LIVRE SIXIÈME
Qu'il te suffise de savoir que Thomme a besoin d'expier même ses bonnes actions, car le motif seulement peut donner du prix aux œuvi^es. Sache encore que souvent une mort cruelle peut être un événement heureux, si elle est acceptée comme expiation. Qu'il soit donc détaché de la roue, et délivré de ses fers!
Lorsque je fus rendu à la liberté, on me fit raconter ma vie tout entière. On voulait que je dise le bien et le mal. On m'interrogeait sur les circonstances et les motifs de chacune de mes actions, sur l'origine et la direction de mes pensées les plus intimes. Tout était pesé avec une impai> tialité rigoureuse. On me faisait remarquer les choses qui s'étaient passées en moi, à mon insu. Je voyais mes meilleures actions dépecées comme l'eût été mon corps s'il eût passé sur la herse. On me permettait de me défendre, et l'on ne poussait l'examen plus avant que lorsque, par un complet assentiment, j'étais obligé d'adopter, de devancer même la pensée sévère du juge. Il s'établissait entre lui et moi je ne sais quelle puissante sympathie, ou plutôt un flambeau brillait entre nous. Modeste Évandre, c'est ainsi que je fus convaincu de vanité, d'amour-propre, de confiance en mes forces dans la recherche de la vérité. La manière dont j avais conçu l'initiation, et que je vous ai expliquée, quoique fondée sur fa réalité, était néanmoins un
piège tendu à ce qu il y avait de vanité et d oi^ueil en moi. Telle fut la cause de toutes mes chutes dans les premières épreuves. Je fus convaincu encore d avoir voulu tirer ma vie hors de la ligne commune, afin d'être distingué, afin de mériter de vivre, long-temps après que je ne serais plus, dans Festime et dans la mémoire des hommes, que ma gloire fût usurpée ou non. J avouai que je n^avais point été digne d'échapper, comme Orphée, aux épreuves ordinaires, à celles qui sont le partage des êtres les plus vulgaires, et contre lesquelles je m'étais révolté. Enfin, j'en vins à dire: Oui, j'ai mérité la mort, non selon la justice des hommes, mais selon la justice des dieux immortels. Je n'ai d'autre désir que d'expier par ma mort, s'il le faut , les motifs indignes qui m'ont dirigé juscju'à présent.
Sans doute, dit le prêtre, tu as mérité la mort, mais nous ne sommes pas chargés par les dieux immortels de te la donner. Il nous suffît de ton aveu. Au reste, mon fils, car dès ce moment tu nous appartiens, et tu ne tarderas pas à revêtir la robe blanche du néophyte : au reste, il faut que tu élèves tes idées plus haut. L'arrêt que tu viens de prononcer contre toi est un arrêt qui enveloppe la race humaine tout entière. Ainsi tous les hommes méritent de mourir, c'està-dire de passer par l'épreuve de la destruction du corps, car les dieux