LIVRE CINQUIÈME, igS
Thrace! Que, par moi, leurs destinéee cessent d'être obscures! Mes maux enfin sont finis. Après une nuit douloureuse, oui, j ai entendu, et je ne puis en douter, j ai entendu, dans mes songes du matin, une voix qui me disait: Éveille-toi, Érigone, éveille-toi, ô la plus glorieuse et la plus belle, voici que la barque divine trace un sillon de feu sur la mer éblouissante, çt te ramène celui que tu aimes, celui qui doit mettre un terme à ton opprobre! Toutes les cordes de la lyre frémiront sous tes doigts désormais inspirés! Éveilletoi!
Puis elle ajoutait avec un sentiment profond de toute espérance déçue: Hélas! hélas! Tinstant si fugitif de la beauté passe ainsi qu une ombre vaine; et déjà, ne commence-t-elle pas à s'évanouir? Elle va donc s'éteindre dans la solitude!
Bientôt elle cessa d'éviter la foule des peuples. Elle n'était plus vêtue de la chatoyante nébride, et le pudique péplon cachait en partie sa ravissante figure, dont la douleur n avait point terni la beauté. Elle se mêlait aux jeunes guerriers et aux agriculteurs. Elle parlait sans cesse du poëte divin. Elle redisait le chant de la tempête. Elle disait aussi les mille noms de la Divinité, enfermés dans des vers harmonieux. C'était un spectacle singulier et sinistre de la voir, l'œil égaré, dire les préceptes de la sagesse, revêtus de tout le
igô ORPHEE.
charme de la poésie; et elle avait perdu la raison, que nul ne s'en doutait. Elle souffrait des maux inouïs, et elle chantait, en quelque sorte, à son insu, le plus souvent des paroles qui avaient un sens très élevé, souvent aussi des paroles harmonieuses dont le sens était indécis. Elle se croyait un être sacré, parcequ'elle avait été honorée de l'affection d'un homme tel qu'Orphée. Cest lui qui n^'a tout ensei^^^né, disait-elle, et nul ne peut comprendre la multitude et la grandeur des choses qu'il m'a enseignées. La foule se pressait autour d'elle, et elle disait encore: Ne me regardez pas, je suis une vierge sainte; Orphée a pleuré sur moi. Et tous, obéissant à la ménade, détournaient leurs regards où brillaient à-la-fois l'admiration et la pitié.
Je n'ai vu la ménade qu'une seule fois; c'est lorsque j'arrivai dans la Thrace. Roi pasteur, je ne pourrais vous dire la noble compassion que me ftt éprouver l'infortunée. Son visage était pâle. Ses yeux exprimaient en même temps que l'égarement, je ne sais quel fou d'amour et de poésie. Elle avait les cheveux rassemblés avec soin sur sa tète. Sm vêtements légers et charmants étaient arrangés avecjune grande recherche de décence et de modestie. Un voile, rejeté en arrière, venait, le plus souvent, cacher sa figure enivrée de douleur. Ce qu'elle évitait par-dessus tout , c'étaient