Qu'est-ce que le Communisme
Le Léninisme est un mélange de deux choses que les Européens depuis quelques siècles ont coutume de ranger dans deux compartiments différents de l’âme : la religion et les affaires. La religion nous choque parce qu elle 4 est nouvelle, et nous méprisons ses affaires parce qu'elles sont inféodées à la religion (au lieu que ce soit le con-
| traire), ce qui les rend nettement infructueuses. 1 Comme toutes les religions nouvelles, le léninisme h tient sa puissance, non de la masse, mais d’une petite minorité. d’adeptes enthousiastes récemment convertis, dont le zèle et le fanatisme décuplent les forces, si bien | que chacun d’eux égale plusieurs indifférents. Comme toutes les religions nouvelles, il est mené par ceux qui peuvent concilier l'esprit nouveau parfois en toute sincérilé, avec des vues moins étroites que leurs fidèles;
> politiciens possédant tous une bonne dose de cynisme, 4 sachant sourire mais aussi menacer, expérimentateurs inconscients exemptés par leur religion de sincérité et de € pilié, mais possédant une vision nette des faits et un LE sens de l’opportunisme. Aussi s’exposent-ils à ce qu'on 2. leur reproche (reproche bien superficiel et bien inutile 4. lorsqu'il s’agit de politiciens — laïques ou ecclésiastiques) 1 leur hypocrisie. De même que toutes les religions nou- © velles, elle semble retirer à la vie de chaque jour toute
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couleur, toute gaieté et toute liberté, et n'apporter en. échange que la note triste que l’on trouve dans les visages bourrus de ses dévots. De même que toutes les religions nouvelles, elle persécute, sans justice ni indulgence, tous ceux qui lui opposent une résistance active. Comme toutes les religions nouvelles, elle ne connaït pas de scrupules. Comme toutes les religions nouvelles, elle fait preuve d’une ardeur apostolique, et d’ambitions œcuméniques, Mais dire en parlant du Léninisme qu'il représente le dogme d’une minorité de fanatiques, menés par quelques hypocrites, ne reculant devant aucune persécution ou propagande, revient simplement à dire qu'il y a là une religion et non uniquement un parti politique; que Lénine est un Mahomet et non un Bismarck. Si nous voulons nous faire peur à nous-mêmes, assis dans nos fauteuils capitalistes, nous pouvons nous figurer les Communistes de Russie, sous les traits des premiers chrétiens, menés par Atlila, et se servant de l’inquisition et de missions de Jésuites, pour faire respecter les clauses économiques du Nouveau Testament; mais si nous voulons nous rassurer, dans ces mêmes fauteuils, pouvons-nous dire avec confiance que leurs principes économiques sont heureusement à ce point opposés à la nature humaine qu'ils ne suffiront pas à financer des expéditions de missionnaires ou des armées, et qu'ils doivent finir par aboutir à un échec?
Avant de répondre sur ce point, il y a troïs questions à
résoudre. La religion nouvelle comporte-t-elle une part
de vérité ou des éléments qui puissent gagner la sympathie de l’âme des hommes modernes? Au point de vue matériel, est-elle tellement inefficace qu'elle soit incapable de se maintenir? Parviendra-t-elle, avec le temps, en mettant de l’eau dans son vin, à rallier la foule? Quant à la première question, ceux qui se trouvent pleinement satisfaits par le capitalisme chrétien ou un capitalisme égoïste, que ne vient adoucir aucun ménagement, n’hésiteront pas à répondre, car ceux-là ou bien possèdent
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déjà une religion ou n'en ont que faire. Mais ils sont nombreux ceux qui, dans une époque où la religion a disparu, éprouvent forcément une vive curiosité d'ordre émotif envers une religion véritablement nouvelle, qui n'est pas inspirée uniquement de vieux dogmes rajeunis et qui a déjà fait preuve de vitalité; le sentiment qu'ils éprouvent sera d'autant plus vif si ce mouvement leur vient de Russie, du plus jeune, du plus beau, du plus fou des enfants de la vieille famille européenne. Car ce cadet qui porte les cheveux au vent, est plus près de la terre et du ciel que ses frères de l’Ouest déjà chauves; il est né deux siècles après eux, a pu recueillir les désillusions de l’âge müûr de sa famille avant d’avoir perdu lui-même le génie de la jeunesse, et versé dans le confort et l'habitude. Je sympathise avec ceux qui espèrent trouver du bon dans la Russie des Soviets.
Mais si l’on en vient aux faits eux-mêmes, que peut-on dire? Pour moi, qui ai été élevé dans une atmosphère de liberté, que ne venaient point assombrir les horreurs de la religion, à l’abri de toute peur et de toute contrainte, il y a trop de choses qui me répugnent dans la Russie rouge. Je suis prêt à renoncer au confort et à mes habitudes; mais je ne puis m'accommoder d’un dogme qui s’embarrasse peu de la liberté et de la sécurité de la vie normale, qui a recours à toutes les armes de la persécution, de la destruction et de la lutte internationale. Comment puis-je admirer une politique qui se définit par les millions qu'elle dépense pour entretenir des espions dans chaque foyer, et fomenter des troubles à l'étranger? Peut-être n’y a-t-il là rien de plus effrayant que dans les menées guerrières impérialistes des autres gouvernements; peut-être cette politique s’inspire-t-elle des meïlleures intentions; mais il faudrait que le bolchevisme se montre bien supérieur à tous les autres régimes pour me sortir de mon ornière. Comment puis-je admettre une doctrine qui érige en Bible, en le soustrayant à toute critique, un volume d’économie politique
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périmé, qui non seulement est faux d’un point de vue scientifique, mais encore ne comporte aucun intérêt, aucune application possible dans le monde actuel, Comment puis-je me rallier à une doctrine qui, préférant la vase aux poissons, exalte un prolétariat grossier aux dépens de la bourgeoisie el d'un intellectualisme qui, quels que soient leurs torts, demeurent un des plus précieux apanages de la vie humaine et portent en eux la graine de tout progrès humain? Quand bien même nous aspirerions à une religion, comment trouverions-nous celle-ci dans les turpitudes des bibliothèques rouges? Un fils cultivé, intelligent et bien élevé de l'Europe Occidentale peut malaisément trouver là à r'éaliser son idéal, à moins d'être passé d’abord par de telles souffrances ét un tel état de conversion que plus rien ne subsiste de sa table de valeurs première,
Pourtant si nous nous en tenons là, l’essence de cette nouvelle religion risque de nous échapper, Le Communiste peut nous opposer avec raison, que lout ceci n'appartient pas à sa foi véritable, mais fait partie de Ja lactique révolutionnaire, Car il a deux croyances : l’une en le règne d’un ordre nouveau sur la terre, l’autre en la méthode révolutionnaire, seul moyen d'y parvenir À, Cet ordre nouveau n’a rien à voir avec les horreurs de la révolution ni avec les privations qu'entraîne la période transitoire. La révolution n'est qu’une ultime illustration de la fin qui justifie les moyens. Le soldat de la révolution se doit de crucifier sa propre nalure humanitaire; il lui faut devenir cruel et sans scrupules, et supporter une vie sans joie ni repos mais tout cela n'est qu'un moyen pour atteindre Ie but — el non le but mûôme,.
Ouelle est donc l'essence de cette nouvelle religion, de
1. J'emploie le terme de « Communisme » dans son sens d'ordre nouveau, et non point comme a coutume de le faire le Labour Party anglais, dans le sens de la Révolution qui y conduit.
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