Essais de philosophie
Cer ouvrage est un recueil d’Essais composés à diverses époques. Le premier et une partie du troisième ont été publiés, il y a douze ou treize ans, dans la Revue francaise. Les autres ont été écrits depuis 1830; par exemple, l'Essai sur Kant en 1832, l’Introduction en 1835, l'Essai XI en 1834; l'Essai X seulement est de ces derniers temps.
Ces compositions détachées sont cependant rangées dans un certain ordre, et se rapportent à une même pensée. Elles ont pour but de décrire et de seconder à la fois le mouvement
philosophique qui s’est manifesté parmi nous ,
1j AVERTISSEMENT.
mais qui ne s’est guère étendu hors de l’enceinte
des écoles. L'auteur a pensé qu'il pourrait être utile de reprendre. sous une forme tout à fait étrangère à l’enseignement, ce que l’enseignement surtout a exposé jusqu'ici, etderechercher comment on peut, sans assurément prétendre au titre de philosophe, étudier la philosophie. Il n’est point de science peut-être qui s’allie ” plus facilement aux autres occupations de l’intelligence, qui soit plus à la portée de la simple réflexion, et à laquelle l'esprit revienne plus aisément et plus librement dans les intervalles de la vie du monde, des lettres et des affaires. C'est pour ceux-là seulement qui ont à faire connaissance avec cette science que l’auteur écrit; car 1] faut bien peu savoir pour apprendre de lui quelque chose. Il espère cependant que son ouvrage n'est point superficiel, et sans avoir résolu les questions profondes, il s'assure qu’il ne les a pas ignorées ni méconnues. Son ambition serait de les avoir fait comprendre, laissant à d’autres le soin et l’honneur de les pénétrer tout entières. Il serait heureux d’en
avoir inspiré aux esprits sérieux le goût et la
AVERTISSEMENT. iij curiosité ; et en contribuant ainsi à propager le mouvement philosophique, sans laffaiblir ni le détourner de sa direction, il aurait témoigné sa reconnaissance à la science qui de tout temps est restée pour lui, au milieu de travaux - fort divers, l'objet d’une fidèle étude.
Quelques-uns de ces Essais sont critiques.
D'autres, qui remplissent presque tout le second volume, contiennent l'exposition de quelques points de doctrine. Cependant la philosophie générale qui les a dictés tous, ne prétend à aucune originalité. Tout au plus l’auteur voudraitilavoir donné une forme un peunouvelle, un peu saisissante , à d'anciennes et communes vérités. Il s’est proposé de rendre les questions que la philosophie traite, aussi accessibles pour tous qu'elles le sont en effet, puisqu'elles l'avaient été pour lui. Aïnsi il a dù puiser largement aux sources ouvertes par ses devanciers et ses contemporains. Il n'a pu les citer toujours, ni reconnaître tout ce qu'il doit à ceux qui dirigent aujourd'hui la science, qui tous sont ses maîtres, et dont quelques-uns sont ses amis. Cependant
au premier rang de ses amis et de ses maîtres,
iv AVERTISSEMENT.
il en est un qu'il ne peut se défendre de nom-
mer, c'est celui qui depuis vingt-cinq ans in-. spire toute la philosophie française, M. Cousin.
‘CGR.
15, février 1849.
PHILOSOPIIIE.
Nous vivons dans un temps où l'étude de la société a le pas sur la scierice de l’homme. L'histoire du monde, le spectacle des événements , l'examen des rapports, soit des gouvernements avec les peuples, soit des individus entre eux, lobservation des mœurs et des opinions, donnent chaque jour naissance à de nouveaux systèmes sur la destinée de Phumanité, et ces systèmes ajoutent apparemment, ou doivent ajouter quelque chose à ce que l’homme sait de lui-même. Mais si les spéculations de cette nature peuvent être philosophiques , elles ne constituent pas la philosophie proprement dite. Elles ne remplacent pas, et je ne sais si elles valent l'étude directe de l'esprit humain. Or, cette étude est éminemment la philosophie. Celle-ci se complète sans doute par la science de la société, mais elle la précède, l’éclaire, la soutient, et jamais elle n’est négligée ou méconnue sans péril mr le reste des connaissances humaines.
Cependant il semble que, tandis que la philoso- Le 1
phie s’est relevée avec éclat dans les écoles , elle soit loin d’exciter autant d'attention, d'exercer autant d’empire dans la littérature et le Fu qu'il le faudrait peut-être pour le salut et le progrès de la raison. Depuis le siècle qui s’est appelé le siècle de la philosophie, elle a perdu de son crédit et de sa:popularité. On fait de la métaphysique sur beaucoup de choses, excepté sur la métaphysique même. On philosophe à tout propos, mais on délaisse un peu la philosophie. Elle n’a même pas bien bonne renom mée. Elle est suspecte au sens commun comme inutile et douteuse; les sciences positives lui reprochent une témérité vague, une chimérique ambition ; les théories historiques et sociales la tiennent pour timide, étroite, stérile : accusations contradictoires, qu’elle pourrait rétorquer sans injustice. Où donc ne se rencontrent pas des idées exclusives , des spéculations hasardées, des variations qui trou blent l’esprit? Où sont les croyances inébranlables et les systèmes incontestés ? Quelle science contemporaine pourrait jeter la première pierre à la php sophie?
C’est à elle que cet ouvrage en rep C’est pour elle que nous voudrions dérober au public quelques instants d’une attention si partagée. Et cette entreprise n’est pas pour, nous une pure satisfaction de l'esprit; nous verrions un peu d'utilité réelle dans le rappel des intelligences à la philosophie. Mais avant d'expliquer nos motifs, essayons de donner quelque idée de ce que c’est que la philosophie.
.U ne s’agit pas de la définir. Cette définition, si elle.est possible, exige une connaissance plus com-
INTRODUCTION. 3 plète et plus approfondie de la science que nous ne pouvons la supposer encore, que jamais peut-être nous n’oserons nous l’attribuer, Mais il importe d'établir en général à quel ordre de pensées et de recherches appartiennent ces Essais, et quelle sorte
de science est celle dont l'abandon nous semblerait funeste à l'intelligence, | L'esprit humain a des facultés et des notions. Il agit par ces facultés ; il juge en effet, il se souvient, il raisonne. En agissant, il trouve, il acquiert ou forme des notions ; celles, par exemple, de l’existence, de la durée, de l’action. Au moyen de ces facultés et de ces notions dont il n’a point d’abord une conscience distincte, 1l connaît beaucoup de choses, il apprend tout ce qu’il sait. Ainsi il découvre que les choses diverses existent, et que lui-même ; ou du moins la personne qu’il se sent être, existe au milieu d'elles. Il juge que les choses ont des qualités, qu’elles commencent ou cessent, qu’elles agissent-ou subissent l’action, qu’elles sont causes ou qu’elles sont effets. Toutes ces connaissances supposent, on le voit, des notions de cause, d'action ÿ d'existence, et des facultés pour former ou émployer ces notions. Aïnsi, dans l’homme intérieur s’aperçoivent au premier examen des connaissances générales sur les choses qui résultent de la plus simple expérience de la vie, et l'acquisition de ces connaissances d’une part implique des notions plus générales encore, de l'autre exige des facultés actives. Ces trois choses, les facultés, les notions fondamentales, puis les connaissances qui s’y rapportent immédiatement ; qui en dérivent ou qui les
supposent ; voilà les premiers objets de la philosophie. Si elle se borne à les constater comme des faits, à les compter et à les définir, elle est descriptive. Si elle va plus loin, si elle recherche l'autorité des facultés, la valeur des notions, la certitude des connaissances , elle devient transcendante , elle met eu question la vérité de l'esprit humain. Aïnsi que lés facultés, les notions premières et les connaissances qui en dérivent nécessairement, sont indispensables à toutes les autres connaissances comme moyen ou comme fondement; la philosophie importe donc à toutes les sciences. Si elle manque, toutes portent à faux ; en les créant , l'esprit humain construit en l'air.
La philosophie descriptive peut porter le nom de Psychologie. Si elle entreprend l'analyse de Fintelligence en action pour la régler et la conduire, elle s’appelle Logique. Si elle fait le même travail sur la volonté, elle s'appelle Morale. Mais si elle s'élève au-dessus des facultés et des notions pour les juger, pour les rapporter à la réalité, pour les considérer absolument, comme donnant des vérités qui sont les lois mêmes des choses, elle mérite alors le nom redouté de Métaphysique.
La métaphysique suppose que nos connaissances ontdroità l'estime, etconduisent à une réellescience. Elle a donc pour antécédent nécessaire l’examen de la vérité de nos connaissances ou de l’autorité de l’esprit humain. C’est l’objet de la haute psychologie ; c’est, si l’on veut , ou le point le plus élevé de la psychologie , ou le point de départ de la métaphysique. Celle-ci , admettant la vérité de nos connaissances,
INTRODUCTION. 5 prétend nous faire connaître dans une certiine mesure les choses comme elles sont. Elle comprend donc la science de l'être, et subit alors le nom pédantesque d Ontologie. De la nature des choses s’élevant à celle de l’Etre des êtres, elle a recu de Leïbnitz le nom de 7 héodicée".
La philosophie, c’est tout cela.
Dans ce peu de mots on doit entrevoir comment se cent de dire, en commencant, que la philosophie est éminemment l’étude de l'esprit humain. En effet, bien que l'esprit humain ne paraisse que l'instrument de nos connaissances , la description et l'examen de cet instrument sont nécessaires > nonseulement pour les classer et les ordonner, mais encore pour les vérifier; l’étude du moyen est ici inséparable de cellé de l’objet, et, a rechercher comment nous savons les choses, on découvre ce que nous savons des choses. Deux exemples montreront comment la science de la pensée intéresse ainsi celle de l'être.
Il y a une faculté de l'esprit que l’on peut appeler la faculté d’abstraire. C’est par elle que nous détachons certaines qualités des objets divers où nous les avons observées, que nous formons de ces qualités des idées, et donnons à ces idées des noms. Ces idées sont les idées abstraites de la logique ; ces
: Ces distinctions ne sont pas rigoureuses, Très-souvent, sous le nom de métaphysique on comprend la psychologie, lontologie et la théodicée, ou la philosophie entière, comme on appelle quelquefois du nom de géométrie toute la science mathématique. Cependant on ferait bien de réserver celui de métaphysique pour la science des choses en elles- mêmes, la physique nt Li science des choses telles qu’elles sont observées.
noms, les noms abstraits de la grammaire. Ainsig une qualité remarquée dans tous les objets solides a pris Le nom désolidité; une qualité commune à tous les objets blancs s’est appelée la blancheur. La solidité et la blancheur sont des abstractions. Ces abstractions ne sont pas des choses réelles, un enfant sait cela ; elles n’existent, comme on ledit, que dans notre esprit. Ge point bien connu et bien établi, supposons que l’on s'occupe de faire la revue de nos idées, ce qui n’est déjà, remarquez-le bien , qu'étudier l’esprit humain; on rencontre une idée fort importante, l’idée d'espace, et, pour la classer, on se demande à quelle sorte d'idées elle appartient. Eh bien, s’il arrive que l’on démontre, comme l’ont cru faire quelques philosophes , que l’idée d'espace soit une abstraction du genre de celles que nous venons de citer, il en résulte forcément que l’espace n'existe pas, car les abstractions, avOnS-NOUS dit, ne sont pas des choses réelles.
L'espace n'existe pas ; voilà une notion qui appartient à la science de l'être, à la connaissance des choses, à l'ontologie. Et comment cette notion sur l'espace aurait-elle été acquise? uniquement par l'étude de l'esprit humain. Ainsi étudier les idées À c’est souvent, sans qu’on le sache ou qu’on le veuille, étudier les choses, et, dans ce que nous Poasert, peut se découvrir ce qui est.
Il est vrai, et je me hâte d’ajouter, que bien grande est l’erreur d’anéantir l’espace. Cest que ï erreur est grande aussi de faire de l’espace une abstraction, comme la dureté ou la blancheur. Or, cette dernière erreur qui engendre l'autre provient
d’une » dotée observation sur la production de certaines idées , c’est-à-dire sur une opération de l’esprit humain. Cette erreur résulte d’une étroite et vague théorie de l’abstraction, qui confond les noms abstraits de la grammaire et les idées innombrables qu'ils représentent au gré du caprice des langues, avec les idées générales et fondamentales dont l'esprit humain re peut se passer pour concevoir l’existence des choses. Il importe donc à la science de la réalité de bien savoir Pesprit humain. L analyse de nos idées influe sur la connaissance des choses, et se tromper sur ce que nous pensons , c'est se tromper sur ce qui est. La science de l'esprit humain est, en abrégé, la science de l'univers.
Un autre exemple manifestera la même vérité.
À quelque point que vous poussiez l'analyse des facultés intellectuelles, quelque différentes, quelque nombreuses que vous parveniez à les faire, il vous est impossible de ne pas reconnaître qu’elles sont simultanées. Elles se servent et se modifient mutuellement: elles se limitent et s’unissent; dans leur action commune, elles se redressent et se complètent les unes les autres. Dans la pratique, il faut de la sensibilité pour vouloir , de la mémoire pour raisonner , de l'imagination pour réfléchir; les combinaisons sontinfinies. Îl suit que non-seulement les facultés se meuvent dans un commun milieu, mais encore qu’elles appartiennent à un seul et même être. En effet, ce n’est pas la mémoire qui se sert de la réflexion , ou le raisonnement qui emploie la volonté. Il y a quelque chose qui use de la volonté, de la réflexion, du raisonnement, de la mémoire. Il y à
8 INTRODUCTION: é quelque chose qui donne l'unité aux facultés diverses, qui fait leur unité, qui est l’unité même. Nous avons conscience de cette unité qui veut.et pense, qui juge et imagine, qui agit enfin : c’est.ce qu’on a appelé l'unité consciencieuse du moi. Le mot est un; le mor est indivisible. Cette unité est consciencieuse, c’est-à-dire que le 7not se sent un, et, dans le passé comme dans le présent, dans la réverie comme dans la passion, n’apercoit en lui-méme ni interruption ni duplicité; il s'assure en son identité. Or, ce que la personne intérieure se sent être , aucun objet extérieur ne nous le paraît être. L'unité ne se montre nulle part autour de nous; tout le monde matériel est divisible. Ses parties se concoivent encore, alors même qu'elles ne s’apercoivent plus. Si donc le sujet de nos facaltés, si le mot est un et indivisible, la substance du moi l’est également ; elle est simple, une, immatérielle ; elle est l'âme; l'âme, seule et véritable unité qui subsiste et dure en nous à travers tous les changements de la vie; centre invisible où se confondent tous les sentiments. et toutes les idées ; force insaisissable que se disputent les passions les plus vives, les affections les plus tendres, les vertus les plus pures ; victime sainte que dévoue tour à tour l’amour et l'héroisme. Et comment avons-nous appris ce qu’elle est? en étudiant nos facultésintellectuelles.
Ces exemples simples montrent assez comment la science de l'esprit humain touche immédiatement à la science des êtres; en d’autres termes, quel lien étroit unit à la psychologie l’ontologie. L’utilité et leséricux de Ja philosophie se témoignent également:
INTRODUCTION. 9 par ces deux applications de ses procédés les plus élémentaires. H n’y a rien de frivole apparemment à tenter de se faire une idée exacte de ce que peut être l’espace, obscure recherche où succomba Newton, et que supposent toutes les mathématiques. Cest tout au moins pour la science quelque chose de curieux. Et, pour la science comme pour la morale, comme pour le bonheur ; est-il indifférent de savoir si l'homme intérieur n’est que le centre des organes corporels, ou s’il réside en lui un principe supérieur aux altérations de la matière, qui ne souffre pas des mêmes atteintes, qui ne périt pas des mêmes coups ? |
Nous croyons, par ces analyses faciles , avoir fait tour à tour comprendre l’objet, la méthode, la portée et la dignité dé la D 03 C'est assez pour une introduction.
Voilà pourtant la science que néglige le public, c’est-à-dire les gens de lettres et les gens du monde. L'oubli, l'indifférence, et parfois le dédain , tel est pourtant le partage de ces recherches ingénieuses où profondes qui jadis ont captivé les plus grandes in telligences dont l’humanité ait gardé : mémoire , qui plus récemment'ont distrait souvent les deux here dut xvru* siècle, Voltaire et Frédéric, et qui trouvaient alors une-place entre la poésie et la victoire.
Plusieurs causes ont amené ce détachement philosophique, et jusqu’à un certain point le justifient. Mais il en est une qui domine les autrés ; et qui s'aperçoit tout d’abord. La philosophie est l’œuvre de la réflexion désintéressée sur l’humanité et sur la nature; or, notre siècle n’est pas désintéressé , il a
trop d’affaires. Sans doute pour beaucoup agir il ne renonce pas à raisonner ;'n’a-t-1l pas des principes dont il parle beaucoup ? et dans le langage du temps. n'a-t-on pas répété cent fois que c’est une époque rationnelle? Mais cette époque est rationnelle avec un but; mais ses principes cherchent l'application; mais l'esprit du siècle aspire à la puissance et convoite les réalités. Il aime les idées, mais il entend qu’elles triomphent; il pense pour régner. Dans l’état actuel des sociétés, grâce à ces moyens immenses de circulation , grâce à cette liberté générale des intelligences que rien n’arrête ou n’intimide la pensée passe dans les faits avec une rapidité inouïie. En peu de moments elle allume des passions, crée des intérêts, recrute des parts, et promet ou menace de convertir l'univers. Comment le temps ne lui manquerait-il pas pour se recueillir? Elle est trop pressée pour méditer sans but apparent, pour chercher à l'aventure la vérité qui ne sert pas; et devant nos contemporains, le beau ne trouve grâce qu’à la faveur de l’utile, Ne nous plaignons pas cependant ; jamais de fait lesprit humain n’a été plus puissant ;"jamais il n’a pris une part plus grande et plus active au gouvernement du monde. Mais de ce qu'il est moins séquestré de la pratique , résulte qu’il abaisse un peu son essor; que , dans ses recherches spéculatives, il se préoccupe encore des intérêts positifs, et ne prise les théories que dans leurs rapports avec l’histoire et par leur influence sur la société. Si l'esprit philosophique est sorti des écoleget des académies ; s’il prendleslivres pour moyen et non pour but; s’il se meut dans une autre république que
INTRODUCTION. ii celle deslettres, les affaires y ont gagné sans doute, mais peut-être y a-t-il perdu quelque chose en éclat, en pureté, en élévation. Les nations s’enrichissent de ce qu'il leur-donne; il les grandit en se penchant vers. elles ; les lumières générales profitent de ses pertes, et l’on peut dire que le génie de l’homme s’est dépouillé au profit du génie de l'humanité. ++ La grande affaire du siècle porte un nom retentissant : elle s'appelle Révolution. C’est ce mot, ce même mot flatteur ou terrible, qui partout se fait entendre. Et ceux qui révent dans le sein de l'étude d’austères utopies, comme ceux qui cherchent par des réformes graduelles à prévenir les crises et les déchirements douloureux; et ceux qui s’efforcent de fonder l'ordre nouveau par la sagesse, et de réconcilier l'esprit de conservation avec l'esprit de nouveauté, comme ceux qui, prenant des haines pour des idées, complotent dans une orgie de folles insurrections; tous, suivant leur position et leur nature, selon leur pays et ses lumières, répètent ce | grand mot de révolution. Tous veulent la révolution extrême ou mesurée, subite ou lente, violente ou pacifique. La révolution est partout, mais partout, elle n’est pas la même. Get orage universel, qui passe sur la térre, ne porte point en tous lieux les mêmes foudres, ni les mêmes’ torrents. Ici, il dévaste et creuse lesol inondé; là, il s’éclaircit, il s'élève, et la terre qu’il a profondément sillonnée, se montre plus riante et plus fertile. Ailleurs, un tonnerre sourd n’annonce encore que son approche; plus loin, de vifs éclairs seulement fendent sans bruit les nuages. Sur ce sol aride, pèse un temps
obscur et lourd; sur ces plaines rafraichies tombe une pluie calme et féconde, Mais cependant, tout le ciel est rempli du même météore, et le bruit comme le silence, la clarté du jour comme les ténèbres, les bienfaits comme les ravages, tout sort de la même cause, tout vient de la même tempête, tout signale la même saison de l'humanité. LA RE IRÈNE Pendant longtemps, la raison humaine, en élevant des problèmes, en débattant des opinions , a cru n'agiter que des idées : aujourd’hui, avec les ‘idées , elle remet en question les conventions, les moeurs, les lois, les institutions. Toutes ces choses sont à la fois ou successivement atteintes par l’esprit de révolution. La société tout entière suit le cours des idées, et tous les événements que le temps improvise, tous les accidents que le hasard amène, quand ils ne résultent pas directement du mouvement des opinions, sont bientôt repris, exploités par elles, et tournent à l'avantage ou bien au détriment des causes nouvelles que plaide l'esprit humain. Dans cet état général de l'Europe civilisée, notre dessein est de rechercher si c’est à bon droit que les spéculations purement philosophiques seraient négligées , et si, au contraire, elles ne pourraient pas trouver encore une digne place, un rôle utile, une réelle influence. : | Toute révolution change la société ou le gouvernement. Pour qu'un tel changement s'opère, il faut que le principe qui domine la société, ‘ou maintient le gouvernement, ait été d’abord ébranlé. Un tel principe est ébranlé, lorsque la foi qu'il obtient, ou le respect qu'il inspire chancelle “et
INTRODUCTION. 13 que l’examen a commencé à porter la sape à ses fondements. En général, le principe d’une société ou d’un gouvernement est une religion , une tradition ( la religion elle-même en est une), ou quelque grand et vieil intérêt que son antiquité a élevé au titre de droit, ou quelque habitude nationale qui est devenue une vertu publique. Il est rare qu’un gouvernement ou une société ne soit pas tout à la fois défendue par ces quatre choses , la religion, la tradition , l’habitude, l'intérêt. La religion peut être vraie, la tradition raisonnable, l'habitude utile, l’intérêt légitime; mais, quoi qu'il en soit, quand un de ces principes conservateurs est attaqué, il l’est à coup sûr par le raisonnement. Les croyances ou les convictions qui se groupent à l’entour, sont discutées. Ce juge qui finit par juger tous les juges , cet inquisiteur qui, tôt ou tard, cite devant lui toutes les inquisitions, cette puissance qui, à la longue, détrône toutes les puissances, l’opinion, demande aux doctrines longtemps incontestées, compte de leurgexistence et de leur empire, et tente de substituer aux principes convenus un principe raisonné. À la place de ce qui west pour elle qu'un fait, elle prétend édifier quelque chose de rationnel , car il n’y a que la raison qui puisse prétendre à suppléer le temps.
Cela se passe sous nos yeux. L'esprit de révolution, à tort ou à droit, dès longtemps, a touché la religion; le principe de la liberté des cultes et les idées philosophiques auxquelles il se rattache, sont assurément de grandes nouveautés, et chaque jour elles tendent , en s’écrivant dans les lois, en s’incor-
porant aux institutions, à changer la société chrétienne. Quant aux traditions qui partout règlent le pouvoir, la législation, la hiérarchie, les mœurs même , et une partie de la vie civile, elles sont hardiment remises à l’épreuve et rejetées au creuset &rdent de l'examen. C’est ce que proclament à haute voix, ici de populaires espérances, là d’augustes terreurs, Quand le principe traditionnel, soit religieux, soit politique, du gouvernement ou de la société, est ébranlé, quand la foi se trouble, séra-ce l'intérêt seul qui protégera ce qui existe, qui recréera ce qui doit rester, et sufira-t-il pour donner force et durée à des institutions privées par leur date de la consécration du temps ? ras : Non sans doute, et vainement quelques écoles ont-elles essayé de rattacher tout, la morale même, à l'intérêt. Ce n’est pas là le nom que les peuples écrivent sur leurs étendards, lorsqu'ils marchent-à la conquête de l'avenir. Les débats politiques sont ceux où l'utilité joue le plus grand rôle, car l'utilité publique est souvent une chose sacrée , et pougtant jé n'ai pas oui parler d’une nation qui eût gravé au frontispice de sa constitution la déclaration des intérêts de l’homme. De toutes parts on. parle de droits, ce sont des droits qu’on réclame, et pour les établir, c’est l’éternelle raison qu’on invoque. Qui peut, en effet, tenir lieu de l'autorité religieuse , remplacer la tradition , dévancer les mœurs, qui peut consacrer-les intérêts établis ? La raison seule. Élevez la raison ; donnez-lui toute sa pureté avec toute sa hauteur, elle sera la philosophie. Sous la raison du siècle repose donc la philosophie, La
INTRODUCTION. 15 théorie de toutes les opinions qui luttent aujourd’hui, leur principe suprême ne pont être autre
chose qu’une idée philosophique. Il n’est donc pas
vrai , pour qui n ’arrête pas sa vue aux APERÉPAOEE »
. que la philosophie. soit une superfluité oiseuse, ni
qu’elle n’ait aucune part à \ prendre aux choses de ce temps. Elle est le principe secret de tout ce que le temps appelle ses principes ; elle est l'esprit même de l'esprit du temps, manifesté par ses doctrines et ses œuvres, par ses renversements et ses créations. Que ceux-là donc qui sont absorbés par la vie active et qui se mélent aux aflaires , se gardent de nier la philosophie. Ils sont maîtres de lignorer; on peut suivre un guide qu’on ne voit pas; sans la connaître, on peut la servir, et travailler au succès des opinions qu’elle inspire ou qu’ellejustifie. Mais qu'ils se préservent du mépris qu’affecie parfois pour elle l'expérience vulgaire; ils trahiraient peut-être, contre leur gré , la cause politique qu’ils défendent, et qui au don s'appuie, quelle qu’elle soit, sur une pensée philosophique. En vain protesteraient-ils ; la philosophie est un des ressorts de la civilisation. Cé n’est pas un rêveur oisif, c’est un grand homme d’affaires, qui, après avoir gouverné le monde, disait, la main encore appuyée sur les faisceaux consulaires : «O philosophie, ô guide de l’homme, 6 toi qui « cherches la vertu et bannis les vices ; que serions- « nous sans toi ; sans toi, que serait la vie humaine? «C'est toi qui as créé les villes; c’est toi qu as con- « voqué en société les mortels épars; © ‘est Loi qui « les as réunis par le rapprochement des habitations, « par les liens du mariage, par la communauté du
16 INTRODUCTION." « langage et de l'écriture. C’est toi qui as inventé « les lois, formé les mœurs, réglé la société. Je me « réfugie dans ton sein, j'Implore ton secours ; jus- «qu'ici je t'appartenais en partie, aujourd’hui je « suis à toi tout entier. ». tar re Nous n’irons pas aussi loin que Cicéron; nous n'oserions faire de la philosophie le génie tutélaire de la société, encore moins accuser de parricide ceux qui l’attaquent ou la négligent:. Mais nous nous bornerons à revendiquer sa valeur pratique, et à la montrer présente et active dans toute révolution. ÆElle n’influe pas, il est vrai, immédiatement sur les masses. Pour être entendue par elles , il faut qu'elle modifie et sa forme et son langage. Elle ne s'adresse, en eflet, qu'au petit nombre ; elle a des initiés ; mais , par l'entremise des esprits qu’elle s’est consacrés , elle réagit sur la littérature , sur l’enseiguement, sur la conversation, et biéntôt sur les croyances et les mœurs nationales. Elle pénètre les esprits à leur insu, et souvent, née des opinions communes , elle les appuie et les propage à son tour. Elle rend au public ce qu’il lui a prêté, et l'inspire en secret, quelquefois en se cachent de lui. Comme science de la raison même, n’est-elle pas la caution de toutes les sciences? Comme science de la pure pensée, ne contient-elle pas toutes les pensées humaines? Sa couleur se reflète dans tous les systèmes, et teint de ses nuances le verre changeant à travers lequel l'esprit observe tous les objets. Souvent cette démocratie turbulente des opinions d’un témps n’est
ï Tuscul. V, 2, 2 Jbidem.
INTRODUCTION. 17 que l’aveugle instrument d’une grande idée qu’elles ne savent pas. : ALL USE
Toute révolution, quelle que soit sa nature, s’annonce parle doute, et souvent semble par le doute se terminer. Au début, le doute s'élève sur tout ce que la révolution doit détruire. Il est crilique, il est agressif} ainsi s’allume le bûcher où les hommes brtleront ce qu’ils ont adoré. A la fin des révolutions , ÿ lorsque bien des expériences ont échoué, lorsque, mis à l'épreuve des événements, le système novateur , fatalité inévitable! s’est trouvé moins infaillible que ne l'avait d’abord espéré la présomptueuse raison , l'incertitude gagne beaucoup d’esprits; avec les mécomptes arrive le découragement : le scepticisme est la plante aride qui croît sur les cendres qu'a laissées l'incendie. F5
La philosophie est bonne à ces deux sortes de doute. Au doute agressif elle désigne des points d'attaque, livre des armes et dicte des cris de guerre ; elle fournit les idées qui remplaceront les croyances. L'expérience de notre pays l’a, je pense, assez prouvé. Philosophie du xvni° siècle a été longtemps synonyme de révolution française. Mais, au doute que développe la leçon mobile des événements, au trouble d'esprit qui suit les revers et quelquefois les triomphes, ne faut-il pas aussi des principes qui éclairent et des convictions qui raffermissent? Ne faut-il pas rouvrir cette région élevée où la vérité: est stable, où se réconcilient la théorie et l'expérience, la nouveauté et la durée, la spéculation et la réalité ? Ne faut-il pas une philosophie ?
C’est la plainte universelle de notre temps que l'incertitude universelle. Qui ne s’est effrayé d’entendre ces mots funèbres, anarchie des intelligences , désordre moral, mort des croyances? L’esprit humain, en effet, n’a jamais paru plus incertain et plus actif à la fois. Impétueux et flottant , il passe et repasse rapidement par l’incrédulité et le fanacrise. IL se dégoüte de ses œuvres avant de les avoir “finies, se désabuse de ses systèmes avant de les avoir éprouvés ; il dénigre ce qu’il crée, et pourtant s’acharne à détruire. Il n’admire que la grandeur des ruines qu'il a faites, et regarde à peine le monument qui s'élève. L'architecte déprime ce qu’il construit, car, en toutes choses, l’art ne se distingue plus de la critique. De là, cette stérilité et cette impuissance dont notre époque s’accuse avec une sorte d’orgueil. De là, ces dédains qu’elle adresse à la raison dont elle est si vaine , et la défiance qu’elle témoigne envers elle-même. L'esprit humain se juge en s’exaltant, et le mal qu’il dit de lui ne l'empêche pas d’abuser de ses forces , et de frapper sans cesse en se déclarant incapable de réparer ce qu’il aura brisé. Témérité folle ou folle humilité! ;
Longtemps cette disposition des esprits Ltd encouru la sévérité que des partisans du passé. Aujourd'hui, les novateurs eux-mêmes se vai a l’accuser. Et dans leurs plans régénérateurs, c’est contre elle qu’ils en appellent : à l’avenir, ét qu'ils s’arment des ressources inconnues d’une méfie lité dont on dirait qu’ils disposent. Et peut-être, par leurs plaintes comme par leurs promesses, ne
font-ils qu’ajouter le doute au doute, le désordre.
au désordre, et porter leur tribut d’anarchie à l’anarchie que poursuivent leurs anathèmes.
On exagère le mal, mais il existe. Bien que de
nouveaux prophètes démontrent journellement comme quoi la société se meurt, nous la voyons vivante, nous la croyons durable ; mais nous avouons qu'elle souffre, et ne nions pas la. maladie afin de nous dispenser de chercher le remède. Il en faut un sans doute, et le secret en repose ignoré dans le sein silencieux du temps qui sait tout.
Mais quelle est cette maladie morale d’une société trop orgueilleuse pour rien croire sur la foi de l’autorité , trop timide pour rien croire sur la foi de sa raison ? Elle porte le nom d’un système philosophique; tout le monde l’appelle le scepticisme.
S'il est vrai que l’esprit humain en soit atteint, qu’il unisse un excès d'activité à un excès d’incerti- . tude, recherchons si la philosophie mieux inspirée n'aurait rien à opposer à ces maux contradictoires. Elle voit, disons-nous, l'esprit humain actif et incertain. Que fait-elle ? elle va à lui, elle l’observe. Et qu'apercoit-elle? des facultés essentielles et des vérités primitives. À l’activité, elle répond par le tableau des facultés ; à l’incertitude, par le tableau des vérités. Grâce à l’étude des unes, elle établit la liberté de l'esprit humain ; grâce à l'étude des autres, elle lui découvre une règle. Ici elle lui montre sa puissance, là ses lois. Ainsi elle l’enhardit et le contient , l’anime et le calme, le pousse et l’arrête, En général , Ceux qui ont rendu l'esprit de l’homme subversif et violent ne l'ont entretenu que de ses
facultés; ceux qui l'ont fait timide et servile ont cherché les vérités hors de lui. Les uns et les autres n’ont pas su concilier la puissance des premières et l'autorité des secondes, les principes d’action et les principes de foi, ce qu'on pour appeler la liberté et l’ordre. La philosophie n’est complète etsûre que lorsqu'elle connaît également et met. d'accord ces deux éléments de notre nature intelligente, l’un re- Jatif, quoiqu'il agisse d’après des formes invariables, l'autre absolu, quoiqu'il réside dans l'intelligence d’un individu mobile. Les facultés déréglées , capricieuses, s1 elles s’isolent des vérités fondamentales de l'esprit humain, ne s’emploient alors qu’à détruire ; en toutes choses, elles consituent le génie révolutionnaire et doolidehs d’abord le désordre , puis le dégoût et le doute. Les vérités essentielles , axiomes ducs de l'intelligence qui pourtant ne les découvre que par le temps, l'expérience. et la réflexion, seraient, si l’on pouvait les séparer des facultés actives qui les appliquent et les fécondent, des lois stériles , des formules inflexibles et vaines ; elles ani ren l'esprit et ne lui serviraient pas. Entre ses facultés et les vérités, l’homme flotte comme entre le relatif et l'absolu. Il court alternativement le risque du désordre ou de l’impuissance, de l'agitation ou de l’immobilité. Ces deux écueils l’atten sur quelque mer qu’il navigue ; et souvent il s’y brise. Ainsi s’occupe-t-il de métaphysique; comme les philosophes du dernier siècle, il laisse à l'esprit toutes ses facultés en lui prenant toutes ses croyances; ou, comme les théologiens, il sacrifie à la foi la liberté, et brise les ailes de la raison pour.
INTRODUCTION. 21 la clouer à la tradition. S’adonne:t-il à la politique, il est toujours sur la pente où de l’anarchie, ou de l’absolutisme. Étudie-t-il la morale , il la place dans le sentiment mobile où d’invariables formalités , et tombe dans le relâchement ou le rigorisme. Tous les genres de recherches offrent doté deux chances d'erreurs correspondantes. L'ouvrage qu’on va lire a pour but principal de les signaler et d’y soustraire, s’il est possible, la faiblesse chancelante de l’humaine raison. C’est ainsi que nous concevons que la philosophie ; évitant pour elle-même deux périls qui l'ont constamment menacée, puisse enseigner l’art d’en préserver toutes les sciences, dans la pratique comme dans la théorie. à
Justifions cette idée en l’appliquant à l’état de la société française, et en recherchant ce que la philosophie peut faire pour elle.
Dès le premier coup d'œil, on remarque, et les moins clairvoyants signalent eux-mêmes la préoccupation politique qui agite notre société. Puis derrière les partis qui la divisent, on lui reconnaît un fonds d'opinions vagues et diverses sur elle-même et sur sa destinée. En dehors même de la politique, elle s’est mise, depuis quelques années surtout, à s'inquiéter de son sort, à s’enquérir de son avenir , à se demander enfin si elle avait bien les conditions de l'existence et de la durée. De là mille systèmes, ou plutôt mille avortements de systèmes qui se donnent pour des doctrines sociales, et qui ne tendent à rien moins qu'à refaire d'ensemble et méthodiquement la religion, l'art , l’économie politique, la morale, et bien entendu la lésislation et le gouverne-
à INTRODUCTION.
ment. Enfin à côté de ce que les esprits inquiets pensent ou imaginent, restent les mœurs de la s0= | ciété, les idées et les conventions qui président à ces mœurs, tout ce qui règle enfin les démarches et les relations des individus et des familles, Observons rapidement, et du point de vue de la philosophie, les idées politiques , les idées sociales, les idées morales de la France contemporaine. |
Quoi que les passions aient fait, dés que prétendent le découragement et la timidité, la politique est l'honneur de la France. C’est par ses luttes intérieures qu’elle attire et qu’elle mérite l'attention de? Europe. C’est à son école que les nations doivent apprendre à à se mesurer tantôt contre le pouvoir , tantôt contre les factions, ? à vaincre leurs ennemis de toutes sortes, à se vaincre elles-mêmes dans la bonne fortune, à se modérer dans la victoire.
Notre temps manque de grands hommes; et l’humanité est accoutuméé à ne reconnaître la gloire que lorsqu’ elle se personnifie. Il lui faut, pour admis rer, Voir son propre type réalisé pour ainsi dire , et agrandi tout ensemble dans un de ces individus d'élite qui enorgueillissent notre nature. Certes le sentiment qu ils inspirent est juste, et ce n’est pas nous qui voudrions contester au cœur humain un seul de ses respects. Mais cependant il faut bien convenir qu'il y aurait quelque chose de subalterne dans cêtte manie de s’incliner devant un seul, dans cette admiration exclusive, dans cette aveugle préférence accordée à l'individu sur les masses , à la vertu d’un jour sur les travaux d’une époque. Il est romanesque d'exiger de l’histoire, pour en être ému, qu’elle ait
INTRODUCTION. 23 un héros , et de porter au spectacle des choses réelles les besoins critiques que nous portons au théâtre. Le monde est un drame qui doit intéresser, émouvoir, passionner, loss même qu’il n’a pas d’autres personnages que des chœurs.
Osons le dire à la France , elle n’est pas assez fière de ce qu’elle a fait, et comme elle ne s’estime pas. tout ce qu’elle vaut, elle ne mesure pas tout ce qu’elle peut. Pour nous, cette époque est belle; aucun autre moment de notre histoire ne nous ferait envie, si la France, en jugeant comme nous, con-
naissait mieux ses droits à la gloire.
= N'attendez donc point de nous de déclamations pusillanimes, de plaintifs gémissements contre la politique et même contre les passions qu’elle nourrit. Ces passions, quelque pervers que soient les cœurs qu’ellès dévorent, à quelque funeste école qu’elles aient pris leçon, conservent jusque dans leurs écarts je ne sais quel élément de désintéréssement, je ne sais quelle trace d’mdépendance et de dévouement, qui n’empêche pas d’être odieux, mais qui sauve d’être vil. Sous leur empire, la nature humaine peut s’endurcir, se dépraver, il ést rare qu’elle s’abaisse. Sa dignité périt dans les calculs ignobles du courtisan, du satellite, du publicain : elle subsiste encore dans le séditieux; elle réchappe des fureurs des partis, et quelques-uns de ses caractères se retrouvent jusque sur le front cynique du sectaire qui se relève de ses vices par son audace. L'esprit. de faction , même avec ses iniquités et ses perfidies, ne l’anéantit pas. Quels que soient les mobiles qui poussent à des opinions dangereuses,
Mi INTRODUCTION.
c’est agir en homme que d’avoir une opinion , et lorsqu'une opinion n’a point pour but unique la satisfaction d’un intérêt sordide et isolé, c’est agir en homme que de la défendre. La prétention seule de penser au bien du pays mérite une sorte d’estime; et, tout en détestant les factions, il'est impossible de ne pas voir, dans le fumier fangeux et sanglant où elles s’agitent ; briller par fragments deux des plus précieuses pierres du diadème de l’humanité, la fidélité et le courage. :
Mais si je vais jusque-là que de reconnaître quelques nobles traits non encore effacés sur la face des mauvaises factions, si je consens à déclarer que la politique atténue l’odieux des passions et des crimes qu’elle fait naître, ai-je besoin de dire quelle sympathie et quel respect doivent inspirer les simples partis, même avec leurs principes extrêmes et leurs ambitions ardentes ? S’unir dans un intérét public, s'entendre dans une pensée générale, concerter et subordonner entre soi des vues diverses, des penchants personnels, devenir solidaires dans une enireprise qui doit profiter même à ceux qui n’y participent pas, faire au succès commun le sacrifice de son repos, parfois de sa sûreté, parfois de son propre succès , avoir une cause enfin, une cause qu'on est fier d’avouer, quelle louable destinée! quel noble emploi de la vie! quelle expiation des misères ét des fautes de l’écoïsme individuel ! Et quand cette cause est vraiment la bonne, quand la conscience et la raison en ont certitude, et que la conscience et la raison président à tout cesqui se fait pour la servir, la bonne cause servie par les bons moyens, en un
INTRODUCTION. 25 mot, quelle fortune de satisfaction èt d'honneur pour le cœur d’un honnête homme! Il nous a été donné de voir plus d’une fois se réaliser, en de grandes circonstances , cette belle combinaison des bons moyens et de la bonne cause. Soit en combattant le pouvoir absolu, soit en résistant aux factions, la France a offert le spectacle rare de la vérité dignement servie, de tous les bons principes du cœur humain mis aux ordres de la justice; elle a bien fait le bien , et elle a donné un exemple dont profitera la liberté du monde, c’est-à-dire la conquête de la politique par la philosophie. Et maintenant qu’elle a fondé ses droits, quelle s’est assurée de sa sagesse, il ne lui reste plus qu’à prendre confiance en ellemême et qu’à s'élever au sentiment de sa grandeur.
Cependant si, écartant les circonstances et les événements, les caractères et les actions des mdividus, on veut considérer les partis comme des systèmes et leurs luttes comme des controverses, un moment sufhira pour reconnaître que les fausses doctrines politiques ne peuvent trouver leur réfutation définitive que dans une critique raisonnée, et que leurs mauvais principes ne se peuvent consumer qu’à la flamme du flambeau de la philosophie. A caractériser rapidement les deux grandes erreurs qui égarent les partis, on peut dire que l’une réduisant toute légitimité, tout droit à une question de pérsonne, tend à matérialiser les conditions du pouvoir, à en supprimer toute la moralité, à soumettre l'esprit de la société à une tradition littérale, et son existence au droit de propriété. Ainsi la vérité politique serait transformée en un dogme supérieur à
26 . INTRODUCTION. la raison, et par conséquent à la liberté de la pensée. Dieu même ne s’est point placé si haut. L'autre docirine, cherchant la souveraineté absolue sur la terre, et la supposant dans la volonté populaire, tend à substituer le fait au droit, et à nier également toute vérité rationnelle en politique. Car les volontés ne sont que des accidents variables, et, ce qui est pire, des accidents qu'on ne peut souvent constater, et qui se traduisent au gré de toutes les fantaisies de l'intérêt et de la passion. On le voit, la politique révolutionnaire préoccupée seulement de la liberté due aux facultés humaines, leur décerne la toutepuissance, quoi qu’elles veuillent d’ailleurs ou qu’elles fassent; et la politique contre-révolutionnaire, au mépris de tous les droits de l'individu et de la société, et partant, de toutes les facultés de la nature humaine, ne sait leur opposer qu’une règle extérieure, prenant pour l’immuable vérité l’hérédité qui n’est qu’un symbole, ou la volonté d’un homme qui n’est qu’un fait, D’un côté, en principe une liberté illimitée; de l'autre, un dogme oppressif. Là, point de règle; ici, point de liberté; R, négation de la vérité politique; ici, culte du fait érigé en droit. C’est, pour ainsi parler, l’athéisme d’un côté, et de l’autre l’idolâtrie.
Et comme s’il était dans la nature de toute erreur d’avoir tous les inconvénients | même ceux de l’erreur qui lui est opposée, le principe de la démocratie absolue qui anéantit toute règle, et par conséquent toute limite de la liberté de l'individu, mène dans la pratique à la tyrannie par l'anarchie. Car si la souveraineté réside dans la volonté du grand
INTRODUCTION. 27 nombre, dans le fait et non dans le droit, un despotisme brutal est légitimé par avance; et l’impossibilité d'interpréter et d’avérer cette volonté de tous autrement que par l'entremise des factions ou par la voix de la passion populaire, vient ajouter l'incertitude à la violence et le mensonge à l’oppression. D'une autre part, si l’hérédité monarchique, au lieu d’être une haute condition d'ordre et de durée, une représentation de la perpétuité nationale,
“est la souveraineté incarnée et le droit fait homme, lorsque le coup des événements atteint cette garantie exclusive, cette seule règle de l’unité sociale , toute barrière s’abat , toute obligation s’évanouit; la morale politique est suspendue, de l’aveu de ceux-là mêmes qui prêchaient le plus haut la discipline monarchique, et les plus crédules sectateurs de la royauté absolue sont alors les premiers à proclamer la dissolution universelle et la nullité des pouvoirs : et des lois. Ainsi qu’il arrive quelquefois que la supérstition mène à l'impiété, l'anarchie naît de l’absolutisme.
Les deux grandes opinions qui se sont disputé le sceptre en France depuis quarante ans pourraient donc, si elles n'étaient ramenées à des principes d’éternelle justice, conduire la société par des voies bien diverses au règne absolu de la force. Seraitce mériter le reproche de subtilité qui s attache à tout rapprochement forcé, que d’assimiler lune et l’autre erreur à l'erreur "philosophique que nous avons tout à l'heure relevée? N’est-il pas vrai que, d’un côté, on n’a vu dans l’homme que des facultés, ét l’on a méconnu l'existence des vérités politiques,
règles de la société, comme les vérités rationnelles sont les règles de l’homme? N’est-il pas vrai que, de l’autre côté, cherchant à tout prix la vérité immuable, et ne sachant l’apercevoir que dans un dogme en quelque sorte matériel, on a sacrifié à l’immuabilité de ce dogme le libre jeu , le droit des facultés humaines, et détrôné la raison de qui elles relèvent? Aux uns comme aux autres, n’est-il pas vrai que ce qui manque en principe c’est une philosophie politique ? | 5 ‘Le bon génie de la France lui a épargné le triomphe définitif d'aucune doctrine violente. Dès que les partis menacent de s’abandonner à cette logique aveugle qui asservit conscience et raison au joug des conséquences extrêmes , le bon sens public s’'émeut et prend sous sa garde l’ordre, la loi, la société. Il veille sur tous les intérêts à la fois, et s’efforce incessamment de maintenir dans la juste mesure les prétentions rivales et les doctrines opposées. La société jette pour ainsi dire son sceptre entre les combattants, et s’interpose à ses propres périls entre les fureurs publiques. L'expérience, l'instinct de conservation la préservent des dangers visibles , mais est-ce là une garantie suflisante contre l’action lente des faux principes , ou l'invasion des passions victorieuses ? Lorsque le temps est au calme , lorsque la lutte n’est point un combat, et que les partis ne représentent que des idées, les esprits balançant-entre les doctrines contendantes » ne savent ni prononcer ni choisir, et tantôt acceptent des principes dont ils évitent le danger par l’inconséquence , tantt tombent dans une incertitude politique, dans une
INTRODUCTION. 29 incréduhité sociale qui perdrait tout si l'intérêt commun ne prévalait contre les faiblesses du scepticisme. Mais l'intérêt est un mobile changeant, toujours il peut céder avec une parfaite conséquence à l'instance d’un plus pressant intérêt. Jamais une société n'a été inspirée uniquement par la prudence qu’il dirige. La vertu, l'honneur, la crainte ont été par un grand esprit institués les principes de certaines formes de gouvernement. Ni l’histoire ne présente 3 ni l'imagination ne concoit un état de société dont le principe serait l'intérêt, fût-il monté en grade et nommé l'intérêt bien entendu. On sait des nations guerrières, patriotes, religieuses ; on ne se figure. pas aisément une nation qui ne serait qu'intéressée. L'intérêt après tout ressemble beaucoup à la crainte, ce honteux ressort du despotisme, et s’il est vrai qu'il ait quelquefois enfanté des sacrifices, inspiré le dévouement, c’est qu’il empruntait alors à la nature humaine des principes plus nobles que luimême, des principes désintéressés qui se mettaient passagèrement à son service. Le courage, la persévérance, la fidélité, l'honneur, l’enthousiasme, se sont souvent, faute de mieux, offerts comme instruments aux spéculations d’une prudence vulgaire ; semblables à ces guerriers sans cause et sans patrie, qui engagent leur bras à la solde d’un drapeau qui n’a ni leur foi ni leur amour. On sait que des mercenaires peuvent se conduire en héros.
Mais n'est-il pas et plus juste et plus sensé de mettre d'accord tous les bons principes de notre nature, de concilier les convictions et les vertus, les intérêts et les droits, les calculs et les croyances?
Pourquoi les factions seules paraitraient-elles avoir des doctrines? Pourquoi les défenseurs de la bonne cause et des vrais principes ’auraient-ils seuls ni cause ni principes, et verraient-ils leurs nobles actons attribuées à l’inconséquence, ou imputées à l'énergie de l’égoïsme? Une telle dissonance n’est pas naturelle; et certainement, mieux étudiée, mieux cherchée, la sympathie du bien avec le bien, la concordance du bon, du vrai et de l’utile doit apparaître à la raison satisfaite. Or , cette satisfaction de la raison, où la trouver hormis dans la recherche d’une philosophie politique qui s’élève au-dessus des vues partielles, des intérêts accidentels , des passions transitoires, et qui établisse quelque chose de réel, de général, de durable, c’est-à-dire quelque chose d'absolu dans le sens favorable et légitime de l’expression, en un mot une vérité ? Toute vérité stable s’enchaîne aux vérités premières. Toute philosophie politique tient donc de près à la philosophie proprement dite. Celle-ci, qui nous montre l’homme pourvu de facultés et de vérités, comme un soldat qui à tout à la fois ses armes et ses étendards, qui doit combattre et obéir, oser et craindre, aimer également le péril et la discipline; la philosophie, dis-je, qui nous montre l'homme libre sous la loi de sa raison, affranchi par elle, et par elle contenu et gouverné, ne sert-elle pas d’exemple et de base à la philosophie politique qui constitue la société à l’image de l’homme, et la veut libre aussi sous la loi de la raison ? Le type de tout gouvernement réside dans le Souvernement intérieur de l'âme humaine. | Je ne sais si ce langage est pour déplaire aux fac-
tions contemporaines ; mais telles ont été. leurs illusions et. leurs fautes, qu’elles ont réussi non-seulement à désabuser d'elles, mais encore à dégoûter de la politique beaucoup d’esprits élevés auxquels la fermeté manque, et que préoccupe le besoin chimérique d’un perfectionnement supérieur à ce que nous ont valu nos révolutions. Le public a été plus d’une fois entretenu , dans ces dernières années, de ces tentatives de doctrines sociales qu’on a voulu substituer aux symboles surannés des partis. Si aucune de ces doctrines n’a triomphé, toutes, en se retirant, en se dissipant comme un phénomène sans réalité, ont laissé après elles des traces , une lueur, une fumée ; toutes ont légué à l'esprit humain quelques idées, quelques formules; toutes ont ébranlé quelques-uns des préjugés de l’époque, et semé quelques vagues idées de réforme et de réorganisation, qui défrayent en ce moment la plupart des écrivains , sectateurs du progrès, soit philosophes > SOIE historiens, soit romanciers. A les entendre, il semblerait qu’un changement plus étendu et plus profond que la Révolution même, s’est opéré dans les esprits, que tous les préjugés du siècle ont cédé, et que la pensée et la société à sa suite est définitivement entrée dans une voie obscure et nouvelle qui conduit vers un grand but inaperçu et pressenti de tous. On peut soupconner quelque exagération, quelque présomption dans ces promesses que les livres font chaque jour à la société. On ne saurait répondre que des calculs tout littéraires n’entrent pour rien dans cet évangélisme tant soit peu vague,
dans ces. aspirations d’une foi inactive vers une régénération inconnue. Ces nouveaux dogmes , plus annoncés qu’enseignés, pourraient bien se réduire à quelques vues critiques sur les Opinions que nous ont laissées la philosophie et la révolution du xvin® siècle. Peut-être que le talent, en faisant comme aujourd’hui si grande consommation de paradoxes, n’a fait que changer de lieux-communs, et rien ne garantit la réalité éventuelle de cette réformation des affections primitives du cœur et des relations fondamentales de la société. Ceux qui la prédisent n’ont guère acquis jusqu'ici par leurs œuvres le droit de trouver mesquines nos révolutions politiques, et misérables les changements de constituton ou de dynastie dont nous avons eu la modestie de nous contenter. | Mais enfin il est certain qu’au delà des idées politiques propres aux partis réels, il existe des idées et des sectes qui, bien que diverses, composent un ensemble qu'on peut appeler le socialisme. Quoi qu'une raison sévère voulüt rabattre de ces magnifiques anticipations d’un avenir qu’on prédit, mais qu'on ne prévoit pas, il y aurait inj ustice ou légèreté à regarder comme non avenues ces nouvelles questions sociales, ces nouvelles idées sociales , et surtout la direction intellectuelle qu’elles indiquent. Tout état des esprits mérite attention; toute forme qu'ils affectent a sa raison. Même leurs caprices ont droit à l'examen; et des opinions n'auraient aucune valeur en elles-mêmes, qu’elles devraient être étudiées pour les dispositions qu’elles attestent et les
INTRODUCTION. 33 besoins qu’elles accusent. Ce que l’homme sait, n'est souvent pas important; ce qu'il cherche l’est toujours.
Le saint-simonisme a été la première phase de ce mouvement des esprits, et malgré les variations de cette doctrine, malgré les dissidences qui en séparent les autres systèmes dont elle a été le signal , on peut en général rattacher au saint-simonisme toutes les théories de réforme sociale qui se retrouvent aujourd'hui par lambeaux dans un grand nombre d'écrivains. Les distinguer et les compter pour les apprécier l’une après l'autre, serait l’objet d'un travail curieux peut-être, mais déplacé en ce moment. Il nous suffit de remarquer qu’elles sont toutes , comme le saint-simonisme proprement dit, des doctrines historiques plutôt que philosophiques. Leur point de départ à toutes est une vue générale de l’histoire des nations, élevée à la conception d’une histoire de l'humanité, et dominée par une seule idée, la perfectibilité. Ce fait de la perfectibilité, principe de la nouvelle science historique , Se. manifeste et se développe suivant certaines lois qui ne sont autres que les caractères plus ou moins bien observés des différentes époques. De ce que l’humanité a été, on conclut facilement qu’elle devait être ce qu'elle a été; c’est à peu près là toute la philosophie de l’histoire. Puis on fait un pas de plus, et de ce qui fut et de ce qui est on déduit ce qui doit être. C’est ainsi que du passé on infère Pavenir ; tout ce dogmatisme tant annoncé se réduit à quelques conjectures logiques ; et voilà comme la réalité peut conduire à l'hypothèse et le fait engendrer l'utopie.
34 ve INTRODUCTION.
Au fond , toutes les doctrines de socialisme sont essentiellement critiques, Malgré des prétentions contraires, la première de toutes, le saint-simonisme, est critique. ÎIl'a montré dans l’histoire de toute société deux époques déjà souvent observées, celle où les hommes sont unis dans une croyance commune, celle où les hommes se divisent sous l'empire d'opinions opposées. Il a appelé l’une organique et l’autre critique ; il y a longtemps que les théologiens avaient distingué l’âge de l'autorité de l’âge de l’examen. Or, chaque époque critique doit aboutir à une époque organique. Entre l’une et l’autre , la différence est celle de la recherche à la découverte, de l’effort au succès, de la marche au but, de la poursuite de la vérité à la possession de la vérité. Mais, par la loi de la perfectibilité, rien n’est, en quelque sorte, que provisoirement définitif. Avec le temps , l'organisme d’une époque devient insuffisant, suranné, impuissant , et un nouveau criticisme conduit à un organisme nouveau. Quand l’esprit d'examen s'élève, il présage la foi.
Quel est le caractère de notre époque? Sans contredit elle est critique. De quelle époque organique est-elle grosse, pour parler comme Leibnitz? La réponse à cette question diffère un peu selon les sectes: mais généralement elle se rapproche beaucoup de cette formule saint-simonienne, que la lutte doit faire place à la pair, ou l’antagonisme à V'associa= üon. Tout cela veut dire que, tôt ou tard, aux temps où l’on se dispute succèdent les temps où l’on est d'accord. Cette vérité un peu vague est ce qui ressort de plus positif du saint-simonisme, et des doc-
INTRODUCTION. 35 trines affiliées ou rivales. Quant aux conditions de la paix, quant aux bases de l'association, c’est-à-
dire quant à l’histoire de l'avenir, on a varié beau coup, et cet avenir a été plus promis que décrit, plus caractérisé que raconté. Cela est tout simple; en pareille matière, l'esprit de l'homme peut, tout au plus, prévoir le but, jamais les moyens. Si des imductions générales il arrivait à des inductions positives, il s’élèverait de la conjecture à la prophétie, et la science passerait à l’état de religion. C’est pour celte raison, entre autres, que le saint-simonisme s’est eflorcé d’être une religion; mais il a expiré dans ce grand effort. PES ai
Ainsi , il est resté critique; et dans sa critique a résidé toute sa force. IL a jugé les systèmes contemporains ; à savoir, la philosophie dite du xvur siècle, la politique constitutionnelle , léconomie politique , et ce qu'on a appelé l’éclectisme. Dans ces quatre systèmes, il a cru trouver ou du faux ou du vide. Dans la guerre engagée contre les opinions du passé, il a signalé un état forcé, douloureux, transitoire, qui trouble et paralyse l'humanité. Par l’exa- , men de beaucoup d'opinions légèrement reçues, il a fait un bien réel; il a ébranlé quelques préjugés fraîchement construits, et vicilli quelques jeunes erreurs. Mais ce succès n’est qu’une destruction de plus, et de nouveaux doutes sont peut-être les traces les plus durables qu’il ait laissées après lui. Lorsque en effet il a voulu fonder, lorsque les Opinions sociales ont prétendu être dogmatiques, le faible a reparu. Quelques vues sur le passé et une polémique subversiye contre le présent ne suflisent
pas pour constituer une science spéculative ou une réforme organique. Dans les essais ou inventions qui devaient engendrer la société future, il a toujours ‘été facile dé reconnaître une imitation des formes du catholicisme, un plagiat de son histoire, la singulière prétention de refaire un moyen âge avec la révolution française pour point de départ.
Aucun des plans de réorganisation sociale n’est encore en voie de réussir, et il serait oiseux de discuter des idées qui ne vivent point. Une seule observation nous impor te; c'est que le saint-simonisme s’est toujours ressenti de l'inconvénient d’ avoir procédé exclusivement de considérations historiques. À ne juger l'humanité que dans son ensemble, on risque de ne connaître que superficiellement la nature humaine; et les vues sur la société sont périlleuses , si elles ne s’appuient sur l’étude de l’homme. En d’autres termes, le saint-simonisme n’a pas été assez philosophique. De l'humanité, en effet , que lui apprend l’histoire? Une seule dues la perfectibilité. Il la déduit a posteriori des progrès. .du bienêtre des masses, manifesté par le progrès de l’égalité. Ce progrès est réel assurément, et digne de tout le bien qu’on en dit; mais ce n’est qu'un fait, non un principe, c’est un symptôme, non une cause, et la perfectibilité ainsi entendue ne peut être érigée en loi. La perfectibilité est un terme relatif à un autre terme, le parfait; l’amélioration suppose le bien; or, ce parfait, ce bien, 1l faut savoir ce que c’est. Si vous prouvez, si vous déterminez la perfectibilité uniquement par ses conséquences apparentes, par ses effets sensibles, comme l'a fait le
INTRODUCTION. 37 saint-simonisme, vous vous privez de toute règle pour fixer ce qui doit être, vous ne pouvez ss rien établir de pur, d'immuable, de rigoureux. Aussi le saint-simonisme n’a-t-l pu trouver à la société d'autre loi que le bonheur, à la morale d'autre principe que la sympathie, et voulant forcer les hommes au bonheur par l’organisation sociale, il a méconnu tout à la fois la liberté et l'obligation. Le droit manque à sa morale comme à sa solitiques et toute sa POSE est purement sentimentale, C ’est-à-dire qu'il n’a pas de philosophie. Car l'absolu ne se puise qu’à sa source, dans la raison, et la raison n'apparaît qu'indirectement dans la vie des individus et des peuples. Il faut la chercher en elle-même et non dans les manifestations changeantes de l’humanité en action. La vérité ne se conclut pas des événements , elle les juge, et la philosophie domine l’histoire , au lieu de résulter de l’histoire. Le procès n’est pas la loi.
L'erreur commune de toutes les nouvelles doctrines est, à mes yeux, de supprimer ou d'affiblir
ensemble l'existence de la liberté humaine ét celle
d’une règle absolue , deux éléments , deux faits dont l’antagonisme est la clef de notre destinée morale. De cette double erreur naît le fatalisme dans l’his-
‘toire, l’arbitraire dans la politique , le matérialisme dans la morale. De quelque mysticisme éloquent,
de quelque exaltation romanesque que tente de se parer toute l’école littéraire qui exploite les idées humanitaires ou sociales , il est rare qu’elle échappe aux écueils que nous venons de signaler, et nous ne doutons pas que, pour féconder et régulariser ses
doctrines, w une chose surtout ne lui one V pr philosophique de l’homme. |
Des systèmes passons maintenant aux faits, et voyons enfin si cette société, pour qui l'imagination cherche des remèdes chimériques, est si malade que les ressources connues de l’art soient épuisées. Quel est, en effet, son état moral, et la sollicitude qu’elle inspire est-elle fondée? On peut hésiter ; les réponses les plus contradictoires se font entendre. S'agit-il de la société passée, de celle de l’ancien régime , le jugement n’est jamais assez sévère. Jamais on ne craint de trop insulter ce monument écroulé, le seul peut-être dont les ruines n'aient jamais été respectées. L’indignation s'empare du plus froid historien dès qu’il parle de la société du xvrrr' siècle, et le moins religieux est prêt à voir une justice de la Providence dans les rigueurs sanglantes de la révolution française. Le bien que celle-ci a fait est en revanche complaisamment étalé, et les censeurs les plus sévères de nos gouvernements nous feraient croire volontiers au retour d’un âge d’or social dont la pureté serait sans alliage, si le pouvoir ne nous faisait vivre au siècle de fer. Un temps n’est pas loin où, mise en présence d’une dynastie qui représentait la société passée, la France, enthousiaste: de ses propres vertus, se comparait avec un orgueil sans limites à ce qu’elle avait été, et faisait dé sa propre perfection une incompatibilité de plus avec la restauration de l’ancien régime.
Mais lorsque la controverse politique cesse, et qu'il est question d'observer la société en elle-même, si l’écrivain surtout a constaté douloureusement
que ses opinions politiques le rangent dans la minorité, l’optimisme moral s’évanouit , et la société est à son tour condamnée au supplice de l'exposition publique. L'unité, la constance, la foi, l’harmonic des actions et des croyances, la dignité des mœurs, l'énergie du dévouement et la grandeur du caractère, tous les mérites sont à l’envi décernés à ce qui n’est plus. Quant à nous, nous marchons à la dissolution,
à la décomposition; nous sommes en poussière , c’est le mot consacré. L’individualisme triomphant a tout desséché, et ce sable aride ne peut plus boire que le sang. Une démocratie incrédule, revêtue de nos formes modernes de gouvernement, c’est exactement le sépulcre blanchi de l'Évangile. Il faudrait le souffle de vie d’une doctrine nouvelle pour ranimer ces cendres, et remettre debout ces ossements.
… Quelest le portrait fidèle? où se montre la vérité? Bien téméraire qui voudrait en quelques mots juger son temps et son pays. Une distinction cependant est nécessaire. C’est la société politique et civile qui vient de la révolution. Or, quoi qu'on pense en matière de gouvernement, il paraît impossible de nier que cette société, dans ses relations journalières avec ses autorités immédiates, voit régner une équité, une modération, une régularité qui sont les fruits de la civilisation moderne. La morale publique, en ce qui concerne la gestion des intérêts ordinaires de la communauté, a, sans contredit, fait d’évidents progrès. Les rapports sociaux, renfermés dans le cercle où la législation les règle, où les tribunaux les jugent, admettent également une sûreté, une facilité, une douceur qui attestent aussi un pro-
grès réel; et si l’on consent pour un moment à ne voir dans la société qu'une multitude administrée, qui travaille et produit, vend et achète, passé. des contrats, plaide des procès, conclut des transac: tions, on doit accorder que la société francaise est la mieux faite qu'aucune époque ait présentée, et donner tort aux réformateurs impatients qui prétendent substituer l'ouvrage de leurs mains à cette œuvre des siècles et des événements. Mais si nos regards plongent plus avant, si nous observons le fond de la société, ce qu'on pourrait appeler la société morale ; si nous jugeons les actions moins dans leurs apparences, dans leurs conséquences visibles: que dans leurs principes, si nous osons enfin sondér les reins et les cœurs, nous concevrons mieux la sévérité de certains jugements, et lé moraliste qui peindrait les caractères et les mœurs de cesiècle nenous paraîtra pas plus que La Bruyère condamné à la monotonie du panégyrique.
Nous n’immolerons pas le présent au passé. Les moeurs anciennes de la France , à toute époque, ne nous inspirent qu'une admiration fort médiocre et nulle sympathie. Il y avait dans le passé un vice que rien pour nous ne rachète, l'inésalité civile. Partout où elle existe, quelque grandeur qu’elle développe chez un petit nombre à l’aide du privilése (et, en France, il y a longtemps que le privilége ne déve- : loppait plus rien de grand ), elle entraîne une corruption qui lui est propre, qui dépare les sociétés les plus belles, qui gâte les meilleures et les plus généreuses natures. Le passé avec tous ses bienfaits, avec toutes ses gloires , doit apparemment avoir mérité
INTRODUCTION. 4i cette inimitié profonde et implacable que lui garde Je cœur de la nation. Mais , en elle-même et toute comparaison écartée, la société actuelle peut déplaire par plus d'un côté. C’est une société sensée; ellea, dans toutes les significations du mot, ce que le christianisme lle la sagesse du sibckes Elle aime l’ordre, honore le travail, estime la morale qui protége le travail et l’ordre; mais pate quoi? parce qu'elle veut du bien-être. Elle ne s’en cache pas; et de ce goût fort naturel elle tire assez de vanité pour vouloir qu’on l'en loue, et faire de félicité vertu. Tout cela est bon assurément sans être fort beau ; mais cela constitue une société régulière en= core #4 qu'une société morale. L'intérêt y prévaut publiquement, et l’intérêt, quelque parfaitement qu’on l’enténde, donne à toutes les vertus l’air de la prudence qui en est une aussi, mais qui n’est ni la première ni Ja mère de toutes. Dieu seul est juge des intentions, et nul n’oserait prétendre qu’il n’y en ait pas Dneu: de désintéressées, que la source vive des sentiments élevés et des passions pures ait cessé de jaillir, Mais enfin , la première place dans l'estime d'un certain monde semble aujourd’hui réservée à la sagesse utile. Le caractère général des actions et des affections est une certaine mesure qui interdit à la fois l'excès du bien et celui du mal, l'abus et le sacrifice. Lors même, et les exemples n’en sont pas trop rares, que le dévouement se montre, il se couvre, autant qu’il le peut, des apparences du calcul; il a soin d'établir qu’il a bien placé sa peine, et que la prévoyance ne lui a pas manqué. En général, l'opinion, le pouvoir, les fondateurs d'institutions et
les faiseurs de livres ne sont occupés que des moyens de rendre le devoir profitable et d’intéresser la vertu. Si ce but est atteint , la société sans doute y gagnera ; qui sait même si la masse des bonnes actions ne s’en accroîtra pan: ? Mais qui peut douter aussi que les affections n’en deviennent moins profondes, les cœurs plus arides, Jen âmes moins grandes ?
Se faire une position, améliorer céllé qu'on s ’est faite, voilà aujourd’hui le but et la règle. Et comme les bons moyens sont en général les plus sûrs, la vertu est, ou peu s’en faut, considérée comme un capital reproductif, et la morale déchoit à n’être qu'une partie de l’économie politique. Des philosophes sincères en sont à peu près convenus. Qu'arrive-t-il alors que cette opinion-là passe des esprits dans les consciences ? La masse sociale, contenue par les lois et dirigée par l'intérêt, semble en péril au premier vent qui dérange cette belle ordonnance, plus digne d’une machine que d’une société. Dénuée de principes, sa conduite est à la merci d’un faux calcul. La moindre erreur, la moindre variation dans son intérêt peut la bouleverser en un jour ; au milieu du calme la sécurité n’existe jamais. On sent que si les bras sont occupés, les esprits ne sont pas fixés, et que rien d’immuable ne garantit la durée.
. On ne sait ce que le peuple croit, car soi-même on né sait a croire; les intérêts à leur tour s’alarment de n'avoir d'autre sauvegarde que l’intérét. Et cependant où trouver mieux? Quel dieu invoquer ? La tradition, elle n’existe plus ; tout est nouveau. La religion , on la veut en gros comme moyen
INTRODUCTION. 43 d'ordre, mais en détail, dogmes et pratiques, on en sourit. La philosophie, c’est de la métaphysique, et les arts et métiers n’en ont que faire. Reste la police, à laquelle on s’en remet provisoirement du nt en du monde. rs
Que devient alors l’élite de la société , cette aristocratie inévitable que la fortune et l’éducation super. posent partout à la multitude? elle est intelligente apparemment, elle est éclairée; elle entend bien son intérêt, et connaît l’utilité des habitudes régulières et de la bonne conduite. Ne doutez pas qu’elle ne soit bien sage, qu’elle ne porte en tout une parfaite modération. Elle se préservera également des croyances fortes et des passions vives, des austérités et des imprudences; ne craignez pas qu’elle tombe dans le fanatisme, re s’exalte jusqu'au désordre et s’'emporte jusqu’au dévouement. Toutes ses habitudes seront douces, ses sentiments modérés ; ses mœurs rangées plutôt que pures ; elle ne croira rien de crainte de s’égarer , pensera peu de crainte de se fatiguer en pure perte, dira que les idées sont des systèmes, les croyances des fanatismes, appellera folie tout ce qui l’mquiète, crime tout ce qui la menace, blâmera même tout ce qui Lamuse, s’ennuiera de tout ce qu’elle approuve, et enseignera au peuple la tiédeur en guise de sagesse. Elle ne se montrera ni insolente , ni généreuse, ni oppressive, ni réformatrice; laborieuse quelquefois, entreprenante jamais. Rien de trop sera sa devise, ét ce qui lui donnera quelque souci sera toujours de trop. Que désire-t-elle au fond? être heureuse; et son bonheur est le repos. À cette condition seule, elle re-
44 INTRODUCTION. , connaît la société et le règne de la morale publique. Un égoïsme prudent , tel est son caractère ; c’est la traduction pratique de l'intérêt bien’ entendu des philosophes. A va
Et cependant, comme la nature humaine demeure tout entière au sein d’une société d'hommes, comme il y a toujours telle chose que l'imagination, telle chose que les passions, comme il n’est pas donné à la religion de l'utilité de subjuguer ce cœur humain que n’a maîtrisé même aucune religion, pensez-vous que ce calme apparent ne coure aucun risque de trouble , que cet ordre admirable soit respecté comme celui d’ün couvent ? Sachez qu'il ya des esprits que tout cela ennuie. Vous ne leur avez laissé rien à croire, rien à adorer; pour eux, ni traditions, ni principes. Si par malheur l'intérêt, le vôtre du moins, ne leur impose pas, si même il les
dégoûte, si même au repos ils préfèrent l'émotion,
si leur imagination les tourmente, où s’arréterontils ? quelle barrière s’élèvera devant eux? Les idées bizarres, les sentiments forcés, les affections et les émotions excentriques, tous les monstres que l’imagination enfante quand elle n’est gênée ni par la mo: rale qui est au-dessus d’elle, ni par le calcul qui est au-dessous, viendront inquiéter et scandaliser cette société de bon sens et de bon goût. Que pourra-t-elle
dire? Qu’aura-t-elle fait pour occuper ou gouverner,
les facultés les plus entreprenantes et les plus périlleuses de l’âme? N’est-il pas naturel qu'elles exigent plus qu’on ne leur donne ? La raison humaine n'est pas seulement une humble balance, un instrument qui pèse ou qui mesure; elle est aussi cet ob-
jectif puissant qui nous admet au spectacle des astres. Elle est faite non-seulement pour calculer l’utile, mais pour jouir du beau, ou tout au moins pour se consacrer au vrai. Lorsqu'on lui refuse ces nobles plaisirs qui la contentent et la modèrent, elle se cOrrompt, elle s’égare, et demande aux conceptions de l'imagination, aux émotions même des sens, un dangereux aliment, et se prostitue aux fantaisies d’une sensibilité maladive. L'étrange, le bizarre, l’outré deviennent les caractères des ouvrages d’esprit, et la corruption du goût se montre bientôt comme pour annoncer ou suivre celle des consciences. Et en effet, qu’attendre de ceux qui n’écrivent point, mais qui rêvent, se passionnent et agissent ? La révolte ou le suicide. Ils s’en prendront nécessairement à la société telle que l'homme, ou telle que Dieu l’a faite. Contre l’homme il y a un recours, c’est la force. Contre Dieu, il n’y a qu'un asile, le néant. Le néant vous délivre de Dieu, si vous ne croyez pas que la mort vous cite devant lui.
Que la société s’étonne alors ; qu’elle se plaigne, par exemple , que sa littérature la menace et la corrompt, que les mauvaises pensées engendrent les mauvaises actions. À ces cœurs qui souffrent ou qui haïssent, à ces imaginations qui s’échauffent , à ces vices qui éclatent, à ces passions qui fermentent, elle nie sait opposer que des raisons de ménage, que des considérations d’ordre, de prévoyance et d’économie, fort propres à persuader les bourgeois des comédies de Molière. Mais ce qui impose , ce qui fait hésiter l'audace, ce qui force à rougir le cy-
nisme, mais la beauté, la majesté, la grandeur, jeles cherche vainement dans ses croyances, dans ses actes, dans son langage. Elle rabaisse même ses bonnes actions, donne de mesquins systèmes pour motifs à de nobles pensées, et traduit petitement les grandes choses de son siècle. Elle n’entend êtré louée que de sa prudence, et serait fâchée d’être soupçonnée d’un faible pour la gloire. Le citoyen, qui affronte la mort, comme le Spartiate, pour obéir aux saintes lois de la patrie, aime qu’on lui dise qu'il. se dévoue pour la défense de sa boutique, et déguise l’héroïsme en spéculation mercantile. Je serais désolé de justifier aucun sophisme, d’excuser aucun crime; mais les défenseurs de la société ont souvent leur part dans les préjugés de ses ennemis. L'intérêt, chacun le prend où il le trouve, et le trouve où il veut. Si la morale, si la vérité n’est qu'utile, qui peut m'interdire de préférer le plaisir au profit ? Et comment ne serais-je pas libre d’aimer mieux prodiguer qu'économiser ma force ? Il me plaît de détruire, 1l me plait de sacrifier le présent à l'avenir, de me divertir des émotions du désordre plus que des jouissances de l’ordre; qu’avez-vous à m’objecter ? Votre morale est une morale de code civil, et la propriété, disent les jurisconsultes, est le droit d’usér et d’abuser : n’est-ce pas la définition de l’intérêt ? User et abuser de la société.et de la vie, voilà le privilége de tous dans le monde de la civilisation matérielle. Les philosophes qui ont travaillé à ne point nous laisser d'autre monde, les derniers héritiers de la philosophie du xvur° siècle, seraient singuliers de s’indigner des paradoxes romanesques de
INTRODUCTION. 47 l’imagination révolutionnaire, ou des attentats absurdes de l’exaltation antisociale. Je sais que tant de déraison les confond , et qu'ils ne peuvent absolument accorder de tel égarements avec les lumières du siècle. Étrange surprise, en vérité ! ils ont établi avec soin, avec complaisance , avec orgueil , que les croyances de l’homme sont l’ouvrage de ses sensations , que la morale n’est que le sell des recettes les lus communément sûres pour être heureux, qu’il n’y a rien d’absolu dans nos connaissances, par conséquent nulle règle immuable, que toutes les sciences sont ainsi des sciences physiques , dont l'utilité individuelle ou sociale est après tout Le but suprême et la raison dernière. En un mot, une philosophie toute sensuelle, et partant matérialiste ou sceptique , et quelquefois l'une et l’autre,, a tenté de dépouiller l’âme de toutes ses richesses, de rendre la vérité sèche, froide, petite, de donner à la raison je ne sais quoi de mesquin et de subalterne ; et puis on est tout surpris que la raison nese plaise pas dans la condition médiocre qu’on lui a faite, et que cédant à des instincts qu’on a tout à la fois méconnus et déchaînés , à des besoins qui se dé- -pravent lorsqu’on les néglige, elle se révolte et s’emporte. Vous avez brisé l’entrave d’un généreux coursier. Où le mènerez-vous, et que lui donnerez-vous,
la course, la chasse, la guerre? Non, vous voulez
l’'atteler à la charrette; prenez garde qu’il ne redevienne un cheval sauvage.
Ce tableau serait bien sombre s’il contenait toute la vérité, s’il ne représentait pas exclusivement le mauvais côté de la société, et moins encore dans son
état moral que dans son état spirituel; elle n’en est pas là assurément , bien que telle soit la source des maux dont elle se plaint, bien que tel soit le terme vers lequel elle marcherait à pas trop rapides, si d’autres causes ne la retenaient et ne la relevaient, s’il n’y avait dans l’hommeune raison pratique qui se joue des systèmes. Les préoccupations politiques, l’amour naturel de l’ordre et du travail, l'excellente constitution civile de la France, l'équité et la liberté qui président aux relations de la famille ét de l'individu, et par -dessus tout cette noble nature humaine que le sophisme ne peut suborner tout entière; sauvent notre pays de l'empire absolu des fausses doctrines, ou plutôt de l'effet désastreux de la nullité des doctrines et des croyances. IL faut voir le mal et hardiment le signaler, mais non pas croire qu’il domine tout et. va tout détruire; il ne faut pas, comme tant de gens aujourd’hui, désespérer a chaque instant du indé et recommencer inces-. samment l’oraison funèbre de la société.
Ce qui manque à une société dont les croyances ont fui, ce sont des pr incipes. La science des principes en toutes choses, c’est, il faut bien me pasren encore le mot, la SNTRAUE Est-ce à dire qu’on doive faire de la nation française une société de philosophes ? D’Alembert ou Condorcet n’auraient pas hésité à répondre : oui. Nous dirons, nous, que lorsque tous les hommes qui rhissén s’accordent dans une certaine manière de penser sur les grandes questions de la nature et de la destinée , il en transpire quelque chose dans la littérature et dans l’éducation, et qu'ainsi l’esprit des générations
INTRODUCTION. 49 se modifie. Elles entendent la lecon suis être entrées . dans l’école. La pensée du livre vient à elles sans qu’elles aient lu le livre. Cette pensée, dans sa pureté et sa généralité intellectuelles, est nécessaire ment une pensée philosophique. Celle que nous voudrions voir devenir la régulatrice secrète des opinions, devrait, en maintenant les esprits dans l’affranchissement du joug des conventions ou des traditions factices, régler leur liberté et leur essor, leur apprendre qu’il y a en eux autre chose que des facultés actives, puissances neutres, et qui n’ont en elles:mêmes ni leur règle ni leur but; mais qu’en regard de ces forces il y a des principes immuables, un type absolu , auquel les facultés se rapportent et s’assujettissent par l’ordre de la raison. La raison est plus qu’un flambeau; un flambeau n’est précieux que par les choses qu’il éclaire. Or c’est la vérité qui brille éclairée par la raison; la raison illumine ainsi {out homme venant au monde. C’est la vérité qui mérite la recherche et la science , l'amour et la foi. Vous n’auriez appris aux hommes qu’une chose d'elle, à savoir qu’elle existe, le service serait déjà grand; car vous les auriez arrachés au principe du scepticisme, et par là une première atteinte serait portée à l’incrédulité et à l’indifférence, c’est-à-dire aux racines du mal qui trouble et humilie la société jusque dans la joie de ses conquêtes et l’orgueil de ses progrès. Persuadez lui qu’elle a quelque chose à croire, et elle aura fait un grand pas.
Pour son bonheur et pour son honneur, à son grand dommage et à sa grande honte, l’homme est inconséquent. Îl n’est jamais ni aussi bon ni aussi
mauvais que ses opinions. La perfection suprême , ou la dépravation dernière qui serait le résultat logique de ses principes , trouve une prompte limite, soit dans la faiblesse de sa nature, soit dans l’autorité de sa conscience. Toujours il subsiste en lui quelque chose d’inexpiable et quelque chose d’incorruptible, et dans le mal même l’homme n "est pas infini. Bien plus, quelquefois ses convictions demeurent oisives et stériles dans sa pensée , et n’exercent aucune puissance sur l’inertie de son âme ou contre la violence de ses passions. Cependant on ne peut nier que des opinions , des théories, si l’on veut, ne fournissent , soit à la conscience, soit aux passions, des pére et des prétextes. Tantôt elles colorent des faiblesses ; absolvent des fautes ; tantôt elles empêchent cette subornation de la raison au profit des vices du cœur. Elles enhardissent ou embarrassent, elles poussent ou détournent, et il faut craindre celui chez lequel le caractère, la croyance, la passion et l’intérêt se coalisent } pour le mal. La prétention actuelle de la politique et même de la morale est de mettre l’intérêt du côté du bien. Où serait l'inconvénient d’y mettre aussi la pensée , et d'enlever à nos fautes la complicité éventuelle de la raison? Il ne restera à notre cœur que trop d’amorces pour séduire notre esprit. Les passions ne sont jamais en reste avec la raison, et celle-ci délègue trop aisément à ses flatteurs le droit de Jui commander.
Une même conclusion sort de toute cette introduction. Si nous considérons autour de nous les opinions politiques, les opinions sociales , les opi-
INTRODUCTION. 51 nions morales, la société paraît manquer de principes fixes et purs, placés dans une sphère assez haute pour que la passion, le sophisme et le doute n'y
pénètrent pas. Cependant cette société est raisonnable; elle a en aversion les préjugés de tous genres, comme les hypothèses de toutes sortes : elle a, on peut le dire, l'esprit libre. Des principes destinés à une société raisonnable ne peuvent être que ration nels; le langage le dit comme le bon sens. Chercher un ensemble de principes rationnels ou une philosophie, ce n’est donc pas tout à fait se jeter dans une spéculation sans but; ce n’est pas perdre terre et oublier les choses de ce monde. Penser n’est pas rêver, et les mépris de l’indifférence où de la moquerie, qui attendent la philosophie, ne sont qu’un symptôme de plus du mal qu’elle veut guérir. Une société sans traditions , sans croyances, qui ne sait que raisonner, et qui analyse son malaise, aurait bon air, en effet, de railler le raisonnement , de traiter de vision toute théorie. Elle a tant de droits d’être dédaigneuse ! elle est si sûre de son fait! elle sait si bien que dire et que penser ! ses opinions pratiques sont si stables, si assurées contre l'expérience, si supérieures au doute! elle a toujours si heureusement réussi dans ses calculs, et les systèmes industriels comme les sciences physiques, ont à se
“prévaloir d’une durée, d’une perpétuité, d’une infaillibilité si imposante! Gardez-vous, parce que l'esprit philosophique marche en tâtonnant, hésite d'avancer, revient sur ses pas, d’insulter à ses incertitudes. Parce qu’il pénètre en de grandes profondeurs ou s’élèveà de grandes hauteurs, gardez-vous
de l’accuser d'ambition chimérique, de ténébreux égarement. Des prétentions plus humbles en apparence ne vous ont pas si bien tourné. Des certitudes qui vous semblaient plus positives se sont fondues dans vos mains. Vous n’en êtes pas moins tombés pour être tombés de moins haut, et vous ne vous montrez pas plus habiles à prendre les moineaux dans les buissons , que lui les aigles sur les rochers. RES 3
Pétrone raconte qu’un Romain fit graver sur son tombeau cette épitaphe : « Staberius repose 1C1..... « IL est venu de peu. Il a laissé trois cents millions « de sesterces. Jamais il n’a voulu entendre les phi- « losophes. Porte-toi bien, et imite-le * ! » On le voit, la sagesse du siècle n’est pas nouvelle. 7 enir de peu, gagner beaucoup ; et ne pas écouter les philosophes, voilà l’esprit d'égalité, l’intérêt supérieurement entendu, et l'indifférence en matière intellectuelle. I1 y a mille ans et bien davantage que le secret est connu; a-t-il fait grand bien à ceux qui l’ont découvert? Je comprends Caton l’Ancien proscrivant les philosophes. A l’âge des vertus rudes, des croyances fermes et grossières, on peut assez sensément se passer de doctes études. La charrue triomphale du vieux Romain suffisait à son activité et à son orgueil. Mais quand on a des millions de sesterces, on ne
! Petron. 71. — N'est-ce pas le même Staberius dont Horace dit que tant qu’il vécut il regarda la pauvreté comme un grand vice?
dires quoad vixit eredidit ingens Pauperiein vita, A, Sat, 111, w, gte2,
. peut mieux faire que d'écouter les philosophes. Aux mœurs faibles, aux caractères amollis, il faut au moins l'élévation de la pensée, et dans l’âge des Pétrones, c'est la philosophie seule -qui fait la piété des Antonins. |
L'e | DE LA PHILOSOPHIE FRANÇAISE AU XIXe SIÈCLE.
Sr nous nous proposions de tracer le tableau de la philosophie du xvini° siècle, il se représenterait d'avance à tous les esprits, et nulle incertitude ne s’élèverait sur le sujet ou sur le plan de l’Essai qu’on va lire. Telle est l’unité des opinions de cette époque - que leur histoire ressemblerait à l'exposition d'un système, Le temps où nous sommes offre un autre caractère, et l’on ne pourrait sans hésiter répondre à cette question : Quelle est la philosophie de notre siècle? Le propre de notre siècle, en effet, et peutêtre sa gloire, est d’avoir rouvert le champ à toutes les idées, à toutes les doctrines. L'esprit humain s’est répandu dans tous les sens ; l'empire de la pensée n’à plus de privilégiés ni de proscrits ; l'examen ne connaît plus d'exception. La responsabilité, cet attribut de l'humanité même, et que les institutions modernes s'efforcent péniblement d'introduire au nombre des conditions du pouvoir, est devenue une des conditions imposées à tous les systèmes; car les systèmes sont aussi des puissances, et la politique n’est pas seule à vouloir de la justice et de la liberté.
Si toutes les opinions sont admises au concours, toutes ne peuvent remporter le prix. Sans doute aucune domination intellectuelle ne saurait désormais se rendre absolue ni se montrer exclusive; les droits
56 ESSAI I. | de l'esprit humain ne le souffriraient plus, et l’impartialité que l'expérience nous donne a mis un terme à l'intolérance. Mais cependant la vérité doit prévaloir. Ilen est à peu près dans le domaine des idées comme dans nos assemblées publiques ; toutes les opinions y doivent étre représentées, toutes y comparaître à titre égal; une seule y domine, non pas sans réserve et sans contrôle, mais à la charge de revendiquer incessamment ses droits, et de sans cesse légitimer ses prétentions. Ainsi , de la convocation libre de toutes les doctrines philosophiques il doit tôt ou tard résulter un vote général en faveur d’une certaine doctrine qui se distinguera des autres sans en Opprimer aucune, qui régnera tout en discutant, et qui possédera en elle-même, il faut l’espérer, ce principe actif de perfectionnement, qui semble seul égaler la pensée humaine à la nouveauté incessamment renaissante de la vérité éterpelle. 6! S Mais avant de recueillir les principaux traits dont se compose le tableau de la philosophie de notre pays et de notre âge’, un scrupule m’arrête; un scrupule qu’il est difficile d'éviter, toutes les fois qu’on entreprend de parler de philosophie. Est-ce parler d’une chose qui en vaille la peine? Est-ce toucher un sujet digne de l'attention des hommes raisonnables? Notressiècle se pique assez d’être raison-
© Une grande partie de cet Essai à été composée et publiée à l’occasion d’un ouvrage du plus grand mérite , Essai sur l'histoire de la philosophie en France au dix-neuvième siècle, par M. Damiron (Revue francaise, n° II, 1828). On retrouvera ici quelquesunes des idées présentées dans celivre avec plus d’art et d’étendue,
ÉTAT DE LA PHILOSOPHIE EN FRANCE. 57 nable; notre pays n’est pas sans quelque prétention d’être le plus raisonnable de l’Europe, et cependant nous disions tout à l'heure combien peu de monde s’inquiète de la philosophie, où , comme on dit, de la métaphysique. Au nom même de la raison on proscrit l'étude de la pensée. Ce n’est pas qu’une certaine philosophie ne soit restée longtemps en honneur par ses applications, j'entends celle à laquelle ‘on attribue tout ce qu’on est convenu d’appeler les idées libérales. Le parti de ces idées, c’est presque dire la nation, ne l’a nommée longtemps qu'avec une respectueuse reconnaissance. La philosophie du xvrm® siècle est restée populaire, mais dans ses conséquences plus que dans ses principes. On lui sait gré d’avoir détruit les préjugés ; mais on la délaisse maintenant que les préjugés sont abattus. On'ose même la juger parfois et ne lui attribuer que le mérite d’avoir su les abattre. À ce compte la philosophie ne serait qu’une opposition, et il faudrait attendre-peu d’elle pour le gouvernement des idées. Ce ne serait pas l’estimer à son prix ; après sa victoire sur les préjugés, la philosophie n’a point fini sa tâche; et lorsqu'elle a fait le vide dans l’intelligence, elle doit encore pouvoir le remplir. *
La philosophie du xvrrr° siècle est-elle destinée à remplacer tout ce qu’elle a détruit ? peut-elle suffire à l'esprit humain ? L'autorité qu’elle exerce encore dans une partie des sciences, l'influence de fait
qu’elle conserve sur nos opinions et'sur nos lois compensent-elles et au delà les attaques dont elle est l’objet? Si elle doit succomber, toute philosophie doit-elle périr avec elle? C’est ce que nous saurons
58 ESSAI Is
mieux en revenant sur les derniers péitps de l’histoire de la philosophie dans notre pays.
Écrire l’histoire de la philosophie comme de toi autrescience, c’est supposer que cette science existe, et si l’auteur est sérieux, que cette science mérite d'exister et cette histoire d’être écrite, Unescience, ou ce qu’on aurait ainsi appelé, pourrait exister, et cependant n’être que le fruit d’un hasard ou d’un caprice, qu’une application accidentelle, un abus de la raison humaine : elle n'aurait alors qu’une existence historique et la valeur d’un événement. Ainsi, l'astrologie judiciaire a été une science; le blason même, quelques jours avant nous, était une science : serait-ce là le sort de la philoscphite ai Ne serait-elle qu’un fait fortuit dans l’histoire de l’'esprit humain, unescience fausse comme l'astrologie, frivole et périssable comme le blason? En vérité, il serait dur de le penser, et cependant on devrait le penser, $ ‘il fallait en croire quelques-uns de ceux qu’on appelle encore les bons esprits. ASS Par une nécessité singulière, et qui n'est imposée | qu'à elle, la philosophie a pour première obligation de prouver son existence. Si elle y manquait, bien des gens pourraient traverser ce monde sans la soupconner d'y être. Elle se pique pourtant de traiter des problèmes les plus essentiels de l'humanité; elle se vante d’être la science de l’homme, la science des sciences. N'importe, le temps n’est pas loin où les autres sciences ont prétendu se passer d’elle, la reléguer au nombre des illusions et des chimères » la bannir du royaume de la vérité, qu’elles pensaient occuper tout entier. Trop souvent encore l’homme
ÉTAT DE LA PHILOSOPHIE ÉN FRANCE. 59 rejette et raille cette science dont lui-même est l’objet; il se croit sage de s’ignorer. Serait-ce qu’elle se donne à tort pour science, et qu’elle n’a rien à faire avec tout ce qui porte ce nom? Serait-ce qu’elle est aussi loin de connaître l’homme, que l’homme semble loin de l’estimer ce qu’elle vaut, ou du moins ce qu'elle.se prise ? La philosophie a cela de particulier que pour prouver qu’elle existe, elle est obligée de se faire connaitre. Il lui sert peu d’avoir aflirmé qu'il y a en ce monde une chose qui porte son nom, il lui faut encore dire ce qu’elle est; car cette redoutable question est celle où triomphent tous ses détracteurs ; ils la posent en se moquant , et semblent défier la réponse, En effet, dire ce qu'est une science, c’est surtout dire quel en est l’objet; or, la philosophie est dans cette déplorable condition, que l’objet même dont elle s’occupe est souvent mis en doute. On ne se contente pas de lui disputer les moyens de connaître , on va jusqu’à lui contester d’avoir quelque chose à connaître; et pour comble d’humiliation, cette objection: si insolente est naturelle; elle-tient à la constitution même de l’objet de la philosophie. Les autres sciences sont plus heureuses; les objets dont elles traitent sont à la portée de nos mains ou de nos regards, Le spectacle de la nature, l'aspect du ciel et de la terre suffisent pour nous convaincre qu'il y a une physique, une astronomie, et ne laissent à démontrer qu’une chose, c'est qu'on puisse bien observer le ciel et la terre. Sur les moyens de connaître seulement, le doute peut s'élever ; mais une fois ce doute écarté, il n’importe pas de savoir la physique ou l'astronomie pour
estimer ces deux sciences , du moins pour en avouer la réalité. On peut ignorer cequ’ellés sont, personne ne sera tenté de nier qu’elles soient. Il n’en va pas ainsi de la philosophie. Son objet étant invisible, on lui demande de démontrer qu’il existe. Lors donc qu’elle a démontré cette existence, elle a fait pour elle-même un beaucoup plus grand pas que toute autre science. En prouvant qu'il existe, elle prouve implicitement qu’elle le connaît; car ce qui est invisible ne se laisse atteindre que par la connaissance. Ainsi, la science est créée du jour que FES en est établi. à ;
Ilest triste après tant de hanté d'en être encore là , et une science paraît bien peu avancée qui doit encore aujourd’hui revenir toucher à son point de départ. Mais si nous sommes compris , on doit voir que la faute n’en est pas à la science, mais à l’objet, ou plutôt, car il m’en coûte d’affecter pour la philosophie une humilité qui ne lui sied pas, c’est sa supériorité et sa gloire que de rester à jamais fixée sur les questions premières. Les autres sciences se consument en détails, se perdent en applications lointaines et compliquées. La philosophie, mère de toute science, setient toujours a l’ origine des. choses. Son objet est caché comme la source des grands fleuves. Elle demeure immobile, la main appuyée sur cette urne CE que ne tarira PE l'esprit humain.
Mais nos respects ne sufliraient pas pour T'absoudre du mépris des sciences mondaines. Il faut des faits à la sagesse expérimentale de notre époque; il faut des preuves à cette raison exigeante, qui ne se
ÉTAT DE LA PHILOSOPHIE EN FRANCE. 6i
rend point: si elle n’est forcée. Au reste, ce n’est pas d'aujourd'hui qu’on a raillé la philosophie pour se dédommager probablement de ne la pouvoir toujours persécuter. La Grèce elle-même, où les sages tinrent une place que leur offrirait diditileene. la civilisation moderne , la Grèce les a confondus plus d’uñe fois avec ses lien elle a plus d’une fois pris la recherche de la vérité pour un des jeux de l'intelligence, pour un laborieux divertissement de l'esprit. L'antiquité a souvent méconnu la valeur et la gravité de ces disputes fameuses qui retentissent encore après deux mille ans, de ces travaux intellectuéls qui forment: peut-être la partie la plus précieuse de lhéritage que son génie nous a laissé. Ce préteur dont parle Cicéron, et qui, arrivant dans son gouvernement d'Athènes , Cita tous les philosophes devant son tribunal afin qu ils eussent à s ‘entendre et à vider leurs différends par transaction . valable et définitive, était sans doute un homme de bon sens, un magistrat capable, et qui entendait supérieurement les affaires. Le propre de Lexpérience. prafiqque est de se croire le droit de mépriser tout ce qui n’est pas elle, et de juger souverainement tout ce qu’elle ignore. AHRjoREs les*orands réformateurs dans PE de la pensée ont vu traiter de rêveries leurs plus puissantes conceptions, et la vérité, proscrite, opprimée; abreuvée de poison, couronnée d’épines, déchirée sur la croix, a recueilli pour-tout hommage l’injure et la risée ; condamnée comme le crime, elle a été insultée comme la folie. k
Des mœurs plus douces, une sagesse » plus, tolé-
62 ESSAI TL he rante, le dogme enfin victorieux de la liberté de penser assurent désormais parmi nous'aux efforts, aux écarts même de la raison, un sort moins rigoureux et moins injuste. L’indifférence, l’incrédulité, le dédain sont tout ce qui la menace; mais cela même lui doit être épargné ; la philosophie a longtemps combattu pour la vie, il lui reste à combattre pour l'honneur. "Re | | tie La philosophie n’est point nouvelle en France ; on peut dire que c’est la France qui l’a donnée à l'Europe. Après avoir régné au sein des écoles de Paris quand elle était la scholastique, à la voix de Descartes elle domina le xvu: siècle. Plus répandue peutêtre qu'étudiée, elle obtint alors les respects de tous. La plupart de ces grands hommes dont la flatterie a fait le cortége de Louis XIV, furent cartésiens. L'admiration et la foi accueillirent soit la physique, soit la métaphysique de cé grand réformateur, €’està-dire ses systèmes et sa méthode. Le cartésianisme fut embrassé avec ardeur par les savants, honoré par les gens de lettres; goûté par les geñs du monde, accepté par l'Église. Le rival d'Épicure fat pour tous les beaux esprits ur mortel dont l'antiquité eut fait un Dieu *. | Éeng La philosophie de Descartes, c'était, on l'a dit, la réflexion dans sa liberté absolue. Mais par l'effet de cette timidité qui s’empara des esprits en France pendant la dernière moitié du règne de Louis XIV, par l'effet aussi de l'adoption de l'Église qui affaiblit tout ce qu'elle touche et ne tire jamais d’un prin-
La Fontaine.
ÉTAT DE LA PHILOSOPHIE EN FRANCE. : 63 cipe toutes ses conséquences , cette liberté ne porta point d’abord tous ses fruits. Alliée fidèle de la philosophie, la liberté est souvent un mauvais guide en physique, et. pendant longtemps la physique de Descartes fut.encore plus connue que sa philosophie : c'étaient les tourbillons que l’on ‘appelait le cartésianisme. Celui-là disparut devant Newton, comme l'hypothèse devant l'expérience. L'Angle- | terre convertit la France à sa physique, et ce pre-
mier succès lui donna sur d’autres points une influence moins avantageuse pour la vérité. La longue épreuve des dissensions religieuses et politiques, l’abus de tous les genres de fanatisme, le parti pris par la réformation de différer en tout du catholicisme, enfin l’impulsion donnée par Bacon à toutes les sciences, avaient en Angleterre, provoqué la naissance d'une philosophie expérimentale et sceptique, attaquant tout , affirmant peu, offrant un singulier mélange de hardiesse et de timidité. Avec la physique de Newton, cette philosophie passa la mer. : Ébranlée sur son système du monde, l'infaillibilité de Descartes le fut sur tont le reste. D'ailleurs, le cartésianisme était devenu comme l’allié de la théologie qui du moins ne le désavouait pas; c’en était assez pour l’exposer à courir toutes les chances que le dernier siècle réservait à tout ce qu’approuvait l’Église. | | | On sait les causes qui firent prévaloir en France la philosophie dite du xvinr° siècle. Il importe seule ment d’insister sur deux points, l’un que son apparition parmi nous fut contemporaine d’une révolution dans les sciences physiques, à laquelle elle ne
parut pas étrangère; l’autre qu’en ébranlant par l examen et l'observation les « croyances établies, elle lia sa cause à la liberté de penser. De là deux de ses principaux caractères : l’analogie des méthodes, des vues, des conclusions , avec celles des.sciences physiques,, fruit de son dde, avec elles, je pourrais dire de sa déférence pour elles ; et l'esprit d’inquisition, d’agression, de scepticisme, contre toutes les traditions bb du titre infamant de. préjugés, contre toutes les spéculations abstraites décriées comme des chimères. l Descartes aussi avait professé la liberté ont . mais sage et réservé dans son langage, cet esprit audacieuxèn’avait fait nal bruit de son audace, et je ne sais si tous ses. sectateurs avaient -entrevu. quel
mépris superbe : se cachait sous le calme inaltérable
de sa raison: Il avait, chose rare et difficile, fondé la liberté sans laisser paraître la révolte. déni lui, son esprit avait régné presque sans débat, presque sans preuve ;. il. était devenu une. autorité. En France du moins, sa hardiesse avait été comme ef-
facée par l'adoption théologique; car le clergé pré-.
féra quelque temps les erreurs de Destartes aux vérités de Newton, Plus tard la physique du premier porta malheur à sa métaphysique, et c’est ainsi que
le cartésianisme fut en quelque sorte secoué: comme
un joug, et la destruction de cette philosophie de la pensée regardée comme une victoire de la raison. Descartes aussi avait mis en honneur l'espri d'observation. N’est-il pas chez les modernes le premier observateur de la pensée ? L'observation est en effet la méthode élémentaire de la métaphysique comme
ÉTAT DE LA PHILOSOPHIE EN FRANCE. 65 de la physique; la métaphysique comme la physique a sa base dans les faits. Mais d’abord, comme les faits de l’une ne sont pas de même nature que ceux de l’autre, l’observation intérieure se distingue de l'observation extérieure, et elles ne peuvent m utuellement se remplacer sans usurpation. Ensuite , l'observation, quelle qu’elle soit, ne donne que les
matériaux de la science, la science vient de la raison ‘ même. Voilà ce que les successeurs de Bacon > ce. que Locke, et surtout ses disciples français, oublièrent trop souvent, et c’est ainsi que la philosophie expérimentale devint l’ennemie victorieuse de la philosophie sage et hardie qui, la première, avait substitué les faits aux mots et l’observation au raisonnement, en triomphant de la scholastique.
Cela bien compris, les destinées de la philosophie du xvmi° siècle sont expliquées. On prévoit qu’elle doit marcher toujours plus téméraire dans la voie du libre examen , éclairée du seul genre d'expérience et d'observation qu’elle conçoive et qu’elle approuve. On prévoit qu’elle doit attaquer avec une vivacité progressive les idées spéculatives, religieuses, spiritualistes , et professer avec une franchise croissante les doctrines empiriques , sensualistes, matérialistes. Telle fut en effet sa marche; il semble qu’elle n’ait travaillé que pour les progrès de la physique et l’établissement de la liberté.
Examinons maintenant où cette marche l’a conduite dans l’opinion des hommes. Le dernier siècle p ne connaissant plus qu’une seule philosophie, se divisa en deux partis , celui des amis et celui des ennemis de la philosophie. On ne saurait en tout ap-
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prouver les premiers; la vérité a top souffert de leurs partiales théories et de leurs systèmes passionnés; mais aucune noble sympathie n’intéresse à leurs adversaires. Il en est trop peu dont la résistance ne semble pas déterminée par l'intérêt ou le préjugé: Ils ont fait de leur cause la mauvaise cause pour humanité. Dans leurs mains étaient déposés queljues-uns des plus grands intérêts de l'âme; haineux et médiocres, ils ont à plaisir rapetissé leur mission, Groupés d’abord autour d’un pouvoir qui; sans les oire, les protégeait, ils ont défendu sans discersement, et quelquefois sans conviction, quelques idées dont la grandeur leur échappait, et que défizuraient à l’envi une éruüdition vulgaire et uné foi de sonvention. Ils ont fait la guerre à la philosophie comme, à une ennemie personnelle, et non dans ’intérét de la vérité. Déterminés à la repousser et incapables. de lui répondre, moins parce qu’elle tait erronée que parce qu’elle était libre, c’est ce qu'il y avait en elle de meilleur qui les éloignait l’elle;.ils n’ont su comment satisfaire à ses sommaions-répétées,; les preuves ont manqué à leur cause, nais-non les anathèmes à leur fanatisme, et , décon- :ertés.par l’esprit d'examen , ils ont cédé en maulissant. [ls étaient eux-mêmes trop peu philosophes Jour voir et pour montrer tout ce qui manquait à a philosophie. En un mot, ils méritaient leur déaite, et elle fut. terrible, car ce fut la Révolution. a lumière, comme celle d’un subit incendie, éclaira en des choses restées jusqu'alors dans l'ombre. ille montra le faible et des vaincus et des vainjueurs. Le parti des premiers ne tarda pas à sentir
ÉTAT DE LA PHILOSOPHIE EN FRANCE. 67 vaguement qu il devait sa perte à l'insuffisance de ses doctrines, ou du moins à la manière dont il les avait soutenues. Îl ne les changea pas, mais du moins essayat-1ld’en renouveler la forme. En y regardant de près, il s’avoua que si la philosophie du dernier siècle lui était antipathique comme incrédule et matérialiste , toute philosophie lui était insupportable comme critique et raisonnée; et en effet, qu’elle s'élève au spiritualisme ou déroge au sensualisme, toute philosophie admet en principe la liberté de la raison. La philosophie expérimentale elle-même est rationnelle par son principe. Ainsi poussés à l'extrémité ; On a vu les théologiens s’efforcer de purger leurs doctrines de tout mélange de philosophie, condamner comme menscnoères et dangereuses les recherches quessans crainte ni scrupule honoraient Bossuet et tout le siècle de Louis XIV, enfin renier Descartes aussi bien que Locke, et réduire leur science » TÉ= duire toute science à n’avoir d’autre principe que l'autorité et d'autre procédé que la tradition. Dela sorte, presque tous les problèmes philosophiques étaient écartés ; la solution ne devait plus s’en chercher que dans l’histoire. C’est Là le point où sont arrivés les ennemis directs de la philosophie. Mais tandis qu’une opposition aveugle et obstinée conduisait les théologiens et leur école à nier toute - philosophie, par une direction absolument contraire , les philosophes arrivaient à un résultat analogue. Nous avons vu l’école française se former sur cette idée, que l’esprit d'examen ne connaît d'autre règle que l'expérience, mais que cette expérience purement externe est la seule source de certitude.
C’est le principe usuel des sciences physiques, erfcore que dans les sciences physiques mêmes, 1l ait besoin d’être bien entendu et sagement restreint. Quel qu'il soit, en le prenant pour maxime, elles étendirent leurs progrès et multi plièrent leurs découvertes. Leurs applications devmrent tellement nombreuses, tellement utiles, et parfois si étonnantes qu’elles captivèrent l'admiration d’un siècle dont elles étaient le seul merveilleux possible. Les sciences parurent bientôt appelées par excellence à la vérité; delà , à paraître seules en possession de la vérité, il n’y a qu'un pas. Leur méthode fut célébrée comme la seule fidèle, et les conclusions auxquelles elle conduisait, regardées à la fois comme les plus précieuses et comme les plus certaines. Ce succès éblouit les sciences physiques ; elles méconnurent , elles oublièrent ce qu’elles devaient à la philosophie. C'était elle qui leur avait ouvert la voie, qui avait remis dans leurs mains le fil conducteur de la méthode. Le plus grand inventeur que la France ait produit dans les sciences naturelles, Lavoisier, dans l’introduction d’un ouvrage où il créait toute une science, déclarait encore qu’il devait ses découvertes à la mé- ” thode des métaphysiciens de son époque, et voulait bien rendre hommage de son génie à la logique de Condillac. Depuis Lavoisier, c’est la philosophie ellemême, qui s’est mise à la suite des sciences naturelles. Soit pour contrarier en tout l’école théologique , soit par enthousiasme pour les triomphes de la physique, elle lui a emprunté ses formes, ses notions, son langage; enfermée dans un empirisme étroit, elle s’est faite elle-même une science phy-
ÉTAT DE LA PHILOSOPHIE EN FRANCE. 69 sique. Là est descendue, il y a quelque quarante ans, la philosophie.
Du jour qu'elle se fut ainsi diminuée, elle n’eut plus de force ni de portée. Elle avait en quelque sorte abdiqué; la physique la prit au mot, et s’imagina follement , et soutint hardiment qu’il n’y avait plus qu’elle au monde. Le dernier terme de la philosophie du siècle passé fut l’anéantissement de toute philosophie. Le nom même en fut, ou peu s’en faut, mis en oubli; et les choses vinrent au point que, lorsqu’en 1795 l'Institut fut fondé, et dans l’Institut une classe des sciences politiques et morales, il y eut une section d'analyse des sensations et des idées ; il n’y eut point de section de philosophie ; ce mot ne fut point prononcé.
Les hommes illustres alors par la pensée étaient pourtant des philosophes. Ils l’étaient comme derniers héritiers des doctrines du siècle; ils l’étaient en ce sens qu’ils avaient secoué jusqu’au moindre des préjugés qu’elles avaient combattus. Ils létaient encore par la sagacité rare de leur esprit, par leurs lumières dans les questions d’intérêt social. Mais ils ne l’étaient pas en ce sens qu’ils méconnaissaient les justes droits et les légitimes procédés, les grandes pensées enfin de la philosophie véritable. Chacun se rappelle le termps, et pour un certain monde il n’est point passé, où ceux que par privilége on nomme les savants, où les géomètres , les physiciens, les médecins se sont mis à professer un dédain absolu pour la plupart des questions philosophiques. À leur suite , tous les praticiens de ce monde, économistes, industriels, politiques, ont adopté le même mot
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d'ordre. Enfin, il s’est formé dans le public une opinion vulgaire qui se donne pour le bon sens, et qui se déclare indifférente à tout ce qui ne iblnbe pas dans le cercle de l'intérêt immédiat et de l’observalion ‘extérieure.
Hâtons-nous d’ajouter que la réaction s’est bientôt fait sentir. Le retour aux vrais principes de la philosophie s’est manifesté, il y a déja quelques années , dans les esprits destinés à donner l’exemple, et à représenter par avance la génération qui les suit. Mais quoiqu il ne soit plus en progrès, le fait général qui vient d’être décrit, subsiste encore. Il mérite encore d’être recherché dans sa cause, et sapé dans sa racine. La réhabilitation de la PEUR phie n’est que commencée. -
Elle est d’abord attaquée par deux sortes d’arguments, ceux des théologiens et ceux des fidèles disciples du siècle passé. À quelques égards, leur conclusion est la même : les uns comine les autres tendent à nier la fphilosophie. Les premiers cherchent leur preuve dans l’état d’ ds produit en partie par les doctrines des seconds ; c’est précisément ce qu’ils appellent l'indifférence du siècle. Mais ils ont sur leurs adversaires l'avantage de reconnaître qu ’ilexiste dans l'esprit humain des besoins élevés qui l’entrainent vers l’étude de ces questions profondes qu'une sagesse mondaine voudrait écarter, et des instincts Ti croyance et de conviction indépendants des apparences extérieures , des preuves matérielles , et des sensations organiques. Seulement ils télirdent la philosophie comme incapable de rite ces besoins , de légitimer ces instincts. Ainsi , d’une main
ÉTAT DE LA PHILOSOPHIE EN FRANCE. 7} ils semblent lui ouvrir le CHERE j tandis qu'ils le lu ferment de l’autre.
Les savants au contraire, ceux que l’école alle mande nommerait lesempiriques,tendentàdimmuer à détruire même la valeur de ces éléments supérieur. de l'esprit humain qu’on pourrait appeler les élé ments philosophiques, et ne conçoivent d’autre phi losophie que celle qui s'attache à les écarter, qu'un science négative dont tout l’artifice est de conteste: à l’homme tantôt l'existence des problèmes, tantô le moyen de les résoudre, ce qui est dire, en effet qu'il n’y a point de philosophie. |
Enfin quelques-uns, et bientôt peut-être ils seron les plus nombreux, disent qu’il y a une philosophie et que la philosophie est bonne. Ils reconnaissen à la fois l'existence des besoins et des questions don parlent les théologiens ; et, comme les savants, il pensent que la raison a tout ce qu’il faut pour ar river par elle-même à la vérité. Ainsi, ils s ’accor. dent en partie avec les théologiens sur quelque objets de la science, avec les savants sur les moyen de la science : mais ils considèrent cet objet: autre ment que les premiers, et dirigent ces moyens au trement que les seconds. Ils observent et ils réflé chissent ; leur philosophie porte sur des faits, et ell: est rationnelle. On conçoit dans quel sens cette der. "nière école a pu recevoir le nom d’éclectique. Mai
l’éclectisme doit être le début et non le terme de 1: philosophie.
Le lieu commun des théologiens contre la philo sophie, a longtemps été la Résoiatidh : ; bien entendi la Révolution prise dans son mauvais sens. L’arou
ment qu’elle leur offre est aujourd’hui moins en usage, soit qu’on le trouve usé, soit qu’on le juge compromettant. Mais la Révolution n'aurait fait que du mal, ce que ne dit plus le partiqui le pense encore, qu’il resterait à prouver que ce mal est la conséquence légitime de ses principes. De même que la Providence tire le bien du mal, les passions hu- . maines font trop souvent sortir le mal du bien. Pour juger une doctrine par l'événement, il faut lui prouver qu'elle en est logiquement responsable ; c'est la discuter en elle-même, et revenir à la question du fond. Il est donc ici impossible de l’éviter, et les théologiens ne se refusent pas absolument à en connaître. Ils attaquent en général la philosophie comme matérialiste, et disent le matérialisme faux et pernicieux. Ce point accordé, le reproche s’adresse à une philosophie, non pas à toute philosophie. S'il s’en présente une qui dise qu’elle n’est pas matérialiste, et qui le prouve, qu’aura-t-on à Jui répondre ? | es: Bel Ho On lui répond en pénétrant plus avant, ou bien en généralisant encore davantage. On passe en revue l’histoire entière de la philosophie, ou l’on remonte à son principe. Dans le premier cas, de la multitude et de la diversité des systèmes on conclut leur commune incertitude, conclusion un peu hasardée , ainsi que nous le verrons plus tard; dans le second, on recherche, on isole le principe philosophique, sous le nom de la raison individuelle, et sur ce fondement qu’elle n’est point infaillible, on montre le doute comme la fin de toutes ses recherches. Ne plaçons ici qu'une seule observation : quel que soit celui de
ÉTAT DE LA PHILOSOPHIE EN FRANCE. 73 ces deux partis que l’on prenne, il n’en résulte qu une conclusion régulière, et elle n’est pas qu'il n’y a point de philosophie, mais qu'une seule philosophie est légitime, savoir la philosophie sceptique. Telle est, en effet, la supposition sur laquelle repose tout le grand ouvrage commencé, il y a vingt ans, et abandonné par M. de Lamennais. Et à cela, je n’ai qu’une chose à dire, c’est que la philosophie sceptique emporte tout avec elle. Dès qu'on lui fait place, sciences humaines, théologie, tradition , autorité , rien ne subsiste. L’incrédulité universelle et irremédiable est son dernier terme. | L'argumentation des théologiens ainsi réduite, passons à celle des savants et des prticuens: La haute philosophie, celle qu’ ils combattent, n’est pas, comme on l’a vu , sans quelque relation avec une partie des opinions des théologiens; elle sanctionne quelquesunes de leurs croyances; sur plusieurs points, elle parle leur langue. C’en est assez pour qu’on l’accuse de prêter appui à leurs doctrines politiques et sociales, aux institutions, aux actes que l’Église a trop préconisés; et, sur ce seul chef , on prononce une condamnation. Get argument est pareil à celui que la Révolution fournit contre la philosophie : il se réfute de même. Nous demanderons preuve de la liaison logique qui unirait la philosophie à tout ce qu'il y a d’abusif et de blâmable dans les principes ou les applications, soit de la théologie, soit de la théocratie. La philosophie se défend de toute solidarité; il faudrait donc lui démontrer qu’elle s’en défend à tort : ce serait encore, ou à peu près, re-
venir à la question du fond. Comment dévoiler la liaison des conséquences , sans méttre le principe en lumière? Comment montrer où conduit la philosophie que l’on attaque, sans dire cé qu’elle est en ellemême ? “60 | : PARTS |
Rendus sur ce terrain, les savants diront qu’en elle-même, elle n’est pas la vérité. Ils le diront, soit en soutenant que leur science est la seule vraie, soit en prétendant que toute recherche étrangère à leur science est vaine , que toute question qu’elle ne résout ni ne pose est insoluble ou chimérique, que tout moyen de connaître qu’elle n’emploie pas est ” uu pur artifice.
La conséquence évidente est que, hors du cercle d’un empirisme très-rétréci, il n’y a pas, il ne peut y avoir de philosophie. On établit cette conséquence ou par l’histoire, ou par la nature de la philosophie, c'est-à-dire que l’on insiste sur la faiblesse et la éontradiction des systèmes’, ou bien que l’on incidente sur l’objet de ces systèmes , en soutenant qu'il ne peut être constaté ou qu’il ne peut être observé.
On voit que cette conclusion est presque identique à celle des théologiens. Comme la leur, elle suppose le même mépris pour la diversité des opinions humaines. Le tout se réduit à nier la réalité, la possibilité de nos connaissances , c’est-à-dire toute philosophie , hors celle du doute ou celle des sens.
Ce n’est pas le lieu de réfuter le scepticisme. D'ailleurs, toute discussion le réfute implicitement ; quiconque parle le nie. En vain, d’une autre part, -se plaît-on à recueillir toutes les variations de la philosophie pour en faire trophée : il n’est point de
ÉTAT DE LA PHILOSOPHIE EN FRANCE. 75 science qui n’ait eu les siennes. De la diversité des systèmes , il ne suit pas qu’ils soient tous faux, mais bien que le système vrai, s’il existe, n'est pas univérsellement reconnu. Ils seraient tous faux, qu’on n’en saurait conclure qu’il n’en peut survenir un vrai. La lenteur d’une science à se fixer prouverait tout au plus qu'elle est particulièrement difficile. Jusqu'à la fin du dernier siècle, la vraie chimie n'existait pas; cela voulait-il dire qu'il n'y eût pas de chimie possible? Mais tous les systèmes ont raison quand ils se réfutent, donc tous aboutissent à l'incertitude universelle. Alors, ou vous devez en induire le scepticisme , et songez bien qu’il en sera des sciences physiques comme de la théologie ; livrées au scepticisme, elles y passeront tout entières; ou vous devez conclure qu’il peut y avoir quelque chose de vrai dans tous les systèmes, mais qu'aucun n’est complet, ce qui suppose que la science n’est pas faite, mais qu’elle se fait; ce qui suppose qu’elle existe.
Sans doute elle existe ; on nous l’accordera ; mais on-circonscrira son existence dans les limites que lui trace l'expérience externe. On répètera qu’elle n’est possible qu'aux mêmés conditions que les sciences physiques, qu’à la condition d’être une science physique elle-même. Évidemment, c’est là l’idée dominante qui se cache sous l'incrédulité philosophique des savants, des praticiens , des gens du monde. Évidemment, c’est avec plus où moins de netteté et de rigueur la théorie qui pèse encore sur l'esprit du siècle; c’est elle que nous devons examiner à son tour. #: |
N’en déplaise aux plus habiles observateurs de la nature, 1l y a toujours eu d’autres sciences que les sciences expérimentales; le genre humain s’est obstiné à le penser. Toujours il a cru qu’il existait des choses qui échappaient à ses yeux, et qu'il avait pourtant les moyens de connaître. Sur ce fondement, il a bâti de certaines sciences contemporaines de toutes les civilisations. Ces sciences n’emploient ni lunettes, ni fourneaux, ni scalpels ; elles se passent même du calcul, et cependant elles prétendent étudier des faits réels et les instituer dans l’esprit comme des vérités. Faut-il croire qu’elles soient une pure illusion ? Devons-nous admettre que ce soit par fantaisie que l’esprit humain s’est livré à de telles études, qu’il les ait entièrement imaginées, qu'il ait tout supposé, questions , procédés, solutions ? Estil possible qu’il se soit trompé de tout point, dans le fond comme dans la forme, et que la philosophie, vaine comme un songe, plus vaine qu’un songe, ne garde pas même en souvenir quelque chose de la réalité ? | f R
Cependant il est diflicile que ce qui est universel soit un accident, et les caprices ne sont pas éternels. Avant de rien approfondir, ne se sent-on pas disposé à présumer qu’une préoccupation constante et générale de l’esprit humain tient apparemment à sa nature ? S’il a pu se tromper en faisant une science, ilne s’est probablement pas trompé en croyant que cette science existe. Lorsqu'il se trompe, il omet, il méconnait, il défigure; rarement il crée. Quels que soient donc les divers systèmes métaphysiques , et avant d’en adopter aucun, on doit convenir que la
ÉTAT DE LA PHILOSOPHIE EN FRANCE. 77 philosophie serait justifiée s’il était prouvé d’abord que les objets de ses recherches existent, c’est-à-dire qu’elle n’a point imaginé les questions qu’elle pose ; puis qu’elle a droit de s’en occuper, c’est-à-dire que ces questions sont telles, et l'esprit humain tellement constitué, qu'il est habile à en connaître.
Quels sont les objets des recherches de la philosophie? Ce n’est point Aristote ou Platon, c’est le genre humain qui répondra que ce sont les a es - sentielles de l'intelligence humaine, les idées sans lesquelles elle ne peut être conçue. Est-ce une école qui inventa ces idées? Non, c’est le peuple; ou plutôt ce n’est point l’homme; elles sont dans l'esprit, elles y naissent, et nul ici-bas ne les y a mises. Elles n’ont point été apprises comme une lecon ; la preuve qu’elles n’appartiennent pas à la mémoire, c’est qu’elles n’ont été jamais oubliées de personne. Je pourrais dire que les principales de ces idées sont Dieu et l'âme; mais ce serait en dire plus qu’il ne faut, et prononcer des paroles qui choquent des oreilles délicates. Supprimons-les , et ne demandons pas si c’est par illusion ou préjugé que le genre humain prononce ces deux mots. Quand il cesserait d'y croire, il en aurait l’idée : que serait cette idée, et d’où serait-elle tombée dans l’intelligence? Cette question sufhrait ; à elle seule elle nous toutes it la philosophie ; l’objet du moins en serait trouvé. |
Dieu, l’âme, le monde, peuvent en effet n’être que des mots; mais l’homme n’en a pas moins nécessairement les idées au moyen desquelles il conçoit ces mots et les notions qu'il s’en forme. Quel qu'il
78 | ESSAI I. J soit, qu'il y pense ou qu'il n'y pense pas, tout. homme a la conscience de lui-même, et la perception de ce qui n’est pas lui; il'se persuade que ce qui observe en lui, et ce qui est observé hors de. lui ne sont pas une seule et même chose. Sa pensée lui parait distincte des objets auxquels il pense; une. fois formée, elle en est indépendante, elle demeure exempte de leurs altérations, de leurs mouvements; elle est pure; et il admet alors, au moins comme possible , la distinction de l'esprit et de la matière. Ce n’est pas tout; soit qu’il se contemple dans la conscience, soit qu’il observe à travers la sensation, il arrive à l’idée de sa propre existence, et d’une existence externe, il comprend que les choses soient ou ne soient pas, il s’élève enfin à l’idée pure d’existence. L'existence revêt des formes, elle soutient des rapports. Par exemple, en s’étudiant intimement, en se comparant à ce qui n’est pas lui, l’homme distingue l'existence personnelle de celle qui ne l’est pas, et ses actes volontaires sont accompagnés du sentiment de la liberté et de la moralité. Par exemple encore, les phénomènes ne passent point devant ses yeux sans qu’invinciblement il suppose entre eux des relations, notamment celle de cause et d’effet. Ce tableau est loin d’être complet;.mais tel qu’il est, il suflit. La conscience le dit mieux que nous; toutes ces notions de noi et de non-moi, de pensée, d'existence, de personnalité , de bien et de mal, de cause et d'effet, toutes ces notions quelle qu’en soit l'origine, qu’elles viennent des sens ou d’ailleurs, qu’elles soient de vraies ou de fausses représentations de la réalité, sont insé-
ÉTAT DE LA PHILOSOPHIE EN FRANCE. 79 parables de l'esprit humain. Elles appartiennent non-seulement à l'espèce, mais à l'individu. Elles sont accessibles , elles sont présentes aux plus sublimes comme aux plus simples esprits, au plus profond des penseurs comme au plus grossier des artisans. Près du berceau du monde, Adam pouvait les concevoir comme Malebranche, et lui-méme ne
saurait être conçu ne le pouvant pas. J'irai plus loin,
et je dirai que dès que l’on a ces notions (et on les a dès-là qu’on est homme), que dès qu’on les conçoit (et on peut les concevoir dès qu’on les a), comme on les voit ou les suppose sans cesse réalisées dans le fini, on est capable de les concevoir dans l'infini, c’est-à-dire absolues ; ainsi on s'élève à l’idée de l'existence du bien, de la cause suprême. Cette idée est possible, et non-seulement possible, mais il ne l’est pas qu'elle manque de s’introduire dans l'esprit. Il est plus difficile de se figurer l’homme dépouillé de cette idée que privé de tel ou tel de ses sens. L'existence de cette idée et en général des notions nécessaires est aussi irréfragable pour le moins que le mieux prouvé des phénomènes dont ‘s’occupe la physique.
Or ces idées sont l’objet même de la philosophie. D'où viennent-elles ? Comment se forment-elles ? Quelles sont-elles? À quoi correspondent-elles, extérieurement à l’homme? Tous les grands problèmes de la science sont là. On sera maître de nier celle-ci, le jour seulement où l’on aura éliminé de l'intelligence toutes les notions fondamentales, Or ce jour-là n’est pas près de venir. Moins étrange serait de voir se lever celui où la pesanteur cesserait
d’entrainer les corps vers le centre, où 1 astres suspendraient leurs infaillibles révolutions. IL est plus facile de bannir de l'univers le mouvement que de l’entendement les idées nécessaires. Avec elles, ce ne serait pas la philosophie, mais toutes les sciences, mais la raison, mais le bon sens qui disparaîtraient. Ainsi dévastée, l'intelligence ne serait plus qu’un impénétrable dés:
On accorderait donc que les idées du théiénits et du spiritualisme sont des rêves, ou plutôt que les, mots qu’ils honorent, désignent de gratuites hypothèses; rien ne serait encore perdu. Les idées qui servent à construire ces hypothèses, demeureraient indestructibles, et fourniraient une base à la philosophie. Ainsi réduite, elle serait complète. La philosophie n’est que l'application de la pensée à la pensée. Or la pensée, les mots le disent eux-mêmes, contient tout ce qui peut être pensé. La foi, dans ce qui est pensé, fait partie de la pensée : en d’autres termes, l’idée d’être, l’idée de la réalité accompagne toute autre idée. La philosophie serait réduite aux idées, qu’elle retrouverait donc encore toute l’ontologie ; les vieilles croyances de l'humanité sont en sûreté.
Si, comme nous avons essayé de le faire voir, l’objet de la philosophie est inévitablement donné, voyons quelle objection se présente en première ligne. Celle-ci, et point d'autre : l’objet en question ne peut être connu, l’homme n’ayant aucun moyen de l’atteindre ; et c’est présomption ou démence de s’én occuper. Mais cette objection, il est plus aisé de l'articuler que de la comprendre. Si plus haut nous