LIVRE TROISIÈME. m
ciée à tes hauts desseins , je suis une mortelle infortunée, perdue dans mille délires nouveaux et inconnus. L'initiation de mon père Talaon pèse sur moi. Une soif dévorante me consume; les grains raffraîchissants qui sont enfermés dans la grenade généreuse de Koré pourraient peutêtre étancher ma soif.
Ainsi parlait Eurydice, en rougissant avec les charmes les plus touchants de lamour et de Finnocence : dans son regard étaient toutes les inquié* tudes et toutes les féHcités de la vie , toutes les craintes et toutes les espérances qu'il nous est donné de concevoir. Ainsi parlait Eurydice, et je ne sais quelle terreur secrète, je ne sais quel besoin d'une transformation d'elle-même anéantissaient le repos de son cœur, détruisaient l'harmonie de ses facultés. Les fêtes riantes et sérieuses de l'hymen enchantaient à-la-fois et attristaient son imagination. Orphée, qui venait de les instituer, atteint à son tour par cette fascination in» vincible, et sur-tout ému par les discours d'Eurydk)e, lui répondait : Ame de ma vie, sois-en assurée, tu es tout pour moi. Non seulement tu es ma sœur chérie, tu es encore mon épouse bienaimée. Si les dieux m'ont inspiré de hauts desseins, ce n'est {)oint une telle pensée qui peut me séparer de toi. Ah! s'il le faut, finissons ici nos courses aventureuses. Je vais chercher sur
ma lyre les accords qui peignent lamour, car ils y sont aussi bien que ceux de l'inspiration sociale: et la société conjugale n'est-elle pas la première de toutes les sociétés humaines? Je vais donc faire enteadre à Eurydice le chant nuptial. Ma yie néanmoins ne s'écoulera pas dans Foisiveté. Vois ces rivages immenses qui se déploient devant nous; vois ces îles nombreuses qui s'élèvent du sein des mers ; ces rivages et ces îles seront encore ma conquête. Le blé de Cérès, la charrue de Triptolème, l'art de façonner les métaux avec le feu ravi au ciel par Prométhée, toutes ces choses ne tarderont pas d'être, de proche en proche, le patrimoine de tant de nations naissantes. Les Pélasges, instruits par moi, feront luire par-tout le flambeau de la parole; et la Samothrace sera comme un phare brillant qui éclairera au loin les îles et les mers. Oui,' bornons ici nos voyages; et que la fille de la.vision devienne enfin l'épouse véritable de l'orphelin, du délaissé, du naufragé échappé par elle aux tempêtes.
A ces mots, un rayon d'une joie pure vint environner le front d'Ekirydice; mais, hélas! ce rayon trompeur était le bandeau de la victime, et non le bandeau de l'épouse. Un grand sacrifice était réclamé par la Providence, dispensatrice des biens et des maux; et l'antique Némésis, cette divinité jalouse, gardienne sévère des plus secrètes pen-