‹ Essais de philosophie (volume 2)Chapitre 41 sur 42 · DE L'INCONNU · texte numérisé non relu

DE L'INCONNU

Mais quelque puissantes que soient les causes qui nous portent au doute , et qui induisent quelquefois la raison à le r^arder comme son triomphe , elles ne l'emporteraient pas sur ce besoin de croire, sur cet inq>érissable amour de science et de Térité qui l'anime et la vivifie, s'il n'y avait pas dans son im-' perfection même, et surtout dans la nature des questions qui lui sont posées en ce monde , quelque chose qad semble se refuser à une entière évidence et qui er dut ces convictions pleines et rassurantes , heureux fruit d'une connaissance complète. Nos moyens de connaître sont bornés; c'est une vérité dont chaque instant de la vie dépose. Mais ce serait là un motif d'ignorer, non de douter, ni surtout de se plaire à douter et d'ériger le doute en sagesse. Dis* linguer ce quV>n sait de ce qu'on ne sait pas, telle devrait être la simple conséquence de cette conscience de la limitation de notre esprit. Seulement si , au moyen de ce que nous savons, nous pouvions nous faire quelques idées sur ce que nous ne savons pas , de ces idées il serait permis de former une por» tion de science conjecturale qui composerait le Intime domaine du doute ; le reste de l'inconnu appartiendrait de droit à l'ignorance. Voilà ce qui résidterait naturellement du fait de la limitation, de notre esprit. Mais ce n'est pas à cela que se borne le scepticisme ; il ramène le doute même sur ce que nous savons on croyons savoir; il conclut de nc^e

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ignorance contre notre science. De ce que nous ne pouvons tout connaître, il infère l'incertitude de nos moyens de connaître , et trouve en toute chose l'inconnu ou le problématique. Au lieu d^ajouler par le doute à nos connaissances, de joindre à la science certaine la science conjecturale , il v^ut que la science tout entière ne soit que probable ^ trcfp keureux lorsqu'il n'exige pas que tout entière elie soit vaine. D'où vient cette étrange prétentioit? d'où vient ce funeste penchant à humilier la raif ion par là raison, et cette vanité philosophique qui se plait dans le néant de la philosophie ?

C'est qu'il y a de l'inconnu dans les choM^ de ce inonde > et que cet inconnu est de telle naixire qn'âl y a ou qu'il semble y avoir contradiction entre tes diverses données dont notre esprit dispose, lia conséquence , qui est le besoin de notre esprit , ne parait pas se retrouver dans les choses ; et cependh nt nous la cherchons sans cesse, nous la réclamoBis impérieusement; nous l'imposons à la nature ioomme si nous l'avions faite, et nous contrôlons la création.

Nous sommes pressés entre la nature cie s choses qui est plus grande que nos connaissances^ et notre raison qui exige aussi plus qu'elle ne sait. Le s choses nous dépassent, et notre raison déborde notre nature; De là une lutte constante pour rétablir l'équilibre et le niveau. Effort impuissant, car il tend à ^changer l'humanité.

Ainsi , d'une part, tout n'est pas rationnejl autour de nous, et, de l'autre, une sorte de pen^dtaiit logique, auquel c'est une grande vertu de l'es^unt que de résister, nous pousse incessamment à cfa .excher le par&it accord entre ce qui est et ce qui rai scinne-'Cle

qui est est iUimité, c'est l'absolu , c'est l'infini y c'est le tout; ce qui raisonne ^ c'est le moi, le relatif, le fini , l'iùdividu. £t cependant, comme il y a dans le moi quelque chose qui. est doué d'un caractère d'impersonnel , disons mieux , d'absolu et d'infini , à savoir la raison , ces deux éléments , le tout et la raison, cherchent à se rejoindre à travers le moi. La raison, enfermée dans le moi, ne communique pourtant que par le moi avec les choses. C'est là le contraste, l'antagonisme, qui produit les grandes soufirances et les grandes fautes de l'esprit. Il y a donc je ne sais quoi de contradictoire dans la con-stitution même de l'homme.

Mais s'il est sage de le reconnaître , il ne £iut pas chercher à s'en affranchir. Si le devoir de la raison est de résister à ces exigences logiques , qui peu^ vent Tentrainer hors de ses voies , elle ne doit pas les déposer , ni renoncer entièrement à ses ambitions naturelles, non plus qu'aux connaissances incomplètes auxqudles elles la conduisent. Pris en totalité, son savoir est un tableau qui a ses fonds, ses lointains, ses clairs-obscurs, ses ombres enfin. Elle ne peut , sans lui ôter sa grandeur, sa perspective et son ensemble, le réduire à ce qu'il a de précis en dessin et de vif en couleur. L'œil voit difi^renunent, mais iL voit enfin ce qui est dans la vapeur et ce qui est dans le dair. Une philosophie qui bornerait toutes nos connaissances à celles qui sont nettes, arrêtées, complètes, ressemblerait , qu'on me passe la comparaison , à la peinture chinoise. Elle serait sèche et plate, et ne pémétrerait pas dans les profon* deurs de l'esprit humain. Elle nous ferait plus pauvres quQ nous ne souunes, nous ôlerait beaucoup

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de nos idées indispensables; et^ non contente de rétrécir notre esprit , elle combattrait , elle nous retrancherait des penchants et des besoins de Tâme, qui renaîtraient, au reste, en dépit de ses efforts.

En effet, ce n'est pas uniquement par l'intelligence que nous pénétrons dans la sphère supérieure h nos connaissances expérimentales et à nos déductions logiques. A côté de ces principes suprêmes que possède la raison , qu'elle applique avec autorité , mais auxquels cependant elle ne parvient pas à tout soumettre 9 il y a des demi-connaissances , des anticipations naturelles, des ' conjectures instinctives , rudiments d'une science qui n'est pas de ce monde ; et comme ces sortes de notions ne sont pas pleinement rationnelles, nous n'y arrivons point par la raison seule; d'autres facultés nous y conduisent également. La sensibilité semble nous en rapprocher autant que l'intelligence, et mille mouvements de notre âme, qui ne se laissent pas aisément mesurer au calcul philosophique ^ nous jettent au delà de notre conviction et sur les limites du monde idéal.

Pour dépasser ainsi la sphère de la science proprement dite, il suffit d'élever quelqu'une des ques^ tions qui reviennent à celle-ci : Pourquoi suis-je ce que je suis? ce mystère prend bien 'des formes; ce problème comporte bien des expressions. Des sentiments très-divers le rappellent , et quand par système vous parviendriez à vous en abstenir, le cœur même vous y ramènerait. C'est un instinct de la natm^e, quand ce n'est pas une spéculation de l'esprit.

Nous touchons à des idées qu'il est impossible

d)BS CAUSES BU SCEPTICISME. 577

d'exprimer avec l'exactitude du langage philosophique. Il faut les exprimer cependant.

Qui n'a souYent senti le poids des mystères de notre destinée ? quel esprit si borné, si lourdement enfoncé dans l'ornière de la vie matérielle , ne s'est vaguement interrogé sur tout ce qu'il y a d'incompris en nous et autour de nous? qc^i ne s^est dit souvent : Que suis-je et pourquoi tout ce qui est? Chez ceux surtout dont l'intelligence est développée^ mille circonstances peuvent réveiller ces questions. Non-seulement la méditation studieuse, mais tous les sentiments profonds, parfois les grandes douleurs reportent l'âme à ces mystérieuses interrogations.

Quand vos r^rds se plongent en vous-même, il advient quelquefois que, par un contraste singulier, la personnalité semble s'aSàiblir, et la contemplation l'emporte sur le sentiment de vivre et de soufirir. La raison qui regarde et qui cherche , absorbe presque la sensibilité, et sourde un moment du moins à ses gémissements , elle oublie l'individu et elle abandonne toute conscience de l'existence déterminée, pour se noyer en quelque sorte dans cette existence générale où l'on doute de soi , où toutes choses, y compris le moi, flottent comme des onobres, où l'esprit, par une illusion sublime, croit se confondre un moment avec l'étemel spectateur des choses. Phénomène admirable! Plus rhomme rentre profondément en lui-même, plus régoisme s'e£faoe ; ce qu'il y a dans sa nature d'universel domine ce qui s'y rencontre d'individuel , il s'anéantit à force de 9fi contempler et se perd dans l'infini de la raison.

Que chacun s'interroge et réponde; je ne parle II. 37

576 BSftAC Kl.

pa$ MX ^ei^U pkUo$ophe«; cet état de rcverîe peu-*

sive n'est pas iconnu d'em^ 66|ih. N'est-il pas vrat

qita lor^q^a vous éte^ en proie à une soufFraoce

loogjie et uniforme, si elle n'est pas assex ^ioLenie

pour déchira vos sens au point. de suspendre la

liberté de la pensée, n'astril pas vrai que, dans cette

inactioti pénible o{l die vous jette, il y a dés instants

oh vous ne savez plus que vous pensez ni que vous

êtes, où vous vous croyez transporté au delà da

moi , aurtdesms de la vie , et vous désintéressez de

vous-même au point de regarder U soufiraace oomme

quelque chose d'extérieur et d'indiffîrent. Et dans

les douleurs de l'âme, lorsqu'elles ont le canotère

non de l'égarement et de la fureur, mais d'un dés^-

poir immobile et recueilli, n'y a-tr-il pas de certains

intervalles , les seuls où l'âme respina un p^u , des

moments d'oubli de toute réalité où l'émotioa est

susp^idue, où le oœur se détache de tout intérêt,

de toute afiectioa positive , où vous nç sentez plus

le trait qui voiis déchire, et cessant toute plainte,

vous assistez, non sans quelque douoeur, auepeolaele

de ¥otre âme , ou plutôt de ce monde visible dont

elle reproduit l'image , de ce monde invisible dont

elle nélléckit l'ombre. Alors sepaatiops, aoixvewfs^

épiotions , idées, passent devant vous, monotones et

mobiles eomme les flots. Bientôt il voua semble

que vous atteignez aux dernières limites de l'étne,

que voua toucbee à l'essence des obèses, ou du nmins

que vous pianez au^^dessiis de ia nature et de la d^s-*

tinée, et que la réalité qui vous sépare de oe qui

n'est plus et de ce qui n'est pas, vient de s'évO'-

nouir : charmes de la pensée , seules consolations

quacceple le désespoir, dictome merveilleux qui

DES CAUSK9 IHJ SCBPTlCXâME. 570

seul guérit les plaies de l'aine^ on suspend du moins ses donleitrs en lui donnant le sommeil et les songes. Ainsi bercée 9 elle se calme et s^éleve, semblable a cet oiseau qui vole en dormant.

Enfin il est des afièctîons qui ont aussi la puissance êe nous arracher à toute préoccupation de la personnalité actuelle. La passion qui semble Texaltation suprême du moi , a cependant le pririlége de FeiUcTer à lu!*méme elr de l'anéantir en quelque façon. Alors que Tâme tombe- dans ces ravissements que la parole humaine ne peut décrire, le sentiment de tout ce qui est in^yiduél et positif échappe , la terre fuit, et les souvenirs du monde, les calcnls de r esprit, les pax^eptions de la conscience font place à je ne sais quel sentiment de l'existence individuelle, où rien n'est distinct et limité. Confondues p«r une sjmpathie m^rstérieuse , les âmes s'arrachent aux misères de la vie individuelle , et se répandent dans une sorte d^extase que toxtt naturellement rfles appellent VinBm. Non , tout n'est pas illusion dans cet wehantement dont Famour nous raconte les douceurs. Tout n'est pas diimère dans eet oubli du monde dont il se vante, et ce n'est point par une pure exagmition de langage qu'il donne le iiom dit ciel à la région qu'il habite. La phts intime des passions contient et développe le sentiment de ITnifini. Ainsi Famour puise à la même source où puise parfois la refigion , et voiBi comme a a quelque choae dé divin.

Le vrai de tout cela, c^est que F âme est capable de sentiment qui ki jettent dans vtn état extrême où efie touche les murs éfe sa prison , où iUpIoyant ses ailes, eMe se heurte aux barrearix , et s'élance vers

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les champs éthérés d'une existence plus grande et plus pure. C'est, pour parler en termes simples, que par le sentiment comme par la pensée, elle tend à l'infini.

Or , il faut bien reconnaître dans cette tendance une première contradiction avec les circonstances où l'âme est placée ici-bas , avec ses moyens d'agir et de connaître, avec toutes les conditions de la nature terrestre et de l'humaine destinée. Poser une question dont une des branches se prolonge dans l'infini, c'est poser une question insoluble.

Eh bien , qu'on daigne y réfléchir , on verra que les hautes et grandes questions présentent en général ce caractère : dé telle sorte qu'il est tout à la fois dans la nature de l'esprit humain de les poser et de ne pas les résoudre.

Les éléments delà connaissance sont les données de l'expérience et les intuitions de la raison. L'esprit remanie , développe et combine ces éléments au moyen de la réflexion et du raisonnement. En raisonnant, il suit une loi logique sans terme qui ressemble à une ligue droite sans extrémité; et comme c'est ainsi qu'il dispose ses connaissances en système , et parvient à une science méthodique de la véinté, il prend sur lui de conclure que là est la voie de toute vérité, la méthode excellente, la méthode unique. S'il en est ainsi, tout doit être soumis au raisonnement ; la logique est universelle. Or les données de l'expérience, or les intuitions de la raison , ne viennent pas du raisonnement, ne dépendent pas de la logique. Contradiction flagrante; conunent la sauver? De quel droit limiter la logique? De quel front récuser l'expérience ou infirmer |la raison? U y a là des choses in-

conciliahles ; il y a là une nécessite deirant laquelle il faut plier la tête. Mais certes, nous sommes eu droit de dire : Gomment cela se fait-il, et pourquoi en est-il ainsi ? Seulement , a cette question nous n'avons rien à répondre. Il a été suffisamment prouvé que la question n'était soluble qu'à la condition de plonger dans l'infini.

L'homme a la^ conscience du bien. Il y a entre le bien et sa nature, une corrélation, une sympathie nécessaire. Cependant^ le mal existe, et mille penchants nous y entraînent. Dans ces penchants , comme dans la noble inclination de l'âme à la vertu, il est impossible de méconnaître un fait permanent de la hature humaine ; et dans la nature humaine se montre aussi le principe d'où elle dérive , et se révèle l'auteur de tout bien. Or , comment l'existence du mal est-elle con^patible avec celle de l'auteur de tout bien? Gomment accorder ce que nous appelons sa bonté avec ce que nous appelons sa puissance? Sontelles toutes deux infinies, sont-elles toutes deux^ finies? Deitx hypothèses qui paraissent chacune impliquer également contradiction.

Tout est-il né , tout doit-il périr? Si tout est éternel , que devient le principe de causalité? S'il y a eu création , création dans le sens absolu du mot , quelque chose répugne dans l'ordre présent du monde ; et les notions de temps et d'espace offrent d'inexplicables énigmes. S'il y a eu simple arrangement, d où procède le pouvoir de l'intelligence ordonnatrice sur la matière ordonnée ? Où s'arrête ce pouvoir , et qui le limite, hors une cause supérieure? Et celle-ci , n'est-elle pas alors la cause créatrice? fiomment donc a-t-elle engendré la lutte au lieu d^l**^^^ " \?

Comment a-t-ellc puisé également en elle ce qui s'exclut ou du moins se combat? Comment ont-ils été conçus dans le même sein ces deux jumeaux qui se livrent une éternelle guerre, la matière et l'es** prit?.«» Ces questions n'auraient pas de terme.

La conscience nous atteste notre liberté; et ce* pendant y nous ne pouvons douter de l'ordre im-« muable du monde» Cet ordre > par rapport k la liberté de l'homme , on le nomme souvent prescience divine* Comment peuvent coexister la liberté et la prescience? Quel abime entre ces deux choses > la Providence et l'homme I

Ija Tolonté est encore un fait indéniable. Elle s'exerce en partie sur nos organes ; l'âme commatide aux membres et elle s'instruit par les sens^ Elle est unie à la chair; elle réside dans le moi corporel i elle n'en peut sortir y et cependant , elle le déborde par ses pensées. "Elle en dépend pour- une grande partie de son action , elle le domine pourtant et lut impose* Par sa nature , elle ne semble avoir rien de commun avec lui. Comment donc lui est^elle unie> et ne paraît-il pas y avoir là quelque chose de plus que de l'obscurité i c'est-à-dire une contradiction ?

Ces exemples et tant d'autres qu'on pourrait y joindre^ achèvetit de prouver > cerne semble > non*seulement qu'il y â de Tinconnu en tout ^ mais aussi que cet inconnu est de nature à troubler la raison ^ en lui montrant dans ses connaissances quelque chose de plus que des limites , savoir ^ des données qui paraissent mutuellement s'exclure» Les mystères qui nous environnent sont plus que des lacunes de la science ^ plus que des problèmes non résolus. Il est simple qu'ils nous conduisent h faire

DBS CAUâES Dtl SCEPTICISME. 583

|)lus que confesser notre ignorance. Il est natarel qu'ils Qons entraînent soit à réToquer en doute les Jàits qaenous croyons saToir, soit à suspecter JQS^ qu'à nos moyens de' connaître. Aa fond, ces deux genres de doute reviennent au même , et tous deux constituent le scepticisme. Poiu- n'avoir pas tout à fait tort , comment lu raison ne seràït-elle pas tentée de douter d'elle-même? pour avoir au moins quel^ qtie science, cominetit rësisterait-elle au désir de saroir qb'il n'y a nulle scietice ?

Mais cela justement est contradictoire, et plus cdntradictoire que tout lé resté; et c'est eé qui fait que, malgré les séductions du scepticisme, le dogmatisme prévaut > et saiis cessé fhippé, renaît sans cesse. Il rc^é dans les ot^yanbés , dans les actiohs , datu les mcetirs de l'Bitmanité; il gouverne la vie; il ie popularise fiar le dens commun j legetirehumaih est dogmatique.

Ce n'est pas tout } le sens colnuiuri n'est pas la sciedoe, tuais il n'est pas l'antagoniste de là science. La raison dans son essence ^ lu raison dads sd pliis faflute puissance n'est pas sceptique. La Vraie philosophie n'est pas le scepticisme ; il y a un dogmatisme philosophique.

Tontes les pages de ces Essais sont coi itiettreen lumière les vérités fonclRinentalcfl, rait abuser du temps qui nous reste que de léS duirei Le devoir de )a raison ost de les acceptet les reconnaître, malgré tout ce qui les ol Ainsi seulement j elle montre »:» f'nrcf. Troiivei* chemin dnns les ténèbres, marcher d'iiii pas fer Sur un sol mouvantj avam-or l-u au lieu delesecoucrpouralliîrpll

poiir s'abandonner au repos, telle est la mission âe l'esprit hiimnin. Qu'il soit modeste , mais qu'il ne se dégrade pas; l'humilité ne consiste pas à descendre de sou rang et k déposer sa puissance , mais à connaître le faible de toute puissance et les misères attachées à la grandeur. La raison doit, non se dépouiller, mais savoir ce qui lui manque ^ et ne perdre jamais ni la résignation , ni l'espérance.

Elle est capable de vérité sans être infaillible; die sait de tout sans savoir, comme dit Pascal, le tout de rien. Elle a des facultés bornées, mais réelles ; elle doit, soit à l'expérience , soit à l'intuition, des notions certaines dont quelques-unes même sont d'une vérité absolue. Cependant, comme raison fau« maine, elle est relative à l'humanité; comme raison individuelle, elle est relative à l'individu. Il y a donc antithèse entre sa relativité et l'absolu de plusieurs de ses connaissances ; et comme c'est sa nature d'être capable d'absolu, il suit qu'il y a contradiction entre sa nature et sa condition. Osons en inférer ou que sa condition est accidentelle , ou que ce qu'elle a d'absolu tient à son origine. C'est une reine en exil.

Si elle ose ainsi se considérer elle-même , elle cessera de douter, elle ignorera seulement; elle saura qu'elle ignore, elle ira même jusqu'à entrevoir pourquoi elle ignore. Elle comprendra un peu comment, enfermée dan^ sa demeure terrestre, emprisonnée dans le fini , elle a des vues sur l'infini , conpment elle est au-dessus de ses propres facultés et se «arpasse sans parvenir l\ se pleinement satisfaire. Fière et pieuse à la fois, elle trouvera dans sa faiblesse le gage de sa dignité, et elle se reconnaîtra pour une preuve de Dieu.

Mais ces pens^ destinées à calmer son impatience^ à rendre sa ctiriosilé moins doulourease, seront loin de l'abattre ou de l'irriter aa point delà déterminer au suicide que lui prêchent les sceptiques. Ramenée de ces hautes anticipations d'nne existence meilleure à sa situation actuelle , elle s'habituera à compter sur elle-même, à mesurer ses forces, mais à s'y fier; elle reconnaîtra la certitude partout où il est dans sa nature de la reconnaître , et se méfiera de la faculté dangereuse d'objecter contre elle-même. Se souvenant qu'elle s'appelle la raison , elle se contentera d'être raisonnable, et elle se conTaincra qu'il est raisonnable de ne pas opposer ses forces les unes aux autres, et de ne pas détruire ses richesses avec ses armes. Armes, richesses, dons naturels, biens acquis , conquêtes du travail , fruits du hasard et du temps, elle acceptera, conservera, emploiera tout. Chaque chose aura sa place, chaque £tcultë son empire; elle aéra le l^islateur de l'entendement, et le gouvernera au lieu de le jeter en de continuelles révolutions. La philosophie est une science et non une opposition contre la science. C'est la raison sue par elle-même et non combattue par ellemême : le savoir n'est qoe la foi légitime.

Connaître la nature est le but de toute scieuce. Dès que la raison connaît sa nature, elle a atteint le but, et elle doit croire à ce qu'elle connaît. De ce qu'elle est incomplète, elle doit conclure qu'elle se sait incomplète. De ce qu'il y a d'insoluble, elle doit conclure qu'elle sait qu'il y a de l'insoluble. Voir qu'il n'y a pas harmonie entre quelques-unes de ses notions , équilibre entre ses prétentions el ses forces, équation entre elle et la vérité , c'est voiri"^^>>

chose qui fait partie de sa science; et savoir cela est une découyerte a classer dans la science. Ainsi de toutes choses il sort en dernière analyse non une connaissance entière^ mais une conclusion dogola^ tique. Inconnu^ incomplet^ itisolublé, ces nlob sont des mots de la science , quoique des aTeut d'iguot-ance , et éti ce sen& tout explique et justifie cette parole de Socrate, que lé jphilosophe saitqti'ii tic S£tit rien;

CONCLtîStCW.

Je touche ftu terme dé cet £ss»i el de tout eet ouvrage. Il me semble avoir attaqué av6« quelqmf force le sensualisme èft lé scepticisme. L'UU et l'autt^ att^ jourd'hui ne doîveni pas être séparés^ Sans ddttte un dit beaucoup que U philosophie de h seusâtiod ^t tombée, et la littérature contemporaine s'élèVë uui^ vérsellement contre elle. Point de secte iiouvelld qui ne la réprouve! point de doc^tritie historique qui ne lui fasse son prdoès* Toute tentative de poésie l'attaque > et toute réaction qui veut ôtre mligieuse la maudit. La prétention générale est d'avoir dëeou^ vert dans Tàme humaine et dans la ootidition de rhumduité des mystères que Looke et Voltaire ne soupçonnaient pas. Tout le monde dit qu'il est au ciel et sur la terre des choses > Horatio , que ri a pas dennèé voire philosophie» En combattant le sensualisme 5 aurais-je donc fait la guerre à un ennemi qui n'est plus?

Personne ne le prétendra du scepticisme : nul ne conteste que le doute ne règne dans tous le^ i»pti\$^

COIÏCLUSIOM. Sô'y

et 1« néant des croyances est derenu le pt-émieV chef d'accusation des plaïntirs détracteurs de noti-e temps. Or, je soutiens qu'^ une époque comme la nôtre, partout où se montre le scepticisme, se caché le sensnali.^me. Dès que le doute s'élève âur leâ questions sérieuses pour l'esprit, la préoccupation des intérêts positifs et des biens matériels prévaut, et le sensualisme domine au moins par ce qu'il â de plus triste, ses conséquences : comme sentiment il est en efffet pire que comtne doctritie.

Écartei donc ces voiles trompeurs, brisez ce masque dont la littérature seule couvre le fond des choses; tous retrouverez vivante et puissante encore, ht la faveur du doute systématique, ta religion des sens. La société est restée à l'image de la doctrine qu'elle ne professe plus. La réaction qui l'en sépare n'est encore qu'à la sui'face de l'intelligence; et s'il est désirable qu'elle pénètre plus avant, il est utile et sage de poursuivre opiniâtrement la gucite déclarée par la vraie philosoplile à la philosophie de la sensation et du doute.

L'histoire intellectuelle de la génération qui occupe la scène a déjà oflèrt dans notre pays trois phases bien distinctes, qui reproduisent en de moindres proportions les trois mouvements successifs des intelligences dans la première révolution frarlçaisc.

Durant cette période si intéressante jniur lYspriL humain, et qui a commencé et pris fin a\{'c legotncrnement de la Restauration , les intellii^niccs ('inicnt animées et soutenues parmi sentimenl qui' j'appellerai, et j'espère être compris, la foi crilii|ur. Kn présence de celte résurrection empressée cl impuissaiilr des opinions du passé, la philosophie reuaïssariLc re-

prenait son empire. Éclairés par Fes^périence, échauffés parla latte , les esprits étaient pleins d'ardeur et d'espérance. Se sentir tout ensemble passionné et sage 9 c'est un rare bonheur pour la nature humaine. Riche d'avenir^ fîère de mille conséquences entrevues par avance et réservées pour le jour de la victoire , la raison se livrait donc avec confiance à ce combat brillant et régulier qui renouvelait cette fois sans illusion ni péril ^ on le croyait du moins, quelque chose des nobles émotions de la société, préludant au mouvement de 1789. En défendant ses intentions méconnues et ses pensées outragées, la France s'assurait dans sa foi, et se sentait clique jour mieux convaincue. Les opinions modernes retrouvaient toute leur vérité, dès qu'elles étaient contestées. Pouvait-il en être autrement? elles sont nées pour l'attaque, elles se sont formées par la critique, elles sont depuis un siècle le fruit et le symbole de l'opposition de l'esprit humain.

Une révolution s'accomplit un jour. Vainement fut-elle légitime, nécessaire, rapide, aussitôt con-stituée que victorieuse; elle n'échappa point à sa nature de révolution , elle amena le désordre , elle l'apporta , non dans les lois , non pas même dans la société, mais dans les esprits; elle égara les imaginations, et remplit la raison de quelques-uns de cet enivrement logique qui pousse aux folles extrémités, sous la sauvegarde du raisonnement même. Elle déchaîna dans l'arène les conséquences absolues qui auraient dévoré la société, si la société n'eût fait résistance. Ce fut le moment des paradoxes aventureux , des rêveries perturbatrices , et dans le monde de la théorie du moins , une sorte

de i^pétition de l'époque désordonnée de la première révolution ^ une anarchie sur le papier. Mais la société se défendit; ce qu'elle avait gagné en expérience ne lui fit pas défaut; ce qu'elle avait acquis d'idées neuves et saines se retrouva ; siu^tout ses intérêts évidents et prochains lui sautèrent aux yeux pour ainsi dire, et elle opposa sa prudence, qui, dans les premiers temps, était quelque chose de plus et n'allait pas sans un vrai courage , à là séduction ou à la menace de ces systèmes improvisés auxquels les événements semblaient promettre la toute-puissance.

Une réaction a succédé ; et comme on vit, à la fin du dernier siècle, la société lassée se désabuser de tout et, par haine de l'erreur, prendre en aversion la raison, nous voyons aujourd'hui croître et s'étendre presque sans résistance l'incrédulité morale et philosophique , et se matérialiser une société engourdie. Toute idée est désormais suspecte; tout intérêt se croit respectable, à titre seulement d'in^ térêt , et se proclame ingénument supérieur à toute opinion. L'esprit qui raisonne cède la place à l'esprit qui calcule. Les égarements de la pensée et de la parole paraissent des motifs suffisants pour récuser sans choix la parole et la pensée ; et notre temps , en défiance de lui-même, semble prêt à croire que le siècle s'est trompé. Lois et idées , tout lui devient problématique. S'il était libre, il ne sait plus s'il recommencerait les événements accomplis, et l'on n'entend que plaintes amères et sinistres prédictions sur l'incertitude des théories, le vice des institutions, l'instabilité des gouvernements, la décadence des lettres et des arts, l'abaissement des caractères, la

rareté de9^ talQute> ]^ faible$$e des mœurft» la perle des çonTictious ^ les daugera de l'io^iistvte^ On se demande si wi mauvais siorl 9'a p^s été jeté sw toutes le$ tentatives, bum^pe^ qui les empêche d'ar» ^nver à boiwe ^ et de réalise? tQut ce qu'eilea oi&t promis* Le ^ymp^m^ géiivéïrala c'e&t la i^daace au décQU^agem^uA d'e^piiil : qu'est-^se^ %u(re dioee qjue le scepticisme?

La conséquence est telle qu'où peut la prévoit^ , clest le Qiatérialisme social; c'est Vépiourisme îœ dustriel; c'est la préoccupeition exclusive et ardente des intérêts positifs^ la soif du bieD*^tre> raaaour aveugle du r^pqs^ lÀ toujoui^ a conduit l'oubli du grande du beau ^ du vrai. CW ainsi qu'H y & qusH i2ante ans^ la Fraiiise« dout^iiil de la vévoioliAB Qijéme 9 se mQuti;a prête, ài la rési^uer aux rofikm de qjui, délivrerait les espi?if^ de ces eâfrayasta sou've* uirs qui 1^ obsédaient eosi^foe des Curtômm. Seult^ 99ueut alprsi, $i tout seogibbit s'iuthuidsry si la rMB<xi perdait sa coofîauœ et^ som^ avdeur > si h société sar cvifîait le3 droit» de. la pensée aux i&téréisde la vie, <$'était a^bruit du claû^on de la viotoîre> et Vespril bumaiu cacba sa • boute squa les plis glotrieux du drapeau qiû flo^it aui ponA d'Ârcofev.

Tout est plu^ €)ible aujowrd'huL Une épreuve moins, profonde a produit une mpto^ forte rëaetioii^ Si ramow du repos est le méma ,. il ne se portera pas à d'égales extrémités,, et le risqoe est raoîudire du côté d(u despotisme > cosnme Mssi du eôté de fai gloire Mais il est trop vrai que de manMofe en mo» ment lasociétésemble déposer une à une ses idées, et renoncer aux nobles besoins de l'intelligettce , pour tout coocentrer et tout; conibadre datis le cuke d»

lii^o>étre 0t i^ i^pos. Ciwim johv vôit tomber

coffune uiji flem^on de }a couropnd à§ catle n^ûpn. La 68gç65f^ vulgaire qui suffît au^ çombinaispn^ d^ la vi9 priv^ 4 4eYÎ<9Ut; tpu( le gépie (le l;a société, Gi qui s'en éçartç ç#t pi^scrÂt çpipine i^bimièra et 49f^t* ger. J^m^»^ il'a été pli^ ¥rai§ ^etb? p9i'ole 4e FÉcri^r liiro ; AT {/es ^anfanf^ de ce siècle spot plus prudents « que les ^ants d§ lumière S »

Je sais que de teU moments sont inévitajbles dans la vie des peuples ; mais il faut que ce ne soient qu^ des moments^ Si n<H|s assistions au début d'une ère durable , prenez-y garde , c'est pour de sçmblablQs tei^ps que l'expérience et l'histpire prononceQt ujU mot redoutable^ déepdence. Tout gela, je le e^is fer* mement encore » sera passager^ et le monde réveillera l'eq^it qui dort* U serait trop désolant que rbumnité en s'éclairant se fût at^issée^ lAais ta^i^ dis que wr un plu9 bruyant th^tr# d'autre^ ont U devoir ou la puiftstuoe de relever le gàue i^tio-* nal, qu'au moins dans la sphère de la pure pensée ^ nos soins fidèles ne laiasent point dépérir et s'abal^ tre la ù>i dans la raison, VeiUona sur ^esprit bur nuiin^ gardonsrlui aes lois, ses droits , sa force ^ tontes sas légitinefi ambrions. Éclairé qu'il est sav les prétentions chimériques qui le rendent à \^ fois exigent et débile, préservons-le du découragement et de l'incrédulité. Faisons-lui honte de ses faiblesses y fruits de ses illusions , et qu'une philosophie mâle et sage se conserve au milieu des préoccupations vulgaires^ pour un avenir^ lointain peut-être qu'elle prépare et qu'elle ne connaît pas. Que sont

« Luc,XIY, 8.

pour elle les circonstances qui changent et passent? Dans son étude éternelle , elle peut traverser , sans défaillir y les jours mauvais de la pensée publique , demeurer pure au milieu des souillures de l'intérêt sordide^ se maintenir croyante au scinde la commune indifférence. Gonune son empire sur la société suit parfois à un assez long intervalle son avènement scientifique^ comme elle ne domine en quelque sorte que sur les temps qui viennent après elle , elle doit vivre les yeux fixés sur le point lumineux et voilé du nuage qui l'environne. Qu'importe l'esprit utilitaire à la raison désintéressée^ et la politique d'Épicure à la morale de Platon ? La vérité philosophique est le feu de Vesta qui ne cesse pas de brûler et de luire, pendant que la foule s'empresse aux jeux corrupteurs du cirque ou du forum. Du haut de la sphère épurée qu'elle habite, la philosophie doit montrer la bonne route aux esprits engagés dans d'autres voies. Elle a d'autant plus à faire qu'elle semble moins écoutée; et loin de se laisser enchaîner dans les entraves du doute ou dégrader dans l'abaissement du sensualisme , elle doit donner a la société même un nécessaire exemple, en conservant intactes au moins pour l'esprit humain , la liberté et la grandeur.

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