‹ Essais de palingénésie socialeChapitre 56 sur 221 · LIVRE DEUXIÈME. 6i · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME. 6i

magnanime ambition de faire du bien à tous ses semblables, et il avait peine à reconnaître deux natures humaines, de répandre chez les peuples barbares les bienfaits delà civilisation; et le mot barbare ne renfermait point, pour lui, une idée de mépris ou de dédain. Il savait bien qu'une telle expression désigne aussi les origines insaisissables et sacrées. Portant, avec un chagrin superbe, le long ennui d'être sans famille, de n'avoir point de patrie connue, il voulait se créer une famille adoptive, et faire sortir de sa propre intelligence une patrie. Il se croyait né avec toute l^autorité d'un législateur, cette force de volonté €jui finit par maîtriser les volontés les plus rebelles, l'influence qui agit inévitablement sur tous, l'heureuse fascination qui s'approprie et réunit les forces isolées. Enfin il se croyait appelé à créer les irrésistibles harmonies qui groupent les hommes, ^ui font d'un grand nombre une seule unité morale. Quelquefois son ame était partagée entre de hautes théories et le sentiment confus du bonheur, qui se mêle toujours, plus ou moins, dans le cœur des mortels les plus sublimes. Il se demandait s'il ne pouvait pas, sans erreur, chercher à être Jbteureux, en rendant heureuse une aimable compagne de ses destinées obscures. Il se demandait encore si cette faculté expansive, qui le portait ainsi à vivre dans les autres, ne pouvait pas se

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concentrer sur un seul objet. Il en venait bientôt à se persuader que le besoin de bien mériter des hommes n'était peutpêtre en lui autre chose que Imstinct égaré de lamour.

Il ne faut point vous étonner, sage Evandre , de cette incertitude dans les pensées qui agitent Famé d'Orphée. C'est un homme nouveau , qui ne peut dire le nom de son père; c'est un héros plébéien. Bientôt il voudra s'élever plus haut, pour découvrir, dans le ciel , le dieu qui doit succéder à Jupiter. Jupiter, dieu opique, a remplacé Saturne, dieu des Titans; Bacchus, brillant Phanès du principe actif rendu accessible à tous, dieu inconnu de l'émancipation plébéienne, viendra, à son tour, détrôner les redoutables patriciats à qui, selon les lois immuables du progrès, a été livré l'empire pacifié des Titans.

Se retirant au fond des forêts, ou sur les bords de la mer, pour ne pas succomber à de si vastes méditations, le poëte pieux essayait sur sa lyre créatrice et plaintive de plus puissants accords; et son ame rêveuse se perdait sans fruit dans l'immensité du specUicle de la nature. Seul, il cherchait les rapports des êtres entre eux, les lois de la Providence, les types de la beauté, le secret de l'homme. Ainsi la pensée incertaine qui s'était, à son insu , reposée sur Eurydice , devenait déjà pour lui le lien harmonieux de toutes* ses pen^

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