LIVRE NEUVIÈME
parole n'est sortie du tombeau , et les chauts des Muses n'ont point été recueillis.
Telle fut la fin merveilleuse d'Orpliée, qui, durant les dernières années de sa vie mortelle, resta complètement ignoré. Si les Muses n'eussent pas voulu honorer sa sépulture, jamais on n'aurait su le lieu où tomba cette grande victime. Les peuples de l'Émathie parleraient peut-être encore d'un étranger mort au sein d'une tempête, sur la montagne de Dia, et ils ignoreraient que cet étranger fut unpoëte divin. Moi-même, Évandre, qui vous fais ces récits, moi qui ai pu avoir avec cet envoyé des dieux les entretien^ de Fheure suprême, moimême, homme trop dépourvu d'intelligence, j'ignorerais le nom de celui qui avait laissé tomber sur moi le regard d'un dieu. Et néanmoins, tout ravi d'admiration à de si grands prodiges, je ne pouvais m'em pêcher de m'accuser ; car enfin il me semblait que j'aurais dû reconnaître Orphée, et l'obliger à me donner ses derniers enseignements.
A ce moment solennel et terrible , je sentis sur mes paupières un poids inaccoutumé, qui n'était point celui du sommeil. Puis il me sembla que d'immensesnuagesd'or, incessamment sillonnés de mille lueurs errantes, couvraient la nature devenue tout-à-coup solitaire, et que de grandes figures fantastiques, sans durée et sans forme, habitaient seules ces déserts d'ombres et de feux.
36o ORPHÉE.
Les ténèbres les plus profondes succédèrent à ces vains éblouissemenis, et je senti^^avec amertume que je ne devais plus jouir de là'tiihice lumière descieux. ^
Tout pouvoir avait été retiré à ma lyre, -mais elle était toujours pleine de charme, et, sur ses cordes, reposait encore comme un reflet dés accents des Muses. Je ne voulus donc pas que ma lyre restât muette, et je chantai devant la multitude émue quelques unes des paroles d'Orphée: Rideau brillant des êtres, des éléments, de la nature variée , et infinie dans son admirable variété, voilà qu'enfin tu t es levé devant lui ! Voilà que son regard s'abreuve de toutes les splendeurs célestes !
Quant à moi, infortuné, ce rideau brillant n'existe plus pour mes yeux éteints, et cependant je ne suis pas en présence des splei:tdeurs célestes! Mais je ne me plains point; assez de clartés pénétrent mon intelligence pour que je puisse me consoler de ne plus voir le soleil, et attendre avec calme la fin de mon obscur voyage sur la terre !
Après quelques jours passés dans les larmes, le cœur serré de tristesse, je me décide à retourner en Egypte , pour faire aux maîtres de la sagesse le récit que vous venez d'entendre, ô vous, le dernier des rois pasteurs.
Une femme daigna guider mes pas jusqu'au