‹ Essais de palingénésie socialeChapitre 57 sur 221 · LIVRE DEUXIÈME · texte numérisé non relu

LIVRE DEUXIÈME

sëes. Lorsqu'il le comprit, ce fut comme une révélation positive de tout ce qu'il n'avait jusqu'alors senti que confusément. Toutefois il crai(][nait de s'abandonner à une illusion dang^ereuse, et le devoir qu'il s'était fait à lui-même poussait; au fond de sa conscience, un cri austère. Hélas! disait-il non sans douleur, qu'ai-je à offrir à la fille de TalaonPune vie vulgaire et l'exil. Ah! soyons seul malheureux.

Cependant il s'était aperçu qu'Eurydice avait deviné un secret qu'il s'efforçait de cacher dans son sein: tant il était impossible de se soustraire à ces attraits d'une sympathie en quelque sorte idéale, charme indicible de l'imagination et du cœur, devenue la forme enchanteresse dont veulent se couvrir les destinées nouvelles de l'humanité. Lorsque avec sa lyre Orphée accompagnait la douce voix de la vierge innocente, les chants d'Eurydice prenaient une expression divine, et l'ame de l'un et de l'autre, ne faisant qu'une ame, s'égarait éjierdue comme dans une région fantastique, toute peuplée de contemplations délicieuses. Il disait alors à la prophétesse , qui s'ignorait ellemême : Vois ces nuages sur l'azur du ciel ; telles sont les pensées incertaines de l'homme. Vois ton image si belle, souriant dans le cristal des fontaines; les espérances de l'homme sont aussi aima- Ues, mais elles n'ont pas plus de réalité. Eurydice

lui répondait en soupii^ant : N'es-tu donc plus sensible à la lumière d un beau jour, à la clarté de la lune se reposant sur le feuillag^e des arbres? Ton oreille ne sait donc plus connaître les heures successives de la journée à Fimpression difFérente produite par les sons qui s'échappent de la solitude? Les parfîims de lair ne te font-ils aucun plaisir, et les aliments que tu trouves avec nous, sur notre table frugale, ont-ils perd u toute leur saveur? Que parles-tu d'espérances vaines et trompeuses à l'égal de l'image réfléchie dans leau des fontaines, de pensées aussi fugitives que les nuages errants sur nos têtes? Tu te trompes, Orphée; tout se passe au fond de notre cœur; et c'est notre cœur seul qui donne à tout Fexistence et la réalité. £t l'avenir ! disait-il avec une inquiétude pleine d'amour et de tristesse, l'avenir est-il aussi en nous? Oui, répliquait, en hésitant, la vierge inspirée, éblouie de mille clartés confuses, oui, puîsqu'à tous les instants de notre vie nous sommes mus par une ame immortelle. Puis ils restaient plongés l'un et l'autre dans le silence.

Eclairé par de tels entretiens, Orphée comprit qu'il devait quitter la maison de Talaon. Ne pouyant offrir à Eurydice tout ce qu'un époux désire of&ir à l'épouse de son choix , il voulut partir malgré les dangers dont ce départ devait encore l'environner. Ce n'est point jiour tenter lepreuve de

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