LIVRE PREMIER. 3i
4:^pousser doucement les inquiétudes charmantes c^ui faisaient battre son cœur; plus doucement encore, elle eût voulu s'abandonner aux incertains enchantements de son ame. Ce voyage silen- ^^ieux, parmi de muettes ténèbres, devenait trop long pour le faible époux. Non, il n accomplira 'jpas sa promesse, et le roi des épouvantes sera 'inexorable à tenir la sienne. Cependant le couple ^ivin s'avançait toujours dans la route de mys- ^re et d'effroi. Un moment de plus, et Orphée sauvait sa conquête, et il allait être affranchi de la loi cruelle qui lui fut imposée. Mais il ne peut supporter le poids de ce moment trop rempli de délices. Déjà 4in crépuscule douteux commençait 'â remplacer l'obscurité immense; un rayon de pâle luTiiiëre, qui vint flotter autour de ses yeux, lui £t oublier le passé et l'avenir : ce n'était pas une lueur trompeuse, c'était bien un rayon détaché ^e la clarté du jour ; la marque de son salut devint \e sig^e de sa perte. Ainsi donc il touchait au seuil c:|ui sépare l'empire des morts du séjour des vivants, lorsqu'il s'arrêta involontairement pour je- Xer un regard d'amour sur l'épouse qui lui était rendue, hélas! rendue et ravie à-la-fois. Si, du moins, il eût eu le temps de soulever le voile qui retombait sur le visage d'Eurydice! Mais c'était à une moindre infraction que tenait son destin. Alors le pacte fut rompu, et le tyran des morts
reprit ses droits; alors toutes les voûtes de FAverne retentirent, dans leurs vastes profondeurs, d'un long gémissement; alors les supplices des coupables, qui avaient été suspendus, reprirent une activité nouvelle; alors le terrible gardien des demeures désolées poussa daffreux rugissements. Eurydice, exhalant à peine un dernier adieu, s'évanouit comme un songe vain; sa plainte, semblable au léger frémissement d'une feuille qu'agiterait le vent du matin, sa plainte ne fut qu'un faible et doux murmure, et sa fuite au travers des ombres ne laissa point de trace après elle. Orphée, le malheureux Orphée, repoussé par la puissance de la mort, revint seul sur la terre. Dès cet instant affreux, plus de concerts même funèbres, et cependant ils eussent calmé son désespoir; son luth harmonieux dédaignait jusqu'aux sons de la douleur ; sa triste voix, se refusant même aux paroles qui peignent le mieux les ennuis des mortels, pour toute expression de ses chagrins amers, ne conserva que le nom de sa chère Eurydice. 11 errait inconsolable sur les bords de l'Hèbre, parmi les glaces hyperborées, au sein des solitudes les plus sauvages. Insensible désormais à l'amour, eh! qu'est-il besoin de le dire? insensible aux distractions que présentent et le spectacle toujours nouveau de la nature, et les scènes variées de la société des hommes, il traîne seul sa