DEUXIÈME PARTIE. igi
L'époque d'Orphée, on l'a vu, est une des premières éjx)ques palingénésiques du monde, considéré en dehors de l'application spéciale à nos propres traditions religieuses ; j'en ai esquissé la peinture , mais dans des données qui ne pouvaient être que très vagues et très obscures, par les motifs que j'ai expliqués. J'avais sur-tout besoin de rester constamment dans la spéculation poétique la plus générale.
Nous sommes arrivés aussi à une époque palingénésique, et la Ville des Expiations est un tableau par lequel j'ai voulu signaler les principales tendances de cette époque. C'est à regret que j'emploie ici ce mot de tendance pour exprimer ce qui se remue de si profondément religieux dans les âmes élevées.
L'élégie est destinée à représenter le moment de transition, moment si cruel pour l'homme, qui sent toute sa nature ébranlée. J ai voulu peindre ce malaise général qui saisit les peuples dans ces jours, dont la mémoire est ensuite consacrée par des .solennités publiques, dans ces jours de fin et de rénovation où les anciennes croyances sociales s'éteignent pour être remplacées par de nouvelles croyances, où une partie des hommes vit encore dans le passé, pendant que l'autre s'avance vers l'avenir. J'ai dit à dessein ci'oyances sociales, car, pour les croyances religieuses, j'en ai
la confiance, elles ne peuvent qu'être affermies. Toute ma pensée finira par se développer.
Et remarquez bien ceci, qui est le caractère propre des époques palingénésiques. Tantôt ce sont des signes dans le ciel, tantôt ce sont des voyants, qui sont en sympathie avec le siècle futur. Uiï vif sentiment de ce qui est donne le sentiment de ce qui sera, comme la pensée, si elle pouvait être rendue intelligible avant d'être manifestée par la parole. Il y a des hommes en avant du siècle, il en est même qui sont en avant de l'existence actuelle, et qui participent déjà de l'existence future. Les initiations sont successives. L'homme en qui existe cette faculté de l'avenir est introduit plus tôt dans le siècle futur, ou même dans la vie à venir. C'est, comme nous l'avons dit, l'homme dispensé d'un grade ou d'une épreuve, dans la cérémonie emblématique de l'initiation. Cfette faculté de voir ce qui sera dans ce qui est, fut toujours un moyen d'avancement pour tous, car toujours ceux en qui réside cette faculté sont tenus de parler aux autres; c'est donc une sorte de demi-révélation, que la Providence répartit avec mesure , et qui fait aussi marcher les hommes sans attenter à leur liberté. Toutes les destinées humaines sont analogues entre elles. Chaque homme a un but à atteindre. Selon que chacun est plus ou moins élevé , chacun a un but diftîé-
rent. Ce qui est ordonné à chacun , ce n'est pas d'atteindre le but qui ne lui apparaît pas, c'est d'atteindre le but qui lui apparaît. Sur cette terre, et dès à présent, il est évident qu'il y a une hiérarchie d'esprits humains, qui se prolonge au-delà de cette vie; mais tous arrivent, les uns plus tôt, les autres ^plus tard. Nous sommes tous appelés au même. héritage. Ce qui s'est passé à l'égard des so-. eiétés est un emblème de ma pensée. Il y a aussi unie sorte de seconde vue pour le monde des intelligepces.
A ces époques de fin et de renouvellement surviennent, où se réveillent les traditions apocalyptiques, lesquelles sont toujours la prévision d'un Jriste dénouement pour un drame si tristement comipencé, lorsqu'on ne le considère que, comme . Boulanger, dans la sphère de l'histoire, ou, comme lord Byron, dans la sphère de la poésie ; mais lorsqu'on le considère dépouillé d'espérances immortelles, alors naissent les prédictions sur la fin des temps , sur la conflagration de notre pauvre planète rejetée dans l'immensité de l'espace, comme un charbon éteint. Nous n'avons pas été .
exempts de cette sorte d'exaltaition mélancolique, \. poussée quelquefois jusqu'au plus déplorable vertige, lorsqu'elle devient* contagieuse parmi les multitudes épouvantées. '
. Pour voir une telle image, le relief d'une telle
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situation, considérez l'état où se trouve réduite la capitale de deux passés. Rome va être envahie par la solitude comme Jérusalem. La ville que l'on nomme encore la Ville éternelle, aurait-elle accompli toutes ses destinées? Deux sceptres différents ont été remis entre ses mains. L'un est brisé depuis bien des siècles, l'autre échaj^ aux mains de cette reine des nations. Un air malfaisant s'avance sur elle comme les sables du désert sur Palmyre. L'homme cesse d'y lutter de cette lutte opiniâtre que j'ai voulu peindre dans un des hvres d'Orphée; et cette lutte est une des conditions auxquelles la terre lui a été donnée. La Genèse le dit. Rome a vu périr successivement et la civilisation de sa forte république, et celle de son grand empire qui pesait sur l'univers , et celle du moyen âge qu'elle seule a pu dompter. Une circonstance peut sauver Rome d'une destruction complète , et empêcher que la basilique de Saint- Pierre ne devienne bientôt l'asile de reptiles immondes, d'oiseaux effrayants; il faudrait que la terrible charrue des révolutions, après avoir retourné le sol fécond de l'Italie, remuât encore profondément cette terre de plusieurs âges de volcans.
Oui, j'en ai la conviction intime, il y a dans cette vieille Italie tous les élémentsnobles et généreux qui peuvent produire un grand peuple.