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I.a volonté privée est ainsi anéantie par la vertu de

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l'ame si:i>r.È.ME. 275

cctlc iiiévitaMc nature, et grâce à elle, malgré tous nos droi ts et toutes nos imperfections, votre génie parlera d’après vous-mèmc, et le mien parlera d'après moimême. Nous apprendrons ce que nous sommes, non pas volontairement, mais involontairement. Les pensées viennent dans nos esprits par des avenues que nous n'avions jamais laissées ouvertes; les pensées sortent de notre esprit par des avenues que nous n'avions jamais volontairement ouvertes. Notre caractère enseigne malgré notre volonté. L’index mfaillible^du vrai progrès, c’est le ton que prend l’homme. Ni son âge, ni son éducation, ni sa société, ni ses livres, ni ses actions, ni ses talents, ni toutes ces choses ensemble ne peuvent l’empêcher d’être plein de déférence pour un homme d’un esprit plus haut que le sien propre. Ses mœurs, ses formes de discours, le ton de ses sentences, l’édifice, dirais-je presque, de toutes scs opinions, nous confesseront s’il a ou s'il n'a pas trouvé en Dieu son asile; toutes ces choses nous confesseront involontairement ce fait, qu'il brave ou non leur aveu. Mais s'il a trouvé son centre, la Divinité brillera dans sa personne à travers tous les déguisements de l'ignorance, du tempérament et des circonstances défavorables. Le ton de celui qui cherche est un, le ton do celui (pii possède est autre.

La grande difTércncc qu’il y a entre les maitics sacrés et littéraires, entre des poètes comme Herbert et des poètes comme l’ope; entre des philosophes comme Spinosa , Kant et Colei idge , et des philosophes comme Locke, l’aley, Mackintosh et Stewart; entre ces hommes du monde qui sont tenus pour d’accomplis causeurs, et cos quehpies rares et fervents mystiipies, prophétisant à demi insensés, sous l’infinitude de leur pensée, c’est que le.suns parlent dur/cr/aws, parlent comme possesseurs du fait et même comme en faisant partie ; et que les autres parlent du dehors comme de simples spectateufs, ou en-

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core comme des hommes qui oirt connaissance du fait par le témoignage de tierces personnes. 11 est inutile de vouloir nie prêcher du dehors; je puis faire moi-^même la même chose trop aisément. Jésus parle toujours du dedans et d'une hauteur qui domine toutes les autres. C’est là qu’est le miracle. Mon âme croit d’avance à la vérité des paroles qui vont être prononcées. Tous les hommes sont continuellement dans l’attente de l’apparition d’un tel maître. Mais si la voix de l’homme ne part pas du sanctuaire où la parole -ne fait qu’un avec celui qui l’exprime, qu’il le confesse humhlem^t.

La même omniscience coule dans l’intelligence et y crée ce que nous appelons le génie. Beaucoup de la sagesse du monde n’est pas sagesse ; les plus illuminés d’entre les hommes ne sont pas des écrivains et n’en sont pas moins supérieurs à toute réputation littéraire. Nous ne sentons pas de divine présence au miliéude la multitude des scholars et des auteurs •, nous sommes frappés par leur adresse et leur habileté plus que par leur inspiration ; ils ignorent d’où leur vient leur lumière , et ils l’appellent leur propre lumière ; leur talent est quelque faculté exagérée, quelque membre trop développé, si bien que leur force est une maladie : dans ces occasions, les dons intellectuels ne font pas sur nous l’impression de la vertu, mais presque l’impression du vice, et nous sentons que les véritables talents d’un homme sont toujours en rapport avec ses progrès dans la vérité. Mais le génie est religieux; le génie n’est qu’mje part plus grande du coeur commun à tous les hommes donnée à certains individus. Le grand génie n’est pas anormal ; mais il est semblable aux hommes, étOst pour ainsi dire encore plus humain qu’eux. 11 y a chez tous les grands poètes une sagesse d’humanité supérieure à tous leurs autres talqntss L’anteur, le Iiel esprit, l'Iiomme de parti, le gentleman ne prennent pas chez eux la place de l'hom-

D' " .’le

L’aME Sl’PRÈME.

inc. l/h\imanil(! brille dans lloinèro, dans Cliancer, dans Spcnscr, dans Sliakspeare, dans Millon. Ils se conlontcnl de la vérité et s'appuient sur une base positive. Ils semblent froids cl (legmaticpies à ceux dont le goût a été blasé et épicé par les passions frénétiques et les couleurs violentes des productions d’écrivains inférieurs, mais populaires; car ils sont poètes simplement par le libre accès qu’ils ouvrent en eux à Tàme curieuse qui contemple et bénit les choses qu’elle a faites. L’àme est supérieure à sa science ; elle est plus sage qu'aucune de ses oDuvres. Le grand poète nous fait sentir notre propre richesse, et par là nous fait moins penser à ses compositions. La plus grande leçon qu’il fasse à notre esprit, c’est de nous enseigner à mépriser tout ce qu’il a fait. Sliakspeare nous élève à une telle hauteur d’intelligente activité, qu’il suggère à notre esprit l’existence de richesses auprès desquelles les siennes elles-mêmes ne sont que pauvretés ; nous sentons alors que les œuvres splendides qu’il a créées, et que dans d’autres heures nous exaltons comme une sorte de poésie existant par ellemême, ne sont pas attachées pins étroitement à la nature que l’ombre d'un voyageur passager n'est attachée au rocher. L'inspiration qui s'est exprimée dans Hamlet et dans Lear peut exprimer à jamais, époque après époque, d’aussi bonnes choses. Pourquoi donc tiendrionsnous compte A' Hamlet et de Lear , comme si nous ne possédions pas l’ànic qui les a laissés échapper de même que les syllabes tombent de la langue?

Cette énergie ne descend dans la vie individuelle qu’à la condition de posséder entièrement l'individu. Elle descend chez les humbles cl les simples; elle vient à quiconque se dépouille de tout ce qui est orgueil et de tout ce qui n’est pas lui ; elle arrive sous la forme de rintnilion, elle apparaît avec sérénité et grandeur. Lorsque nous voyons les hommes qu’elle habite, nous apprc-

278 Pim.OSOPIlIF, AMÉniCAIN’K.

nous à connaître de nouveaux degrés de grandeur. Quand riioinme est sorti de celle inspiration, son Ion a changé* Il ne cause pas avec les hommes, ne parle |)as en gardant toujours l’œil ouvert sur leurs opinions. Il les juge. Il leur demande d'être sim|)les et vrais. I.e voyageur frivole essaie d'embellir sa vie en citant le lord, le prime, la comtesse i|ui lui ont parlé ainsi, ou (pii ont agi avec lui de telle façon. Les ambitieux vulgaires nous montrent leur argenterie, leurs bijoux et leurs bagues. Les hommes plus cultivés dans le récit (ju’ils font de leurs expériences personnelles cueillent toutes les circonslances poéti(]iies charmantes, la visite à Rome, l'homme de génie qu'ils ont vu, l’ami brillant qu’ils ont connu, et peut-être aussi, s’avançant davantage, parlent-ils du paysage splendide, de la montagne étincelante de lumière, des pensées (pi’ellc leur a inspirées et dont ils ont joui avant-hier 5 ils cherchent à jeter ainsi sur leur vie une couleur romantique; mais l’amo qui est arrivée à adorer le grand Dieu est simple et vraie ; elle n'a pas de couleur de rose, de beaux amis, de chevalerie et d'aventures-, elle n’a nul besoin d’être admirée-, elle habite dans l'heure actuelle, dans l’expérience réelle de la vie habituelle, et, en raison do cette importance donnée au présent, la plus simple circonstance s’imprègne de pensées et s'imbibe des flots de cette mer do lumière.

Conversez avec un esprit grandement simple et la littérature vous paraîtra une duperie. Ses plus simples discours sont dignes d’être écrits; cependant ils sont si communs, ils sont tellement en circulation que, les ramasser au milieu des infinies richesses de l'àme, c’est comme ramasser quelques grafiis de sable sur la terre, ou renfermer un peu d’air dans une fiole, lorsque toute la terre et toute l’atmosphère nous appartiennent. Dans la société d’hommes simples, l'homme qui n’est

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qu’autcur ressemble à un filou qui s'est glisse parmi des gentlemen afin de voler une épingle ou un bouton d'or. Vous ne pouvez pénétrer et être admis dans ce cercle qu’en vous dépouillant de votre parure artificielle; qu’en conversant et en agissant avec l'homme avec vérité et simplicité, avec franchise et avec une souveraine affirmation.

Des âmes semblables à celles que nous avons décrites vous traitent comme le feraient des dieux ; ces hommes marchent comme' des dieux sur la terre, acceptant sans aucune admiration votre esprit , votre vertu ou, pour mieux dire, vos actes de devoir; car votre vertu, ils la regardent comme de leur propre sang, d’un sang royal comme le leur, et bien plus comme la créatrice des dieux. Mais quel mépris jette leur simple et fraternelle conduite sur les flatteries mutuelles que les auteurs emploient pour se consoler et se blesser ! Ils ne flattent pas, eux. Je ne m’étonne pas si ces hommes vont trouver pour converser avec eux Cromwell, Christine, Charles II, Jacques I" et le Grand-Turc. Car, par leur élévation , ils sont les compagnons des rois , et plus d’une fois ils ont dû soufl'rir du ton servile de la conversation du monde. Ils sont toujours comparables à un messager divin envoyé aux princes ; ils se confrontent aA'ec eux , roi contre roi , sans abaissement ni concession, et ils donnent aux nobles natures le spectacle consolant et la satisfaction de la résistance, de la pure humanité, d'une familière et sereine camaraderie, de nouvelles idées ; ils laissent ces princes des hommes plus sages et supérieurs à ce qu’ils étaient. Ces âmes nous font sentir que la sincérité est meilleure que la flatterie. Agissez simplement avec l'homme et la femme, afin de les obliger à la plus extrême sincérité, et de détruire en eux toute espérance de vous abuser. C'est là le plus grand compliment que vous puissiez leur faire.

' 280 ' J'HILOSOI’IIIB AMÉIUCAIXE.

« Leur plus Iiaiilc louange, disait Millon, n'est pas la nallcrie, et leur plus simple avis est une sorte de louange. »

Ineffable est l’union de Dieu et de l'homme dans chaque acte de Tàmc. La plus simple personne qui, dans son intégrité, adore Dieu, devient Dieu elle-même ; cependant les flots de cette fusion universelle sont toujours nouveaux, et sa source toujours inconnue et introuvable. Toujours elle inspire le respect et l’étonnement. Combien l'idée de Dieu peuplant les places solitaires, effaçant les cicatrices de nos malheurs et de nos désappointements , SC lève sur l'homme affectueuse et caressante ! Lorsque nous avons brisé notre Dieu traditionnel , et que nous en avons fini avec notre Dieu de rhétorique, alors Dieu peut enflammer notre cœur de sa présence*. Alors le cœur double, pour ainsi dire, et acquiert la puissance de s’élargir et de s’ouvrir de chaque côté un nouvel infini. Cette présence inspire à l’homme une infinie confiance. Il n’a pas la conviction, mais l’intuition que ce qui est le bon est aussi le vrai 5 qu’il peut aisément chasser avec cette pensée toutes les incertitudes particulières, toutes les craintes, et ajourner jusqu’à la révélation certaine du temps la solution des problèmes qui lui sont propres. Il est assuré que ses intérêts pro- . près sont chers à Vétre lui-même. Par la présence des lois universelles dans son esprit , il est rempli d’une si universelle confiance, qu’il noie dans les flots de celte confiance toutes les espérances chéries et les plus stables projets de sa condition mortelle. 11 croit qu’il ne peut échapper à son bien. Les choses qui te sont destinées gravitent vers toi. Vous courez pour chercher votre

' Incontestablement cette idée est peu orthodoxe; cependant je ne pense pas qu’on puisse reprocher de pareilles pensées à Emerson. Ce fait, qu’il a clé miuistre unitaire, suilit à les expliquer.

l'ame sepuème. 281

ami. Laissez courir vos pieds, mais voire esprit n’a i)as besoin de courir. Si vous ne le trouvez pas, n’accorderez-vous pas qu'il est bon que vous ne l’ayez pas trouvé? (’ar il existe un pouvoir qui est en lui aussi bien qu’en vous, qui vous aurait portés l'un vers l’autre, si cela dit été bon. Vous vous préparez avec passion à sortir et à rendre un service auquel vous invitent votre talent, votre goût , l’amour des hommes et l’espérance de la renommée. Est-ce que vous n’avez pas déjà senti que vous n’avez aucun droit à rendre ce service, si ce n’est le désir secret que vous avez d'ôtre empêché de le rendre? Oli ! crois que pendant toute ta vie, chaque mot prononcé autour de la sphère du globe qu’il est imix)rtant IX)ur toi d’entendre, vibrera à ton oreille. Chaque proverbe, chaque livre, chaque dicton qui l’est nécessaire comme aide ou consolation viendra assurément vers toi. Chaque ami après lequel soupire, non pas ta fantasque volonté, mais un grand et tendre cœur, te serrera dans scs embrassements. Et cela parce que ton cœur est le cœur de tous les hommes, parce qu’il n’y a nulle part dans la nature ni trappe, ni murailles, ni intersection, parce qu’un même sang, une inlinie circulation coule à travers tous les hommes, de même que l'eau qui entoure le globe n'est qu'une mer et n'a en réalité qu’un même flux et un même reflux.

Que l'homme donc enseigne la révélation de la nature et de l’esprit; qu’il sache que le Tout-Puissant habite avec lui ; que si le sentiment du devoir est dans son esprit, les sources de la nature y sont aussi. Mais s’il veut savoir ce que dit le grand Dieu, il doit, comme disait Jésus, « entrer dans sa chambre et fermer les portes. » Dieu ne se manifestera pas aux lâches. Celui qui veut connaître Dieu doit prêter l’oreille à la voix intérieure qui parle en lui et s’éloigner des asiles où retentissent les accents de la dévotion des autres hom-

2fl2 PHILOSOPHIE AMÉniCAIXE.

loos. Kciirs prières mêmes lui sont nuisibles jusqu’à ce qu'il se les soit appropriées. l;àme ne se fait pas d'appel à elle-même. Notre religion se repose ordinairement sur le nombre des croyants, et dans toutes les occasions où l’appel de ce nombre est fait , — aussi indirect qu’il soit, — la proclamation (pie la religion n'est pas trouve toujours à SC faire entendre. (îelui qui trouve la pensée de Dieu une pensée douce et absorbante ne compte pas çcs coreligionnaires. Que pourraient me dire Calvin ou S\védeulx»rg lors(jue je brûle d’un pur amour et que je repose dans une parfaite bumilité.?

11 importe peu que cet appel soit fait à des inultitud(*s ou à un seul. La foi qui repose sur l’autorité n’est pas la foi. Le degré de confiance en l’autorité mesure le déclin de la religion , l’éloignement de l’Ame. La ]H>sition (pie les hommes ont faite à Jésus après tant de siècles est une position d’autorité. Ce fait les caractérise eux-mêmes, mais ne peut altérer les faits éternels. L’àme est grande et simple. Elle ne flatte- pas, n’obéit [>as à la façon des adeptes, ne se fait pas de sommation à elle-même. Elle croit toujours à elle-même. Devant les immenses jiossibilités de l’àme, toute simple expérience, toute biographie passée aussi immaculées et saintes qu’elles soient s’évanouissent. Devant ce ciel sacré que nos pressentiments nous prophétisent, nous ne pouvons louer aisément aucune des formes de vie que nous avons vues ou dont nous avons lu les descriptions. Non-seulement nous affirmons que nous avons |)cu de grands hommes, mais qu’à parler d'une manière absolue nous n’en avons aucun; que nous n’avons ni histoire ni souvenir d’un caractère ou d’une manière de vivre qui nous satisfasse entièrement. Les saints et les demi-dieux que l’iiistoire adore, nous sommes contraints de les accepter, mais nous les acceptons avec un grain d’indulgence. Bien que dans nos heures solh'

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taircs nous tirions de leur souvenir une nouvelle force, cependant, quand nous tes examinons de près, comme le font les hommes routiniers et sans pensées, ils nous fatiguent et nous tourmentent. L’âme solitaire. Originale et pure ne se donne qu’aux esprits solitaires, originaux et purs qui, à ces conditions, habitent joyeusement en elle, se conduisent par elle, parlent par elle. Alors ils sont jeunes , joyeux et agiles. Ils ne sont pas seulement sages, mais ils voient à travers toutes choses. Ils ne sont pas seulement religieux, ils sont innocents. Ils apiiellcnt la lumière leur propriété, et à&ntent que le gazon croît et que la pierre tombe par une loi qui leur est inférieure et qui est dépendante de leur nature. Contemple! disent-ils, je suis né au sein du grand et universel esprit. Moi l’imparfait, j’adore ce qui en moi est parfait. Je suis le sanctuaire de la grande âme, et c’est pourquoi, regardant d’en haut et d^aignant le soleil et les étoiles, je sens qu’ils ne sont que de beaux accidents et des elTcts qui changent et passent. De plus en plus les vagues de l'infinie nature entrent en moi, et je deviens dans mes actions et dans mes pensées public en quelque sorte et humain. Ainsi j’arrive à vivre dans mes pensées, à agir avec des énergies qui .sont immortelles. Ainsi, en respectant l’àme, et en apprenant, comme disent les anciens, que sa beauté est infinie, riiommc arrivera à voir qiuî le monde est le miracle éternel que l’âme accomplit , et s'étonnera moins des niervcil les particulières; il apprendra qu’il n’y a pas d'histoire profane et que toute histoire est sacrée ; que l’univers est -représenté par un atome , par un moment du temps. 11 ne se composera pas plus longtemps avec des lambeaux et des haillons une vie misérable, mais il vivra avec une unité divine. Il s'écartera de tout ce qui est bas et frivole dans sa vie, et gc contentera des cm[)lois qu’il peut rcmj)lir et des ser-

284 PHILOSOPHIE AMÊUICALNE.

vices qu'il peut rendre. Il alTronlera le lendemain avec calme et avec l’insouciance de celle confiance qui entraîne Dieu avec elle, et il portera déjà l’avenir entier dans le fond de son cœur^

Il est naturel de croire aux grands hommes. Si les compagnons de notre, enfance devenaient des héros et s’ils s’élevaient à une condition royale , cela ne nous surprendrait pas. Toute mythologie s’ouvre avec les demi-dieux et cette circonstance est élevée et poétique, car leur génie devient alors souverain. Dans les légendes de la Gautama , les premiers hommes mangeaient la terre et la trouvaient délicieuse.

La nature semble exister pour l’excellent. Le monde est exhaussé par la véracité des grands hommes 5 ce sont eux qui rendent la terre salubre. Ceux qui vivent avec eux trouvent la vie une chose joyeuse et nutritive. La vie n’est douce et tolérable que par notre croyance à une telle société, et en réalité ou en pensée, nous nous arrangeons pour vivre avec nos supérieurs. Nous donnons leurs noms à nos enfants et à nos terres. Leurs noms passent dans la langue, leurs œuvres et leurs effigies passent dans nos maisons et chaque circonstance du jour nous rappelle une anecdote qui les concerne.

1-a recherche du grand est le rêve de la jeunesse et la plus sérieuse occupation de la virilité. Nous voyageons

‘ Ce dernier essai est le premier d'un livre qu’Emerson vient do publier sous le titre de Représentative men. Noua le traduisons, parce qu'il résume en partie toutes les idées d'Emerson sur ies grands hommes et qu'il est le seul chapitre didactique du livre ; les autres essais sont des applications de ces idées et des essais critiques sur Platon, Swédenborg, Montaigne, Shakspeare, Bonaparte et Goethe.

dans les contrées étrangères jx)ur trouver ses œuvres, et s'il est possible pour surprendre quelqu'un de ses rayons. Mais à sa place nous ne trouvons (jue la richesse, et elle nous le fait oublier. Vous dites que les Anglais sont pratiques, que les Allemands sont hospitaliers, qu’à Valence le climat est délicieux, que dans les collines du Sacramento il y a de l’or pour celui qui veut en ramasser. Oui, sans doute, mais je ne voyage pas pour trouver des hommes riches, confortables, hospitaliers, un ciel clair ou des lingots qui coûtent trop cher. Mais s’il existait un aimant qui pût m'indiquer les contrées et les demeures où vivent les hommes qui sont intrinsèquement riches et puissants , je vendrais tout pour acheter cet aimant et je me mettrais en route dès aujourd'hui.

Les hommes nous attirent par le crédit qu'ils possèdent. I.a connaissance que, dans une telle ville, il existe un homme qui inventa les chemins de fer, élève le crédit de tous les citoyens. Mais d’énormes populations, si clics sont des populations de mendiants, nous dégoûtent comme les populations de vers qui fourmillent dans un fromage gâté, comme les entassements de fourmis et de puces; plus elles sont nombreuses, pire est le phénomène que nous venons d'indiquer.

Notre religion n’est que l'amour et l'alTeotion que nous portons à ces grands patrons. Les dieux de la Fable indiquent les époques brillantes des grands ho nmes. Nous coulons tous nos vases dans un même moule. Nos colossales théologies du judaïsme, du christianisme, du bouddhisme, du mahométisme résultent de l'action nécessaire et de la structure de l’esprit humain. Celui qui étudie riiistoire est comme un homme qui va dans un magasin acheter des tentures et des tapis. 11 s’imagine qu’il achète un nouvel article. Mais s’il va à la fabrique même, il verra que sa nouvelle étoll’e ne fait que répéter les volutes et les rosettes que l’on trouve sur les murs

intérieurs de Thèlies. Notre théisme est la purification de Kesjn it luimain. 1/homme ne peut peindre que l'homme, penser rien que l'homme. Il croit que les grands éléments matériels ont leur origine dans sa pensée ^ et notre philosophie nous montre une unique essence, rassemblée, répartie partout.

Si maintenant nous nous informons des genres de services que nous pouvons tirer des autres hommes, soyi ns avertis du danger des études modernes et prenons un ton moins haut que celui qui nous est hahituel. Nous ne devons pas lutter contre l’amour et nier l’existence substantielle des autres hommes. Je ne sais pas ce qui jieut m’arriver. Nous avons des forces sociales. Notre affection envers les autres nous crée une sorte de bénéfice et d’acquêt que rien ne peut remplacer. Je puis faire au moyen d’un autre ce que je ne puis faire seul. Je puis vous dire ce que je ne puis me dire à moi-même. Les autres hommes sont des lentilles au travers desipielles nous lisons nos propres esprits. Chaque homme cherche ceux qui ont des qualités différentes des siennes et qui sont excellents eux aussi dans leur ordre particulier; chaque homme cherche d’autres hommes, cherche riioinme le plus différent de lui, celui qui est le plus un autre homme. Plus forte est la nature , plus elle est réactive. La principale différence entre les hommes consiste en ceci : font-ils oui ou non la chose qui leur ett prgi)re? L'homme est cette noble plante qui, semblable au palmier, grandit de rintéricur à l’extérieur. La chose qui lui est propre, bien qu’elle soit impossible aux autres hommes , il peut l’accomplir avec céléritd et comme en se jouant. Il est aisé au sucre d’être doux et au nitre d’être salé. Nous prenons beaucoup de peine pour guetter et atteindre ce qui tombera do Roi-même dans nos mains. Je considère celui-là comme un j^raud homme qui habite dans de hautes sphères

utilité des GftANDS HOMMES. . 28Q

produit pas. Un homme est-il placé dans le lieu qui lui convient, il est ingénieux, inventif, fertile, magnétique, et pour exécuter son dessein crée des armées innombrables. La rivière creuse scs propres rivages, chaque idée légitime se fait sa route et se crée son bien-être, crée des moissons pour se nourrir, des institutions pour s’ex- ' primer , des armes jK)ur combattre , des disciples pour se commenter. véritable artiste a pour piédestal notre planète, mais l'aventurier après des années et des années de lutte ne |X)ssèdc de la terre que l’espace compris sous ses souliers.

Mos. discours habituels se rapportent à deux genres d'utilité et de service de la part des hommes supérieurs.^ Le don direct flatte la croyance primitive de l'homme, le don d’un aide métaphysique ou matériel , le don de la richesse, de l’étenicllc jeunesse, de la beauté edrperelle, de l'art de guérir, du [xtuvoir magique, de la prophétie. L’enfant croit qu'il y a un maître qui peut lui vendre la sagesse. Les églises croient à la vertu attribuée à certaines choses. Mais, on stricte réalité, nous ne connaissons que fort peu le service direct. L’aide que nous tirons des autres hommes est mécanique, comparée avec • les découvertes que nous faisons dans la nature qui est en nous. Ce qui est enseigné de cette façon est délicieilx à accomplir et son efl'et subsiste. Les droits moraux sont au centre et vont de l'intérieur de l’àine à l’extérieur. Donner, est contraire à la loi de l'imivcrs. Servir les autres, c'est nous servir. Je dois m'absoudre moi-même. Occupe-toi de tesalfaires, imbécile, dit l’esprit ; avec qui veux-tu entrer en commerce, avec les deux ou avec la multitude ? Le service indirect, au contraire, demein-e. Les hommes ont une qualité pittoresque, ou autrement dit représentative, et nous servent par l’intelligence. Bœhme et Swedeidiorg virent que les choses étaient des représentations; les hommes aussi sont des rojH'ésentations,

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premièrement iies ehoses', secondement des idées.;^ Ainsi que les plantes convertissent les minéraux en nourriture pour les animaux, ainsi chaque homme convertit quelijuc rudiment matériel de la nature en quelque chose d’utile à l'homme. Les inventeurs du feu, de l'électricité, du magnétisme, du fer, du plomb, du verre 5 de la toile, de la soie, du coton 5 les inventeurs d'outils, l’inventeur du système décimal, le mécanicien, le musicien ont ouvert chacun, dans sa voie,^ une roule facile pour tous les hommes à travers des confusions impossi* blés et inconnues. Chaque homme, par des liens secrets, est enchaîné à quelque district de la nature dont il est l’agent et rinterprète 5 comme Linnée l’est des plantes, Iluher des alicilles, Fries des lichens. Van Mons des j>oires, Dalton des formes atomiques, Ëuclidc des lignes, Kewlon des fluxions.

.. -L’homme est le centre de la nature , et de ce centre, il noue et établit des relations avec chaque clîose fluide ou solide, matérielle ou élémentaire. La terre roule, chacune de ses molles et de ses pierres arrive à son- tour à son méridien , de sorte que chaque organe, chaque fonction, chaque acide, chaque cristal , chaque grain de sabje ont une relation avec le cerveau de l’homme. Ces choses attendent longtemps, mais leur touc vient enOn. Toute plante a son parasite, toute chose créée son amant et son poète. Justice a déjà été rendue à lu vapeur, au fer, au Ixiis, au charbon, à l’aimant, à Viode, au blé, au coton ; mais combien ils sont peu nombreux les matériaux utilisés jusqu'à présent par nos artsi La masse des créatures et des qualités est eiicoie cachée et expectante. 11 semble que chacune d'elles attende, comme les princesses enchantées dans les contes de fées , un libérateur humain prédestiné. Chacune d’elles doit être désenchantée et marcher à la luluicre du jour sous une forme humaine, L’histoire des

Ir

fléconvçrles semble nous montrer que la vérité, mûre déjà ou encore latente, s'est formé un cei’veau pour la pénétrer et la comprendre. L’aimant doit se faire homme et s’incarner dans unriilb(‘rt,dans un Swedenborg, dans un Oerstedt avant que l’esprit humain en général aiTive à s'entretenir de sa ]»uissance.

Si nous nous limitons aux jircmiers avantages, nous voyons qu'une grâce sobre est attachée aux royaumes niinéi aux et botaniques ; grâce qiiî, dans les moments le^ plus élevés, se manifeste à'iious cojumo le charme de la nature. I.a lumière et les ténèbras, la chaleur et le froid, la faim et l'assouvissement de la faim, le doux et l'amer, le solide, le liquide et le gaz nous entourent, comme d'une guirlande de plaisirs, et par leur agréable querelle trompent les jours (le notre vie. I/œil répète chaque jour le premier éloge des choses, « il vit que cela était lion.» Nous savons où les trouver leurs avantages, et c(îs artisans de nos plaisirs gagnent en agréments et en utilité après quelques expériences et après avoir servi quelque temps à nos besoins. Nous sommes, en outre, destinés à conquérir de plus hauts avantages. Quelque chose manque à la science jusqu'à ce (ju'elle se soit humanisée. La table des logarithmes est une chose, mais son a{iplication vitale, son r(Me dans la botanique, la musique, l'ofitiquc et l’architecture en sont une autre- Les mathéinali(|ues, l'anatomie, l'architecture, l'astronomie ont des progrès et des alliances dont nous ne nous doutons pas d’ahord, et qui, par leur union avec la volonté et rintelligence, s’élèvent peu à peu dans les sphères de la vie et se manifestent dans la conversation, le caractère et la politique.

Mais cela vient plus tard. Nous ne parlons maintenant que de nos relations avec ces clioses dans leur propre sphère, et de la manière dont elles semblent attirer vers elle, quelque grand génie, cpii s'(k;cu|H' toute

292 l’UILOSOPHIE AMÉRICAINE.

sa vie durant d'une seule d’entre elles. i.a |x>$sibilité de l’interprétation consiste dans l'identité de l’observalour avec la chose obsenée. Chaque chose matérielle a son côté céleste, possède au-delà de l'iimnanité sa traduction dans la sphère sjiirituelle et céleste où elle joue un rôle aussi indestructible qu’aucune autre chose. Toutes les choses montent continuellement vers ces hauteurs spirituelles où elles trouvent leur fin. Les gaz se condensent en firmament solide 5 la masse chimique se transforme en plante et croit, arrive jusqu'à l’homme et pense. Mais, en outre, l’objet du mandat détermine le vote du représentant. L'homme n’est pas seulement représentant des choses, mais encore participant aux choses. Le semblable ne peut être connu que par le semblable. La raison qui explique comment l'homme connaît les choses, c'est qu’il fait partie d'elles, qu’il est sorti comme elles de la nature. L’homme, chlore animé, connaît naturellement les propriétés du chlore; zinc incarné, il a la connaissance du zinc. Leurs qualités déterminent sa carrière; il i>ent bien publier leurs vertus, car ces vertus le composent lui-même. L'homme, formé de la poussière du monde, n’oublie pas son origine, et toutes les choses qui sont encore inanimées raisonneront un jour et parleront. La nature, inédite encore, verra tous ses secrets expliqués. Nous pouvons dire que ses montagnes se pulvériseront en d’innombrables Wcmers, Van Buchs, Beaumont, et que le la boratoire de l’atmosphère contient dans ses alambics je ne sais combien de Berzélius et de Da\7s non encore dégagés.

Ainsi, nous nous asseyons auprès de notre foyer, et nous sommes, pour ainsi dire, répandus jusqu’aux pôles de la terre. Cette quasi omniprésence supplée à l’imbécillité de notre condition. Dans un de ces jours célestes où le ciel et la terre sc rencontrent et se prêtent mu-

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tucllemenl leurs ornements, il nous semble misérable de ne pouvoir jouir de cette journée que par un seul corps; nous voudrions avoir mille têtes, mille corps, afin de célébrer son immense beauté dans des lieux et dos contrées innombrables. Est-ce h\ une imagination? de bonne foi, ne sommes-nous pas invltipliés par nos voisins? Combien nous adoptons aisément leurs travaux. Cbaipie vaisseau qui arrive en Amérique doit sa carte marine à Colomb. Chaque roman et ebaque nouvelle doivent leurexisfencc à Homèic. ('.baque cbaïqKMilier qui amincit le bois avec un rabot est redevable envers le génie d’un inventeur oublié. I.a vie de l'homme est entourée comme d’une ceinture, d'un zodiaque de sciences, des conlribulions des hommes qui ont péri pour ajouter à notre ciel leur étincelle de lumière. Le mécanicien, le courtier, le jurisconsulte, le physicien, le moraliste, le théologien, tout homme enfin (tout autant au moins qu’il possède quelque science), sont les dessinateurs et les régulateurs des longitudes et des latitudes de notre condition. Ces constructeurs de roules nous enrichissent de tout côté. Nous devons élargir l’arène de notre vie et multiplier nos relations. Nous g.agnons antani en découvrant une nouvelle propriété dans notre vieux globe qu'en découvrant une nouvelle |>lanète.

Nous sommes trop passifs dans la réception de ces aides matériels ou semi-matériels. Nous ne devons pas être des sacs et des estomacs. Pour monter d'un degi’é plus haut, disons^ que nous sommes mieux serxûs par notre sympathie. L’activité est contagieuse ; l'habitude de regarder du côté où regardent les autres, de converser avec les mêmes choses, dépouille ces choses du charme qui les entourait. Napoléon disait : « Il ne faut pas combattre trop longtemps avec un même ennemi, vous finirez par lui apprendre tout votre art de la guerre. » Lausez beaucoup et souvent avec un homme <ruu esprit

291 I'HlLOjlOPIlir> AMlilWCAIXE.

vigoureux, vous, ,icniH‘ivz lrè,s vite riiabitudc (le voir l(.\s choses sous la nii'iuc liimi(‘rc (jue lui, cl à clia(juc occasion vous anticipez sur sa penseo.

Les hommes sont secourus par rintelligoiiceel l'affoclioii. Tout autre secours n'est qu'une fausse ajiparence. Si vousafTectez de medouner le pain et h; feu, joue tarderai )»as à m’apercevoir que j'en paye plus <pic le prix, et à la fin ce service me. laissera l(d (pi'il m'a trouvé, ni meilleur, ni pire; mais toute force morale et si>irituelle est un bien positif. Kilo sort de vous, que vous le vouliez ou non, et me profite h moi (pii n'y avais jamais songé. Je ne puis entendre parh^r d'un acte de vigueur personnelle, d'une grande puissance dans raccomplisseinenl de desseins arrêtés sans sentir en moi une fraîche résolution. .Nous sommes pris d'émulation pour toutes les actions de l'homme, l-e jugement porté par Cecil sur sir Walter Raleigh : <( Je sais qu'il peut terriblement travailler, )) a en lui une impulsion électrique. Tels sont les portraits de Clarendon; d'Hampden, qui était d'une industrie et d'une vigilance (|uc ne pouvaient surpasser et abattre les plus hdioricux, qui avait en lui des parties que ne pouvaient surprendre et tromi>er les plus habiles et les plus subtils, et uu courage personnel égal à s(is meilleures parties; de Falkland, qui était un si scHère adorateur de la vérité, cpi il aurait autant aimé voler (pie n'être pas semblable à lui-nu'mc. Nous ne pouvons lire Plutarque sans sentir notre sang couler plus vite, et j’accepte pleiuemcut les paroles du Chinois Meucius : « Un sage est le précepteur de cent siècles. . Lorsqu’ils entendent parl(*rdes manii’res de Loo, lestiqiide devient intelligent et l'indécis se détermine.»

C’est là la morale de la biogra|>hie; cep(mdant il est dur pour nous que des hommes morts depuis longtemjis nous touchent plus au vif que nos compagnons dont les noms ne dureront pas autant. Ih* (pudle impor-

’ /.rd yy GiKi^Ic

l’TIJJTK DES (iltA.NDS HOMMES.

(ancc fist riiomme auquel je n'ai jamais pensé; mais, au contraire, ceux-là |)cuplenl nos solitudes, secourent notre génie et nous inspirent d'une manière inei’veilleuse. L'amour a le |K)uvoir de discerner la destinée d'un homme mieux que cet homme lui-même, et de l'attacher à son œuvre par d'héroïques encouragements. Quelle chose est plus éclatante dans l’amitié que cette sublime attraction vers toute vertu (jui est en nous?. Nous ne {«usons plus médiocrement de nous-mêmes et (le la vie. Nous sommes portés vers le même dessein que notre ami et le métier des pauvres gens qui piochent le long du chemin n'est plus une hpnte pour nous.

C'est dans cette catégorie de faits que rentre l'hommage, très pur je pense, que les hommes de tous les rangs payent au héros du jour, depuis Coriolan et Gracchus, jusqu'à Pitt, Lafayette, VVellington, Webster. Entendez les a[)plaudissements dans la rue ! le peuple ne peut le contempler assez ; ils se réjouissent dans la vue de cet homme : Quel front! quels yeux! quelles éi>aulçs d'Atlas et quel corps! Chariot héroïque ayant en lui une égale force intérieure [)our guider cette grande machine! Le plaisir de rencontrer la plénitude de l’expression dans des choses qu’ils jugent embarras-; santés et difficiles d’après leur ex{>érience particulière, s'élève plus haut et constitue le secret de la joie qu'inspire aux lecteurs le génie littéraire. Rien n’est oublié avec ces vrais génies, et ils savent allumer assez de fcii {M)ur {jouvoir.fondrc tous les minéraux de la montagne. Le princi{)al mérite de Shakspeare c'est que, peut-être, de tous les hommes il est celui qui comprend le mieux le langage anglais (ît peut le mieux dire ce qu'il veut dire. Ce|«ndant, ces portes grandes ouvertes, ces canaux si désobstrués, du langage, ne nous ap{iortent, après tout, que l'iclée de rich(‘sses et d’une heureuse

29 (> . MllLOSOl'HlE AMÉUICAINE.

constitution, lô nom de Shakspeare siiggcrc de plus pur^ bienfaits intellectuels.

Leurs médailles, leurs épées, leurs habits armoriés, no sont pas capables de faire aux sénateurs un compliment comparable à celui qui consiste à adresser à un être hu- • niain des pensées d’une certaine hauteur et qui présupjxisent une assez grande intelligence pour les saisir. Cet honneur, qu’il ne nous est possible d’obtenir à grand’l>eine qu’une ou deux fois pendant le cours de notre vie, le génie nous le fait pcrpétuellcmeiit , content si dans l’espace d’un siècle son hommage est accepté une fois ou deux. Ces grands génies, qui nous indiquent la valeur de la matière, descendent à une sorte de condition comparable à celle des cuisiniers et des confectionneurs lorsque apparaissent les grands génies indicateurs des idées. Le génie est le naturaliste ou le géographe des régions supersensibles, il domine leur mappemonde et refroidit notre alTcction pour les vieux champs de bataille de l’activité en nous en faisant connaître de nouveaux. Nous acceptons alors ces choses comme étant la réalité, dont le monde avec lequel nous avons conversé n’est que l’ombre sensible.

Nous allons au gymnase et à l’école de natation pour voir la puissance et la beauté du corps. Nous éprouvons le même plaisir et nous avons plus de profit à observer les faits intellectuels de tout genre , les faits de la mémoire, des combinaisons mathématiques , les changements de l’imagination, même la versatilité et la concentration de l'esprit, car ces actes exposent et laissent voir les organes invisibles et les membres de l’esprit qui c-orrespondent membre pour membre aux organes du corps. Nous entrons ainsi dans un nouveau gymnase, nous apprenons à reconnaître les hommes d’après leurs véritables marques, nous apprenons, selon les paroles de Platon, à reconnaître ceux qui, sans l'aide des yeux ou d’aucun

autre sens, marchent vers la vérité et l’étre. Kn première ligne parmi ces activités, se trouvent les soubresauts, les appels magiques, les résurrections oiK>récs par l'imagination. Lorsque cette faculté est éveillée, il semble que la force de l'homme soit dix fois plus grande. Elle ouvre en nous le sentiment délicieux de la grandeur indéterminée et inspire d’audacieuses habitudes morales. Nous sommes élastiques comme un gaz. Une sentence lue dans un livre, un mot tombé de la conversation, délivre notre imagination et lui ouvre l’espace. Nos tètes touchent aussitôt aux astres et nos pieds foulent le sol de l'abime. Ce bienfait est réel, parce (|ue nous avons droit à ces dilatations spirituelles, et qu’une fois que nous avons brisé nos liens, nous ne sommes plus les misérables pédants que nous étions jadis.

Ces hautes fonctions de l’intelligence sont tellement unies entre elles, qu’un certain pouvoir imaginatif apparaît ordinairement chez tous les esprits éminents, même chez les arithméticiens de première classe, mais s|)écialement chez les hommes méditatifs, d'une habitude de pensée intuitive. Cette classe d'hommes nous sert, parce qu’ils ont à la fois la perception de l’idéalité et la perception de la réaction. Les yeux de IMaton, de Shakspeare, de Swedenborg, ne se ferment Jamais sur aucune de ces deux lois. La perception de ces lois peut nous serxir mesurer la grandeur de l’esprit. Les petits esprits sont petits parce qu’ils ne peuvent pas les voir.

Mais les fêtes elles-mêmes ont leur dégoût. Notre amour de la raison dégénère en idobUrie pour ceux qui en sont les hérauts. I^es exemples de cette oppression se présentent surtout quand un espiit d’une puissante méthode a instruit les hommes. La domination d’Aristole, l’astronomie ptolémaupie, le crédit dont jouissent l.nther. Bacon, Locke; en religion, riiisloire des hiérarchies et des saints, les sectes <pii ont pris le nom de

298 PHILOSOPHIE AMÉIUCAINE.

leur folulalciir sont de cet ordre. Hélas! chaque homme est une victime de ce genre, l/imbécillité des hommes amène toujours l'impudence du pouvoir. Le plaisir du talent vulgaire, c’est d'éhlouir et d'enchaîner le spectaleur. Mais le vrai génie cherche à nous défendre de luimême. I.C vrai génie ne cherche pas à nous apjiauvrir, mais à nous délivrer et à nous douer de nouveaux sens. Si un homme sage apparaissait dans nos villages, il créerait pour ceux qui causeraient avec lui une nouvelle ronnaissance de la richesse, en leur faisant ouvrir les yeux sur des avantages (pi'ils n'ont pas observés ; il élahlirait une science d'immuahlc égalité, nous calmerait en nous donnant l’assurance ipie nous ne pouvons être trompés, et apprendrait à ehacun de nous à disceiner les échecs possibles et les garanties de sa condition. I.es riches verraient leurs malheurs et leur pauvreté, les pauvres leui’s ressources et les moyens qu'ils i>ossèdcut (réchapper au danger.

Mais la nature amène toutes les choses en temps convenable; la rotation est son lemc'de. L'Ame est inqiatiente de maîtres et i»assionnée de changements. Jæs chefs de maison disent d'un domestique précieux pour exprimer son nn’rito : 11 a vécu longtemps avec moi. Nous sommes des tendances , ou pour mieux dire des sympt(jines; aucun de nous n'est complet. Nous allons, nous touchons et nous essuyons l’ccumc de bien des existences. La rotation est la loi de la nature. Lorsque la nature reprend un des grands hommes qu'elle avait envoyés, le peuple explore l'horizon, regardant s'il voit venir son successeur; mais personne ne vient, ni ne viendra. La classe à laquelle il appartient est éteinte avec lui. L'homme qui lui succédera apparaîtra dans des conditions et des lieux tout à fait dilférents. Ce n’est plus Franklin, ni Jefferson ; c'est maintenant quelque grand négociant, c'est un constructeur (te routes,

UTILITÉ DES r.UAXDS HOMMES.

puis un pêcheur, puis un aventurier cliasscur de hufilcs , ou un général à demi sauvagc'des Etals de l'ouest. Ainsi nous avons contre les plus grossiers de nos niailres l'avantagé du changement. Nous pouvons nous arrêter et ne idus continuer à les suivre; mais nous avons un plus beau remède contre la domination de nos maîtres les meilleurs ; c’est que le pouvoir qu’ils manifestent ne leur appartient pas. Lorsque nous sommes exaltés par les idées, nous ne devons jras cet enthousiasme à Platon, niais à l’idée môme dont Platon, lui aussi, est le débiteur.

Je ne dois pas oublier que nous avons tous une dette spéciale envers une chose particulière. La vie est une échelle de degrés. Il y a de larges inlen ailes entre les divers itmgs de nos grands hommes. Dans tous les siècles', le genre humain s’est attaché à quelques personnes, qui, soit parla qualité de l'idée qui était incarnée en eux, soit par la rcceptibUité plus grande de leur être, ont été destinées à la situation de chefs des hommes et de législateurs. Ceux-là nous enseignent les qualités de la n,alure primordiale, nous font connailre la constitution des choses. Jour après jour, nous nageons dans une rivière d’illusions trompées, nous nous amusons ardemment de maisons et de villes bâties en l'air, dont les hommes sont dupes. Mais la vie est une chose sincère. Dans nos intervalles lucides, nous disons : qu’une jKii le s'ouvre enfin pour me conduire vers les réalités ; assez longtemps j'ai porté le bonnet du fou. Nous cbercherons alors à connailre la pensée de notre économie et de notre politique. Metlez-nous en possession des divines sphères , et si les personnes et les choses sont privées de la musique céleste, faisons -leur entendre ses accords. Nous avons été privés de notre raison ; mais il existait des hommes sains qui jouissaient d’une existence riche et de nombreuses relations avec les choses. Ce qu'ils

3üO

tMIII.ÜSÛl'HII-; AMÉRICAINK.

coimaissonl, ils le savent i)oiir nous. Avec chaque nouvel esprit transpire un nouveau secret de la nature, et la Bible ne sera pas fermée jusqu’à ce que le dernier grand homme soit ne. Ces liommes corrigent en nous le délire des esprits animaux, nous enseignent la réserve et nous font don de nouveaux élans et de nouveaux pouvoirs. La vénération du genre humain les place au plus haut sommet. Voyez la multitude des statues, des peintures, des inscriptions qui nous rappellent leur génie dans chaque cité, chaque village, chaque maison, chaque vaisseau ; « toujours les fantômes de ces frères plus su- « hlimes, mais du même sang que nous, se lèvent sous « nos yeux-, dans toutes nos fonctions même les plus « humbles, ils nous commandent par des regards pleins « de beauté et des mots pleins de l’esprit du bien. »

De quelle manière commenter le bienfait distinct des idées, le service rendu par les hommes qui font entrer les vérités morales dans l'esprit général ? Je suis affligé toute ma vie durant parle tarif des prix à payer. Si je travaille dans mon jardin, si j’émonde un arbre fruitier, je me trouve bien assez occupé, et je pourrais indéfiniment continuer la même occupation. Mais il me vient à l’esprit qu’une journée s’est passée, et que j’ai jK-rdu scs heures précieuses en ne faisant rien en réalité. Je vais à Boston ou à New-York, je cours çà et là pour mes affaires; je tes ai terminées ; mais le jour, lui aussi, est terminé. Je suis tourmenté par le souvenir du prix que je [>aye pour un misérable avantage. Je me rappelle alors la féerique Peau d'Ane; (juiconque s'asseyait dessus voyait s’accomplir son désir; mais avec chaque souhait disparaissait aussi un morceau de cetle peau. Je vais à une convention de philanthropes, et, malgré tous mes efforts, je ne puis détourner mes yeux de l'horloge. Cependant au milieu de cette société apparaît quelque belle àme peu instruite des pcrsojincs et des partis, de (’uba

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L'TIl.tTÉ tlIÎS r.UANDS HOMMES.

et (le la Caroline, mais qui m’annonce une loi qui régit toutes ces choses particulières , me donne rassurance qu’il existe une éejuité qui annule les ruses de tout joueur fripon, ruine tout égoïste, et in apprend que je suis indépendant des conditions du lieu, du temps, du corps humain ; cet homme me délivre, et j’oublie l’horloge. Mes mauvaises relations avec les hommes sont rompues. Je suis guéri de mes blessures. Je deviens immortel en comprenant que je possède des biens incorruptibles. Dans notre monde il y a une grande comi)étition entre le riche et le pauvre. Nous vivons dans mi marché où il y a seulement tant de blé, tant de bois, tant de terre, et où il semble que je ne puisse posséder sans violer en quelque sorte les maniérés affectueuses et ^ polies. Personne n'est joyeux de la gaieté d’un autre 5 notre système est un système de guerre, d’injurieuse supériorité. Chaque enfant de la race saxonne est élevé pour désirer détre le premier. C’est là notre système; l’homme mesure sa grandeur par les regrets, les envies et les haines de ses compétiteurs. Mais dans ces nouvelles régions de la vérité) morale où je suis entré, il y a de l’espace ; là les exclusions n’existent pas, ni 1 oigueil de soi-même.

J'admire les grands hommes de toutes les clashs, ceux qui s’appuient sur les faits et ceux qui s appuient sur la pensée, je les aime rudes et doux, fléaux de Dieu et délices de la race humaine. J'aime le premier César et Charles-Quint et Charles XII ; j’aime Richard Plantagenet et Ronaparte. J’applaudis à un homme égal à son emploi, (ju’il soit capitaine, ministre, sénateur. J’aime un maître qui se tient bien ferme sur des jambes d’acier, un maître bien né, riche, beau, éloquent, comblé (le faveurs et d’avantages, entraînant tous les hommes par la fascination de son génie et les faisant les tributaires et les soutiens de son pou-

voir. 1/épée, le biUon du magistrat et les talents divers qu'ils symbolisent gouvernent le monde. Mais je trouve celui-là plus grand qui peut s'annihiler luimême, lui et tous les héros en se reposant sur cet élément de la raison pure, insoucieux des j)ersonnes, en SC laissant pénétrer par cette force subtile, irrésistible ► qui détruit en nous l'individualisme, et dont le pouvoir est si grand que devant elle le plus puissant sduveraiil n’est pas. Alors celui-là est un monarque qui donne une constitution à son peuple, un pontife qui proclame l’égalité des âmes et relève ses serviteurs des hommages Larbares qu'ils lui rendaient, un emjiereur qui peut ménager son empire.

Mais j’avais l’intention de spécifier un peu plus mit nutieusement deux ou trois points dans les services qu’ils nous rendent. La nature n’épargne jamais l'opium et le népentliès : toutes les fois qu'elle marque ses créatures de quelque dilformité et de quelque défaut, elle verse abondamment sur la plaie son essence de pavots, et le malade marche joyeusement à travers la vie ignorant de son mal et incapable de le voir, quoique le monde entier le lui montre du doigt chaque jour, l.es mendires indignes et ofiensifs de la société, les hommes dont l’existence est une peste sociale, pcnscut invariablement qu'ils sont des gens injustement maltraités et ne cessent pas de s'étonner de l'ingratilude et de l'égolsme de leurs contemporains. Notre globe découvre ses vertus cachées non-seulemènt dans les héros et les archanges, mais même dans les bavards et les commères. N'est-ce pas une rare adresse que d'avoir déposé dans chaipie créature l'inertie nécessaire, l'énergie conservatrice et résislante, la colère d'être réveillé ou changé de condition.’ L'orgueil de l'opinion, la certitude que nous sommes dans le droit chemin sont indépendantes de la force intellectuelle qui est danç chacuu

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CTIUTÉ DES CnA.NDS HOMMES. .303

de nous. 11 n'est pas de vieille grand'mère, il n’est pas d'idiot qui ne se servent de rélincelle de faculté et de perception qui leur reste pour rire à gorge déployée et triompher dans leur opinion des absurdités de toutes les autres jiersonncs. I.a différence entre nous tous, c'est la mesure de l’absurdité. Personne ne pense qu'il a tort. Mais au milieu de ces congratulations que nous nous adressons à nous-mêmes vient quelque figure que Tbersile lui-même jxturrait aimer et admirer. Celui-là nous conduira dans la voie où nous devons marcher. L'aide qu’il nous prête n'a pas de lin. Sans Platon, nous perdrions notre foi dans la jxissibilité d'un livre raisonnable -, il semble que pour la raffermir nous n'en ayons besoin que d'un seul, mais il nous en faut un. Nous aimons à nous associer aux personnes héroïques parce que notre est intinie. Avec les grands, nos

pensées et nos manières deviennent aisément grandes. Nous sommes sages en capacité, en puissance, quoique bien peu d'entre yons le soient en énergie, en action. Il n'est besoin que d'un homme sage dans une société et tous aussitôt sont sages, si rapide est laeonlagion.

Les grands hommes sont ainsi un collyre qui éclaircit nos yeux et dissipe notre égoïsme cl nous rend susceptibles de voir les autres hommes et leurs œuvres. .Mais il y a des vices et des folies qui sont générales, qui s'étendent à des populations entières et à des siècles entiers. Les hommes ressemblent à leurs contemporains. On a observé chez de vieux couples ou chez des [lersonnes (pû avaient habité longues années ensemble qu'ils étaient devenus presque ressemblants, et que s'ils avaient vécu longtemps encore il aurait été impossible de les distinguer. La nature a hoiTcur de ces complaisances qui menacent de fondre le muudc en un seul bloc et se hâte de briser ces unions hébétées. La même assimi- I4U011 s'opère thez les homincs d'une ville, d'une secte,

(rmi parti politique ; les idées du temps sont en l'air et infectent tous ceux qui les respirent. Vues d’un point élevé, cette cité de New- York, cette cité de Londres làbas, cette civilisation occidentale semblent un faisceau d’absurdités. Nous nous tenons les uns les autres sur le qui-vive et nous augmentons par nos émulations les frénésies du temps. Notre bouclier contre les aiguillons de la conscience, c’est la pratique universelle^ autrement dit nos contemporains. Il est aisé d’étre aussi sage et aussi bon que vos compagnons. Nous apprenons de nos contemporains tout ce qu'ils savent, sans effort et pour ainsi dire par les porcs de la peau. Nous atteignons à leur science par la sympathie comme une femme arrive à l’élévation intellectuelle et morale de son mari. Mais nous nous arrêtons là où ils s’arrêtent. Nous ne ik)uvons que difficilement changer de direction. Mais les grands hommes se tiennent plus près de la nature, vont au-delà de nos modes d’un jour et par leur fidélité aux idées universelles nous sauvent de ces erreurs fédérales et nous défendent contre nos contemporains. Ils sont les exceptions dont nous avons besoin lorsque domine une règle trop générale. Une grandeur isolée est un antidote contre l’esprit de coterie.

Ainsi le génie nous nourrit, nous rafraîchit et nous remet d’une trop longue conversation avec nos compagnons, et nous marchons à travers les profondeurs de la nature dans la direction où il nous conduit. Un grand homme nous indemnise d’une population de pygmées. Chaque mère souhaite le génie pour un de ses fils, quand bien même tous les autres devraient être médiocres. Mais un nouveau danger apparaît dans l'excès d’influence des grands hommes. Leur attraction nous fait sortir de notre place. Nous sommes devenus des séides, nous nous sommes suicidés intellectuellement. Ah! là-bas, à l’horizon se trouvent nos soutiens;

LTILITÉ UES UHANUS HOMMES. 305

d’autres grands hommes, de nouvelles qualités, des contre-poids. Nous nous dégoûtons du miel de toqte espèce de grandeur. Tout héros à la fin devient un fardeau. Peut être que Voltaire n'avait pas mauvais cœur, et cependant il a dit du bon Jésus lui-même : Je vous en prie, ne prononcez plus devant moi le nom de cet homme. Nous avons exalté les vertus de Georges Washington — périsse Georges Washington ! — voilà tputc la réponse et toute la réfutation des pauvres jacobins do nos jours. Mais c’est là l’indispensable défense de la nature humaine. La force centripète augmente la force centrifuge. Nous balançons un homme avec un autre homme qui soit son opposé, et la santé de l’État repose à la fois sur l’intelligence du passé et l’intelligence du présent.

Toutefois l’utilité des héros trouve vite sa limite. L’approche de chaque génie est défendue par quantité de broussailles. Ils nous attirent, et à distance semblent nous appartenir, mais de tous côtés leur approche nous est interdite. Plus près nous avançons, plus loin nous sommes repoussés. Il y a toujours quelque chose de fragile dans le bien qui. nous est fait. Les meilleures découvertes sont celles que le savant fait pour lui-même. Cette découverte a pour son compagnon, jusqu’à ce qu'il l’ait expérimentée lui-même, quelque chose qui n’est pas réel. Il semble que la Divinité ait revêtu chaque âme qu’elle envoie dans la nature de certaines vertus et de pouvoirs non communicables aux autres hommes, et que, l'envoyant pour accomplir un voyage de plus à travers le cercle des êtres, elle ait écrit sur les vêtements de cette âme : Non transmissible ou bon seulement pofur ce voyage. Il y a quelque chose de trompeur dans la correspondance des esprits. Les bornes sont invisibles mais ne sont jamais franchies. Il y a une certaine volonté qui pousse à donner, une bonne volonté qui pousse à recevoir; mais la loi de l'individualité rassemble sa forie

306 PIIILOSOPHIK AMÉRICAIXK.

secrMc ; VOUS ôtos vous, je suis moi, cl nous restons ainsi ce que nous sommes.

Car ia nature dé>iie que tlia(|ue cliose reste ellemême. Tandis que chaque individu mile j)our croitre et ' exclure, j)our grandir exclusivement justju'aux extrémités de runivers et imposer la loi de son être à chaque néaturc, la nalure s'arme promptement pour nous protéger les uns copIre les autres. Chacun est défendu par lui-même. Ilien n'est plus marqué que la puissance |)ar laipielle les inilividus sont protégés contre les individus, dans un monde où chaque bienfaiteur devient si aisément malfaisant, rien *|iie par la continuation <le son activité dans des lieux où elle n'est pas nécessaire; dans un monde où les enfants sont latil à la merci de leurs insensés parents, où presque tous les hommes sont trop sociables et trop empressés. .Nous parlons bien justement des anges gardiens de rcnfance. C.ombien ils nous sont supérieurs par la sécurité <pii les abrite contre les instructions des mauvaises penonnes, par l’absence de vulgarité et de reslrii tion mentale 1 Ils répandent leur abondante beauté .sur les objets qu'ils contemplent. Aussi ne sont-ils pas lomme nôas, adultes, à la merci de tristes préce|iteiirs. .Si nous les grondons et que nous leur fassions peur, ils ne vont pas méditer là-dessus aussitôt et chercher un refuge en eux-mêmes , et si nous leur passons leurs folies, ils trouvent au.ssitjt des limites qui les ariêtent.

Nous iKî devons pas redoulei’ une excessive inlluencc néanmoins, l ue eonliance plus généreuse nous est permise. .Servez les grands. Ne vous imjuiélez pas de l'humiliation; ne refusez pas tout service tpi il vous est possible de leur rendi c. Soyez le membre de leur corps, It; souflle de leur bouche. Conqtromellez votre égoïsme. Quelle importance a-t-il si vous pouvez gagner quelque^ chose de plus grand et de plus noble? Ne craignez ja-

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ITIMIE DES CllAXDS HOMMES.

m.iis la raillerie (|ui vous taxera de boxice/lisme La dévotion peut aisément être plus grande que le misérable orgueil qui garde son quant à soi. Sois un autre qtie toi; sois non pas toi-même, mais un platonicien-, non pas une âme, mais un chrétien; non pas un naturaliste, mais un cartésien; non pas un poète, mais un sliakspearien. Le char de tes tendances ne, s’arrêtera pas; toutes les forces de l'inertie, de la crainte et de l'amour ne te retiendront pas. En avant et pour toujours! Le microscope observe une monade ou un insecte circulant dans l'eau : d'abord un point apparait sur cet animalcule; puis le point s'élargit, et prend la forme d'un trou cl laisse voir deux animalcules parfaitement rlistinctes. Ce détachement continu ne se manifeste pas moins dans toute pemjéc, dans toute société. Les enfants pensent qu ils ne peuvent vivre sans leurs parents. Mais longtemps avant qu'ils soient avertis, le point noir a paru, le détachement s’est opéré. Quelque accident se chargera de les avertir de leur indépendance.

Mais ce mot grands lioinines est injurieux. Sonl-ils une caste? est-ce leur destinée d'être ainsi? Qu’a<lvient-il alors des promesses faites à la vertu ? Les jeunes gens SC lamentent à propos de cette superfétation de la nature. Beau et généreux est votre héros, dit-il; mais regardez là-bas le pauvre Paddy; regard»;z à cette nation entière de Paddys. Pourquoi depuis le commencement de l’iiistoire jusqu'à nos jours les masses ne sont-elles - que chair à cajjon, et à épées? L'idée ennoblit quelques chefs qui ont sentiment, qpinion, amour, respect d eux-mêmes, et qui n-ndent la mort et la guerre des choses sacrées ; mais

' C'^ mibslanlif, forg^ par Emerson poiir'ilfsignpr nnp swirle (i'i<lolâtrii; eiivei'!> un liotn^è, ajubn ontgliie dans l'aniniir enrantin. presque iiistim-lir el passimiiié que BosweU, le biographe de SamiieUohnson, l>orla uii célèbre critique anglais,

308 I>lllLOSOl>HiH AMÉIUOAINK.

quelle récompense existe-t-il pour les misérables qu’ils soldent et tuent? Le peu de prix de la vie humaine est le sujet de la tragédie qui se joue chaque jour. C’est un aussi grand malheur qu'il y ait des gens vils que si nous étions vils nous-mêmes, car enfin nous devons vivre en société.

En réplique à ces objections, on peut dire que la société est une école pestalozziennc où tous sont maîtres et disciples chacun à leur tour. Nous sommes également servis par les dons que nous recevons, par les dons que nous faisons. Les hommes qui savent les mêmes choses ne sont pas longtemps l’un pour l'autre la meilleure ni la plus désirable compagnie. Mais amenez auprès de chacun d’eux une intelligente personne qui ait une autre expérience , et c’est comme si vous laissiez couler l’eau d’un lac en creusant un peu plus bas que son bassin naturel. C’est un grand bienfait pour chaque orateur, et qui semble au premier abord un avantage mécanique, que de pouvoir se peindre sa propre pensée. Nous passons vite dans nos humeurs personnelles de la dignité à la dépendance. Si quelqu’un d'entre nous ne paraît jamais monter sur le trône, mais toujours servir, toujours se tenir debout, c’est parce* que nous ne voyons pas la société jiendant xine assez longue période pour que la rotation complète ait eu lieu. Quant à ce que nous appelons les masses et les hommes communs, cela n’existe pas. Tous les hommes ont en fin de compte la même taille : le véritable art n’est possible que par la conviction que chaque talent a son apothéose quelque part. Un champ immense est ouvert, un beau rôle et de frais lauriers sont réservés à ceux qui sauront les conquérir i mais le ciel réserve pour chacune de ses créatures une carrière égale. Chacun d’entre nous est mal à l’aise jusqu’à ce qu'il ait reflété scs rayons particuliers dans la sphère concave, et con-

tcmplé son talent dans sa récente noblesse et dans son enthousiasme.

Les liéros de l’heure présente sont grands relativement-, leur grandeur se produit vite; dans la minute même du succès éclot pour eux la qualité qui leur est nécessaire. Mais d’autres jours demanderont d’autres qualités. Quelques rayons échappent à l’observateur vulgaire et demandent toujours un œil qui les perçoive. Demandez au grand homme s’il ne peut pas exister de plus grands hommes que lui. Ses compagnons existent, non pas de moins grands , mais de plus grands encore. La nature n’envoie jamais un grand homme sur notre planète sans confier ses secrets à une autre âme.

Un fait gracieux sort de ces études, et ce fait c’est la progression ascensionnelle de notre amour. Les réputations du dix-neuvième siècle seront citées un jour comme exemples de sa barbarie. Le génie de rinimanité est le sujet réel dont la biographie est écrite dans nos annales. Nous devons faire beaucoup d’inductions et combler dans nos souvenirs beaucoup de vides. L’histoire de l’univers est symptomatique, la vie est mnémonique. Dans toute la procession de ces hommes fameux, aucun homme n’est raison ou illumination, ou l’essence enfin que nous cherchions; il n’est que la manifestation dans un lieu différent de possibilités nouvelles. Puissions-nous un jour compléter l’immense figure que composent jusqu’à présent ces points apparents! 1/étudc de nombreux individus nous conduit dans une région élémentaire où l’individu est perdu, où tous les sommets sont égaux. La pensée et le sentiment qui vivent dons cette région ne peuvent être emprisonnés dans l’étroite enceinte d’aucune personnalité. Le secret de la puissance des plus grands hommes , c’est que leur esprit se répand sans contrainte. Une nouvelle qualité de l’esprit voyage jour et nuit depuis son origine dans dos cercles concen-

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triques et se rend visible par des méthodes inonnnnes; rimion de tons les esprits apparaît intime; la force (pii ouvre les portes à Tun est im|>uissante pour repousser les autres; la plus fietite acquisition de vérité et d'énergie, dans le coin le plus caché, sert à la société tout entière. Si les diiïérem'es de talent et de |iosilion s’éva- Jiouissenl lorscpie nous suivons les individus pendaui toute la durée m'îcessaire pour conqiléter la carrière de chacun deux, combien disparait plus vile encore cette ap|»arente injustice lorsque nous arrivons à leconnaîlre ndenlitc de tous les individus, et que tous sont faits de la substance qui gouverne, ordonne et agill

l-e génie de l'humanité, c’est là le vrai point de vue sous lequel l'iiisloire doit être envis'gée. Les qualités subsistent toujours; les hommes qui les mauifesleut en ont tantôt plus, tantôt moins et disparaissent; lesrpialitésvonl se reposer sur un autre front. Aucune expérience ne nous est plus familière. Vous avez vu une fois ces jihénix, ils sont partis, mais le monde n'est pas pour cela désenchanté. Les vases sur lesquels vous lisiez des emblèmes sacrés se métamorphosent en vulgaire poterie, mais le sens de leurs p intures est sacré, et vous pouvez lire encore leurs emblèmes écrits sur les murailles du monde. Pendant un temps, nos maîtres nous servent personnellement comme de mesures pour nos progrès. Autrefois ils étaient des anges de sagesse, et leur ligure touchait le ciel. Knsuite nous les avons vus de plus près, nous avons vu leurs moyens, leur culture, leurs limites, et ils ont cédé la place à d'autres génies; heureux si quelques noms sont restés si élevés qu'il ne nous ail pas été possible de les étudier de plus jirès, si l’àge et la comparaison ne les ont pas déiHiuillés de quelques rayons. Mais plus tard nous cesserons de chercher dans les hommes la complète unité, nous nous contenterons de leurs qualit(‘s sociales cl des qualités qui leur sont

L'TII.ITK llKS CliANDS IIOMMKS.

accorilécs. Tout oe qui respecte l'individu est tenipoiaiie et prospectif comiiie l’individu lui-même, qui, de plus en plus, brise ses limites pour s'élever au sein d'une existence catholique', ^ous ne nous sommes jamais élevé au vrai et excellent bienfait du génie tant que nous supposons le génie une force originale. Dès le moment où il cesse de nous soutenir, comme cause, il commeiu e à nous soutenir davantage comme effet; alors il apparaît comme le simple exposé d'un esprit plus vaste et d'une plus grande habileté. L’étre opaque devient transparent dans la lumière de la cause première.* Cependant, dans les limites de l’éducation et des affaires humaines, nous pouvons dire que les grands hommes existent, afin qu’il y ait de plus grands hommes. La destinée de la nature organisée est l’amélioration, et qui peut dire ses limites? Il appartient à l'homme de dompter le cahos, de semer pendant qu'il vit les semences de la science et de la poésie, afin que les climats, la moisson, les animaux, les hommes puissent être plus doux, et que les germes de l'amour et du bienfait puissent so multiplier.

' Ai-je l)P“oin de faire observer que le motcalliolique ici est pris dans le sens du niul universel i*

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