‹ Essais de philosophie critiqueChapitre 11 sur 20 · L*APPAKENGC ET LA RÉALITÉ · texte numérisé non relu

L*APPAKENGC ET LA RÉALITÉ

tenu de suivre le scepticisme jusque-là, et son critérium ne perd rien de sa vertu, parce qu'il ne peut atteindre de te)^ écarts de la spéculation.

Celte théorie de Tauleur sur le critérium de nos connaissances touchant la réalité, soit physique, soit morale, offre une frappante analogie avec la doctrine de Leibnitz sur le principe de la raison suffisante; mais elle a le mérite d'avoir dégagé ce principe de toute hypothèse métaphysique, et de l'avoir réduit à l'expression d'un fait scientifique incontestable. Leibnitz av ait parfaitement compris que deux ordres de vérités aussi différents que les vérités d'observation et les vérités de démonstration doivent avoir chacun leur principe propre : pour le premier, le principe de con* tradiction ; pour le second, le principe de l'ordre ou delà raison des choses. C'est ce que M. Cournot a établi d'une manière invincible, en fondant sur la critique scientifique la définition et l'explication de son critérium. Tout en reconnaissant combien cette théorie est vraie et féconde au point de vue pratique, nous pourrions peut-être contester la parfaite propriété du mot probabilité appliqué à tout un ordre de vérités pour lesquelles le langage ordinaire a conservé le mot de certitude. Nous aurions le droit de faire observer que la certitude est une, quelle que soit la diversité des sources et des principes de la connaissance ; qu'elle s'attache aux vérités d'observation et d'induction, aussi bien qu'aux vérités de déduction, du moment que certaines conditions logiques ont été remplies ; et qu'elle couvre tout alors de son incontestable autorité. Mais qu'importe au fond que l'auteur ait exagéré l'expression de

la profonde différence qui existe entre les deux ordres et les deux principes de la connaissance humaine, si le résultat pratique est le même, et si ce mot d'extrême pro-^ babilité ne cache aucune intention sceptique chez le savant qui s'en est servi? Cela empêche-t-il M. Cournot d'avoir la même confiance que nous aux méthodes et aux résultats des sciences descriptives et induclives ?

Quant au problème concernant le degré de réalité objective de nos perceptions, M. Cournot, fidèle à la méthode scientifique, procède encore par analyse et distingue trois degrés dans la connaissance sensible : 1' Villusion, 2* la réalité relative^ 3* la réalité absolue. L'illusion est la perception viciée ou dénaturée par suite de conditions inhérentes au sujet percevant, à ce point qu'elle ne donne qu'une idée fausse de l'objet perçu (1). La réalité relative, ou le phénomène, est la perception ayant toute la réalité extérieure que nous lui attribuons, mais une réalité qui n'est telle que par rapport à certains phénomènes de la perception totale. Enfin, la réalité absolue est la vérité conforme au système entier des choses représentées, et non plus seulement à td ou tel phénomène isolé de ce système; vérité que la raison humaine comprend et poursuit, alors même qu'elle la sent lui échapper avec le système dont elle fait partie (2)« Ainsi, lorsque du pont du navire où je suis embarqué,

(4 ) Ainsi Timage du bâton brisé dans Teau, de la tour qui paraît ronde à distance, et toutes les apparences visibles qui constituent les erreurs de la yue rectifiées par le tact.

(2) Liv. I, chap. 1, § f. a Ce que nous nommons la réalité absolue, par opposition à^a réalité relative ouphénoménfile, correspond à c^ C|ue Kânt a nommé les çhom er^ ellei-mémes, *

. l'apparence et la réalité. S9

mes yeux voient fuir les arbres et les maisons du rivage, c'est une illusion des sens d'autant plus facile à recon^ naître que nous sommes parfaitement assurés de l'immobilité du rivage (1). Mais le mouvement du passager qui se promène près de moi sur le pont a toute la réalité que lui attribue le témoignage de mes sens. Seulement ce mouvement, qui est réel par rapport à l'immobilité des autres passagers, pourrait lui-même n'être qu'un repos, s'il se produit en sens contraire du navire, et avec une égale vitesse. Donc alors la réalité absolue du mouvement ne pourrait être reconnue qu'autant qu'elle serait considérée par rapport à la surface terrestre elle-même, abstraction faite du fleuve, du navire et des passagers. Et ce mouvement luimême, absolu quant au système terrestre, devient relatif, du moment qu'il est considéré par rapport au système solaire. Mais tel mouvement considéré comme absolu, dans le système solaire, pourrait encore n'être que relatif, s'il était vu par rapport à un système stellaire dont le précédent ferait partie; et ainsi de suite, en sorte que le caractère relatif ou . absolu d'un mouvement ne pourrait être déiinitivennent fixé qu'autant que la science embrasserait le système céleste tout entier. Cette analyse amène l'auteur à cette conclusion, que dans la catégorie du mouvement, l'absolu n'est, rigoureusement parlant, qu'un idéal que conçoit la pensée, et que poursuit la science, sans jamais l'atteindre. Ce qui n'empêche pas de reconnaître que tel mouvement est purement illusoire, tel réel, bien que relatif, tel absolu

(4) Liv. I, chap, 1, § 8.

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par rapport au précédent, bien que relatif lui-même par rapport au système entier (1).

Autre exemple dans le même ordre de phénomènes. La courbe enchevêtrée qu'une planète, vue de la terre, semble décrire sur la sphère céleste où l'on prend les étoiles pour point de repère, est une apparence où la vérité objective se trouve faussée par des conditions subjectives inhérentes à la station de l'observateur. Au contraire, l'orbite elliptique décrite par un satellite autour de sa planète est un phénomène qui a sa réalité relative au système de la planète principale et de ses satellites. La trajectoire du satellite est un phénomène d'une réalité moins relative, parce qu'elle est une courbe plus composée, résultant d'une combinaison du mouvement elliptique du satellite autour de sa planète avec le mouvement elliptique de la planète autour du soleil. La trajectoire du même satellite apparaît comme un phénomène d'une réalité plus absolue encore, du moment qu'il est relié au mouvement encore peu connu du système solaire, dans le groupe d'étoiles dont il fait partie. Et ainsi de suite, sans qu'il soit donné d'atteindre à la réalité vraiment absolue des mouvements célestes (2).

Si l'on passe de la mécanique à l'optique, même distinction et même conclusion. Dans la première impression que produit sur noire imagination la vue d'un arc-en-ciel, nous prenons tout d'abord ce phénomène pour un objet matériel, teint de couleurs propres et occupant dans le ciel une

(1) Liv. I, cbap. 4, §8.

(î) Ibid.

l'appakencë et la réalité. ki

place déterminée. Or l'arc-en-ciel n'a aucun degré de consistance objective; il n'existe en tel lieu de l'espace que relativement à tel observateur placé dans un lieu déterminé; de sorte que l'observateur se déplaçant, l'arc se déplace aussi, ou même s'évanouit tout à fait. Et pourtant ce n'est point une pure illusion ; car on conçoit parfaitement que les rayons lumineux font leur trajet, indépendamment de la vision de l'observateur. Cette vision est la condition de la perception, et non de la production du phénomène (1). Voilà donc une perception dans laquelle se confondent l'apparence et la réalité. Maintenant, qu'un physicien remarque que la lumière , vue par transmission à travers une mince feuille d'or, est effectivement colorée en pourpre ; que de l'or métallique, obtenu en poudre impalpable dans un précipité chimique, est aussi de couleur pourpre ; qu'enfin, par suite de ces observations, il conclue, contre l'opi* nion conimune, que le pourpre est vraiment la couleur de Tor : il aura fait un pas de plus dans l'investigation de la réalité que contient le phénomène; il aura franchi un terme de plus dans cette série dont le dernier terme, Acces* sible ou inaccessible pour nous, serait la réalité absolue. A ce degré de la réalité, l'esprit du physicien n'est point tenté de s'arrêter ; il cherchera à pénétrer dans la raison intrinsèque des phénomènes soumis à son observation ; et s'il parvient à les expliquer par le jeu de certaines forces mécaniques combinées avec certains rapports de configuration, il croira avoir saisi la réalité absolue sous l'appa*-

(0 Liv. I, chap. 1, § 9.

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rence phénoménole. Mais, quand toute Toptique pourrait être ainsi ramenée à un problème de mécanique, quel sa* vant pourrait assurer que la science a ainsi atteint les der^^ nières limites, dans cette réduction graduelle de la nature sensible à une nature purement intelligible où il n'y ait plus que des mouvements rectilignes, circulaires, ondulatoires, régi^ par les lois des nombres (1) ?

C'est par ces exemples et d'autres analogues que M. Cournot réfute la thèse du scepticisme, touchant les choses extérieures, en montrant comment la science saisit la réalité objective, et en expliquant en quel sens et dans quelle mesure elle atteint le fond même des choses. Avant l'ap** plicalion de cette méthode toute scientifique au problème tant agité par tes métaphysiciens, la philosophie n'avait guère d'autre argument à opposer aux sceptiques que la réduction à Tabsurde, méthode excellente pour fermer la bouche à ses adversaires, mais qui n'est pas de nature à éclairer leur esprit. Or, ce qui importe le plus, dans cette question comme dans tant d'autres, ce n'est pas de réfuter l'erreur, c'est d'expliquer la vérité. Que les sciences physiques aient un objet, en dehors de l'imagination et de la pensée des savants, le sens commun ne permet pas d'en douter un seul instant. Mais il n'en est pas moins vrai que nos représentations sensibles sont un mélange d'illusion et de réalité; et tant que l'analyse et la critique n'ont pas nettement distingué et séparé l'élément objectif de l'élQment Imaginatif et subjectif, le scepticisme est endroit

(I) Liv. I, chap. -1, § 10.

l'apparence et la réalité. as

et en mesure d'élever des doutes sur la réalité de nos perceptions, qu'il affecte de confondre avec nos imaginations proprement dîtes. Quand on songe à quel point une pareille doctrine révolte le sans commun, on se demande comment elle a pu trouver des organes autre part que chez les sophistes de profession. Mais en y regardant de près, on en trouve la raison sérieuse dans le vague et la confusion des données du problème. Les perceptions sensibles ont-elles une réahté objective ? Oui et non, selon la distinction des idées et des images dont se compose la connaissance scientifique. La science humaine atteint-elle le fond des choses, la réalité absolue? Oui et non, selon lé point de vue où elle se place. L'idée a un objet réel dans la Nature, tandis que Vimage n'en a pas. Voilà ce qu'explique la méthode de M. Coumot avec une clarté, une précision, une certitude mathématique qui ne laissent subsister aucun nuage, aucun doute dans l'esprit. Après une pareille analyse, on n'est plus tenté ni de douter de la réalité objective de nos perceptions, qu'il vous fait toucher du doigt par des exemples décisifs, ni de contester l'intérêt scientifique du problème de la vérité absolue de nos connaissances. Ici, ce n'est plus le sens commun ni la métaphysique qui protestent, l'un par une répugnance invincible à l'absurde , l'autre par une analyse subtile et abstraite des principes de l'intelligence; c'est la science elle-même qui vérifie et confirme cette protestation par l'autorité de ses observations et de ses expériences, de ses classifications et de ses théories, toutes choses qui ont leur fondement solide dans la réalité extérieure.

i^ll LA PHILOSOPHIE ET LES SCIENCES.

LA SENSATION ET LA NOTION. — l'iMAGE ET l'iDÉE.

« N'y a-l-il pas lieu de croire qu'avec un sens de plus ou de moins tout le système de nos connaissances serait bouleversé, et non pas seulement étendu ou amoindri; qu'ainsi c'est de notre part une prétention bien chimérique que celle d'avoir l'intelligence, même superficielle et bornée, de ce que sont les choses, avec des moyens de perception si visiblement contingents et relatifs, appropriés sans doute aux besoins de notre nature animale, mais nullement accommodés aux exigences présomptueuses de notre curiosité (1) ? » Problème redoutable I dont les sceptiques de tous les temps ont abusé pour décourager l'intelligence humaine de la recherche du vrai, que les philosophes n ont guère résolu que par des considérations métaphysiques, et que le sens commun tranche par un acte de foi, de même que les précédents. Assurément la philosophie a donné d'excellentes raisons pour justifier la croyance commune au monde extérieur, ainsi qu'à la vérité objective de la connaissance humaine. Mais le problème ne peut être résolu définitivement qu'autant que la part a été rigoureusement faite à l'élément subjectif et à l'élément objectif de la connaissance. Or c'est un point obscur et délicat qui ne peut être éclairci que par l'analyse. Kant est le premier qui ait traité

(1) Liv. I, chap. 8, § 91.

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le problème par cette méthode ; mais son analyse abstraite et toute subjective Ta conduit tout droit à l'idéalisme. M. Cournot reprend le problème ; avec ses habitudes de savant, il le transforme en une question sur laquelle ait prise l'analyse scientifique. Qu'est-ce qui fait la force de la thèse idéaliste sur le caractère purement subjectif de nos connaissances, relativement au monde extérieur? C'est rintervention nécessaire de la sensation et de Timaginalion, dans la formation de ces connaissances. Donc, pour pou* voir démêler le vrai et le faux de celle thèse (ce qui est la véritable question), il faut savoir au juste quelle est la part de la sensation et de l'imagination dans l'œuvre complexe de la connaissance. Or, si Ton pouvait montrer que ce rôle est beaucoup moindre que l'opinion commune ne le suppose; que la science humaine, privée du secours de certains sens, pourrait être diminuée ou mutilée, mais non transformée; qu'enfin la partie vraiment objective de la science est précisément celle qui dépend le moins des im^ pressions et des représentations sensibles, ne semble-t-il pas qu'on aurait trouvé la réfutation la plus solide et la plus précise de l'idéalisme?

C'est ce qu'a fait M. Cournot avec un rare talent d'observation et de critique. Quand les philosophes ont voulu dégager la perception sensible de ce qu'elle a de variable, de relatif, d'inhérent à notre organisation, pour arriver à la pure intelligence des chofses, ils ont pris pour matière de leur analyse la connaissance vulgaire, dont l'état trop rudimentaire ne comportait qu'une analyse incomplète, superficielle, et par suite insuffisante pour la solution du

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problème. M« Cournot est le premier, si nous ne nous trom* pons, qui ait fait de la connaissance organisée^ développée, perfectionnée, de la connaissance scientifique^ la base de ses observations. C'est toujours par des exemples emprunt tés aux sciences physiques çt naturelles qu'il montre com« bien le rôle de la sensation et de Timagination est restreint^ dans réiaboi^tion de la connaissance proprement dite. Ainsi il explique admirablement comment la partie vrai* ment scientitique des sciences, telles que la théorie de U chaleur^ l'optique, l'acoustique, peut se construire et se développer, indépendamment des sensations du goût, de l'odorat, de l'ouïe, de la vue, et même du toucher, du mo^ m^nt que ces divers sens lui ont fourni la matière pre^ ijiière de ses idées; comment, loin de former l'élém^t solide et substantiel de l'édifice de la science, nos impres^ sions et nos représentations sensibles n'en sont guère que réchafaudage, il est vrai nécessaire, et n'entrent que pour une très-faible part dans ta construction du monument* Des ingénieuses hypothèses de l'auteur^ appuyées sur une ana* lyse exacte, il resisort, par exemple, qu'on pourrait acquérir la notion de la température^ et construire la théorie de Véquilibre mobile des températures, telle qu'elle se trouve enseignée dans nos livres, alors même que les variations de l'état calorifique des corps n'y tomberaient pas plusdirec* tement sous nos sens que n'y tombent les variations de leur état électrique, ou celles de l'état magnétique d'un barreau d'acier. Les expériences faites pour étudier les lois de la propagation de la chaleur dans les corps solides^ pourraient se. faire de la même manière, et donneraient

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naissance à la même théorie mathématique. Même analysé et même conclusion pour loptique et Tacouslique que pour la théorie de la chaleur. Le vulgaire s'étonne d'apprendre que l'aveugle Saunderson a professé l'optique, et marque*» rait la même surprise, si l'on venait lui dire qu'un sourd peut enseigner l'acoustique, Déjà des savants et des philo^ sophes, entre autres Diderot, dans sa remarquable lettre sur les aveugles, avaient éclairci ce mystère qui, après les explications de M. Cournot, est devenu la chose du monde la plus simple.

Mais l'auteur ne s'en tient pas aux exemples. Pour rendre son analyse plus complète et plus concluante, il généralise la question, et interroge successivement tous les sens, en les classant par ordre d'importance scientifique. Il fait voir que l'utilité scientifique du goût et de l'odorat est faible, pour ne pas dire nulle ; en sorte que la suppression de ces deux sens n'entraînerait aucune modification sérieuse dans le système de nos connaissances, ou dans la constitution de notre intelligence. L'ouïe et la vue, les sens proprement esthétiqiies^ qui nous révèlent le beau, l'un par Y harmonie^ et l'autre par la figure^ ont un rôle fort important dans les sciences qui leur correspondent, comme l'acoustique et l'optique. Toutefois, l'analyse de M. Cournot montre qu'il n'est pas aussi grand qu'on le suppose vulgairement; qu'ainsi les grandes lois et les principales théories de l'op-tique et de l'acoustique resteraient parfaitement intelligibles pour ceux qui seraient privés de ces deux sens, comme l'expérience l'a prouvé. La science en serait singulièrement appauvrie et mutilée, mais non transformée ou ruinée par

la base. Pour le tact, auquel nous devons la sensation d'extériorité, et par suite la croyance au monde matériel, la lacune serait également considérable, mais non de nature à altérer la notion scientifique de la constitution des corps. En faisant abstraction des sensations du chaud et du froid qui pourraient être abolies, sans que le système de nos connaissances en fût modifié sensiblement, il est certain que les sensations tactiles proprement dites, selon leur degré de finesse, sont une source très-riche d'indications sur la forme, la densité, la structure extérieure des corps. Mais il ne Test pas moins qu'aucune de ces sensations n'a une vertu représentative, et ne peut fournir une véritable notion des variétés de structure moléculaire auxquelles il faut les rapporter comme à leur cause. Elles pourraient donc être abolies, sans que notre connaissance des corps en fût radicalement changée.

« Ainsi, dit l'auteur, en terminant son analyse, des cinq sens dont la Nature a doué l'homme et les animaux supérieurs, et qui tous ont assurément Une grande, quoique inégale importance dans l'ordre des fonctions de la vie animale, il n'y en a réellement que deux qui soient pour l'homme des instruments essentiels de connaissance; ils sont homogènes ou ils procurent des représentations et des connaissances homogènes, savoir, la représentation de l'espace et la connaissance des rapports de grandeur et de configuration géométrique ; la vertu représentative étant, pour chacun de ces deux sens, attachée à la forme et indépendante du fond de la sensation. Les autres sens ne contribuent à l'accroissement de la connaissance que d'une

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manière indirecte et accessoire, en fournissant des réactifs, c'est-à- dire des moyens de reconnaître la présence d'agents sur la nature et la constitution desquels nous ne savons que ce que des sensations douées de vertu représentative nous ont fait connaître. Le sens fondamental de la connaissance, le toucher actif, n'est pas attaché à un appareil spécial dont la Nature se soit plu à doter certaines espèces privilégiées ; il est constitué dans son essence, sinon dans ses perfectionnements spécifiques et individuels, par ce qu'il y a de plus fondamental dans le type de l'animaliié. La conséquence qu'on en doit naturellement tirer,* c'est que d^autres sens ou un surcroît de perfectionnement des sens que nous possédons, aideraient au progrès de nos connais* sanees, comme le fait la découverte d'un nouveau réactif ou d'un instrument nouveau, et vraisemblablement nous mettraient sur la trace de phénomènes dont nous ne soupçonnons pas actuellement l'existence ; mais sans changer pour nous les conditions formelles de la représentation et et de la connaissance des phénomènes (1). »

S'il en est ainsi, on voit tout de suite la portée philosophique d'une pareille conclusion, quant au problème de la vérité objective de nos connaissances. Des deux éléments de la perception extérieure, c'est l'élément intelligible seul qui constitue la science, l'élément sensible n'en étant que la condition. Or, cet élément intelligible, la notion, est iprécisément ce qui répond à la loi, au rapport constant, à l'oi-dre, c'est-à-dire à la réalité immuable et absolue du

(4) Liv. I, chap. 7, § 108.

monde extérieur^ tandis que Tëlément sensiblet la sénsa*^ lion 9 ne répond à rien d'extérieur ni à'objeetif, et se réduit à un pur phénomène de notre sensibilité. Si donc la con^ naissance vulgaire, c'est«à*dîre la notion enveloppée de sensations et d'images, éléments purement iubjeetifs^ est dénature à fournir des armes à Tidéalisme, la connaissance seienlifiquei au contraire, dégagée de toute enveloppe sen^^ sible, et réduite à ses éléments intelligibles et vraiment objectifs, en est la meilleure et la plus complète réfutation^ Voilà le service que la méthode scientifique rend à la méta*physique ()our la solution de ce grave problème.

M« Cournot ne s'en tient pas là. Il ne lui suffit pas d'établir, sur la base inébranlable de l'analyse scientifique, laréa-lite objei3tive de nos connaissances touchant le monde extérieur; il veut arriver à déterminer quelle est au juste I9 part de la sensation et la part de l'idée, le rôle des sens et le rôle de l'intelligence dans Félaboration de la connais** ianoe scientifique. Il n'est pas de métaphysicien, à quelque école qu'il se rattache, qui confonde Vimage avec Vidée. Sans parler de Platon, d'Aristote, et de tant d'autres philosophes anciens qui ont insiâité sur cette distinction, Desuartes, Malebranche et Port-Royal l'ont exprimée avec une netteté qui ne laisse rien à désirer. Il faut lire, dans la Ctmnaifêance de Dieu et de soi-même (i), le chapitre sur l'imagination et Tentendement, pourvoir avec quelle force et quelle clarté la grande école métaphysique du xvn* siècle a marqué, entre les images et les idées» la ligne de

(1) Bossuer.

LA SENSATIOlf ET LV MOTIOU. — b'flfAGE ET t^IDÉE. ftt

dëmâroation que la philosophie de la gensation devait plus tard tendre sans cesse à effacer. Avant Tanalyse d0 M. Ck)urnott cette distinction avait été faite sur des eiempley décisife. On a Tidëe d'un polygogne à mille oèléê^ tandis qu'on n'en a pas Timage. On acquiert par le calcul la notion précise d'un mouvement dpQt l'exlrêma rspidite écl)appe à la vue la plus exercée. L'entendement comprend Tintini dans le temps et dans l'espaoci sans que l'imiigtnatidA puisse l'embrasser» Ce qu| est propre à ran&lyse 4i M« Cournot, c*est qu'elle ne se borne point h faire rassortir cMb différence radicale par des exemples ( elle la suit dsni le développement de la connaissance scientiRque^ et montra comment l'image^ condition et point de départ de Tidési n'entre pourtant pas dans la construction de la science proprement dite, dont les idées sont les seuls éléments»

Qu'est^e que l'image, et qu'estrce que l'idée ? Si )'0R retranche de la sensation ou de la réminiscence de la seo« sation tout ce qui n'a en soi aucune vertu représentative* tout ce qui ne contribue pas à la connaissance» ou tout oe qui n'y contribue qu'indirectement, à titre de réactif, par exemple, il restera Vidàe^ ou la pure notion de l'objet» ^i Ton prend, au contraire, la sensation complexe, Vidée avec son support sensiblep on aura ce qu'on peut appeler, par opposition, Vimageàe l'objet. Cette déAnition dépasse l'éty* mologie d'après laquelle les mots idée^ image^ ne devraient s'appliquer qu'aux impressions reçues par le sens de la vue et au souvenir de ces impressions) elle correspond assez exactement à la distinction beaucoup plus générale de la sensation et de la notion. Mais l'auteur se croit auto-

bi LA PIlfLOSOPHIE ET LES SCIENCES.

risé à généraliser le sens primitif du mot par l'exemple de la lapgue elle-même qui emploie le mot image pour désigner des perceptions venues plus immédiatement des sens, et le motidée pour désigner celles où Tintervention de Tintelligence est plus marquée.

Toujours fidèle à sa méthode, M. Cournot cherche donc dans la science la vérification de sa définition, et la démonstration de sa théorie sur le rôle de l'image et de l'idée. A la faveur d'une analyse que confirme l'expérience (1), il a déjà montré précédemment que toutes les idées sur les formes et les dimensions des corps seront les mêmes pour un aveuglené que pour un clairvoyant, quoique le premier imagine certainement les corps d'une autre manière que le second. « L'aveugle- né et le clairvoyant, en pensant aune démonstration de géométrie, construiront idéalement la même figure, en auront la même idée, mais non pas la même image; et parce que tous deux pensent à l'aide de cerveaux organisés à peu près de même, ils auront tous les deux besoin d'images, mais non de la même image, pour penser la même idée. L'idée que le clairvoyant aura des corps sera plus complète que celle qu'en pourrait acquérir l'aveugle-né livré à lui-même, parce que le premier aura l'idée de la propriété inhérente à ces corps de renvoyer des rayons lumineux, distingués des autres rayons par certains caractères intrinsèques, comme seraient celui de posséder tel indice de réfraction, celui d'exercer telle action chimique; mais ^a sensation de couleur, en entrant dans la formation de

(4) Les aveugles^nés qui dissertent sur l'optique.

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l'image que le clairvoyant se fait des corps, n'entrera pas dans la formation de Tidée, bien qu'elle ait suggéré un des éléments de ridée (1). »

Le sourd-muet suffisamment instruit, aura des phéno« mènes de l'acoustique la même idée que nous; mais l'image qu'il s'en ferait n'impliquerait que des mouvements, des changements de distance et de configuration ; elle serait dépouillée de ce cortège d'impressions sensibles que réveille en nous le seul mot de son. « L'esprit humain n'est pas une intelligence pure, mais une intelligence fonctionnant à Taide d'appareils organiques ; la vie intellectuelle est dans l'homme, étroitement unie à une nature animale» d'^où elle tire ce qui doit la nourrir et la fortifier. Nous pouvons, sinon dégager complètement l'idée, du moins l'épurer successivement, affaiblir graduellement l'impression sensible ou l'image qui y reste unie dans les opérations de la pensée, et reconnaître clairement que ni les caractères essentiels de l'idée, ni les résultats des opérations de la pensée né dépendent, soit de l'espèce, soit de l'intensité de l'image ou de l'impression sensible. La nature elle-même ^ en émoussant graduellement certaines impressions sensibles, par le seul effet de l'habitude, se charge de préparer cette analyse que doit ensuite compléter un jugement de la raison qu'on a exprimé dans cet adage aussi vrai qu'énergique : Summvm principium remotissimum a sensibus (2). » • Avec de pareilles données fournies par l'analyse scien-

(4) Liv. I, cbap. 7, § 410.

(2) Liv. I, chap. 7, § 4 41.

ft4 • U PHILOSOPHIE ET LES SÛIBHCES.

tifique, la solulion oomplèle et définitive du problème agké par l€S métaphysiciens^ sur la vérité objective de nos con« naissances sensibles, est devenue possible. En faisant ainsi, hi part de la sensibilité et de Timagination, et la part de l*(3nt€ndeinent, dans l'élaboration de la connaissance scien-^^ tifique, la critique montre ce qiji'il y a de vrai et de faux dans les affirmations contraires des écoles qui attaquent ou défendent la véracité de nos facultés de connaître. Le scepticisme a raison de soutenir que la sensibilité et l'ima-^ gination n'atteignent pas la réalité objective ; mais il a tort d'en conclure que cette réalité est hors de la portée de l'esprit humaini oubliant ainsi que l'esprit humain possède d'autres facultés d'une véritable portée objective. Chose curieuse^ c'est l'empirisme qui fait toute la force de la thèse sceptique sur le caractère purement subjectif de la connaissance humaine. Et c'est la science, avec ses théories, c'est-à-^ire avec la partie rationnelle et intelligible qui la constitue proprement^ c'est la science qui ramène la métaphysique au sentiment de la réalité. En cela, elle donne une leçon aux sceptiques qui l'invoquent à l'appui de leurs doutes, et aux dogmatiques qui semblent redouter, les conclusions de son analyse. L'empirisme essayant de faire la science tout entière avec les yeux/ les oreilles et les mains, mène tout droit à l'idéalisme, c'est4«>dire à la néga-^ tion de toute vérité objective, dans l'ordre de connâissancea qui a pour objet le monde extérieur. Mais la science viu^i^table, la science faite par l'entendement aidé des sens, est au contraire la barrière contre laquelle doivent se briser tous les efforts du sce|)tici}5me. Platon et la jihilosophic

ancienne avaient déjà dit que Tintelligibie est le seul vrai, ^ue lè sensible n'est quMllusion* Cet axiome reparait dang la philosophie moderne avec une autorité d'autant plus grande qu'au lieu d'une ontologie un peu chimériquOi c'est la science elle-même, la science positive, qui le reproduit en l'apliquanL M. Cournot est un philosophe qui ne sépart jamaii la philosophie de la science ; il ne peut donc êtr« suspect de grande sympathie pour les spéoulaliobs platoni^ cdennes« Et pourtant il conclut comme Platon sur la science. Ce n'est pas l'image, ni aucune espèce de sensation qui nous instruit de la vérité sur les choses elles-mêmes) c'est l'idée, l'idée seule* C'est dans l'idée que réside cette réalité objec«< tivê, si obstinément et si inutilement cherchée par les eroM piristes dans les impressions et les représenfaitlous sen« sibles. La sensation de saveur, d'odeur, de chaleur, d6 couleur, même de figure, n'a aucune réalité objective; ee qui en a, c'est la notion de rapport constant, d'ordre permanent, de loi. Or cette notion, c'est la science elle* même.

Il est des choses si simples et si claires par elles-mêmes qu'elles n'ont pas besoin de définition . Quand on essaye dô définir to mouvement, la force, le temps, l'espace, il est difficile de ne pas tomber dans la tautologie ou dans l'obs* curité. Le mot matière exprime-*l-il une de ces choses dont

la simplicité se refuse à toute définition et à toute explication ? Nous sommes si loin de le penser, qu*à notre avis c'est faute de l'avoir suffisamment expliquée qu'on en a fait un si grand abus dans les discussions et les systèmes métaphysiques. Qu'est-ce donc que la matière? Dire, avec le sens commun et les traités de physique, que c'est l'ensemble des propriétés perçues par nos sens, n'est pas répondre à la question. Car d'abord ce n'est pas faire connaître l'objet auquel on a donné ce nom que de ne le considérer que par rapport à nos facultés. Ensuite, comme parmi ces propriétés, il en est qui sont inhérentes à la nature de l'objet, tandis que d'autres sont purement relatives à notre manière de sentir, il est impossible d'arriver à une notion précise de l'objet en question, sans une dis-* tinction préalable entre ces diverses propriétés. ^ Toute définition sérieuse du mot matière doit porter sur l'objet, et non sur les facultés du sujet qui le perçoit. Cela a été compris de tout temps dans les écoles, et les définitions objectives n'ont pas manqué. Selon Platon, la matière est l'indéterminé, disons mieux, le principe même de Tindélermination ; selon Aristote, c'est la puissance^ entendue comme simple virtualité, et même comme pure possibilité, dans le sens le plus abstrait et le plus rigoureux; selon Descartes, c'est l'étendue continue; selon l'école d'Épicure, d'accord avec les savants et les chimistes, c'est l'atome, molécule intégrante indivisible ; enfin, selon Leibnitz, qui réduit l'étendue à un rapport de coexistence entre des forces qui agissent, la matière ne peut être qu'une force, plus simple, il est vrai, que les forces auxquelles on donne

les noms de vie, i'âme et cVesprit. M. Cournot, qui n'annonce aucune prétention métaphysique sur ce point, comme sur tout le reste, se garde bien de débuter par une définition et une théorie de la matière, à l'exemple des métaphysiciens qui ont traité ce sujet. II soumet la question à l'analyse, sans se préoccuper des conclusiàns auxquelles il pourra être conduit par Tobservation des faits.

Mais avant de procéder directement à l'énàmération des propriétés essentielles qui constitue l'idée expérimentale et fondamentale tout à la fois de la matière, noire auteur commence par examiner la théorie généralement reçue des qualités premières et des qualités secondes de la matière. Le critérium universellement appliqué à cette distinction, c'est le degré de généralité ou de particularité des propriétés. C'est ainsi que l'étendue et l'impénétrabilité ont toujours été considérées comme les propriétés fondamentales de la matière, en opposition aux propriétés physiques de la pesanteur, de la chaleur, de la lumière, du son, de l'électricité, du magnétisme, etc. M. Gournot s'inscrit en faux contre ce critérium. Autre chose, en effet, comme il le remarque, est la subordination des propriétés des choses, en tant que générales et parti* culières; autre chose est leur subordination, en tant qu'essentielles et secondaires. Si telle qualité persiste dans telle espèce de corps, et y résiste à toutes les altérations qu'ils peuvent d'ailleurs subir, nous devrons la regarder comme plus essentielle que celle qui est commune à un plus grand nombre de corps spécifiquement différents, quoiqu'elle ait moins de persistance dans chacun

S8 LA PHltOftOPHlË ET LES SCIENCES.

d'eux en particulier (IJ. Ainâi^ bien que l'état solide, Tétat liquide ôt letat gazeux, aux températures ordinaires « soient des propriétés dont chacune est commune à un trèsgrand nombre de corpsi on ne peut leur attribuer la valeur caractéristique d'autres propriétés plus spéciales, mais in* destructibles* C'est le principe qui prévaut en zoologie et en botanique, et qui^ rigoureusement appliqué^ fait les classifications vraiment naturelles. Donc il ne suffit pas, comme les philosophes semblent le croire^ d'accord en ceci aveo le vulgaire, que certaines qualités prétendues delà ma« tière, telles que l'étendue, Timpénétrabilité, la divisibilité, la figure, soient les plus générales, pour en faire les qua-c lités essentielles et vraiment pi-emières de la matière. M* Coumot regarde cette théorie sur les qualités premières et les qualités secondes comme un préjugé dont il y a lieu de discuter la légitimité, en profitant pour cela de tous les renseignements dont nous sommes redevables aux progrès de l'expérimentation et au perfectionnement des soiencèd (S).

Laissons'le parler, et pesons bien ici chacune de ses pa-« rôles. « En tête de la liste des qualités premières ou fonda-* mentales, on a coutume de mettre l'étendue et Fimpénétra* bilité. Mais d'abord la notion vulgaire de l'impénétrabilité, telle qu'elle nous est procurée par le toucher d'un corps solide et par le sentiment de la résistance qu'il oppose ail déploiement de notre force musculaire, cette noiion répond

(4) Liv. 11, chap. 8,§ H4.

LA NATIÈnË ET LA FORCE# Sl9

à un phénomène Irès-complexe, dont la plus haute géométrie n'a pu jusqu'ici, tout en prodiguant les hypothèsen, donner une explication vraiment satisfaisante ; et ce phéoomàne) c'est celui de la constitution même du corps soi») lide, au moyen d'atomes ou de molécules maintenues à. dislance les unes des autres^ Que si Ton attribue la solt^. dite, non plus aux corps mêmes ou aux agrégats molécu^ laires, mais aux dernières molécules qui en seraient les éléments constitutifs, on introduit, pour satisfaire à un pen« chant dô l'imagination, une conception hypothétique, que l'expérience ne peut ni renverser^ ni confirmer, et qui en réalité ne joue aucun rôle dans l'explication des phénol mèDes. La prétendue qualité première pourra bien n'êtrcr qu'une qualité imaginaire, et à notre égard sera certaine^ ment une supposition gratuite (1). »>

On dira que l'impénétrabilité n'est pas la rigidité, et qu'un Gorpsi pour être liquide, n'en est pas moins impénétrable^ en ce sens que, si la masse est pénétrée par l'écartement des parties» les parties mêmes ne le sont pas. -^ Sans doute ces atomes qui ne peuvent jamais arriver au contact, peuvent encore moins se pénétrer. Mais c'est précisément pour cela que la raison n'a aucun motif d'admettre^ en ce qui les concerne, uqe prétendue qualité essentielle qui n'entrerait jamais en action. Si donc l'impénétrabilité des molécules atomiques est donnée pour autre chose que leur mobilité et leur déplacemerit effectif par Taetion répulsive qu'exercent à distance les autres molécules,

(4) Liv. I, chap. 8, § 115.

c'est une de ces abstractions qui ne tiennent pas devant Tanalyse (1).

li en est de même de l'étendue considérée, non pas comme ie simple lieu, mais comme une propriété physique descorpô. Sans doute, les corps qui tombent sous nos sens nous donnent Tidée d'une portion d'étendue continue, figurée et limitée; mais ce n'est là qu'une illusion de notre faculté représentative, de notre imagination. De même que les taches blanchâtres et en apparence continues de la Yoie lactée se résolvent, dans un puissant télescope, en un amas de points lumineux distincts, et de dimensions absolument; inappréciables; de même des expériences chimiques résolvent le fantôme d'un corps étendu, continu et figuré, en un système d'atomes ou de particules infinitésimales. En sorte que l'étendue n'est, à vrai dire, qu'un rapport de juxtaposition des parties dans l'espace, c'est-à-dire une simple propriété géométrique, et rien de plus (2). C'est la définition de Leibnitz.

Mais si l'étendue n'est pas une qualité des corps, le serat-elle davantage de la matière ? Il est certain que les lois de notre imagination nous font attribuer une figure et des dimensions aux particules dont se composent les corps; mais cela ne repose sur aucun fonden^ent rationnel, puisque toutes les explications qu'on a pu donner des phénomènes physiques, chimiques, etc., sont indépendantes des hypothèses relatives aux figures et aux dimensions des molécules

(1) Liv. II, chap. 8, § 4 45.

(2) Liv. II, chap. 8, § 4 46.

élémentaires. Que ces moléeules soient des centres d'où émanent des forces attractives et répulsives, voilà ce que démontrent Texpérience et le raisonnement; mais qu'elles aient la forme de sphères, d'ellipsoïdes, de pyramides, de cubes, ou qu'elles affectent toute autre figure courbe ou polyédrique, ou même qu'elles affectent une forme quelconque, c'est ce qu'aucune observation ne peut même * nous faire présumer (1).

Ainsi, non-seulement l'impénétrabilité et l'étendue ne sont pas les qualités fondamentales des corps, mais elles n'en sont même pas dé véritables propriétés. Où et comment découvrir ces propriétés ? c'est ce que l'auteur va nous apprendre. L'expérience nous atteste que les corps peuvent changer de figure, d'aspect et d'état, se désagréger et se disperser, mais non s'anéantir; de telle sorte que, si Ton recueille soigneusement tous les produits nouveaux qui ont pu se former; toutes les particules intégrantes du corps qui s'est en apparence évanoui, la balance accusera ce fait capital, que le poids total est resté le même, sans augmen-

0) Liv. 11, chap. 8, § 4 4 6. Nous trouvons même que ce n'est point assez dire. La représentation de la matière, en tant qu'étendue, soit qu'il s'agisse des corps, soit qu'il s'agisse de leurs parties constituantes, n'est point une hypothèse ; c'est purement et simplement une illusion de rimagination. Seulement, tandis que l'étendue nous apparaît dans .les corps, elle ne peut être que supposée dans les atomes, supposition qui est une conséquence naturelle et nécessaire de la représentation sensible. Il se peut que la matière ne soit point divisible à Tinfini ; c^est même ce que l'expérience chimique tend à démontrer. Mais qu'est-ce que cela prouve? Simplement que la division des actions moléculaires a des limites, l'étendue des atomes; c'est une propriété tout Bussiimaginaire que rétendue des corps.

6â LA PHILOSOPHIR ET LES SCIENCES.

tetjon ni déchet. C'est ainsi que robservafio/i se trouve d'accord avec une loi de notre esprit, le principe de la substance, qui nous porte à concevoir quelque chose d'absolu et de persistant dans tout ce qui se manifeste à nous par des qua* lités relatives et variables. Enfin des expériences plus déli'* dates et une théorie plus avancée nous montrent cette con^ ' gtance du poids dans les corps comme liée à une loi plus générale, en vertu de laquelle les parcelles des corps, prises itans leur totalité, opposent la même résistance à l'action des forces motrices, ou exigent la même dépense de force pour prendre la même vitesse, quels que soient l'aspect et le mode d'agrégation des molécules, et quelle que soit la nature de la force qu'on dépense pour leur imprimer le mouvement. Ce qui fait dire, d'une part, que le poids d'un corps est proportionnel à sa masse; d'autre part, que la masse d'un corps est quelque chose d'invariable, de persis*tant, à travers toutes les modifications* que le corps est Ëùsceptible d'éprouver (1).

La maiêe^ le peids^ voilà des propriétés de la matière, et non simplement de Tespace, comme l'étendue et la figure; propriétés essentielles, s'il en fût, par cela même qu'elles sont permanentes et indestructibles; ce sont tes propriétés constitutives de la matière, telle que l'entendent les physiciens. Qu'il y ait d'autres propriétés non moins générales, et également permanentes et indestructibles, c'est ce que l'expérience seule pourrait nous enseigner, et ce que la raison ne peut ni nier ni affirmer à priori

(1) Liv. n, chap. 8, § 4J7.

hk VATIÈBB ET LA fùMB. 6S

Mais si, outre ces propriétés communes a tous les corps poodérablesi il en est d'autres par lesquelles ees corps ou les éléments da ces corps diffèrent radicalement les uns ()es autres, et qui soient tout i la fois indestructibles et irrédqcttbles,|oomme la masse et le poids, il faudra admettre, non-seulement des corps diiTérents, selon les arrangements divers des parties d'une matière homogène, mais des matières diverses et hétérogènes. Et toutes les propriétés qui constitueront cette hétérogénéité devront être considérée^ QOinme des qualités premims, quel que soit d'ailleurs leur degré de généralité (1). Certaines propriétés chimiques sont dans ce cas.

Quelles seront alors les qualités secondes^ d'après le critérium de l'auteur? Toutes celles qui ne sont ni indestructibles ni irréductibles, comme les diverses formes solide, liquide ou gaeeuse des corps, formes dont aucune n'est permanente, et qui dérivent d'une simple combinaison dQ principes élémentaires, Quant aux phénomènes qui n'ont ni masse ni poids, tels que la lumière, la chaleur, réiectricité, le magnétisme, faut-il y voir des qualités premières, ou des qualités secondes de la matière? Ce pro^ blême ne peut être résolu dans un sens ou dans l'autre qu'autant que l'expérience nous a fait reconnaître si ces phénomènes sont de simples accidents des corps pondé-^ râbles, ou bien les manifestations d'une chose qui pourrait subsister encore, même après l'anéantissement des corps pondérables. Pour cela, il ne suffit pas de constater les

(1) Liv. Il, chap. 8, §117.

différences radicales qui distinguent ces propriétés de celles qui constituent proprement la matière pondérable. Ainsi, non-seulement les premières échappent à la balance ; mais elles semblent ne participer en rien à Tinerlie de la ma* tière, puisqu'elles n'offrent au mouvement des corps pondérables aucune résistance appréciable, et que leur accumulation ou leur dispersion ne donne lieu à aucun accroissement observable, ni à aucun déchet dans la masse. Tandis que la masse d'un corps pondérable est quelque chose de fixe et de limité, il semble qu'on puisse indéfiniment tirer de rélectricité d'un corps ou en ajouter, pourvu qu'on en tire ou qu'on y ajoute pareille dose d'électricité contraire (l).

Mais la question subsiste tout entière, de savoir si ces propriétés qu'on appelle lumière, chaleur, électricité, magnétisme, ne sont que des effets des forces primitives et élémentaires qui constituent la matière pondérable, ou si l'on doit les rapporter à des forces simples et vraiment irréductibles constituant une autre espèce de matière. Dans ce dernier cas, elles devraient être considérées comme des qualités premières de la matière, au même titre que la masse ou le poids. S'il faut en croire une certaine école de physiciens, la démonstration, par l'expérience et l'analogie, d'une réduction aux propriétés de la matière pondérable serait assez avancée pour qu'on pût arriver à une conclusion générale sur le caractère secondaire des propriétés de la chaleur, de la lumière, de rélectricité, du magnétisme.

(4) Liv. n, chap. 8, §i18.

Les expériences qui se font depuis quelque temps sur la chaleur, tendent à la faire rentrer parmi les phénomènes du mouvement. En serait-il de même des autres phénomènes que Ton vient de citer? M. Cournot n'incline point à le penser, et il serait plutôt d'avis de les rapporter à une ou plusieurs matières suigeneris, dont ces diverses propriétés seraient les qualités fondamentales. Du reste, il ne prend pas au sérieux les mots dont se sert la langue scientifique elle-même pour exprimer le sujet mystérieux de ces propriétés. Ainsi, quand un physicien entreprend d'exposer les lois de la distribution de l'électricité à la surface d'un corps conducteur, ou les lois de la distribution du magnétisme dans un barreau aimanté, il lui est commode d'imaginer un fluide qui se répand en couches d'épaisseur ou de densité variables. Mais il sait bien que ce fluide n'est un objet de connaissance réelle, ni pour le vulgaire, ni pour les savants. Ce n'est pas une idée, mais une image qui ne figure dans la théorie qu'en manière d'échafaudage ou de construction auxiliaire (1).

Dans la pensée du savant modeste qui la fait sortir d'une analyse toute scientifique, cette théorie des qualités premières et des qualités secondes n'a pas de portée en dehors de la science positive et de la logique. Mais, même renfermée dans ces limites, elle a une très-grande valeur, et peut être considérée comme Tidée la plus neuve et la plus féconde du livre. Sans doute, il n'a pas fallu un grand effort d'esprit pour la tirer de la science qui la contenait

(4) Liv. u, chap. 8, § 4 48.

visiblement; mais enfin les progrès de la physique n'ont pas empêché jusqu'ici la théorie cartésienne de prévaloir dans les livres et dans les écoles. Ce ne sont pas seulement les métaphysiciens qui ont conservé l'étendue parmi les qualités fondamentales des corps ; les savants eux-mêmes ont invariablement reproduit cette définition , sans paraître se douter qu'ils prenaient une simple propriété de Tespace pour une véritable qualité des corps. Nous espérons qu'après la belle analyse de M. Cournot, l'étendue restera à sa véritable place, dans le domaine de la géométrie et de la mécanique, et qu'on ne la verra plus figurer parmi les

propriétés physiques de la matière, dont on la fait encore aujourd'hui le support et le sujet.

Quanta en tirer une conclusion métaphysique, M. Cournot y songe d'autant moins qu'il refuse à l'esprit humain le pouvoir de pénétrer Yessence des choses, et d'en assigner les premiers principes. Bien qu'il semble naturellement conduit par l'analyse au dynamisme de Leibnilz, il n'entend point substituer une hypothèse à une autre; il est même d'avis de garder l'hypothèse des atomes dans la science, où elle est d'un usage nécessaire, pourvu que l'on ne commette pas la méprise de prendre pour les matériaux de la construction scientifique ce qui n'en est que l'écha* faudage extérieur. Car c'est une de ces conceptions qui n'entrent pas dans la science à titre d'idées, mais à litre d'images , et à cause de la nécessité où se trouve l'esprit.

Mais si les faits concluent d'eux-mêmes à une solution métaphysique, nous croirons-nous tenus à la même ré-

LA MATIÈRE ET LA FOItCE. 67

serve que Tauteur ? Quel est le résultat net de cette analyse? C'est que les perceptions de retendue, de la figure, de la solidité, ainsi que toute espèce de représentations sensibles, étant éliminées de la notion de matière, cette notion se réduit aux propriétés physiques et chimiques , indestructibles et irréductibles, telles que la masse, le poids, les affinités moléculaires, les attractions électives. Or que sont ces propriétés, sinon des principes d'actions, des forces, dans Tacception la plus simple et la plus générale du mot ? Après Leibnitz, qui avait déjà fait justice du préjugé cartésien sur les qualités fondamentales de la matière, M, Cournot est certainement le premier philosophe (car ce savant est un philosophe) qui ait vu clair dans cette question. Seul, il a compris et montré par des exemples décisifs que rimpénétrabilité n'est qu'une abstraction de l'esprit, que l'étendue, loin d'être une qualité fondamentale, n'est pas même une propriété des corps. Mais, s'il en est ainsi, pourquoi hésiter sur la vraie notion de la matière , laquelle ne peut être que Tidée de force ? Tant qu'on prend au sérieux les représentations toutes subjectives de rétendue et de la figure, et qu'on fait des rapports géométriques auxquels elles répondent la base et le fond des propriétés physiques et chimiques proprement dites, il est facile de comprendre pourquoi on persiste à ne voir dans ces dernières propriétés que les modes divers de la substance ainsi définie par des attributs purement géométriques. Mais l'illusion une fois disparue, qu'est-ce qui empêche l'esprit d'entrer dans la voie ouverte par Leibnitz, et, sans adopter toutes les hypothèses qu'il a pu joindre^à

son grand et fécond principe dynamique, de conclure définitivement à la définition de la matière par la force ?

Un mot de M. Cournot nous laisse craindre qu'il n'ait pas entièrement rompu avec le préjugé d'imagination qui a faussé si longtemps la vue de Tintelligence sur ce point. Entre le dynamisme et Vatomisme^ il ne veut point se prononcer, par la raison que ce serait substituer à une hypothèse qui n'est pas susceptible de vérification, une autre hypothèse qui ne Test pas davantage. Hypothèse est-i! le mot juste ici ? Pour nous, il nous semble qu'il n'y a lieu de rappliquer ni au principe des cartésiens et des atomistes, ni au principe de Leibnitz. Le premier n'est pas une hypothèse, à proprement parler ; M. Cournot lui a assigné son vrai nom, ce n'est qu'une image^ bonne uniquement à nous représenter la réalité. Or quelle est cette réalité, sinon un principe d'action, une force, ou un ensemble de forces? C'est ce qui fait qu'en ramenant Tidée de la matière à la notion de force, on n'imagine point une hypothèse ; mais on se fonde uniquement sur un fait, l'action physique ou chimique. Toute la métaphysique de la chose, si l'on peut appeler ainsi un acte aussi simple de la pensée, consiste à introduire dans la définition le nom de la cause ou du principe de cette action. Quand nous disons» à l'exemple de Leibnitz, que la matière est force, la matière pondérable aussi bien que la matière impondérable, s'il en est une, nous n'entendons pas dire autre chose que ceci : la réalite que nos sens nous font percevoir est essentiellemeut mouvement et action, et l'idée de force est tout ce qui reste au fond de la notion de la substance matérielle, du moment

que nous en avons éliminé les sensations et les images.

Mais tel est l'empire de Timagination sur les esprits les plus exercés à l'analyse scientifique, que, sur ce point, la vérité, même démontrée par la science, a beaucoup de peine à s'établir et à se propager, même dans le monde des savants et des philosophes. Il semble qu'enrayant l'étendue du nombre des qualités propres à la matière, on supprime l'étoffe de celle-ci, et qu'en ne lui laissant que la force pour propriété constitutive, on la réduit à n'être plus qu'un phénomène sans consistance. Le sens commun n'est pas facile à convaincre dans ces sortes de questions où l'imagination entre en jeu, avec ses conceptions d'une clarté toute populaire, dont la science a beau faire ressortir le vide et l'absurde. La substance matérielle représentée comme une chose étendue, figurée, inerte, qui ne se meut que par l'impulsion d'une force extérieure, c'est là pour l'imagination une idée si simple, si claire, si facile à concevoir et à conserver, qu'elle ne coûte pas le moindre effort à l'esprit le plus ordinaire. Aussi Rousseau est-il compris de tous, lorsqu'il dit dans la Profession de foi du vimire savoyard: « Pour moi, je suis tellement persuadé que l'état naturel de la matière est d'être en repos, et qu'elle n'a en elle-' même aucune force pour agir, qu'en voyant un corps en mouvement, je juge aussitôt que c'est un corps animé, ou que le mouvement lui a été communiqué. »

11 est vrai que la métaphysique de Rousseau est loin d égaler son éloquence. Mais que sera-ce, si la science ellemême se range du côté de l'imagination, et si la géométrie et la mécanique viennent donner à ses représentations Tau-

70 LA PHILOSOPHIE fiT LES SGJBMGES.

torité d'une véritable démonstration scientifique? Tout en prouvant, contrairement à Topinion de Rousseau, que les corps n'ont pas une propension naturelle au repos, Ëuler essaye de montrer, contre Técole de Leibnitz, que la définition de la matière par la force est contredite tout à la fois par le principe de l'inertie et par Texpérience. « Les autres sont plus à craindre, puisque ce sont les fameux philosophes woltiens-.. Ils soutiennent que tout corps, en vertu de sa propre nalure, fait continuellement des efforts pour changer d'élat, c'est-à-dire que, lorsqoîil est en repos, il fait des efforts pour se mouvoir, et que s'il est en mouvement, il fait des efforts pour changer continuellement de vitesse et de direction. Ils n'allèguent rien en preuve de ce sentiment, si ce n*est quelque raisonnement creux tiré de leur métaphysique. Je remarque seulement que ce sen-i timent est contredit par le principe que nous avons si solidement établi (le principe de l'inertie), et par l'expérience qui est parfaitement d'accord avec ce principe. En effet, s'il est vrai qu'un corps en repos demeure, en vertu de sa' nature, en cet état, il est faux qu'il fasse, en vertu de sa nature, des efforts pour changer cet état. De même^ s'il ^est vrai qu'un corps en mouvement conserve, en vertu de sa nature , ce mouvement avec la même direction et la même vitesse, il est absolument faux que le même corps, en vertu de sa nature, fasse de continuels efforts pour changer son mouvement (1). »

Euler est un géomètre. Or, en pareille matière, la géomé-

(4) Euler, LeUrea aune prinoesie d'Allemagne, S** part., lettre V.

trie et la mécanique n'ont pas^ malgré Téclat d'un tel nom, Tautorité qu'on leur suppose. Mais voici un physicien, des premiers de notre siècle, Tillustre Biot, qui pense comme l'école mathématique sur les propriétés fondamentales de la matière. « En bonne philosophie, les qualités des corps matériels que nous pouvons appeler universelles, semblent devoir se restreindre à celles dont la réunion est indispensable pour nous les faire parvenir, et pour les caractériser essentiellement d'après l'idée que notre esprit s'en forme; telles sont l'étendue et l'impénétrabilité, à quoi nous ajoutons la mobilité et l'inertie : cette dernière expression désigne le manque de spontanéité par suite duquel la matière, considérée dans son essence propre, est indifférente à l'état de repos et de mouvement. A ce compte, la gravitation proportionnelle aux masses et réciproque au carré des distances, qui s'exerce entre les éléments matériels de tous les corps planétaires, ne serait pas une qualité qu'on dût appeler universelle, puisque nous pourrions concevoir l'existence de corps matériels qui en seraient dépourvus, ou qui graviteraient les uns sur les autres, suivant d'autres lois(l).»

Entre des noms comme ceux de Descartes, d'EuIer, de Leibnitz, de Newton, de Laplace, de Biot, il serait fort difficile et vraiment téméraire de se prononcer, s'il s'agissait simplement ici d'hypothèses soutenues avec un égal génie, sur l'essence de la matière. Mais comme le pro-

(<) Mélanges scientifiques et littéraires, t. I, p. 380. Correspondance de Newton et de Cotes.

7/t LÀ philosophie: et les sciences.

Qu'il y ait inertie véritable ou seulement apparente, par suite de l'équilibre qui résulte de Taction combinée des forces intérieures, cela ne change absolument rien à la disposition de ce corps, relativement à la force extérieure d'impulsion et de loconiolion dont il s'agit de calculer la quantité. Le problème reste le même dans tous les cas, et la géométrie s'arrange également de toutes les hypothèses ou théories que la philosophie de la Nature peut faire sur l'essence de la matière. Mécanisme de Descartes, atomisme des chimistes, dynamisme deLeibnitz, aucun de ces points de vue ne chapge un iota aux considérations et aux calculs de la mécanique rationnelle (1). Quant à cette autre méca* nique qui, au lieu de considérer le mouvement et la force d'une manière abstraite, s'attache à suivre et à calculer les mouvements des forces réelles de la Nature, de l'attraction universelle, par exemple, elle n'est pas davantage intéressée à telle ou telle solution du problème métaphysique de la matière, puisque l'emprunt qu'elle fait à l'expérience ne modifie en rien ses méthodes et ses calculs. Que l'attraction soit une force inhérente à la matière, ou lui ait été communiquée par un moteur étranger, les lois du mouvement

(4) M, Biot semble lui-même de cet avis, quand il dit: « Newton a défini précédemment ce qu'il appelle des quantités de matière égales. Ce sont celles qui, étant impressionnées par une même force, pendant un même temps, acquièrent d'égales vitesses ; et généralement, la quantité de matière est inversement proportionnelle à la vitesse ainsi imprimée. Au point de. vue abstrait ces définitions sont inattaquables. Elles ne font que caractériser l'inertie par des phénomènes qui en sont la conséquence nécessaire, et l'on n'a pas besoin d'autre chose pour les calculs mécaniques. » (Id., Mélanges, t. I, p. 382.)

LA matièke: £t la force. 75

sont les mê(n6S pour la mécarnque céleste que pour la me'canique rationnelle.

En résumé, l'inertie n'est point, à proprement parler, une propriété de la matière, comme la pesanteur; c'est un (le ces principes abstraits qui dérivent, non de la nature même des corps, mais de leurs rapports considérés au point de vue du mouvement. S'il en est ainsi, la géométrie et la mécanique ne sont point en cause dans le problème qui nous occupe; et nous pouvons, sans manquer de respect aux autorités qu'on nous oppose, récuser tous les arguments contre la matière active, qu'on tire soit de l'étendue, soit de l'inertie, soit de toute autre propriété géométrique ou mécanique. Diderot, qui n'était pas un grand métaphysicien, mais qui, malgré son matérialisme vague et flottant, entendait mieux que Rousseau ces questions de philosophie naturelle, nous dit quelque part : « Je ne sais en quel sens les philosophes ont supposé que la matière est indifférente au mouvement et au repos. Ce qu'il y a de bien certain, c'est que tous les corps gravitent les uns sur les autres; c'est que toutes les particules des corps gravitent les unes sur les autres; c'est que dans cet Univers, tout est en translation ou in nisu, ou en translation et in nisu à la fois. Cette supposition des philosophes ressemble peut-être à celle des géomètres, qui admettent des points sans aucune dimension, des lignes sans largeur ni profondeur, des surfaces sans épaisseur. Pour vous représenter le mouvement, disent-ils, outre la matière existante, il vous faut imaginer une force qui agit sur elle. Ce n'est pas cela ; la raolécule, douée d'une qualité propre à sa nature, par elle-

même est une force active. E\\e s'exerce sur une autre lécule qui s'exerce sur elle (1). »

On retrouve dans ce passage tout à la fois la physique de Newton, le dynamisme de Leibnitz, et le matérialisme des encyclopédistes. Nous nous garderons bien de répéter avec Diderot que la force est inhérente à la matière, ce qui est inintelligible. Mais en nous appuyant sur la physique moderne, et sur l'analyse scientifique de M. Cournot, nous dirons avec Leibnitz que la matière, c'est la force elle-même. Nous pouvons le dire, sans que cela nous force d'accepter les hypothèses dont Leibnitz a compliqué son principe, et qui n'ont pas toutes trouvé leur confirmation dans l'expérience. Ainsi, quand nous parlons de force à propos de substance matérielle, nous n'entendons exprimer par ce mot rien d'analogue aux causes des phénomènes de la physiologie ou de la psychologie. Sous ce rapport, le langage de Leibnitz prête à l'équivoque; et il semble qu'il ait été dupe d'une illusion semblable à celle des matérialistes, en faisant entrer dans l'expression de son dynamisme le sentiment intime qui a été l'origine de la notion de force. Il est évident que la notion pure et vraiment scientifique des corps ne comporte pas plus les sentiments de la conscience que les représentations de l'imagination. Encore sommes-nous moins disposés à reconnaître à ces forces élémentaires et primitives toutes les propriétés que Leibnitz attribuait à ses monades, notamment l'indépendance absolue et cette harmonie pré-

(4) Diderot, Principes philosophiques dç la matière et du mouvement.

Là matière et la force. 77

établie par laquelle ce trop ingénieux esprit remplaçait l'action réciproque des forces, contre Tirrésistible évidence des faits. Descartes et son école ne reconnaissent à la niatière d'autre mouvement que l'impulsion communiquée par un moteur étranger. En soutenant que, nonseulement la matière est active par elle-même, puisqu'elle est une force, mais qu'en sa qualité de force, elle n'est jamais réellement passive, en ce sens qu'elle subirait l'action d'un moteur étranger, Leibnilz tombe dans l'excès opposé.

Hypothèses non fingo^ a dit Newton à propos des belles lois qu'il expose dans ses Principes de philosophie. Pour avoir le droit d'en dire autant du principe de la philosophie dynamique, il faut le ramener à n'être plus que la simple expression d'un fait d'expérience. Or à quoi se réduit la matière pondérable pour le physicien ? A la masse, telle que la constate l'expérience de la balance. Et qu'est-ce que la masse ? Une certaine quantité de force qui subsiste toujours la même, à travers les divers états par lesquels elle passe. Quand donc on parle de la masse et du poids comme des propriétés fondamentales de la matière, il ne faut point y voir des propriétés réellement distinctes. Le mot masse n'exprime que l'invariable mesure des forces élémentaires, tandis que le mot poids exprime le rapport exact entre ces forces, tel que le détermine l'expérience de la balance. En tout cela, il ne s'agit donc que de force; c'est le seul principe qui entre dans la notion de matière, et à vrai dire, c'est lui qui la compose tout entière, et la constitue essentiellement.

Voilà pour la matière pondérable. Quant à cette autre nnatière qui échapperait à la balance, donner ce nom aux agents impondérables, tels que la lumière, la chaleur, Télectricité, le magnétisme, serait supposer ce* qui est en question : à savoir, que ces propriétés non permanentes ne sont pas réductibles à des propriétés vraiment élémentaires. Or c'est ce que l'état actuel de la science ne nous permet ni d'affirmer ni de nier. La réduction probable de la chaleur et de la lumière au mouvement pourrait être tout au plus considérée comme une présomption en faveur de l'hypothèse aujourd'hui assez en vogue, qui ramène aux forces simples de 'la matière toutes les propriétés énoncées cidessus, et en fait des propriétés secondaires des corps.

Ce n'est pas à dire qu'il ne puisse y avoir une vérilable matière impondérable, en dehors de tout ce que nos sens nous font découvrir. Outre que l'esprit humain n'a aucune raison à priori de le nier, la science admet l'hypothèse contraire, et se croit en mesure de l'établir. Il est certain que la matière pondérable décroît à mesure qu'on s'éloigne du centre de gravité, et qu'on s'élève dans les régions atmosphériques. Il est donc très-probable qu'à la limite extrême de ces régions se trouve le vide parfait. Or, le vide parfait, en fait de matière pondérable, serait-ce l'espace pur, c'est-à-dire le néant ? La raison répugne invinciblement à une hypothèse inintelligible et qui implique contradiction. D'autre part, la science ne peut attribuer à l'espace pur, qui n'est qu'une abstraction géométrique, certaines propriétés positives, comme celle, pnr exemple, de transmetire les rayons lumineux. Kt en effef,

de quelque façon qu'on explique la lumière, soit par l'hypothèse abandonnée des émissions d'un fluide, soit par l'hypothèse admise des ondulations, il paraît impossible d'en rendre compte sans supposer une matière quelconque qui soit l'intermédiaire de la transmission.

Mais quelles peuvent être les propriétés essentielles de cette matière qui ne tombe pas sous les sens ? Ici l'hypothèse elle-même devient difficile, parce qu'elle semble manquer de fondement. On voit bien sans doute qu'il est d'autant plus facile à l'esprit de concevoir cette matière comme une force, que les sensations et les images n'interviennent pas pour en obscurcir ou en fausser l'idée. Mais, d'un autre côté, comme l'expérience ne nous révèle ici aucune espèce d'action qui puisse être définie, sinon calculée, nous sommes tenus à la plus grande réserve à ce sujet. Seulement, à défaut d'observations directes, tout ce que la science nous apprend sur la prodigieuse rapidité des mouvements de la lumière, nous donne une idée de l'extrême élasticité des forces dont se compose la matière impondérable appelée Véther. Donc, en nous en tenant à la propriété de transmettre les rayons lumineux, la seule que l'expérience nous révèle, cela nous suffit pour faire rentrer dans le principe dynamique cette nouvelle matière dont les autres propriétés nous soifit jusqu'ici inconnues. Où serait la force, si elle n'était là où les phénomènes du mouvement se produisent dans leur plus grande intensité ?

Le dynamisme ainsi entendu n'est donc pas une hypothèse métaphysique sur l'essence delà matière, comme tant

80 LA l'HILOSOPHIE ET LES SCIENCES.

de spéculations ontologiques ; c'est la conclusion simple et nécessaire tVune analyse toute scientifique des propriétés véritables des corps. M . Cournot lui même, qui a tant contribué à cette conclusion par son ingénieuse et profonde critique, incline, malgré sa réserve habituelle, vers le principe que sa défiance pour tout ce qui ressemble à la métaphysique ne lui permet pas d'accepter résolument avec toutes ses conséquences. « L'action à distance une fois admise, il est clair que l'étendue, la figure et l'impénétrabilité des atomes ou des molécules élémentaires n'entrent plus pour rien dans l'explication des phénomènes, et ne servent plus que de soutien à l'imagination, de sorte qu'en réalité il n'intervient dans la physique newtonienne, qui est celle de toutes les écoles contemporaines, comme dans la physique cartésienne depuis longtemps passée de mode, qu'un seul principe hypothétique de toutes les explications doctrinales, soit la notion de la force ou de l'action à distance, soit la notion du mouvement par le contact, en vertu de l'impénétrabilité des molécules contiguës. Ce n'est que par l'épreuve, c'est-à-dire par l'application effective d'un principe à Tenchaînement rigoureux et mathématique de faits naturels, que Ton peut Juger de la valeur du principe. Newton a eu la gloire de soumettre à une telle épreuve, et de la manière la plus décisive, l'idée de force ou d'action à distance (1). » N'est-ce pas se prononcer nettement pour la philosophie dynamique ?

Cette philosophie n'eût-elle que l'avantage de s'accorder

(1) Liv. 1, chap. 8, §§121,^22.

LA HATIÈnE ET LA FOnCE. SI

avec la science positive, ce serait un titre précieux à la confiance des esprits les plus difficiles, dans urt temps surtout où l'autorité des sciences physiques est souveraine. Elle a de plus Tavanlage de sinQplifier un grand problème que récole cartésienne n'a jamais bien résolu et ne pouvait résoudre : c'est le problème des rapports de la matière et (le la forcé, de la matière et de la vie, de la matière et de Tosprit, problème sans cesse renaissant dans chacune des branches de l'histoire naturelle, et même de la psychologie. Toutes les difficultés qui proviennent de l'incompatibilité radicale des deux substances, la matière et l'esprit, ainsi que des divers ordres de phénomènes compris sous les mots d'étendue, de force, de vie, disparaissent comme par enchantement dans le dynamisme. Ce n'est point à dire que ce principe supprime les différences de nature entre les êtres des divers règnes de la Nature. Les faits conservent loute leur force, sous le principe qui les explique et les relie entre eux. La dynamisme n'a pas plus le droit de confondre l'âme avec la simple force mécanique, physique ou chimique, que le matériahsme n'a celui d'identifier l'esprit avec la matière. Mais il est évident que le principe dynamique fait évanouir bien des nuages et des mystères, dans toutes les questions qui se rapportent à la nature, à l'origine et aux rapports des êtres entre eux.

Il .est vrai que cette philosophie enlève à la théologie tout un ordre d'arguments tirés de l'inertie absolue de la matière. Mais la théodicée de Leibnitz est là pour prouver que la science de Dieu n'y a rien perdu. Si le mystère de la création peut devenir intelligible, c'est assurément dans la doctrine

de Leibnitz plutôt que dans celle de Descartes. En tout cas, la contingence des êtres individuels reste une vérité incontestable, qu'on les compose de parties étendues, d'atomes, ou de forces; et cette contingence réclame impérieusement un Être nécessaire qui ne peut être la simple colleclion de ces atomes ou de ces forces. Tant de voies conduisent à Dieu, qu'on prenne pour point de départ la raison, la conscience ou la Nature, que celle-là peut être abandonnée par la théologie, sans péril pour la suprêmee Vérité que cette science poursuit. Ne craignons pas d'ajouter qu'elle doit l'être, du moment qu'une pareille méthode de démonstration n'est plus en harmonie avec les révélations de la science positive (1). Pour la philosophie ancienne qui connaissait mal la Nature, la matière n'est qu'une masse étendue, inerte, continue ou divisée en atomes, qu'un principe étranger est venu mouvoir et ordonner. C'était alors l'idée la plus simple que s'en pût former la science, d'accord avec l'imagination. En changeant l'aspect de la Nature , la science moderne a changé les principes de la philosophie naturelle. Maintenant qu'il n'est plus question que de mouvements et d'actions, soit extérieures, soit intérieures,

(4) Dans une remarquable étude sur le matérialisme contemporain, M. Paul Janet s*attache à conserver à la matière cette incapacité naturelle de mouvement qui fait supposer la nécessité d*un premier moteur. Bien qu'il soutienne cette thèse avec une grande vigueur de discussion et d'analyse, et en s'appuyant sur l'autorité d'illustres géomètres et physiciens, tels que Laplace, Biot, et surtout Ëuler, nous craignons qu'il n'ait cédé au préjugé d*imagtnation sur les qualités premières et secondes de la matière, préjugé dont la critique de M. Cournot nous paraît avoir fait définitivement justice (voyez le chapitre 4 tout entier, la matière et le mouvement).

dons Ie.s théories de nos physiciens et de nos chimistes, la philosophie ne voit plus que des forces, là où la vieille physique ne trouvait qu'étendue et inertie, forces physiques, forces chimiques, forces vitales, forces morales. Or, quand la science a parlé, la philosophie doit accepter ses ensei-« gnements^ sans s'arrêter à d'autres considérations que celle de la vérité.

Mais y a- t-il réellement lieu de s'inquiéter des consé^ quences théologiques d'un pareil principe ? En quoi laphi^^ losophie dynamique serait*elle moins favorable à la théo** dicée que la philosophie mécanique ? Est-ce parce que le Monde qu'elle conçoit n'a plus besoin d'un Moteur ? Mats que perd la théodicée, en perdant un ordre d'arguments fondés sur une théorie fausse de la matière ? Est-ce enrichir le Monde aux dépens de Dieu ? Mais il n'est pas nécessaire de mutiler l'œuvre cosmique, contre le témoignage de la science, pour glorifier son Auteur ? Au contraire, une théologie supérieure pourrait admettre que chaque propriété ajoutée à l'effet est un hymne nouveau en l'honneur de la Cause. Ainsi l'entendait Leibnitz, le plus grand adversaire de Spinosa. Ëst^e effacer la ligne de dé« marcation qui sépare le réel du divin, et ouvrir la voie qui conduit aux abîmes du panthéisme ? Mais le Monde eût-il par lui-même l'être, le mouvement, la vie, il lui manque* rait toujours le caractère qui fait l'essence même de la divinité, c'est-à-dire la perfection. Quoi qu'il en soit, le dynamisme semble à M. Cournot, comme à Leibnitz, bien plus favorable que l'hypothèse cartésienne aux idées qui sont chères à l'école spiritualiste. « La prédominance de

Sli LA PHILOSOPHIE ET LES i^ClENCES.

ridée de.substance nous incline vers le malérialisme ou le spinosisme ; les écoles spiritualistes et théistes s'accommoderaient mieux de la prédominance acquise à Tidée de cause ; car au fond c'est dans la matière que l'imagination saisit ou croit saisir la substance : et comme l'imagination n'a aucune prise sur la substance immatérielle ; comme nous avons par le sens intime une perception plus claire ou plus immédiate de notre moi comme cause que de notre moi comme substance, il est tout simple que le spiritualisme se montre favorable à ce qui agrandit le rôle de l'idée de cause, en débarrassant la raison des difficultés sans iiombre qu'accuniule Fidée de substance, appliquée aux phénomènes qui dépassent l'ordre physique (1). »

Il faut reconnaître que tous les dynamistes ne sont pas de l'école de Leibnitz et de Maine de Biran. Il est à croire que l'auteur de la Théodieée n^eût point accepté sans réserve ces paroles d'un philosophe allemand : « La Nature n'est pas une masse inerte ; elle est pour celui qui sait se pénétrer de la sublime grandeur de la force créatrice de l'Univers, force sans cesse agissante, primitive, éternelle, qui fait naître dans son propre sein tout ce qui existe, périt et renaît tour à tour (2). » Mais pourquoi, dans une question de pure analyse scientifique, se préoccuper des conséquences théologiques que peut avoir telle définition de la matière. C'est fausser la philosophie, comme la science, que de la mettre au service d'une certaine théologie. La

(4) Traité de l'enchaînement des idées fondamentales, t. I, lî?. U, chap. 9, §176.

(2) Schilliog, Discours sur les arts»

LA FORCE, LA VIE, l'aMB. 85

philosophie dynamique vaut par elle-même. Si elle a pour elle la science et la vérité, il ne faut point regarder ce que la théologie peut en craindre ou en espérer. En admettant entre les deux ordres d'idées un rapport logique tel que foute philosophie de la Nature ait ses conséquences inévitables dans la théodicée, ce serait à celle-ci de se subordonner à la science positive et à la philosophie qui en est la plus haute expression, et à retrancher de son sein tel ou tel ordre d'arguments qui n'avaient d'origine et de fondement que dans une notion fausse ou incomplète de la Nature, et qui ne répondent plus à l'état actuel des sciences physiques. Autrement, ne serait-ce pas le cas de répéter, à propos de la Nature, le mot de Galilée sur le mouvement de la terre : E pur si muove ? Bien que les illusions de l'imagination soient plus lentes à se dissiper dans la métaphysique que dans la science positive, le temps ne nous semble pas éloigné où, comme le dit M. Cournot, Vimage fera définitivement place à l'trfée, dans la notion vraiment scientifique de la matière.

la forge, la vie, l'ame.

Il semble que la philosophie dynamique rende tout matérialisme impossible, en lui enlevant son objet. Cela est vrai littéralement parlant. Mais dès que l'on va au fond des choses, on s'aperçoit que cette philosophie n'atteint pas le principe même des hypothèses matérialistes. Qu'importe,

m effet, qu'on substitue la force à l'étendue, l'idée à l'image, dans la définition de la matière, si l'on continue à expliquer par le jeu des forces simples et élémentaires les phénomènes de la vie, de la sensibilité et de la pensée ? Tout au plus y aurait-il lieu de remplacer un mot par un autre, et de qualifier de mécanisme une hypothèse où il ne peut entrer d'autre idée que la notion de force. Mais qui ne voit que le résultat serait exactement le même , quant à l'explication des phénomènes vitaux et psychologiques, que dans l'hypothèse où le mot de matière est conservé avec tout son cortège de représentations sensibles. Le problème reste donc entier après ce qui vient d'être dit sur les propriétés essentielles delà matière. La mécanique explique- t-elle les phénomènes chimiques ? La chimie explique-t-elle les phénomènes vitaux? La biologie expliquet^lle les phénomènes psychologiques et moraux ? En d'autres termes, faut-il voir dans les propriétés niécaniques le principe des actions et des affinités moléculaires, dans les propriétés chimiques le principe des fonctions vitales, dans les propriétés biologiques le principe des facultés sensitives et intellectuelles ? Toute la question est là. Partout et toujours il s'est trouvé des savants et des philosophes que le goût de la clarté et de l'unité a entraîné ou fait incliner vers la solution affirmative. Et comme l'instinct vulgaire est ici d'accord avec l'instinct scientifique, il n'est pas étonnant que cette explication ait toujours et partout été la plus populaire de toutes celles qui ont été essayées, malgré les réclamations de la conscience et de la science ellemâme.

U FORGK9 U vie, LAME. 87

Sang se proposer directement la solution de ce problème, la critique de M. Cournot montre encore ici comment l'analyse scientifique peut la préparer. En parcourant succès* sivement les divers degrés de l'échelle des sciences, il n'est pas de savant qui ne soit frappé de la difficulté de soumet** tre aux principes d'une science les phénomènes de celle qui la suit immédiatement, quels que soient les rapports qui relient ces deux sciences. Newton faisait une hypothèse, quoi qu'il en ait dit, en imaginant dans toutes les particules de la matière pondérable une force dont la pesanteur des corps terrestres n'est qu'une manifestation particulière. Mais, grâce à son génie et aux travaux de ses successeurs, de cette hypothèse est sortie l'explication la plus complète des plus grands et des plus beaux phénomènes de l'univers. La loi du décroissement de la force par l'accroissement de la distance est regardée comme une loi fondamentale de la Nature qui régit tous les mondes. Dès lors tous les phénomènes astronomiques s'expliquent par les principes de la mécanique.

Mais les physiciens géomètres vont plus loin. Pour expliquer, en partant toujours de l'idée d'une action à distance entre des particules disjointes, les phénomènes que les corps nous présentent dans leur structure intime et moléculaire, ils imaginent des forces dont la sphère d'action ne s'étend qu'à des distances insensibles pour nous, et comprend néanmoins un nombre comme infini de molécules. Belle et simple hypothèse qui ramène les phénomènes moléculaires aux priniîipes mécaniques de masse et d'action à distance, combinés avec les théorèmes de la

géométrie, mais qui ne peut avoir une valeur scientifique comparable à celle de la théorie de la gravitation universelle, expliquant tous les phénomènes observés, et devançant souvent les résultats de Tobservation. Si, en effet, parmi les phénomènes moléculaires, on considère ceux qui font Tobjet de la chimie, on voit que cette science n'a nul besoin de la mécanique pour ses théories, et que les progrès des deux sciences s'opèrent dans une complète indépendance (1). Il y a mieux : c'est que les phénomènes chimiques résistent, par tous leurs caractères, à une réduction aux principes de la mécanique et de la géomélrie. X Les attractions ou répulsions entre des molécules à distance ne doivent produire que des effets régis par la loi de continuité. Les affinités chimiques ne donnent lieu qu'à des associations ou à des dissociations brusques, et à des combinaisons en proportions définies. D'où viendrait cette distinction tranchée entre différents états moléculaires, si les actions chimiques, ne variant qu'en raison des distances, n'éprouvaient que des altérations infiniment petites, quand les distances ne varient elles-mêmes qu'infiniment peu. De même, si les atomes élémentaires disjoints ne différaient les uns des autres que par les dimensions et par tes figures, ou si les groupes qui constituent les molécules chimiques composées ne différaient que par le nombre et par la configuration des atomes élémentaires, maintenus à distance les uns des autres dans l'intérieur de chaque groupe, on ne voit pas comment il serait possible d'expliquer la distinction

(4) Traité de V enchaînement des idées fondamentales ^ 1. 1, chap. 8,

LA FORGE, LA VIE, l'aME. 89

essentielle des radicaux et des composés chimiques, et tout le jeu des affinités qui produisent les compositions et les décompositions dont le chimiste s'occupe. La différence des masses ne peut pas plus que la différence des configurations et des distances rendre raison de tous ces phénomènes, puisque la masse est sujette aussi, dans ses variations, à la loi de continuité, et qu'au surplus la théorie des équivalents chimiques manifeste un contraste des plus remarquables entre la masse que Ton considère en mécanique, laquelle se mesure par le poids et par Tinertie des corps, et ce que Ton pourrait nommer la masse chimique, laquelle. est mesurée parla capacité de saturation. Donc, de toute façon, on arrive, avec M. de Humboldt, à cette conséquence, que les phénomènes chimiques sont inexplicables par les seuls principes de la mécanique; et que les actions d'affinité ou d'attraction élective, sur lesquelles reposent les explications des chimistes, sont des notions irréductibles à inscrire sur le catalogue des idées premières que la raison admet sans les expliquer, et qu'elle est forcée d'admettre pour l'enchaînement des faits observés (1). »

Ainsi, dans le passage d'une science à l'autre, on rencontre des solutions de continuité qui ne tiennent pas seulement à une imperfection actuelle de nos connaissances et de nos méthodes, mais bien à l'intervention nécessaire de nouveaux principes pour le besoin des explications subséquentes. C'est ce qui ressort de l'analyse sévère de M. Cournot, aussi bien que du magnifique tableau des phé-

(1) Tomel, chap. 8,§ <23,

nomènes naturels que HumboMt nous offre dans son Casmos. « La marche de la Nature, dit le premier, consiste à passer des phénomènes plus généraux, plus simples, plus permanents, à des phénomènes plus particuliers, plus complexes et plus mobiles. Dans Télude scientifique des lois de la Nature se présentent, en première ligne, les propriétés générales de la matière, les lois fondamentales de la mécanique, celles de la gravitation universelle. De ces lois et de quelques autres, qui, pour être moins bien connues, n'ont probablement pas moins d'extension et de généralité, dépendent les grands phénomènes cosmiques, et comme la charpente de TUnivers ou les traits fondamentaux du plan de la Création (1). » C'est ce qu'avait déjà dit l'illustre Humboldt : a La généralisation des lois qui d'abord, dans des cercles plus étroits, n'avaient été appliquées qu'à quelques groupes isolés de phénomènes, offre, avec le temps, des gradations de plus en plus marquées ; elle gagne en étendue et en évidence, tant que le raisonnement s'attache à des phénomènes d'une nature réellement analogue; mais dès que les aperçus dynamiques ne suffisent plus, partout où les propriétés spécifiques de la matière et son hétérogénéité sont en jeu, il est à craindre qu'en nous obstinant à la poursuite des lois, nous ne trouvions sous nos pas des abîmes infranchissables. Le principe d'unité cesse de se faire sentir, le fil se brise là où se manifeste, parmi les forces de la NatùVe, une action d'un genre particulier. La loi des équivalents et des proportions numé'

(4) Torael, chap. 8, §4 24.

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