‹ Essais de palingénésie sociale (volume 2)Chapitre 122 sur 122 · TROISIÈME PARTIE. - 26j · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE. - 26j

où serait l'épreuve, où serait le mérite d'acquérirp Le monde, les choses du monde, le cours desi choses, les événements contemporain^, les événements passés; les prévisions de l'avenir, les traditions, les préjugés, les lois, les mœurs, la science, la poésie, la fable, l'histoire, tout cela fait partie de l'initiation de chaque homme, (de l'époptisme du genre humain.

Ce mot, consacré dans la langue des initiations, caractérise le grade le plus élevé; mais on comprend qu'une telle expression ne peut avoir, pour nous, qu'un sens relatif. Celui que j'oserais appeler l'éternel Hiérophante, comme d'anciens philosophes n'ont pas crainti.de l'appeler l'éternel Géomètre, Dieu, ne peut être limité dans les enseignements successifs qu'il veut bien départir à sa créature, selon qu'elle le mérite. Ainsi, d'après nos idées, l'époptisme actuel serait la consommation de l'évolution plébéienne*par le christianisme,* et l'abolition complète de tout patriciat : mais je suis loin de croire, pour cela, que ce soit la fin ou le terme de toute initiation. .

Le sentiment de l'humanité est si nouveau, que le siècle de Louis XIV' ne s'en est apprpché que spéculativement ; jusque-là encore, en efFfet^ des classes entières ont été exclues des sympathies sociales, étaient placées, par la force des choses, en dehors des mœurs générales. Tout prouve que

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lapparition de l'homme sur la terre est un fait récent; et toutefois on ne peut se dissimuler que» l'on trouve, dans l'antiquité, des traces d'une filiation de traditions si fortes et si homogènes qu'on doit les croire l'ouvrage des siècles. Ce problème, à-la-^fois historique et philosophique , est loin d'être insoluble. Mes données sur le plébéianisme, dont j'ai présenté , plus haut, un premier aperçu, peuvent servir à éclairer déjà une question qui recevra, par la suite, tous ses développements. Ainsi que je l'ai dit, l'évolution plébéienne est l'évolution de l'humanité elle-même.

Dieu, et je ne saurais trop insister sur ceci, Dieu a voulu que nous apprissions, que nous nous assimilassions ce que nous apprenons, enfin que nous nous fissions nous-mêmes. Dieu a voulu, de plus, que nous méritassions par la foi; et j'entends ici la foi dans un sens étendu, planant au-dessus Me toutes les religions, pour ne s'appliquer qu'à ce que j'appelle les traditions générales, la religion universelle du genre humain.

C'est la révélation qui fait la différence entre la religion naturelle du déiste et la religion catholique duthéosophe.

* Les partisans de cette prétendue religion naturelle^se trompent, et j'ai déjà signalé cette analogie, ils se trompent du même genre d'erreur t|ue, dans l'ordre politique, les partisans du

contrat social , ou de la société reposant sur une convention .

La philosophie du dix-huitième siècle est donc tout entière à renverser. C'est un bélier qui a bien abattu de vieilles murailles; hâtons-nous de réduire en cendres ce bélier inutile, qui pourrait devenir un instrument dangereux. <

Gravissons le mont sacré pour nous élever jus- ([u à la hauteur ou l'on respire ce parfum de vérité religieuse dont toutes les institutions humaines sont si intimement imprégnées, et qui s'exhale même des religions fausses; car toutes les convictions doivent être motivées, et si l'homme n'inventa pas la société, à plus forte raison, il n'inventa point une religion. C'est en ce sens que toute religion repose sur un fondement vrai. C'est en ce sens encore t|ue l'Église, dépositaire des traditions, peut dire : Hors de l'Église point de salut.

Ne voyons-nous pas que tout, dans le monde, et dès l'origine, s'achemine vers le christianisme, seule loi, loi primitive d'émancipation et de grâce? Nous ne saurions donc trop nous empresser maintenant de déclarer fausses et perverties toutes les institutions qui ne font pas faire un pas vers ce but providentiel. Le passé, le présent, l'avenir de la grande cité de Dieu sont réglés par un code éternel, immuable, Ibujours le même, qui est le salut de tous.

Nous sommes plongés dans un bain de révélation, si Ion peut parler ainsi. Le genre humain vit 4e révélation. Des hommes de la gentilité ont reçu le nom de prophètes.

Les objets ne sont peut-être pas tels que nos perceptions nous les représentent, mais ils sont l'occasion de telles représentations. Qu'importe? Ne sommes-nous pas obligés de faire le monde ce qu'il doit être pour nous?

Nos sensations sont des révélations; lorsque cet ordre de révélation n'est plus nécessaire, nous n'avons plus besoin de sensations. C'est l'autre vie. Ceci aura lieu jusqu'à la fin du monde, et la fin du monde, elle-même, ne sera peut-être que cela.

Maintenant, une ère nouvelle commence, c'està-dire que nous demandons un aîlitre grade dans la grande initiation , qui dure depuis le commencement.

Si l'esprit humain ne rétrogradait. jamais, la perfectibilité serait démontrée pour l'esprit humain, comme la succession de l'âge, pour l'horame- L'esprit humain n'aurait qu'à vivre, et non à se perfectionner.

Alors que deviendrait la liberté? Alors que deviendrait l'obligation où est l'homme dé se faire lui-même ?

Nous allons entrer dans une région toute différente de celle que nous avotis parcourue jusqu'à présent. Nous passons, en quelque sorte, de l'initiation philosophique à l'initiation poétique. «

Je ne puis dire toutefois laquelle des portes de la vision vient de s'ouvrir pour moi , laquelle s'ouvrira tout-à-l'heure.

Qu'il me soit permis seulement de rappeler l'autorité de la poésie. Oui, le poëte est aussi appelé en témoignage, et c'est^pourquoi j'invoquais, plus haut, un chant de Klopstock. N'oublions pas que Constantin fit lire, au concile de Nicée, une très belle traduction, en vers grecs, du Pollion de Virgile, expression admirable et sibyllique d'une attente universelle.

Les prolégomènes remuent toutes les idées, sans les asseoir, sans presque les coordonner. Si j'ai été quelquefois aventureux , pouvait-il en être autrement, puisque j'avais à sonder toutes les voies de l'initiation ? Je me confie donc aux pensées que j'ai fait naître^ et non àj celles que j'ai exprimées. C'est comme un chaos cosmogonique destiné à être fécondé par l'esprit de chaque lecteur. Ainsi j'associe mes lecteurs à une création , qui ne peut s'achever que par eux.

Il en sera de même pour FOrphée ; l'Orphée ne sera également qu'une préparation.

Par l'intervention divine, ou par la langue encore vivante des traditions, il fut donné aux an- ■ ciens poètes épiques d'entrer dans l'intimité des choses; ce moyen m'est ôté. Les sympathies générales de l'humanité sont toute mon inspiration.

Orphée sera, si Ton veut, un poëme alexandrin, mais seulement comme genre de composition, et non point comme imitation, ou comme tentative de pseudo-tradition.

Si je m'y suis tenu en dehors du mythe, c'est que ce mythe secondaire, altéré et restreint, ne pouvait me convenir ; je ne devais pas me donner des entraves à moi-même. Je n'avais pas, non plus, à résoudre scientifiquement la question des Mystères de la gentilité; j'avais à interroger, selon ce qu'il m'a été donné de le faire, les traditions les plus générales. Toutefois, je n'ai pu m'abstenir de balbutier le peu que je sais de l'antique langue du symbole.

Ma fable, il faut bien que je l'avoue, appartient à mon temps, car nul ne peut s'isoler du temps où il vit. Les tragédies de Voltaire ne sont-elles pas, presque toujours, de brillants pamphlets? Mais ce n'est point là une analogie que je puisse adopter pour moi. J'aime bien mieux la chercher dans Fénélon. Lui aussi était agité par une pensée pa-

lingénésique; mais quoiqu'il marchât si bien en avant de son siècle, c'est encore à son siècle qu'il emprunte son beau langage; souvent même il s'égare , à son insu , dans d'étroites allusions.

J'aurais dû peut-être essayer la peinture des civilisations contemporaines d'Orphée j mais pour ces sociétés synchroniques de la gentilité, formant divers âges des familles humaines primitives, nous avons l'Odyssée. Était-ce à moi à refaire l'œuvre immédiate du génie des traditions ?

J'ai une seule remarque importante à faire ici.

On dirait que deux trépieds furent placés sur les sommets du Caucase ; l'un de ces trépieds aurait été transporté sur les monts Riphées, et l'autre sur le Parnasse : la Thrace exprime, en effet, les mythes sévères du Nord, comme la Grèce exprime les mythes riants du Midi.

Je suis resté dans une donnée trop générale pour pouvoir caractériser ces deux types, l'inspiration produite par ces deux trépieds. D'ailleurs j'avais la préoccupation des mythes italiques dont l'empreinte plus fruste me paraît, d'aspect, et sans que je puisse en dire la raison, plus primitive, et que ceux de la Grèce et que ceux de la Thrace. A mon avis, cette vieille terre du Latium est à peine effleurée.

Pendant que j'imprimais ce premier volume , on a publié un excellent travail de M. Michelet surVico. Je me proposais, comme je lai déjà dit, d'exposer, plus tard, avec quelque étendue, le système du philosophe napolitain , resté oublié pendant plus d'un demi-siècle, dans sa propre patrie, et qui vient seulement d'être révélé à la France. Je ne me trouve cependant pas encore entièrement dispensé de la tache que je m'étais imposée à son égard, parceque je voulais signaler en même temps les écueils qu'à mon avis il n'a pas su éviter. Mais, qu'il me soit permis de le dire, en attendant, ceux qui aiment à étudier un génie original et indépendant devront, malgré le mérite incontestable de son interprète , avoir recours aux ouvrages mêmes de Vico. Une rudesse quelquefois sauvage, souvent pleine de cette poésie fruste, qui rappelle le caractère du mythe italiote, enfin une audacieuse incohérence d'où jaillissent, de temps en temps, de vives clartés, remuent bien plus puissamment les idées que l'asservissement à une forme trop didactique et trop prudente. Il fout espérer que le succès de M. Michelet l'engagera bientôt à s'occuper du complément qu'il a promis et qu'il doit à ses lecteurs français. Dans l'état actuel, en effet, les hypothèses hardies de Vico, détachées de la sphère métaphysique oii elles ont été conçues, paraissent être isolées les unes des

autres, et manquer de leurs appuis naturels.

Quoiqueje ne veuille pas; pour le moment, me livrer à l'examen du système de ce philosophe, je crois devoir néanmoins dire quelques mots de la base même sur laquelle il le fiiît reposer. Selon lui, le point de départ, pour toute la gentilité, fut l'abrutissement le plus général et le plus complet, les traditions primitives, après la dispersion des familles humaines, s'étant conservées seulement chez celle qui devint le peuple de Dieu. Alors, dans le silence des traditions, il fallut chercher le moyen dont la Providence s'était servi pour secouer l'intelligence humaine^ et la tirer de l'engourdissement où elle était plongée. Ce moyen fut la foudre, lorsque l'atmosphère la produisit pour la première fois. De là toutes les religions de terreur de l'antiquité. De là tout le monde civil sortant peu à peu de ces religions de terreur. Sans doute je nie le fait de la foudre ébranlant ainsi les facultés humaines, et leur donnant, en quelque sorte, l'existence; mais je sais aussi qu'une telle erreur tient à un sentiment intime et profondément vrai des choses qui constituent les sociétés primitive^ de la gentilité ; c'est une vue égarée du génie. Nous en serons de plus en plus convaincus, à mesure que nous avancerons dans la route où nous nous sommes engagés,,

Si Vico eût connu les phénomènes de l'électri-

cité, ceux qui sont entrés dans le domaine de lesprit humain, depuis Franklin jusqu'à M. Ampère, et ceux, d'un autre ordre, dans lesquels on commence à pénétrer; si, par cette connaissance, il eût été en état d'apprécier ou de soupçonner ce que devait être la science fulgurale des Etrusques, science que tout nous démontre avoir été prodigieuse, il aurait porté bien plus loin l'assurance de ses assertions. Aussi je refuse de les admettre, non comme invraisemblables, mais comme historiquement fausses.

D'après tout ce qui a été dit, la science est primitive. L'intuition et la révélation se suppléent Tune l'autre, selon le besoin. La gentilité a eu ses organes providentiels appropriés aux lieux et aux temps. Dieu n'a jamais feit dépendre la destinée humaine de contingences fortuites. La tradition, l'ensemble des traditions, voilà le lien général et orthodoxe du genre humain.

L'orthodoxie restreinte de Vico l'a égaré. Une autre orthodoxie, celle à laquelle je suis resté constamment fidèle, lui eût épargné cette erreur. Le fait que j'ai nié se concilie, sous certains rapports , avec les faits généraux de la gentilité : on peut même dire que les facultés humaines étant en puissance d'être, le plus léger événement qu'eût voulu la Providence, à cette fin , eût suffi pour les amener en acte de manifestation. Maïs alors à quoi

eussent servi les traditions générales? Qu eût été la mission du peuple hébreu à l'égard des autres peuples, en admettant que la gentilité pouvait surmonter elle-même toutes ses ignorances?

Si le point de départ eût été, en effet, un abrutissement aussi complet que le prétend Vico , jamais les hommes n'en seraient sortis. Je crois le mutisme un obstacle invincible.

Dans le volume qui suit, la lyre d'Orphée sera pour moi ce que fut la foudre pour Vico.

Je n'avais pas besoin d'un tel secours, puisque j'admets la perpétuité des traditions; mais enfin je ne suis pas sorti de la donnée historique, en prenant ce mot dans son sens le plus vaste. Orphée est un homme providentiel , et non un accident, une cause physique.

Je déplorais naguère que la philosophie de Vico n'eût pas fait son invasion, chez nous, dans le siècle dernier, parceque je pense qu'elle en aurait tempéré la fougue dévastatrice-, maintenant j'exprimerai un autre regret. L'époque ré^ cente que l'on peut trouver analogue au retour d'Esdras, a été marquée par l'apparition d'une haute philosophie, qui aurait dû amener les plus nobles, les plus fécondes discussions : malheureusement elle s'est revêtue de formes réactionnaires, et imprimait un mouvement de rétroactivité. Pendant qu'elle gouvernait certains esprits avec trop

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de violence , elle enivrait les autres d amertumes : celle de Vico aurait apaisé les partis extrêmes. Singulière destinée que celle de cet homme!

Lui qui fut si intuitif, il sort du tombeau lorsqu'il n'a plus rien à enseigner. Lui qui avait tant la faculté de prévision , et qui la consuma toute dans l'étude du passé, ne reparaît que lorsqu'il n'a plus rien à prédire.

S'il était permis de parler de soi , j'oserais dire, à ce sujet, que la philosophie ébauchée dans l'Essai sur les Institutions sociales aurait pu aussi avoir quelque utilité ; c'était, côuime la charte , un traité d'alliance entre le passé et l'avenir. Mais le combat corps A„ corps était déjà commencé. Je crois aujourd'hui le moment mieux chôiiii. et je me présente de nouveau. Je me présente même avec plus d'assurance, parcequ'à très peu d'exceptions près, tontes les idées contenues dans ce premier écrit sont devenues, bien plus qu'elles ne l'étaient alors, le véritable domaine de la discussion actuelle.

Je termine ici, non que j'aie atteint le but de ces prolégomènes, mais parceque d'aîitres considérations générales doivent être préparées par la suite de la Palingénésie sociale.

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