‹ Essais de philologie françaiseChapitre 29 sur 251 · Roman ta, 1891 , p. 80 et · texte numérisé non relu

Roman ta, 1891 , p. 80 et

2. Dans la langue du Dauphiné septentrional, récemment étudiée par M. l'abbé Devaux, on constate un état de choses qui surprend au premier abord : au participe ama, et au parfait omet. Mais il ne faut pas confondre cette dernière forme avec la forme provençale. Dans le Dauphiné septentrional, le t final latin se conserve, et mini « il aima » est en harmonie avec avit « il avait », âtit « il doit », etc.

l'influence du / final latin, qui est nulle, pour chercher un t final roman. Ainsi posée, la question ne peut recevoir qu'une seule solution phonétique : et = etit, et une seule solution morphologique, l'influence de stetit. On peut admettre que stare a agi d'abord sur dan, que stetit a intronisé *detit au lieu de dédit, et que le reste a suivi K

Comme appendice à cette menue question de phonétique, qu'on me permette de présenter quelques observations sur la genèse du parfait provençal de la première conjugaison. On sait que les auteurs qui ont écrit sur la question sont fort divisés en leurs manières de voir. M. Bourciez écrit avec assurance : « Des hypothèses peu heureuses ont été émises autrefois par divers savants sur l'origine de cantei ; je ne crois pas que personne hésite maintenant à le tirer par voie phonétique du latin vulgaire cantai. (Cf. H. Suchier, dans le Grundriss der rom. Phil., p. 614, et W. Meyer-Lùbke, Gramm. des langues romanes, § 23 7 2 ». A l'assurance de M. Bourciez on peut opposer la catégorique déclaration de M. P. Meyer dans son compte rendu récent de la Grammaire de M. Meyer- Lùbke : « Il n'est pas vrai que le latin vulgaire -ai (lat. classique -avï) se soit continué en provençal sous la forme -ei : les prétérits en -ei, -est, -et sont formés

1 . On sait qu'en italien stette, de stetuit a de bonne heure produit dette au lieu de diede, et a par suite rangé sous sa bannière une nombreuse série de parfaits, comme cedette, credette, perdette, etc.

2. La conjugaison gasconne, dans Annales de la fac. des lettres de Bordeaux, 1890, p. 212.

sur les types latins de dëdi et de stëti1. » Je ne mentionne que pour mémoire l'opinion de Diez, qui se concilie fort bien, en fin de compte, avec celle de M. Paul Meyer2, et l'hypothèse indiquée, mais non soutenue par M. Chabaneau3. Le meilleur moyen d'arriver à la vérité me paraît être, malgré le danger de cette méthode, Va priori phonétique. Il a certainement existé une époque — plus ou moins reculée — où, dans le Midi de la France comme ailleurs, le parfait de la première conjugaison était conforme de tout point au latin populaire et où dure et stare avaient leurs formes propres. A cette époque, on devait conjuguer ainsi le verbe cantar, pris pour type de tous les verbes en -ar :

cantai, cantast, canta, cantams, cantats, cantaron.

Ces formes ne sont pas hypothétiques pour tout le Midi. Elles se sont maintenues sans interruption depuis le bas latin et vivent encore, plus ou moins fidèlement conservées, dans une bonne partie du domaine gascon, pour ne rien dire du catalan 4. Il n'est pas aussi facile

i. Revue critique, 1891, Ier sem., p. 334.

2. « La première conjugaison a suivi la deuxième, afin de distinguer ce temps avec plus de précision du présent. » (Trad. franc, II, 187.)

3. « Les flexions de ce temps se dérivent phonétiquement beaucoup mieux de -evi que de -avi. » (Gramm. limons., p. 235)-

4. Ces formes se trouvent au moyen âge non seulement en Béarn, mais dans le pays de Labourd (Bayonne), dans le Bigorre, dans le Comminge (Bonnetbnd, Monsaunès, etc.,) dans le Nébou/.an (Saint-Gaudens), le Fézensac (Auch) et l'Armagnac (Riscle). Naturellement c'est surtout la 3e pers. sing. qui est fré-

de restituer à coup sûr les formes propres de dure et de stare, au moins à toutes les personnes. Essayons cependant.

ire sing. Il est possible que dëdî ait abouti phonétiquement à dci, mais impossible que stëti ait abouti à estai: la forme phonétique (comme le montrent les participes nominatifs qui correspondent au lat. atî) serait quelque chose comme esteig, esteih.

2e sing. Dedistï n'a pu donner que de^ist (variantes dialectales : dedist, deïst x) ; stetisti, que estedist.

3e sing. Comme nous l'avons montré plus haut, dédit aboutit phonétiquement à de; stetit à estet.

ire plur. Dedimus a dû donner dermes, deimes2 (variantes dialectales: dedmes, dermes)-, steïimus, estedmesi.

2e plur. Les formes correspondantes à celles du sing. seront : deçests et estedests.

3e plur. Dederunt, steterunt doivent aboutir au même résultat phonétique : deïron, esteiron.

Affrontons maintenant les trois parfaits primitifs de

quente dans les textes; la 3e plur. offre souvent la terminaison an, à côté de aren, arin. Voy. Luchaire, Rec, gloss., aux mots ajndar, anar, etc.

1. Cette forme préhistorique deist permet seule d'expliquer la forme donist, plus fréquente que donest dans l'ancienne traduction de saint Jean.

2. Bodina, borne, a en effet donné boitia, borna dans une grande partie du domaine provençal. Il n'y a pas à tenir compte de vim, qui a le sens de vidimus, mais qui n'est pas son représentant phonétique.

3 . Pour le traitement du t, cf. Maritima devenu Maredma, dans Luchaire, Rec, n° 38.

cantar, dar et estar, pour nous représenter plus aisément leurs rapports et leurs différences :

canlai

dei

esteig

cantast

de~ist

estedist

canta

de

estet

cania dis

dermes

estedmes

cantast

deçests

estedest

cantaron

deiron

esteiron

Si nous nous reportons par la pensée au paradigme classique du provençal, qui ne s'applique pas seulement à cantar, mais à dur et à estar, nous serons bien obligés de reconnaître que dedi et steti ne suffisent pas à rendre raison de ce paradigme, qui est, comme on sait: cantei, cantest, cantet, cantem, cantests, canteron. Cantei est sûrement dû à dei1, et cantet à estet2, mais Ye ainsi introduit dans le paradigme s'est propagé de lui-même à toutes les autres personnes, sans qu'il y ait eu emprunt direct de personne à personne entre cantar d'une part et dar ou estar de l'autre. On pourrait, il est vrai, se représenter différemment l'évolution des parfaits de dare et de stare, et admettre que dans le latin populaire du Midi de la France dedi et

1. Malgré l'autorité de MiM. Meyer-Lùbke, Suchier et autres, il est absolument impossible d'accepter la réduction phonétique de contai à cantei: la doctrine de M. P. Meyer me paraît au-dessus de toute contestation sur ce point.

2. On remarquera que dans la partie du domaine gascon qui n'a pas conservé avit, cante est plus fréquent que cantet dans les anciens textes ; il en est de même de de, qui n'a cédé que lentement la place à det, et, par suite, de beaucoup de parfaits faibles de la conjugaison en er.

Thomas. 7

steti se conjugaient déjà : dedi steti, desti stesti, dédit stetit, demmus stemnuis, dcstis slestis, derunt sterunt. Dans ce cas, on aurait dès l'aube du provençal : dest estest, dem estent, dests estests, deron ester on. Mais, à supposer qu'il en soit ainsi, qui ne voit que le temps ne fait rien à l'affaire, puisque desti stesti, etc., seraient dus à l'influence de cantasti, etc., soit directement, soit par l'intermédiaire de fusti ou de dormisti ?

En résumé, le parfait provençal de la première conjugaison a bien la même matrice que celui des autres langues romanes ; mais, à une époque très ancienne, il a changé sa nuance vocalique sous l'influence de dare stare, et, à une époque plus récente, à la troisième personne du singulier seulement, il a modifié son consonantisme sous l'influence de stare.

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