‹ Essais de philologie françaiseChapitre 94 sur 251 · XX. — CHEVÈNE · texte numérisé non relu

XX. — CHEVÈNE

Sans être reçu à l'Académie française, le nom de poisson chcvènc (plus souvent écrit chevaine) ou chevanne est assez connu des pêcheurs à la ligne et des naturalistes. On lit à l'article able de la Grande Encyclopédie en cours de publication : « Dans la classification de Cuvier on comprend sous ce terme spécial les cyprins qui sont vulgairement désignés sous le nom de poissons blancs ; tels sont Y ablette, le meunier, le gardon, la chevaine, la vandoise, etc. (V. ces mots.) » L'article chevaine annoncé dans ce passage manque à son rang alphabétique : il faut s'aviser d'aller le chercher sous l'orthographe chevesne. Dans Littré, au mot chevaine il n'y a qu'un simple renvoi à chevanne. Sous cette dernière forme on lit : « S. f. Petit poisson du genre des ables, dit aussi meunier. Étym. Origine inconnue. Génev. chavaine ; wallon givenne, gevenne, clofenne. » Le Dictionnaire général de MM. Hatzfeld et Darmesteter ne donne que la forme chevanne, avec cette indication étymologique : « peut-être dérivé de chef (cf. chabot), §97. » Le paragraphe 97 doit contenir la liste des dérivés français formés avec le suffixe lat. anus : j'ai aujourd'hui de bonnes raisons pour croire que chevène y serait déplacé.

Notre mot français a pour correspondant le provençal cabale. Je copie le Trésor dôu felibrige de Mistral : « Cabale, cabèire (1.) (ital. cave^ale, lat. capito), s. m. Chabot, poisson, en Qucrci et Toulousain. » — « Cabalo, s. f. Chevane, meunier, cyprinus dobula, poisson de rivière qui ressemble au chabot, à Nimes. » Je ne sais

que penser de la forme cabèïre, et je suis obligé de la négliger1. Le fém. cabedo ne me paraît pas de très bon aloi : le Dictionnaire languedocien-français de d'Hombres et Charvet (Alais; 1884), qui fait autorité pour le Gard, ne donne pas ce mot. Pour le toulousain cabede, il dédésigne bien le chevène et non le chabot 2 ; j'en ai pour garant feu le docteur Noulet, qui était naturaliste en même temps que philologue, et qui dans son édition de Goudelin traduit cabede par « la chevaine ou le meunier 3 ».

L'italien dialectal cavexale, mis en cause par Mistral, n'explique pas la formation de chevène. Mais il n'en est pas de même si l'on considère le mot cavedine, que le Gran Di^ionario de Barberi traduit ainsi : « Spezie di pesce d'acqua dolce : loche de rivière ». Antoine Oudin, qu'il est toujours bon de consulter, enregistre aussi cavedine comme un terme spécialement usité en Lombardie : « Cavedine, sorte de poisson, en Lombardie, chabot 4 ». En outre, plus complet que Barberi, il a un article cavedoni, à la fois au sens de « chenets, landiers » et au sens de « sorte de poisson qui a la tête fort grosse, chabots » .

1 . Elle est donnée par Gary, Dict. patois-français du Tarn (Castres, 1845) : « Cabéiré, s. m. Chabot; on l'appelle aussi meunier. » Il semble que cabèire postule *capïtrum ou *capëtmm.

2. Il est vrai que l'on confond souvent sous le nom de chabot le chabot proprement dit (cottus gobid) et le chevène.

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