‹ Essais de persuasionChapitre 98 sur 120 · SORT · texte numérisé non relu

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cet ordre nouveau sur la terre? De loin, on ne distingue

pas très clairement. Parfois ses porte-paroles le décrivent comme purement matériel et technique, comme l'est le capitalisme moderne, Le Communisme alors ne paraît prétendre qu'à devenir un instrument technique plus perfectionné en vue d'assurer les mêmes avantages économiques que procure le capitalisme. Il doit permettre avec le temps un meilleur rendement de la terre, et un emploi plus efficace des forces de la nature. En ce cas la religion n'interviendrait somme loute pas, el tout ceci ne serait que bluff en faveur de l’adoption d'une lechnique qui est ou n’est pas supérieure à l'ancienne, Mais je veux bien supposer qu'en fait, de pareils propos sont surtout une réplique aux nombreuses accusations de faiblesse économique que nous proférons de notre côté, et qu'au cœur même du Communisme russe, il y ait au fond autre chose de plus précieux pour la race humaine,

Il y à un trait commun entre le Communisme et d'autres religions célèbres, Il exalte l'homme moyen et le porte aux nues. Cela n'a rien de nouveau. Mais on lrouve en lui un autre trait, qui, bien qu'il ne soit pas plus neuf, sous une nouvelle forme cel différemment présenté, peut devenir l’un des éléments de la vraie religion de l'avenir (s’il est possible de concevoir une religion qui soit vraie), Le Léninisme n'est et ne veut être d'aucune façon surnaturel, et sa puissance émotive ainsi que morale porte sur l'attitude de l'individu et de la communauté vis-à-vis de l'argent.

Je ne dis pas que le Communisme russe modifie ou même cherche à modifier la nature humaine, qu'elle rende les Juifs moins avares ou les Russes moins prodigues qu'ils ne l’étaient auparavant, Je ne dis pas même qu’il nous propose un nouvel idéal. Je dis qu'il tâche d'établir un ‘cadre de la société dans lequel les motifs d'ordre pécuniaire n'auront plus le même rôle en ce qui concerne l’action, dans lequel la société n'’approuvera

plus les faits et gestes d’après les mêmes principes, et que dans ce cadre on ne pourra plus considérer comme respectable et normale une façon de se conduire qui passait auparavant pour telle.

En Angleterre aujourd’hui, un jeune homme intelligent et doué, à la veille de choisir une carrière, hésitera entre des fonctions publiques ou des affaires qui peuvent lui rapporter une fortune, et l’opinion ne l’estimera pas moins s’il préfère la séconde de ces deux voies. Faire de l’argent pour faire de l’argent, et cela sur une grande échelle, n’est pas moins respectable aux yeux de la société, l’est peut-être davantage que de consacrer sa vie à l'Etat, à la Religion, à l’Enseignement, l'Education ou aux Beaux-Arts, Mais dans la Russie future, faire de l'argent ne sera pas plus une carrière à adopter pour un jeune homme convenablé, que cambrioler, faire des faux, ou commettre des escroquéries. Même sous les formes les plus louables qu’il revête dans la société actuelle : épargne, économie, prévoyance, garantie d’indépendance pour soi et les siens, l’amour de l'argent aura disparu. Non pas qu'il aura été moralement condamné, mais parce qu’il sera devenu si difficile, si irréalisable de s’y adonner, que cela n’en vaudra plus la peine. Le nouveau dogme exige que chacun travaille pour la communauté, et s'il fait son devoir, la communauté veillera sur lui.

Ge système n’entraîne pas un nivellement complet des revenus -— du moins actuellement. Une personne intelligente, qui sait réussir, gagne davantage en Russie des Soviets, qu’une autre. Le commissaire qui touche 5 livres par semaine (plus divers services gratuits, une auto, un appartement, une loge à l’Opéra, etc., etc.}, vit assez aisément, mais sa situation n’est en rien comparable à celle d’un homme riche à Londres. Le professeur arrivé ou le haut fonctionnaire qui touche £ 6 ou £ + par semaine (moins diverses taxes) a peut-être un revenu triple ou quadruple de celui des travailleurs prolétariens,

d’argent,

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moins

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et six fois plus élevé que celui des paysans pauvres. Il y a des paysans trois ou quatre fois plus riches que d’autres. Un chômeur touche un revenu partiel, mais pas toute sa paye. Mais personne avec de tels revenus (lés prix élevés pratiqués en Russie, et les lourds impôts progressifs) ne peut faire de notables économies. On a suffisamment de mal à vivre au jour le jour. Les impôts, les loyers ét autres charges sont calculés de telle façon qu'il est désavantageux de posséder un revenu officiel supérieur à 8 ou ro livres par semaine. Et l’on ne peut pas se faire de l’argent par ailleurs, à moins de s’exposer aux mêmes dangers que font courir dans d’autres pays la fraude et la corruption; la fraude et la corruption n’ont, au reste, pas disparu de Russie, mais quiconque est assez fou ou assez désiquilibré pour se risquer à de pareilles entreprises là-bas s’expose à être rapidement démasqué, et à subir des peines allant jusqu'à la mort.

Dans l’état actuel du système soviétique, il n’y a pas prohibition de vendre et d’acheter, et de réaliser des affaires. Mais si la politique des dirigeants n’est pas d'interdire ces professions, elle vise à les rendre impraticables, et à leur donner un caractère déshonorant. Le commerçant privé est une espèce d’hors-la-loi que l’on tolère, mais qui ne jouit d’aucun privilège et d’aucune protection, pareil aux Juifs du Moyen Age. Le commerce, c’est bon pour ceux qui ne peuvent réfréner des dispositions excessives pour ce genre d'occupation, mais il ne s’agit plus d’un métier naturel ou agréable, pour le Russe moyen.

Ces changements sociaux ont eu pour effet, je crois, de modifier complètement l’attitude générale de l’argent, et cette modification sera encore plus sensible lorsqu’auront n'ayant pas connu d'autre état de fait. Les gens en Russie, ne serait-ce que parce qu'ils sont pauvres, sont très avides qu’on l’est ailleurs. Maïs gagner de l’argent, ou mettre de l’argent

à l’égard

générations

de côté, ne peut pas faire partie des préoccupations d’un homme sensé qui vit sous le régime soviétique au même titre que cela fait partie des nôtres.

Tout cela fait peut-être partie du domaine de l'utopie, et tend peut-être à détruire tout véritable bien-être, mais l’utopie est-elle si grande, si elle est entreprise sur un plan religieux, que si elle se cantonnait à une expérience ‘1 purement matérielle? Et y a-t-il lieu, en toute justice, comme la plupart d’entre nous l’ont fait jusqu'ici, de : à décréter qu'il n’y a là qu'imposture et crime? 3

Après une longue discussion que j’eus avec Zinovieff, deux vétérans communistes qui faisaient partie de sa s suite, s’avancèrent vers moi, le regard illuminé, pour He me dire un dernier mot : «Nous vous prédisons », dirent-ils, « que dans dix ans, le niveau de la vie en Russie sera plus élevé qu'il ne l’était avant la guerre, tandis qu'ailleurs en Europe il sera inférieur à ce qu'il était avant la guerre. » Etant donné la richesse naturelle de la Russie, et l'incapacité de l’ancien régime, étant oi donné également les problèmes qui'se posent en Europe 28 | Occidentale, et notre inaptitude apparente à les résoudre, pouvons-nous affirmer que les camarades de Zinovieff ‘+ n'auront pas raison ?

2, — Le Communisme peut-il se maintenir?

Le Communisme parviendra-t-il, avec le temps, et en mettant suffisamment d’eau dans son vin, à rallier les foules ?

Je ne puis répondre à ce que le temps seul dévoilera. Mais j'ai du moins la ferme conviction, que si le Gommunisme doit triompher, il triomphera non en tant que système économique plus perfectionné, mais en tant que religion. Nos critiques conventionnels ont tendance à commettre deux erreurs d'ordre opposé. Nous détes-

tons tellement le Communisme en tant que religion que nous avons tendance à exagérer ses faiblesses économiques; et ses faiblesses économiques nous impressionnent tellement que nous sous-estimons sa puissance relig'ieuse.

D'un point de vue économique, je ne vois pas ce que le Communisme a apporté qui présente un intérêt intellectuel ou une valeur scientifique. Je ne vois pas qu'il comporte ou comportera la moindre amélioration technique que nous ne puissions appliquer, si nous le voulions, avec autant de succès et même davantage, à une société qui conserverait toutes les caractéristiques, je ne dis pas du capitalisme individuel du xrx° siècle, mais de l'idéal bourgeois britannique. Théoriquement du moins, je ne pense pas qu'il existe de progrès, économique qui nécessite une révolution. D'autre part, nous avons tout à perdre d’un bouleversement trop brutal, et des méthodes qu'il emploie. Dans l’état industriel de l'Occident, la tactique révolutionnaire ne ferait que réduire la population entière à l’extrême misère et à la mort.

Mais en tant que religion, quelle est sa puissance? Elle est peut-être considérable. L'’exaltation de l’homme moyen est un dogme qui a déjà conquis la multitude en d’autres âges. N'importe quelle religion, du fait des liens qui unissent ses coreligionnaires, dispose d’une force prépondérante contre l’atomisme égoïste des irreligieux.

Or le capitalisme moderne est complètement irreligieux, sans cohésion interne, dénué de tout esprit de corps et souvent, bien que pas toujours, un simple agglomérat de possesseurs et d’acquéreurs. Un pareil système a besoin pour se maintenir, non seulement de réussir, mais encore de triompher. Au xix° siècle, il avait un certain idéal: du moins formait-il un système homogène, et sûr de soi; il n’était pas seulement triomphant, mais encore laissait entrevoir un accroissement sans fin de sa propre puissance. Aujourd’hui, il ne marque qu'une

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réussite modérée. 51 le capitalisme irreligieux doit en fin de compte vaincre le Communisme religieux, il ne peut se borner à être plus satisfaisant que lui, il doit être mille fois plus satisfaisant.

Nous étions faits à l’idée que le capitalisme moderne pouvait non seulement nous assurer les conditions matérielles d'existence actuelles, mais encore nous transporter petit à petit vers un paradis économique où nous n’aurions plus de préoccupations matérielles. Maintenant nous nous demandons si l’homme d’affaires nous äpportera jamais autre chose que ce que nous avons dès à présent. En tant que moyen, il est supportable, en tant que fin il n’est pas très réjouissant. On commence à se demander si les avantages matériels qui découlent d’une séparation en deux compartiments distincts des affaires et de la religion, compensent les inconvénients d’ordre moral qui s’y atlachent. Pour les Protestants et les Puritains, il était facile de conserver la séparation, la première de ces activités se confinait à la terre, et la seconde au ciel, donc aïlleurs. Pour celui qui croyait au progrès, c'était également facile car pour lui, le premier ordre d'activité ne constituait qu’un moyen de faire régner plus tard le ciel sur la terre. Mais il existe une autre conception qui ne croit guère à un ciel dans l’autre monde, ou au progrès comme un moyen de faire régner plus tard le ciel sur la terre, et s’il ne doit pas y avoir de ciel dans un autre monde ni de ciel plus tard sur la terre, il faut trouver un ciel immédiatement et le mettre à notre portée tout de suite, ou alors il n’y en aurait pas du tout.

Si le progrès économique est dénué de toute signification morale, alors nous n’avons pas le droit de sacrifier, ne serait-ce qu'un jour, l'intérêt moral à Fl’intérêt matériel, et il faut renoncer à considérer les affaires et la religion, comme deux domaines séparés de l’âme. Tout homme dont les pensées sont capables de s’attarder à de pareilles considérations, cherchera dans le Communisme

à découvrir autre chose que l’image superficielle qu’en donnent nos journaux.

En fout cas, personnellement, j'ai l'impression plus nette de jour en jour que le grand problème de notre âge se concentre autour de l'amour de l'argent; c’est à lui qu’on fait appel dans les neuf dixièmes des cas où il s’agit d'entreprendre une action. C'est lui qui est à la base de l’effort que fournit chaque individu pour s’assurer sa propre sécurité économique, c'est lui qui procure cette considération de la société, qui est une des marques indéniables de la réussite. C’est lui enfin qu’on retrouve dans les encouragements que prodigue la société à l'instinct thésaurisateur, à la création de l'épargne suffisante pour-garantir l'avenir et la subsistance de la famille. Les religions qui agonisent autour de nous, et qui comptent de moins en moins pour la plupart d’entre nous, en dehôrs du charme de leur cérémonial et de leur rôle dans la vié sociale, ont perdu toute leur signification morale, uniquement du fait que — contrairement à leur tradition primitive -— elles ne se préoccupent plus du tout de ces facteurs essentiels. Une révolution de nos idées et de nos sentiments sur le rôle de l'argent, peut devenir le noyau dé notre idéal futur. C’est pourquoi le Communisme russe représente peut-être les premiers soubtesauts d’uné grande religion.

L’étranger qui visite la Russie, et qui essayé impartialement d’en saisir l’atmosphère, doit, je crois, passer par des courants contraires. Sir Martin Conway, dans son livre sincère et véridique sur Les trésors artistiques de la Russie des Soviets, écrit ce qui suit au sujet de sa sortie du pays :

« … Après un long arrêt, le train reprit sa route pendant un kilornètre et demi vers la frontièré finlandaise, où l’on procéda à nouveau à l’examen ét au visa des passeports ainsi qu’à la visite des bagages, mais d'une facon bien moins méticuleuse. La gare était nouvelle-

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ment construite, sobre, propre, agréable et pratique, et les employés s'y montrèrent empressés. Le buffet était accueillant, la nourriture simple mais bonne, l’atmosphère hospitalière.

«Ce que je vais écrire ici paraîtra peul-être grossier surtout après l’extrême bienveillance dont je fus l’objet en Russie, mais si je dois dire toute la vérité, il faut bien que je note qu’en cette station frontière de Finlande, j'eus l'impression d’être débarrassé d’un gros poids qui m'opprimait, je ne puis expliquer au juste comment. Je ne l’ai pas senti en pénétrant en Russie, mais au fur el à mesure que les jours passaient, il semblait qu'il se formât petit à petit. Je perdais la sensation de la liberté. Bien que tout le monde se montrât aimable à mon égard, je découvrais non sur moi-même mais tout autour de moi, la présence d’un poids. Je ne me suis jamais senli aussi étranger dans un pays inconnu : ce qui les premiers jours n’était qu’une vague sensation, devint avec le temps de plus en plus net, et j'avais conscience d'une oppression sans cesse croissante. Je ne serais pas étonné qu'on eût éprouvé pareil phénomène dans la Russie des Tsars. Les Américains parlent souvent avec fierté de ce qu'ils appellent « un air de liberté » qu'ils déclarent propre à leur pays : il règne également, je pense, sur tous les dominions de langue anglaise, L’atmosphère morale de la Russie dégage un tout autre composé de chimie émolive.

« Le coin de la Finlande que nous parcourions à présent ne différait pas dans sa structure physique des pays situés au delà de la frontière, mais nous longions dé «charmantes petites propriétés » et les signes de confort, même de prospérité... »

Cet état d’oppression ne saurait être mieux indiqué. Il tient en partie, cela ne fait aucun doute, à la Révolution rouge il y a bien des choses en Russie qui vous font souhaiter que votre propre pays accomplisse sa destinée

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en suivant une autre voie. Il lient peut-être aussi en partie à une certaine bestialité inhérente au caractère russe —— ou aux caractères russe et juif mélangés, comme ils le sont à présent. Mais il tient d’autre part, à l’ardeur magnifique de la Russie rouge, à ce côté sérieux qui par ailleurs apparaît comme un souffle d’émancipation. Personne n’est plus sérieux que le Russe de la révolution, sérieux même lorsqu'il’est gai et qu'il se laisse aller, si sérieux qu'il lui arrive d'oublier le lendemain et parfois d'oublier le jour même : très souvent ce sérieux confine à la bêtise et à l'ennui. Le Communiste moyen est sans teinte, tels que le furent de tous temps les Méthodistes. La tension de l’atmosphère est parfois telle qu on ne peut la supporter et qu’on a une envie brusque de se retrouver dans l’apaisante frivolité de Londres.

Pourtant l'atmosphère d'émancipation qui règne làbas, si on est capable de la ressentir, est des plus vives. C’est ici, pense-t-on à certains moments, qu'en dépit de Ja pauvreté, de la bêtise et de l'oppression se trouve le laboratoire de la vie. C’est ici que se font de nouveaux mélanges chimiques qui parfois puent et parfois explosent. Il y a peut-être une chance pour qu'il en sorte quelque chose. Et s’il y a seulement une chance ce qui se passe en Russie acquiert plus d'importance que ce qui se passe (mettons) aux Etats-Unis d'Amérique.

Je crois qu’il est permis jusqu'à certain degré d’avoir peur de ce qui se passe en Russie, comme le font les gentlemen qui écrivent au Times. Mais si la Russie doit

jouer un rôle au delà de ses frontières, ce ne sera pas

grâce à l'argent de M. Zinovieff. La Russie n'agira jamais sérieusement sur nos destinées, si ce n’est par

sa force morale, Donc, puisqu’à présent les dés sont

jetés et qu'on ne peut revenir en arrière, je voudrais laisser la Russie courir sa chance, l'aider et ne pas lui créer d'obstacles. Car tout compte fait, combien je préfèrerais, si j'étais Russe, mettre mon activité au service

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