‹ Essais de philosophie AmèricaineChapitre 2 sur 11 · ESPRIT D’EMERSON · texte numérisé non relu

ESPRIT D’EMERSON

Les renseignements biographiques que nous avons à donner sur notre auteur sont malheureusement peu nombreux. Ralph Waldo Emerson est né et habite dans le Massachusetts, à Concord. Il a été ministre unitaire, et ce fait mérite considération. Les unitaires sont, de tous les sectaires protestants, les plus hardis et les plus indépendants. Ils sont à coup sûr les plus démocrates comme les quakers sont les plus philanthropes. Leur exégèse fourmille d'hérésies. Hazlitt, voulant désigner d’un seul mot les hérésies dramatiques de Joanna Baillie, dit qu’elle est « une unitaire en poésie. » Emerson, qui s’est séparé de son Église à cause de son interprétation de la cène, a conservé les tendances hardies de cette secte et son impatience de toute autorité, u Voyez, s’écrie-t-il dans une ajK)strophe ironique, ces nobles intelligences! elles n’osent écouter Dieu lui-même à moins qu'il ne parle la phraséologie de je ne sais quel David, Jérémie ou Paul. » A Boston, centre et métropole des unitaires, Emerson a prononcé quelques discours pleins d’éloquence sur les tendances contemporaines. En 1844, il a écrit une brochure sur V Emancipation des nègres dans les colonies anglaises de l’Inde oceidentale. Il rédige une publication périodique intitulée the Dial. Les écrits d’Emerson peuvent servir à compléter ces indications biographiques. Nous savons qu'il vit dans la solitude, et il laisse entrevoir dans plusieurs de ses essais qu’il est marié ou qu’il

HIII.OSONIIK AMfilUr.AlXK.

l'a I/nlilciir anglais du |>liiloso|ili*‘ aiiuM’icaiii ,

M. Carlylu, nous apprend qu'Einci'bon esl rieiie ou du moins au-dessus de loul besoin. Celle solilude et celle aisance sufliraicnl [mur montrer en lui une sorte de Montaigne [luritain. pliant à son caractère, si nous en croyons (piobpies passages de ses lissais, Emerson aime mieux rimmunilé que le commerce des liommes, et, comme tous les i)enseui-s qui vivent trop dans la solilude, il supporte dinicilemenl la contradiction. Si par hasard il a soulVert, il a dù smdFrir avec calme, mais en concentrant en lui-même sa souü'rance pliildl qu'en la laissant se fondre à la douce llamme de la résignation. Sa conversation doit être timide, rare et à courte haleine. Je ne crois pas qu’il ail le souflle de l'improvisation indétinie. Tel je me ligure cet homme remanpiable, bien dill'éreiit f surtout (piant à la faculté de l'improvisation) de son étlil(;ur Carlyle, ardent esprit, qui s'épanche avec une élo<pience sibylline, et jette en même temps dans ses éruptions bumoristiques la lave précieuse et les cendres, les nuages de fumée, les gerbes d'étincelles, les llammes sulfureuses et la plus pure lumière.

Entre ces esprits si dilférents, il y a cependant de secrètes afiinités. E'Immorisle anglais et le penseur du Massachusetts se sentent attirés l'un vei’s l’autre. C’est Carlyle qui a fait connaître Emerson à l’Angleterre, c'est Emerson qui a édité les ouvrages de Carlyle aux États- Unis. Il appartiendrait à Carlyle de nous renseigner plus amplement qu’il ne l'a encore fait sur la vie, les éludes, le caractère du philosophe américain, printapalemenl sur l'influence qu'il exerce dans son pays. Il y aurait intérêt à savoir quel accueil les citoyens des États-Unis ont fait à cette philo 30 |dne, et si dans dans ce pays de l'industrie et de l'activité matérielle ces rêveries de l'iline ont chance de rencontrer des disciples et des enthousiastes. C’est encoi-e aux écrits d'Emerson qu’il faut rc-

INTRODLCTIOX.

courir pour s'éclairer sur ce point. Emerson nous laisse deviner qu’il a eu à subir bien des critiques. « On a accusé ma pbilosopliie, dit-il dans son tassai sur l'amour, de n'êtrc pas sociale, et on a prétendu que dans mes discours publics mon respect pour rintclli^'ence me donne une injuste froideur pour les relations personnelles. » Ce reproche n'est pas sans quelque fondement, mais devaitil partir des Etats-Unis? Les relations sociales de l'Améri(jue du Nord sont encore bien grossières, singulièrement brutales et matérielles, et je ne vois rien d'étonnant à ce qu'une intelligence comme celle d’Emerson ail voulu réagir contre les mœurs de son pays. Toutefois cette critique moulre que la philosophie d'Emerson a éveillé la discussion autour d’elle. fArc critiqué, c’est déjà avoir de rinlluence ; reste à savoir si cette inllueuce est considérable. Dans un livre publié en Amérique et intitulé Papiers sur la littérature et l’art, par Marguerite Fuller, nous trouvons la réponse à celte question : « L’iniluence d'Emerson ne s’étend pas encore à travers un grand espace, il est trop au-<lessus de son pays et de son temps pour être compris tout de suite cl oulièremcnl; mais celte plulosopbic creuse profondément et chaque année élargit son cercle. Emerson est le prophète de temps meilleurs. Un jour ou l’autre l’intluence ne peut lui mampicr. » Le jour où aux Etats-Unis la supériorité d'f^merson sera reconnue sans opposition, où scs doctrines auront de fervents prosélytes, où la majorité des intelligences se prononcera en sa faveur, il y aura un grand changement dans les mœurs, les habitudes, les tendances de l’Amérique. O vous qui demandez quelle action les écrivains exercent sur leurs pays, profilez du spectacle que vous offre un peuple jeune et une nation ipii n'est pas encore formée. Voycz-la faire son éducation, et vous recoiinaitrez quelle trace les penseurs et les poêles laissent derrière eux, comment ils

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nilLOSOI'llli: AMKIIICAIVK.

cliangonl la nature hiitnaine et combien sans eux elb; serait pire encore qu'elle n’est. L'éducation progressive des États-Unis est peut-être le plus grand s|)cctacle de notre temps. Elle placera vivantes sous les yeux des nations européennes tes lois du développ<Mnent de la civilisation, péniblement étudiées jusqu’à ce ji»ur dans les obscures traditions de leur histoire.

Avant Kmerson, la pbilosopbie qui comptait les plus nombreux partisans aux États-Unis était colle de Thomas Brown, successeur de Dtigald Stfcwart dans la chaire d'Édimhourg. Cette philosophie, d’un spiritualisme très mitigé, est issue de l’aimable et peu féconde école écossaise. Deux volumes de fragments de Benjamin Constant, de Boyer-Collard, de Joullroy et de M. Cousin, traduits en anglais, ont obtenu beaucoup de succès. En admettant que l’école écossaise, école toute de polémique et qui n’existerait pas si Hume n’avait point écrit, put jeter quelque part les germes d’une philosophie, ces germes prospéreraient en Amérique moins que partout ailleurs. Que peut enseigner aux Américains la philosophie écossaise? Que les hommes croient sans raisonnera l'existence de la matière; ils le savent suftisamment, Dieu merci! D'un autre côté, l’éclectisme n’est pas une doctrine propre aux peuples jeunes. L’éclectisme est le dernier résultat auquel arrive la philosophie chez les peuples qui ont beaucoup pensé. L’éclectisme repose sur une suite de traditions philosophiques, et les Américains n’en ont aucune. Emerson est le premier qui, en Amérique, ait creusé la terre du sol natal ix)ur en faire jaillir de nouvelles sources philosophiques.

Emerson est un sage comme Montaigne, comme (Iharron, comme Shakspeare. Voilà ses véritables maîtres. Il nous apprend que, pendant un temps, il se prit d’amour pour Montaigne, se persuadant qu'il n'aurait juniuis besoin d'un autre livre, et puis que cet cnlhou-

IMHOlILCTIO.V.

Mil

siasme se porta sur Shakspeare. Il est, comme eux, un cliercheiir sans (in plutôt qu’un philosophe dogmatique. Ici, nous devons faire remarquer la dilférenoe qui existe; entre le sage dans les temps anciens et le sage dans les temps modernes. I.e sage dans les temps anciens était plus dogmatique. Chez Socrate, Zenon, Sénèque', il y a un esprit hien plus systématique, une logique bien plus rigoureuse que chez la plupart des sages modernes. Au inilieu de la vie des sens, conduite par tous les caprices, dognialis<;r, c’est-à-dire concentrer sa itensée sur un seul point et régler sa vie sur une seule pensée, c’était vraiment être sage alors. Dans les temps niodornes, la pensée a eu plus d’horizons, les points de vue se sont multipliés et les sciences agrandies; mais aussi l’esprit humain et la vie humaine ont vu devant eux plus de précipices, d’embûches, de trappes de toute espèce. Alors le génie du sage est devenu la circonspection et la prudence; le sage a été moins audacieux que dans l’antiquité, mais plus rusé. Marchant avec hésitation, souvent il a été sceptique et a cru faire assez en maintenant l’équilibre de riiomme au milieu de tant «le j)iéges. Tel est le rôle qu’ont joué Montaigne, Charron et Shakspeare, le gi'and obsenatcur. Kmerson remplit le même rôle d'observateur et de chercheur sans lin, avec une audace et ' iie concentration de pensée qui le rapprochent en même temps des sages de l’antiquité.

Deux choses constituent le sage dans les temps modernes : l’absence de l’esprit dogmatique et la critique des principes. Les penseurs qu'on peuLranger dans cette , lamille de sages n’ont guère de système précis. I.eur 1 génie est lû^en plutôt de sentir la vérité que de l’expli. i

' Il Cil inutile de rappeler, pour prouver celle aiserlion, les ahsiirdilés très rigoiircusemrnl logiques de Pyrriion cl de quelques stoïciens.

quer. Chez eux, point de métlio<lc, d'art, si l'on entend par là le talent de la com|)osition et le l)el équilibre des parties, |ieu de raisonnements subtils et niétapliysiques. Il y a souvent des eoutradictiuns dans leurs écrits; qui le niera? l.oiir valeur |)Our cela n’est pas remise on question. Ix)rs(|u'uu pbilosopbe do^'iuatiqiie arrive à se contredire, tout est |>erdu jiour lui, les travaux de sa vie entière toml)ent en poussière; mais la seule affaire du sage est de p<Miser sans élaguer aucune des p(*ns4‘es qui pourraient contrarier nn système déjà établi ou des opinions antérieurement émises. Aussi il exprime des sentiments, des idées, des opinions même contradictoires, en les donnant |Kuir des doutes qui se sont éveillés dans son esprit. l.ors(|uc le pbiloso|)be dogmatique a une fuis saisi une idée, il la féconde; lorsipi'il a trouvé une vérité, il la formule et la |»ose comme loi. Ixi sage, au contraire, réunit toutes les |)cnsées comme autant de sujets de réflexion et de travail. I)ii Descartes et un Leibnitz sont, il faut l'avouer, les législateurs de la vérité, ceux qui trouvent le principe et formulent la loi ; mais aussi un Montaigne, un Charron, un Kmerson, sont, si je puis le dire, les jïiristes et les crititpies de la vérité : ils appliquent l'inflexible et immuable vérité aux actions des hommes, at souvent ils se sentent embarrassés. De là, interprétations de princi|)es, commentaires moraux, antinomies; de là scepticisme comme dans Montaigne ou comme dans Kmerson, discours et rap|)orts d'opjiosition, pour (ju'on se mette à la recherche de vérités nouvelles, les anciennes ne pouvant stiflire. Voilà le rôle utile des sages; ils sont les critiques des principes.

La vérité, que le sage ne saurait pas formuler en lois, il sait, nous le répétons, l'appliquer aux actes de la vie de chaque jour. Ainsi il fait l'éducation de l'bomme, redressant cha(pie tort à mesure qu'il se présente. Il donne

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iNTRODUCnOX. XV

son opinion sur les cas particuliers et les faits isolés. Cette manière de penser et de juger se rellètc dans sa manière d'écrire. Il écrit non pour laisser un éililice, mais pour donner son opinion sur tel ou tel sujet (|iii s'est présenté à sa ptmsée. Il abandonne à d'autnis la gloire d'élever un monument philosopbiqnc, car souvent il considère la gloire humaine comme une vanité; mais ce (pi'il ne consiilère pas comme vaines et frivoltîs, ce sont les erreurs et les méchancetés humaines :il sait (pi'il doit les comhaltrÇj et que la [iremière vérité, c’est de détruTrê rerrenr. Il est content lorsqu'il a exprimé une pensée, di'convert un sentiment, jeté un sinqile aphorisme. Il écrit un peu à hâtons rompus, sans ensemhle comme sans système, ne s'inquiétant pas de l'ensemhle, mais bien pInUU du détail. On a re|ir(xhé à Sliakspeare de maiKpicr d'nnilé; il a vraiment bien autre cliose à faire : il faut ipie tontes ses observations prennent |)lace dans son (envie, et pour cela il créera dans ses tragédies des épisodes sans rapports immédiats avec, le sujet, des personnages secondaires, imiqiiemenl pour vérilier une ou deux observations, pour mettre en lumière une ou deux maximes. La méthode du sage est sini|»le : elle consiste à se contier à sa pensée et à sa nature. La spontanéité a le pas chez lui sur la mé'ditation. (^c n est [loint l'absence d'(';diication et de culture (|iii détermine celte spontanéité de conception. Ce ipii l'explique, c'est riiahitiide de |x*nser habituellement et continuellement. Alors les idées se présentent en foule et sans ell'oi Is : elles s'appuient les mies sur les antres sans logiipie apparente, mais an fond avec un encliainenieiil d'autant plus naturel ipi’il (?st le fruit d'iine longue série de mi'ditations. La plante donne sans inlerriiption ses feuilles, ses IkhiIoiis et ses Heurs, car elle a pris sa force et sa si've, dans ces soins ipie lui ont prodigiii’s l(*s Iravanx latents de l'esprit. Voilà coinmenl je comprem s

l>HILOSOI>HIE AMERICAINE.

le saf(c; Emerson appai tient à celte classe de pliilosoplics.

Emerson a tontes les qualités du sage : l'originalité, la sjiontanéilé, l'obsenation sagace, In délicate analyse, la critique, rabsencc de dogmatisme, il rassemble tous les matériaux d'une philosophie sans* parvenir à la réduire en système-, il pense un peu au hasard et rêve souvent sans trouver de limites bien fixes où s'arrête celte i-éverie. La principale qualité du sage, qui est la critique, est éminente dans Emerson. Il dit dans un de s<‘s essais : « l/boma'opatbic est insiguitiante comme art de guérir, mais d'une grande valeur comme criti(|iic de l'hygiène et de la praticpie médicale de notre temps. Il en est ainsi du magnétisme, du swedenliorgisme, du fouriérisme et de l'Eglise milléuienne. Ce sont d'ass<‘z pauvres prétentions, mais de bouiies critiipies de la science, de la philosophie et du culte du jour. » Les livres d'Emerson sont aussi fort remarquables, non-seulement par la philosophie qu'ils renferment, mais encore par la critique de notre temps. Nos systèmes démocratiques étoutfeul-ils l’individu au soin des masses, Emerson se lève et proteste hardiment au nom des droits de la personnalité humaine. L'égoïsme nous envahit, la richesse et l'ambition nous sollicitent : Emerson prend l'individu et lui dit : a Crois-cn ta pensée. » L’industrie tue l'idéal, elle se promène à travers le monde, le proclamant sa conquête : Emerson, après Jean-Paul qui la flétrit si énergiquement sous le nom A^artolntrie^ après Carlylc qui la nomme un liéroïgme sans yeujt^ lui reproche de manquer d’amour et lui déclare qu’elle ne sera vivante qu’après avoir banni l’égoïsme de son sein. La manie des voyages nous distrait, les touristes ridicules abondent parmi nous-, Emerson baptise les voyages du nom 'de paradis des fous. Nous nous traînons dans l'oinicrc de l'art ^ n'osant pas i»onser d'une mauiènr origi-

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iMiiom cTiox.

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iialo , lions écrivons des biograpliics el des criliqucs-, Kincrson nous iiiveclive ainèremcnt : « Pourquoi n'anrions-nous pas un art original, une philosophie d’inlnilion et non plus de tradition? Nos pères conlemplaiont Dieu face à face, et nous à travers leurs yeux. Le soleil hrille encore aujourd'hui. » Partout il nous montre nos iniirmitcs, et, comme un apôtre du progrès, se lève et semble répéter les belles paroles de Faust : « Le monde des esprits n’est pas fermé. Debout! baigne, disciple, infaligablement ta poitrine féconde dans la pourpre de l’aurore. » C’est un sage; aussi rien ne l’étonne et ne l'elfraye ; il se moque seulement de notre prétendu bienêtre et pense que notre vie pourrait être plus simple et plus aisiîc que nous ne la faisons. Des hauteurs sereines où il trouve le calme, il regarde notre monde, juge que nous en faisons nn enfer, raille nos désespoirs ridicules et nos malbcnrs volontaires, et croit qu'il ne serait pas biîsoin de tant de (jrincements de dents et de mains tordues de rage. Il est d’ailleurs plein d'é<pnté pour les doctrines et la société qu’il critiipie; il trouve ipie les conservateurs ont des [irincipes légitimes, et pense que les iranscendantalistes pourraient bien avoir raison. Il va chercher ses autorités à travers l’iiisloire entière de la philosophie, comme Montaigne scs exemples dans les coutumes de tous les peuples, et après avoir écouté ainsi toutes les doctrines modernes avec complaisance et patience, comme un philosophe antique ses serviteurs et ses voisins, il rompt le silencÆ pour nous donner des maximes qu’on dirait sorties tant'ôt de l’école du Portique, comme celle-ci : « Fais toujours ce que tu as peur de faire; » tantôt des jardins de l'Académie, comme celle-là : « Un ami est un homme avec lequel je puis toujours être sincère. » Quant à lui, il connaît ses devoirs de philosophe, et il se répète i>onr lui-même le mot de Siilney : « Descends dans tou cœur et écris. »

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PHILOSOPHIE AMEHIOAIXE.

Emorson, nous l’avons dit, afipartionl aussi à la famille des sages ani-iens par eerlains côtés; il leur ressemble par son audace ou plutôt par sa puissance de concentration, par son caractère. Ceci veut être expliqué. La forme de l'essai est singulièrement propre à recevoir toutes les imaginations fortuites, toutes les rêveries, toutes les pensées hasardées (pii sont le partage du moraliste et de rimmoriste. Tout le monde sait ce qu'est devenu l'essai entre les mains de Montaigne. Emerson aussi a jeté scs ptmsées dans cette forme de l'cssai si répandue dans la littérature anglaise, où elle a produit d<}8 chefs-d’œuvre; mais, tout en l'employant, il l'a singulièrement modifnk;. 0"* l'essai anglais depuis Addison jusqu'à llaziitt et Lamh dit ÏIttnnour avec scs mille saillies, scs détours sans lin, ses (M'usées imprévues, dit enfin le man(|ue d'unité racheté jiar la richesse et rinfinic variété des détails. Il y a dans Emerson un art de com|M)sition qui le distinguo des autres moralistes. Chacun de ses essais abonde en détails et en observations: mais, arrivé à la fin du chapitiv, on découvre très bien riiarmonie sous cet apparent désordre. Ce qui leur imprime cette uiiifé, c’(!st le caractère de l’écrivain. « (à'S essais, dit Carlyle, sont l(!s soliloques d'une âme vraie. » Nous ue croyons pas en effet qu’Emerson écrive pour faire parade de sagacité et de science ; ce ne sont pas seulement s(;s imaginations et s(‘s |)(‘iis('os qu’il nous donne, c'est eiUMirc son caractère. Il unit la pénétration du critique, la linesse du moraliste à la ténacité de l'apôtre et' à l’audace du prédicant puritain. Voilà en quoi il se rattache à la lignée des sages antiques : il a de ceux-ci la force et le caractère; il a des sages mcMlernes la prudence et la rêverie.

En vertu de cette double parenté, Emerson est à la fois un moraliste et le créateur d'une philosophie morale. l*ar sa rcssenihlaiice avec cette fainillo d’esprits doiil

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iNinobucTiox.

Montaigne est le jière, il est un moraliste ; par sa ressemblance avec les sages de l'antiquité, il tend à ériger ses méditations en doctrines, à en tirer en quelque sorte une philosophie morale. Il convient de détinir exactement ces deux termes, alin de distinguer les deux caractères du talent d'Emerson. La philosophie morale cherche à établir l'immuable dans ce qui est instable, l’éternel »lans le passager, la règle au milieu de l’anarchie des |)assions humaines; elle élève la vie humaine à la hauteur de l'absolu, elle fait de la sagesse la science de la vie. Les moralistes, au contraire, sont ceux qui se plaisent essentiellement au phénomène et au passager, ceux que cette variété intinie de faiblesses et de désirs attire, qui comptent, expliquent et recherchent les plus secrètes corruptions du cœur, les plus subtils tourments de l’esprit, les innombrables défaillances de Fâme : La llochefoucauld, La Bruyère, Addison. Il y a beaucoup du moraliste dans Emerson, et, si l’on pouvait prophétiser sur des choses aussi pleines de hasards que les transformations du talent, je dirais qu’il viendra un jour où le philosophe s’clfacera chez Emerson derrière le moraliste. Déjà, dans ses derniers essais, la transformation est presque accomplie.

Celte philosophie morale nous suggère une réflexion que nous ne pouvons écarter, et qui se rattache en plus d'un |x»int à notre sujet. Une philosophie purement morale est un mauvais augure pour le temps où elle apparail; elle indique une é|xique troublée, indécise, pleine d'hésitation. Le jxînseur détourne les yeux de la société (pii l’entoure, parce qu’il ne sait pas bien au juste où elle va; il se renferme en lui-mème, espérant au moins ipi'il jtourra trouver plus facilement le but où l’homme isolé (Je la foule, l'individu doit tendre. Dans les sociétés stables et solidement établies au contraire, les doctrines uiélaphysiqucs régnent, et les conséquences morales eu

XX PniLOSOl'HIK AMKUlC.AIXK.

1 diîcniilpnl tout nalurcllcinont. Avant de penser u noire I terre, le philosophe pense à Tunivers; avant de penser à lliumanité, il pense à ce qui est en dehors d’elle. Alors 1 les principes métaphysiques précèdent les prinéipes de ^morale, les engendrent et leur commandent. C’est quand ^l'homme ne trouve rien à critiquer à sa situation ni à sa vie qu’il cherche à résoudre les éternels problèmes du principe des choses, de la création, de l’infini. I-e penseur et 4a sojiété vivant l’un et l’autre dans la régularité et l’ordre recherchent les questions qui i-eposent sur l’ordre et la régularité*, la science et l’homme sont en rapport immédiat. Lu philosophie morale, au contraire, n'est jamais l'œuvre d’une époque satisfaite d’elle-même; elle est une sorte de reproche de la conscience ; elle rei^ semble à un remords. Elle est comme une justification ou une condamnation, comme un plaidoyer pour ou contie. Lorsqu’une philosophie purement morale se présente, il faut que l’homme et la société aient quelque chose à se reprocher ; il faut que l'homme ait perdu ou du moins oublié le vrai sens de ses devoirs, puisqu’il est nécessaire qu’on le lui rappelle; il faut qu’il ait exagéré quelque principe ou qu’il en ait obscurci quelque autre. Cette pensée est suggérée par la lecture de chaque page d’Emerson-

Quelle place doivent occuper parmi les livres philosophiques les Essais d’Emerson? Les Essais de Montaigne ont été nommés le bréviaire des honnêtes gens, c’est-àdire un de ces livres dont l’homme honnête doit lire chaque jour quelques pages. Les Essais d’Emerson peuvent être lus moins fréquemment; c’est le soir, lorsque la conversation devient sérieuse cl élevée, qu’on {)eut les apprécier. Hazlitt, le spirituel critique, l’étincelant humoriste , a fait un livre intitulé Table Talk (conversations de table). Ce sont des essais brillants et pleins de verve sur les sujets les plus divers, sur des sonnets

IXTRODUCTIOX. XXI •

(le Millon, sur un paysage du Poussin, sur la peinture, sur la lecture des vieux livres, etc. Eh bien ! il me semble que les Essais d’Emerson pourraient s’appeler le Table Talk des philosophes. Nul livre n’est mieux fait pour être lu par une réunion de penseurs, pour leur apporter de nombreux sujets de discussion, pour élever et pour animer leurs entretiens. Hazlitt nous a donné le Table Talk des p(}ëtes et des artistes; Emerson a écrit le Table Talk des sages.

Si , comme philosophe , Emerson appartient à la famille des moralistes modernes et des sages anciens, comme écrivain, il est par excellence un de ces esprits rares qui apparaissent dans les littératures, quelquefois pour tenir la place des génies créateurs, quelquefois pour les seconder ou pour tenter des voies nouvelles. Les deux noms do Thomas Carlyle et de Henri Heine indiqueront suffisamment de quelle classe d’esprits nous voulons parler. Ces deux hommes s’élèvent certainement bien au-dessus du niveau intellectuel de leur pays, commii Emerson au-dessus de la littérature américaine. Je ne crois pas qu’on puisse attribuer les dons du génie à ces deux écrivains, et cependant on conviendra que ce sont deux esprits bien difficiles à trouver et à remplacer. Un de leurs mérites est de pouvoir créer et penser d’in e manière originale au milieu des hommes de génie et après eux. Généralement, de tels hommes suppléent à la puissance par l'originalité; ils ne font pas la gloire d’une littérature, mais ils la prolongent; ils ne font pas faire de grands pas à la société, mais ils continuent à tenir son intelligence en haleine. Ils maintiennent la vie intellectuelle, voilà leur véritable gloire. Dans le même siècle que Voltaire, Jean-Jacques et Montesquieu, Diderot, esprit rare s^ en fut, ajoute encore à la gloire philosophique du dix-huitième siècle. Après la grande gé- ‘ nération qui, en .Allemagne et en Angleterre, a marqué

PHII.OSOPHIE AMÉIUCAIXE.

SI îilonoiisoineiil le commeiicemont de ce siècle, Henri Heine et riioinas Carlyle mainliennenl, l’iin le mouvement poétique de l’Allemagne, l'autre les traditions de I humour anglaise et de l'esprit protestant.

Ces esprits rares, parmi lesquels nous plaçons Emerson, n'ont pas cette éloquence qui nait d’une pensée forte et continue; mais ils ont réîo(|uence de l’instinct, SI je puis dire, une éloquence essentiellement capricieuse. Ce ne sont que des éclairs, mais des éclairs continuels qui naissent les uns des autres, engendrés par la chaleur de 1 imagination. Si je pouvais me servir de ces expressions scientifiques, je dirais que l’électricité doinine chez eux les autres agents de la vie. Le hasard de la pensée les maîtrise; ils s’abandonnent à ces fortuites combinaisons d'idées et d’images fournies par la mémoire et 1 imagination, à cette éloipience imprévue à cette verve entraînante que seul le génie sait contenir. C est aussi le hasard de la pensée qui entraîne Emerson • mais, chez lui, cet abandon n’a rien de dangereux I c moraliste américain peut se confier au courant de si^s reveries avec la certitude de ne jamais perdre de vue ni Je but a atteindre, ni le chemin parcouru. Le flot de sa méditation monte lentement, mais il ne dévie et ne s’abaisse jamais. Lorsque je lis un poète, un orateur, un philosophe, je distingue ordinairement le moment où il va prendre son essor pour devenir éloquent. Il y a alors un mouyement inattendu, comme une excitation imiirimée à l’imagination afin qu’elle puisse s’élancer un effort souvent factice, un coup d’aile. Chez Emerson, il n y a rien de pareil. Sa pensée s’élève sans effort et sans bruit, graduellement et sans précipitation ; il arrive à rcloipience sans qu’on se soit aperçu qu’il allait l’atteindre. Une fois arrivé à une certaine hauteur, il s’arrête et se place dans une sorte de région intermédiaire entre la terre et le ciel; aussi sa philosophie évite-t-ello

INTRODUCTION

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les inconvénients du mysticisme et les lieux communs tle la morale ordinaire. Un enthousiasme qui n'est pas de l’exaltation, une sorte d'élancement qui n’est pas du désir, une contemplation qui n’est pas de l’extase, une imagination toute de l’ame teinte des reflets les plus purs de la nature, le soutiennent dans cette sphère intermédiaire entre le monde visible et l’infini. D'en haut il voit l'humanité, il entend les derniers bruits de la terre, devenus j)his purs à mesure qu’ils montaient, et il contemple sans éblouissement la lumière du ciel. Il y a un mot qui revient souvent dans ses Essais : « Je crois à l’éternité. » Et efTectivement, ses écrits semblent porter l’empreinte de cette croyance ; une lumière venue d’en haut en éclaire toutes les parties d’une égale lueur. Pas d’éblouissements comme chez les mysticpies, pas de teintes d'aurore, de clair-obscur, de crépnscide, et de tojis ces eflets du style moderne, niais une lumière bienfaisante et salutaire jiropre à faire germer et mûrir la pensée, car c’est un reflet de la lumière morale. Un passage sur la lieautc morale que j’extrais de son opuscule intitulé IS'ature fera mieux apprécier ce qu’il y a d’élévation digne et austère dans cette pensée sans vulgarité comme sans enflure.

« La présence de l’élément spirituel est essentielle pour la perfection de la beauté de la nature. La haute et divine beauté, qui peut être aimée sans moilesse, est celle que nous trouvons unie à la volonté humaine et qui n’en peut être séparée. La beauté est la marque que Dieu imprime sur la vertu. Chaque action naturelle est gracieuse. Chaque action héroïque est de plus bienséante, et force le lieu où elle s’accomplit et les spectateurs à resplendir autour d’elle. Les grandes actions nous enseignent que l’univers est en cela la propriété de chaque individu. Toute créature rationnelle a la nature entière pour son douaire et son domaine. La nature est à l’homme s’il le veut. Il peut se séparer d’elle t il peut se retirer dans un coin et abdiquer son royaume, cximme la plupart des hommes le font ; mais par sa constitution il est cndiainé au monde. Il

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