‹ Essais de palingénésie socialeChapitre 125 sur 221 · LIVRE CINQUIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE CINQUIÈME

la parure et les attitudes d'une ménade. Alors ellei ne chantait plus les préceptes de la sa{]^esse, mais les charmes fugitifs de la beauté. La souffrance de sa voix touchante annonçait un être en qui la mort habitait déjà. Le nom d'Orphée ne venak que rarement sur ses lèvres décolorées; et, dans ces courts instants, un éclair de vie traversait son visajje. Elle ne gémissait point sur elle-même ; seulement elle plaignait Orphée d'être condamné à la solitude.

Œagrius me dit : Voici la lyre que le poëte ma laissée : poëte vous-même , essayez si vous ne pourrez pas ranimer la vierge qui va mourir; c'est la lyre des prodiges. O roi pasteur, je ne voulus pas mériter le reproche de n'avoir pas tenté au moins un dernier remède. Mes doigts se placèrent sur la lyre civilisatrice; et, accoutumée aux sons produits par Orphée, la lyre dit plus que je n'aurais su lui faire dire moi-même. Dieux ! s'écrie la ménade, est-ce donc que le poëte divin revient parmi nous? Revient-il vers sa fille, pour ne plus la quitter? Oui, oui, tu es mon père. Abl cette larme que je sens tomber sur mon front n est-elle pas une larme de la pitié paternelle?

Cependant Érigone ne put supporter plus longtemps le poids de la vie* Elle succomba. Elle succomba comme la fleur chargée de trop de rosée. Elle fut punie aussi davoir voulu changer les

igS ORPHÉE.

destins d'un homine que les dieux s'étaient réservé. Néanmoins sa mort fut paisible. Elle recouvra tout-à-fait sa raison avant de mourir. Elle dit: Je vais trouver Eurydice, et j attendrai auprès délie le poëte divin dans les bocages de l'Elysée. Son ame se détacha doucement de son enveloppe mortelle, et la nymphe parut s'endormir dans les song^es du bonheur. Je me trompe, Évandre; c'était une jexpression bien plus sublime, qui s'épanouissait sur la fifpire incomparable de la vierge. Vous le savez, le sommeil qui produit les songes a été comparé aux petits mystères, où l'on n'obtient qu'une initiation incomplète. La mort a été comparée aux grands mystères , où l'on reçoit la pleine révélation de Fépoptisme. Érigone, qui n'avait pu être qu'é» hlouie parla brillante lumière de Phanès, l'a pu supporter sans peine sitôt qu'elle a eu franchi le seuil redouté de la vie. Elle va se mêler aux cbœurs de l'Elysée, et nulle corde de la lyre diviae ne se brisera sous ses doigts. Ainsi donc ceux qui sont entrés dans la route continuent d'y mar* cher lorqu'ils ont déposé leur vêtement terrestre ; et les destinées humaines toujours finissent de s'achever dans une autre vie.

Les ménades menèrent un grand deuil autour du tombeau de leur belle compagne, morte à la fleur de ses ans, et frappée d'une blessure incu-

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