LIVRE NEUVIÈME
torrents de lumière... Douce extase de la mort... La vie, ombre flottante, image passagère... Jesais!... Dieu écarte le voile du temps et des êtres...
Le vieillard, devenu semblable à une jeune divinité, disparut dans un nuage qui couvrit la montagne. A mesure que jen descendais, un grand bruit se faisait entendre comme celui dune horrible tempête. Au milieu de toutes les voix de Forage, on distinguait seulement quelques sons du chant d'Eurydice. Puis un tourbillon de feu vint éclairer rapidement tous les sommets de la montagne; et, à la lueur du tourbillon, je crus apercevoir, entouré du chœur céleste des Heures, celui que je venais de quitter. Alors je me rappelai ce que m'avait raconté iEagrius d'Orphée apparaissant au sein de la bataille terrible, jeune, beau, calme, vêtu d'une longue robe blandie, et tenant sa lyre à la 'main. Alors mes souvenirs et l'étonnement où J'étais plongé ne formèrent plus qu'un songe divin. La tempête s'apaisa tout-à^ coup, les éléments rentrèrent dans le repos, Fobscurité couvrit les sommets de la montagne, et bientôt l'on n'entendit plus que les gémissements plaintifs des Oréades. Une multitude était accourue pour être témoin du prodige. Nous sentions une terreur intime; et cette terreur nous avertissait que la mort venait de frapper une grande victime. Nous nous hâtons de nous diriger
du côté de lapparition. Nous trouvons le corps du noble étranger, que moi sepj pouvais reconnaître, puisque seul j'avais vu s'évanouir en lui toutes les traces de la vieillesse; l'empreinte de l'immortalité, d'une jeunesse éternelle était sur ce visage auguste. Ses yeux fermés annonçaient les longues méditations d'une vie qui ne doit plus finir; et le calme de ses traits indiquait l'immobilité de ses pensées dépouillées du charme fugitif de la parole.
Les peuples s'assemblent pour donner la sépulture à l'illustre inconnu, et remplir à son égard le dernier devoir de l'hospitalité. Je suis désigné pour mener le deuil, pour veiller aux soins de la cérémonie funèbre. Mais, arrivés sur le lieu même, nous n'avons point de deuil à mener, point de cérémonie funèbre à exercer. Nous trouvons un tombeau magnifique élevé par les Muses au vieillard mystérieux que l'approche de la mort avait revêtu de jeunesse, et que la mort elle-même venait de revêtir d'immortalité. Sur ce tombeau était gravé le nom de l'inconnu, du délaissé, enfin le nom désormais impérissable d'Orphée. Les chastes filles du ciel ont enfermé dans le tombeau du poëte divin sa lyre d'or, qu'il avait reçue, dit-on, de Mercure, et que nul autre ne pouvait manier. Les chastes filles du ciel ont lait entendre d'harmonieux concerts; mais aucune