‹ Essais de philosophie AmèricaineChapitre 3 sur 11 · IV · texte numérisé non relu

IV

l■IIII.OS()l‘tllK AMtllICAIM'.

tire le momie à lui en proportion de réncrcie de sa volonté et de sa pensée. « Tontes les clioses an moyen desunelles l<‘s hommes navimient, constrnisent et lal onrent, ohéisseiit la vertu, » dit nn ancien historien. « Les vents et les \ ailles sont toujours du roté du pins habile navientenr, « dit Gibbon. Ainsi dn soleil, delà lune et de tous les astres du ciel. Lors(|n’nne noble action est accomplie par hasard dans une scène d’une grande beauté naturelle ; lorsipie l.eonidas et ses trois cents martyrs mettent tout un jour h mourir, et (jue le soleil et la lune \iennent l’un après l’autre les contempler dans l’étroit défdé des Tberm(tpyles ; lorsqu’Arnold de Winkelried recueille dans son flâne une serbe de lances autrichiennes pour ouvrir la liime .'t tous .ses compagnons , nu milieu des hautes Alpes, sous l’ombre de l’avalanche, est-ce (|uc ces héros n’ajoutent pas la beauté de la scène à la beauté de l'action? Lorsque la barque de Gulomb approche du rivage américain, (|ue le bord de la mer se garnit de sauvages sortant de leurs huttes de roseaux, que l’Océan s’étend par derrière lui et les montagnes jMurprées de l’archipel indien tout autour, pouvons-nous séparer niomme de la peinture vivante? Est-ce que le nouveau monde, avec ses iKtsquets de palmiers et scs savanes, ne l’enveloppe pas comme d’une belle draperie? Toujours d’une même façon , la beauté naturelle consent à s’elTaccr et enveloppe les grandes actions. Lorsque sir Harry Vane fut amené à la four, assis dans un tombereau, pour souffrir la mort comme chain- |iion des lois anglaises, quelqu’un de la multitude s’écria : « Vous n’avez jamais eu un siège aussi glorieux ! > (’.harles II , pour intimider les citoyens de Londres , lit trainer à l’échafaud le patriote, lord Russell dans une voiture ouverte parmi les principales rues de la ville. Pour me servir du simple récit de son biographe, « la mul- ^litude s’imagina qu’elle voyait la liberté et la vertu a.<si.scs à .ses côtés. « Parmi les objets les plus sordides, un acte, véridique ou héroïque semble attirer fl lui le ciel comme .«on temple, et le soleil comme son flanibeau. La nature étend ses bras pour étreindre l’homme, pour\u que nos pensées soient d’une grandeur égale à la sienne. Volontiers elle sème sous scs pas la rose et la violette, et courbe les lignes de sa grandeur et de sa grâce pour la décoration de ,'on enfant cbm. Un homme vertueux est en unisson avec les mœurs • de la nature et se fait la ligure centrale du monde visible. Homère , l'indare, Swrate, Phocion, s’associent eux-mêmes dans notre mémoire a\(f la cêouapl le cl le climat de la Grèce. Les cieux >isible.s

INlUOüfCTIOX.

et la terre sympathisent avec Jésus. Dans la vie comniime, quiconque a vu un homme d’un puissant caractère et d’un heureux génie aura remarqué avec quelle aisance il attire à lui les choses qui l’entourent ; — les personnes, les opinions, ie jour, la nature, deviennent les sen iteurs de l’homme. »

Il y a chez Emerson un sentiment de la nature exquis et pénétrant plutôt que large. Ne cherchez pas dans ses essais les grands sentiments à la Jean-Jacques et les cn- Ihousiasmes à la Diderot. Le sentiment qu'il éprouve |lK)ur la nature tient de la sympathie plus que de l'a- I mour. Quand il entre sous ses ombrages, c'est pour ra- / fraîchir son front et distraire sa pensée. Ces promenades, ces contemplations, lui apparaissent comme autant de bains salutaires pour l’i\me et le corps, qui se retrempent dans l'air extérieur et regagnent en regardant le ciel l'énergie perdue dans la lutte de chaque jour. C’est le côté religieux de la natm'c qui l'attire et lui fait rencontrer, ciT les adoucissant, les images bibliques: « Si un homme vit avec Dieu, sa voix deviendra aussi douce que le murmure du ruisseau et le frémissement de la moisson. » Tout ce que la nature a d’immatériel, la grâce, la fraîcheur, le parfum, l’harmonie, Emerson le sent vivement et le répand dans ses pages. On croit y surprendre le murmure de la moisson quand elle secourlresous lèvent, l’odeur du pin résineux, le bourdonnement des insectes. Il y a là vraiment un sentiment original ; la contemplation est pour le moraliste américain V hygiène de l'ùme. On a rappelé, à propos d’ Emerson, le nom d’Obermann. Je ne crois pas qu'il y ait entre eux le moindre rapport. Emerson, fort de sa conviction morale, voit tout en bien et dit que la nature affirme toujours un optimisme, jamais un pessimisme. 01)ormann, tournant partout ses regards ennuyés, ne rencontre que lassitude et dégoût, comme un malade qui, voyant tout en jaune, affii nierait que sa jHirception est la seule vraie. L'un, plein de santé.

PHILOSOI’HIE AMEIIIOAIXE.

est solitaire par force de caractère; l'autre, languissant, phthisique, est solitaire par faiblesse de cauir et lâcheté morale.

La sympathie religieuse d'Enierson pour la nature se montre surtout dans ses poésies. Il s'en exhale comme un parfum de fleurs sauvages. Tous les bruits légers, toutes les notes confuses que le calme des forêts (kmmel d'entendre, vibrent ilans les paroles mélodieuses (pi'Emerson adresse au vert silence des solitudes. Quel- (piefois, mais trop rarement, sa jMînsée joue avec le vent, erre dans l’espace, et va chercher dans les régions lointaines les pénétrants parfums d'ilafiz et de Saadi, ou les âpres od(îurs des bruyères du Nord. Ordinairement ses vers ne traduisent qu'un setd sentiment, qu’un seul culte, celui de la solitude. Les |)eisouuagcs et les interlocuteurs du poète américain sont les arbres, les rochers, les nuages, qui semblent lui raconter les histoires des temps qu'ils ont vus s’envoler. Stuis ces ombrages le sage a trouvé son Élysée, le puritain a trouvé son Éden biblique. Il y a de la lumière et de la couleur dans ses vers, mais c'est celte lumière qui ri'apparl ient qu'aux solitudes sombres cl aux bois épais, celle lumière que les Anglais expriment parfaitement par ces mots : Sunny troods, sunny graves (bois brillants de soleil). Ce mol, qui manque dans notre langue, me semble exprimer admirablement cette lumière qui, pénétrant dans les bois malgré le feuillage et l’ombre, s’y concentre et y séjourne dorée, parait palpable et saisissable, et n'a rien de la blancheur de la lumière supérieure. Sunny solitudes, dit Emerson en s’adressant à ses bois chéris. Sunny soliloquies, pourrions-nous dire aussi des inspirations du philosophe et des rêveries du poète. Lui-même, en une de ses plus jolies pièces, trace le portrait d'un homme qui vit en quelque sorte dans l'intimité de la nature, et nous donne ainsi la {Mjrsonnincalion de sa musc,

mi^eOD'

ixtuoiii'ctiox.

« La science que cet lioinnie reuarde coinine la meilleure, semble fantastique aux antres hommes. .Vmant de toutes les choses vivantes, il s’étonne de tout ce qu’il rtmeontre, il s’étonne surtout de luimême. — Qui pourrait lui dire ce qu’il est, et comment, dans ce nain humain, se rencontrent les éternités pa.ssées et futures?

« J’ai connu un tel homme, un voyant des forêts, un ménestrel de l’année naturelle, un devin des ides printanières, un sage prophète des sphères et des marées, un véridique amant qui savait par cuiir toutes les joies que donnent les vallées des montagnes. Il semblait que la nature ne pouvait faire naître une plante dans aucun lieu secret, dans la fondrière éboulée, sur la colline neigeuse, sous le gazon qui ombrage le ruisseau, par-<lessous la neige, entre les rochers, parmi les champs humides connus du renard et de l’oiseau , sans qu’il arrivât à l’heure même où elle ouvrait son sein virginal. C’était comme si un rayon de soleil lui eût montré cette place et lui eût raconté la longue généalogie de la plante. Un eût dit que les hrise.s l’avaient apporté , que les oiseaux l’avaient enseigné et qu’il connaissait par intuition secrète où dans les champs lointains crois.sait l’orchis. Il y a dans les campagnes bien des cho- ' ses que l’œil vulgaire ne découvre pas ; tous ses a.spects, la nature les dévoilait pour plaire â ce sage iironieneur cl pour l’attirer â elle. 11 voyait la perdrix faire tapage dans les lads, il écoutait l'hymne du matin de la bécasse, il décoiimit les brunes couvées de la grive, le sauvage épervicr s’approchait de lui. Ce que les autres Imtnmes n’bntendent qu’à distance, ce qu’ils épient dans l’obscurité du hallier se dévoilait devant le philosophe et semblait venir, à lui à son commandement... »

Il est impossililc de mieux surprendre tous les secrets de la solitude, de mieux exprimer le sentiment de liberté qu’elle fait naitre. raut-il l'avouer cependant? il semble que ces beautés de la nature mampienl de quelque chose d'essentiel ^ nous sommes comme inquiets d’une absence tro|» prolongée. Ce qui est absent, c’est la vie humaine et la réalité. Sans doute ce sentiment de la solitude sort d'un cœur jvénétré d'humanité, sans doute cette nature est pleine de réalité 5 mais ce sentiment sort du cœur jHHir s’abdiquer, et cette nature ellc-mème s'idéalise

XWIII PIMLOSÜI'IIIE AMÈHIC.MXE.

dans un ordre métaphysique, se fond en nuages mystiques, s’épure jusqu’à ce qu’il ne reste plus d'elle que le parfum et l’harmonie. Alors nous découvrons pourquoi la nature attire Emerson : c’est qu’il peut au milieu d’elle penser et rôver à son aise, c’est qu'il aime à , pénétrer les lois secrètes, à réfléchir sur les causes qui la soutiennent et l’animent. l,e caractère de la poésie d’Emerson est métaphysique, ou mieux symbolique. Tant qu’il est soutenu dans ses promenades par un élan vers la solitude, il est poète; mais a-t-il trouvé un lieu assez écarté et une place bien disjwsée pour son repos, aussitôt le philosophe réparait, et la méditation prend la place de l'hymne.

Â'ous avons entendu comparer la poésie symbolique à la poésie allégorique; la comparaison est fausse. La poésie allégorique revêt d’un corps une pensée abstraite et ne parvient à produire qu’un automate. Le symbole est au contraire le corps, la forme, l’apparence d’une pensée inconnue. Ces apparences flottent sous nos yeux brillantes et colorées comme des illusions, et l’esprit, flottant avec elles, se perd eu conjectures sur cette idée, sur cette réalité mystérieuse et cachée. Aussi la poésie symbolique a-t-elle comme un caractère occulte et cabalistique. Deux charmantes strophes d'Emerson montrent comment il sait symboliser une idée métaphysique. 11 veut montrer (pie chaque objet est inséparablement uni à la nature entière, que chaque individu est lié à toute l’humanité.

• Je la croyais descendue du ciel, la note du moineau chantant à l’aurore sous les rameaux de l’aune ; sur le soir j’emportai l’oiseau dans son nid à ma demeure. 11 chante encore sa chanson , mais aujourd’hui elle ne me plait pas, car Je n’ai pas pu apporter avec moi la rivière et le ciel. 11 chantait .A mon oreille, mais eux chantaient à mon œil. Les délicats coquillages couvraient le rivage, les huiles de la dernière vague jetaient de fraîches perles

IXTRODIOTIOX.

sur leur émail, et le tintement de la mer sauvage les félicitait de s’étre réfugiés vers moi. J’enlevai les herbes marines , j’essuyai l’écume, et j’apportai à ma demeure ces trésors maritimes ; mais ce sont maintenant de paums objets infects et tristes à voir. Ils ont laissé leur beauté sur le rivage , avec le soleil, le sable et le sauvage tumulte des vagues.

« L’amant épiait sa gracieuse fiancée lorsqu’elle se dérobait au milieu de ses compagnes virginales ; il ne savait pas que ce qui l’attirait le plus dans sa beauté était uni à ce chœur blanc comme la neige. A la fin, comme l’oiseau des bois vient à la cage, la jeune lllle est allée habiter son ermitage, mais le gai enchantement s’est évanoui ; c’est une charmante fenune, mais non pas une fée. »

Cette poésie n’est en quelque sorte qu'un prélude à la philosophie d’Emerson. Après avoir contemplé dans ses traits généraux la physionomie du penseur et du poète, nous allons étudier la doctrine qui se traduit tour à tour chez Emerson sous 1a forme lyrique et dans la libre prose de l’essai.

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