DE QUELQUES MOTS ITALIENS D'ORIGINE FRANÇAISE
La philologie française n'a pas seulement pour tâche d'étudier les parlers de France sur le sol même de la France. On sait que si nous avons pris beaucoup de mots aux nations voisines, les nations voisines ne se sont pas fait faute de nous en prendre de leur côté. Les mots que nous avons empruntés ont depuis longtemps attiré l'attention de nos philologues et ont donné lieu à d'intéressantes statistiques : on a calcule, à quelques unités près, le nombre des mots italiens, espagnols, portugais, etc., que renferme le français. Les mots que nous avons prêtés sont moins généralement connus, et c'est fâcheux, car les émigrés sont plus intéressants peut-être que les immigrants et ils doivent, il me semble, nous tenir plus à cœur. Quand un de nos mots a franchi la frontière pour s'établir chez une nation voisine, c'est que cette nation s'est reconnue notre tributaire dans le domaine de la pensée ou de l'industrie, et qu'elle a pour ainsi dire arboré notre pavillon.
J'ai eu occasion de citer, au cours de ce volume, quelques mots français passés à l'étranger, où ils ont parfois revêtu une forme difficile à reconnaître. L'italien agio, autrefois asio, est calqué sur aise, comme ladio sur laid et oboe sur hautbois; l'espagnol grodetur est notre
gros-de-Tours ; l'anglais grogram est le français grosgrain, et, par suite d'une sorte de choc en retour, il a donné naissance à un autre mot français, gourgouran. Je veux signaler ici quelques autres exemples de migration de mots français en Italie dans la période du moyen âge. Nous devons assez à nos voisins transalpins pour qu'ils ne rougissent pas de nous avoir beaucoup emprunté.
M. Meyer-Lùbke a démêlé nettement dans l'italien ce qui lui vient de chez nous r : sans parler des suffixes aggio, iere et igia, il rattache à ruie origine provençale ou française soixante et quelques mots italiens. Il va de soi que la colonie française en Italie est infiniment plus nombreuse. M. Meyer-Lùbke n'a pas traité la question ex professo ; ce n'est que chemin faisant qu'il a signalé ce qui se présentait à lui2. Je n'ai pas de prétentions plus élevées. Le hasard m'ayant fait lire, ces jours derniers, l'inventaire des biens de la famille de Puccio Pucci (1449) que M. Carlo Merkel vient de publier 3, j'ai été frappé de voir combien de gallicismes ont pénétré dans la langue technique de nos voisins. Parmi les termes qui sont demeurés obscurs pour M. Merkel, soit au point de vue du sens, soit au point de vue de Tétymologie, je crois pouvoir en élucider quelques-
1 Les livres de Nannucci (Voci dérivait délia lingua provençale, 1840), et Viani (Di~ionario ai prétest francesismi, 1858), ne comptent plus guère aujourd'hui.
2. Voyez les listes mises à la fin de son ltalienische Grammatik, p. 328 (Lebnwôrter) et des tomes I et II de sa Grammaire des langues romanes, table alphabétique des matières, art. mots empruntes.
3. Miscellanea initiale Rossi-Teiss (TrentO, 2$ settembre 1897), p. 141 et s.
uns. Mais auparavant, il me faut rappeler quelques
mots italiens, manifestement et notoirement venus
de France, que je choisis intentionnellement et exclusivement dans l'ordre de la vie matérielle et sociale.
acchinéa (Oudin), chinéa, haquenée.
arcLT^p, tapisserie, est le nom même de la ville d'Arras, célèbre au moyen âge par cette industrie. On trouve le même emprunt en Portugal sous la forme ra%.
arnese, harnais, du provençal âmes, plutôt que de l'ancien français harneis, harnois.
bramangiere, blanc-manger.
bûcher ame, bougran.
budriere, baudrier.
camaglio, camail: l'italien peut venir, comme le français, du provençal capmalh, ou du français luimême.
cambraia, cambraita (Oudin), toile de Cambrai, cambrésine.
cera ou ciera, chère, visage.
cervogia, cervoise.
ciambelloto ou ciamellotto (Oudin), camelot, ancien français chamelot.
cian^a, chance, jeu de hasard (Oudin).
ciappa, ciapperone, chape, chaperon.
ciaramella, ciaramiglia, ancien français chalemelle, chalemie.
ciarpa, sciarpa, écharpe.
geto, courroie attachée au pied de l'oiseau de proie, français get.
giacco, jacque (de mailles).
gialetto, jayet (jais).
giavellotto, javelot. Le rapport du français javeline et de
l'italien giaverina n'est pas encore déterminé. giornea, ancien français journée, plus souvent journade,
sorte de casaque.
grogano: « veste di ciambellotto ogrogano », Vecellio,
Habiîi antichi cl moderni, Paris, Didot, 1859, p. 124.
C'est le français gros-grain dont nous avons déjà
parlé. Le mot italien s'est altéré en grognano dans
Oudin.
giubbetio ou giubbette, gibet.
giusarma, ancien français jusarme, jisarme. ostata (Oudin), ostade.
passamano, passement.
'pelanda, houppelande.
perpignano, drap de Perpignan.
renso ou rentp (Oudin), toile de Reims. scialando, chaland (bateau).
îtsbergo, haubert.
J'arrive maintenant aux quelques mots de l'inventaire de la famille Pucci qui nécessitent une discussion particulière. J'espère que la liste qui précède aura préparé le lecteur à en venir où je veux l'amener et qu'il ne trouvera pas mes étymologics invraisemblables.