‹ Essais de philosophie (volume 2)Chapitre 1 sur 42 · OBJET DE CET ESSAL · texte numérisé non relu

OBJET DE CET ESSAL

Locke veut quelque part que l'histoire de l'intelligence devienne une partie de la physique '. La philosophie a pris quelquefois ces paroles à la lettre, et s'est voulu confondre avec les sciences qui portaient un autre nom que le sien. L'idéologie est une partie jde la zoologie , a dit M. de Tracy ' ; et ses principes n'ont été souvent que des avances de la métaphysique à la physique. Chacune des deux avait eu jusqu'alors ses droits et son domaine; de là bien des procès, que l'une a enfin demandé à l'autre d'éteindre, comme on dit en droit, par la confusion : le dernier terme de la philosophie eût été son anéantissement.

« De r Entendement humain, liv. IV, ch. XXI, $. 2. T. VI de l'édition de Tharot

• Éléments dldAlôgie, T. I, préface.

On ne peut donc s'étonner que les physiciens et les naturalistes aient accepté les of&es de la philosophie. Comment auraient-ils refusé de s'enrichir de * ses dépouilles, et de s'arroger de son aveu la connaissanoe de l'homme tout entier? Aussi un médecin célèbre^ Cabanis, a-t-il décidé que fc les sciences morales de^f aient rentrer dans le domaine de la physique j pour nêtre plus quune branche de T histoire naturelle de V homme '• » Et la médecine française a conservé, tantôt silencieusement, tantôt avec éclat, une prétention traditionnelle à la possession de toute philosophie; C'est depuis cinquante ans un article de foi dans une bonne partie du monde savant, qu'il n'y a de sciences que les .sciences expérimentales , de sciences expérimentales que les sciences naturelles, de sciences naturelles que les sciences physiques. Ainsi l'on a cru satisfaire la raison moderne et la raison de tous les temps, en con* ciliant Tobscrvation et l'unité.

. Cétait abuser des termes. Sans aucun doute , Fobservation est nécessaire à toute science : elle n^est pas inutile , elle n'est pas étrangère à la métaphysique même. L'expérience est un des fondements de la certitude. L'esprit humain fait partie de la nature humaine; les choses philosophiques sont dans la nature, et le nom de physique signifie primitivement la science de la nature. Il est donc permis de dire que la philosophie est une science d'observation , une science naturelle, expérimentale, et sî l'on veut parler plus grec que français, ime science physique.

' Mappons du physique ci du mwal de fhommCt pràaoe.

Dfi LA PHYSIOLOGIB IHTBLLECTUELLE. 3

Ces expreflftimis scmt acceptables , si de l'identité des mots on n'infère pas ridetitité des choses , et si Ton entend que la philosophie est cAserratrioe oa expérimentale dans sa qphère , qu'dle a son fondement dans les Aits, et tient sa place dabs la science dé la mture. On cotiçoit même qne deS' philoB(^es> les Écossais par exemple ^ inquiets et las de s'entendn aocaaèr de spéculation chimértqne , aient revendiqué les droits de leur science aux méthodes d'ofasex^â^ tioÊkf et l'aient assimilée aux connaissances où se fié le plus b raison humaine. Du temps de Bayle, la philoMphie se réfugiait qudqnefois sous le cunon de la lumière surnaturelle; depuis le dernier siècle^ la physique expérimentale est derenue k seule citadelle dont le canon sauTe iœ qu'U protège, et l'esprit humain ne sort plus guère de la place pour s'avoiturer dans la plaine. C'est donc aussi par prudraice qu'on a quelque peu déguisé la philosophie^ ou qu'on Ta montrée dans ce qu'elle a de commun avec ce q«fi n'est pas -elle. On a &it pour èUe^ comme pour 1^ noiiles en temps de troubles, on a caché ses iitres, efiboé ses armoiries; et pour qu'elle £tkt saure, on l'a engagée à se faire petite. Le calcul était-il bon ? je ne sais. A trop invoquer la protection des sciences natttrdles^ il j avisait danger d'être absorbé par elles. C'est un parti mal sAr que de tous af^uyer sur oe ^i vous menace, ^e de tous allier à qui veiit tous envahir. U en a eo&té cher à la Pologne; «t la politique soiqpçonne que l'empire ottoman paiera un jour au même prix la protection -qu'il s'est donnée. De même ou ponarrait bien avoir &it courir k b philosophie ledwgcrd'im partage; e«i lui dierehant

un alliée on Ta exposée à un démembrement. Heureusement il n'y a point d'usurpation définitive ni de destruction irréparable dans Tempiredela science. L'esprit humain n'est lié par aucun traité y dominé par aucune prescription. C'est un monde à part^ où jamais au droit ne manque avec le temps la puissance.

Encore si^ en rabaissante philosophie , on lui eftt garanti une existence mieux assurée, un caractère plus constant , ime autorité mieux reconnue ; elie se serait dédommagée de la grandeur par la sécurité ; un rang moins contesté console d'un rang plus modeste. Mais une parfaite harmonie ne règne pas entre les systèmes physiologiques. La lumière n'est ni bien pure ni bien vive dans les régions élevées des sciences physiques. Les théories s^ combattent et s'y succèdent , laissant le doute après elles, et ramenant peu à peu les esprits aux sciences mêmes qu'ellesont voulu dédaigneusement proscrire. Une certitude claire et invariable est loin d'être l'attribut des principes de la science expérimentale de l'homme; et l'observation en se perfectionnant, en se diversifiant, découvre chaque jour de nouvelles raisons d'ignorer ce que l'on croyait savoir. Certainement, le peu que nous dit de la sensation la psychologie écossaise est plus intelligible que ce que nous en raconte la physiologie ; les faits que nous décrit l'une sont moins hypothétiques que les faits que l'autre suppose , et la perception est plus concevable que l'innervation. En se confondant avec l'histoire naturelle, la philosophie n'a donc rien gagné; ses bases ne sont pas devenues plus so-

lides, ses théories plus durables; elle s*est amom* drie en pure perte ^ et la reine des sciences ^ en des jours de révolution , n'a point sauvé sa tête en jetant sa couronne.

, Est-il vrai du moins qu'en lui donnant un nouveau nom et de nouvelles fprmes , on l'^it réconciliée avec le sens commun , et ramenée à ces notions vulgaires d'évidence que les sciences les plus hautes ne doivent pas dédaigner? « Depuis qu'on a jugé cf convenable^ prétendait encore Cabanis ', de trace cer une ligne de séparation entre l'étude de « l'homme physique et celle de l'homme moral, les « principes relatifs à cette dernière étude se sont IV trouvés nécessairement obscurcis par le vague des «hypothèses métaphysiques. » Mais d'abord il est difficile de prouver que cette ligne de^ séparation soit quelque chose qu'on Bxtjugé conçfenable de tracer, et que depuis cette prétendue convention 'scientifique to^t ait été de mal en pis , au point qu'il &1lùt l'abolir pour revenir au vrai , au raisonnable , au bon sens primitif. On ne voit point que ce soit le sûr moyen de rendre à la science un caractère populaire y et que l'existence des sciences intellectuelles soit une hypothèse artificielle qui fasse violenceà l'esprit humain. L'apparence du paradoxe, l'innovation , au contraire, est du côté des naturalistes. Ce n'est point le sens commun, ce n'est point le langage ordinaire, ce fidèle et involontaire inter* prête du sens commun, qoii dit que la science de rhomme physique et celle de l'homme moral

* Rapports, etc., préiace.

0 BftSAi vn.

' raidit la mène chose ^ que la morale derrait faire pattm de rhistoire natm^e, que la métaphysique detraifc rentrer dœs la zoologie. Toutes ces asser* tions sont restées dans les livres; et bien que mainte Um réîmiHriBiées depuis cinquante ans , elles n'ont point cours dans la conversation ordinaire ^ elles n'ont point passé dans l'usage ; la littérature ne les a pas adoptées i la politique n'en tient compte ; l'expérience journalière ne sy soumet pas^ et le pu^ blic s'obstine à distinguer le naturaliste et le philo^ sophe^ le moraliste et le médecin , à ne point Gon« fondre le moral et le physique. Le matérîalisto lui'-méme est obligé de les distinguer pour se faire entendre* Dans l'opinion du monde^ il y aura ton-» jours une différence saillante entre la science d'Hip* pocratè et celle de Platon. La Logique ou la Meta-* phpique d'Aristote ne seront jamais des parties de son Traité des animaux ; et ce qui choquera les pei>^ ehants et les habitudes de notre esprit, ce sera d'identifier l'étude de l'intelligence avec l'anatomie du système nerveux. Il le £iut cependant , on les physiologistes se trompent ; il faut renouveler totalement les notions et les locutions usitées. Si Cabanis a raison y on doit changer jusqu'au titre de son livre. Qu'est-ce^ en effet , que les Rapports du physique et du moral de V homme? Le mot rapports supposé diversité y là où l'on nous enseigne l'unité ; le Utre du livre implique la distinction que le livre nie ; dès qu'il n'y a que le physique y il n'y a plus de moral y donc plus de rapports. Le nom même de l'esprit humain, lequel n'est plus distinct de l'appareil encéphalique ; est une expression fautive que

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le philosophe doit s'intordire^ et Condorcet a erré en n'intitttla&t pas son dernier et célèbre onTtage : Esquisse des progrès du cerceau humain.

On peut donc dire ^ ayant de rien discuter au fond^ que la physiologie n'a tenu aucune de ses promesses^ et qu'elle n'a rendu la philosophie ; ou plutôt sa philosophie ^ ni moins contestée y ni moins Tariable^ ni plus populaire; rien ne justifie sous ce rapport la résolution que la physiologie a entreprise ea s'emparant de la métaphysique.

Il s'agit^ comme on le sait, d'eflacer la vieille et familière distinction du corps et de l'âme; c'est-àdire de n'admettre dans l'homme que des organes^ et d'expliquer tout l'homme par ces oignes. Or, on peut y chose assez singulière y arriver à cette conehision par deux Voies opposées , en procédant de l'intérieur à l'extérieur, ou de l'extérieur à l'intérieur. Le premier procédé est celui des psychologistes qui tendent au matérialisme, le second, celui des physiolégistes qui veulent anéantir la psychologie même.

Noas avons discuté le premier en étudiant l'idéologie. La philosophie sensualiste a le même point de départ que Descartes ; elle débute par le moi ou la conscience; mais n'observant dans la conscience que la sensation , et dans celle-ci que Fafiiîction qui lui semble se transformer en idée, elle est impuis^ santé à garantir, soit la certitude des vérités intellectuelles, soit l'existence des réalités extérieures; Lorsqu'elle veut de la sensation conclure aux premières, elle n'aboutit qu'à l'idéologie; lorsqu'elle' veut affirmer les secondes, elle se fait gratuitement matérialiste; je di« gratuitement, car la sensation.

seule ne donne pas la matière^ et de la s»i$ation seule ne peut se dëduire aucfune des vérités physiologiques. La conscience ne les suggère pas y et l'idéalisme les â)ranle. Voyez ^ flairez , entendez^ ces sensations mille fois répétées ne vous feront connaître ni le nerf optique^ ni le nerf olfactif, ni le nerf auditif, ni le cerveau qui, dit-on, sent et pense par tons ces nerfs. Il n'est aucune des observations des naturalistes dont nous ayons une conscience quelconque. L'anatomie et ses 'conclusions reposent sur deux principes : la vérité des perceptions du monde sensible , et la validité ^térieure de la loi de causalité. L'analyse de la sensation, comme affection des sens, ne donne aucun de ces principes. Ni Gondillac, ni M. de Tracy, n'ont ^u les. établir; ils ont donc laissé la physiologie sans bases, et en lui abandonnant l'homme tout entier, le sensualisme lui a concédé par delà son pouvoir.

Il faut revenir à l'autre procédé, et de l'observation externe induire la nature et la cause des opérations internes. Ainsi raisonnent généralement les physiologistes. Les phénomènes de la santé et de la maladie, les expériences pratiquées sur les animaux , l'inspection des organes après la mort , les conduisent à de certaines inductions sur les fonctions intellectuelles de l'homme , ou du moins sur la manière dont elles s'accomplissent dans ce milieu physique où réside le moi humain. Ils fondent ainsi toute la psychologie dans la physiologie , et prétendent avoir trouvé le secret d'ériger la première en science positive. Cette prétention suppose deux principes. P'abord qu'il n'y a de certain que le visi-

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ble , ensuite que l'obserration n'est possible qu'alors que l'observé est distinct de l'observateur.^ Si ces deux propositions ne sont pas vraies, sur quel fondement asseoir la prééminence des méthodes dites expériihentales? Mais si ces propositions sont vraies, comment et de quel droit appliquer la physiologie aux faits psychologiques?

> Les choses visibles ne sont certaines qu'en ce qui est du ressort de la vue ; et sans dresser contre la sensation toutes les batteries du scepticisme , il faut reconnaître que le domaine de la sensation est borné, et que, comme champ de connaissance, elle serait bientôt stérile sans les jugements qui la fécondent, sans la raison qui l'exploite et la limite à la fois. La sensation ne dépose que des choses senties ^ et les choses de l'intérieur de l'homme ne sont à la portée d'aucun sens. Jamais le physic^ogiste ne verra ni ne toucbera une pensée , un souvenir, une volonté, une sensation même; soit qu'il veuille les considérer comme opération, fonction ou résultat, soit qu'il prétende atteindre par les sens une idée déterminée, l'organe qui la conçoit , l'acte par lequel cette conception s'opère, il veut toucher l'impalpable ou voir l'invisible. Le moral échappe à tous les sens. Or, s'il y a un moral, s'il y a des pensées, des souvenirs, des sentiments, des volontés, nous savons qu'il y en a; il faut donc que nous ayons les moyens de le savoir ; et comme ces moyens ne sont pas Jes sens, il suit que pour obtenir la connaissance , il n'est nul besoin d'une différence entre l'observateur et l'observé. Ce n'est que dans la sphère des sens que cette différence est néces*

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