justinien fut au plus haut degré ce qu'on peut appeler un souverain révolutionnaire. Quoi qu'en dise
Procope, je suis persuadé que le zèle désintéressé du bien le guida souvent dans ses réformes. Mais pour remédier au mal il commit une faute plus grave peutêtre que le mal : il substitua sa volonté aux institutions ; il affaiblit tous les corps, abaissa les caractères. Les hommes élevés dans les anciens principes de dignité personnelle, sans cesse humiliés devant les fonctionnaires de la domesticité de l'empereur, perdirent l'estime d'eux-mêmes, il ne resta debout que l'empereur et son entourage, le palais, une sorte de Versailles, où Ton s'étouffait et où les âmes perdaient toute valeur. Le cœur saigne en voyant les deux classes d'hommes d'où l'on aurait dû attendre quelque peu de vertu ou d'honneur, les évêques et les militaires, à genoux devant Théodora, et attendant de leur servilité l'avancement de leur fortune. Qu'on joigne à cela une administration tracassière et se mêlant de tout, une centralisation qui supprimait tous les pouvoirs intermédiaires entre le souverain et les sujets, on aura une idée du débordement d'intrigues que dut amener un tel régime et de l'importance colossale que prirent dans les affaires du monde les travers d'esprit et les caprices du souverain.
Quant aux mœurs infâmes que Procope attribue à Justinien, elles sont difficiles à concilier avec la sobriété, l'activité infatigable et l'ardeur pour le travail
que son détracteur ne lui refuse pas. La vérité est, je crois, que, sous ce rapport comme sous tant d'autres, Justinien fut un homme fort peu délicat, mais ne fat pas pire que son siècle. L'affaiblissement du patriciat et la disparition presque totale des idées de noblesse héréditaire avaient abaissé à un degré incroyable les mœurs de la haute société. La naissance n'étant plus comptée pour rien chez les femmes, et le charme des qualités morales étant peu compris d'un siècle aussi grossier, les hommes riches ou puissants n'étaient guidés dans leurs unions que par des appétits inférieurs, et ainsi presque tous les mariages importants se faisaient parle théâtre. On porta une loi pour défendre aux sénateurs et aux grands officiers d'épouser des comédiennes ; l'empereur la viola tout le premier. Ces femmes conservaient dans leur position nouvelle des mœurs détestables, et leur fortune était un encouragement public donné à l'aventure et à la légèreté.
Je pense qu'il y a aussi quelque exagération, mais un fond réel de vérité, dans ce que Procope nous dit de la sottise de Justinien : ce fut un esprit sérieux et appliqué, mais lourd et grossier. Les exercices de chevaux et les ballets paraissent avoir été toute sa littérature. Ces défauts auraient été de peu de conséquence chez un particulier; mais dans les gouvernements
absolus le goût des souverains n'est pas chose indifférente ; il n'est pas permis à celui dont les préférences sont des lois d'avoir telle littérature qu'il lui plaît. La sottise encouragée par l'empereur fit d'énormes progrès. Pour comble de malheur, elle aboutit à un goût effréné des controverses théologiques. Esprit étroit et absolu, Justinien croyait sérieusement avoir raison en ces sortes de matières, et versa pour d'insignifiantes subtilités des torrents de sang. L'Asie Mineure, le plus beau pays du monde, en devint un désert. On peut dire sans exagération qu'aucun souverain, pas même Philippe II, n'a ordonné tant de supplices pour ses opinions religieuses. Sévère, consciencieux à sa manière, il porta en religion la férocité de la loi antique et la sombre dévotion du persécuteur laïque.
Le travail de codification, qui fait le principal titre de gloire de Justinien, signalait lui-même une décadence : ces travaux, assurent les personnes versées dans l'histoire de la législation, ne s'entreprennent jamais que quand la génération des grands jurisconsultes est près de se perdre. Il est certain du moins que les époques de codification ne sont pas toujours les mieux douées de l'amour de la justice et du sentiment moral. Jamais des institutions vraiment politiques ne sont sorties d'institutions judiciaires. Les magistrats, excellents conservateurs de quelques-unes
des garanties sociales, ne savent point fonder les garanties politiques ni la liberté.
Rien d'ailleurs n'est plus dangereux en histoire que d'apprécier la force et la moralité d'un peuple par la perfection abstraite de son Code. Si l'on compare, au sixième siècle, les législations informes du monde germanique et la législation savante de Byzance, au premier coup d'œil la préférence ne saurait être douteuse. D'un côté, c'est la barbarie, le tarif du meurtre, le prix des personnes estimé en argent, de révoltantes anomalies au point de vue de ce que nous appelons civilisation ; de l'autre, c'est le droit philosophique, universel, fondé sur la raison absolue. Et pourtant je n'hésite pas à le dire : le droit germanique valait mieux. De l'organisation byzantine est sorti un des plus honteux abaissements dont l'histoire ait gardé le souvenir; de l'esprit germanique est sortie la vraie notion de la dignité humaine par la consécration de l'individu. Le sang avait un prix chez les Germains ; il n'en avait pas à Constantinople. Mieux vaut pour la liberté le droit le plus subordonné que l'égalité dans la sujétion. La personne du moyen âge féodal subissait le privilège, mais elle l'exerçait à son tour. Elle avait dans ce privilège une propriété inamissible, qui la garantissait contre tout pouvoir humain. Chaque homme possédait une sorte de charte qu'il transmettait comme un do-
maineà ses enfants. L'État, cet autocrate sans pareil, qui a des droits contre tous et contre qui personne n'a de droits, n'existait point encore. Voilà pourquoi le moyen âge féodal, dont la législation est, au point de vue philosophique, si imparfaite, n'a point eu de tyran comme Justinien. Si un pouvoir analogue à celui du César byzantin eût essayé de s'y former, les feudataires, les évêques, les abbés, les communes, les hommes libres de tout état, mille droits, en un mot, organisés contre celui du souverain, se fussent ligués ensemble. Le pape eût appuyé la ligue ; le tyran eût été excommunié et arrêté dès ses premiers pas.
Sans être aussi mauvais que le voudrait Procope, le siècle de Justinien fut en réalité un siècle abominable. Sans être des démons à face humaine, Justinien et Théodora furent de fort mauvais souverains. L'Histoire secrète fût-elle un mensonge d'un bout à l'autre, son existence seule est une pièce de conviction irréfragable , car, pour que la haine n'ait pu se satisfaire sans cet énorme raffinement de malice, pour qu'elle soit arrivée à cet épouvantable degré de concentration, il a fallu un despotisme vraiment inouï. Justinien peut n'être point coupable de tous les méfaits dont le pamphlet de Procope l'accuse ; mais il est coupable de l'abaissement des âmes et de la servilité que suppose ce chefd'œuvre de rancune et d'hypocrisie* La vérité compri-
mée se venge par la calomnie : elle a tort sans doute; la parfaite sagesse voudrait que l'on fût juste envers tous. Mais à qui la faute? A ceux qui, en supprimant la liberté, ont avoué qu'ils avaient quelque chose à cacher; à ceux qui, en faussant l'opinion, ont rendu l'approbation suspecte et le mal seul croyable. L'Histoire secrète est le châtiment de ceux-là : le mensonge de la haine sert de réponse au mensonge de l'adulation. Il y avait un moyen bien simple de prévenir l'un et l'autre, le respect des caractères et la liberté !
Un des principaux services que M. de Sacy ait rendus aux études arabes est, de l'aveu de tous les orientalistes, l'édition qu'il donna en 4822, avec un commentaire , de l'ouvrage célèbre connu sous le nom de Mekâmât ou Séance deHâriri1. Bien des objections, avant comme après la publication, s'élevèrent contre l'opportunité de cette grande entreprise ; la principale était sans doute le peu d'intérêt que semble offrir un livre en apparence insignifiant pour le fond, et dont la
1 Deuxième édition, avec des notes en français, par MM. Reinaud et Derenbourg, 1853.
forme, appréciée d'après nos idées européennes, dépasse tout ce qu'il est permis d'imaginer en fait de mauvais goût. L'esprit si droit et si ferme de M. de Sacy aperçut, au delà de ces jugements étroits, la véritable valeur de l'ouvrage deHariri. A ses yeux, d'ailleurs, une considération dominait toutes les autres : c'est le rôle immense que ce livre a joué et joue encore en Orient. On peut dire, en effet, qu'il n'est guère possible de bien pénétrer dans les finesses de la langue arabe sans l'étude approfondie de ces compositions bizarres, sortes de topiques universels de la rhétorique musulmane, qui sont restées jusqu'à nos jours en Asie l'école du beau langage et le répertoire du style choisi. M. de Sacy pensa donc avec raison que la publication de ce curieux ouvrage était le complément nécessaire de ses travaux sur la grammaire arabe et la plus belle application du principe qu'il avait inauguré avec tant d'éclat : étudier le génie des langues orientales chez les grammairiens orientaux eux-mêmes.
L'Europe savante et l'Orient n'eurent qu'une voix pour reconnaître la perfection avec laquelle l'illustre éditeur accomplit cette tâche difficile. La préface écrite dans l'arabe le plus pur, le commentaire composé en grande partie, il est vrai, d'après ceux de Motarrézi et de Chérichi, mais quelquefois aussi d'après les propres observations de M. de Sacy, enlevèrent les suf-
frages des lettrés les plus exigeants d'Egypte et de Syrie. Ce magnifique volume in-folio de 660 pages, tout arabe depuis la première ligne jusqu'à la dernière, devint promptement classique dans l'Orient musulman. Des livres y ont déjà été composés, uniquement destinés à l'examen de l'œuvre du savant français, et la puérilité des critiques, rapprochée de la solennité des éloges, est le plus bel hommage que la science de notre compatriote ait reçu.
Le scheick Abou-Mohammed al-Cassem ben-Ali ben- Mohammed ben-Othman, devenu si célèbre sous le surnom de Hariri, naquit à Bassora l'an 1055 de l'ère chrétienne. Sa vie s'écoula presque entière dans sa ville natale, dont il subit toutes les vicissitudes. Le tableau de cette existence intérieure d'une ville arabe au douzième siècle, composé en grande partie d'après la correspondance même de Hariri arrivée jusqu'à nous, forme une des parties les plus intéressantes de la préface des nouveaux éditeurs. Au milieu de l'anarchie politique que laissait après elle la ruine des institutions du khalifat, et du chaos de la féodalité inaugurée par les Seldjoukides, un assez grand mouvement intellectuel se continuait encore dans la vallée du Tigre et de l'Euphrate, qui était devenue depuis trois siècles le centre de la civilisation du monde entier. Hariri joua un rôle politique de quelque importance, tantôt sous
les ordres des khalifes impuissants de Bagdad, tantôt pour le compte des sultans seldjoukides. 11 était de sang arabe, de la tribu des Beni-Harâm, et resta fidèle, au milieu de la révolution des mœurs qui s'opérait de toutes parts, aux habitudes de sa race. Sa manière libre et toute profane le faisait regarder d'assez mauvais œil par les musulmans rigides. Il arriva cependant de son vivant à une immense renommée, et, quand il allait s'adosser à sa colonne de prédilection, dans la mosquée des Beni-Harâm, un cercle nombreux se réunissait autour de lui pour l'entendre. C'est là qu'il lut toutes ses Mekûmât ou Séances, sorte de nouvelles dont le type existait avant lui, mais auxquelles il sut donner une vogue dont aucun genre de fiction n'avait joui jusqu'alors.
Les Séances de Hariri sont peut-être de tous les ouvrages de la littérature arabe celui qui étonne le plus un Européen, et dont il est le plus difficile de se former quelque idée à moins d'une élude spéciale de cette littérature. La première question que nous nous adressons sur un livre est : Quel en est le sujet? Pour l'Orient, au contraire, le sujet n'est guère qu'un prétexte, et l'unité d'un ouvrage ne réside d'ordinaire que dans la vue toute personnelle que l'auteur y a portée. Hariri lui-même nous fait connaître l'objet qu'il s'est proposé en composant les Séances. « J'ai voulu, dit-il,
dans sa préface, qirelles renfermassent tous les mots de la langue, sérieux et plaisants, les termes légers et graves, les perles et les brillants de l'éldcution, ainsi que les expressions les plus piquantes, y compris certains passages du Coran et quelques métonymies remarquables. J'y ai déplus enchâssé un choix de proverbes arabes, des observations littéraires, des questions grammaticales, des cas lexicologiques, des nouvelles qui n'avaient pas encore été racontées, des discours variés, des exhortations propres à faire pleurer le pécheur et des plaisanteries capables de faire oublier au malheureux ses chagrins. »
Le canevas sur lequel Harin a brodé cet étrange dessin est en apparence des plus frivoles. C'est la série des métamorphoses d'un mendiant lettré, nommé Abou-Zeid de Saroudj, sorte de Protée qu'on retrouve sous toutes les formes, jouant tous les rôles, à peu près comme certains personnages comiques du théâtre italien, le Stenterello de Florence, par exemple. Le récit est placé dans la bouche d'un homme honnête et sensé, Hareth ben-Hammam, qui, voyageant pour son instruction et ses affaires, rencontre partout sur sa route Abou-Zeid sous un costume nouveau, le prend un moment au sérieux avec la foule, et finit par reconnaître sous tous les masques le rusé mendiant. Tantôt prédicateur ému, Abou-Zeid transporte son auditoire
et arrache des larmes aux pécheurs ; le soir du même jour, Harethle rencontre se livrant à la débauche dans un cabaret avec les aumônes qu'il a recueillies de la piété des croyants. Tantôt, avocat éloquent, il s'entend avec son adversaire pour tromper le juge et sa partie. Tour à tour boiteux, aveugle, maître d'école, improvisateur, prédicateur ambulant, faux derviche, médecin., dévot, InV^in, il sait changer de figure comme de manteau, et parcourt toutes les situations de la vie pour s'en moquer et exploiter la simplicité des bonnes âmes. Ce n'est pas qu'il soit absolument dégradé et inaccessible à tout sentiment d'honneur. Nullement. Plat valet pour le public, il est frondeur pour les gens en place, et se drape parfois dans ses haillons avec une majesté digne d'Édie Ochiltree et des plus tiers mendiants de Walter Scott. Il a été riche et considéré autrefois ; les croisés ont pris sa ville natale et pillé ses biens ; il ne se croit pas obligé d'être honnête homme malgré la fortune. A l'endroit de la morale, il a pris son parti une fois pour toutes ; ses principes se réduisent à celui-ci : « Pour parvenir à tes fins, ne crains pas de parcourir l'hippodrome de la ruse et du mensonge ; dresse tes filets, et prends les sots qui s'y laissent tomber. » Ses talents auraient pu lui faire obtenir des emplois lucratifs ; il a préféré la vie du mendiant, parce qu'elle laisse plus d'indépen-
dance et permet le mieux à l'homme de développer toutes ses ressources. Sur ses vieux jours, c'est la profession qu'il recommande à son fils comme la meilleure et la plus digne. Il lui en explique les principes, et le supplie de ne pas en laisser altérer les traditions. Une des plus étranges Séances est la trentième, où Abou-Zeid, arrivé à l'apogée de sa vie de mendiant, est installé roi d'un peuple de vagabonds et de bateleurs, prononce un discours plein de solennité, et, du haut de son royaume de bohème, rend au monde les mépris qu'il en reçoit. Sur la fin de sa vie, la religion, dont il s'est joué si souvent, reprend ses droits ; il se convertit, rentre dans la ville de Saroudj, et arrive à être imâm de sa paroisse. Hareth le rencontre une dernière fois devenu honnête homme, et les deux amis se disent adieu pour toujours. Ce dénoûment est-il sérieux, ou la conversion d' Abou-Zeid n'est-elle qu'une dernière comédie après tant d'autres? On ne sait : Hariri maintient jusqu'au bout le mystère qui enveloppe la conscience de son héros ; la conception de la vie reste ainsi suspendue dans une espèce de mirage où le rire touche aux larmes, le sérieux au frivole, l'ironie au respect.
11 faut voir avec quelle admirable variété d'invention et quelle finesse d'observation morale Hariri a su conduire ainsi son mendiant à travers cinquante situations
diverses pour comprendre ce qu'il y a d'ingénieux et d'original dans le plan des Séances. Cette comédie humaine qu'on avait entrevue pour la société du dix-neuvième siècle, et qu'on n'aurait certainement pas su renfermer dans un cadre acceptable, Hariri l'a réalisée pour la société musulmane du douzième siècle. Son insaisissable héros, traversant avec ironie tous les rôles, et ne laissant voir chaque fois sous son masque à l'œil pénétrant de Hareth qu'un comédien habile et goguenard, a manqué à M. de Balzac; et, disons-le à l'honneur de la société moderne, si pour son malheur elle renferme plus d'un Abou-Zeid, il faut convenir au moins qu'un tel personnage est chez nous impossible au point de vue de l'art. Le monde contemporain est trop compliqué, trop mêlé de bien et de mal, pour qu'il puisse être représenté d'une manière complète par le type d'un fripon, comme aussi par le type d'un honnête homme. L'idée d'un drôle éhonté, également exercé en finesses grammaticales et en escroqueries, ne faisant servir ses connaissances littéraires qu'à extorquer un dîner ou quelque aumône, peut un instant nous faire sourire, mais ne nous inspirerait à la longue que le dégoût.
Pour les Arabes, au contraire, Abou-Zeid n'est nullement un être méprisable. Hariri n'a pas pour lui un mot sérieux de blâme ; il le fait mourir en honnête
homme; il lui donne par moments des sentiments très-délicats, entre autres un tendre souvenir de sa patrie qui lui inspire de charmants vers. En Orient, l'homme ne lutte pas contre le sort qui veut l'avilir. Il est écrit qu'il sera noble ou ignoble. Chaque fois que llareth surprend Abou-Zeid en flagrant délit d'imposture, le mendiant n'a jamais qu'une excuse : « Saroudj est pris ; mes biens et ma famille sont entre les mains des infidèles. Je vois que la fortune ne demeure jamais dans le même état, et je m'efforce de l'imiter. » Une pensée triste, la conscience du profond abaissement de la société musulmane, se mêle à cette préoccupation de la fatalité. « La race des hommes généreux esl finie ; les vices mettent tous les hommes de niveau. Quand le monde s'avilit, pourquoi s'obstiner à être noble? » Le sentiment de cette décadence pèse comme un rêve pénible sur toute la poésie arabe, depuis l'extinction de l'esprit libéral du khalifat. Cent ans avant Hariri, Hamadani avait composé un livre, fort analogue à celui du conteur de Bassora, avec les friponneries d'un certain Aboulfath Escanderi, qui, lorsque ses fraudes sont découvertes, répond imperturbablement : « Ne crains pas l'abjection et l'ignominie, carie siècle qui t'y condamne est encore plus vil que toi. Lutte de bassesse avec lui, et tu ne réussiras pas à le vaincre. L'enfant n'est pas obligé d'être plus sage que sou père. »
Cette ignoble résignation aux vices de son siècle, cette façon de s'encourager à l'infamie par l'exemple de la fortune est toute musulmane. Jamais l'Orient n'a compris la fierté intérieure qui élève l'homme au-dessus du sort et place sa moralité en dehors des caprices de la destinée ; il faut remonter au parasite italien du seizième siècle, vivant de sa grammaire et de sa rhétorique, pour trouver cette singulière combinaison de cynisme et de littérature, d'avilissement et d'esprit. Chez nous, la culture intellectuelle est une sorte de noblesse, qui oblige. En Orient, le type du lettré mendiant et escroc n'est nullement une fiction. Il y avait, à l'époque de Hariri, de ces grammairiens nomades, sorte de rapsodes pédantesques, bien endurcis aux bassesses, payant leur écot en bons mots et en pièces de vers. M. Reinaud a très-ingénieusement démontré qu'Abou-Zeid est un personnage réel, et qu'un fait historique a fourni à Hariri le cadre de son poëme. Un jour qu'il était assis sous le portique des Beni-Harâm, à Bassora, il vit venir un vieillard de fort misérable apparence qui l'étonna par l'élégance de son langage et sa facilité à prendre tous les tons. Le soir, il en parla à quelques personnes qui se réunissaient chez lui ; or il se trouva que chacun avait vu l'individu dans les nombreuses mosquées de Bassora, sous un costume différent et usant d'un artifice nouveau pour obtenir quel-
que aumône. Ce vieillard était un scheik de Saroudj, ville voisine d'Edesse, qui, ayant vu sa patrie prise par les chrétiens, sa famille réduite en esclavage et tous ses biens ravagés, avait embrassé la profession d'improvisateur, et s'était mis à courir le pays en vivant d'expédients. Nous apprenons, en effet, par un passage de l'historien Ibn-al-Athir que la ville de Saroudj fut prise par Baudouin en janvier 1101. La physionomie de ce singulier mendiant frappa Hariri, qui prit de cette aventure l'idée de son personnage principal et la trame de ses récits. Ainsi, par un rapprochement bizarre, la composition de l'un des écrits les plus caractérisés de la littérature arabe se rattache à un épisode de l'histoire des croisades.
Peu d'ouvrages ont exercé une influence littéraire aussi étendue que les Séances de Hariri. Du Volga au Niger, du Gange au détroit de Gibraltar, elles ont été le type du bel esprit et du beau style pour tous les peuples qui ont adopté avec l'islamisme la langue de Mahomet. Aujourd'hui encore elles sont classiques dans toutes les écoles musulmanes de l'Asie, surtout dans l'Inde ; et n'est-ce pas une étrange fortune, bien propre à faire comprendre l'immense destinée du peuple arabe, que celle d'un livre composé à Bassora, imprimé pour la première fois à Calcutta, dont les deux principaux commentateurs sont nés l'un à Xérès,
l'autre sur les bords de l'Oxus, et arrivé à sa forme définitive entre les mains d'un savant français 7 Les personnes qui ont voyagé dans le Levant s'accordent à dire que les Séances, quand elles sont lues devant la foule assemblée, ne manquent jamais leur effet ; aussi ont-elles produit de nombreuses imitations arabes, syriaques, hébraïques ; de nos jours même on a vu paraître en Orient quelques essais du même genre.
Cette vogue, il faut l'avouer, est due principalement à la qualité que nous apprécions le moins dans l'œuvre de Hariri, à ce style extravagant, tout cousu d'allusions, de proverbes, d'énigmes, de calembours, à cette manie de n'employer que des termes rares et qui ne sauraient être compris sans un commentaire, à ces puérilités de versification, vrais tours de passe-passe littéraires, qui n'ont d'autre mérite que celui de la difficulté vaincue. Qu'on se figure un ouvrage de 400 pages, écrit tout entier de ce style : « Depuis le jour où je jetai au Caire l'ancre du séjour, j'allumai mon fallot à la flamme de son génie, et je remplis la conque de mon oreille des perles de sa conversation, jusqu'à l'heure où croassa au-dessus de notre tête le corbeau de la séparation. Alors je le quittai avec autant de regret que la paupière en éprouverait à quitter l'œil. » Inutile d'avertir que cette traduction ne rend ni les rimes, ni les allitérations, ni les jeux de mots, ni une foule d'autres
beautés intraduisibles. Que dire des pièces de vers aplées peaux de tigre, où toutes les lettres sont alternativement pointées et non pointées ; de telle autre dont le principal mérite est qu'on n'y trouve pas une seule fois la lettre r; dételle autre qui a l'avantage de renfermer tous les verbes d'une certaine forme, et de montrer la loi de leur irrégularité? Ce dilettantisme grammatical, pour nous si insipide, s'explique quand on se rapelle que la grammaire est, aux yeux des Arabes, le plus noble des arts, que la poésie elle-même y emprunte ses plus belles images, et qu'un poëte n'imagine pas un compliment mieux tourné que celui-ci : « Quand l'objet de tes vœux est un verbe au futur, il devient un passé avant qu'on ait pu y joindre une particule qui en fasse un conditionnel. »
On a peine à se figurer quels immenses frais de composition ont dû coûter ces difficiles bagatelles, et c'est vraiment pour l'homme sérieux un très-pénible spectacle de voir tant d'efforts dépensés en pure perte pour n'être que ridicule. Mais les contemporains de Hariri n'en jugeaient pas comme nous, et on raconte que, quand il présenta son recueil aux critiques de Bagdad, ceux-ci n'y trouvèrent à reprendre qu'une seule expression. Le ridicule d'ailleurs a ses droits quand il appartient au passé : pour celui qui sait prendre chaque chose à sa place dans l'histoire de l'es-
prit humain, le style de YAstrée et du Grand Cyrus a son charme. Ajoutons à l'honneur de Hariri que ses Séances, traduites rime pour rime et calembour pour calembour par un des poètes les plus célèbres de l'Allemagne, M. Frédéric Rùckert, sont lues avec intérêt et empressement au delà du Rhin. Notre langue est trop sévère pour qu'une semblable tentative pût être accueillie chez nous autrement que par le sourire; on peut voir cependant un essai très -curieux en ce sens, fait par un de nos plus habiles orientalistes, M. Munk1.
Hariri est, après tout, l'auteur le plus spirituel et le plus intéressant de la décadence arabe. Nulle part mieux que dans ses écrits on ne touche du doigt le tour d'imagination familier aux nations musulmanes et la fatale limite qui leur semble posée dans l'ordre des choses intellectuelles et morales. En général, il faut l'avouer, Hariri ne fait pas envisager la civilisation musulmane par le bon côté. Autant la vieille expression du génie arabe, telle qu'on la trouve dans les poésies anté-islamiques et dans le Coran, porte un profond caractère de force et d'originalité, autant la science et la philosophie arabes sont dignes de toute notre admiration, comme avant servi à continuer la
* Journal asiatique, décembre 1834.
tradition rationnelle de l'esprit humain; autant cette fade rhétorique qui, à partir du dixième siècle, envahit l'Orient mérite peu de fixer l'attention de l'historien et du critique. Rien ne vit sous ce langage artificiel et convenu ; la pensée humaine semble réduite aux proportions du sonnet et du madrigal; les subtilités grammaticales débordent de toutes parts. Prenez les deux grandes écoles rivales de Bassora et de Coufa. Quel est, pensez-vous, le point de divergence entre ces deux académies célèbres, qui ont rempli du bruit de leurs luttes tout le monde musulman? Est-ce quelque système philosophique ou politique, est-ce une profonde dissidenee sur les questions vitales de l'humanité, sur Dieu, sur l'homme, sur la société? Non; c'est la question de savoir si le verbe dérive du nom, ou le nom du verbe. La grammaire, si respectable quand elle n'aspire qu'à enseigner la correction du langage, et si vraiment philosophique quand elle se propose d'étudier l'esprit humain dans la plus curieuse de ses créations spontanées, n'est ici qu'un jeu frivole, ce qu'elle sera toujours quand on emprisonnera la raison dans l'étude et l'arrangement des syllabes. Il faut avoir étudié de près ce spectacle de la décadence de l'Orient pour se figurer les déplorables effets de l'activité humaine s'exerçant avide, et prenant par la fausse rhétorique et le sophisme sa revanche de l'interdiction de
la pensée. Si c'était là un moyen de mettre fin aux querelles etd'obtenir la paix, on consentirait peut être à acheter à ce haut prix un bien si désirable. Mais non : l'homme met d'autant plus de passion dans un débat que l'objet en est plus mince; on s'égorge aussi bien pour des cochers Verts ou bleus que pour des opinions et des principes, et c'est une grande erreur de croire que l'amoindrissement des esprits ait jamais été une garantie de repos.
La meilleure comédie qu'ait produite le moyen âge, la Farce de Patelin, qui, rajeunie et plutôt affaiblie qu'améliorée, a pu réussir au dix-huitième siècle et faire la réputation de Brueys et Palaprat, Tient de paraître dans sa forme primitive par les soins de M. Génin1. D'excellents juges, M. Littré, dans la Revue des Deux Mondes (15 juillet 1855), M. Magnin dans le Journal des Savants (décembre 1855), ont rendu hommage à l'érudition, au goût exercé, à l'exactitude scrupuleuse du nouvel éditeur. La tâche qu'il s'était im-
1 Paris, Chamerot, 1854.
posée présentait de grandes difficultés : les manuscrits delà Farce de Patelin sont rares et méritent peu de confiance ; les premières éditions, œuvres de l'imprimerie naissante, sont pleines de fautes et exigeaient pour être corrigées une grande sagacité. La belle édition de M. Génin, aussi accomplie sous le rapport typographique qu'au point de vue de la philologie, restera comme l'édition modèle, et prendra son rang dans cette série de restaurations d'œuvres antiques qui semble devoir constituer une partie essentielle du travail scientifique au dix-neuvième siècle.
Patelin est la pièce la plus spirituelle et la plus achevée de notre vieux théâtre comique. Les naïves représentations du treizième siècle ont certainement plus de charme : le Jeu de la Feuillée d'Adam de la Halle, en particulier, offre bien plus de véritable finesse et se distingue par une verve digne d'Aristophane1. Mais l'entente delà scène et delà distribution des parties font entièrement défaut dans ces premiers essais, tandis que Patelin nous représente la comédie complète, la comédie telle que l'entend Molière, telle que la comprit l'antiquité. L'auteur était évidemment un homme habile, pratiquant son art avec expô-
1 Voir le Théâtre français au moyen âge, de MM. Monmerqué et Fr. Michel. Paris, 1839.
rience et souvent même avec trop de réflexion. Ce qui caractérise en effet les compositions primitives et vraiment naïves, c'est que l'écrivain ne se doute pas des beautés que nous admirons dans son œuvre ; heureuse ignorance d'où résultent une candeur et une sobriété qui ne sauraient s'imiter. Ici, au contraire, l'auteur a si bien conscience de ses traits d'esprit, quilles épuise en les répétant jusqu'à la fatigue. Malgré ce défaut, la Farce du moyen âge fait avec Patelin son entrée sur le terrain de l'art véritable. Tandis que le Mystère n'arriva jamais, en France du moins, à se transformer en tragédie et resta toujours frappé d'une incurable impuissance, si bien que le génie tragique à son réveil fut obligé de se rattacher à des traditions étrangères, la farce confine de plain-pied à la comédie moderne. « C'est delà farce, dit très-bien M. Génin, qu'est sortie la gloire réelle et durable du théâtre français, la comédie d'intrigue aussi bien que la comédie de caractère. Je doute un peu que le Gid et Ginna descendent du mystère de la Passion; mais je suis bien sûr qu'il y a une filiation directe entre la Farce de Patelin et le Légataire y et Tartufe, et même le Misanthrope. »
Ni l'auteur ni la date précise de la Farce de Patelin ne sont connus. La discussion de ces deux points ne pouvait manquer de suggérer à un critique aussi spi-
rituel que M. Génin d'ingénieuses conjectures. Quant à la date, M. Génin se trouve amené par différents rapprochements à la placer au temps de Charles VII et de Louis XI, vers 1460. C'est du moins la limite en deçà de laquelle on ne peut songer à descendre , et il faut avouer que les objections que d'habiles critiques ont adressées à M. Génin tendent à donner à Patelin plus d'ancienneté. — La question d'auteur n'est pas moins incertaine, et, en attribuant Patelin à Antoine de la Sale, l'auteur de la Chronique de petit Jehan de Saintré et des Quinze joies de mariage, l'un des conteurs des Cent Nouvelles nouvelles, M. Génin a bien moins voulu sans doute indiquer une provenance réelle que désigner la région littéraire à laquelle la Farce de Patelin semble appartenir.
La farce publiée par M. Génin est en effet le chefd'œuvre de cette littérature essentiellement roturière, narquoise, spirituelle, immorale, que produisit la fin du moyen âge, et qui trouva dans Louis XI un zélé protecteur et sa plus complète personnification. On raconte qu'au banquet du sacre ce roi sans façon, gêné par la couronne de Reims, qui s'ajustait mal à sa tête la posa sur la table à côté de lui, puis, sans égard pour la noble assistance, sans égard pour le duc de Bourgogne, représentant de l'antique courtoisie, il causa tout le temps avec un joyeux et subtil compère,
qui se tenait au clos de sa chaise. Ce que Louis XI fit le premier jour de son règne, le goût public l'avait fait avant lui. Il y eut au quinzième siècle toute une littérature qu'on pourrait appeler la littérature Louis XI, où la suprême vertu est la finesse, où la grandeur est impitoyablement sacrifiée au succès. Les nobles fictions dont avait vécu le moyen âge sont évanouies ; Charlemagne est devenu un ridicule personnage dont les romanciers, indignes successeurs des trouvères, font le type de l'imbécillité ; Arthur s'est affaibli dans de pâles imitations et touche presque aux fadeurs de l'Amadis ; l'Eglise amoindrie se proclame ellemême à son siècle de fer ; les saints font défaut ; la pauvre Jeanne d'Arc n'est apparue un moment avec ses imaginations d'un autre âge, en compagnie de sainte Catherine, de saint Michel et de ses sœurs du paradis, que pour être condamnée par le pédantisme scolastique et l'égoïsme cupide ; cette belle vision ne réveilla rien autour d'elle et attendit quatre cents ans pour être comprise. Tous les éléments moraux que la race germanique semble avoir portés dans la Gaule avec elle, le sentiment de l'indépendance individuelle, la révolte contre le système administratif et gouvernemental des Romains, où l'individu n'avait aucun droit contre l'État, la grande imagination, l'héroïsme chevaleresque, ont disparu. 11 reste l'esprit gaulois, esprit
plat, positif, sans élévation, fort avisé pour les choses de ce monde, moraliste à sa manière, mais à condition qu'on entende par moralité l'art de réussir ici-bas. Cet esprit goguenard, destructeur de toute noblesse et de tout idéal, qui, en plein moyen âge, sous le monastique et chevaleresque saint Louis, fit sa première apparition, qui, sous Philippe le Bel et presque sous sa royale dictée, se montra avec une singulière hardiesse dans les écrits de Jean de Meung, mais sans exclure encore la vigueur et une certaine distinction, éclate avec toutes ses allures bourgeoises chez maître Patelin. Épopée d'un âge de fripons, comme Ta dit M. Michelet, Patelin est l'expression de cette laideur vulgaire et immorale, mais spirituelle, qui caractérise le quinzième siècle et que les miniatures de ce temps nous révèlent avec tant d'originalité. Laideur utile pourtant et dont il ne faut pas médire, car le noble et poétique moyen âge devait disparaître. La noblesse s'achète toujours cher; la féodalité germanique était devenue pour le monde une chaîne intolérable; une réaction d'en bas était nécessaire, et ce rude labeur ne voulait pas de mains délicates. Où en serions-nous si Louis XI avait eu le cœur moins vil, l'âme moins cupide, la conscience plus timorée?
A ce point de vue, on ne saurait affirmer que la Farce de Patelin elle-même ne signale pas un progrès.
L'historien et le critique littéraire portent souvent sur un môme fait des jugements très-divers. Le critique ne doit jamais prendre son parti de la vulgarité; l'historien sait que les nuances des choses sont infinies, que le bien des uns est le mal des autres, et que tout jugement absolu appliqué aux révolutions du passé est défectueux. L'historien n'est pas obligé de s'en tenir aux exigences de l'esthétique ; les siècles les plus condamnés au point de vue de l'art sont souvent pour lui les plus féconds. Ce quatorzième siècle, si pauvre d'intelligence et de poésie, si inférieur au treizième pour la grande originalité, est au fond bien plus analogue aux temps modernes et en un sens plus avancé. La poésie veut pour ses héros un monde d'individualités illimitées où ils puissent se développer librement, sans être tenus captifs dans le réseau de servitudes où l'égalité des droits enferme l'homme civilisé. Or cette combinaisou sociale, si essentielle pour l'art, ne peut se réaliser qu'au prix de la violence et de Toppression. Une époque régulière comme celle où nous vivons ne saurait servir de théâtre à un grand poëme, parce qu'un homme n'y peut atteindre de grandes proportions sans devenir odieux. Le moyen âge est, en ce sens, pour les temps modernes ce que l'âge héroïque était pour l'antiquité, je veux dire l'époque à laquelle l'art doit se reporter pour trouver un champ favo-
rahle à ses créations. Mais c'est là un regret d'artiste que l'histoire n'est pas obligée de partager. L'idéal poétique de la chanson de Roland est fort supérieur à celui de Patelin ; et pourtant la condition humaine était à quelques égards meilleure à l?êpoque où l'on applaudissait Patelin qu'à l'époque où l'on se nourrissait des exploits de Roland. L'avènement d'une classe inférieure à la place d'une aristocratie ne va pas sans un certain abaissement momentané de l'esprit et du goût. Que respirent en général les chants populaires, en France du moins ? La malice, la finesse pratique, un tour d'esprit grivois et moqueur, mais peu de moralité, peu d'élévation. Le souci du bien et du beau n'y tient guère de place : réussir et faire son chemin, tel est le principal enjeu qu'on y voit proposé à l'activité ; le plus coupable est loin d'y être toujours le plus ridicule.
Patelin me paraît le type le plus achevé de ce premier essai de littérature bourgeoise qui suit la ruine d'un grand idéal aristocratique. Quand on passe des nobles fictions créées par les belles époques du moyen âge aux œuvres plates et roturières du quatorzième et du quinzième siècle, on sent tout d'abord une profonde déchéance. D'un inonde de grandeur et de fierté, on tombe à une littérature sans idéal ni délicatesse. Au lieu du sérieux et du respect, qui sont la condition
essentielle du grand art, on ne trouve devant soi qu'un scepticisme vulgaire , non le scepticisme qui résulte d'une pensée vigoureuse s'usant elle-même, mais le scepticisme des âmes basses qui ne peuvent s'élever à la conception de ce qui est beau et pur. Roland et son héroïsme, Lancelot et Tristan avec leur fine sentimentalité, le chevalier du Saint-Graal poursuivant sa sainte chimère, les aventures déjà moins grandioses, mais pleines de charme encore, d'Aucassin et Nicolette, d'Amis etAmile, n'ont rien à faire ici. Ce sont bien d'autres héros qu'il faut au public que le poète a maintenant à satisfaire. Un avocat décrié et mis au pilori s'entretenant avec Guillemette, sa digne épouse, des moyens de mettre à neuf leurs habits usés ; l'avocat leurrant de belles paroles le drapier, son voisin, pour se faire donner du drap à crédit, puis employant un grossier artifice pour ne pas le payer ; le drapier se félicitant d'avoir trompé Patelin en lui vendant vingt-quatre sous ce qui n'en vaut que vingt ; le berger Thibaud Agnelet volant le drapier, son patron, et trouvant Patelin prêt à plaider pour lui contre leur commun débiteur ; le berger enfin trompant l'avocat qui lui a fait gagner une mauvaise cause et tournant contre lui la ruse que l'avocat lui a enseignée contre sa partie ; voilà la nouvelle littérature qui succède à celle des trouvères et des troubadours : la friponnerie en action, un monde
de voleurs, où le plus honnête homme (encore ne l'estil pas tout à fait), le drapier, est le plus sacrifié. Assurément, si Louis XI, comme il est assez vraisemblable, a assisté à ce spectacle, il a dû s'y plaire. Je crois le voir de son air moqueur applaudissant Patelin ; Agnelet surtout a dû lui paraître un héros. Tous les personnages de la pièce sont à la fois trompeurs et trompés ; Agnelet seul trompe tout le monde : son patron, le juge, l'avocat; il les trompe par sa feinte bêtise et n'est trompé par personne. La palme lui appartient. Tout habile qu'il était, le roi ne vit pas sans doute la portée historique du drame qui le faisait sourire : il fallait plusieurs siècles pour que la royauté apprit à ses dépens que Thibaud Agnelet est un client ingrat, et que, quand on se fait son avocat, on risque fort de ne pas toucher ses honoraires.
Le défaut irréparable de la Farce de Patelin, au point de vue de l'art, est cette bassesse de cœur audessus de laquelle l'auteur ne s'élève jamais. Ce sont les faiblesses, les inconséquences de la nature humaine qui sont ridicules, et non ses hontes. Le spectacle delà dégradation morale ne saurait être un digne objet de plaisanterie. Certes, il serait puéril de déprécier la comédie en général, et surtout ce sentiment délicat, l'un des plus élevés et des plus complets de notre nature, l'ironie, acte de maître, par lequel l'esprit humain
établit sa supériorité sur le inonde, et dont les grandes races seules sont capables. L'homme n'a pas de marque plus décisive de sa noblesse qu'un certain sourire fin, silencieux, impliquant au fond la plus haute philosophie. Une rigoureuse analyse démontrerait que l'ironie entre pour une part dans toutes les créations vraiment élevées, et, s'il s'écrit une Divine Comédie du dix-neuvième siècle, je maintiens que l'ironie y aura place comme dans l'Olympe antique. Mais la farce n'est pas l'ironie, elle en est la caricature : Je masque déprimé des Sganarelle ou des Scapin n'est que repoussant. Molière lui-même, malgré son art exquis, ne sauve pas ce que l'ignoble et le vulgaire ont par euxmêmes d'odieux, et j'avoue que cetéminent comédien me blesse, lorsqu'il abandonne la grande observation pour faire grimacer certains personnages et me faire rire au prix de la honte d'un être humain.
L'auteur de Maistre Patelin fait bien pis encore. Quand la farce nous montre la victoire du fripon et la bêtise honnête victimée, elle a complètement tort aux yeux de la morale ; cependant, la bêtise étant à sa manière un défaut esthétique, c'est-à-dire quelque chose qui rabaisse la nature humaine, on peut ne pas trouver mauvais de la voir par moments humiliée. Mais que la bêtise et la friponnerie triomphent à la fois, que Thibaud Agnelet, le plus sot de la bande, trompe
tous les autres par sa sottise même et gagne son procès en faisant la bête, voilà ce qui est désespérant et immoral au plus haut degré. Car enfin la conséquence à tirer de là serait celle-ci : Si vous voulez réussir, soyez fripon ; mais, si vous voulez réussir plus sûrement encore, tâchez d'être ou de paraître un sot.
La valeur morale de la Farce de Patelin est donc assez mince; mais la valeur historique et le mérite littéraire en sont incontestables. Avec la Chronique de petit Jehan de Saintré, Patelin est le document le plus précieux de l'état moral de la fin du moyen âge. Il est toujours injuste de chercher directement dans la comédie ou dans la satire le tableau des mœurs d'une époque, et on aurait tort de croire que les avocats, les juges, les bergers et les drapiers du quinzième siècle ressemblassent à ceux que nous voyons en scène dans Patelin : c'est comme si l'on prétendait que toute l'antiquité était composée de Daves et de Trimalcions. Mais l'esprit d'un siècle peut se conclure de la nature des spectacles qui l'ont intéressé. Or l'impression que laisse Patelin est pour nous des plus tristes : on ne peut s'empêcher de plaindre le temps où un avilissement de la nature humaine que rien ne compense a provoqué autre chose que le dégoût.
Les savants en général n'écrivent pas de Souvenirs : ils ont peu à raconter ; leurs recherches les habituent à voir les choses par un côté tout impersonnel. Le public d'ailleurs ne s'intéresse guère plus à leurs personnes qu'à leurs travaux ; il a, pour justifier son dédain, un mot commode qui est à lui seul un arrêt sans appel, le mot de pédantisme. Nous sommes si timides contre le ridicule, que tout ce qui semble y prêter nous devient suspect, et que bien des esprits
1 Aus dem Leben eines alten Professors, par le docteur Frédéric Creuzer, professeur à l'Université de Heidelberg. Leipzig et Darmstadt, 1848.
délicats aiment mieux rester superficiels que de s'exposer à une accusation si redoutable. Depuis Montaigne, qui a soin de nous avertir « qu'il ne s'est rongé les ongles à l'étude d'aucune science, qu'il n'en a gousté que lacrouste première en son enfance, et n'en a retenu en général quun informe visage, un peu de chaque chose et rien du tout, à la françoise, » jusqu'à Mascarille, qui prétend bien que ses vers ont l'air cavalier et ne sentent pas le pédant, l'esprit français s'est toujours laissé dominer par une sorte de respect humain mal entendu, qui met à la place du pédantisme de la science ce que Mme de Staël appelait si bien le pédantisme de la légèreté. Il est assez bizarre, en effet, qu'on soit ridicule pour être sérieusement ce que l'on est, et que la première condition pour avoir droit de parler de tout soit d'afficher la prétention de ne rien savoir. Cette fausse délicatesse est certainement l'une des causes qui égarent en France le plus d'esprits distingués, et j'ose dire que parmi nous le commencement de la sagesse est d'être endurci contre la mauvaise honte, qui fait envisager la frivolité comme de bon ton et le sérieux comme ridicule.
Non-seulement les traits de caractère que l'on croit stigmatiser du nom de pédantisme sont presque toujours de louables et solides qualités , mais il suffit de savoir les bien prendre pour y trouver mille grâces,
mille travers pleins de charmes, et pour être tenté d'envier à l'Allemagne le bonheur qu'elle a de posséder une variété infinie de types d'illustres pédants. Je ne connais pour ma part aucune lecture plus attachante que les biographies des savants allemands et hollandais de la grande école : celle de Hemsterhuys, celle de Wyttenbach, par exemple. Sous une apparence de simplicité et presque de pesanteur, quelle originalité et parfois quelle finesse ! Chez nous, 1 erudit restera longtemps encore dans l'opinion un curieux, un amateur de raretés, qui n'a de valeur que quand il est amusant; quelque chose comme l'abbé lettré du dixhuitième siècle, un meuble de château, utile pour les jours de pluie. En Allemagne, la science a réussi à mieux marquer sa place. On y a mieux compris que, si le plus noble emploi de la vie humaine est de pénétrer l'énigme de l'univers, on ne saurait y arriver que par la science positive des réalités ; que le savant qui poursuit les millions de faits dont se compose le monde est par conséquent le vrai philosophe, ou du moins le préparateur nécessaire de la philosophie. De là cette haute naïveté à laquelle n'atteignent que les hommes bien pénétrés du sérieux de leur cause, et ces petits ridicules dont sourient les dégoûtés, mais qui ne sont accordés qu'aux caractères entiers et simples.
Le charmant volume de Mémoires personnels que vient de nous donner un illustre représentant de la science allemande , M. Creuzer , l'auteur de cette histoire des religions de l'antiquité, maintenant dépassée, mais qui fut en son temps si utile, est le plus parfait miroir de la vie calme, satisfaite, doucement élevée, qui est celle des universités en Allemagne. On aime tout d'abord cette bonhomie persuadée que ce qui l'intéresse doit intéresser tout le monde, et qui veut associer le lecteur à la tranquille joie de ses souvenirs. Autant la vanité qui cherche à se grandir en initiant le public à ses prétendues confidences nous attriste et nous irrite, autant cette pieuse satisfaction d'un vieillard de quatrevingts ans, qui, en repassant sur sa vie, a le droit d'en être content, nous plaît et nous intéresse. Pour attacher tant de prix à son passé, il faut n'y trouver ni haine ni amertume. Les attaques si passionnées qui poursuivirent le savant auteur de )a Sy7nboli<jue n'ont laissé aucune trace dans son livre, non plus que dans son âme. Les reproches les plus déraisonnables ne l'ont pas un moment ébranlé dans sa douceur ni entraîné d'un pas au delà de ce qu'il voulait être. Esprit delà famille d'Érasme et deMélanchthon, il s'est vu accuser de conspirer avec les jésuites contre la liberté politique et religieuse, et cette ridicule accusation ne lui a pas fait faire un pas vers le jésuitisme. 11 resta à la foif
l'ami de Hegel et du mystique Gœrres, de Gœthe et du converti Frédéric Schlegel. Dans ce livre où il vient de nous ouvrir son cœur, je ne trouve d'autre vengeance contre tant d'injustes agresseurs, et en particulier contre J. H. Voss, Y antisymbolique, qu'une tout innocente plaisanterie. Au moment de monter en diligence pour se rendre de Paris à Heidelberg, il trouva le coupé presque rempli par un jésuite en grande robe. « Quel malheur, lui dit un de ses amis, que ce pauvre Voss ne soit plus, pour dénoncer au public le voyage concerté de Frédéric Creuzer en compagnie d'un jésuite ! »
On aime à savoir comment s'est développée une conscience religieuse aussi distinguée que celle de M. Creuzer. Les souvenirs de son enfance, passée tout entière à Marbourg, sa ville natale, renferment à cet égard de curieuses révélations. C'est à l'admirable église de Sainte-Elisabeth, le type le plus parfait peutêtre de l'art chrétien à sa meilleure époque, qu'il rattache lui-même ses premières impressions religieuses. On peut dire que la Symbolique fut conçue tout entière sous ces voûtes, dans le cerveau de cet enfant. « Notre belle église de Sainte-Elisabeth, dit-il, était pour moi tout un monde. Les longues nefs formées de colonnes élancées, le chœur avec ses vitraux peints, les chapelles latérales avec les tombeaux des land-
graves, les statues des chevaliers, les armoiries, les niches peuplées de bienheureux, les peintures antiques représentant la vie de la sainte et de son mari mort à la croisade, tout cela m'enchantait et faisait pour moi des jours de fête de tous ceux où j'assistais au culte divin dans ce temple incomparable. Et lorsque, à certaines époques de l'année, les portes de l'ancienne sacristie étaient ouvertes, que les images dorées de Marie tenant son petit enfant et des douze apôtres se découvraient , et que le sacristain expliquait aux paysans, qui se pressaient en foule pour l'entendre, la valeur incalculable et les propriétés merveilleuses des pierres précieuses qui se gardaient dans le trésor, j'en avais à rêver pour des semaines. » Un vieux livre de cantiques spirituels, copié par son père, fut la seconde cause qui développa le germe de mysticisme déposé dans l'âme fine et impressionnable du jeune Creuzer. La poésie et le symbole l'occupaient déjà tout entier; il n'aimait la religion que dans son expression grandiose; les chants des fidèles réunis le ravissaient ; au contraire, la prière du collège lui était insipide, et lui-même nous apprend que jamais il ne put y attacher la moindre valeur religieuse.
31. Creuzer fait à ce propos une singulière confession, que je rapporterai parce que bien des personnes aimeront peut-être à voir leur propre barbarie excusée par
l'exemple d'un illustre penseur. Il avoue qu'en fait de musique religieuse il n'a jamais compris que les chants d'église, exécutés avec ensemble par le peuple, et que toutes les combinaisons de la musique savante des modernes sont toujours restées pour lui lettre close. Combien de personnes, si elles étaient sincères, avoueraient de même quelles préfèrent à toute la musique de l'Italie et même de l'Allemagne une belle psalmodie, le rhythme de ces vieilles hymnes qui ont conservé leur physionomie primitive! Et, après tout, n'auraient-elles pas, au besoin, une théorie pour justifier cette préférence? Qu'est-ce que la musique d'église (je ne parle pas de la musique sacrilège qui, de nos jours, usurpe ce nom ; j'entends le plain-chant dans sa large et naïve simplicité), qu'est-ce que le plain-chant, si ce n'est la grande et vraie musique, la musique des Grecs? Où faut-il aller pour entendre, à l'heure qu'il est, l'air charmant qui rendit si populaire dans l'antiquité le nom de Sapho? A l'église. Où faut-il aller pour entendre le rhythme des odes de Pindare, rhythme sans lequel, il faut l'avouer, ces singulières compositions n'ont guère plus de valeur pour nous que des cantates privées de leur chant? A l'église : un docte académicien l'a prouvé1. Dire qu'on n'aime
Ï1 M. Vincent, Notices et Extraits des manuscrits de la Biblto- Iquc du roi, t. XVI.
que le chant d'église, cela veut donc dire tout simplement qu'on a le goût ancien en musique. Or c'est là un aveu qu'on peut faire sans honte ; il est certain, en effet, que, si la notation musicale des Grecs nous était parvenue d'une façon pleinement intelligible, on verrait que leur musique était du même ordre que leur sculpture, et que dans cet art, comme dans tous les autres, la Grèce a donné la mesure du grand, du noble, du simple, de tout ce qui saisit profondément Pâme et l'élève sans effort.
Une foule d'autres impressions religieuses sont rendues dans le livre de M . Creuzer avec un grand charme. Je n'ignore pas que les curieux, qui chercheront dans ce petit volume le genre d'intérêt que Ton est habitué à trouver dans des Mémoires, reprocheront à M. Creuzer de ne pas tout dire, et même de passer sous silence précisément les points sur lesquels le lecteur attendait des confidences. Ainsi pas un mot qui rappelle que cet érudit, en apparence si éteint par les années et les travaux, a été le héros d'une romantique histoire qui émut toute l'Allemagne ; pas même un regret pour la belle chanoinesse qui se jeta, dit-on, pour lui, dans le Neckar î Le docte historien des symboles de l'antiquité a-t-il repoussé ces souvenirs comme trop profanes? Nous ne voulons pas le croire : M. Creuzer n'est pas de ceux qui peuvent scinder leur vie en deux parts.
Mais il a pensé avec raison qu'il est certaines religions qui ne s'expriment bien que par le silence, et que les souvenirs ont leur discrétion, comme les sentiments eux-mêmes. Il a voulu d'ailleurs que son livre portât l'empreinte austère de sa vie toute vouée à l'étude, et présentât un reflet de cet âge héroïque de la science allemande, dont il est lui-même, de nos jours, un des plus illustres survivants.
Quel siècle, en effet, dans l'histoire de la pensée, que celui qui, annoncé de loin par le génie universel de Leibnitz, s'ouvre avec Wolf et Heyne, et s'achève avec Niebuhr, les Schlegel, les Humboldt , et l'esprit humain verra-t-il désormais une aussi merveilleuse union de la science et de la philosophie, de la haute religion et de la poésie? Qu'est-ce que Gœthe, qu'est-ce que Herder , qu'est-ce que Hegel, si ce n'est le produit immédiat de cet immense travail critique qui s'opéra dans les universités allemandes à la fin du dernier siècle et au commencement de celui-ci ? A Dieu ne plaise que je cherche à rabaisser la France à propos d'un homme qui doit la meilleure partie de sa fortune littéraire au bonheur qu'il a eu d'être traduit par un savant de notre nation, et qui se plaît s à chaque page de son dernier écrit, à rendre hommage au génie philologique des Sacy, des Burnouf ! Mais il faut avouer qu'à part quelques illustres
exceptions, la grande manière d'entendre la science dans ses rapports avec la philosophie, l'esthétique et la religion, n'est pas précisément le fait de l'esprit français : la philosophie n'a été trop souvent en France qu'une sorte de scolastique abstraite, s'isolant de la connaissance des faits et de l'histoire ; l'érudition, un passe-temps pour les oisifs ; la religion, un dogme accepté sur la foi du pape et des évêques, et dont la conscience individuelle n'a pas à s'occuper. L'unité de la vie supérieure de l'homme, la valeur religieuse du besoin qui nous porte à pénétrer le secret des choses , ont été en général peu comprises par nous.
Les singulières contradictions et les fictions bizarres auxquelles donnent lieu dans notre société cette façon un peu superficielle d'envisager la culture intellectuelle et morale frappèrent beaucoup M. Greuzer dans le voyage qu'il fit en France en 1826. Ses surprises commencent à Strasbourg, où il rencontre un de ses confrères de l'Académie des inscriptions, dont les opinions voltairiennes lui étaient connues, en tournée d'inspection universitaire avec un jésuite : l'excellent Creuzer ne revient pas de ce prodige et cherche encore vainement à se l'expliquer. La protection de son collègue voltairien ne lui fut pas d'ailleurs inutile : un exemplaire de sa propre édition du De Republica de Cicéron, qu'il portait avec lui, faillit le compromettre ; on ne put
''amais décider la douane à laisser passer ce titre séditieux. A Paris, ce sont bien d'autres sujets d'étonnement. Le pasteur Marron lui communique les inquiétudes de ses coreligionnaires ; il voit Charles X suivre les processions dans les rues avec toute sa cour, « et cependant, ajoute-t-il, dans les sociétés d'hommes cultivés il n'était jamais question de théologie. Parmi les académiciens de Paris, je n'ai pas entendu prononcer un mot sur les différences de confession, si bien qu'on aurait pu croire qu'ils y étaient indifférents. Benjamin Constant lui même, qui était alors au plus fort de sa polémique, après l'accueil le plus aimable, ne me parla que de choses scientifiques. »
Les habitudes cérémonieuses de l'Allemagne rendirent M. Creuzer fort susceptible sur un autre point beaucoup moins grave. « Ce qui me frappa surtout, ditil, dans les hommes d'État et les savants avec lesquels je me trouvai en rapporta Paris, ce fut l'extrême simplicité de leur extérieur. A l'une des séances de l'Institut, je dus être averti par un de mes confrères que mon voisin était le marquis de Pastoret, tant la mise et les manières de ce vice-président de la chambre des Pairs étaient loin de révéler sa haute position; le baron de Sacy entra dans le costume le plus modeste, sans aucune des nombreuses décorations qu'il avait droit de porter, avec des livres sous le bras. Daunou,
l'ancien président du conseil des Cinq-Cents, puis tribun, Daunou qui avait tenu un moment dans ses mains la destinée de son pays, était dans son extérieur d'une simplicité plus que socratique. Les dîners et les réceptions offraient aussi le caractère le plus bourgeois, et se faisaient avec moins de cérémonie que dans les plus petites universités d'Allemagne. Les académiciens non mariés traitaient leurs amis au restaurant, comme le fit pour moi M » Je m'arrête, de peur de commettre des indiscrétions sur le ménage des amis encore vivants de M. Creuzer.
Il faut avouer, en effet, que M. Creuzer, parfois si discret sur ses souvenirs personnels, l'est beaucoup moins sur le compte de ses amis. Ses amis et le public n'ont pas du reste à le regretter. Le chapitre relatif à M. et madame Wyttenbach, par exemple, est certainement un des plus intéressants de son opuscule ; grâce aux révélations de M. Creuzer, nous possédons sous les traits de ce couple respectable le tableau idéal d'un savant ménage de Hollande. La Hollande est, sans contredit, après l'Italie, le pays qui a produit le plus grand nombre de femmes distinguées par leur érudition. Je dis, après l'Italie; en effet, chose étrange! c'est la contrée de l'Europe où l'éducation des femmes est en général le plus négligée qui est par excellence la terre classique des femmes savantes. Les universités
de Padoue et de Bologne ont eu le singulier privilège de compter jusqu'à nos jours plusieurs femmes parmi leurs docteurs. Madame Clotilde Tambroni a figuré jusqu'en 1817 parmi les professeurs de l'université de Bologne ; elle y avait occupé , durant plusieurs années, la chaire de littérature grecque, qu'elle quitta par refus de serment a la république cispadane. A Padoue, Hélène Piscopia enseigna la philosophie et écrivit doctement sur la théologie, les mathématiques, l'astronomie ; à Padoue encore (d'autres disent à Bologne), Novella d'Andréa suppléait son père dans l'enseignement du droit canon : on avait seulement la précaution de faire tendre ce jour-là un petit rideau devant la chaire. Chez ces doctes dames, en effet, la science était loin de nuire à la beauté. J'ai vu à Padoue, dans l'église de Saint-Antoine et sous le portique de l'Université, deux bustes d'Hélène Piscopia en costume de bénédictine. Ils justifient la passion qu'elle inspira aux plus grands seigneurs de son temps, passion à laquelle elle se montra toujours insensible, bien que ses parents l'eussent relevée à son insu du vœu de virginité qu'elle avait fait à l'âge de onze ans. On peut voir dans Tomasini (Virorum UlustriumElogia) les portraits des autres dames illustres de l'université de Padoue; elles sont pour la plupart remarquablement belles. Je ne sais si l'on possède de môme les portraits des
femmes savantes de Hollande ; mais ce que Ton connaît par ouï-dire des charmes de madame Ruhnkenius (Vita Ruhnkenii, par Wyttenbach, page 72) est fait pour nous donner la plus haute opinion de leur beauté. Voilà certes plus qu'il n'en faut pour réfuter les méchancetés de Molière. De même, en effet, que les personnes pieuses auront toujours contre Tartufe un grief assez fondé, de même il me semble que les personnes sérieuses auront toujours quelque peine à approuver les Femmes savantes. Cette façon de présenter les meil- Jeures choses par leur côté ridicule, cette préférence accordée à la vulgarité bourgeoise sur la noblesse intellectuelle, parfois peut-être affectée, a toujours de graves inconvénients dans un pays comme le nôtre, où le ton est la règle à peu près souveraine de l'opinion, et je ne m'étonne pas que les sociétés distinguées de 1672 aient fait tous leurs efforts pour arrêter à sa naissance ce dangereux ouvrage. Qu'il y aurait une belle apologie à écrire Pro docto femineo sexu !
Madame Wyttenbach, qui m'a engagé dans cette digression, était Française d'origine et docteur de l'université de Marbourg. Le beau milieu platonique où elle vivait et qui se montre si bien dans le principal de ses ouvrages, le Banquet de Léontis, la fit accuser de paganisme parles piétistes du temps : il n'en était rien ; dans ses derniers jours, elle écrivait à Creuzer :
« J'ai vécu et je meurs dans les principes que vous avez connus à Wyttenbach. J'ai le bonheur de jouir de la tranquillité d'âme la plus parfaite. La bienfaisance, recommandée d'une manière si touchante dans l'Évangile, a embelli mes jours et en embellit la fin. » L'avant- veille de sa mort, faisant allusion au commencement du Pliédon, elle lui envoyait encore ces mots, tracés de sa main élégante et ferme : « Le vaisseau de Délos se fait longtemps attendre. » C'est un curieux spectacle que celui de ces vieilles et saintes mœurs se prolongeant presque jusqu'à nos jours, au milieu des bouleversements amenés par les révolutions. Les déboires du pauvre Wyttenbach, ennemi des visites et de toute représentation officielle, au milieu des régimes nouveaux qui se succédaient en Hollande; sa douleur quand l'université de Leyde se trouva un matin n'être plus qu'une académie de l'Université de France, gouvernée par M. de Fontanes et inspectée par M. Noël ; son désespoir quand il lui fallut, en qualité de membre de l'Institut de Hollande, s'affubler d'un habit galonné d'or et mettre des épaulettes : tout cela forme un tableau très-piquant et très-finement rendu. Comme Ruhnkenius, son maître, dont il nous a laissé la biographie, il se maria fort tard ; mais Ruhnkenius « unissait le culte des muses à celui des sirènes, de manière à plaire en même temps aux unes et aux
autres, et à participer également à leurs faveurs1. » Le chapitre de son mariage commence par ces mots : Ruhnkenhis non erat novus in amore!
On ne lit pas de ces choses-là dans la vie de M. Creuzer. Tout y est élevé, pur, innocent. On est heureux en le lisant, car on sent qu'il a vécu heureux, doucement sollicité parla pensée, sans en être dévoré, aussi peu tourmenté par le dogmatisme que par le scepticisme, influent et honoré, sans avoir été ministre ni homme d'État. Quelle vie charmante que celle des philologues, quand ils savent comprendre leur bonheur et ne l'échangent pas contre les décevantes jouissances de l'ambition ! Déchargé du plus rude souci qui soit imposé à l'homme ici-bas, celui d'avoir une opinion exprimée sur les choses divines et humaines, ils jouent dans ce monde le plus commode des rôles, celui de spectateurs. Étrangers aux passions de secte ou de parti, ouverts à la vérité, de quelque part qu'elle vienne, ils voient tout aboutir à leur tribunal, et euxmêmes ne relèvent de personne. Le bien, le mal, le beau, le laid, le médiocre même, tout les intéresse ; car toute chose a son prix, quand on l'envisage comme partie intégrante de cet univers. La curiosité philosophique devient ainsi le plus noble et le plus sûr emploi
« Vita D. Ruhnkenh a Wytlenbachio scripta, p. 43.
de la pensée. Quand même tout le reste serait vanité, il semble que la curiosité ne le serait pas; et, quand même elle le serait, cette façon d'écouler la vie aura toujours été la plus douce manière d'exister.
Un homme fort laborieux et fort zélé pour la bonne littérature, M. Livet, vient de publier une nouvelle édition de V Histoire de l'Académie française, par Pellisson et d'Olivet, en l'accompagnant d'une introduction, d'éclaircissements et de notes qui témoignent d'une très-grande instruction. Les ouvrages de Pellisson et d'Olivet sont de vrais modèles de celte manière de raconter, simple, distinguée, pleine d'abandon, qui disparait chez nous de jour en jour devant l'envahis-
* Histoire de l'Académie française, par Pellisson et d'Olivet, avec une introduction, des éclaircissements et des notes, par M. Ch. Livet. Paris, Didier, 1858
sèment du mauvais goût et de l'enflure. Formées en grande partie de pièces officielles, ces deux histoires ont tout le charme de compositions originales. Les rapports qui précédèrent l'institution de l'Académie, les lettres patentes de sa fondation sont devrais chefsd'œuvre, et font sentir admirablement l'un des mérites de l'ancienne monarchie, je veux dire son style excellent, sa « civilité, » comme l'on disait autrefois. On sent partout dans les actes de cette noble royauté une entente élevée des choses de l'esprit, une libérale grandeur qui, loin de chercher à tout absorber, veut que Ton vive autour d'elle. Comme elle n'avait d'autre prétention que d'être hors de pair, elle ne connut jamais ces impatiences auxquelles échappent si difficilement les régimes nouveaux. Le pire défaut des gouvernements, la jalousie, n'approcha jamais d'elle; car elle n'admettait pas qu'aucun développement légitime lui fît concurrence ou dérobât quelque chose à sa prérogative incontestée.
L'Académie française est la seule institution en France qui ait un peu plus de deux cents ans. Aussi est-elle le seul corps (j'excepte naturellement le clergé, ou pour mieux dire l'épiscopat) qui ait été jusqu'ici entièrement à l'abri des entreprises des divers gouvernements. L'Institut lui-même, qui y a heureusement échappé, a résisté aux attaques, non en s'en
référant à ses origines révolutionnaires, qui ne l'exposaient que trop aux envahissements de l'administration, mais en se rattachant aux vieilles libertés de la plus ancienne des Académies qui le composent. La liberté n'est assurée que quand elle se fonde sur des institutions qui ont longtemps duré. On pourrait montrer que les seules planches de salut sur lesquelles se réfugie encore de nos jours quelque indépendance sont des épaves de ce qu'on appelle en France l'ancien régime. Q'on essaye de se figurer un pouvoir, quelque autorisé à tout faire qu'on le suppose, qui ose porter atteinte à ce chiffre de quarante, devenu sacramentel en littérature ; on n'y réussira pas. Il y a là une barrière que la langue elle-même a consacrée. Sans le savoir et sans le vouloir, Richelieu, le jour où il fonda l'Académie, posa le grain de sable devant lequel devait expirer l'énorme puissance dont il fut le principal créateur, la puissance de l'État. Le pays du monde où les institutions politiques ont été les plus faibles devait donner naissance à la plus forte institution littéraire qu'aucune nation ait possédée, et le programme du fondateur devait cette fois du moins se vérifier à la lettre : « l'Académie était assise sur des fondements assez forts pour durer autant que la monarchie. »
Dès ses premières années , l'Académie française fut violemment attaquée, et depuis elle n'a jamais cessé
de l'être. Disons-le tout d'abord : il y a au fond ae ces attaques des raisons bien plus profondes que l'on n'est d'ordinaire tenté de le croire. On suppose volontiers que le dépit de la vanité blessée et la jalousie qu'éprouvent les natures inférieures pour ce qu'elles ne peuvent atteindre ont dicté tant de déclamations passionnées. Il n'en est point ainsi. L'antipathie que l'Académie française a toujours excitée chez une certaine classe de personnes tient à des causes fort sérieuses, et s'explique par les éléments très-divers dont se compose cette singulière institution. « Environ l'an 1629, quelques particuliers, logés en divers endroits de Paris, ne trouvant rien de plus incommode dans cette grande ville que d'aller fort souvent se chercher les uns les autres sans se trouver, résolurent de se voir un jour de la semaine chez l'un d'eux. Ils étaient tous gens de lettres et d'un mérite fort au-dessus du commun : M. Godeau, maintenant évêque de Grasse, qui n'était pas encore ecclésiastique; M. de Gombauld, M. Chapelain, M. Conrart, M. Giry, feu M. Habert, commissaire de l'artillerie, M. l'abbé de Cénsy, son frère, M. de Serizay et M. de Malleville. Ils s assemblaient chez M. Conrart, qui s'était trouvé le plus commodément logé pour les recevoir, au cœui de la vilie, d'où tous les autres étaient presque également éloignés. Là, ils s'entretenaient familièrement, comme ils
eussent l'ait on une visite ordinaire, et de toutes sortes de choses, d'affaires, de nouvelles, de belles-lettres. Que si quelqu'un de la compagnie avait fait un ouvrage, comme il arrivait souvent, il le communiquait volontiers à tous les autres, qui lui en disaient librement leur avis ; et leurs conférences étaient suivies, tantô* d'une promenade, tantôt d'une collation qu'ils faisaient ensemble. Ils continuèrent ainsi trois ou quatre ans, et, comme j'ai ouï dire à plusieurs d'entre eux, c'était avec un plaisir extrême et un profit incroyable : de sorte que quand ils parlent encore aujourd'hui de ce temps-là et de ce premier âge de l'Académie, ils en parlent comme d'un âge d'or, durant lequel, avec toute l'innocence et toute la liberté des premiers siècles, sans bruit et sans pompe, et sans autres lois que celles de l'amitié , ils goûtaient ensemble tout ce que la société des esprits et la vie raisonnable ont de plus doux et de plus charmant1. »
"Voilà la première origine de l'établissement qui, agrandi et consacré parla sanction du roi, devint l'Académie française. Un œil exercé eût pu dès lors entrevoir en cette réunion d'hommes spirituels et distingués le germe d'une institution littéraire sans doute, mais avant tout morale et sociale. Celui qui s'y trompa le
â Pellisson, pages 8-9,
moins, ce fut le parlement. Avec cet instinct de clairvoyante jalousie qui a toujours inspire aux corps judiciaires une défiance secrète pour ce qui fonde l'indépendance de l'individu, il vit très-bien que les lettres patentes du cardinal fondaient bien plus qu'une conférence littéraire : durant trois ans il refusa obstinément de les enregistrer. Mais déjà les conséquences de la création de Richelieu se développaient avec rapidité. L'Académie comptait à peine quelques années d'existence, et un immense résultat était atteint, l'ennoblissement de l'esprit. Jusque-là, mendiant, parasite ou pédagogue, l'esprit n'avait point eu de forteresse, et avait cherché son asile à l'ombre de l'église et du château féodal. Désormais, c'est l'homme d'esprit qui accorde aux gentilshommes le titre de confrères. L'Académie ne donne pas la gloire (celle-là se distribue on ne sait trop par quelles mains) ; mais elle confère en un jour ce que le roi lui-même ne pouvait donner qu'avec l'aide du temps, la considération. Il faut lire les très-curieux récits qui nous ont été conservés de la visite de la reine Christine l pour se tigurer à quel point l'Académie s'était tout d'abord emparée de l'opinion. L'importance sociale d'un homme comme Voiture, qui, presque sans rien publier, préludait déjà au
1 Livet, II, pages 451 etsuiv.
rôle de Voltaire, par son esprit, sa conversation, ses manières, son impertinence avec les gens dequalité, est aussi un véritable événement, et montre qu'une puissance nouvelle était apparue dans le monde, le jour où quelques bourgeois lettrés firent agréer comme un service d'Etat leurs réunions hebdomadaires et leurs efforts pour inaugurer un goût plus pur.
Je ne veux rien exagérer, et je m'exposerais à de fort graves objections si je prêtais à l'ancienne Académie une entière liberté de gouvernement intérieur, qu'aucune institution en France, depuis le treizième siècle, n'a jamais possédée. L'Académie dépendait du roi, mais elle en dépendait directement ; or dépendre directement du roi, c'était alors la liberté. Ce qui rend le despotisme si pesant, ce qui en fait à la longue une cause de destruction pour tout ce qui est libéral et élevé, c'est beaucoup moins le pouvoir absolu accordé à un seul que le partage de ce pouvoir entre des agents que leur position même cc.idamne à être des hommes médiocres et tracassiers. Voilà pourquoi, dans l'ancienne monarchie, la sujétion immédiate à la royauté était une condition d'indépendance et donnait des libertés inconnues dans notre société contemporaine, même à ses meilleurs jours. Molière pouvait tout oser, à la seule condition de divertir le roi. Depuis que les privilèges ont disparu, le ridicule seul a conservé les
siens ; il se défend comme un droit, et si un grand comique paraissait de notre temps, il se trouverait à chaque instant en présence de respectabilités inattaquables que le comédien de Louis XIV ne connaissait pas.
C'est parce qu'elles n'ont point suffisamment compris ce caractère social de l'Académie française que beaucoup de personnes sont surprises, en parcourant la liste des sujets qui ont rempli les quarante fauteuils, d'y trouver bien des noms qui ne rappellent pas tout d'abord de grands mérites littéraires. Cette objection serait fondée si l'Académie était un corps exclusivement composé d'hommes de lettres ; elle tombe, si l'on entend les devoirs de l'Académie dans leur sens le plus étendu. Les livres ne sont qu'une des formes sous lesquelles l'œuvre si vaste de la culture des esprits s'accomplit et se répand. Une des forces de l'esprit français est le lien étroit qui a toujours existé parmi nous entre ceux qui font les livres et ceux qui les lisent et les apprécient. Si nous vivions au dix-septième ou au dix-huitième siècle, nous verrions que tous ces personnages inconnus, qui semblent occuper dans les listes de l'Académie une place usurpée, ont eu une grande importance sociale. Cette espèce d'influence ne survivant guère à la personne qui l'a exercée, on a peine à la comprendre à distance ; l'histoire ne
conserve les noms que des grands écrivains, des grands politiques, des grands capitaines ; elle laisse ignorer ce qu'on doit de reconnaissance à l'homme du monde qui remplit bien les devoirs de son état. Je regrette, pour ma part, le temps où un joli quatrain fait par un gentilhomme était un titre académique. L'épigramme était une garantie à défaut d'autre. Hélas I on l'a tuée sans que les ridicules qui y donnaient lieu aient du même coup disparu.
Il faut, d'ailleurs, se rappeler que l'un des objets de la fondation de l'Académie était de purger la langue des scories que le pédantisme de l'école et du barreau y avaient introduites : écrire comme les gens qui parlaient bien, voilà ce qu'elle essayait d'enseigner par ses exemples et ses leçons. Il était donc essentiel qu'elle fit une large part dans son sein aux hommes qui représentaient le ton de la bonne compagnie. Conrart, le modèle du secrétaire perpétuel, n'écrivit ou plutôt n'imprima rien. Ah ! ne dites pas qu'ils n'ont rien fait, ces obscurs beaux esprits dont la vie se passa à instruire le procès des mots et à peser des syllabes. Ils ont fait un chef-d'œuvre, la langue française. Ils ont rendu un service inappréciable à l'esprit humain en créant le Dictionnaire, en nous préservant de cette liberté indéfinie qui perd les langues, en traçant autour de nous ces précieuses limites qui nous obligent à tor-
turer dix fois notre pensée avant de l'avoir amenée à un cadre possible et vrai. Longtemps, je l'avoue, ces chaînes m'ont révolté ; je maudissais comme les Allemands les entraves qui nous empêchent à chaque instant de dire ce que nous voulons. Mais plus tard j'ai reconnu que c'était là un immense avantage et la cause même qui assure à notre langue son universalité. On n'a vraiment atteint la pleine maturité de l'esprit que quand on est arrivé à voir qu'on peut tout dire sans appareil scolastique, avec la langue des gens du monde, et que le Dictionnaire de l'Académie renferme ce qu'il faut pour l'expression de toute pensée, quelque délicate , quelque nouvelle, quelque raffinée qu'elle soit.
Il faut faire la même réponse aux objections tirées des lacunes que certaines personnes croient remarquer dans la liste des membres de l'Académie. Le nom de Pascal est peut-être le seul dont l'absence ne puisse se justifier par d'excellentes raisons* Descartes s'était fait Hollandais, et d'ailleurs ce n'est pas à l'Académie française que ce génie essentiellement scientifique avait sa place. L'objection tirée de l'absence de Molière est bien plus faible encore. Je trouve au contraire la conduite de l'Académie très-délicate envers ce grand homme. Elle ne l'admit qu'après sa mort, quand il ne pouvait plus la compromettre. Y songe-t-on ? Les Séguier, les Coislin, les Bossuet, auraient pu voir leur
confrère exposé chaque soir aux sifflets du parterre et aux coups de bâton de Scapin ! L'homme qui se montre en public peut être un fort honnête homme et même un homme de génie. Mais (à sa place je m'en consolerais) il aura toujours dans la société une condition à part. 11 faut respecter ce formalisme nécessaire au bel ordre de la vie humaine, et auquel l'Académie, gardienne des préjugés utiles, est particulièrement obligée de tenir. Tout le monde doit avoir des préjugés, excepté le critique. Ah! plût à Dieu que notre pauvre société démantelée eût plus de ces limites salutaires qui, en inspirant à chacun le respect de luimême, produisaient à défaut de vertu la fierté, et servaient d'appui aux âmes que le devoir ou la religion ne soutiennent point assez 1
Il n'est pas jusqu'à l'opinion fort répandue d'après laquelle les femmes exerceraient une certaine influence dans les élections, qui, au point de vue que je viens de développer, ne cesse d'être un reproche contre l'Académie. J'ignore complètement si le fait est fondé, et je suis porté à croire que c'est là un de ces commérages provenant du besoin qu'ont les gens du dehors de supposer qu'il se passe quelque chose derrière les coulisses ; mais, s'il était vrai, je n'y trouverais rien que de fort naturel. Il serait certes déplacé que, dans un corps scientifique, les femmes se mêlassent de juger le
mérite des candidats, chimistes, physiciens, philologues, etc.; mais dès qu'il s'agit de tact et de goût, elles peuvent, elles doivent même avoir un avis. Les femmes ont eu une part dans la formation de l'esprit français ; il faut leur laisser le droit de travailler dans la forme qui leur appartient à l'amélioration du goût et des mœurs.
Que de grandes concessions aient été nécessaires pour créer cette espèce de maîtrise en fait de bon ton que l'Académie représente parmi nous, on ne saurait le méconnaître. Les matières spéculatives, en cessant d'être l'apanage de l'école et en passant sous le contrôle des hommes du monde, se virent assujetties à des nécessités inconnues jusque-là. On peut croire que l'esprit français, dégagé de ces entraves, eût montré en certaines matières plus de sérieux, et qu'en général les travaux de première main, moins rejetés dans l'ombre par les brillants succès du talent et de l'art d'écrire, se fussent plus richement développés parmi nous ; ce qu'il est permis d'affirmer, c'est que sans cette longue éducation de style et de rhétorique, l'esprit français n'eût point eu ce qui fait son cachet particulier. Je ne voudrais point passer pour un de ces flatteurs toujours attentifs à caresser les défauts de leur pays, et le pire défaut du nôtre est sans contredit cette coquetterie qui lui fait croire trop volontiers que tout le
monde pense à lui et l'admire, même quand on le plaint. Le génie français n'est pas de tous ceux qui se partagent le monde le plus philosophique, le plus poétique surtout; mais c'est certainement le plus complet, le plus mesuré, le plus propre à créer une forme de culture intellectuelle qui s'impose à tous. Croyant beaucoup plus au bon sens et aux facultés communes de l'esprit humain qu'aux dons de la raison réfléchie, les vrais représentants du goût français traitent impitoyablement de pédantisme tout ce qui ressemble à des habitudes professionnelles, tout ce qui implique un langage technique et spécial. De là des jugements souvent superficiels, mais aussi une merveilleuse aptitude pour donner à toute chose une forme civile et polie. Certes, s'il y a deux professions qui exigent une discipline particulière de l'esprit, ce sont celles du médecin et de l'homme de loi; et pourtant que ne doivent pas ces deux professions au bon sens de Boileau, de Molière, de l'auteur des Plaideurs ! Un odieux héritage delà barbarie, dont la persistance jusqu'à la fin du dernier siècle est un vrai prodige, latorturejudiciaire, a-t-elle été abolie par des magistrats, par des jurisconsultes? Nullement. Notre confrère, M. Laboulaye, en faisait récemment la remarque 1 avec son
1 Préface de l'Institution au droit français de Claude Fleury. Paris, Durand, 1858.
sens si droit et sa forte érudition. Les légistes les plus honnêtes et les plus judicieux en parlent comme de la chose du monde la plus naturelle, et si l'Assembée nationale, qui n'était pas composée de légistes de profession, ne l'eût abolie, je n'affirme pas qu'elle n'eût trouvé place dans le Code d'instruction criminelle à côté de tant de restes de l'ancien Chàtelet.
A Dieu ne plaise que je rabaisse les droits des spécialités ou que je veuille diminuer la créance qu'elles méritent. Je conviendrai même, si l'on veut, que l'existence d'un corps moins soucieux du fond des choses que de la forme constituerait un vrai danger et ferait dégénérer la culture de l'esprit en une vaine rhétorique, s'il ne trouvait d'utiles secours dans les liens étroits qui l'unissent, au sein de l'Institut, à des compagnies plus essentiellement savantes. L'investigation, en effet, dans le champ des études historiques comme dans celui de la nature, suppose des précautions dont les hommes du monde, d'ordinaire trop peu en garde contre l'erreur ou la fraude, sont peu capables. Constater un fait n'est pas si facile qu'ils le pensent, et quand les personnes peu au courant des méthodes veulent se former un jugement dans les choses qui sont du domaine des savants de profession, il y a infiniment à parier qu'elles tomberont dans quelque grosse erreur. Mais les spécialités ne sont pas tout : une Acadé-
mie des sciences, divisée, comme celle de Berlin par exemple, en deux sections, l'une pour les sciences physiques et mathématiques, l'autre pour les sciences historiques et philologiques, est loin de correspondre à l'ensemble de l'esprit humain. Il y a encore le côté moral de toutes ces études, l'esprit, le talent, le caractère, choses indéfinissables et sans application à un sujet spécial. Souvent des esprits nuls et des hommes peu honorables ont fait des découvertes importantes et des travaux utiles. Il est donc essentiel qu'à côté des Académies qui représentent les branches diverses du savoir positif, il y en ait une qui représente la noblesse même de l'esprit humain dans ses applications les plus diverses- Les fondateurs de l'Institut, dominés par les idées étroites de leur temps, ne comprirent point cela : l'Académie française fut pour eux une spécialité comme une autre; ils en tirent une Classe de grammaire ! La grande renaissance de la société française qui s'opéra vers 1816 ramena les choses à un meilleur état. L'esprit grossièrement positif du commencement de. ce siècle ne régna plus en maître : une part fut faite au goût littéraire et aux opinions des gens du monde, opinions très-saines dans leur généralité, car elles ne dérivent point de théories abstraites, elles ne reculent pas devant les contradictions, elles ne sacrifient rien aux formules ni au besoin d'absolu.
On arrive ainsi de toutes parts à ce grand résultat qu'en définitive l'Académie, à chaque époque, a fait ce qu'elle devait faire : au dix-septième siècle, elle a fait la langue noble à laquelle nous devons ce qu'il y a de meilleur dans la discipline de notre pensée ; au dixhuitième siècle, la philosophie ; au dix-neuvième, je ne sais trop comment exprimer les devoirs très -compliqués qui pèsent sur elle, chargée qu'elle est de suppléer à l'absence de toute autre aristocratie; mais si l'on veut appeler du nom de résistance la protestation morale qui, à certaines époques, est le premier devoir de ceux qui ne veulent pas être complices de l'abaissement des caractères et des esprits, il faut dire que l'Académie a noblement résisté. La révolution ayant détruit parmi nous tout ce qui pouvait faire contre-poids au pouvoir exorbitant de l'État, il n'est resté debout, pour maintenir les droits de la conscience individuelle, que la religion et l'esprit. La religion, à d'autres époques, a héroïquement résisté, et je persiste à croire qu'il y a dans le christianisme des éléments dont un libéralisme éclairé pourrait tirer parti. La religion, en effet, étant la chose du monde la moins susceptible d'être administrée, finit toujours à la longue par devenir une machine d'opposition contre les régimes qui veulent tout régler. Mais il faut avouer qu'à part de belles exceptions, l'Église ne semble pas rêver de nos
jours la gloire des Chrysostome et des Thomas Becket. Les hommes voués aux travaux de l'esprit se sont ainsi trouvés presque seuls chargés du rôle des anciennes aristocraties, sans rien de ce qui rendait si facile à ces dernières l'accomplissement de leurs devoirs. Ceux qui reprochent à l'Académie de n'être pas de son temps en font donc en réalité le plus bel éloge. L'essentiel, de notre temps, n'est pas de créer, mais de durer et de résister. En littérature, comme en toute chose, les ordres ont été confondus. Notre siècle, mesurant tout à ses idées matérialistes et mercantiles, a cru, en établissant ou plutôt (je demande âmes savants collaborateurs de conserver à cet égard mon opinion personnelle) en exagérant la propriété littéraire, relever, et, comme on dit, émanciper le travail de l'esprit. On n'a pas vu que par là on faisait une profession entre tant d'autres ; or qui ne voit que si les lettres sont une profession, c'est la dernière de toutes? Descartes, Bossuet et les grands écrivains de leur âge étaient-ils des hommes de lettres? Non ; en ce temps-là, on était gentilhomme, on était évêque, on était magistrat, on était académicien, et on écrivait si l'on avait quelque motif pour cela. Du moment que la carrière des lettres peut être embrassée comme lucrative , elle perd toute sa noblesse. Le gentilhomme d'autrefois, qui n'eût pas daigné recevoir le roturier plus riche que lui, traitait d'ô-
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gai à égal l'homme de lettres pauvre. Eût-il agi de la sorte si la fonction de l'homme de lettres eût été un métier comme un autre? L'opinion, qui est toujours fondée en quelque chose, n'accorde ce haut degré d'estime qui constitue la noblesse qu'à ce qui ne rapporte rien ; elle sent que ce qui donne la gloire ne doit être payé que par la gloire, et que l'inviolabilité des caractères est bien moins garantie par la richesse que par l'honneur et la fierté.
Que l'Académie continue à remplir son devoir, qui est de maintenir la délicatesse de l'esprit français au milieu des rudes épreuves que notre siècle lui fait subir, de protester contre la grande erreur qui porte nos contemporains à regarder comme un abus tout ce qui fonde l'indépendance de l'individu, de combattre ce goût du vulgaire qui fait les succès depuis que la littérature a cessé de prendre son idéal dans la société polie. « Qu'elle ne soit, comme le disait il y a un an un de ses membres dont le noble cœur a un écho pour tout ce qui est grand1, qu'elle ne soit à aucun degré complice de l'engourdissement moral et intellectuel de notre temps ; qu'elle nous fasse respirer le souffle d'un meilleur avenir ! » A toutes les époques, il y a eu une basse littérature ; mais le grand danger de notre
1 M. de Montalembert, Discours d'ouverture de la séance des cinq Académies de l'Institut en 1857.
siècle est que cette basse littérature, profitant de nos désastres, tend de plus en plus à prendre le premier rang. L'Académie est mieux placée que personne pour combattre ce mal : elle est en possession du seul privilège qui ait survécu à nos révolutions ; elle a une tri* bune, la plus écoutée de toutes ; elle confère le droit de tout dédaigner. Quand on sait bien comprendre l'essence et la mission d'un tel corps, on doit voir que les fautes littéraires sont de sa part de peu de conséquence ; quant aux fautes scientifiques, il lui est difficile de les éviter : l'essentiel est qu'il ne commette jamais une faute de tact.
On raconte qu'à la foire d'Ocadh, rendez-vous commercial et congrès littéraire de l'Arabie avant Mahomet, les poètes des diverses tribus récitaient publiquement leurs vers, et que les pièces qui avaient le plus captivé l'admiration des auditeurs étaient écrites en lettres d'or et suspendues avec des clous d'or aux portes de la Gaaba ; telle est l'origine des sept Moullakat, ces poèmes admirables où se peint avec tant de charme la vie arabe anté-islamique. Il n'est pas douteux que les produits étalés au palais de l'Industrie ne soient supérieurs de tous points à ceux qui figuraient à la foire d'Ocadh; mais les partisans les plus déclarés du pro-
grès m'accorderont qu'il faut faire une exception pour la poésie, et que, sous ce rapport, les deux exhibitions ne sauraient être comparées. Je me hâte de faire réparation aux poètes inconnus dont les vers ne sont pas venus jusqu'à moi; il me suffit qu'aucune de leurs œuvres n'ait été acceptée du public, et n'ait reçu cette consécration qui fait une partie essentielle de la beauté d'un poëme. Comment une réunion d'hommes qui autrefois, et même à des époques très-rapprochées de nous, eût été couronnée d'une auréole de poésie a-t-elle passé sans rien dire à l'imagination et sans produire une strophe digne de mémoire ? Voilà, certes, un problème digne d'étude et sur lequel, à défaut de poèmes à examiner, il peut être bon de méditer un moment.
Le passé a eu ses panégyries, nobles comme lui, et à aucune la poésie n'a manqué. Tandis que les dieux avaient le privilège de réunir les hommes, les fêtes étaient autant des congrès littéraires que des réunions religieuses ; les jeux de la Grèce eurent Pindare pour célébrer leurs vainqueurs, et entendirent dans la bouche d'Hérodote les premiers et naïfs bégayements de l'histoire. Lorsque les saints eurent succédé aux dieux, les pèlerinages devinrent des centres puissants de création légendaire, dont chacun eut son poëme. Les tournois furent à leur manière les fêtes de l'honneur et de
la beauté ; la poésie des trouvères et des Minnesinger s'y rattache comme à son berceau. On citerait a peine un lieu du monde où les hommes se soient donné rendez-vous, et autour duquel l'art et la poésie ne se soient point épanouis.
Quand le moyen âge en décadence eut épuisé toutes les ressources de sa vie poétique et religieuse, une institution pleine d'originalité vint les renouveler pour quelque temps. Ce fut un spectacle extraordinaire que ce jubilé de l'an 1300, où l'on vit plus de deux millions d'hommes accourir, sous l'impulsion d'une foi vive encore, de toutes les parties de la chrétienté. A certains jours Rome compta dans son sein jusqu'à deux cent mille étrangers ; il fallut faire des brèches aux murs pour éviter les accidents qui se multipliaient aux portes. Malgré plus d'un détail qui sentait la dégradation des temps, le jubilé eut son poëme. Dante se trouva à Rome en 1500; il vit les deux longues files de pèlerins qui traversaient le pont Saint-Ange, « d'un côté, ayant tous le front tourné vers le château pour aller à Saint- Pierre, de l'autre, allant vers le mont. » (/n/., XVIII.) Il se souvint de cette image dans son Enfer, et, en mémoire de l'événement qu'il envisageait comme le plus grand du siècle, il plaça en 1300 son voyage à travers les régions invisibles. L'art, comme la poésie, consacra la grande assemblée du monde chrétien.
Giotto, qui paraît avoir été du nombre des pèlerins, peignit, dans le portique de Latran, Boniface VIII publiant la bulle de convocation qui devait ébranler l'Europe entière. L'histoire enfin trouva dans cette fête séculaire l'occasion de son réveil. « Demeurant avec les pèlerins dans la ville sainte, dit Villani, voyant les grandes et antiques choses de cette cité, et lisantles hauts faits des Romains, écrits par Virgile, Salluste, Lucain, Tite-Live,Valère-Maxime, Paul Orose et autres maîtres en histoire, je pris leur style et manière d'écrire, et d'autant que Florence, comme fille et créature de Rome, était particulièrement disposée pour exécuter de grandes choses, il me parut convenable de raconter en un volume les commencements de cette ville, son passé, son présent et ce qu'il plaira à Dieu de son avenir. »
Ainsi, toujours et partout, une pensée supérieure à leur existence finie a réuni les hommes et s'est traduite en symboles divers sous l'action de la poésie et de l'art. Pour la première fois, notre siècle a convoqué de grandes multitudes sans leur proposer un but idéal. Aux jeux antiques, aux pèlerinages, aux tournois, aux jubilés ont succédé des comices industriels. Deux fois l'Europe s'est dérangée pour voir des marchandises étalées et comparer des produits matériels, et, au retour de ces pèlerinages d'un genre nouveau,
personne ne s'est plaint que quelque chose lui manquât. Est-il un plus grand signe de la révolution qui s'est accomplie dans les opinions humaines et du déplacement qui s'est fait dans la valeur relative des choses? N'est-il pas évident que le monde a perdu en noblesse, et qu'à ses hautes ambitions d'autrefois, qu'on appellera, si l'on veut, chimériques et barbares, ont succédé des soins plus humbles et plus positifs? Le prophète de notre âge, Fourier, avait prédit qu'un jour, au lieu de se rencontrer dans des batailles ou des conciles œcuméniques, les portions rivales de l'humanité se disputeraient l'excellence dans la confection des petits gâteaux. Sans doute ce grand progrès n'est pas encore pleinement accompli ; mais bien des pas ont été faits en ce sens : il y a quelques jours, les plus fortes têtes de l'Europe étaient occupées à décider quelle nation fabrique le mieux la soie ou le coton.
11 serait téméraire de proférer ici des paroles de récrimination ou de blâme ; habitué à respecter les faits accomplis, notre temps n'admet pas volontiers que l'on critique la direction générale de son mouvement. On ne saurait nier, d'ailleurs, que les améliorations matérielles, quand elles contribuent à élever le niveau des classes inférieures et à rapprocher les peuples, ne servent à une fin religieuse et morale et n'aient, par conséquent, droit au respect. L'erreur n'est pas de procla-
mer l'industrie bonne et utile, mais de l'exalter outre mesure et d'attacher trop d'importance à certains perfectionnements. En cet ordre de choses, le bien une fois obtenu, le raffinement est de peu de prix ; car, si le but de la vie humaine est le bonheur, le passé, sans aucune de ces supivfluités, l'a fort bien réalisé. Et si, comme le pensent à bon droit les sages, la seule chose nécessaire est la noblesse morale et intellectuelle, ces accessoires y contribuent pour assez peu de chose. L'histoire nous offre d'admirables développements intellectuels et des âges d'or de bonheur qui se sont produits au milieu d'un état matériel très-grossier. La race brahmanique dans l'Inde a atteint un ordre de spéculations philosophiques que l'Allemagne seule, de nos jours, a dépassé, tout en restant pour la civilisation extérieure au niveau des sociétés les moins avancées. L'incomparable idéal de l'Évangile, où le sens moral se déploie avec de si merveilleuses délicatesses, nous transporte au milieu d'une vie simple comme celle de nos campagnes, et où les complications delà vie extérieure n'occupent presque aucune place.
Ce sont là, il est vrai, des civilisations partielles, où l'idée de Yart et cet instinct qui porte l'homme à orner ce qui l'entoure font presque entièrement défaut. Une civilisation complète doit tenir compte de l'art et de la beauté presque autant que de la morale et du déve-
loppernent intellectuel. Mais, loin que les progrès de l'art soient parallèles à ceux que fait une nation dans le goût du confortable (je suis obligé de me servir de ce mot barbare pour exprimer une idée peu française), il est permis de dire sans paradoxe que les temps et les pays où le confortable est devenu le principal attrait du public ont été les moins doués sous le rapport de l'art. Les deux plus beaux moments artistiques de l'histoire de l'humanité sont, à n'en pas douter, ceux que nous présentent la Grèce au cinquième siècle avant l'ère chrétienne et l'Italie de la Renaissance. Or, si nous étudions de près ces deux grands moments, nous verrons qu'à côté d'un sentiment du beau merveilleusement développé il y avait absence presque complète de soin pour tout ce qui tient au bien-être et aux commodités de la vie. Le confortable privé était chez les Grecs à peu près inconnu; ces citoyens de petites villes, qui élevaient autour d'eux tant d'admirables monuments publics, demeuraient dans des maisons plus que modestes, dont quelques vases, chefs-d'œuvre d'élégance, il est vrai, faisaient tout l'ameublement. Vit-on jamais plus de grâce et de simplicité réunies que dans cette ravissante procession des Panathénées de la cella du Parthénon? Le costume de ces jeunes filles, qui nous représentent l'aristocratie d'Athènes, ne surpasse point le luxe des paysannes ; les objets
qu'elles portent pour le sacrifice rappellent les ustensiles les plus humbles et les plus usuels.
L'Italie de la Renaissance présente le même contraste. Le Vatican, cet incomparable sanctuaire du grand art, est, sous le rapport du confortable, le plus triste palais du monde, nu, délabré, inhabitable, ouvert à tous les vents1. 11 n'est pas de parvenu qui voulût de nos jours habiter les chambres du cardinal Bibbiena, décorées par Raphaël, avant de les avoir rendues dignes de lui et de sa fortune. L'Italie, qui a traversé les plus profondes décadences et les époques du plus déplorable mauvais goût, mais qui n'a jamais perdu le sentiment de la noblesse et de la grandeur, est toujours restée indifférente à ce que nous envisageons comme essentiel à une civilisation avancée. Comparez le palais italien (et l'ancien hôtel français qui en dérive) à la maison anglaise : d'un côté, nul souci des petits détails de la vie, nul soin delà commodité, tout sacrifié au noble style, négligence extrême et, je me hâte de le dire, fâcheuse, pour tout ce qui n'intéresse que la bonne tenue et la propreté ; de l'autre, une merveilleuse appropriation à tous les besoins, l'utile envisagé comme loi suprême, une exquise propreté, mais absence du
4 La seule aile qui soit habitée est moderne et insignifiante au point de vue de l'art.
sentiment de la grande beauté, la prétention de l'art, si elle ose se produire, n'aboutissant qu'à des œuvres gauches et niaises. Est-ce faute de bonne volonté ou par suite d'un goût dominant et exclusif? Non, certes; car, dans son admiration, l'Anglais est le plus confiant et le plus éclectique des hommes. C'est que la commodité exclut le style ; un pot de fabrique anglaise est mieux adapté à sa destination que tous les vases grecs de Vulci ou de Nola ; ceux-ci sont des œuvres d'art, tandis que le pot anglais ne sera jamais qu'un ustensile de ménage. Pourquoi Rome est-elle un des lieux du monde où l'on s'élève le mieux au sentiment des grandes et belles choses? Parce que la vie vulgaire y est presque effacée. Le jour où les petites habitudes de la civilisation européenne y deviendraient dominantes, le jour où des magasins imités des boulevards remplaceraient les pauvres boutiques de la place Navone, où des cheminées de manufactures fumeraient sur FAventin, Rome, je veux dire la Rome chère à tout ce qui pense et qui sent, la cité de l'âme, comme l'appelait Ryron, n'existerait plus.
Mais je vais établir ma thèse par un exemple bien plus décisif et qui constitue un fait capital dans l'histoire de l'humanité. Il existe une nation qui, longtemps avant toutes les autres, a été en possession des procédés de l'industrie la plus raffinée, qui, jusqu'à la fin du der-
nier siècle, a dépassé les races les plus nobles en tout ce qui tient aux commodités de la vie ; c'est la Chine. La Chine offre ce phénomène remarquable d'un peuple qui n'a jamais rêvé, qui, au lieu de mythologie et de fables, a eu tout d'abord une littérature spéciale et positive, au lieu de poèmes, des traités de technologie; eh bien ! la Chine n'a rien qui puisse mériter le nom d'art. Avec sa merveilleuse habileté de main, avec sa coquetterie et son goût pour l'élégance, elle n'est jamais arrivée à l'expression de la beauté ; de même qu'avec ses procédés matériels si avancés, son empirisme parfois si exact, elle n'a rien qui ressemble à la science. Je craindrais de paraître systématique en développant ici les vues que l'étude comparée des civilisations amène à se former sur le développement industriel des diverses races humaines : on pourrait démontrer que les races supérieures, la race indo-européenne, par exemple, sont restées, avant l'époque de l'empire romain, étrangères à toute idée de confortable; que les métiers, la navigation, l'industrie, ont été longtemps le partage exclusif de races inférieures ; que les grands peuples ne s'adonnèrent au commerce que tard, et quand ils eurent déjà perdu une partie de leur noblesse; qu'au moyen âge, les nations chrétiennes, si supérieures à celles de l'Orient pour les instincts poétiques et religieux, reçurent presque
toute leur initiation industrielle de l'Asie, et que, Jusqu'aux progrès dans les sciences d'application qui ont signalé le commencement de notre siècle, la Chine avait conservé sa supériorité industrielle sur l'Europe ; en sorte qu'il n'y a nulle exagération dans cette formule historique soutenue par H. Abel Rémusat : Le luxe européen est d'origine asiatique et surtout chinoise1. Mais le développement de ces théories m'entraînerait trop loin, et m'engagerait dans des considérations qui passent en France pour des paradoxes. Je m'arrête donc à cet incontestable résultat, que le progrès de l'industrie n'est nullement, dans l'histoire, parallèle à celui de l'art et de la vraie civilisation, puisque les deux sociétés où l'art s'est élevé à la plus grande hauteur, la Grèce antique et 1 Italie de la Renaissance, sont restées étrangères aux raffinements industriels.
A ces deux exemples j'ajouterai celui de la France, qui, dans le domaine de l'art, continua ou plutôt releva avec beaucoup de bonheur la tradition de l'Italie. 11 faut rendre à l'ancienne aristocratie française cette justice qu'elle conserva toujours le sentiment du grand style, et repoussa le colifichet, même aux époques du
1 Abel Rémusat, dans le Journal asiatique, tome Ier (1822> pages 136 et suivantes.
plus mauvais goût. Quand les banquiers du dix-huitième siècle commencèrent à rechercher les choses rares et le luxe apparent, la demeure nobiliaire resta grave, triste, d'un luxe austère et solide. C'est à l'influence des habitudes anglaises qu'il faut attribuer le changement qui s'est fait à cet égard dans les mœurs. L'aristocratie anglaise n'a jamais eu le goût aussi élevé que la noblesse française : celle-ci formant dans la nation une classe qui n'avait d'autre souci que les choses libérales, la guerre, l'esprit, la galanterie, l'urbanité, ne pouvait arriver à fonder un édifice politique durable et profitable pour tous, mais était merveilleusement propre à maintenir la tradition d'une société brillante et polie. L'aristocratie britannique, au contraire, plus rapprochée par son genre de vie du reste de la nation, devait obéir à ce penchant naturel qui porte nos voisins, doués d'ailleurs de tant d'excellentes qualités, à s'intéresser aux petites choses bien plutôt qu'aux grandes idées et aux grandes passions. De là ce manque général de noblesse qui caractérise en toute cho6e le goût anglais ; de là aussi ce désir de bien-être et cet air bourgeois que les habitudes anglaises ont portés partout avec elles.
J'oserai signaler un autre coupable de la tendance que j'indique ici : ce sont les femmes. Il est incontestable que les instincts féminins tiennent de nos jours
plus de place dans la physionomie générale du monde qu'ils n'en tenaient autrefois, en ce sens que le monde est plus exclusivement préoccupé de choses qu'on s'est habitué à envisager comme l'apanage des femmes. lien est résulté d'excellents effets pour l'adoucissement des mœurs ; mais on ne peut nier que cette prédominance des soins domestiques au détriment des mâles soucis du passé n'ait beaucoup contribué à diminuer les proportions de l'activité humaine. Ai-je besoin de dire que les exceptions abondent, et que c'est peut-être chez des femmes qu'on trouve encore de nos jours le plus de cette fermeté, de cette noble faculté de s'indigner qui disparaît, hélas ! du monde avec la grande moralité? Les femmes, d'ailleurs, rendent un immense service à l'humanité en conservant dans son sein la tradition de l'élégance de la vie extérieure, qui est presque de l'art et de la morale. Mais il me semble que leur influence en ce sens a dépassé les bornes désirables. A d'autres époques, les femmes ont conduit le monde et lui ont imprimé un mouvement fort majestueux, par exemple dans la première moitié du dix-septième siècle. « Vous autres Espagnols, vous en parlez bien à votre aise, disait Mazarin à Louis de Haro, lors de la paix des Pyrénées; vos femmes ne se mêlent que de faire l'amour ; mais en France ce n'est pas de même, et nous en avons trois qui seraient ca-
pables de bouleverser ou de gouverner trois grands royaumes1. » Voilà certes un embarras dont la politique de nos jours n'a guère à se préoccuper, et il faut avouer que depuis nu dame de Longueville, madame de Chcvreuse et la princesse Palatine, les dames ont fait de merveilleux progrès en sagesse. Au lieu de demander aux hommes de grandes choses, des entreprises hardies, des travaux héroïques, elles leur demandent de la richesse, afin de satisfaire un luxe vulgaire. Le train général du monde s'est mis de la sorte au service des instincts de la femme , non des grands instincts par lesquels elle reflète à sa manière, et peut-être plus évidemment que l'homme, l'idéal divin de notre nature, mais des instincts inférieurs qui forment la partie la moins noble de sa vocation.
Ce manque général de grandeur et par conséquent de poésie qui caractérise les faits les plus considérables de notre siècle tient donc à ce qu'il y a de plus essentiel dans le mouvement des temps modernes. L'antiquité, douée d'un tact si délicat , avait établi une lumineuse distinction en donnant le nom de libéraux aux arts qui ennoblissent, et da servîtes h ceux qui n'enno-
* M. Cousin, Des carnets autographes du cardinal Mazarin, dans le Journal des Savants. Mai 1855.
Missent pas. Certes l'antiquité se trompa et pécha gravement en frappant d'une sorte d'ignominie la chose du monde la plus honnête et la plus estimable, le travail. Croira-t-on que de faute en faute elle en vint à envisager l'industriel lui-même comme une sorte de produit que l'on fabriquait et vendait? La principale source de la fortune de Grassus fut le profit qu'il tirait de ses esclaves, auxquels il faisait apprendre toute sorte de métiers, orfèvres, ciseleurs, écrivains, grammairiens, et qu'il revendait ensuite avec d'immenses bénéfices1. Cela nous révolte à bon droit; mais prenons garde de commettre à notre tour des confusions non moins graves. Le travail professionnel et l'industrie sont des choses bonnes, et par conséquent honorables ; mais ce ne sont pas des choses libérales. L'utile n'ennoblit pas : cela seul ennoblit qui suppose dans l'homme une valeur intellectuelle ou morale. La vertu, le génie, la science, quand elle est désintéressée et n'a pour objet que de satisfaire le désir qui porte l'homme à pénétrer l'énigme de l'univers, la valeur militaire, la sainteté, voilà des choses qui ne correspondent qu'aux besoins moraux, intellectuels ou esthétiques de l'homme : tout cela peut ennoblir. Étrange bizar-
* Voir le beau Mémoire de M. Naudet dans les Mémoires de V Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, tome XIII (nouvelle série).
rerie ! les hommes accordent plus volontiers la renommée au crime, quand il est grandiose, qu'à l'utilité mesquine ; c'est que le crime lui-même, lorsqu'il est accompagné d'un certain prestige, donne une puissante idée des facultés humaines et implique une grandeur de perversion dont les fortes races sont seules capables : il ne serait pas indifférent aujourd'hui de s'appeler Borgia. Mais ce qui est simplement utile n'ennoblira jamais. Je vois sur le front de ce palais éphémère, à côté de noms immortels dans la science, des noms, honorables sans doute , d'industriels qu'on veut inscrire au livre d'or de la gloire : ils n'y tiendront pas. L'industrie rend à la société d'immenses services, mais des services qui, après tout, se payent par de l'argent. À chacun sa récompense ; aux hommes utiles selon la terre, la richesse, le bonheur dans le sens terrestre, toutes les bénédictions de la terre ; au génie, à la vertu, la gloire, la noblesse, la pauvreté. L'homme de génie n'a droit qu'à une seule chose, c'est qu'on ne lui rende pas la vie impossible ou insupportable ; l'homme utile n'a droit qu'à une seule chose, c'est d'être récompensé dans l'ordre de ses services. Cela est si vrai, que parmi les industriels, les seuls qui aient vraiment forcé les portes du temple de la gloire sont ceux qui ont été persécutés ou méconnus. Il est souverainement inique que Jacquart n'ait pas été
riche, et, parce qu'il a vécu pauvre, la gloire lui a été justement décernée. En effet, les qualités qui font l'industriel n'excluent nullement, mais ne supposent pas nécessairement une grande élévation morale, et la pauvreté de Jacquart prouve plus pour son caractère que l'invention même à laquelle son nom reste attaché.
C'est donc une tentative d'avance condamnée que l'effort par lequel certaines personnes, animées des meilleures intentions, ont essayé de nos jours d'attacher à des choses utiles et honnêtes, mais sans élévation, les idées de gloire, d'éclat, de poésie, que le passé a réservées pour les grandes choses qui font prendre en estime les facultés morales et intellectuelles de l'homme. Hâtons -nous de le dire : il n'est question ici que de la distinction extérieure, et non de la noblesse intérieure qui est indépendante de toute condition et ne résulte que de la valeur morale de la personne, de ses mérites devant Dieu, comme on dit dans le langage chrétien. Le monde est obligé de juger par le dehors et sur l'étiquette ; or ce jugement est bien souvent trompeur. Je suis persuadé que les plus belles âmes ont été et resteront toujours inconnues; car, lors même qu'elles ne se cacheraient pas, le monde ne saurait pas les reconnaître. La considération ne peut donc, si ce n'est dans un cercle de personnes très-réduit (et au fond
c'est là tout ce qui importe aux âmes délicates et élevées) se fonder sur le mérite réel, mais sur des marques extérieures qui, jusqu'à preuve du contraire, seront censées être des indices de noblesse. Or, à ce point de vue, on ne peut nier que toutes les présomptions ne soient en faveur des professions désintéressées. Les préjugés, qui, dans l'ancienne société française, faisaient attacher moins de faveur aux professions lucratives, et qui interdisaient tout commerce et toute industrie aux gentilshommes, étaient poussés sans doute à de fâcheuses exagérations; mais, comme la plupart des préjugés, ils reposaient sur quelque secrète raison : ils renfermaient une profonde notion de l'équilibre de la société, et entraînaient peut-être moins d'inconvénients que l'opinion qui tendrait à faire envisager la richesse et Futilité comme la règle de la hiérarchie sociale, si cette opinion venait universellement à prévaloir.
Voilà ce que ne comprennent point assez les personnes qui, frappées des grands progrès industriels de notre temps, s'imaginent que de tels progrès signalent une révolution dans l'esprit humain. Ces personnes prennent l'accessoire de la civilisation pour le principal ; si la philosophie de l'histoire leur était plus familière, elles verraient que la perfection des arts mécaniques peut s'allier à une grande dépression morale et intellectuelle. Je ne prétends pas que ce soit là
le cas de notre temps : aucun siècle n'a eu des esprits aussi étendus, aussi cultivés que le nôtre ni en aussi grand nombre ; aucun siècle n'a vu si finement et n'a serre de si près la vérité en toute chose. Mais ce progrès ne s'est réalisé que dans un très-petit nombre d'hommes, et leur élévation même n'a servi qu'à les isoler. La tête semble de plus en plus perdre le gouvernement des choses. C'est en ce sens que la physionomie générale de notre temps est bien moins noble que celle d'autrefois. Le monde renferme en réalité plus d'élévation intellectuelle et morale que jamais ; mais les parties nobles n'occupent plus le premier rang, et cèdent la suprématie à des intérêts secondaires.
L'antiquité a exprimé cela dans un mythe que je voudrais voir représenté en symbolique histoire par le pinceau de Cornélius ou de Kaulbach. Elle rêva un peuple d'Atlantes, issu du commerce des dieux et des hommes, vivant heureux par l'industrie et doué d'une prodigieuse habileté pour les travaux matériels. Ce qu'il y avait de divin dans leur origine empêcha quelque temps leur bonheur tout profane de dégénérer en nullité; puis, l'élément divin s'affaiblissant peu à peu, ils tombèrent au-dessous de l'homme. Jupiter balaya cet insignifiant petit monde par des tremblements de terre et des inondations, et il n'en resta qu'un océan
boueux, ou les dernières traces de cette activité frivole furent ensevelies. Que de gens de nos jours dont l'idéal ne dépasse pas le bonheur des Atlantes, un bonheur plat et vulgaire, un âge de plomb ou d etain, qui ferait regretter l'âge de fer, où, toute beauté morale ayant disparu, toute pensée étant émoussée, il ne resterait plus pour remplir la vie que le plaisir ! Le plaisir, c'est trop dire : le plaisir suppose de l'activité, de l'éveil ; les siècles sérieux et austères ont été plus gais que le nôtre. Ce qui survivrait, ce serait la sottise, contente d'elle-même, s'épanouissant à son aise au soleil et procédant sans regrets aux funérailles du génie.
Ne nous étonnons donc pas si notre jubilé industriel n'a rien inspiré ni rien produit dans l'ordre de l'esprit. Spectacle éblouissant pour les yeux, étude instructive pour l'homme pratique et spécial, il dit peu de chose à la pensée. Où est dans tout cela le sentiment des destitinées supérieures de l'humanité ? Il serait injuste de demander au palais de l'Industrie ce qu'il ne pouvait eîonner, et aucune des observations qui précèdent ne renferme le moindre reproche ni contre l'idée en ellemême, ni contre la manière dont elle a été exécutée. J'ai voulu montrer seulement, par un des exemples les plus considérables de notre siècle, combien les événements qui parlaient le plus vivement à l'imagination
des hommes sont de nos jours amoindris, combien les sources poétiques du monde contemporain sont taries, comment enfin la poésie n'est plus que dans le passé, en sorte que les vrais poètes de notre temps sont le critique et l'historien qui vont l'y chercher.
Loin de nous ces lamentations d'esprits chagrins qui, bornés dans leurs sympathies à une époque ou à une forme du passé, s'obstinent, par une sorte de défi contre l'opinion, à appeler perversion ce que d'autres appellent le progrès. A quoi nous servirait l'histoire si elle ne nous apprenait à distribuer avec la plus grande précaution l'éloge et le blâme aux révolutions qui s'accomplissent, et dont les dernières conséquences ne se sont point encore manifestées? Le blâme, d'ailleurs, serait ici tout aussi déplacé que l'enthousiasme. Notre siècle ne va ni vers le bien ni vers le mal ; il va vers la médiocrité. En toute chose, ce qui réussit de nos jours, c'est le médiocre. On ne saurait nier que l'application générale des esprits a des poursuites mesquines, mais assez inoffensives, n'ait effacé du monde beaucoup de mal. Mais les grands côtés du développement humain en ont-ils profité? La foule qui se presse sous ces voûtes de cristal est-elle plus éclairée, plus morale, plus vraiment religieuse qu'on ne l'était il y a deux siècles ? On en peut douter, 11 ne semble pas que beaucoup de personnes soient sorties
du palais de l'Exposition meilleures qu'elles n'y étaient entrées ; il faut même ajouter que le but de MM. les exposants n'eût pas été précisément atteint si tous les visiteurs avaient été assez sages pour dire en sortant : « Que de choses dont je peux me passer 1 »
Lorsqu'en voyageant dans la presqu'île armoricaine on dépasse la région, plus rapprochée du continent, où se prolonge la physionomie gaie, mais commune, de la Normandie et du Maine, et qu'on entre dans la véritable Bretagne, dans celle qui mérite ce nom par la langue et la race, le plus brusque changement se fait sentir tout à coup. Un vent froid, plein de vague et de tristesse, s'élève et transporte l'âme vers d'autres pensées ; le sommet des arbres se dépouille et se tord ; la bruyère étend au loin sa teinte uniforme; le granit perce à chaque pas un sol trop maigre pour le revêtir; une mer presque toujours sombre forme à l'horizon
un cercle d'éternels gémissements. Môme contraste dans les hommes : à la vulgarité normande, à une population grasse et plantureuse, contente de vivre, pleine de ses intérêts, égoïste comme tous ceux dont l'habitude est de jouir, succède une race timide, réservée, vivant toute au dedans, pesante en apparence, mais sentant profondément et portant dans ses instincts religieux une adorable délicatesse. Le même contraste frappe, dit-on, quand on passe de l'Angleterre au pays de Galles, de la basse Ecosse, anglaise de langage et de mœurs, au pays des Gaëls du nord, et aussi, mais avec une nuance sensiblement différente, quand on s'enfonce dans les parties de l'Irlande où la race est restée pure de tout mélange avec l'étranger. Il semble que Ton entre dans les couches souterraines d'un autre âge, et l'on ressent quelque chose des impressions que Dante nous fait éprouver quand il nous conduit d'un cercle à un autre de son enfer.
On ne réfléchit pas assez à ce qu'a d'étrange ce fait d'une antique race continuant jusqu'à nos jours et presque sous nos yeux sa vie propre dans quelques îles et presqu'îles perdues de l'Occident, de plus en plus distraite, il est vrai, par les bruits du dehors, mais fidèle encore à sa langue, à ses souvenirs, à ses mœurs et à son esprit. On oublie surtout que ce petit peuple,
resserré maintenant aux confins du monde, au milieu des rochers et des montagnes où ses ennemis n'ont pu le forcer, est en possession d'une littérature qui a exercé au moyen âge une immense influence, changé le tour de l'imagination européenne et imposé ses motifs poétiques à presque toute la chrétienté. Il ne faudrait pourtant qu'ouvrir les monuments authentiques du génie gallois pour se convaincre que la race qui les a créés a eu sa manière originale de sentir et de penser, que nulle part l'éternelle illusion ne se para de plus séduisantes couleurs, et que, dans le grand concert de l'espèce humaine , aucune famille n'égala celle-ci pour les sons pénétrants qui vont au cœur. Hélas! elle est aussi condamnée à disparaître, cette émeraude des mers du couchant ! Arthur ne reviendra pas de son île enchantée, et saint Patrice avait raison de dire à Ossian : « Les héros que tu pleures sont morts ; peuvent-ils renaître ? » Il est temps de noter, avant qu'ils passent, les tons divins expirant ainsi à l'horizon devant le tumulte croissant de l'uniforme civilisation. Quand la critique ne servirait qu'à recueillir ces échos lointains et à rendre une voix aux races qui ne sont plus, ne serait-ce pas assez pour l'absoudre du reproche qu'on lui adresse trop souvent et sans raison de n'être que négative ?
De bons ouvrages facilitent aujourd'hui la tâche de
celui qui entreprend l'étude de ces curieuses littératures. Le pays de Galles surtout se distingue par une activité scientifique et littéraire, à laquelle ne préside pas toujours une bien rigoureuse critique, mais qu'on ne saurait trop louer. Là , des travaux qui honoreraient les écoles savantes les plus actives de l'Europe sont l'œuvre d'amateurs dévoués. Un paysan, Owenn Jones, publia en 1801, sous le titre d'Archéologie galloise de Myvyr, ce précieux répertoire qui est encore aujourd'hui l'arsenal des antiquités kymriques. Une foule de travailleurs érudits et zélés, MM. Aneurin Owenn, Thomas Price de Grickhowcl, Williams Rees, John Jones , marchant sur les traces du paysan de Myvyr, s'attachèrent à compléter son œuvre et à tirer parti des trésors qu'il y avait entassés. Une femme distinguée, lady Charlotte Guest, s'est chargée de faire connaître à l'Europe le recueil des Mabinogion1, la perle de la littérature galloise, l'expression la plus complète du génie kymrique. Ce magnifique ouvrage, exécuté en
1 The Mabinogion, from the Llyfr Coch o Hergest, and other ancient Welsh Manuscripts, with an english translation and notes, by lady Charlotte Guest. London and Llandovery, 1857-49. Le mot mabinogi (au pluriel mabinogion) désigne une forme de récit romanesque particulière au pays de Galles. L'origine et la signification primitive de ce mot sont fort incertaines, et on peut contester le droit qu'a eu lady Ch. Guest de l'appliquer à l'ensemble des récits qu'elle a publiés.
douze années avec le luxe que le riche amateur anglais sait déployer en ses publications, attestera un jour combien la conscience des races celtiques fut encore vivace dans notre siècle. Seul, en effet, le patriotisme le plus sincère pouvait inspirer à une femme le courage d'entreprendre et d'achever un aussi vaste monument. — L'Ecosse et l'Italie se sont également enrichies d'une foule de travaux sur leur ancienne histoire. Notre Bretagne enfin, quoique trop rarement étudiée avec cette rigueur de philologie et de critique que l'on exige maintenant dans les œuvres d'érudition, a fourni aux antiquités celtiques son contingent de travaux estimables. Ne suffît-il pas de citer M. delà Villemarqué, dont le nom restera désormais attaché à ces études parmi nous, et dont les services sont assez incontestables pour que la critique n'ait point à craindre de le déprécier aux yeux d'un public qui l'a accepté avec tant d'empressement et de sympathie?
Si l'excellence des races devait être appréciée parla pureté de leur sang et l'inviolabilité de leur caractère, aucune, il faut l'avouer, ne pourrait le disputer en
noblesse aux restes encore subsistants de la race celtique l. Jamais famille humaine n'a vécu plus isolée du monde et plus pure de tout mélange étranger. Resserrée par la conquête dans des îles et des presqu'îles oubliées, elle a opposé une barrière infranchissable aux influences du dehors : elle a tout tiré d'elle-même, et n'a vécu que de son propre fonds. De là cette puissante individualité, cette haine de l'étranger qui, jusqu'à nos jours, a formé le trait essentiel des peuples celtiques. La civilisation de Rome les atteignit à peine et ne laissa parmi eux que peu de traces. L'invasion germanique les refoula, mais ne les pénétra point. A l'heure qu'il est, ils résistent encore à une invasion bien autrement dangereuse, celle de la civilisation moderne, si destructive des variétés locales et des
4 Pour éviter tout malentendu, je dois avertir que par le mot celtique je désigne ici, non l'ensemble de la grande race qui a formé, à une époque reculée, la population de presque tout l'Occident, mais uniquement les quatre groupes qui de nos jours méritent encore de porter ce nom, par opposition aux Germains et aux peuples néo-latins. Ces quatre groupessont :1° les habitants du pays de Galles ouCambrie et de la presqu'île de Cornwall, portant encore de nos jours l'antique nom deKymris; 2° les Bretons bretonnants, ou habitants de la Bretagne française parlant bas-breton, qui sont une émigration des Kymris, du pays de Galles ; 3° les Gaëls du nord de l'Ecosse, parlant gaëlic; -4° les Irlandais, bien qu'une ligne très-profonde de démarcation sépare l'Irlande du reste de la famille celtique.
types nationaux. L'Irlande en particulier (et là peutêtre est le secret de son irrémédiable faiblesse) est la seule terre de l'Europe où l'indigène puisse produire les titres de sa descendance, et désigner avec certitude, jusqu'aux ténèbres anté-historiques, la race d'où il estsorli.
C'est dans cette vie retirée, dans cette défiance contre tout ce qui vient du dehors, qu'il faut chercher l'explication des traits principaux du caractère de la race celtique. Elle a tous les défauts et toutes les qualités de l'homme solitaire : à la fois fière et timide, puissante par le sentiment et faible dans l'action ; chez elle, libre et épanouie ; à l'extérieur, gauche et embarrassée. Elle se défie de l'étranger, parce qu'elle y voit un être plus raffiné qu'elle, et qui abuserait de sa simplicité. Indifférente à l'admiration d'autrui, elle ne demande qu'une chose, qu'on lalaisse chez elle. C'est par excellence une race domestique, formée pour la famille et les joies du foyer. Chez aucune race, le lien du sang n'a été plus fort, n'a créé plus de devoirs, n'a rattaché l'homme à son semblable avec autant d etendue et de profondeur. Toute l'institution sociale des peuples celtiques n'était à l'origine qu'une extension de la famille. Une expression vulgaire atteste encore aujourd'hui que nulle part la trace de cette grande organisation de la parenté ne s'est mieux conservée qu'en Bre-
tagne. C'est en effet une opinion répandue en ce pays que le sang parle, et que deux parents inconnus l'un à l'autre, se rencontrant sur quelque point du monde que ce soit, se reconnaissent à la secrète et mystérieuse émotion qu'ils éprouvent l'un devant l'autre. Le respect des morts tient au même principe. Nulle part la condition des morts n'a été meilleure que chez les peuples bretons ; nulle part le tombeau ne recueille autant de souvenirs et de prières. C'est que la vie n'est pas pour ces peuples une aventure personnelle que chacun court pour son propre compte et à ses risques et périls : c'est un anneau dans une longue tradition, un don reçu et transmis, une dette payée et un devoir accompli.
On aperçoit sans peine combien des natures aussi fortement concentrées étaient peu propres à fournir un de ces brillants développements qui imposent au monde l'ascendant momentané d'un peuple, et voilà sans doute pourquoi le rôle extérieur de la race kymrique a toujours été secondaire. Dénuée d'expansion, étrangère à toute idée d'agression et de conquête, peu soucieuse de faire prévaloir sa pensée au dehors, elle n'a su que reculer tant que l'espace lui a suffi, puis, acculée dans sa dernière retraite, opposer à ses ennemis une résistance invincible. Sa fidélité même n'a été qu'un dévouement inutile. Dure à soumettre et toujours en arrière du temps, elle est fidèle à ses vain-
queurs quand ceux-ci ne le sont plus à eux-mêmes. La dernière, elle a détendu son indépendance religieuse contre Rome, et elle est devenue le plus ferme appui du catholicisme; la dernière en France, elle a défendu son indépendance politique contre le roi, et elle a donné au monde les derniers royalistes.
Ainsi la race celtique s'est usée à résister au temps et à défendre les causes désespérées. Il ne semble pas qu'à aucune époque elle ait eu d'aptitude pour la vie politique : l'esprit de la famille a étouffé chez elle toute tentative d'organisation plus étendue. Il ne semble pas aussi que les peuples qui la composent soient par eux-mêmes susceptibles de progrès. La vie leur apparaît comme une condition fixe qu'il n'est pas au pouvoir de l'homme de changer. Doués de peu d'initiative, trop portés à s'envisager comme mineurs et en tutelle, ils croient vite à la fatalité et s'y résignent. A la voir si peu audacieuse contre Dieu, on croirait à peine que cette race est fille de Japhet.
Delà vient sa tristesse. Prenez les chants de ses bardes du sixième siècle ; ils pleurent plus de défaites qu'ils ne chantent de victoires. Son histoire n'est ellemême qu'une longue complainte , elle se rappelle encore ses exils , ses fuites à travers les mers. Si parfois elle semble s'égayer, une larme ne tarde pas à briller derrière son sourire ; elle ne connaît pas ce singulier
oubli de la condition humaine et de ses destinées qu'on appelle la gaieté. Ses chants de joie finissent en élégies ; rien n'égale la délicieuse tristesse de ses mélodies nationales ; on dirait des émanations d'en haut, qui, tombant goutte à goutte sur l'âme, la traversent comme des souvenirs d'un autre monde. Jamais on n'a savouré aussi longuement ces voluptés solitaires de la conscience, ces réminiscences poétiques où se croisent à la fois toutes les sensations de la vie, si vagues, si profondes, si pénétrantes, que, pour peu qu'elles vinssent à se prolonger, on en mourrait, sans qu'on pût dire si c'est d'amertume ou de douceur.
L'infinie délicatesse de sentiment qui caractérise la race celtique est étroitement liée à son besoin de concentration. Les natures peu expansives sont presque toujours celles qui sentent avec le plus de profondeur; car plus le sentiment est profond, moins il tend à s'exprimer. De là cette charmante pudeur, ce quelque chose de voilé, de sobre, d'exquis, à égale distance de la rhétorique du sentiment, trop familière aux races latines, et de la naïveté rétléchie de l'Allemagne, qui éclate d'une manière admirable dans les chants publiés par M. de la Villemarqué. La réserve apparente des peuples celtiques, qu'on prend souvent pour de la froideur, tient à cette timidité intérieure qui leur fait croire qu'un sentiment perd
îa moitié de sa valeur quand il est exprimé, et que le cœur ne doit avoir d'autre spectateur que lui-même.
S'il était permis d'assigner un sexe aux nations comme aux individus, il faudrait dire sans hésiter que la race celtique, surtout envisagée dans sa branche kymrique ou bretonne, est une race essentiellement féminine. Aucune famille humaine, je crois, n'a porté dans l'amour autant de mystère. Nulle autre n'a conçu avec plus de délicatesse l'idéal de la femme et n'en a été plus dominée. C'est une sorte d'enivrement, une folie, un vertige. Lisez l'étrange mabinogidePérédur ou son imitation française, Parceval le Gallois; ces pages sont humides, pour ainsi dire, du sentiment féminin. La femme y apparaît comme une sorte de vision vague, intermédiaire entre l'homme et le monde surnaturel. Je ne vois aucune littérature qui offre rien d'analogue à ceci. Comparez Genièvre et Iseult à ces furies Scandinaves de Gudruna et de Chrimhilde, et vous avouerez que la femme telle que l'a conçue la chevalerie, — cet idéal de douceur et de beauté posé comme but suprême de la vie, — n'est une création ni classique, ni chrétienne, ni germanique, mais bien réellement celtique.
La puissance de l'imagination est presque toujours proportionnée à la concentration du sentiment et au peu de développement extérieur de la vie. Le caractère si limité de l'imagination de la Grèce et r'e l'Italie tient
à cette facile expansion des peuples du Midi, chez iesquels l'âme, toute répandue au dehors, se réfléchit peu elle-même. Comparée à l'imagination classique, l'imagination celtique est vraiment l'infini comparé au fini. Dans le beau mabinogi du Songe de Maxen Wledig, l'empereur Maxime voit en rêve une jeune fille si belle qu'à son réveil il déclare ne pouvoir vivre sans elle. Pendant plusieurs années, ses envoyés courent le monde pour la lui trouver : on la rencontre enfin en Bretagne. Ainsi fit la race celtique : elle s'est fatiguée à prendre ses songes pour des réalités et à courir après ses splendides visions. L'élément essentiel de la vie poétique du Celte, c'est Y aventure, c'est-à-dire la poursuite de l'inconnu, une course sans fin après l'objet toujours fuyant du désir. Voilà ce que saint Brandan rêvait au delà des mers, voilà ce que Pérédur cherchait dans sa chevalerie mystique, voilà ce que le chevalier Owenn demandait à ses pérégrinations souterraines. Cette race veut l'infini ; elle en a soif, elle le poursuit à tout prix, au delà de la tombe, au delà de l'enfer. Le défaut essentiel des peuples bretons, le penchant à l'ivresse, défaut qui, selon toutes les traditions du sixième siècle, fut la cause de leurs désastres, tient à cet invincible besoin d'illusion. Ne dites pas que c'est appétit de jouissance grossière, car jamais peuple ne fut d'ailleurs plus sobre et plus détaché de toute sensualité ;
non, les Bretons cherchaient dans l'hydromel ce qu'Owenn, saint Brandan et Pérédur poursuivaient à leur manière, la vision du monde invisible. Aujourd'hui encore , en Irlande , l'ivresse fait partie de toutes les fêtes patronales, c'est-à-dire des fêtes qui ont le mieux conservé leur physionomie nationale et populaire.
De là ce profond sentiment de l'avenir et des destinées éternelles de sa race qui a toujours soutenu le Kymn, et le fait apparaître jeune encore à côté de ses conquérants vieillis. De là ce dogme de la résurrection des héros, qui paraît avoir été un de ceux que le christianisme eut le plus de peine à déraciner. De là ce messianisme celtique, cette croyance à un vengeur futur qui restaurera la Cambrie et la délivrera de ses oppresseurs, comme le mystérieux Leminok que Merlin leur a promis, le Lez-Breiz des Armoricains, l'Arthur des Gallois1. Cette main qui sort du lac quand l'épée d'Arthur y tombe, qui s'en saisit et la brandit trois fois, c'est l'espérance des races celtiques. Les petits peuples doués d'imagination prennent d'ordinaire ainsi leur revanche de ceux qui les ont vaincus.
1 M. Augustin Thierry a finement remarqué que 1» renommée de prophétisme des Gallois au moyen âge venait de leur fermeté à affirmer l'avenir de leur race. (Histoire de la conquête de VAngleterre,!. XI.)
Se sentant forts au dedans et faibles au dehors, ils protestent, s'exaltent, et une telle lutte décuplant leurs forces les rend capables de miracles. Presque tous les grands appels au surnaturel sont dus à des peuples espérant contre toute espérance. Qui pourra dire ce qui a fermenté de nos jours dans le sein de la nationalité la plus obstinée et la plus impuissante, la Pologne? Israël humilié rêva la conquête spirituelle du monde, et y réussit.
La littérature du pays de Galles se divise, au premier coup d'oeil, en trois branches parfaitement distinctes : — la littérature bardique ou lyrique, qui jette tout son éclat au sixième siècle par les œuvres de Taliésin, d'Aneurin, de Liwarc'h-Hen, et se continue, par une série non interrompue d'imitations, jusqu'aux temps modernes ; — les Mabinogion ou littérature romanesque fixée vers le douzième siècle, mais se rattachant par le fond des idées aux âges les plus reculés du génie celtique ;— enfin une littérature ecclésiastique et légendaire, empreinte d'un cachet tout particulier. Ces trois littératures semblent avoir vécu côte à côte
presque sans se connaître. Les bardes, fiers de leur rhétorique solennelle, méprisaient les contes populaires, dont ils trouvaient la forme trop négligée; bardes et conteurs, d'un autre côté, paraissent avoir eu très-peu de rapports avec le clergé, et on serait parfois tenté de supposer qu'ils ignorent l'existence du christianisme. A notre avis, c'est dans les Mabinogion qu'il faut chercher la véritable expression du génie celtique, et il est surprenant qu'une aussi curieuse littérature, source de presque toutes les créations romanesques de l'Europe, soit restée inconnue jusqu'à nos jours. La cause en doit être attribuée sans doute à l'état de dispersion où étaient les manuscrits gallois, poursuivis jusqu'au dernier siècle par les Anglais comme des livres séditieux, compromettant ceux qui les possédaient, et trop souvent aussi égarés entre les mains de propriétaires ignorants, dont le caprice ou la mauvaise volonté suffisaient pour les soustraire aux recherches de la critique.
Les Mabinoyion nous ont été conservés dans deux principaux manuscrits, l'un du treizième siècle, de la bibliothèque d'Hengurt, appartenant à la famille Vaughan ; l'autre, du quatorzième, connu sous le nom de Livre rouge d'Hergest et maintenant au collège de Jésus à Oxford. C'est sans doute une collection semblable qui charma à la Tour de Londres les ennuis du mal-
heureux Léolin, et fut brûlée, après sa condamnation, avec les autres livres gallois qui avaient été les compagnons de sa captivité. Lady Charlotte Guest a fait son édition sur le manuscrit d'Oxford : on ne peut assez regretter que des considérations mesquines lui aient fait refuser l'usage du premier manuscrit, dont le second paraît n'être qu'une copie. Les regrets redoublent quand on sait que plusieurs textes gallois, qui ont été vus et copiés il y a cinquante ans, ont disparu de nos jours. C'est en présence de pareils faits que l'on arrive à croire que les révolutions, en général si destructives des œuvres du passé, sont favorables à la conservation des monuments littéraires, en les forçante se concentrer dans de grands dépôts, où leur existence comme leur publicité est assurée.
Le ton général des Mabinogion est plutôt romanesque qu'épique. La vie y est prise naïvement et sans emphase. L'individualité du héros est absolument sans limites. Ce sont de nobles et franches natures agissant dans toute leur spontanéité. Chaque homme apparaît comme une sorte de demi-dieu caractérisé par un don surnaturel ; ce don est presque toujours attaché à un objet merveilleux, qui est en quelque sorte le sceau personnel de celui qui le possède. Les classes inférieures, que suppose nécessairement au-dessous de lui ce peuple de héros, se montrent à peine, si ce n'est
comme exerçant quelque métier, et à ce titre fort honorées. Les produits un peu compliqués de l'industrie humaine sont envisagés comme des êtres vivants et doués à leur manière d'une propriété magique. Une foule d'objets célèbres ont des noms propres : tels sont le vaisseau, la lance, l'épée, le bouclier d'Arthur ; l'échiquier de Gwenddolen, où les pièces noires jouaient d'elles-mêmes contre les blanches ; la corne de Bran- Galed, où l'on trouvait la liqueur que l'on désirait ; le char de Morgan, qui se dirigeait de lui-même vers le lieu où l'on voulait aller ; le bassin de Tyrnog, qui ne cuisait pas quand on y mettait de la viande pour un lâche ; la pierre à aiguiser de Tudwal, qui n: aiguisait que l'épée des braves; l'habit dePadarn, qui ne seyait qu'à un noble ; le manteau de Tegan, qu'une femme ne pouvait revêtir, si elle n'était irréprochable *. L'animal est conçu d'une manière bien plus individuelle encore : il a un nom propre, des qualités personnelles, un rôle qu'il développe à sa guise et avec pleine conscience. Le même héros apparaît à la fois comme homme et animal, sans qu'il soit possible de tracer la ligne de démarcation des deux natures. Le conte de Kilhwch et Olwen, le plus extraordinaire des Mabino-
♦ On reconnaît ici l'origine de répreuve du court mantel, un des plus spirituels épisodes de Lancelot du Lac.
gion% roule sur la lutte d'Arthur contre le roi-sanglier Twrch-Trwyth, qui, avec ses sept marcassins, tient en échec tous les héros de la Tahle ronde. Les aventures des trois cents corbeaux de Kerverhenn forment de même le sujet du Songe de Rhonabwy. L'idée de mérite et de démérite moral est à peu près absente de toutes ces compositions. Il y a des êtres méchants qui insultent les dames, qui tyrannisent leurs voisins, qui ne se plaisent qu'au mal, parce que telle est leur nature ; mais on ne paraît pas leur en vouloir pour cela. Les chevaliers d'Arthur les poursuivent, non pas comme coupables mais comme malfaisants. Tous les autres êtres sont parfaitement bons et loyaux, mais plus ou moins richement doués. C'est le rêve d'une race aimable et douce qui conçoit le mal comme le fait de la fatalité, et non comme un produit de la conscience humaine. La nature entière est enchantée et féconde, comme l'imagination elle-même, en créations indéfiniment variées. Le christianisme se décèle rarement; bien qu'on en sente parfois le voisinage, il n'altère en rien le mitieu purement naturaliste où tout se meut. Un évêque ligure à table à côté d'Arthur ; mais sa fonction se borne strictement à bénir les plats. Les saints d'Irlande, qui apparaissent un moment pour donner leur bénédiction à Arthur et en recevoir des faveurs, sont représentés comme une race d'hommes
vaguement connue, et que l'on ne comprend pas. Aucune littérature du moyen âge ne s'est tenue plus éloignée de toute influence monacale. Il faut évidemment supposer que les bardes et les conteurs gallois vivaient fort isolés du clergé, ayant leur culture et leurs traditions tout à fait à part.
Le charme des Mabinogion réside principalement dans cette aimable sérénité de la conscience celtique, ni triste ni gaie, toujours suspendue entre un sourire et une larme. C'est le récit limpide d'un enfant, sans distinction de noble ni de vulgaire, quelque chose de ce monde doucement animé, de cet idéal tranquille et calme où nous transportent les stances de TArioste. Le bavardage des derniers imitateurs français et allemands du moyen âge ne peut donner une idée de cette charmante manière de raconter. L'habile Chrétien de Troyes lui-même reste en cela, ce me semble, fort au-dessous des conteurs gallois, et, quant à Wolfram d'Eschenbach, il faut avouer que la joie de la première découverte a trop porté les critiques allemands à surfaire ses mérites, il se perd en d'interminables descriptions et ignore presque complètement 1*8*1 du récit.
Ce qui frappe au premier coup d'œil dans les compositions idéales des races celtiques, surtout quand on les compare à celles des races germaniques, c'est l'extrême douceur de mœurs qui y respire. Point de ces
vengeances effroyables qui remplissent VEdda et les Niebelungen. Comparez le héros celtique et le héros germanique, Beowulf et Pérédur par exemple. Quelle différence \ Là, toute l'horreur de la barbarie dégouttante de sang, l'enivrement du carnage, le goût désintéressé, si j'ose le dire, de la destruction et de la mort ; — ici, au contraire, un profond sentiment de la justice, une grande exaltation de la fierté individuelle, il est vrai, mais aussi un grand besoin de dévouement, une exquise loyauté. L'homme tyrannique, l'homme noir, le monstre, ne sont là, comme dans Homère les Lestrigonset les Cyclopes, que pour inspirer l'horreur par le contraste avec des mœurs plus douces ; ils sont à peu près ce qu'est le méchant pour l'imagination naïve d'un enfant élevé par sa mère dans les idées d'une douce et pieuse moralité. L'homme primitif de la Germanie révolte par sa brutalité sans objet, par cet amour du mal, qui ne le rend ingénieux et fort que pour haïr et pour nuire. Le héros kymrique, au contraire, même dans ses plus étranges écarts, semble dominé par des habitudes de bienveillance et une vive sympathie pour les êtres faibles. Ce sentiment est un des plus profonds chez les peuples celtiques. Ils ont eu pitié même de Judas. Saint Brandan le rencontra sur un rocher au milieu des mers polaires : il passe là un jour par semaine pour se rafraîchir
des feux de l'enfer; un drap qu'il avait donné en aumône à un lépreux est suspendu devant lui et tempère ses souffrances.
Si le pays de Galles a droit d'être fier de ses Mabinogion, il n'a pas moins à se féliciter d'avoir trouvé un traducteur vraiment digne de les interpréter. Pour comprendre ces originales beautés, il fallait un sentiment délicat de la narration galloise, une intelligence du naïf, dont un traducteur érudit se serait montré difficilement capable. Pour rendre ces gracieuses imaginations d'un peuple si éminemment doué du tact féminin, il fallait la plume d'une femme. Simple, animée, sans recherche et sans vulgarité, la traduction de lady Charlotte Guest est le miroir fidèle de l'original kymrique. En supposant que, sous le rapport de la philologie, le travail de la noble Galloise soit destiné à recevoir des améliorations, cela n'empêchera pas qu'il ne reste toujours une œuvre d'érudition et de goût fort distinguée1.
Les Mabinogion, ou du moins les récits que lady Charlotte Guest a cru devoir désigner sous ce nom commun, se divisent en deux classes parfaitement distinctes, — les uns se rapportant exclusivement aux
1 M. de la Villemarqué a publié en 1842, sous le titre de Contes populaires des anciens Bretons, te traduction française des récits que l ady Charlotte Guest avait déjà publiés en anglais à cette époque
deux presqu'îles de Galles et de Cornouailles et rattatachés au personnage héroïque d'Arthur, — les autres, étrangers à Arthur, ayant pour théâtre non-seulement les parties de l'Angleterre restées kymriques, mais la Grande-Bretagne tout entière, et nous ramenant par les personnages et les souvenirs qui y sont mentionnés aux derniers temps de l'occupation romaine. La seconde classe, plus ancienne que la première, au moins pour le fond des sujets, se distingue aussi par un caractère beaucoup plus mythologique, un usage plus hardi du merveilleux, une forme énigmatique, un style plein d'allitérations et de jeux de mots. De ce nombre sont les contes de Pwyl, de Branwen, de Manavidan, de Math fils deMathonwy^le Songe de l'empereur Maxime, le conte de Llud et Llewelys , et la légende de Taîiésin. — Au cycle d'Arthur appartiennent les récits à'Owain, de Ghéraint, de Pérédur, de Kilhwch et Olwen, et le Songe de Rhonabivy. Il faut encore remarquer que, dans celte seconde classe, les deux derniers récits ont un caractère particulier d'ancienneté. Arthur y réside en Cornouailles, et non, comme dans les autres, à Caerléon sur l'Usk. Il y paraît avec un caractère individuel, chassant et faisant lui-même la guerre, tandis que dans lés contes plus modernes, il n'est qu'un empereur tout-puissant et impassible, un vrai héros fainéant, autour duquel se groupe une pléiade de héros
actifs. Le mabinogi de Kilhwch et Olwen\ par sa physionomie toute primitive, par le rôle qu'y joue le sanglier, conformément aux données de la mythologie celtique, parla contexture du récit entièrement surnaturelle et magique, par d'innombrables allusions dont le sens nous échappe, forme un cycle à lui seul, et nous représente la conception kymrique dans toute sa pureté, avant quelle eût été modifiée par l'introduction d'aucun élément étranger. Sans essayer ici l'analyse de ce curieux poëme, je voudrais par quelques extraits en faire comprendre la physionomie antique et la haute originalité.
Kilhwch, fils de Kilydd, prince deKelyddon, ayant entendu prononcer le nomd'Olwen, fille d'Yspaddaden Penkawr,en devient éperdument amoureux, sans l'avoir jamais vue. Il va trouver Arthur pour réclamer son aide dans la conquête difficile qu'il médite : il ne sait pas en effet quel pays habite la beauté qu'il aime ; Yspaddaden d'ailleurs est un affreux tyran qui ne laisse personne sortir vivant de son château, et dont la mort est fatalement liée au mariage de sa fille*. Arthur donne à
1 On peut en lire une traduction française, faite d'après la traduction de lady Charlotte Guest, dans la Revue Britannique, juillet 1843, et une traduction allemande dans les Beitrâge zur bretcnischen und celtisch-germanischen Heldensage, de San-Marte (A. Schulz); (Juedlinburg et Leipsig, 1847.
* L'idée de poser la mort du père comme la condition de la
Kiihweh quelques-uns de ses plus braves compagnons pour le seconder dans cette entreprise. Après de prodigieuses aventures, les chevaliers arrivent au château d'Yspaddaden, et parviennent à voir la jeune fille rêvée parKilhwch. Ils n'obtiennent qu'après trois jours de luttes persévérantes la réponse du père d'Olwen, qui met à la main de sa fille des conditions en apparence impossibles à réaliser. L'accomplissement de ces épreuves forme une vaste chaîne d'aventures, la trame d'une véritable épopée romanesque, qui nous est parvenue d'une manière fort incomplète. Des trente-huit aventures imposées àKilhwch, le manuscrit dont s'est servie lady Charlotte Guest n'en raconte que sept ou huit. Je choisis au hasard un de ces récits qui me semble propre à donner une idée de la composition tout entière. Il s'agit de retrouver Mabon, fils de Modron, qui fut enlevé à sa mère trois jours après sa naissance, et dont la délivrance est un des travaux exigés de Kilhwch.
« Les compagnons d'Arthur lui dirent ; « Seigneur, retourne chez toi; tu ne peux pas poursuivre avec tes hommes d'aussi chétives aventures que celle-ci. » Alors Arthur dit : « Il serait bien, Gwrhyr Gwalstawd Jeithoedd, que tu prisses part à cette recherche, car tu sais tous les langages, même celui des oiseaux
possession de la fille se retrouve dans plusieurs romans du cycle breton, dans Lancelot par exemple.
LA POÉSIE DES RACkS CELTIQUES. 509
et des bêtes. (Gwrhryr avait cette particularité, que de Gelli Wic en Cornouailles il voyait les moucherons se lever avec le soleil jusqu'à Pen Blathaon, au nord de la Bretagne. Chaque premier mai, jusqu'au jour du jugement, il se bat avec Gwym, lils de Nudd, pour Creiddylad, fille de Llyr '. Celui qui alors sera vainqueur possédera la jeune fille.) Pour vous, Kai et Bedwyr, quelque aventure que vous entrepreniez, vous la mènerez à fin. (Kai avait cette particularité, que sa respiration durait neuf jours et neuf nuits sous l'eau, et qu'il pouvait vivre neuf jours et neuf xmits sans dormir. Quand il lui plaisait, il pouvait se rendre aussi grand que les plus grands arbres de la forêt. Bedwyr étendait sa barbe rouge sur les quarante-huit solives de la salle d'Arthur; enterré à sept coudées sous terre, il aurait entendu la fourmi, à cinquante milles de distance, sortir de son nid le malin.) Achevez cette aventure pour moi. »
Ils allèrent en avant, jusqu'à ce qu'ils arrivèrent au merle de Cilgwri. Gwrhyr l'adjura au nom du ciel, disant : « Dis-moi si tu sais quelque chose touchant Mabon, fils de Modron, qui fut enlevé à sa mère lorsqu'il n'était âgé que de trois nuits? » Et le merle répondit : « Quand je vins d'abord ici, il s'y trouvait une enclume de forgeron; j'étais alors un jeune oiseau. Depuis ce temps, l'enclume n'a reçu d'autres coups que ceux de mon bec chaque matin, et maintenant il n'en reste pas la grosseur d'une noix. Cependant que la vengeance des cieux soit sur sur moi si, durant ce temps, j'ai jamais entendu nommer l'homme dont vous parlez ! Je veux faire néanmoins ce qui est juste, et ce qu'il convient que je fasse pour une ambassade d'Arthur. Il y a ici une race d'animaux qui fut créée avant moi ; je veux vous conduire auprès d'elle. »
Ils allèrent donc jusqu'au lieu où était le cerf de Redynvre : « Cerf de Redynvre, nous venons à toi de la part d'Arthur, parce
* Cordélie, fille de Lear.
que nous n'avons pas entendu parler d'un animal plus vieux que toi. Dis, sais-tu quelque chose touchant Mabon, fils de Modron, qui fut enlevé à sa mère lorsqu'il était âgé de trois nuits? » Le cerf répondit : « Quand je vins ici pour la première fois, la plaine tout alentour ne possédait aucun arbre, si ce n'est un jeune chêne qui devint un chêne à cent branches. Ce chêne est mort, et il n'en reste maintenant qu'un tronc desséché. A partir du jour où j'arrivai, je n'ai pas quitté ce lieu, et je n'ai jamais entendu nommer l'homme dont vous parlez. Néanmoins, comme vous êtes des ambassadeurs d'Arthur, je veux vous guider jusqu'à un lieu où il y a un animal qui fut créé avant moi. »
Ils allèrent donc jusqu au hibou de Goum Cawlwyd : « Hibou de Coum Cawlwyd, voici une ambassade d'Arthur : sais-tu quelque chose touchant Mabon, fils de Modron, qui fut enlevé à sa mère lorsqu'il n'était âgé que de trois nuits? — Si je le savais, je vous le dirais. Lorsque j'arrivai d'abord ici, la vallée que vous voyez était un vallon boisé. Puis vint une race d'hommes qui arracha les arbres. Un second bois s'éleva, et celui-ci est le troisième. Mes ailes ne sont plus que des moignons desséchés. Pourtant, durant un si long espace de temps, je n'ai jamais entendu parler de l'homme dont vous vous informez. Je veux néanmoins servir de guide à l'ambassade d'Arthur jusqu'à ce que nous arrivions au plus vieil animal du monde et celui qui a le plus voyagé, l'aigle de Gwern Abwy. »
Gwrhyr dit : « Aigle de Gwern Abwy, une ambassade d'Arthur vient à toi pour te demander si tu sais quelque chose touchant Mabon, fils de Modron, qui a été enlevé à sa mère lorsqu'il n'était âgé que de trois nuits. » L'aigle répondit : « Je suis ici depuis un long espace de temps. Quand je vins en ce lieu pour la première fois, il s'y trouvait un rocher dont j'ai becqueté le sommet chaque soir à la lueur des étoiles; maintenant il n'en reste plus la hauteur d'un palme. Du jour où je vins ici, je n'ai jamais quitté ce lieu, et jamais non plus je n'ai entendu nommer l'homme dont
vous parlez, si ce n'est une fois que j'allai chercher ma nourriture jusqu'à Llyn Llyw. Quand j'arrivai là, je saisis de mes serres un saumon, pensant qu'il me servirait pour longtemps de nourriture; mais il m'entraîna dans l'abîme, et j'eus grand'peine à lui échapper. Ensuite j'allai l'attaquer avec tous mes parents pour tenter de le détruire; mais il m'envoya des messagers, et fit la paix avec moi. Il vint même me supplier d'ôter de son dos cinquante harpons qui s'y trouvaient. S'il ne peut vous donner des renseignements sur l'homme dont vous parlez, je ne sais qui le pourra. » Ils allèrent donc en ce lieu, et l'aigle dit : « Saumon de Llyn Llyw, je viens à toi avec une ambassade d'Arthur pour te demander si tu sais quelque chose touchant Mabon, fils de Modron, qui a été enlevé à sa mère lorsqu'il n'était âgé que de trois nuits? — Tout ce que je sais, je te le dirai. A chaque marée, je remonte la rivière jusqu'à ce que j'arrive près de Glocester; là j'ai trouvé des douleurs telles que je n'en vis jamais ailleurs de semblables. Et afin que vous puissiez ajouter foi à ce que je vous dis, que deux d'entre vous montent sur mes épaules. Je les porterai jusqu'à cet endroit. » Kai et Gwrhyr Gwalstawd Jeithoedd montèrent donc sur les épaules du saumon, et ils arrivèrent sous les murs d'une prison. Là ils entendirent de grands gémissements et de grandes lamentations qui sortaient du donjon. Gwrhyr dit : « Qui se lamente dans cette maison de pierre ? — Hélas ! celui qui est ici n'a que trop sujet de se lamenter. C'est Mabon, fils de Modron, qui est ici emprisonné. Nulle captivité ne fut jamais si cruelle que la mienne, ni celle de Lludd Llaw Ereint, ni celle de Greid, fils d'Éri. — As-tu l'espérance d'être délivré pour de l'or, de l'argent, des présents, ou par des combats et par la force? — Je ne puis être délivré que par la force... »
Nous ne suivrons pas le héros kymrique à travers des épreuves dont le dénoûment est prévu. Ce qui frappe surtout dans ces étranges récits, c'est la place
qu'y tiennent les animaux transformés par l'imagination galloise en créatures intelligentes. Aucune race ne conversa aussi intimement que la race celtique avec les êtres inférieurs, et ne leur accorda une aussi large part de vie morale1. L'association intime de l'homme et de l'animal, les fictions, si chères à la poésie du moyen âge, du chevalier au lion, du chevalier au faucon, du chevalier au cuane, les vœux consacrés par la présence d'oiseaux réputés nobles, tels que le faisan, le héron, sont autant d'imaginations bretonnes. La littérature ecclésiastique elle-même présente des traits analogues : la mansuétude pour les animaux éclate dans toutes les légendes des saints de Bretagne et d'Irlande. Un jour, saint Keivin s'endormit en priant à sa fenêtre les bras étendus ; une hirondelle, apercevant la main ouverte du vieux moine, trouva la place excellente pour y faire son nid ; le saint à son réveil, voyant la mère qui couvait ses œufs, ne voulut pas la déranger, et attendit pour se relever que les petits fussent éclos.
Cette touchante sympathie tenait elle-même à la vivacité toute particulière que les races celtiques ont portée dans le sentiment de la nature. Leur mythologie n'est qu'un naturalisme transparent, non pas ce na-
1 Voir surtout les récits de Nennius et de Girauli de Cambrie. Les animaux y occupent au moins autant de place que les hommes.
turalisme anthropomorphique delà Grèce et de l'Inde, où les forces de l'univers, érigées en êtres vivants et doués de conscience, tendent de plus en plus à se détacher des phénomènes physiques et à devenir des êtres moraux, mais un naturalisme réaliste en quelque sorte, l'amour de la nature pour elle-même, l'impression vive de sa magie, accompagnée du mouvement de tristesse que l'homme éprouve quand, face à face avec elle, il croit l'entendre lui parler de son origine et de sa destinée. La légende de Merlin est le reflet de ce sentiment. Séduit par une fée des bois, il fuit avec elle et devient sauvage. Les messagers d'Arthur le trouvent chantant au bord d'une fontaine; on le ramène à la cour ; mais le charme l'emporte; il revient à ses forêts, et cette fois pour toujours. Viviane lui a bâti sous un buisson d'aubépine une prison magique. Là il prophétise l'avenir des races celtiques ; il parle d'une jeune fille des bois tantôt visible, tantôt invisible, qui le retient captif par sa magie1.— Plusieurs légendes d'Arthur sont empreintes du même caractère. Luimême devint dans l'opinion populaire comme un esprit des bois. « Les forestiers, en faisant leur ronde au clair de la lune, dit Gervais deTilbery, entendent souvent un grand bruit de cors et rencontrent des troupes
1 La Villemarqué, Contes populaires des anciens Bretons, t. !•% p. 45.
de chasseurs ; quand on leur demande d'où ils viennent, ces chasseurs répondent qu'ils font partie de la suite du roi Arthur1, » Les imitations françaises des romans bretons conservèrent elle-mêmes l'impression un peu affadie de l'attrait qu'a la nature pour l'imagination des races celtiques. Yblis, l'héroïne de Lancelot, l'idéal de la perfection bretonne, passe sa vie avec ses compagnes dans un jardin, au milieu des fleurs auxquelles elle rend un culte. Chaque fleur cueillie de ses mains renaissait à l'instant, et les adorateurs de sa mémoire s'obligeaient, quand ils coupaient une fleur, à en semer une autre à sa place. Le culte des forêts, des fontaines et des pierres s'explique par ce naturalisme primitif, que tous les conciles tenus en Bretagne s'attachent à proscrire. La pierre, en effet, semble le symbole naturel des races celtiques. Immuable comme elle, c'est un témoin qui ne meurt pas. L'animal, la plante, la figure humaine surtout, n'expriment la vie divine que sous une forme déterminée; la pierre, au contraire, apte à recevoir toutes les formes, a été le fétiche des peuples enfants.
1 Cette manière d'expliquer tous les bruits inconnus des bois par la Chasse Arthur se retrouve encore dans plusieurs provinces. Pour bien comprendre le culte de la nature et, si j'ose le dire, du paysage chez les Celtes, voir Gildas et Nennius, p. 131, 136, 137, etc. (Édit. San-Marte, Berlin, 1844.)
Pausanias vit encore debout les trente pierres carrées de Pharse, portant chacune le nom d'une divinité. Le men-hir, qui se rencontre sur toute la surface de l'ancien monde, qu'est-ce, si ce n'est le monument de l'humanité primitive, un vivant témoignage de sa foi au ciel1?
On a souvent observé que la plupart des croyances populaires qui vivent encore dans nos différentes provinces sont d'origine celtique. Un fait non moins remarquable, c'est la forte teinte de naturalisme qui domine dans ces croyances. Aussi, chaque fois que le vieil esprit celtique apparaît dans notre histoire, on voit renaître avec lui la foi à la nature et à ses magiques influences. Une de ces manifestations les plus caractérisées me semble être celle de Jeanne d'Arc. Cette espérance indomptable, cette fermeté dans l'aftirmation de l'avenir, cette croyance que le salut du royaume viendra d'une femme, tous ces traits, si éloignés du goût ancien et du goût germanique, sont à beaucoup d'égards cel-
4 II est douteux, toutefois, que les monuments qu'on appelle en France celtiques (men-hir, dol-men, etc.) viennent des Celtes. Je pense, avec M. Worsaae et les antiquaires de Copenhague, que ces monuments appartiennent à une humanité plus ancienne. Jamais, en effet, aucune branche de la race indo-européenne n'a bâti de la sorte. (Voir deux articles de M. Mérimée dans YAthenxum français, 11 sept. 1852 et 23 avril 1853.)
tiques. Le souvenir du vieux culte s'était perpétué à Domremy, comme dans tant d'autres endroits, sous forme de superstition populaire. La chaumière de la famille d'Arc était ombragée d'un hêtre fameux dans le pays, et dont on faisait le séjour des fées. Dans son enfance, Jeanne allait suspendre à ses branches des guirlandes de feuillage et de fleurs, qui disparaissaient, disait-on, pendant la nuit. Les actes de son procès parlent avec épouvante de cette innocente pratique comme d'un crime contre la foi, et pourtant ils ne se trompaient pas complètement, les impitoyables théologiens qui jugèrent la sainte fille ! Sans qu'elle le sût, elle était plus celtique que chrétienne. Elle a été annoncée par Merlin ; elle ne connaît pas le pape et l'Église ; elle ne croit que la voix de son cœur. Cette voix, elle l'entend dans la campagne, au bruit du vent dans les arbres, quand son ouïe est frappée de sons mesurés et lointains. Durant son procès, fatiguée de questions et de subtilités scolastiques, on lui demande si elle entend ses voix : « Menez-moi dans un bois, dit-elle, et je les entendrai bien l. » Sa légende se teignit des mêmes couleurs : la nature l'aimait ; les loups ne touchaient jamais les brebis de son troupeau ; quand elle était pe-
1 « Dixit quod si esset in uno nemore, bene audiret voces venientes ad eam. »
tite, les oiseaux venaient manger son pain dans son giron, comme privés 4.
Les Mubinogion ne se recommandent pas seulement à notre étude comme manifestation du génie romanesque de la race bretonne. C'est par eux que l'imagination galloise a exercé son influence sur le continent, qu'elle a transformé au douzième siècle la poétique de l'Europe, et réalisé ce prodige que les créations d'une race à demi vaincue soient devenues la fête universelle de l'imagination du genre humain.
1 Depuis que ces vues, auxquelles je ne voudrais pas que Ton prêtât plus de corps qu'il n'appartient à un aperçu fugitif, ont paru pour la première fois, des considérations analogues ont été développées, en formules un peu trop positives, ce semble, par M. H. Martin. (Hist. de Fr., t. VI, 1856.) Les objections qu'on y a opposées sont venues, pour la plupart, de ce que très-peu de personnes savent comprendre avec délicatesse ces sortes de questions relatives à l'esprit des races. Il arrive souvent que la résurrection d'un vieil esprit national se produit sous une forme trèsdifférente de celle à laquelle on se serait attendu, et par des individus qui n'ont aucune conscience du rôle ethnographique qu'ils remplissent.
Peu de héros doivent moins qu'Arthur à la réalité. Ni Gildas niAneurin, ses contemporains, n'en parlent. Bède ne connaît pas même son nom ; Taliésin et Liwarc'h-Hen ne le présentent qu'en seconde ligne. Dans Nennius, au contraire, qui vivait vers 850, la légende est pleinement éclose. Arthur est déjà l'exterminateur des Saxons; il n'a jamais subi de défaite; il est le suzerain d'une armée de rois. Enfin dans Geoffroy de Monmouth, la création épique est achevée. Arthur règne sur le monde entier ; il conquiert l'Irlande, la Norvège, la Gascogne, la France. Il donne à Caerléon un tournoi où assistent tous les rois de la terre ; il y met sur sa tête trente couronnes et se fait reconnaître suzerain de l'univers. Il est si peu croyable qu'un petit roi du sixième siècle, à peine remarqué de ses contemporains, ait pris dans la postérité des proportions si colossales, que plusieurs critiques ont supposé que l'Arthur légendaire et le chef obscur qui a porté ce nom n'ont rien de commun l'un avec l'autre, que le fils d'Uther Pendragon est un héros tout idéal, un survivant de la vieille mythologie kymrique. En effet, dans les symboles du néo-druidisme, c'est-à-dire de cette doctrine secrète, issue du druidisme, qui se prolongea jusqu'en plein moyen âge sous forme de franc-maçonnerie, nous retrouvons Arthur transformé en personnage divin et jouant un rôle
purement mythologique. Ilfaut avouer au moins que, si derrière la fable se cache ici quelque réalité, l'histoire ne nous offre aucun moyen de l'atteindre. On ne peut douter que la découverte du tombeau d'Arthur dans l'île d'Avalon en 11 89 ne soit une invention de la politique normande, comme en 1283, en l'année même où Edouard Ier poursuivait les restes de l'indépendance galloise, son diadème fut retrouvé fort à propos et réuni aux autres joyaux de la couronne d'Angleterre. On s'attend naturellement à voir Arthur, devenu le représentant de la nationalité galloise, soutenir dans les Mabinogion un personnage analogue à ce rôle, et y servir, comme dans Nennius, la haine des vaincus contre les Saxons. 11 n'en est rien. Arthur, dans les Mabinogion, n'offre aucun caractère de résistance patriotique ; son rôle se borne à réunir autour de lui les héros, à entretenir la police de son palais, à faire observer les lois de son ordre de chevalerie. Il est trop fort pour que personne songe à l'attaquer. C'est le Charlemagne des romans carlovingiens, l'Agamemnon d'Homère, un de ces personnages neutres qui ne servent que pour l'unité du poëme. L'idée de la lutte contre l'étranger, l'antipathie du Saxon, n'apparaît pas une seule fois. Les héros des Mabinogion n'ont pas de patrie ; chacun d'eux combat pour montrer son excellence personnelle et par goût des aventures, mais non
pour défendre une cause nationale. La Bretagne est l'univers : on ne suppose pas qu'en dehors du monde kymrique il y ait d'autres nations et d'autres races. C'est par ce caractère d'idéal et de généralité que la fable d'Arthur exerça sur le monde entier un si étonnant prestige. Si Arthur n'avait été qu'un héros provincial, le défenseur plus ou moins heureux d'un petit pays, tous les peuples ne l'eussent pas adopté, pas plus qu'ils n'ont adopté le Marco des Serbes, le Robin Hood des Saxons. L'Arthur qui a séduit le monde est le chef d'un ordre égalitaire où tous s'asseoient à la même table, où l'homme ne vaut qu'à proportion de sa bravoure et de ses dons naturels. Qu'importaient au monde le sort d'une presqu'île ignorée et les combats livrés pour elle? Ce qui l'a enchanté, c'est la cour idéale où préside Gwenhwyvar (Genièvre), où, autour de l'unité monarchique, se réunit la fleur des héros, où les dames, aussi chastes que belles, aiment suivant les lois de la chevalerie, où le temps se passe à écouter des contes, à apprendre la civilité et les belles manières. Voilà le secret de la magie de cette Table- Ronde autour de laquelle le moyen âge groupa toutes ses idées d'héroïsme, de beauté, de pudeur et d'amour. 11 ne nous convient pas de rechercher si l'idéal d'une société douce et polie au milieu du monde barbare est dans tous ses traits une création purement bretonne,
si l'esprit des cours du continent n'en a pas fourni, à quelques égards, le modèle, et si les Mabinogion euxmêmes n'ont pas subi parfois le contre-coup des imitations françaises1; il nous suffit que l'ordre nouveau de sentiments que nous venons d'indiquer se soit, durant tout le moyen âge, obstinément attaché aux canevas des romans kymriques. Une telle association n'a pu être fortuite ; si les imitations ont toutes une couleur si tranchée, c'est qu'évidemment cette même couleur se trouvait dans l'original avec un caractère particulier d'énergie. Comment expliquer sans cela qu'une tribu oubliée aux confins du monde ait imposé ses héros à l'Europe, et accompli dans le do~ maine de l'imagination une des révolutions les plus singulières dont l'histoire des lettres ait gardé le souvenir ?
Si l'on compare, en effet, la littérature européenne avant l'introduction des romans kymriques sur le continent à ce qu'elle devint lorsque les trouvères se mirent à puiser aux sources bretonnes, on reconnaît
* La rédaction qui nous reste des Mabinogion est postérieure à ces imitations, et le livre rouge renferme plusieurs contes empruntés aux trouvères français. Mais il est impossible de soutenir que les récits vraiment gallois viennent d'un semblable emprunt, puisqu'il y en a parmi eux que les trouvères français n1ont jamais connus, et qui ne pouvaient avoir d'intérêt que pour les pays jetons.
sans peine qu'un élément nouveau est entré avec les récits bretons dans la conception poétique des peuples chrétiens et l'a profondément modifiée. Le poëme carlovingien, par sa contexture et par les moyens qu'il met en œuvre, ne sort pas de la donnée classique. Les mobiles qui font agir l'homme y sont les mêmes que dans l'épopée grecque. Les éléments romantiques par excellence, la vie des forêts et l'aventure mystérieuse, le sentiment de la nature et cet entraînement d'imagination qui fait courir sans cesse le guerrier breton après l'inconnu, rien de tout cela ne se fait jour encore. Roland ne diffère des héros d'Homère que par son armure : par le cœur, il est frère d'Ajax ou d'Achille. Perceval, au contraire, appartient à un autre monde, séparé par un abîme de celui où s'agitent les héros de l'antiquité.
C'est surtout en créant le caractère de la femme, en introduisant dans la poésie, auparavant dure et austère, du moyen âge les nuances de l'amour, que les romans bretons réalisèrent cette curieuse métamorphose. Ce fut comme une étincelle électrique : en quelques années, le goût de l'Europe fut changé. Presque tous les types de femmes que le moyen âge a connus, Genièvre, ïseult, Énide, viennent de la cour d'Arthur. Dans les poèmes carlovingiens, la femme est nulle, sans caractère et sans individualité; l'amour y est brutal, comme dans le roman de Ferabras, ou à peine
indiqué, comme dans la chanson de Roland1. Dans les Mabinogion, au contraire, le rôle principal appartient toujours aux femmes. La galanterie chevaleresque, qui fait que le bonheur du guerrier est de servir une femme et de mériter son estime, cette croyance que l'emploi le plus beau de la force est de sauver et de venger la faiblesse, tiennent, je le sais, à un tour d'imagination qui s'empara de presque tous les peuples de l'Europe au douzième siècle ; mais on ne peut douter que ce tour d'imagination n'ait d'abord trouvé son expression littéraire chez les peuples bretons. Un des traits qui surprennent le plus dans les Mabinogion est la délicatesse du sentiment féminin qui y respire. On n'y rencontre pas une légèreté ni un mot grossier. Il faudrait citer en entier les deux romans de Pérédur et de Ghéraint pour faire comprendre une telle innocence; or la naïveté de ces charmantes compositions nous défend de songer qu'il y eût en cela quelque arrière-pensée. Le zèle du chevalier à défendre l'honneur des dames n'est devenu un euphémisme guoguenard que chez les imitateurs français, qui transformèrent la virginale pudeur des romans bretons en une galanterie effrontée, si bien que ces compositions, si chastes dans l'original, devinrent le scandale du
1 Voir P. Paris, les Chansons de geste (Paris, Techener, 1859), p. 7 et suiv.
moyen âge, provoquèrent les censures et furent l'occasion des idées d'immoralité qui, pour les personnes religieuses, s'attachent encore au nom de roman.
Certes, la chevalerie est un fait trop complexe pour qu'il soit permis de lui assigner une seule origine. Disons, cependant, que l'idée d'envisager l'estime d'une femme comme l'objet le plus élevé de l'activité humaine et d'ériger l'amour en principe suprême de moralité n'a assurément rien d'antique, rien de germanique non plus. Est-ce dans YEdda et dans les Niebelungen, au milieu de ces redoutables emportements de l'égoïsme et de la brutalité, qu'on trouvera le germe de cet esprit de sacrifice, d'amour pur, de dévouement exalté qui fait le fond de la chevalerie ? Quant à chercher parmi les Arabes, ainsi qu'on l'a voulu, l'origine de cette institution, entre tous les paradoxes littéraires auxquels il a été donné de faire fortune, celui-ci est vraiment un des plus singuliers. Conquérir la femme dans un pays où on l'achète ! rechercher son estime dans un pays où elle est à peine regardée comme susceptible de mérite moral I Aux partisans de cette hypothèse je n'opposerai qu'un seul fait : la surprise qu'éprouvèrent les Arabes de l'Algérie, quand, par un souvenir assez malencontreux des tournois du moyen âge, on chargea les dames de distribuer les prix aux courses du Beiram. Ce qui semblait au che-
valier un honneur sans égal parut aux Arabes une humiliation et presque une injure.
L'introduction des romans bretons dans le courant de la littérature européenne opéra une révolution non moins profonde dans la manière de concevoir et d'employer le merveilleux. Dans les poèmes carlovingiens, le merveilleux est timide et conforme à la foi chrétienne : le surnaturel est produit immédiatement par Dieu ou ses envoyés. Chez les Kymris, au contraire, le principe de la merveille est dans la nature ellemême, dans ses forces cachées, dans son inépuisable fécondité. C'est un cygne mystérieux, un oiseau fatidique, une main qui apparaît tout à coup, un géant, un tyran noir, un brouillard magique, un dragon, un cri qu'on entend et qui fait mourir d'effroi, un objet aux propriétés extraordinaires. Rien de la conception monothéiste, où le merveilleux n'est qu'un miracle, une dérogation à des lois établies. Rien non plus de ces personnifications de la vie de la nature, qui forment le fond des mythologies de la Grèce et de l'Inde. Ici, c'est le naturalisme parfait, la foi indéfinie dans le possible, la croyance à l'existence d'êtres indépendants et portant en eux-mêmes le principe de leur force : idée tout à fait contraire au christianisme, qui, dans de pareils êtres, voit nécessairement des anges ou des démons. Aussi ces individus étranges sont-ils
toujours présentés comme en dehors de l'Église, et, quand le chevalier de la Table-Ronde les a vaincus, il leur impose d'aller rendre hommage à Genièvre et se faire baptiser.
Or, s'il est en poésie un merveilleux que nous puissions accepter, c'est assurément celui-là. La mythologie classique, prise dans sa naïveté première, est trop hardie, — prise comme simple figure de rhétorique, trop fade pour nous satisfaire. Quant au merveilleux chrétien, Boileau a raison : il n'y a pas de fiction possible avec un tel dogmatisme. Reste donc le merveilleux purement naturaliste, la nature s'intéressant à l'action et devenant acteur pour sa part, le grand mystère de la fatalité se dévoilant par la conspiration secrète de tous les êtres, comme dans Shakespeare et l'Arioste. 11 serait curieux de rechercher ce qu'il y a de celtique dans le premier de ces poètes; quant à l'Arioste, c'est le poète breton par excellence. Toutes ses machines, tous ses moyens d'intérêt, toutes ses nuances de sentiment, tous ses types de femmes, toutes ses aventures, sont empruntés aux romans bretons.
Comprend-on maintenant le rôle intellectuel de cette petite race qui a donné au monde Arthur, Genièvre, Lancelot, Perceval, Merlin, saint Brandan, saint Patrice, presque tous les cycles poétiques du moyen âge, et n'est-ce pas une destinée frappante que
celle de quelques nations qui seules ont le droit de faire accepter leurs héros, comme s'il fallait pour cela un degré tout particulier d'autorité, de sérieux et de foi? Chose étrange! ce furent les Normands, c'est-à-dire de tous les peuples peut-être le moins sympathique aux Bretons, qui firent la renommée des fables bretonnes. Spirituel et imitateur, le Normand devint partout le représentant éminent de la nation à laquelle il s'était d'abord imposé par la force. Français en France, Anglais en Angleterre, Italien en Italie, Russe à Novogorod, il oublia sa propre langue pour parler celle du peuple qu'il avait vaincu et devenir Tinter» prête de son génie. Le caractère vivement accusé des romans gallois ne pouvait manquer de frapper des hommes si prompts à saisir et à s'assimiler les idées de l'étranger. La première révélation des fables bretonnes, la chronique latine de Geoffroy de Monmouth, parut, vers 1157, sous les auspices de Robert de Glocester, fils naturel de Henri Ier. Henri II se prit de goût pour les mêmes récits. A sa demande, Robert Wace écrivit en français, en 1155, la première histoire d'Arthur, et ouvrit la voie où marchèrent après lui une nuée de poètes ou d'imitateurs français, provençaux, italiens, espagnols, anglais, Scandinaves, grecs, géorgiens, etc. Il ne faut pas rabaisser la gloire des premiers trouvères qui firent passer dans une langue
lue et comprise alors d'un bout à l'autre de l'Europe des fictions qui, sans eux, fussent sans doute restées à jamais obscures. Il est difficile, cependant, de leur attribuer une part d'invention qui permette de leur décernei le titre de créateurs. Les nombreux passages où l'on sent qu'ils ne comprennent pas bien l'original qu'ils imitent et où ils cherchent à donner une signification naturelle à des circonstances dont la portée mythologique leur échappait, suffisent pour prouver qu'ils s'en tenaient d'ordinaire à un calque assez fidèle des canevas qu'ils avaient sous les yeux.
Quel rôle la Bretagne armoricaine a-t-elle joué dans la création ou la propagation des légendes de la Table Ronde ? C'est ce qu'il est impossible de dire avec précision ; et, à vrai dire, une telle question devient secondaire, quand on s'est fait une juste idée des liens de fraternité intime qui ne cessèrent, jusqu'au douzième siècle, d'unir les deux branches des peuples bretons *. Que les traditions héroïques du pays de Galles aient longtemps continué de vivre dans la branche de la famille kymrique qui vint s'établir en Armorique, on n'en
1 Je ne citerai qu'une seule preuve ; c'est une loi d'Edouard le Confesseur : « Britones vero Armorici quum venerint in regno isto, suscipi debent et in regno protegi sicut probi cives de corpore regni hujus ; exierunt quondam de sanguine Britonum regni hujus. » Wilkins, Leges anglo-saoconicx, p. 206.
peutdouter,quahdon retrouve Ghéraint,Urien, d'autres héros encore devenus des saints en Basse -Bretagne, et surtout quand on voit un des épisodes les plus essentiels du cycle arthurien, celui de la forêt de Brocéliande, placé dans le même pays. Un grand nombre défaits recueillis par M. delà Villemarqué1 prouvent, d'un autre côté, que les traditions susdites ont produit en Bretagne un vrai cycle poétique, et que même, à certaines époques, elles ont dû repasser la Manche, comme pour raviver les souvenirs delà mère patrie. Le fait de Gauthier Calenius, archidiacre d'Oxford, rapportant de Bretagne en Angleterre ( vers 4 125) le texte même des légendes qui furent traduites en latin dix ans après par Geoffroy de Monmouth , est ici décisif. Je sais qu'aux lecteurs des Mabinoyion une telle opinion paraîtra d'abord surprenante. Tout est gallois dans ces fables : les lieux, les généalogies, les habitudes ; l'Armorique n'y est représentée que par Hoël, personnage important sans doute, mais qui n est pas arrivé à la renommée des autres héros de la cour d'Arthur. Comment d'ailleurs , si l'Armorique a vu naître
1 Lesromans delà Table-Ronde et les contes des anciens Bretons (Paris, Didier, 1859), p. 20 et suiv. Dans les Contes populaires des anciens Bretons, dont l'écrit précité peut être considéré comme une nouvelle édition, le savant auteur avait un peu exagéré l'influence de la Bretagne française. Dans la première rédaction de cet article, je l'avais au contraire trop méconnue
le cycle arthurien, n'y trouve-t-on pas quelques traces de cette brillante éclosion * ? — Ces objections, je l'avoue, m'ont longtemps arrêté ; mais je ne les trouve plus insolubles. Et d'abord, il est une classe de Mabinoyion (ceux d'Owain, de Ghéraint, de Pérédur) qui ne renferme point de désignation géographique très-précise. En second lieu, la littérature nationale écrite s'étant moins bien défendue en Bretagne que dans le pays de Galles contre l'invasion de la culture étrangère, on conçoit que le souvenir des vieilles épopées s'y soit plus effacé. La part littéraire des deux pays reste ainsi assez distincte. La gloire de la Bretagne française est dans ses chants populaires ; mais c'est seulement dans le pays de Galles que le génie des peuples bretons est arrivé à se fixer en des œuvres authentiques et en des créations achevées.
■ M. de la Villemarqué en appelle à des chants populaires encore vivants en Bretagne, et où Arthur serait célébré. En effet, on peut lire dans ses Chants populaires de la Bretagne (t. Ier, p. 83 et t. IL j>. 412 (1846) deux poèmes où figure le nom de ce lieras.
En comparant le cycle breton tel que les trouvères français l'ont connu et le même cycle tel qu'on le retrouve dans le texte des Mabinogion, on pourrait être tenté de croire que l'imagination européenne, en s'emparant de ces brillantes fables, y ajouta quelques thèmes poétiques inconnus aux Gallois. Deux des héros les plus célèbres des romans bretons du continent, Lancelot et Tristan, ne figurent pas dans les Mabinogion; la donnée du Saint-Graal, d'un autre côté, s'y présente avec un caractère tout différent de celui que nous lui trouvons chez les poètes français et allemands. Toutefois une étude plus attentive démontre que ces éléments, en apparence ajoutés par les poètes français, sont en réalité d'origine kymrique. Et d'abord, M . de la Villemarqué a parfaitement démontré que le nom de Lancelot n'est qu'une traduction de celui du héros gallois Maël, qui présente, en effet, avec le Lancelot des romans français, la plus parfaite analogie *.
1 Ancelot est le diminutif d'Aticel, et veut dire serviteur, page, poursuivant. Maël a encore aujourd'hui dans les dialectes kyn>
422 LA POESIE DES RACES CELTIQUEb.
La contexture , les noms propres, tous les détails du roman de Lancelot présentent, d'ailleurs, la physionomie bretonne la plus prononcée ^ Il en faut dire autant du roman de Tristan. On peut même espérer que cette curieuse légende se retrouvera complète dans quelque manuscrit gallois : le docteur Owenn assure en avoir vu un exemplaire, dont il ne put obtenir la communication.
Quant au Saint-Graal, il faut avouer que la coupe mystique, objet des recherches du Perceval français et du Parcival allemand, n'a pas à beaucoup près, chez les Gallois, la même importance. Elle ne figure dans le roman de Pérédur que d'une façon épisodique, et sans intention religieuse bien arrêtée.
Pérédur et son oncle discouraient ensemble, lorsqu'ils virent entrer dans la salie deux jeunes servants. Ils portaient une lance d'une longueur démesurée, de la pointe de laquelle coulaient à terre trois gouttes de sang.
Quand la compagnie vit cela, elle se mit à pleurer et à gémir ; mais le vieillard n'en continua pas moins de causer avec Pérédur ; et> comme il n'apprit point à Pérédur la raison de ce qui se passait, Pérédur n'osa la lui demander.
riques la même signification. Le surnom de Poursigant, qu'on trouve porté par quelques Gallois au service de la France dans les premières années du quatorzième siècle, est sans doute aussi une traduction de Maël.
1 Voir l'excellente analyse de M. Fauriel, insérée dans le t. XXII de Y Histoire littéraire de la France.
Et quand les cris furent un peu apaisés, on vit venir deux jeunes filles avec un bassin dans lequel était une tête d'homme nageant dans le sang.
Et alors la compagnie poussa une clameur telle, qu'on ne pouvait l'entendre sans effroi; et à la longue elle se tut.
Cette étrange merveille reste une énigme jusqu'à la fin du récit. Alors un jeune homme mystérieux apparaît à Pérédur, lui apprend que la lance d'où coulait le sang est celle avec laquelle son oncle a été blessé, que le bassin contient le sang et la tête d'un de ses cousins, tué par les sorcières de Kerloiou, et qu'il a été prédit que lui, Pérédur, serait leur vengeur. En effet, Pérédur va convoquer la Table-Ronde; Arthur et ses chevaliers viennent et tuent les sorcières de Kerloiou.
Que si maintenant nous passons au roman français de Perceval , toute cette fantasmagorie revêt une signification bien différente. La lance est celle avec laquelle Longus perça le flanc du Christ , le graal ou bassin est celui où Joseph d'Arimathie recueillit le sang divin. Ce vase miraculeux procure tous les biens de la terre et du ciel ; il guérit les blessures, et se remplit au gré du propriétaire des mets les plus exquis. Il faut être en état de grâce pour en approcher ; il n'y a qu'un prêtre qui en puisse raconter les merveilles. Trouver ces reliques sacrées à travers mille épreuves, tel est l'objet de la chevalerie à la fois mondaine et mys-
tique de Perceval. A la fin, il se fait prêtre; il emporte e graal et la lance dans son ermitage ; le jour de sa mort, un ange les enlève au ciel. Ajoutons qu'une foule de traits prouvent que dans l'esprit du trouvère français le graal se confondait avec l'eucharistie. Dans les miniatures qui accompagnent parfois le roman de Perceval, le graal a la forme d'un ciboire, apparaissant à tous les moments solennels du poëme comme un secours miraculeux.
Ce mythe bizarre, si différent du simple récit que nous offre le récit gallois de Pérédur, est-il réellement kymrique, ou bien faut-il y voir une création originale des trouvères, entée sur une souche bretonne? Nous croyons avec M. de la Villemarqué1 que cette étrange fable est bien essentiellement kymrique. Dès le huitième siècle, un ermite breton eut une vision sur Joseph d'Arimathie et le plat de la Cène, et en écrivit l'histoire qu'on appela du Graciai. Toute la mythologie celtique est pleine des merveilles d'une chaudière magique, sous laquelle neuf fées soufflent en silence, vase mystérieux, qui inspire le génie poétique, donne la sagesse, révèle l'avenir , dévoile les secrets du monde. Un jour que Branle Béni chassait en Irlande
1 Voir l'excellente discussion de ce curieux problème dans l'Introduction des Contes populaires des anciens Bretons, t, I, p. 181 et suiv.
sur le bord d'un lac, il en vit sortir un homme noir portant sur son dos un énorme chaudron, et suivi d'une sorcière et d'un nain. Ce chaudron était l'instrument de la puissance surnaturelle d'une famille de géants. Il guérissait tous les maux et ressuscitait les morts, mais sans leur rendre l'usage de la parole : allusion au secret de l'initiation bardique ; la discrétion de Perceval forme de même tout le nœud de la quête du Saint-Graal. Le graal nous apparaît ainsi, dans son acception primitive, comme le mot de passe d'une sorte de franc-maçonnerie, qui se conserva dans le pays de Galles longtemps après la prédication de l'Évangile, et que nous retrouvons si caractérisée dans la légende de Taliésin. Le christianisme greffa sa légende sur la donnée mythologique, et une telle transformation se fit sans doute par la race kymrique elle-même. Si le récit gallois de Pérédur n'offre point les mêmes développements que le roman français de Perceval, c'est parce que le livre rouge de Herghest nous présente une version moins avancée que celle qui servit de type à Chrétien de Troyes. Remarquons, d'ailleurs, que même dans Perceval l'idée mystique n'est pas encore complètement développée, que le trouvère semble traiter ce thème étrange comme un récit qu'il a trouvé tout fait et dont il ne voit pas bien le sens. Le motif qui met Perceval en campagne dans
le roman français aussi bien que dans le récit gallois est un motif de famille ; il cherche le Saint-Graal comme un talisman pour guérir son oncle le Roi-pêcheur, en sorte que la pensée religieuse est encore subordonnée à l'intention profane. Dans la version allemande, au contraire,pleine de mysticisme et de théologie, legraala un temple et des prêtres. Parcival, devenu un héros purement ecclésiastique, parvient à la dignité de roi du graal par son enthousiasme religieux et sa chasteté *. Enfin les remaniements en prose, plus modernes encore, distinguent nettement les deux chevaleries, l'une mondaine, l'autre mystique ; Perce val y devient le modèle du chevalier spirituel. Ce fut la dernière des métamorphoses que lui fit subir cette fée toute-puissante qu'on appelle l'imagination humaine, et il était juste qu'après avoir couru tant de hasards il vînt sous le froc se reposer de ses aventures.
1 II est, du reste, remarquable que tous les héros bretons, dans leur transformation dernière, sont à la fois galants et dévots. Une des dames les plus célèbres de la cour d'Arthur, Luned, devient une sainte, martyre de sa chasteté, dont on fait la fête le Ier août. C'est elle qui figure dans les romans français sous le nom de Lunette. V. lady Charlotte Guest,I, 113-114.
Quand on cherche à déterminer dans l'histoire des races celtiques le moment précis où il faut se placer pour apprécier l'ensemble de leur génie, on se trouve ramené au sixième siècle de notre ère Les races ont presque toujours une heure prédestinée, où, passant de la naïveté à la réflexion, elles déploient pour la première fois au soleil tous les trésors de leur nature. Le sixième siècle fut pour les races celtiques ce moment poétique d'éveil et de première activité. Le christianisme, jeune encore parmi elles, n'a pas complètement étouffé le culte national ; le druidisme se défend dans ses écoles et ses lieux consacrés ; la lutte contre l'étranger, sans laquelle un peuple n'arrive jamais à la pleine conscience de lui-même, atteint son plus haut degré de vivacité. C'est l'époque de tous les héros restés populaires, de tous les saints caractéristiques de l'Eglise bretonne; c'est enfin le grand âge de la littérature bardique, illustré par les noms de Taliésin, d'Aneurin, de Liwarc'h-Hen.
A ceux qui verraient avec quelque scrupule manier comme historiques ces noms à demi fabuleux, et qui hésiteraient à accepter comme authentiques despoèmes
arrivés jusqu'à nous à travers une si longue suite de siècles, nous répondrons que les objections, qu'on a élevés contre l'ancienneté de la littérature bardique, objections dont W. Schlegel se fit l'interprète contre M. Fauriel, ont complètement disparu devant les investigations d'une critique éclairée et impartiale * . Cette fois, par une rare exception, l'opinion sceptique s'est trouvée avoir tort. Le sixième siècle, en effet, est pour les peuples bretons un siècle parfaitement historique. Nous touchons cette époque de leur histoire d'aussi près et avec autant de certitude que l'antiquité grecque ou romaine. On sait, il est vrai, que jusqu'à une époque assez moderne, les bardes continuèrent à composer des pièces sous les noms devenus populaires d'Aneurin, de Taliésin, de Liwarc'h-Hen ; mais aucune confusion n'est possible entre ces fades exercices de rhétorique et les morceaux vraiment anciens qui portent le nom des poètes précités, morceaux pleins de traits personnels, de circonstances locales, de passions et de sentiments individuels.
Telle est la littérature dont M. de la Villemarquô
4 Ceci ne s'applique pas évidemment à la langue des poëmes en question. On sait que le moyen âge, étranger à toute idée d'archéologie, rajeunissait les textes à mesure qu'il les copiait, et qu'un manuscrit en langue vulgaire n'atteste ordinairement que la langue contemporaine de celui qui l'a copié.
a voulu réunir les monuments les plus anciens et les plus authentiques dans ses Bardes bretons du sixième siècle1. Le pays de Galles a reconnu le service que notre savant compatriote a rendu par là aux études celtiques. Nous l'avouons pourtant, aux Bardes nous prêterons beaucoup les Chants populaires de la Bretagne. C'est par ce dernier ouvrage que M. de la Villemarqué a vraiment bien mérité des études celtiques, en nous révélant une charmante littérature, où éclatent mieux que partout ailleurs ces traits de douceur, de fidélité, de résignation, de timide réserve, qui forment le caractère des peuples bretons8.
1 Paris et Rennes, 1850.
2 Non pas que ce curieux recueil doive être accepté sans contrôle, ni que la confiance absolue avec laquelle on Ta cité n'ait eu certains inconvénients. Nous croyons que, quand M. de la Villemarqué veut commenter les morceaux qu'il aura l'éternel honneur d'avoir le premier mis au jour, sa critique est loin d'être à l'abri de tout reproche, et que plusieurs des allusions historiques qu'il pense y trouver sont des hypothèses plus ingénieuses que solides. Le passé est trop vaste et nous est arrivé d'une manière trop fragmentaire pour que de pareilles coïncidences soient vraisemblables. Les célébrités du peuple sont rarement celles de l'histoire, et, quand les bruits des siècles reculés nous sont arrivés par deux canaux, l'un populaire, l'autre historique, il est rare que ces deux formes de la tradition soient pleinement d'accord l'une avec l'autre. M. de la Villemarqué suppose aussi trop volontiers que le peuple répète durant des siècles des chants qu'il ne comprend qu'à moitié. Lorsqu'un chant cesse d'être
Le thème de la poésie des bardes du sixième siècle est simple et exclusivement héroïque ; ce sont toujours les grands motifs du patriotisme et de la gloire : absence complète de tout sentiment tendre, nulle trace d'amour, aucune idée religieuse bien arrêtée ; mais seulement un mysticisme vague et naturaliste, reste de l'enseignement druidique, et une philosophie morale, tout exprimée en triades, analogue à celle qui s'enseignait dans les écoles moitié bardiques, moitié chrétiennes de saint Cadoc et de saint Iltud1. La forme du style, singulièrement artificielle et travaillée , accuse l'existence d'un enseignement savant, possédant de longues traditions. Une nuance de plus, et l'on tombera dans la rhétorique pédante et maniérée. La littérature bardique , en se prolongeant durant tout le moyen âge, n'évita pas cet écueil. Elle finit par n'être plus qu'un ensemble assez fade de procédés de style et de métaphores convenues *.
intelligible, il arrive presque toujours que le peuple l'altère pour le rapprocher de sons familiers à son oreille et qui aient pour lui une signification. N'est-il pas à craindre d'ailleurs que, dans ce cas, l'éditeur, avec la meilleure foi du monde, ne prête au texte quelque inflexion légère afin d'y trouver le sens qu'il désire ou qu'il a dans l'esprit ?
1 Docteurs de l'église bretonne, communs à l'Armorique et au pays de Galles.
•Un savant Gallois, M. Stephens, dans son Histoire de lu littc-
L'opposition du bardisme et du christianisme se révèle dans les pièces qu'a traduites M. de la Villemarqué par une foule de traits originaux et touchants. Les combats qui ont déchiré l'âme des vieux poètes, leur antipathie pour les hommes gris du monastère, leur conversion triste et pénible, se retrouvent dans leurs chants. La douceur et la ténacité du caractère breton peuvent seules expliquer comment une hétérodoxie aussi avouée se maintint en présence du christianisme dominant, et comment de saints personnages, Kolumkill par exemple, prirent la défense des bardes contre les rois qui voulaient les supprimer. La lutte se prolongea d'autant plus que le christianisme, chez les races celtiques, n'employa jamais la force pour détruire les cultes rivaux, et qu'il laissa du moins aux vaincus la liberté de la mauvaise humeur. La croyance aux prophètes, indestructible chez ces races, créa, en dépit de la foi, le type antichrétien de Merlin et le lit accepter de l'Europe entière. Gildas et les Bretons orthodoxes ne cessent de tonner contre les prophètes et de leur opposer les bardes Elie et Samuel, qui ne prophétisaient que pour le bien ; au douzième siècle, Girault de Cambrie vit encore un prophète dans la ville de Caerléon.
rature kymrique (Llandovery, 1849), a fort bien exposé ces transformations successives.
Grâce à cette tolérance, le bardisme se continua Jusqu'au cœur du moyen âge sous forme de doctrine secrète, avec un langage de convention et des symboles empruntés presque tous à la divinité solaire d'Arthur. C'est ce qu'on appelle le néo-druidisme, sorte de druidisme subtilisé et réformé sur le modèle du christianisme, que l'on voit devenir de plus en plus obscur et mystérieux, jusqu'au moment où Ton en perd la trace. Un curieux morceau de cette école, le dialogue d'Arthur et d'Eliwlod, nous a transmis les derniers soupirs de cette dernière protestation du naturalisme expirant. Eliwlod, sous la forme d'un aigle, initie le dieu aux sentiments de résignation, de sujétion, d'humilité que le christianisme opposait à la fierté païenne. L'héroïsme recule pas à pas devant la grande formule que le christianisme ne cessa de répéter aux races celtiques pour les détacher de leurs souvenirs : « 11 n'y a de grand que Dieu. » Arthur se laisse persuader d'abdiquer sa divinité et finit par réciter le Pater.
Je ne connais pas de plus curieux spectacle que celui de cette révolte des mâles sentiments de l'héroïsme contre le sentiment féminin qui coulait à pleins bords dans le culte nouveau. Ce qui exaspère, en effet, les vieux représentants de la société celtique, c'est le triomphe exclusif de l'esprit pacifique, ce sont les hommes vêtus de lin et chantant des psaumes, dont
la voix est triste, qui prêchent le jeûne et ne connaissent pins los héros1. On sait le parti que l'Irlande a tiré de ce thème dans les dialogues qu'elle aime à établir entre les deux représentants de sa vie profane et religieuse, Ossian et saint Patrice2. Ossian regrette les aventures, les chasses, le son du cor et les vieux rois. « S'ils étaient là, dit-il à saint Patrice, tu ne parcourrais pas les campagnes avec ton troupeau psalmodiant. » Patrice cherche à le calmer par de douces paroles, et quelquefois pousse la condescendance jusqu'à écouter ses longues histoires, qui paraissent médiocrement l'intéresser. « Voilà mon récit, dit le vieux barde en terminant ; quoique ma mémoire s'affaiblisse et que le souci ronge mon être, je veux continuer à chanter les actions du passé et à vivre de l'ancienne gloire. Maintenant je suis vieux ; ma vie se glace et toutes mes joies dispa-
1 L'antipathie que le peuple armoricain attribue aux nains et aux korigans contre le christianisme tient également au souvenir d'une opposition que rencontra l'Évangile à ses débuts. Les korigans, en effet, sont pour le paysan breton de grandes princesses qui ne voulurent pas accepter le christianisme quand les apôtres vinrent en Bretagne. Elles haïssent le clergé et les relises; les cloches les font fuir. La Vierge surtout est leur grande ennemie; c'est elle qui les a chassées des fontaines, et le samedi, jour qui lui est consacré, quiconque les regarde peignant leurs cheveux ou comptant leur trésor est sûr de périr. (La Villemarqué, Chants populaires, Introduction )
* Voir miss Drooke, Reliques of Irish Poetry (Dublin, 1789),
raissent. Ma main ne peut plus tenir i'èpée, ni mon bras manier la lance. Parmi les clercs se prolonge ma triste dernière heure, et ce sont des psaumes qui tiennent maintenant la place des chants de \ictoire. » — « Laisse là ces chants, dit Patrice, et n'ose plus comparer ton Finn au Roi des rois, dont la puissance est sans bornes ; courbe devant lui les genoux, et reconnais-le pour ton maître. » Il fallut céder, en effet, et la légende veut que le vieux barde ait fini sa vie dans le cloître, parmi les clercs qu'il avait tant de fois rudoyés, au milieu de ces chants qu'il ne connaissait pas. Ossian était trop bon Irlandais pour qu'on pût se résoudre à le damner. Merlin lui-même dut céder au charme nouveau. 11 fut, dit-on, converti par saint Colomban, et la voix populaire lui répète sans cesse dans les ballades ce doux et touchant appel : « Merlin, Merlin, convertissez-vous; il n'y a d'autre devin que Dieu. »
On se formerait une idée tout à fait incomplète de la physionomie des races celtiques, si on ne les étudiait
pages 57 et suiv., 73 et suiv. L'intérêt de ces poèmes a été trèsbien aperçu par M. Ozanam.
LA POESIE DES RACES CELTïQEES. 455
dans le côté le plus singulier peut-être de leur développement, je veux dire dans leurs antiquités ecclésiastiques et dans leurs saints. A part la répulsion passagère que la mansuétude chrétienne eut à vaincre dans les classes de la société qui se voyaient amoindries par Tordre nouveau, on peut dire que la douceur de mœurs et l'exquise sensibilité des races celtiques, jointes à l'absence d'une religion antérieure fortement organisée, les prédestinaient au christianisme. Le christianisme, en effet, s'adressant de préférence aux sentiments humbles de la nature humaine, rencontrait ici des disciples admirablement préparés; aucune race n'a si délicatement compris le charme de la petitesse ; aucune n a placé l'être simple, l'innocent, plus près de Dieu. Aussi est-ce merveille comme la religion nouvelle prit facilement possession de ces peuples. A peine la Bretagne et l'Irlande réunies comptent-elles deux ou trois martyrs ; elles sont réduites à vénérer comme tels leurs compatriotes tués dans les invasions anglosaxonnes et danoises. Ici apparaît dans tout son jour la profonde différence qui sépare la race celtique de la race germanique. Les Germains ne reçurent le christianisme que tard et malgré eux, par calcul ou par force, après une sanglante résistance et avec de terribles soulèvements. Le christianisme, en effet, était par plusieurs côtés antipathique à leur nature, et l'on conçoit
4o6 LA POÉSIE TES HACES CELTIQUES.
îes regrets des germanistes purs, qui aujourd'hui encore reprochent au culte nouveau de leur avoir gâté leurs mâles ancêtres. Il n'en fut pas de môme chez les peuples celtiques ; cette douce petite race était naturellement chrétienne. Loin de les altérer et de leur enlever quelques-unes de leurs qualités, le christianisme les achevait et les perfectionnait. Comparez les légendes relatives à l'introduction du christianisme dans les deux pays, la Kristni-Saga, par exemple, et les charmantes légendes de Lucius et de saint Patrice. Quelle différence ! En Islande, les premiers apôtres sont des pirates convertis par hasard, tantôt disant la messe, tantôt massacrant leurs ennemis, tantôt reprenant leur première profession d'écumeurs de mer : tout se fait par accommodement et sans foi sérieuse. En Irlande et en Bretagne, la grâce opère parles femmes, par je ne sais quel charme de pureté et de douceur. La révolte des Germains ne fut jamais bien étouffée; jamais ils n'oublièrent les baptêmes forcés et les missionnaires carlovingiens appuyés par le glaive, jusqu'au jour où le germanisme reprend sa revanche, et où Luther, à travers sept siècles, répond à Witikind. Dès le troisième siècle, au contraire, les Celtes sont déjà de parfaits chrétiens. Pour les Germains, le christianisme ne fut longtemps qu'une institution romaine imposée du dehors ; ils n'entrèrent dans l'Eglise que pour la trou-
bler, et ne réussirent que très-difficilement à se former un clergé national. Chez les Celtes, au contraire, le christianisme ne vient pas de Rome ; ils ont leur clergé indigène, leurs usages propres, ils tiennent leur foi de première main. On ne peut douter, en effet, que, dès les temps apostoliques, le christianisme n'ait été prêché en Bretagne, et plusieurs historiens ont pensé, non sans quelque vraisemblance, qu'il y fut apporté par des chrétiens judaïsants ou par des affiliés de F école de saint Jean. Partout ailleurs le christianisme rencontra comme première assise la civilisation grecque ou romaine. Ici, il trouvait un sol nouveau, d'un tempérament analogue au sien, et naturellement préparé pour le recevoir.
Peu de chrétientés ont offert un idéal de perfection chrétienne aussi pur que l'église celtique aux sixième, septième, huitième siècles. Nulle part peut-être Dieu n'a été mieux adoré en esprit que dans ces grandes cités monastiques deHy ou d'Iona, de Bangor, de Clonard, de Lindisfarne. Une des formes les plus distinguées du christianisme, trop distinguée sans doute pour la mission populaire et pratique que l'Église avait à remplir, le pélagianisme vint de là. C'est chose vraiment admirable que la moralité fine et vraie, la naïveté, la richesse d'invention qui distinguent les légendes des saints bretons et irlandais. Nulle race ne
prit le christianisme avec autant d'originalité, et, en s'assujettissant à la foi commune, ne conserva plus obstinément sa physionomie nationale. En religion, comme en toute chose, les Bretons recherchèrent l'isolement et ne fraternisèrent pas volontiers avec le reste du monde. Forts de leur supériorité morale, persuadés qu'ils possédaient la véritable règle de la foi et du culte, ayant reçu leur christianisme d'une prédication apostolique et tout à fait primitive, ils n'éprouvaient aucun besoin de se sentir en communion avec des sociétés chrétiennes moins nobles que la leur. De là cette longue lutte des Églises bretonnes contre les prétentions romaines, si admirablement racontée par M. Augustin Thierry l ; de là ces inflexibles caractères de Colomban et des moines d'Iona défendant contre l'Église entière leurs usages et leurs institutions; de là enfin la position fausse des peuples celtiques dans le catholicisme, quand cette grande force, de plus en plus envahissante, les eut resserrés de toutes parts et obligés de compter avec elle. N'ayant pas de passé catholique, ils se trouvèrent déclassés à
4 Hist. de la conq., 1. 1. Les objections présentées par M. Varin et par quelques autres savants contre le récit de M. Thierry n'atteignaient que quelques circonstances secondaires, qui ont été rectifiées dans 1 édition publiée après la mort de l'illustre historien.
leui entrée dans la grande famille, et ne purent jamais arriver à se créer une métropole ecclésiastique. Tous leurs efforts et toutes leurs innocentes supercheries pour attribuer ce titre aux églises de Dol et de Saint- David échouèrent contre l'accablante divergence de leur passé; il fallut se résigner à être d'obscurs suffragants de Tours et de Cantorbéry.
Du reste, même de nos jours, cette puissante originalité du christianisme celtique est loin d'être effacée. Les Bretons de France, quoique ayant ressenti le contrecoup des révolutions que le catholicisme a subies sur le continent, sont, à l'heure qu'il est, une des populations chez lesquelles le sentiment religieux a conservé le plus d'indépendance. Les nouvelles dévotions n'y trouvent aucune faveur ; on y est fidèle aux vieux cultes et aux vieux saints; les cantiques religieux y ont une ineffable harmonie1. L'Irlande garde de même, en ses provinces reculées, des formes de culte tout à fait à part, et auxquelles rien dans le reste de la chrétienté ne saurait être comparé. L'influence du catholicisme moderne, ailleurs si destructive des usages nationaux, a eu ici un effet tout contraire, le clergé ayant dû cher-
1 Voir surtout les beaux cantiques sur le paradis, publiés par M. de la Villemarqué, Chants populaires , t. II, p. 401 et suiv. et La Légende celtique (1859), p. 528-29.
cher un point d'appui contre le protestantisme dans l'attachement aux pratiques locales et aux coutumes du passé.
C'est le tableau de ces institutions chrétiennes tout à fait distinctes de celles du reste de l'Occident, de ce culte parfois étrange, de ces légendes de saints marquées d'un cachet si profond de nationalité, qui fait l'intérêt des écrits relatifs aux antiquités ecclésiastiques de l'Irlande, du pays de Galles et de la Bretagne armoricaine. Aucune hagiographie n'est restée plus exclusivement nationale que celle des peuples celtiques : jusqu'au douzième siècle, ces peuples ont admis dans leur martyrologe très-peu de saints étrangers. Aucune aussi ne renferme autant d'éléments naturalistes. Le paganisme celtique opposa si peu de résistance au culte nouveau, que l'Église ne se crut pas obligée de déployer contre lui la rigueur avec laquelle elle poursuivait ailleurs les moindre vestiges de mythologie. L'essai consciencieux de W. Reessur les Saints du pays de Galles, celui du révérend John Williams, ecclésiastique fort instruit du diocèse de Saint-Asaph, sur les Antiquités ecclésiastiques des Kymris\ suffisent Dour faire comprendre l'immense valeur qu'aurait une histoire complète et intelligente des Églises celtiques avant leur absorption dans l'Église romaine. On pourrait y joindre le
1 The Ecclesiastical Antiquities of the Cymry (London,1844).
docte ouvrage de dom Lobineau sur les Saints de Bretagne, réédité de nos jours par M. l'abbé Tresvaux, si la demi-critique du bénédictin, bien pire que l'absence totale de critique, n'eût altéré ces naïves légendes, et n'en eût retranché, sous prétexte de bon sens et de révérence religieuse, ce qui en fait pour nous l'intérêt et le charme.
L'Irlande surtout dut offrir dans ces siècles reculés une physionomie religieuse tout à fait à part, et qui paraîtrait singulièrement originale, s'il était donné à l'histoire de la révéler tout entière. En voyant, aux sixième, septième et huitième siècles, ces légions de saints irlandais qui inondent le continent et arrivent de leur île apportant avec eux leur opiniâtreté, leur attachement à leurs usages, leur tour d'esprit subtil et réaliste; en voyant jusqu'au douzième siècle les Scots (c'est le nom que l'on donnait aux Irlandais) servir de maîtres en grammaire et en littérature à tout l'Occident, on ne peut douter que l'Irlande, dans la première moitié du moyen âge, n'ait été le théâtre d'un singulier mouvement religieux. Philologues studieux et hardis philosophes, les moines hibernais furent surtout des copistes infatigables , et cest en partie grâce à eux que le travail de la plume devint une œuvre sainte. Columba, averti secrètement que sa dernière heure est proche, achève une page de psautier
qu'il a commencée, écrit au bas qu'il lègue la continuation à son successeur, puis s'en va à l'église pour mourir. ?\ulle part la vie monastique ne devait trouver de sujets si dociles. Crédule comme l'enfant> timide, indolent, porté à se soumettre et à obéir, l'Irlandais seul était capable de se prêter à cette abdication complète entre les mains de l'abbé, que nous trouvons si caractérisée dans les monuments historiques et légendaires de l'Eglise hibernaise. On reconnaît bien le pays où, encore de nos jours, le prêtre, sans provoquer le moindre scandale, peut, le dimanche, avant de quitter l'autel, donner tout haut des ordres pour son dîner, indiquer la ferme où il ira s'attabler et où il entendra les fidèles en confession. En présence d'un peuple qui ne vivait que par l'imagination et les sens, l'Église ne se crut pas obligée d'être sévère pour les caprices de la fantaisie religieuse ; elle laissa faire l'instinct populaire, et de cette liberté sortit le culte le plus mythologique peut-être et le plus analogue aux mystères de l'antiquité que présentent les annales du christianisme, un culte attaché à certains lieux et consistant presque exclusivement en certains actes considérés comme sacramentels. La légende de saint Brandan est sans contredit le produit le plus singulier de cette combinaison du naturalisme celtique avec le spiritualisme chrétien. Le goût des moines hibernais pour les pérégrinations ma-
ritimes à travers l'archipel, tout peuplé de monastères, des mers d'Ecosse et d'Irlande1; le souvenir de navigations plus lointaines encore dans les mers polaires, fournirent le cadre de cette étrange composition, si riche d'impressions locales. Pline (IV, xxx, 5) nous apprend que déjà de son temps les Bretons aimaient à se hasarder en pleine mer pour chercher des îles inconnues; M. Letronne a prouvé qu'en 795, soixante-cinq ans par conséquent avant les Danois, des moines irlandais abordèrent en Islande et s'établirent sur le littoral. Les Danois trouvèrent dans cette île des livres irlandais, des cloches; les noms de plusieurs localités attestent encore le séjour de ces moines, désignés du nom de papm (pères). Aux îles Fseroë, dans les Orcades et les îles Shetland, dans tous les parages en un mot des mers du Nord, les Scandinaves rencontrèrent avant eux ces papx, dont les habitudes contrastaient si étrangement avec les leurs*. N'entrevirent-ils pas aussi cette grande terre dont le vague souvenir
1 Les saints irlandais couvraient à la lettre les mers de l'Occident. Un très-grand nombre des saints de Bretagne, saint Tenenan, saint Renan, etc., sont des Irlandais émigrés. Les légendes bretonnes de saint Malo, de saint David, de saint Pol de Léon, sont remplies de voyages analogues vers des îles lointaines de l'Occident.
f Voir sur ce sujet les belles recherches de M. A. de Humboldt dans son Histoire de la géographie du nouveau continent, t. II.
semble les poursuivre, et que Colomb devait retrouver en suivant la trace de leurs rêves ? On sait seulementque l'existence d'une île coupée par un grand fleuve et située à l'occident de l'Irlande fut, sur la foi des Irlandais, un dogme pour les géographes du moyen âge. On racontait que, vers le milieu du sixième siècle, un moine, nommé Barontus, revenant de courir la mer, vint demander l'hospitalité au monastère de Cluainfert. L'abbé Brandan le pria de réjouir les frères par le récit des merveilles de Dieu quil avait vues dans la grande mer. Barontus leur révéla l'existence d'une île entourée de brouillards, où il avait laissé son disciple Mernoc ; c'est la terre de promission que Dieu réserve à ses saints. Brandan, avec dix-sept de ses religieux, voulut aller à la recherche de cette terre mystérieuse. Ils montèrent sur une barque de cuir, n'emportant pour toute provision qu'une outre de beurre pour graisser les peaux. Durant sept années, ils vécurent ainsi dans leur barque, abandonnant à Dieu la voile et le gouvernail, et ne s'arrêtant que pour célébrer les fêtes de Noël et de Pâques, sur le dos du roi des poissons, Jasconius. Chaque pas de cette odyssée monacale est une merveille; chaque île est un monastère où les bizarreries d'une nature fantastique répondent aux étrangetés d'une vie tout idéale. Ici c'est Y île des Brebis, où ces animaux se gouvernent eux-mêmes selon
leurs propres lois : ailleurs, le paradis des oiseaux, où la race ailée vit selon la règle des religieux, chantant matines et laudes aux heures canoniques ; Brandan et ses compagnons y célèbrent la pâque avec les oiseaux, et y restent cinquante jours, nourris uniquement du chant de leurs hôtes ; ailleurs, Vile Délicieuse, idéal de la vie monastique au milieu des flots. Aucune nécessité matérielle ne s'y fait sentir; les lampes s'allument d'elles-mêmes pour les offices et ne se consument jamais : c'est une lumière spirituelle ; un silence absolu règne dans toute l'île ; chacun sait au juste quand il mourra ; on n'y ressent ni froid, ni chaud, ni tristesse, ni maladie de corps ou d'esprit. Tout cela dure depuis saint Patrice, qui l'a réglé ainsi. La terre de promission est plus merveilleuse encore : il y fait un jour perpétuel ; toutes les herbes y ont des fleurs, tous les arbres des fruits. Quelques hommes privilégiés seuls l'ont visitée. A leur retour, on s'en aperçoit au parfum que leurs vêtements gardent pendant quarante jours.
Au milieu de ces rêves apparaît avec une surprenante vérité le sentiment pittoresque des navigations polaires : la transparence de la mer, les aspects des banquises et des îles de glace fondant au soleil, les phénomènes volcaniques de l'Islande, les jeux des cétacés, la physionomie si caractérisée, des fiord de la Norvège, les brumes subites, la mer calme comme du lait, les
îles vertes couronnées d'herbes qui retombent dans les flots. Cette nature fantastique, créée tout exprès pour une autre humanité, cette topographie étrange, à la fois éblouissante de fiction et parlante de réalité, font du poëme de saint Brandan une des plus étonnantes créations de l'esprit humain et l'expression la plus complète peut-être de l'idéal celtique. Tout y est beau, pur, innocent : jamais regard si bienveillant et si doux n'a été jeté sur le monde ; pas une idée cruelle, pas une trace de faiblesse ou de repentir. C'est le monde vu à travers le cristal d'une conscience sans tache : on dirait une nature humaine comme la voulait Pelage, qui n'aurait point péché. Les animaux eux-mêmes participent à cette douceur universelle. Le mal apparaît sous la forme de monstres errants sur la mer, ou de cyclopes relégués dans des îles volcaniques ; mais Dieu les détruit les uns par les autres, et ne leur permet pas de nuire aux bons.
Nous venons de voir comment autour de la légende d'un moine l'imagination irlandaise groupa tout un cycle de mythes physiques et maritimes. Le Purgatoire de saint Patrice devint le cadre d'une autre série de fables embrassant les idées celtiques sur l'autre vie et ses états divers1. L'instinct le plus profond peut-être
1 Voir l'excellente dissertation de M. Th. Wright, Saint Patricks Purgatory (London, 1844); les Bollandistes, à la date du
des peuples celtiques, c'est le désir de pénétrer l'inconnu. En face de la mer, ils veulent savoir ce qui se trouve au delà ; ils rêvent la terre de promission. En face de l'inconnu de la tombe, ils rêvent ce grand voyage qui, sous la plume de Dante, est arrivé à une popularité si universelle. La légende raconte que, saint Patrice prêchant aux Irlandais le paradis et l'enfer, ceux-ci lui avouèrent qu'ils seraient plus assurés de la réalité de ces lieux, s'il voulait permettre qu'un des leurs y descendît, et vînt ensuite leur en donner des nouvelles. Patrice y consentit. On creusa une fosse par laquelle un Irlandais entreprit le voyage souterrain. D'autres voulurent après lui tenter l'aventure. On descendait clans le trou avec la permission de l'abbé du monastère voisin, on traversait les tourments de l'enfer et du purgatoire, puis chacun racontait ce qu'il avait vu. Quelques-uns n'en sortaient pas ; ceux qui en sortaient ne riaient plus et ne pouvaient désormais prendre part à aucune gaieté. Le chevalier Owenn y descendit en 1153, et fit une relation de son voyage qui eut un succès prodigieux. — D'autres disaient que quand saint Patrice chassa les gobelins (esprits follets) de l'Irlande, il fut fort tourmenté en cet endroit, durant quarante jours, par des légions d'oiseaux noirs.
17 mai ; Gœrres, Mystique chrétienne, t. III, et surtout le drame de Calderon, le Puits de saint Patrice.
Les Irlandais y allaient et éprouvaient les mêmes assauts, qui leur valaient pour le purgatoire. — Suivant le récit de Giraultde Cambrie, l'île qui servait de théâtre à cette superstition bizarre était divisée en deux parties ; l'une appartenait aux moines, l'autre était occupée par des cacodémons qui y faisaient la procession à leur manière avec un vacarme infernal. Quelques personnes, pour l'expiation de leurs péchés, s'exposaient volontairement à la fureur de ces êtres méchants. 11 y avait neuf fosses où l'on se couchait la nuit, et où l'on était tourmenté de mille manières. 11 fallait, pour y descendre, la permission de l'évêque. Celui-ci devait détourner le pénitent de tenter l'aventure et lui exposer combien de gens y étaient entrés qui n'en étaient jamais sortis. Si le fidèle persistait, on le conduisait au trou en cérémonie. On le descendait au moyen d'une corde, avec un pain et une écuelle d'eau, pour le réconforter dans le combat qu'il allait livrer au démon. Le lendemain ma'in, le sacriste tendait de nouveau une corde au patient. S'il remontait, on le reconduisait à l'église avec la croix et enchantant des psaumes. Si on ne le retrouvait pas, le sacriste fermait la porte et s'en allait. Dans les temps plus modernes, la visite aux îles sacrées durait neuf jours. On y passait sur une barque creusée dans un tronc d'arbre; on buvait de l'eau du lacune fois par jour; on faisait des pro-
cessions et des stations dans les lits ou cellules des saints1. Le neuvième jour, les pénitents entraient dans le puits. On les prêchait, on les avertissait du danger qu'ils allaient courir, et on leur racontait de terribles exemples. Ils pardonnaient à leurs ennemis et se faisaient leurs derniers adieux les uns aux autres, comme s'ils étaient à l'agonie. Le puits, selon les récits contemporains, était un four bas et étroit où l'on entrait neuf par neuf, et où les pénitents passaient un jour et une nuit entassés et serrés les uns contre les autres. La croyance populaire creusa au-dessous un gouffre pour engloutir les indignes et ceux qui ne croyaient pas. Au sortir du puits, on allait se baigner dans le lac, et ainsi l'on avait accompli son purgatoire. Il résulte du rapport de témoins oculaires qu'aujourd'hui encore les choses se passent à peu près de la même façon 2. L'immense réputation du Purgatoire de saint Patrice remplit tout le moyen âge. Les prédicateurs en appelaient à la notoriété publique de ce grand fait contre ceux qui doutaient du purgatoire. En Tan 1358, Edouard III donne à un noble hongrois, venu tout ex-
1 On trouve l'analogue de ceci dans les penity ou cellules des saints de Bretagne du sixième et du septième siècle ; mais il faut observer que la plupart de ces saints étaient Irlandais, et qu'ils auront probablement apporté avec eux l'idée de leur purgatoire.
* Voir Revue britannique, mars 1842.
près de Hongrie pour visiter le puits sacré, des lettres patentes attestant qu'il avait fait son purgatoire. Les relations de ces voyages d'outre-tombe devinrent un genre de littérature fort à la mode, et ce qu'il importe de remarquer, c'est la physionomie toute mythologique et aussi toute celtique qui y domine. Il est évident, en effet, que nous avons ici affaire à un mystère ou culte local antérieur au christianisme, et fondé probablement sur l'aspect physique du pays. L'idée du purgatoire, daii$ sa forme concrète et arrêtée, fit surtout fortune chez les Bretons et les Irlandais. Bède est l'un des premiers qui en parle d'une manière caractérisée, et le savant M. Th. Wright fait observer avec raison que presque toutes les relations du purgatoire viennent d'Irlandais ou d'Anglo-Saxons qui ont résidé en Irlande, tels que saint Fursy, Tundale, le Northumbrjen Drihthelm, le chevalier Qwenn. Il est remarquable aussi que les Irlandais pouvaient seuls voir les merveilles de leur purgatoire. Un chanoine deHemstede, en Hollande, qui y descendit en 1494, ne vit rien du tout. Évidemment cette idée de voyages dans l'autre monde et de catégories infernales, telle que le moyen âge l'accepta, est celtique. La croyance aux trois cercles d'existence se retrouve dans les Triades1
1 Série (Taphorismes, sous forme de ternaires, qui nous représentent, avec de nombreuses interpolations, l'antique enseigne-
avec une physionomie qui ne permet pas d'y voir une interpolation chrétienne. Les pérégrinations de l'âme après la mort sont aussi le thème favori des plus anciennes poésies armoricaines. Un des traits par lesquels les races celtiques frappèrent le plus les Romains, ce fut la précision de leurs idées sur la vie future, leur penchant pour le suicide, les prêts et les contrats qu'ils signaient en vue de l'autre monde. Les peuples plus légers du Midi voyaient avec terreur dans cette assurance le fait d'une race mystérieuse, ayant le sens de l'avenir et le secret de la mort. Toute l'antiquité classique est pleine de la tradition d'une île des ombres, située aux extrémités de la Bretagne, et d'un peuple voué au passage des âmes, qui habite le littoral voisin. La nuit, ils entendent les morts rôder autour de leur cabane et frapper à leur porte. Ils se lèvent alors; leur barque se charge d'êtres invisibles ; au retour, elle est plus légère. Plusieurs de ces traits, reproduits avec une singulière précision par Plutarque, Claudien, Procope, Tzetzès, feraient croire que la renommée des mythes de l'Irlande pénétra, vers le premier ou le deuxième siècle, dans l'antiquité classique1. Plument des bardes, et cette sagesse traditionnelle qui, selon le témoignage des anciens se transmettait en vers mnémoniques dans les écoles des druides.
* Voir sur ce sujet les vues ingénieuse? de M. F. G. Welcker,
tarque rapporte, par exemple, sur la mer Cronienne, des fables identiques à celles qui remplissent la légende de Saint-Malo. Procope, décrivant l'île sacrée de Brittia, divisée en deux parties, l'une délicieuse, l'autre livrée aux êtres malfaisants, et séparées par une mer, semble avoir lu par avance la description que, sept siècles après, Girault de Cambrie donnera du Purgatoire de saint Patrice1. On ne saurait douter du moins, après les belles recherches de MM. Ozanam , Ch. Labitte , Th. Wright , qu'au nombre des thèmes poétiques dont l'Europe est redevable au génie des Celtes, il faut compter le cadre de la Divine Comédie.
On conçoit que cet invincible attrait pour les fables ait dû fort décréditer la race celtique auprès des nations qui se croyaient plus sérieuses. Chose étrange, en effet ! tout le moyen âge, en subissant l'influence de l'imagination celtique et en empruntant à la Bretagne et à l'Irlande une moitié au moins de ses sujets poétiques, se crut obligé, pour sauver son honneur, de rabaisser et de plaisanter le peuple auquel il les devait. C'est bien à Chrétien de Troyes, par exemple, qui passa
Kieine Schrifteu, II* part., p. 19 et suiv. Comp. la Villemarqué, Chants popul. I, 259 et et suiv., 34-5 et suiv.
1 Voir aussi un passage fort curieux de Michel Attaliote (onîième siècle), p. 221-222 (édit. Brunet de Presle).
sa vie à exploiter pour son propre compte les romans bretons, qu'il appartient de dire :
Les Gallois sont tous par nature Plus sots que bêtes de pâture.
Ces belles créations, dont le monde entier devait vivre, je ne sais quel chroniqueur anglais crut faire un charmant calembour en les appelant « les niaiseries dont s'amusent les brutes de Bretons . » Ces admirables légendes religieuses, auxquelles nulle autre église n'a rien à comparer, les Bollandistes devaient les exclure de leur recueil comme des extravagances apocryphes. Le penchant décidé de la race celtique vers l'idéal, sa tristesse, sa fidélité, sa bonne foi, la firent regarder par ses voisins comme lourde, sotte, fabuleuse. On ne sut pas comprendre sa délicatesse et sa fine manière de sentir. On prit pour de la gaucherie l'embarras qu'éprouvent les natures sincères et sans replis devant les natures plus raffinées. Le contraste de la légèreté française et de l'opiniâtreté bretonne amena surtout, depuis le quatorzième siècle, les plus déplorables conflits, d'où les Bretons sortaient toujours avec la réputation de mauvaises têtes. Ce fut bien pis encore quand la nation la plus fière de son bon sens se trouva vis-à-vis du peuple qui en est malheureusement le plus dépourvu. La pauvre Irlande, avec sa vieille mythologie,
avec son purgatoire de saint Patrice et ses voyages fantastiques de saint Brandan, ne devait pas trouver grâce devant le puritanisme anglican. Il faut voir le dédain des critiques anglais pour ces fables, et leur superbe pitié pour l'Église qui pactise avec le paganisme au point de conserver des pratiques qui en découlent d'une manière si notoire. Assurément voilà un zèle louable et qui part d'un bon naturel; cependant, quand ces imaginations ne seraient bonnes qu a rendre un peu plus supportables bien des souffrances, pour lesquelles on déclare n'avoir point de remède, ce serait déjà quelque chose. Qui osera dire où est ici-bas la limite de la raison et du songe? Lequel vaut mieux des instincts imaginatifs de l'homme ou d'une orthodoxie étroite qui prétend rester sensée en parlant des choses divines? Pour moi, je préfère la franche mythologie, avec ses égarements, à une théologie si mesquine, si vulgaire, si incolore, que ce serait faire injure à Dieu de croire qu'après avoir fait le inonde visible si beau, il eût fait le monde invisible si platement raisonnable.
En présence des progrès de plus en plus envahissants d'une civilisation qui n'est d'aucun pays, et ne peut recevoir d'autre nom que celui de moderne ou européenne, il serait puéril d'espérer que la race cel-
tique arrive dans l'avenir à une expression isolée de son originalité. Et pourtant nous sommes loin de croire que celte race ait dit son dernier mot. Après avoir usé toutes les chevaleries dévotes et mondaines, couru avec Pérédur le saint Graal et les belles, rêvé avec saint Brandan de mystiques Atlantides, qui sait ce qu'elle produirait dans le domaine de l'intelligence, si elle s'enhardissait à faire son entrée dans le monde, et si elle assujettissait aux conditions de la pensée moderne sa riche et profonde nature ? Il me semble que de cette combinaison sortiraient des produits fort originaux, une manière fine et discrète de prendre la vie, un mélange singulier de force et de faiblesse, de rudesse et de douceur. Peu de races ont eu une enfance poétique aussi complète que les races celtiques : mythologie, lyrisme, épopée, imagination romanesque, enthousiasme religieux, rien ne leur a manqué; pourquoi la réflexion leur manquerait-elle? L'Allemagne, qui avait commencé par la science et la critique, a fini par la poésie ; pourquoi les faces celtiques, qui ont commencé par la poésie, ne finiraient-elles pas par la critique? De l'une à l'autre, il n'y a pas si loin qu'on le suppose ; les races poétiques sont les races philosophiques, et la philosophie n'est au fond qu'une manière de poésie comme une autre. Quand on songe que l'Allemagne a trouvé, il y a moins d'un siècle, la
révélation de son génie, qu'une foule d'individualités nationales qui semblaient effacées se sont relevées tout à coup de nos jours plus vivantes que jamais, on se persuade qu'il est téméraire de poser une loi aux intermittences et au réveil des races, et que la civilisalion moderne, qui semblait faite pour les absorber, ne serait peut-être que leur commun épanouissement.