LE CELTIQUE BROGA EN ROMAN 10Î
dans une charte de 1165, où on lit: « Mansum de Albar cum broa et foreste ». Carpentier estime que dans ce texte broa est synonyme de brolium : cela est vraisemblable, puisque broga contient le même radical que brogilum.
Il serait intéressant de déterminer l'aire géographique de broga en France et en particulier de savoir jusqu'où son domaine s'étend vers le nord. Comme mot de la langue commune, il ne franchit pas la limite septentrionale de la langue d'oc; c'est à peine même s'il l'atteint.
Dans la Corrèze1 on emploie encore obro « le bord de quelque chose » et son dérivé broual, variante brial « petite éminence, bord d'une terre, d'un champ qui est élevé, qui domine sur un autre ». De même dans la partie du département de la Creuse qui confine à la Corrèze : à Gentioux, par exemple, bro (avec un 0 très ouvert), subst. fém., signifie « haie vive », et brau, masc. « tertre surplombant le lit d'un ruisseau ». Je ne sais si bro est encore vivant dans la région centrale et septentrionale du département, mais cela me paraît peu probable 2. Du moins les noms de lieux sont-ils
1 . Dict. du patois du Bas-Limousin, ouvrage posthume de M. Béronie.
2. Voici à ce sujet quelques renseignements qui proviennent soit d'une information personnelle, soit d'obligeantes communications de MM. Germouty, professeur à l'École normale de Montbrison, ancien maître adjoint à l'École primaire supérieure de La Souterraine, et Gasne, étudiant à la Faculté des Lettres de Paris. A Saint-Yrieix-la-Montagne, le mot bro est tombé en désuétude et remplacé au sens de « haie vive » par le mot gorsc; cependant on l'emploie encore dans quelques villages éloignés du chef-lieu de la commune, notamment au Cloux-Vallereix. Il est
là pour attester que broga a été usité autrefois dans cette région. Il y a dans la commune de Vallière un hameau appelé officiellement Labrot, que je trouve dans une charte de 1395, dont je possède l'original, sous la forme La Broha ; dans la commune de Mainsat, autre village de Labrot ; plus au nord dans les communes de Gartempe et de Pionnat, les villages de Labrouas conservent mieux encore l'ancienne forme, au pluriel, Las Broas.
Dans la Vienne, l'excellent Dictionnaire topographique de Rédet nous montre encore le mot broga, mais seulement dans la partie méridionale du département, celle qui confine a la Charente. Quatre hameaux en tirent leur nom : La Broue, commune de Charroux; La Broue, commune du Vigean; Les Broues, commune de Saint-Gaudent ; Les Brouêes, autrefois Les Broues, commune de Voulême. Il n'y a donc aucune témérité à voir un dérivé du même mot dans le nom du célèbre port du Brouage, en Saintonge (Charente-Inférieure), d'autant plus que dans le voisinage, commune de Saint- Sornin, se trouve le hameau de Broue, appelé Broa au xie siècle.
Il n'est peut-être pas inutile de dire en terminant que le latin vulgaire briïca, conservé dans sa forme simple par beaucoup de patois du midi de la France,
encore usité à Mainsat et à La Serre-Bussière- Vieille. A Saint- Oradoux-de-Chirouse, qui confine à la Corrèze, on prononce broito, et le mot désigne la lisière d'un champ et non la haie. En revanche, bro est absolument inconnu à Bénévent, à Fursac, à la Celle-Dunoise et à Saint-Sébastien, c'est-à-dire dans la partie ouest et nord-ouest du département.