DEUXIÈME PARTIE
règnes de la nature et de la grâce, d'où résultait une magnifique harmonie. Néanmoins, j'ai dû peu m'inquiéter aussi de l'institution des Mystères dans la gentilité. Je les ai pris pour un fait, sans en creuser l'origine, et sans chercher à en présenter un spectacle exact. Une description poétique de l'initiation est toute faite dans le sixième livre de l'Enéide; une description technique, autant qu'elle est possible , et qui a le grand défaut de ressembler à des illusions de théâtre, se trouve dans le Sethos du savant abbé Terrasson; enfin une description indiscrète, mais mêlée d'une théurgie moderne , est consignée dans le livre d'Apulée. Orphée avait chanté la descente aux enfers; ce poëme, qui sans doute aussi était une peinture de l'initiation , n'était peut-être pas encore perdu au temps de Virgile.
Orphée, tel que je l'ai conçu, n'est ni un personnage mythologique , ni un personnage historique; cest le nom donné aune tradition, à un ordre de choses; peu importe donc la question de son existence. Cette manière de considérer un sujet paraîtra nouvelle; je désire qu'elle ne paraisse que nouvelle : elle résulte, au reste, de l'ensemble même de mes idées.
Quant à ma fable, elle est placée, pour le temps, entre l'Iliade et l'Enéide. Cette communauté de généalogies, qui unit les rois de la
Troade, ceux de la Grèce, et ceux du Latium, n'est point de mon invention : la souche , d après Virgile, remonte à Atlas, et ce sont les Atlantes qui ont donné aux peuples les dynasties de cet âge du monde. Bailly, dans ses Lettres sur FAtlantide, tia point fait usage de ces traditions obscures, il est vrai, et qui eurent cependant assez de crédit sur l'esprit de Virgile, ou qui étaient encore assez répandues, de son temps, pour qu'il se crût en droit de les employer. Notre savant historien de l'Astronomie craignait peut-être qu'elles n'eussent contredit son système, relativement au lieu assigné par lui au peuple primitif. Tous les historiens romains, sans exception, tous les monuments de la poésie latine, et même ceux de la poésie grecque, suffisent bien pour autoriser ma fable, si toutefois elle a besoin d'être autorisée. Virgile, nous devons bien y prendre garde, n'est ni mythographe, ni théosophe; il n'affirme aucune croyance, ni ne la constate-, ce n'était pas le temps de telles choses : son merveilleux est toutà-fait ce que nos rhéteurs ont désigné sous le nom de machines épiques. Les poëtes primitifs étaient d'un autre ordre. Virgile était cependant de cette race divine; car, une fois, il a réelletnent vaticiné : que l'on veuille bien souffrir cette expression qui unit la pensée de l'inspiration à celle delà prophétie, c'est-^Klire l'enthousiasme doué
de la vue la plus élevée et de la seconde vue. Il y a dans rioa de Platon une admirable comparaison de la puissance magnétique, qui se transmet d anneau en anneau jusqu a l'extrémité de la chaîne, avec l'inspiration primitive et l'inspiration secondaire : c'est par cette comparaison que j'expliquerais Virgile. Il paraît avoir eu l'impression confuse de ces deux inspirations successives, lorsqu'il a fait dire à la sibylle :
Quse Phœbo pater omnipotens, mihi Phœbus Apollo Prâédixit.
Au reste, si Virgile a pu prendre le rameau d'or de l'initiation , il est fort à remarquer que rien, dans Homère, n'indique l'institution des Mystères, ou n'y fiait allusion : chez lui, l'é vocation des mânes n'est que de la nécromancie. J'oserais presque: affirmer que les compilateurs du canon homérique, tel que nous l'avons à présent, furent dirigés dans leur travail par une prudence poli*tique, ou par des scrupules religieux. Peut-être cette prudence et ces scrupules, avaient-ils commencé par les rhapsodes. Les voyages de Jupiter chez les;sages Éthiopiens sont la seule trace d'une pensée pu d'une allégorie qui puisse se ilapportér aux Mystères : c'est sans doute une tradition d'uà monde antérieur, d'une religion précédente. Re?^ marquez encore que,^ dans Virgile, poëte d'une
civilisation parvenue à son extrême maturité, c'est la science qui produit l'inspiration, lorsque toutefois le poëte est original relativement à son temps, et qu'il n'est pas dans le chemin battu de l'imitation .
Je puis dire à présent que, sous ce point de vue, l'Antigone que je publiai il y a quelques années, l'Iliade, TOdyssée, l'Orphée, que j'imprime aujourd'hui, et l'Enéide, forment une sorte de cycle épique. J'ajouterais volontiers à cette série le poëme si profondément historique de Lucain -, mais alors je devrais y comprendre aussi le tableau des sécessions plébéiennes qui fera partie de la Formule générale annoncée dans la préface de cette Palingénésie. Nul, en effet, ne saurait disputer à Lucain la science intime de la chose romaine, même dans l'acception la plus primitive; car son inspiration, qui porte l'empreinte d'une telle douleur pour la cause de la liberté, est, en même temps , l'expression la plus énergique d'un sentiment tout patricien. La comparaison de Virgile et de Lucain, non sous le rapport des formes, ce qui appartient aux rhéteurs, mais sous le rapport de cette science intime , qui est à la fois une philosophie et une poésie; la comparaison, dis-je, de Virgile et de Lucain ne serait pas sans importance et sans intérêt; seulement elle m'entraînerait dans une trop longue digression.