‹ Essais de philologie françaiseChapitre 31 sur 251 · LE CELTIQUE BROGA EN ROMAN · texte numérisé non relu

LE CELTIQUE BROGA EN ROMAN

liaste, on peut s'étonner que hrogœ soit donné comme correspondant au latin agrum: cette forme me paraît une étourderie de scribe due au voisinage de Allobregœ, et je lirais : « brogam Galli agrum dicunt. » Cette légère correction ne repose pas sur une vue a priori : nous pouvons affirmer en effet qu'il a existé dans le latin vulgaire de la Gaule un substantif féminin de la première déclinaison, brôga, dont l'origine celtique est maintenant assurée grâce au scholiaste de Juvénal1.

Le latin vulgaire brôga est devenu régulièrement en ancien provençal broa2. Raynouard cite un exemple unique de ce mot (II, 261); mais il s'est absolument mépris sur le sens en le rapprochant du bas-latin braga et en le traduisant par brait, terme de pêche 3. Voici cet exemple, emprunté à une charte de 1294: « Sobre la broa del Tarn que es sobre los molins. » Le mot s'est conservé dans presque tout le midi de la France sous les formes bro, brovo, brouo, brouvo, broue, ou,

1 . Le Glossarium de Du Cange donne broga d'après le scholiaste de Ju vénal. M. Kœrting, dans son Lateinisch-romanisches Wœrterhich, ne donne pas broga, mais il enregistre le celtique brog-, brogi- comme souche des nombreux mots romans de la même famille que le français breuil.

2. La chute du g latin après 0 ou u est la règle en provençal, aussi bien après qu'avant l'accent tonique : cf. rua, ride, de ruga; coroada, corvée, de *corrogata; roa^os, rogations, de rogationes ; nualha, paresse, de * nugalia.

3. L'erreur de Raynouard n'a été relevée ni par M. H. Sternbeck, dans son mémoire intitulé: Unrichtige Wortaujstellungen und Wortdeutungen in Raynouard1 s Lexique Roman (Berlin, 1887), ni par M. E. Levy dans son Praven^alisches Supplement-Wœrterbiich (Leipzig, 1892) encours de publication.

loo ESSAIS DE PHILOLOGIE FRANÇAISE

avec un a ou o prosthétique, qui n'est que la voyelle de l'article féminin, abro, obro, obrouo, en Velay, en Rouergue et en Bas-Limousin, abroue, à Marseille. Le Trésor dou Felibrige de Mistral le définit ainsi : « Bord, rive, orée, lisière d'un champ garnie de broussailles, talus inculte qui sépare deux champs sur le penchant d'une montagne; haie de broussailles, haie, en Dauphiné ». Parmi les exemples qu'il cite on peut relever: « a la bro d'un rieu, a la bro de Vaigo, au bord d'un ruisseau, au bord de l'eau ». Ces exemples ne laissent aucun doute sur le sens de l'expression la broadel Tarn, si mal interprétée par Raynouard.

Mistral rapproche du provençal moderne bro un mot catalan brua que l'on ne trouve pas dans le dictionnaire catalan-espagnol de Labernia et dont l'existence est douteuse ; il en rapproche aussi, mais à tort, le baslatin bro^a (primitif du français broussaillé), et l'italien proda, qui est le lat. vulgaire * proda pour prora, proue, où le sens de « bord » s'est développé d'après l'expression classique terra advertere proram, aborder.

Entre le broga du scholiaste de Juvénal et le broa de 1294 cité par Raynouard, les textes bas-latins ou provençaux doivent offrir, maint exemple de la forme broa1. Il y en a plusieurs dans Du Cange2; je me borne à relever le plus ancien : il vient du Limousin et se trouve

1 . Cette forme figure à trois reprises dans des chartes du xn« siècle, sans date d'année, du cartulaire de Conques, n°s 528, 530 et 534 de l'éd. Desjardins. On la trouve aussi dans une charte non datée du cartulaire de Beaulieu, du xe ou du xie siècle, n° 187 de l'édit. Deloche.

2. Quelques-uns me paraissent suspects, comme celui qui est cité sous broa 3 et celui qui est cité sous brua.

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