‹ Essais de persuasionChapitre 115 sur 120 · LE À CP · texte numérisé non relu

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x % d'intérêt composé par an. Il y a toutes les chances que la révolution technique, qui jusqu'à présent s’est surtout fait sentir dans l’industrie, s’en prenne bientôt à l’agriculture. Nous sommes peut-être à la veille de transformations et progrès aussi durables dans la production alimentaire, que ceux auxquels nous avons déjà assisté dans la production du sous-sol, des objets manufacturés et des moyens de transports) Dans très peu d'années — j'entends au cours de notre propre existence — il nous sera peut-être possible d’accomplir tous les actes que dernandent l’agriculture, l’extraction des mines, et la fabrication des objets en ne fournissant que le quart des efforts auxquels nous sommes habitués.

Actuellement l'extrême rapidité avec laquelle se produisent tous ces bouleversements nous blesse et nous oblige à résoudre de difficiles problèmes. Les pays qui souffrent le plus modérémént sont ceux qui ne sont pas à l’avant-garde du progrès. Nous sommes atteints d'un nouveau mal, dont certains lecteurs ne connaissent peutêtre pas encore le nom — le chômage technologique. Il désigne le chômage causé par la découverte de procédés nouveaux qui économisent la main-d'œuvre alors que la découverte de nouveaux débouchés pour celle-ci s'avère un peu plus lente.

Mais il n’y a là qu’un état temporaire de réadaptation. Tout ceci signifie, en fin de compte, que l'humanité est en train de résoudre le problème économique. Je prédirais volontiers que le niveau de vie dans les pays qui évoluent sera d'ici ro0 ans, de 4 à 8 fois aussi élevé qu'aujourd'hui. Cette hypothèse n'a rien d'invraisemblable en partant de nos connaissances actuelles. Mais l’on peut envisager un progrès beaucoup plus considérable encore.

Supposons pour un instant que d'ici 100 ans, nous soyons tous en moyenne 8 fois plus riches économiquement que nous ne le sommes aujourd’hui. Il n’y aurait là rien de surprenant.

Or il est vrai que les besoins des êtres humains peuvent paraître insatiables. Mais ils peuvent être rangés selon deux catégories : les besoins absolus, en ce sens que nous les éprouvons quelle que soit la situation de nos semblables; les besoins relatifs, en ce sens que nous ne les éprouvons que si leur satisfaction nous procure une sensation de supériorité vis-à-vis de nos semblables. Les besoins qui rentrent dans la seconde catégorie, qui satisfont notre désir de supériorité, peuvent bien en effet être insatiables, car plus le niveau s’élève, plus eux aussi -grandissent. Maïs cela n'est pas vrai pour les besoins absolus — et on atteindra peut-être bientôt le point (bien plus tôt peut-être que nous ne le supposons) où ces besoins seront si bien satisfaits que nous préfèrerons consacrer nos énergies à des buts autres que des buts économiques.

Et voici donc ma conclusion, que vous trouverez, je pense, de plus en plus stupéfiante, au fur et à mesure que vous y réfléchirez :

Ma conclusion est la suivante : en admettant qu’il n’y

ait pas d'ici là de grande guerre ou un accroissement

considérable de population, le problème économique

peut être résolu, ou du moins en bonne voie de solution

d'ici cent ans. Cela signifie que le problème économique n’est pas — si l’on considère l’avenir — le problème éternel de l’humanité.

… Qu’y a-t-il là, vous demanderez-vous, de stupéfiant? Mais ceci que — si au lieu de considérer l’avenir, nous - considérons le passé, nous nous aperceyons que le pro- blème économique, la lutte pour sa subsistance a toujours

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pas s'attendre à une dépression nerveuse collective? Nous

été jusqu’à présent le problème le plus absorbant de la race humaine, non seulement de la race humaine, mais + de toute l’espèce biologique, qu'il s’agisse des formes

de vie les plus primitives. 7:

Et la nature nous a expressément façonnés de telle 4 sorte que nos impulsions et nos instincts les plus pro- ‘#4 fonds, se trouvent tournés vers la solution des problèmes . : économiques. Le problème économique résolu, l’huma- se nité sera dépourvue de son but traditionnel. r 7 Sera-ce un avantage? Si l’on conserve un peu de foi pPn dans les valeurs véritables de la vie, cette perspective du h" moins laisse entrevoir certains avantages. Pourtant je 4.

songe avec terreur au réajustement de ses habitudes et

de ses instincts que devra effectuer l’homme moyen, alors E. qu’il faudra qu’il se débarrasse en quelques décades de 2e ce qui lui fut inculqué au cours de générations mul- É e

tiples. mr Pour employer une expression d’aujourd’hui, ne faut-il. OL

en avons déjà un vague exemple dans les dépressions * À. nerveuses que l’on rencontre assez fréquemment de nos : jours en Angleterre et aux Etats-Unis, chez la classe des femmes aisées, malheureuses femmes pour la plupart, .s que leur richesse a lésées de leurs occupations et de 0

autre chose à faire de plus attrayant.

A ceux qui peinent pour gagner leur pain quotidien, les loisirs apparaissent comme une gourmandise ardemment désirée, — jusqu’au jour où ils peuvent à leur tour y goûter. der |

Connaissez-vous l’épitaphe classique que composa pour elle-même la vieille femme de ménage?

leur tâche normale, qui ne trouvent pas assez amusant 7 É : lorsque l’aiguillon des nécessités économiques ne les y ne oblige pas, de faire la cuisine, de nettoyer ou de raccom- « ne moder, et qui pourtant ne’ parviennent pas à trouver EE

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Ne me plaignez, amis, ne me pleurez jamais Car je ne ferai rien durant l'éternité.

PERSPECTIVES ECONOMIQUES 269 Telle était sa conception du ciel. Comme d’autres espèrent des loisirs, elle se réjouissait à la perspective du jour où elle n'aurait rien à faire qu'à écouter; Car son poème comportait un second verset que voici :

Les cieux résonneront de psaumes, de musique, Mais moi je ne prendrai jamais part aux cantiques.

Cependant ce ne sera que pour ceux qui prendront part aux cantiques que la vie sera tolérable — mais combien peu d’entre nous savent chanter!

Ainsi pour la première fois depuis ses origines, l’homme se trouvera face à face avec son véritable, son éternel problème — quel usage faire de sa liberté, comment occuper les loisirs que la science et les intérêts composés lui auront assurés, comment vivre sagement et agréablement, vivre bien?

Ce sont les hommes d’affaires, absorbés par leur tâche, actifs et aptes à faire de l’argent, qui nous entraîneront tous avec eux vers la terre promise de l'abondance économique. Mais ce seront les gens qui peuvent continuer à vivre, et à cultiver l’art de vivre pour lui-même jusqu'à ce qu'ils aient. atteint une plus haute perfection, qui ne se vendent pas pour exister, qui seront à même de jouir de cette abondance lorsqu'elle sera atteinte.

Il n’y a pas de pays et pas de peuple à mon avis, qui puisse envisager un âge de loisirs et d’abondance sans appréhension. Car nous avons été trop longtemps habitués à peiner et à lutter, et non à joûir. C’est un pro-

-blème effroyable pour un être quelconque, qui n'a pas

de talent particulier, que de s'occuper, surtout lorsqu'il n’a plus de racines par lesquelles ïl communique avec

la terre, de liens qui l’attachent aux coutumes et aux

conventions chères à une société qui vit de traditions. À en juger par les occupations et l'attitude des classes

riches aujourd’hui dans toutes les parties du monde, la

perspective est fort déprimante. Car ce soni elles qui constituent, si j'ose dire, nos avant-gardes et qui .dé-

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couvrent pour nous la terre promise, et vont en éclaireurs y planter leurs tentes. La plupart ont échoué lamentablement, de ceux qui ayant des revenus suffisants pour être libérés de tout devoir, de toute tâche et de toute attache, se trouvaient devant ce problème à résoudre.

J'ai la conviction, qu'ayant acquis un peu plus d’expérience, nous ferons un usage tout différent des libéralités ioutes neuves de la nature, que n’en font les riches d'aujourd'hui et nous tracerons un plan d'existence très différent du leur.

Pendant des années, le vieil Adam laissera en nous de. telles empreintes que tout le monde aura besoin de travailler pour être satisfait. Nous ferons davantage nousmêmes que ne font les riches d’aujourd’hui, trop heureux de conserver de légers devoirs, de nous conformer à de petites tâches et de vieilles routines. Mais en dehors de cela, nous nous efforcerons de mettre, dans nos tartines, plus de beurre que de pain — de partager le peu de travail qu’il restera à faire, entre autant de personnes qu'il est possible. Trois heures par jour, et une semaine | de 15 heures, constituront une transition utile pour commencer. Car 3 heures de travail par jour suffiront encore amplement à satisfaire en nous le vieil Adam.

Il faut nous attendre aussi à des modifications d’un autre ordre : lorsqu’au point de vue social, l’accumulation des richesses ne jouera plus le même rôle, l’on à verra se modifier sensiblement le code de la morale. Nous pourrons nous débarrasser de nombreux principes pseudomoraux qui nous hantent depuis deux cents ans, et qui ont contribué à faire passer pour les plus hautes vertus certains des penchants humains les plus méprisables. Le mobile de l’argent sera estimé à sa juste valeur. On verra dans l'amour de l’argent — non pour les joies et les distractions qu’il vous procure mais pour luimême — un penchant plutôt morbide, une de ces incli- :

nations plus ou moins criminelles, plus ou moins patho-

logiques, que l’on remet, non sans un frisson, entre les

mains du psychiâtre. Nous serons alors libres de rejeter toutes sortes de coutumes sociales et d’habitudes économiques, telles que certaines distributions de richesses, de récompenses ou d’amendes, auxquelles nous demeurons attachés malgré leur caractère injuste et honteux, pour les services qu'elles rendent en encourageant la formation des capitaux.

IL existera toujours de nombreuses personnes dotées d’un vaste besoin d’agir utilement, qui demeureront à poursuivre aveuglément la richesse — si elles ne trouvent pas à se rabattre sur d’autre proie, Mais nous ne serons plus tenus du moins à les encourager et à les approuver. Nous pourrons alors examiner de plus près qu'aujourd’hui en quoi consiste réellement ce besoin d'agir utilement, et que nous possédons tous à des degrés différents. Ceux qui en font montre se préoccupent davantage des conséquences lointaines de leurs actions que de leurs avantages ou de leur répercussion immédiate pour leur entourage. Ils cherchent toujours à conférer à leurs actes une immortalité empruntée et illusoire en reportant l’intérêt de ceux-ci plus avant dans le temps. Ils n'aiment pas leur chat mais ses petits, pas tant ses petits que les petits de ceux-ci, ainsi de suite jusqu'à l’extinction de la race féline. Pour eux, la confiture importe peu si elle ne doit pas être faite le lendemain et jamais le jour même. Ainsi, en remettant toujours à plus tard, espèrent-ils conférer à la fabrication d’un pot de confiture l’immortalité.

Puis-je vous rappeler ici le Professeur de « Sylvie et Bruno » :

« C’est le tailleur, Monsieur, qui vient vous présenter votre petite facture, murmura une voix à travers la porte.

— Bon, bon, je puis vite régler son affaire, dit le professeur à ses enfants. Attendez-moi une petite minute. Quel est le montant de votre facture cette année, mon brave homme? » Le tailleur était entré pendant qu'il causait.

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« Eh bien, ma foi, cela fait tant d'années que je la double, reprit le tailleur d’un ton plus bourru, que je voudrais bien toucher l'argent cette fois-ci. Ça fait 2,000 livres.

— Oh! peu de chose! observa nonchalamment le Professeur tandis qu’il mettait la main à son gilet, comme s’il avait toujours au moins pareille somme sur lui. Mais ne voulez-vous pas attendre encore. juste un an et que cela fasse 4.000? Réfléchissez combien vous seriez riche, grand Dieu! Si vous vouliez vous pourriez être r'oil

— Je ne crois pas que je tienne beaucoup à être roi, dit l’homme pensif. Mais i’m semble que cela fait bien beaucoup d'argent. Ma foi, je crois bien que j'attendrai. | |

— Mais bien sûr, dit le Professeur. Je vois que vous êtes plein de bon sens. Au revoir, mon bonhomme!

— Est-ce qu'il vous faudra lui payer un jour ces 4.ooo livres, demanda Sylvie, lorsque la porte se fut refermée sur le créancier.

— Jamais, ma fille, lui répondit formellement le Professeur. 11 continuera à doubler sa facture jusqu'à sa mort. Vois-lu, cela vaut {oujours la peine d'attendre un an de plus pour obtenir deux fois plus d'argent! »

Peut-être n’est-ce pas une simple coïncidence qui fait que la race qui a le plus contribué à ancrer l’idée d’immortalité au cœur des hommes, et à en introduire la promesse dans nos religions, soit aussi celle qui ait le mieux servi de principe des intérêts composés et demeure la plus attachée à l'institution humaine la plus efficace:

Je ne vois donc rien qui nous empêche de revenir un jour à certains des principes les plus sûrs et les plus solides de la religion, à ces vertus traditionnelles qui veulent que l’avarice soit un vice, la pratique de l'usure un délit, et l’amour de l’argent méprisable; et que ce soient ceux qui pensent le moins au lendemain, qui se trouvent être sur le sentier de la vertu et de la sagesse.

De nouveau, nous estimerons davantage la fin que les moyens et attacherons plus de prix à ce qui est bien qu'à ce qui est utile. Nous honorerons ceux qui seront capables de nous apprendre à cueillir chaque heure et chaque jour dans ce qu'ils ont de meilleur et avec le plus de vertu, les personnes adorables; qui savent jouir de toutes choses, des lys des champs qui ne peinent pas et ne peuvent non plus se filer. Mais prenez garde! le temps n'est pas encore venu; cent ans au moins encore il nous faudra prétendre vis-à-vis de nous-mêmes et visà-vis des autres que, comme disent les sorcières de Macbeth, ce qui est laid est beau, car ce qui esl laid est utile ét ce qui est beau ne l’est point. L'’Avarice, et:

et la Méfiance sont des Dieux qu'il nous faut Conserver encore un petit moment. Car eux seuls peuvent nous guider à travers le tunnel des nécessités économiques, vers la lumière.

Je m'’attends donc, dans un temps assez rapproché, au plus grand changement qui ait jamais eu lieu, dans les conditions matérielles de vie d’une collectivité humaine. Mais bien entendu, tout ne se passera que progressivement et il n’y aura pas de catastrophe. En réalité, il y a déjà eu un commencement. Et l'on verra de plus en plus de gens, de plus en plus de noyaux à l’abri de toute préoccupation économique. Le poini sensible aura été atteint le jour où cet état se sera tellement généralisé que se seront modifiés les devoirs que l’on a envers son voisin. Car il sera raisonnable de s'occuper encore de l'avenir économique des autres lorsqu'il ne sera plus raisonnable dé s’occuper du sien.

L'allure à laquelle nous atteindrons la félicité économique dépend de quatre éléments : notre faculté de contrôler l’accroissement de la population, notre volonté d'éviter les guerres et guerres civiles, notre assentiment à confier à la science ce qui est proprement du domaine de la science, et le montant de l’épargne que représentera l'écart entre notre production et notre consommation;

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27h ESSAIS DE PERSUASION

ce dernier facteur n'offrira aucune difficulté, si les trois premiers sont respectés.

En attendant, rien ne nous empêche de nous préparer lentement à nos destinées, en nous cultivant et en nous instruisant dans l’art de bien vivre, tout en recherchant de nouveaux buts.

Mais surtout, n’attachons pas une importance excessive au problème économique, et ne sacrifions pas à des nécessités présumées des valeurs d’une signification plus profonde et plus durable. L’étude des problèmes économiques devrait être confiée à des spécialistes — de même que l’on confie les soins de la bouche aux dentistes. Si les économistes parvenaient à se cantonner dans le rôle d'hommes modestes et compétents sur le même plan que les dentistes, ce serait merveilleux!

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