‹ Essais de philologie françaiseChapitre 5 sur 251 · Chef-lieu de canton de l'arrondissement de Saint-Gaudens · texte numérisé non relu

Chef-lieu de canton de l'arrondissement de Saint-Gaudens

Thomas. i

indiqué1, la terminaison romane -enge représente une terminaison latine -enicum, comme -onge représente -onicum dans Saintonge (Sanctonicuni) ; il semble donc qu'il n'y ait plus qu'à conclure, comme l'a fait M. Longnon lui-même, que Comenge dérive de Convenicum.

Cette conclusion peut paraître incontestable à l'historien. Aux yeux du linguiste le changement de Convenicum en Comenge offre quelque chose de tout à fait anormal. C'est le seul exemple où le groupe latin nv soit représenté, dans une forme romane, par un m. Pourquoi de Convenicum n'a-t-on pas formé régulièrement Couvenge comme de conventum, couvent ? Il y a là un problème que l'on n'a pas cherché à résoudre jusqu'ici, et qui reste comme un défi jeté à la philologie romane.

Deux explications différentes de cette anomalie m'ont été suggérées. Je vais les examiner avec toute l'attention qu'elles méritent.

i. — Le mot Convenicum a pu être prononcé avec un v semi-voyelle *Conuenicum; *Conuenicum s'est réduit de bonne heure à *Conenicum, et cette dernière forme a donné le mot Comenge par la dissimilation du premier n en m.

Cette explication ingénieuse soulève deux objections auxquelles elle ne peut résister.

Le v latin était certainement consonne dans Convenu, Convenicum, au même titre qu'il l'était dans convenu, conventus. S'il ne s'est pas vocalisé, pour

i. La Gaule au vie siècle, p. 591.

disparaître ensuite, dans ces derniers mots, nous n'avons pas le droit de supposer qu'il se soit comporté autrement dans les premiers.

Même si nous acceptons le point de départ tout à fait arbitraire *Conenicum, nous ne pouvons pas en tirer régulièrement le mot Comenge. En effet le mot canonïcum, dont la structure est identique à celle de *Concnicum, a donné dans le midi de la France cononge et canorgue, mais nulle part nous ne trouvons trace d'une forme où le premier n se soit dissimilé en m. Il est vrai que lorsque deux syllabes qui se suivent immédiatement renferment chacune un n, il se produit une dissimilation dans la forme romane, mais ce n'est pas un ni, c'est presque toujours un l, quelquefois un r, qui vient se substituer au premier n de la forme latine. Voici une série d'exemples empruntés à la nomenclature géographique de la France.

Benignus (Sanctus). — Saint-2?/w (Haute-Marne); Szmt-Berain (Haute-Loire, Saône-et-Loire,) ; Saint- Broin (Côte-d'Or, Haute-Saône, Haute-Marne) ; Saint- Branchs (Indre-et-Loire).

Bononia. — Boulogne (Pas-de-Calais).

Cassaninas. — Chasselines (commune de Saint- Michel-de-Vesse, Creuse).

Companionia. — La Comparonie, commune de Leucamp (Cantal).

Celsinianicas . — Sauxillanges (Puy-de-Dôme).

Fraxininas. — Fr alignes (Aube) ; Fresselines (Creuse).

Junianicas. — Julianges (Lozère).

Lucernanicas . — Lor langes (Haute-Loire).

Narniacus (cf. Narnhac, Cantal). — Larnay (Vienne).

Saturninus (Sanctus). — Samt-Sorlin (Ain, Charente-Inférieure, Drôme, Isère, Rhône, Saône-et-Loire, Savoie).

Vicinonia. — La Vilaine, rivière.

Vixinonia. — La Vendelogne, rivière du Poitou.

Wanionarias. — Volognières , commune de Béton (Marne).

A ces exemples on peut ajouter le nom commun orphelin, qui est pour orphenin et calonnière, pour cannonière. Il est vrai que nous avons un exemple de m pour n dans venimeux, doublet de vénéneux, qui se rattache à l'ancienne forme française venim. Mais on disait plus communément velin, forme où l'on trouve le même procédé de dissimilation que dans les exemples cités plus haut. Quant à l'ancien français venim, si l'explication n'en est pas absolument assurée, il est certain qu'il ne faut pas voir dans le m final le résultat d'une dissimilation.

2. — La seconde explication que j'ai à examiner est plus séduisante. On peut la résumer ainsi : Dans le sudouest de la France, le pays de Comenge inclus, le v latin est devenu b. Ce changement s'étant produit dans le mot qui nous occupe, le n s'est de bonne heure trouvé devant un b et est devenu naturellement m; on a donc eu *Combenicum. C'est cette forme qui a produit la forme romane Comenge par la chute du b.

Cette explication a un grave défaut, c'est d'établir une succession chronologique entre deux phénomènes phonétiques qui ont dû se produire en même temps.

Il est certain que dans la région pyrénéenne le v latin est devenu b, que ce changement a pu se produire et s'est produit en effet après un n et que dans ce cas le n s'est changé en m : ainsi nous trouvons la forme combcnt, pour le mot latin conventus, couvent, dans des chartes de 1240 et de 1252 1. Il est non moins certain que dans la même région le groupe latin mb se réduit à m et que le mot cumba, vallée, est représenté dans les textes romans par coma. Mais la réduction de mb à m se produit exclusivement dans les mots où ce groupe est d'origine latine. Cumba se réduit à coma pendant que conventus se transforme en combent; mais cette transformation une fois opérée de part et d'autre, coma et combent demeurent parallèlement immobiles. On ne trouve aucune trace, même dans les patois gascons actuels, d'une réduction postérieure de combent à cornent2.

En résumé ces deux explications me paraissent des tentatives infructueuses pour résoudre le problème phonétique qui nous occupe.

Faudrait-il donc admettre le passage direct du son

1. Luchaire, Recueil de textes de l'ancien dialecte gascon, glossaire.

2. Voyez le Trésor dôu Felibrige de Mistral au mot Couvent : les seules formes gasconnes enregistrées sont coûtent, coiunbeiit, couiiiben. De même pour les dérivés du latin invidia (op. laud., au mot Envejo), le gascon dit etnbejo, ebejo, mais nulle part, semble-t-il, eviejo. — Quelques manuscrits delà Notifia civllatum portent civitas Conbinarum, au lieu de Convenarum ; l'Anonyme de Ravenne, Combinias. Ce sont là des textes trop peu sûrs pour nous persuader qu'à l'époque romaine on ait dit Combena, au lieu de Convenu', lorsque tant d'autres monuments plus authentiques nous offrent la forme correcte.

v au son m, en invoquant comme circonstance atténuante la parenté assez étroite de ces consonnes qui appartiennent toutes deux à la famille des labiales, et en avouant que nous nous trouvons en présence d'une de ces mutations sporadiques comme on peut en constater dans d'autres parties du domaine linguistique ? Ce serait, je crois, se contenter à trop bon marché1. Il ne faut pas perdre de vue un principe qui prend de jour en jour plus d'autorité dans les études linguistiques, c'est celui de l'infaillibilité, ou comme disent les Allemands d'un mot plus expressif, de Yausnahmslosigkeit des lois phonétiques. Ce principe, qui domine toutes les recherches actuelles, n'est pas nouveau en linguistique, bien qu'on se soit plu à donner le nom de néogrammairiens à ceux qui l'affirment le plus énergiquement. A vrai dire, c'est moins un principe absolu qu'une méthode de travail, et c'est la méthode même que nous ont enseignée nos maîtres. Cette méthode

i. Je ne nie pas, il faut bien le remarquer, que le son v ne puisse, dans certaines conditions, être remplacé par le son m. A priori cela n'a rien d'impossible. Ce que je nie, c'est qu'il soit conforme à la saine méthode linguistique de croire que * Covenge ait pu, sans autre raison que la parenté du v et du m, devenir Comenge. — Mon collègue M. Beaudouin me rappelle un curieux exemple de m pour v qu'il a signalé dans sa thèse sur le Dialecte chypriote (p. 51): c'est la forme chypriote actuelle [xvou*/os au lieu de vnouchos, aphérèse de eûvoujçoç. (Cf. l'article monouc dans le Dictionnaire de M. F. Godefroy.) En français, on trouve des exemples tout à fait analogues. Des textes normands offrent les formes giemble pour jeune, Estiemble pour Etienne ; ces formes s'expliquent par les deux séries parallèles : juvenem, juev'ne, giev'ne, giem'ne, giem'le, giemble et Stephanum, Estiev'ne, Estiem'ne, Es tient' le, Estiemble. Mais on ne peut admettre rien de pareil pour les formes dérivées de Convenicum.

nous oblige à dire : le mot latin Convenicum ne peut produire que la forme romane *Covenge, *Couvenge. Mais ce serait être par trop néo-grammairien que de se contenter de cette affirmation et de se borner à suspendre son jugement quand les lois phonétiques sont en défaut. Le philologue, c'est-à-dire l'historien, doit alors venir à la rescousse du linguiste, et c'est à cette condition seulement que le principe dont j'ai parlé est véritablement fécond. Si les lois phonétiques sont impuissantes à nous rendre compte d'une forme, c'est qu'il y a eu à l'origine de cette forme une cause perturbatrice qui reste à déterminer. C'est ce que nous allons nous efforcer de faire en interrogeant l'histoire. Les Convenœ ne sont pas mentionnés par César. Les passages de Strabon1, de Pline2 et de Ptolémée* qui les concernent, rapprochés du témoignage bien postérieur de saint Jérôme *, nous apprennent que

1 . Le nom est au gén. plur. dans Strabon (IV, 11, 1), les mss. portent : Kovouevûv. ëort oruyxXuô^v. Kramer lit : Kojvojsvojv. Coray a très ingénieusement corrigé cruvuXiSBcov, traduction littérale du mot latin Convenu'.

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