LA FORGE, LA VIE, LAME
riques de composition, si heureusement reconnue par les chimistes modernes, proclamée sous l'antique forme de symboles atomistiques, reste encore isolée, indépendante des lois mathématiques du mouven^ent et de la gravita* lion (1). »
Seulement, si forte est la tendance vers l'unité, dans Je développement de la science, que l'esprit du savant philosophe s*arrête à regret devant de nouveaux principes à reconnaître, et semble toujours espérer que l'ordre nouveau des phénomènes rentrera dans Tunité des principes connus, dès qu'il aura été plus complètement étudié, a Nous sommes encore bien éloignés de l'époque où il sera possible de réduire, par les opérations de la pensée, à l'unité d'un principe rationnel, tout ce que nous apercevons au moyen des sens. La complication des phénomènes et l'étendue immense du Cosmos paraissent s'y opposer; mais, lors même que le problème serait insoluble dans son ensemble, une solution partielle, la tendance vers l'intelligence du Monde, n'en demeure pas moins le but éternel et sublime de toute observation de la Nature (2). » Notre auteur est plus sage; et, devant l'évidence des faits/jl résiste à cette passion de l'unité qui a égaré tant de puissantes intelligences, et mis la philosophie naturelle sur la voie du matérialisme. La solution de continuité qui marque le passage d'un ordre de sciences à l'autre ne lui parait pas une lacune provisoire d'une science incomplète, mais bien une
(ï) Cosmosy t. I, p. 71.
(2) Ibid., p. 74.
barrière infranchissable posée par la nature même des choses.
De la chimie à la biologie, le saut est plus sensible encore. Si le chimiste regarde comme chimérique l'entreprise de ramener à un problème de mécanique ordinaire Texplication des phénomènes qu'il étudie et des lois qu'il constate, le physiologiste trouve bien plus chimérique encore la prétention d'expliquer, par le seul concours des lois de la mécanique et de la chimie, un des phénomènes les plus simples de la vie organique, la formation d'une cellule, la production d'un globule du sang, ou, parmi les fonctions plus complexes et qui néanmoins dépendent le plus immédiatement du jeu des actions chimiques, la digestion des aliments, l'assimilation des fluides nourriciers. Encore moins la raison admettra-t-elle que la solution de l'énigme de la génération puisse sortir des formules du géomètre ou du chimiste. A l'apparition des êtres organisés et vivants commence un ordre de phénomènes qui s'accommodent aux grandes lois de l'univers matériel, qui en supposent le concours incessant, mais dont évidemment la conception et l'explication exigent l'intervention de forces ou de principes nouveaux (1).
Si l'on entre dans la distinction des deux règnes qui composent l'ordre entier des phénomènes biologiques, la même solution de continuité s'observe encore. Le contraste est manifeste entre la vie organique, commune aux végétaux et aux animaux, toujours agissante, jamais suspendue,
(4) TomeJ, chap. 9, §125,
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commençant et finissant la dernière, toujours obscure et sans conscience d'elle-même, et la vie animale, essentiellement irrégulière ou périodique, apparaissant plus tard et finissant plus tôt, se perfectionnant graduellement avec le système d'organes qui y est affecté, dans les diverses espèces de la série animale. La mobilité et Télévation des phénomènes de la première ressorlent d'autant mieux qu'on les compare à la fixité et à la solidité élémentaire des phénomènes de la seconde. En sorte que la vie animale semble greffée sur la vie végétale, selon l'expression de Linné, si bien expliquée par Bichat, Ce n'est pas seulement l'ordre des phénomènes les plus élevés de la vie animale, tels que la sensation, l'appétit, l'imagination, qui refuse de se laisser expliquer par les principes de la physique et de la chimie; c'est encore Tordre le plus simple et le plus élémentaire des fonctions animales. Dans le passage d'un règne à l'autre se trouve un hiatus qu'on essayerait vainement de déguiser par les artifices du langage, ou de voiler sous l'ambiguïté des termes (1).
Enfin le contraste que Bichal a si heureusement marqué entre la vie organique et la vie animale, n'est-il pas également sensible entre celle-ci et la vie intellectuelle, la vie humaine proprement dite? Ici, sans doute, la tentation de ramener un ordre de phénomènes aux principes d'un ordre inférieur a été plus forte que partout ailleurs. Dans tous les temps, et particulièrement au siècle dernier, Vécoh sensualiste s'est évertuée à réduire à la sensation les actes et
(4) Tomel, chap. 9, § 126.
les facultés de la vie intellectuelle, par une série de transformations ingénieuses. Mais ces subtilités d'analyse ont toujours échoué devant la grande et profonde observation des faits, aussi bien que devant le sens pratique de THumanîté. « Tous les grands peintres de la nature humaine, tous ceux qui Tout étudiée dans un but pratique, et par conséquent sans préoccupation des systèmes métaphysiques et des subtilités d*école, n'ont-ils pas vivement exprimé ce dernier contraste que la conscience du genre humain proclame, que le sentiment intérieur indique à Thomme le plus grossier, le njoins enclin aux raffinements ou à Tenthousiasme mystique? Ces deux hommes, ou plutôt ces deux vies (quoiqu'elles se pénètrent mutuellement à l'instar des deux vies organique et animale) ne suivent-elles pas des allures différentes; n'ont-elles pas leurs périodes distinctes, d'enfance, de jeunesse, de virilité et de déclin? L'une n'est-elle pas plus élevée dans ses principes et dans ses tendances, l'autre plus fondamentale et plus fixe dans ses caractères (1)? » Et si c'était le lieu d'insister sur cette distinction, combien il serait intéressant de faire voir par l'observation que la même loi, déjà constatée par la comparaison de la vie organique et de la vie animale, se retrouve dans le contraste de la vie animale et de la vie intellectuelle. Ainsi la première qui nous apparaît c»om me mobile, accidentelle, vraiment supérieure en face de la vie organique, nous semble stable, permanente, inférieure devant la seconde. Nul phénomène de la vie totale n'échappe
(1) Tome I, chap. 9, § 127.