LA FORCE, LA VIE, LAME
sans doute à Taclion des causes physiques, extérieures ou intérieures. Mais un fait certain, c est que les phénomènes de la vie intellectuelle et humaine^ tels que le sentiment, la volonté , la pensée, y sont beaucoup moins soumis que les phénomènes de la vie animale^ tels que la sensation, rinstinct, l'appétit, la mémoire et Timagination sensible. Et ce n'est pas seulement l'analyse philosophique qui le montre; c'est le bon sens populaire qui Tattesle. Quand on dit que le cœur^ que Yesprit ne vieillit point, ou n'entend pas soustraire entièrement à l'action irrésistible de l'âge ou de la maladie ces deux facultés ou ces deux ordres de phénomènes de la vie morale ; mais on veut dire par là que, de toutes nos facultés, celles-là résistent le plus aux influences corporelles. Alors que la mémoire des choses sensibles commence à nous quitter, la mémoire des idées abstraites nous reste, et même devient plus active. L'imagination poétique et métaphysique, qui crée les types et trouve les symboles, conserve et même augmente son activité, quand l'imagination matérielle a perdu toute sa force et toute sa fraîcheur. En un mot, si les facultés animales s'éteignent ou languissent dans l'épuisement ou la faiblesse des sens, les facultés humaines se- développent, se raniment, se renouvellent, en puisant à des sources plus pures et plus hautes.
Jusqu'ici la métaphysique n'est pour rien dans les résultats de l'observation des phénomènes biologiques. Deux vérités en ressortent clairement et demeurent acquises à la science positive, à savoir : !• la classification des phénomènes organiques, sensitifs, intellectuels constituant les
Irois règnes connus sous le nom de règne végétal, règne animal, règne hominal; T rirréductibilité absolue des phénomènes sensilifs aux principes de la vie organique, aussi bien que des phénomènes intellectuels aux principes de la vie animale. Or, le seul énoncé de ces vérités suffit pour réduire à néant tous les systèmes qui ont tenté d'efTacer la ligne de démarcation posée par la Nature elle-même entre ces divers ordres de phénomènes, ou qui, sans l'effacer entièrement, ont essayé de ramener ces différences phénoménales à Tunité de principe. Il est donc impossible que toute philosophie de la Nature et toute psychologie ne les prennent pas pour base de leurs conceptions et de leurs théories, à moins d'aller se perdre dans les distinctions arbitraires et dans les fausses simplifications où les mots jouent un plus grand rôle que les choses. C'est ce que montre fort bien l'auteur de ce livre, malgré sa réserve excessive en tout ce qui touche aux problèmes métaphysiques. « Dans les temps modernes surtout, l'imporlance exclusive que Descartes a attachée à la notion métaphysique de substance, ses explications fondées sur la distinction de deux substances dont l'essence consisterait, pour l'une dans rétendue, pour l'autre dans la pensée, ont habitué à considérer comme un préjugé indigne de logiciens rigoureux la distinction entre l'âme sensitive et l'âme raisonnable, distinction si familière aux anciens (1), proclamée par les prc-
(4 ) « Pythagoras primum, deinde Plalo, animum in duas parles divi- ) dunt, alteram rationis participem, alteram experlem ; in participe ra- > tionis ponunt tranquillitatem, id est placidam quietamque constantiaoi : » in illa altéra motus turbidos, tum irae, tiim cupiditali^% conlrarios • inimicosque ration!, n (Cicer. Tusc, iv, 5.)
Lk FORCE, LA VIE, l'aIMC» 97
miers docteurs du christianisme (1), conservée dans la scolaslique du moyen âge (2), soutenue par Bossuet lui< même, tout enclin qu'il était au cartésianisme avec les grands esprits de son siècle ; distinction qui n'est autre que celle de la vie animale et de là vie intellectuelle, lorsqu'on
La distinction des trois vies et des trois âmes est le principe fonda* mental delà psychologie d'Aristote.
(4 ) « Voyons où est placé le point de réunion de Thomme extérieur et de rhomme intérieur. Tout ce que nous avons dans Texistence de commun avec la brute appartient h Tliomme extérieur. En effet, ce n'est pas seulement le corps qu'il faut appeler Thomme extérieur, c'est ' aussi cette portion de la vie qui soutient Torganisme. Lorsque les images des objets déposées dans la mémoire reviennent par le souvenir, c*est encore un acie qui appartient à Tliomme extérieur; et les animaux même peuvent recevoir par les sens Timpression des objets du dehors, en garder le souvenir, et entre ces objets rechercher ce qui leur est utile, fuir ce qui leur est déplaisant. Mais noter ces impressions, les retenir, non-seulement sous une sensation immédiate, mais en les confiant ex* près à la mémoire, et lorsqu'elles commencent à s'effacer par Toubll, les graver de nouveau par le ressouvenir et la réflexion, de sorte que la mémoire ayant d'abord fourni matière à la pensée, ensuite la pensée affermisse la mémoire ; se créer enfin une vue fictive des objets, en recueillant et en rapprochant de çà et de là ce qui était dispersé, et dans cet ensemble discerner le vraisemblable du vrai, non pour les choses spirituelles, mais pour les choses matérielles ; cette épreuve et toute autre semblable, quoique faite sur des objets sensibles et par l'entremise des sens, ne se fait pas en dehors de la raison et n'appar*tient qu'à l'homme. L'œuvre d'une raison plus haute encore, c'est de juger des objets corporels d'après des règles idéales et éternelles. » (Saint Augustin, Trai^ de la Trinité, fragment traduit par M. Villemain, dans le Tablectu de Véloquence chrélienne au IV® «f^d^.) Sur ce point, comme sur tous les points essentiels de sa psychologie, le docteur chré<tien se montre le disciple de Plotin ; mais c'est un disciple plein d'origi^ nalité.
(2} C'est la doctrîne d'Abailard, d'Albert le Grand, de saint Thomas, et tous les docteurs de la scolastiquc sans distinction d'école, a L'âme a trois
écarte toute liypoifièse transcendante sur l'essence des causes, pour s'en tenir à ce que donne Tobservation des phénomènes (1). »
Ces dernières paroles nous avertissent que l'auteur n'entend pas nous ramener, soit à la doctrine péripatéticienne des trois âmes, soit à la doctrine vitaliste de l'école de Montpellier, soit à la doctrine des deux hommes de Maine de Biran. Il laisse à la métaphysique la solution de ces difficiles problèmes, et s'en tient aux résultats de la science positive. Il est certain que ces résultats ont une très-grande portée philosophique et morale par eux-mêmes, abstraction faite de toute conclusion métaphysique. Cela seul suffit déjà, ainsi que nous l'avons dit plus haut, pour ruiner par la base les doctrines philosophiques qui expliquent toute la Nature par les principes de la mécanique et de la géométrie^ et les doctrines psychologiques qui expliquent tout l'homme par la sensation. C'est ce que montre M. Cournot, sans dépasser les limites de l'analyse scientifique. « La métaphysique de Descartes n'a pu se soutenir nulle part, comme principe de l'interprétation scientifique de la Nature. L'idée de force, bannie de l'école cartésienne, remise en honneur dans la philosophie de Leibnitz, fournissait à
puissances ou facultés, celle de Tégéter, celle de sentir, celle de juger. L'ftme en exerce une dans les plantes, deux dans les animaux; dans rbomme elle les exerce toutes trois ; elle a le conseil et le jugement avec la ^égétabilité et la sensibilité ; c*est ce qu'on appelle la rationalité ou la raison. » (Âbailard, Dialect»^ par M. de Rémusat, t. I, p. 462.) (4) Tomel, chap. 9, § 427.
LA FORCE, LA V!Ë, l'aMF. 99
Newton l'explicalion admirable des plus grands phénomènes de l'univers. A rimitalion de Newton, les géomètres, les physiciens, les chimistes employaient, sous diverses formes, l'idée de force ou d'action à distance; les physio-» logisies proclamaient la nécessité d'admettre des forces vitales et organiques pour l'explication des phénomènes que présentent les êtres organisés et vivants ; le bon sens répugnait à ce que Ton ne vit dans les animaux que des machines ou des appareils chimiques; il ne devait pas moins répugner, par la même raison, à ce que l'on ne vît dans l'homme intelligent et moral qu'une machinCi une plante, ou un animal de structure plus compliquée, quoiqu'il y ait certainement à étudier dans l'homme des phénomènes mécaniques, chimiques, une vie organique servant de soutien à la vie animale sur laquelle vient s'enter la vie intellectuelle et morale. L'absurdité est la même à confondre ou à identifier avec un terme quelconque de la progression hiérarchique tous ceux qui le précèdent ou qui le suivent. On ne réussit ni mieux ni plus mal à tirer de la sensation une idée ou une conception rationnelle, qu'à faire éclore du conflit des actions chimiques le germe d'un arbre ou d'un oiseau, et à faire sortir la sensation de couleur d'un mode d'ébranlement 'du nerf optique. Au lieu du mystère unique de l'union entre la matière et l'esprit (c'est-à-dire, suivant Descartes, entre l'étendue et la pensée), il faut admettre une succession de mystères, toutes nos explica» lions scientifiques supposant l'intervention successive et le concours harmonique de forces dont l'essence est impénétrable, mais dont Tirréductibilité est pour nous la con-
séquence de rirréductibilité des phénomènes qui en émanent (1). »
Les résultats de Tanalyse seienlifique de Thomme, tels que les énonce l'auteur du livre, suflîsent-ils également pour réfuter toutes les doctrines morales qui rabaissent la destinée humaine aux satisfactions de la vie animale, et pour établir solidement les vrais principes sur lesquels repose la moralité et la dignité de notre espèce? Sans nier le moins du monde Timportance de telle ou telle solution métaphysique, au point de vue de la destinée complète de Thomme, nous avons toujours pensé que la morale a sa base dans la psychologie, et que toule théorie des devoirs doit être fondée sur l'analyse de la nature humaine. Telle nature, lelle destinée, telle loi ; ces trois mots sont corrélatifs, et dans leur succession logique n'expriment pas moins que le rapport du principe à la conséquence. La loi de Têtre humain est écrite dans sa destinée^ et sa destinée est écrite dans sa nature. Or, cette nature, si on laisse de côté les mille détails qui la composent, et qu'on s'en tienne aux traits essentiels et vraiment caractéristiques, se résume dans la grande et immortelle distinction des deux ordres de phénomènes, des deux vies, qui correspond à la formule mystique de la chair et de Vesprit, et que la langue scientifique exprime par les termes plus exacts et plus précis de vie animale et de vie humaine. La nature de l'homme est double; mais le rapport entre les deux principes de celle dualité est tel, au témoignage sûrde notre conscience, que
(4) Tomel, chap. 9, § ^38,
LA FORGE, LA VIE, l'aME. lOl
l'un est la fin propre de la vie humaine, tandis que l'autre n'en est que le moyen et Tinslrument. Cette simple formule suffit à démontrer la supériorité de l'esprit sur la bête, et en même temps à définir le rôle et la fonction propre de chacun de ces principes. Or, toute la morale est là, du moins toute la morale qui se rapporte à notre condition actuelle. Il n'est pas nécessaire d'en savoir davantage pour avoir la raison de la supériorité du sentiment sur l'appétit, de la volonté sur l'instinct, de l'intelligence sur l'imagination, et pour comprendre la loi qui oblige toute conscience humaine à subordonner la brute à Vhomme. L'analyse psychologique suffit pour tout cela.
Ce n'est pas que nous ayons la même défiance que M. Cournot à l'égard de tout ce qui se rapproche de la spéculation métaphysique. Quand la science positive a reconnu les divers ordres de phénomènes, soit dans la Nature, soit dans l'homme, et qu'elle les a rapportés à leurs causes inconnues, sous les noms de principes ou de forces, tout n'est pas dit. Que sont ces principes ou ces forces ? Faut-il les considérer comme des êtres distincts, ou simplement comme les facultés diverses d'un seul et même être, multiple dans ses facultés, un dans son essence? Ainsi, par exemple, s'il est question de la Vie cosmologique, le Monde n'est-il que l'infinie variété de ces forces dans lesquelles la science tend à résoudre maintenant la substance dite matérielle; ou bien toutes ces forces ne seraient-elles que les puissances diverses, inégales, irréductibles, d'un Être cosmique, dans l'unité duquel elles conserveraient ^eur individualité ? S'il est question de la vie psychologique,
que faut-il entendre par le mot aine ? Est-ce un être véritable? Est-ce simplement une faculté à laquelle on rapporte un ordre distinct de phénomènes? Dans le premier cas, comment concilier celte diversité d'âmes avec l'unité de rêtre humain? Dans le second, on supprime la difficulté, mais en supprimant la chose qui y donne lieu. Cerles, en posant de pareils problèmes, on s'aperçoit qu'on n est plus dans la pleine lumière de la science et de l'analyse. Mais enfin ce ne sont pas seulement les écoles de métaphysique qui s'en soucient-, c'est l'Humanité elle-même, sous quelque forme qu'elle exprime son souci, pour ne pas dire son tourment.
Et puis, il ne faut pas croire que la métaphysique soit inutile à la solution des hautes questions de cosmologie gé« nérale ou de biologie. Comment s'expliquer, sans ses conceptions, le concours des forces cosmiques de toute nature et de tout ordre , ainsi que la magnifique harmonie qui en résulte? Qui pourrait soutenir que, parmi les systèmes métaphysiques, il n'en est pas qui fassent mieux comprendre que d'autres la raison de ce concours et de cette harmonie ? L'unité de la vie universelle ne reste-t-elle pas une énigme à jamais inexplicable , dans certain ordre de conceptions , tandis que dans tel autre, cette explication est toute simple? Et , pour ne parler que de la biologie , il est une question qui domine toute la science , et qu'il semble bien difficile de résoudre sans les hautes lumières de la métaphysique. Faut-il regarder les fonctions vitales comme le résultat et l'effet de l'organisation ? Problème insoluble par la seule naéthodo biologique. Il n 'y a pas moyen de concevoir la viû
IX FOiiCË, LA viii;, l'ame. 103
comme antérieure à Torganisation ; car où serait le substratum des forces vitales et plastiques , tant que l'organisme n'existe pas ? D'autre part, il est déraisonnable et contraire à toutes les observations d'admettre que l'organisation produise la vie ; car on distingue nettement les propriétés vitales des tissus d'avec leurs^ propriétés mécaniques, physiques ou chimiques, lesquelles subsistent après que la vie s'est éteinte. L'étude attentive de Torganisation des êtres vivants prouve que Ténergie vitale et la force plastique , loin d'attendre pour agir la formation des organes , loin d'être la résultante du concours de forces inorganiques , gouvernent et déterminent au contraire la formation de l'organisme, lequel ne cesse pourtant pas, de son côté, de régler et de modifier , à mesure qu'il se développe , les manifestations de la force plastique et de l'énergie vitale. Ainsi , dans l'être organisé et vivant , l'organisation et la vie jouent simultanément le rôle d'effet et de cause, rôle qui n'a pas d'analogue dans l'ordre des phénomènes purement physiques (1), Ce mystère de la vie fait le désespoir des physiologistes philosophes, et laisse flotter la raison de nos savants entre les deux systèmes opposés de Vorganisme et âe Y animisme, jusqu'à ce qu'une philosophie supérieure trouve le moyen de concilier ces deux points de vue dans une conception plus large et plus profonde. C'est ce que la métaphysique seule peut faire. Son mérite propre est d'aider à comprendre de pareils mystères qui dépassent les méthodes de la science positive.
(1) Tomel, chap. 9, §129.
lO/j. LA PHILOSOPHIE ET LES SCIENCES.
Mais s'il appartient à la métaphysique de résoudre ces problèmes , il n'y a que la science qui puisse en préparer la solution. C'est elle qui , par la simple analyse des fails, réfute les conclusions contraires des organistes et des ani-^ mistes, et conduit la pensée à la haute lumière qui lui fait voir le mystère de la vie sous son véritable jour. Si M. Cournot croit peu à la métaphysique, en revanche il la sert plus que beaucoup de ses aveugles amis , par les vues de science toute positive qu'il développe sur les êtres vivants, aussi bien que sur les forces générales de la Nature.
l'infini (1 ).
Que le lecteur se rassure en entrant avec l'auteur dans une question de métaphysique, et même de théodicée. C'est d'une main discrète que M. Cournol va essayer de soulever le voile qui couvre de tels mystères, et sans abandonner un instant la méthode toute scientifique qui lui a si bien servi jusqu'à présent. D'ailleurs l'infini dont il s'agit ici n'est pas un attribut de Dieu , mais du Monde ; il n'est question que de l'infini dans l'espace et dans le temps , de l'infiniment grand et de l'infinimcnt petit. Problème purement cosmologique déjà assez difficile par lui-même, plus souvent agité que résolu par les écoles de métaphysique
(4) Traité de Venchainement des idées fondamentales^ f. I, liv. n, chap. 41, § 4 88.
L'l^FlM. 105
anciennes et modernes, et qui est devenu Irès-redoulable, depuis que les antinomies de Kant l'ont fait considérer comme insoluble. M. Cournot avait d'abord accepté sur ce point la conclusion de la critique de la raison pure (1). Mais, comme il le dit, « Tinfuii vaut bien la peine qu'on y regarde de près et qu'on avoue ses méprises. » Kant , de même que Pascal , lui paraît avoir cédé à un goût d'anti* thèses, à une apparence Irompeuse d'analogie ou de symétrie, très-propre à égarer les esprits spéculatifs. En considérant le problème à la lumière des sciences physiques et naturelles , il le trouve susceptible d'une solution positive, au moins en ce qui touche à l'infinité du Monde dans l'espace.
Soumettant le problème complexe de l'Infini à l'analyse, Tauteur le décompose en quatre problèmes qu'il examine successivement: 1** l'infiniment petit dans l'espace; 2M'infiniment grand dans l'espace; âM'infiniment petit dans le temps; i"" l'infiniment grand dans le temps. Et d'abord que faut-il penser de l'infiniment petit ? L'observation nous apprend que la division de la matière peut être poussée jusqu'à un degré qui étonne notre imagination, sans que la raison trouve en cela aucun mystère. Quant à la divisibilité de la matière à l'infini, c'est une vieille question de métaphysique scolastique qui doit être retranchée de la philosophie naturelle. Elle ne se comprend ni dans l'hypothèse des atomes, ni dans celle des forces. Car, avec l'atomisme, la matière ne comporte qu'une division limitée, tandis qu'avec le dyna-
(I) Essai sur les fondements de nos connaissances^ t. I, chap. 40, §445.
misme, retendue n'élant plus qu'une apparence, il devient oiseux d'examiner si elle peut être divisible a Tinfini. Mais là n'est pasTinlérêldelaqueslion, Il 6'agit de savoir si le monde des phénomènes microscopiques est, sauf la différence detî proportions , le même que celui pour lequel nos yeux ont été faits, et si vraiment rien ne limite cet emboîtement des mondes les uns dans les autres. Or, celle hypothèse, qui ne répugnerait pas à la raison, et à Inquelle se prêle l'analogie, la science la dément positivement. A chaque échelle de petitesse correspondent des phénomènes d'un ordre particulier. De même qu'on ne voit pas de cristaux gros comme des planètes ou des monlagnes ; de même, quelle que soit la puissance des microscopes, on ne trouve dans un crislal ou dans une goutte d'eau rien qui ressemble à un système planétaire, pas plus qu'on ne rencontre parmi les végétaux ou les animalcules microscopiques des miniatures de chênes, de palmiers, d'éléphants ou de baleines. « Les phénomènes d'ondulations lumineuses, les phénomènes capillaires, les phénomènes chimiques ont leurs échelles respectives distinctes, n'empièlent pas les uns sur les autres, ne se reproduisent pas périodiquement à tour de rôle , comme il le faudrait dans l'hypothèse d'un emboîtement indéfini des phénomènes cosmiques. Et la conséquence que la raison doit en tirer , c'est qu'en fait la série est limitée, et qu'il y a un point de départ, un commencement dans la petitesse, au point de vue de la structure du Monde cl de l'échafaudage des phénomènes cosmiques les uns sur les autres (1). »
(1) Essaij etc., t. I, liv. ii^ cliap. 1 I, § 138.
l'infini. 107
Si Tobservalion supprime Tinfiniment petit , entendu dans ce sens qui est le seul digne de l'intérêt des savants et des philosophes, elle établit ou tend à établir, au contraire, rinfinimenl grand. Selon Tauteur, la raison ne répugne à priori ni à l'infinité du Monde^ ni à sa limitation dans l'es* pace, telle que Timaginalion nous la représente. Si la Nature nous avait dérobé la connaissance des étoiles fixes y la science serait fondée à croire qu'en s'étendant jusqu'aux limites du système solaire^ elle embrasse le Monde tout entier. Ce Monde serait donc conçu comme limité à la manière de nos atmosphères planétaires ou de la lumière zodiacale, sans qu'on en pût fixer précisément la limite. Au delà seraient les solitudes* de l'espace, c'est-à<>dire rien* Et si l'on demandait pourquoi le système du Monde se trouve en tel lieu de l'espace plutôt qu'en tel autre ; comme le centre de l'espace indéfini est partout , ce serait le cas de répondre avec Leibnitz que le lieu du monde limité serait toujours le même, où qu'on le supposât placé. Donc la conception d'un monde hmité pourrait être naturelle, logique , et n'offrirait ni mystères , ni contradictions à la raison (1).
Mais surviennent tout à coup les étonnantes révélations de la science, et voilà que l'infini nous apparaît avec une évidence irrésistible. L'auteur , en parlant de cette subite révolution qui s'opère dans la pensée humaine, ne peut se défendre d'un mouvement d'enthousiasme qui le rend éloquent, a Rendons maintenant à l'homme le magnifique
(\) Essaij etc. y t. I, liv. ii, cliap. 4 4, § 189.
spectacle du ciel étoile, et armons-le des puissants instruments qui , maniés par des Herschel et des Slruve , ont amené de si admirables découvertes dans le champ des espaces sans fin. Tout prend alors une autre face : notre système solaire n'est qu'un atome ; les soleils et les mondes se groupent comme des îles et des archipels dans un océan sans rivage. Des découvertes successives , dans une série que rien ne paraît arrêter, conduisent presque irrésistiblement à l'affirmation que la série ne s'arrête jamais, et que le Monde est infini comme l'espace. Mais en quoi cette conclusion choque-t-elle la raison ? Notre imagination ne peut pas plus se représenter un monde infini qu'un espace infini ; cela est incontestable ; mais qu'ont de commun les fantômes de l'imagination et les conceptions de la raison ? La raison qui n'éprouve aucun obstacle à concevoir un espace infini , lieu de corps possibles et théâtre de phénomènes physiques possibles, n'éprouve pas plus d'obstacle à admettre la réalisation de toutes ces possibilités, partout où le témoignage de l'observation , la force des inductions l'obligent à l'admettre. Or, les progrès de l'astronomie stellaire donnent la plus grande force à l'induction qui nous fait croire à l'infinité du Monde dans l'espace (1). »
Voilà, selon Tauteur, comment les progrès de l'astronomie ont permis de résoudre enfin le problème si souvent et si vainement agité de l'infinité du Monde dans l'espace. Sur l'infinité dans le temps, il est tout à la fois plus embarrassé et moins affirmatif. Ici il lui semble que les rôles de
(4) EssaU «<c,^ t. I, Ilv. n, chap. 44, g 490.
l'infini. 109
la raison et de la science sont intervertis. Tout à l'heure, à propos de rinfinité dans l'espace, M. Cournot ne voyait pas d'obstacle à ce que la raison conçût le monde comme limité. C'était la science qui opposait à cette idée l'autorité de ses observations et de ses inductions. Maintenant , quant à l'infinité dans le temps, il ne pense pas que la raison puisse concevoir le monde comme limité dans le temps, sans se heurter contre un principe de l'esprit humain qui lui fait regarder les lois de la physique comme immuables, la substance des corps comme indestructible, et leurs propriétés fondamentales comme tenant à des caractères indélébiles. En conséquence, sauf la réserve nécessaire en faveur de l'apparition et du développement des espèces vivantes , il semble que tout commencement et toute terminaison des phénomènes cosmiques doivent être placés en dehors des faits naturels.
La science confirme-t-elle cette conception à priori de la raison? L'auteur ne le croit pas, du moins en ce qui concerne les sciences cosmologiques. Comme les sciences physiques , telles que la géométrie , la mécanique, la physique proprement dite, la chimie, la minéralogie, n'ont pour objet essentiel que des propriétés et des lois conçues comme permanentes et indélébiles, elles ne se heurtent contre aucune difficulté d'origine (1). Elles se prêtent donc assez facilement à la conception toute rationnelle de l'éternité du Monde, sans trop se soucier des arguments tirés soit de l'inertie, soit de la contingence de la matière. Si l'on sup-
(<) Essai, etc., t. I, liv. il, chap. i 2, § 492.
prime le point de vue cosmique de Tordre universel , et particulièrement le spectacle de Torganisation des êtres vivants, ce qui reste du Monde, c'est-à-dire Tensemble de ses propriétés, de ses forces, de ses lois mathématiques et physiques ne semble pas devoir éveiller dans la pensée du ^vant l'idée d'une cause étrangère et supérieure, dont l'intervention serait nécessaire. Mais ce grand problème se pose à l'esprit dès qu'on entre dans le groupe des sciences cosmologiques. Si les lois de la physique possèdent en propre 1(3 triple caractère de simplicité, de constance, de régularité, les faits ou les données delà cosmologie tranchent par tous ces côtés avec ces lois. La science nous enseigne que Tordre actuel, constant et périodique, des phénomènes astronomiques, n'a pas toujours subsisté, et que ces phénomènes ont dû être amenés graduellement à cet état de régularité, de permanence ou de périodicité (l). Ainsi , la surface du globe terrestre offrait encore l'image du chaos que déjà, depuis bien des milliers de siècles, notre système planétaire était constitué dans les conditions de stabilité qui le régissent actuellement ; et il y a apparence que, dans l'immensité des espaces stellaires, se trouvent encore à présent des soleils et des systèmes solaires à Tétat d'ébauche.
Donc ici déjà les principes des mathématiques et de la physique ne suffisent pas , à ce qu'il semble , pour une explication complète des phénomènes cosmiques. Dans les parties où le Cosmos est constitué, comme dans le système
{\) Es^ai, etc,, t. I, Kv. n, chap 42, § < 94.
l'infini. 111
solaire, oa comprend qu il aille se développant dans ua progrès régulier, sous Taction des forces et des lois de la mécanique et de la physique générale* Mais comment a-t-il pu passer de Tétat chaotique a Tétat où nous le voyons ? Beaucoup d'hypothèses ont été essayées pour expliquer cette constitution primitive, sans qu'aucune, pas même celle de LaplacCy ait paru offrir toutes les conditions d'une théorie vraiment scientifique. « Donc, comme le dit l'auteur, nous ne sommes pas encore autorisés , par l'invention d'une genèse purement mathématique et physique, à bannir Dieu de l'explication du monde physique, comme une hypothèse inutile^ selon l'insolente parole qu'on prête à un grand géomètre (1). » Si la simple charpente mécanique du Cosmos, si le monde désert, aride et silencieux nous parle de pieu, que sera-ce donc quand il s'agira du monde où la vie circule , où l'organisation déploie ses merveilles ? Que de raisons alors à l'appui de la thèse qui invoque un principe de coordination intelligente! Ici M. Cournot n'hésite plus à reconnaître la nécessité des conceptions métaphysiques ou ihéologiques ; et , sans se prononcer absolument pour l'une ou l'autre des deux doctrines auxquelles il ramène toutes ces conceptions, le panthéisme ou le théisme, il s'in* cline devant la foi générale de l'Humanité à cette dernière solution.
Quant au problème de l'infiniment petit dans le temps , l'auteur le regarde comme d'une solution très*simple qu'il exprime en une phrase. « Nous n'avons pas besoin d'in-
(I) Essaie etc., 1. 1, Hv. lî, cliap. 4 2, § 159.
venter el d'employer aucun appareil , aucun instrument d'observation, pour comprendre qu'il n'y a pas de mouvement, pas de phénomène physique qui n'ait autant de phases correspondant à autant d'éléments du temps , si petits qu'on les suppose. Voilà pour l'infini en petitesse (1) .» L'auteur admet donc cette infinité, en la fondant sur un rapport nécessaire de la réalité phénoménale avec le temps dont les parties peuvent toujours être considérées comme divisibles àTinfini.
On voit tout de suile, par ce court résumé, le fort et le faible de la critique de l'auteur, dans ces questions de haute mélaphysique. Sur la question de Tinfinité du Monde dans l'espace, il est certain que les grandes découvertes de l'astronomie moderne ont été une véritable révélation. Il s'était rencontré des métaphysiciens qui , avant ces découvertes , avaient affirmé l'infinité du Monde , au. nom de la raison pure. Mais d'abord cette rar^ affirmation venant de philosophes en assez mauvais renom pour la plupart, n'avait pas prévalu contre le préjugé de l'imagination vulgaire. Or, une conception abstraite, alors même qu'elle est démontrée rationnellement, et admise partons les esprits qui entendent la métaphysique , reste un mystère pour ce grossier sens commun qui ne voit clair dans les choses qu'autant qu'elles lui sont représentées par des images. Le dogme de l'infinité du Monde n'est donc devenu populaire qu'à partir du jour où les découvertes de l'astronomie dans le monde stellaire sont venues ouvrir un horizon indéfini à l'imagination hu-
[{) Kssai, elc , t. I, Jiv. ii, chap. H, § U4.
l'infini. 413
maine, et confirmer, par une sorte de démonstration sensible, la démonstration toute métaphysique de la raison pure. Voilà l'avantage de la méthode scientifique , dans le problème qui nous occupe.
Mais cette méthode a en même temps un grave inconvénient sur lequel nous appelons l'attention d'un esprit aussi philosophique que l'auteur. Comment ne s'est-il pas aperçu que la question de l'infini est un de ces problèmes qui dépassent la portée de la critique purement scientifique? L'astronomie a beau faire avec ses merveilleuses révélations ; elle est impuissante à fournir une solution rigoureuse du problème de Tinfinité du Monde. Si elle peut reculer indéfiniment les limites delà réalité cosmique, elle ne peut démontrer absolument que ces limites n'existent pas. Avant les progrès de l'astronomie, on se faisait du Monde une image étroite et ridicule. Depuis, on s'en fait une image grandiose et qui confond la pensée vulgaire. Mais entre les deux conceptions astronomiques, l'ancienne et la nouvelle, il n'y a qu'une différence de degré ; et ce n'est pas cette différence, quelque prodigieuse qu'elle soit, qui pourra jamais combler l'abîme qui sépare l'infini de l'imagination de l'infini de la raison. L'astronomie a beau compter les milliers, les millions et les milliards de mondes, elle n'atteindra pas le point extrême où la raison pure se porte d'un seul bond. M. Cournot le sent bien. Aussi, dans la solution du problème qu'il essaye parla science positive, ne parle-t-il que d'une induction très-probable fondée sur la grandeur sublime des perspectives astronomiques. Il est
vrai que ne se confiant pas beaucoup aux révélations de la
lili LA PIIILOSOPHIR ET LES SCIENCES.
raison, il trouve celleB de la science très-sufBsanles pour un esprit positif. Mais là est précisément Terreur. La raison nous dit clairement que Tespace vide est un non-sens , du moment qu'on cesse d'y voir une simple propriété géométrique, qu'au-delà de l'être il y a, il ne peut y avoir que l'être, qu'ainsi, par de là tous les mondes observés par les astronomes , il y a des mondes, et toujours des mondes , sans que la pensée puisse s'arrêter à une limite quelconque. Or ceci n'est plus une induction fondée sur des analogies plus ou moins concluantes ; c'est une conception à priori d'une invincible nécessité. Voilà ce que ne donne pas , ce que ne pourra jamais donner la science.
Il en est de l'éternité comme de l'immensité du Monde. Nous sommes de ceux qui croient l'une aussi nécessaire, aussi rationnellement démontrée que l'autre. Un temps vide de phénomènes n'est pas plus admissible qu'un espace vide de substance, et les deux abstractions correspondantes sont également inintelligible». Mais quelque solution qu'on adopte sur la question de savoir si le Monde a ou n'a pas commencé, s'il aura ou n'aura pas de fin , il est évident que ce n'est point la science positive, mais la métaphysique seule qui peut décider la question dans un sens ou dans l'autre. La science n'a réellement de preuves rigoureuses ni pour une solution ni pour une autre, parce que cet ordre d'arguments n'a pas la portée nécessaire ponr atteindre jusqu'aux principes de l'ordre métaphysique. Il n'en est pas moins curieux et fort instructif de voir comment et pourquoi telle science interrogée par l'auteur^ comme la mécanique et la physique générale, ne peut fournir d'inductions
d'aucune espèce sur llntervention d'une Cause supérieure, tandis que telle autre science , comme Thistoire naturelle , se prête si naturellement aux considérations qui ont pour objet d'établir l'existence d'un pareil Principe, En tout cas, c'est arriver à un résultat d'im grand intérêt que de montrer que la science positive, la science mathématique sur« tout, qui aime à se passer de la théologie, comme le disait un de ses plus illustres organes, n'est nullement en mesure jusqu'ici de justifier sa confiance en ses seules lumières , dans un ordre de questions où elle se croirait volontiers compétente.
Enfin, quant au problème des infiniment petits, l'auteur nous fait voir, la science à la main, que rien ne contirmci que tout infirme au contraire la thèse fort brillante , mais fort peu solide, qui prête à la Nature les mêmes merveilles d'organisation, jusque dans ses créations les plus microscopiques. L'emboîtement des règnes et des mondes dans les autres , aboutissant à l'unité de composition et d'organisa^ tion de tous les êtres de la Nature, loin d'être une loi établie par l'observation comparée, n'est qu'une hypothèse qui se heurte à chaque pas contre les enseignements de la science positive. Ce côté tout scientifique du problème est éclairé d'une vive lumière parla critique de l'auteur. Mais si l'on essaye de soumettre la question métaphysique à la même méthode, il devient impossible d'aboutir à une conclusion quelconque. L'indivisibilité ou la divisibilité de l'être, conçu, soit comme atome, soit comme force, est un problème qui ne dépasse pas les expériences de la science positive, et qui ne peut être résolu, dans un sens ou dans l'autre, que par un
116 LA PHILOSOPHIB ET LBS SCIENCES.
principe d'un ordre supérieur. Comment le Monde doit il être conçu ? Est-ce comme une simple collection de forces ou d'atomes disséminés dans l'espace ? Est-ce au contraire comme un Être infiniment divers, mais continu, l'Être cosmique, dont l'unité propre ne serait ni l'unité symétrique d'un système, ni l'unité organique d'un être vivant, mais simplement l'unité de la Substance universelle, se manifes* tant dans le temps et dans l'espace par l'infinie variété de ses forces individuelles ? Problème redoutable que la métaphysique essaye de résoudre, que la science ne peut même poser, parce qu'elle n'en a pas l'idée. C'est là recueil de la méthode positive. L'école de ce nom le sait si bien qu'elle élimine du domaine de la science toute question métaphysique. M. Cournot, qui n'est pas de cette école, n'a pas le même parti pris contre cet ordre de problèmes. Mais quand il y touche, c'est toujours en s'appuyant sur des considérations purement scientifiques qui n'ont pas la portée nécessaire pour atteindre à une pareille hauteur. Et alors il n'arrive qu'à des inductions fondées sur de simples analogies, ou bien à des démonstrations purement sensibles qui entraînent l'imagination, sans parler à la raison.
La question n'est pas nouvelle dans l'histoire de la logique. La philosophie ancienne s'est constamment appliquée à définir la science, en opposition à la sensation et à l'opinion.
Sans parler de Socrafe, dont la méthode dialectique, en poursuivant la définition de toute chose, a mis Tesprit humain sur la voie de la connaissance scientifique, Platon a fondé ridée de la science sur la distinction du général et du particulier ; il a montré qu'il ne peut y avoir de connaissance vraiment scientifique qu'autant qu'elle porte sur un type, une classe , un genre , une espèce , une idée , pour nous servir de son langage. Aristote, qui a contredit sur tant de questions la doctrine de son maître, la confirme sur ce point, avec cette réserve que l'objet de la définition , et par suite de la notion scientifique, n'est pas le genre qui identifie les choses , mais Vespèce qui les différencie. La philosophie, depuis Platon et Aristote , même la philosophie moderne, n'a guère fait que reproduire, en les commentant, ces considérations générales, qui ne servent qu'à fixer les conditions de la science, et dont on ne conteste ni la justesse ni l'importance, mais qui laissent la pensée dans un certain vague, quant au caractère scientifique proprement dit.
La méthode plus positive et plus pratique de M. Cournot conduit à des résultats plus précis. Procédant toujours par l'analyse , il interroge chaque branche des connaissances humaines, et arrive ainsi à montrer comment et pourquoi les unes méritent le nom de science , à l'exclusion des autres. En suivant l'auteur dans sa savante discussion, nous trouvons comme lui que toute branche de connaissances a sa matière et sa forme. Sa matière, c'est l'ensemble des notions àjpriori ou des faits constatés par l'expérience qui lui servent de matériaux ; sa forme, c'est l'ordre dans lequel ces notions se développent ou ces faits se succèdent.
Pour qu'un ensemble de connaissances mérite le nom de MCience, il faut, selon Tauteur : 1° que les faits ou notions à priori qui en constituent la matière soient susceptibles de vérification (ce qui est pour lui Tunique garantie de certitude) ; 2"* que ces faits ou notions se succèdent dans un ordre vraiment logique (1).
Ce critérium scientifique une fois posé , le problème se réduit R constater jusqu'à quel point il s'applique aux diverses branches des connaissances humaines. L'histoire, par laquelle l'auteur débute dans son énumération, réunit évidemment la première des deux conditions requises. Les faits qui en composent la matière sont évidemment susceptibles de vérification } la méthode qu'on appelle la critique historique n'a pas d'autre but que d'établir d'une manière certaine l'existence, la date, le lieu de ces faits, en les soumettant à une série d'épreuves qui ne permettent pas le doute, du moment que les faits y résistent. Cela s'appelle constater l'authenticité des faits Mstoriques. Mais en est-il de même de la seconde condition ? L'auteur ne le pense pas, et en donne des raisons d'une certaine force. Ce n'est pas qu'il admette, avec les philosophes de Tantiquité, qu'il n'y a point de science de ce qui passe. Si l'histoire n'est pas une science, et si elle ne peut le devenir, ce n'est point parce que son objet est quelque chose de variable et de particulier. Il n'est point vrai que la science n'ait pour objet que des vérités immuables et des résultats permanents. Il y a des sciences, comme la géologie et l'embryogénie,
(1) Esm sur les fondements de nos connaissances^ 1. 1, chap. 20.
qui portent essentiellement sur une succession d'états va* riables et de phases transitoires. Et lors même que nous considérons les objets de la Nature dans un état que nous qualifions de stable et de permanent , tout nous porte à croire qu'il ne s'agit que d'une stabilité relative, et que nous prenons pour permanent ce qui ne s'altère qu'avec une extrême lenteur, de manière à n'offrir de variations appréciables que dans des périodes de temps qui surpassent ceux que nous pouvons embrasser. Ainsi les étoiles que nous appelons fixes ont en réalité des mouvements propres qui altèrent leurs distances mutuelles et la configuration des groupes qu'elles nous paraissent former sur la sphère céleste (1). Les types spécifiques des espèces animales ou humaines , dont on n'a pas constaté la variabilité depuis l'origine des temps historiques» pourraient bien être sujets à de lentes modifications, qui au fond ne nuiraient pas plus à l'autorité des sciences naturelles que les lentes perturbatiens du système planétaire, ou les déplacements plus lents encore des systèmes stellaires, ne nuisent a la perfection scientifique de l'astronomie.
On pourrait répondre, à l'appui de la thèse des philosophes de Tantiquité , que ces mouvements , ces changements d'une lenteur telle qu'elle les rend inappréciables, peuvent être considérés comme fixes, par rapport à la mobilité des choses qui font Tobjet de l'histoire ordinaire. Mais ce ne serait point aller au fond de la question. La vérité est que la fixité absolue ou relative des objets n'en fait nuUe-
(4) Essai, €te„ U I, chap. 20, § 306.
i20 LA PHILOSOPHIE ET LES SCIENCES.
ment le caractère scientifique, ainsi que l'avait cru Tanti* quité. Les rapides changements que le temps apporte dans les faits qui sont du ressort de Téconomie sociale, en rendant plus difficile Tétude des sciences économiques, dans ce qu'elles ont de positif et de déterminable par l'observation, ne leur enlèvent pas le caractère de sciences. Pourquoi ? Parce que ces faits sont réductibles à des lois. Là réside leur caractère scientifique. Lents ou rapides , les mouvements et les changements qui modifient l'état des objets de l'observation n'empêchent point que ces objets ne puissent devenir la matière d'une science, pourvu que leurs diverses modifications se laissent ramener à une formule.
Il ne faudrait pas non plus prendre à la lettre cet apho' risme des anciens : que l'individuel et le parlicuHer ne sont point du domaine de la science. Rien de plus inégal que le degré de généralité des faits sur lesquels portent des sciences d'ailleurs susceptibles au même degré de l'ordre et de la classification qui constituent la perfection scientifique. Tandis que la zoologie et la botanique considèrent des types spécifiques embrassant des myriades d'individus, la chimie traite chaque corps simple ou chaque combinaison comme un objet particulier ou individuel absolument identique dans toutes les particules de la même matière, simple ou composée. La Nature n'aurait façonné qu'un seul échantillon d'un cristal, qu'il figurerait parmi les espèces minéralogiques, au même titre que l'espèce la plus abondante en individus. Les objets de l'astronomie, les corps célestes sont autant d'individus ; et les recherches les plus profondes de la mécanique céleste ne portent que sur les mouvements
d'un système borné à un petit nombre de corps. Enfin la géologie n'est que Tétude approfondie de la figure et de la structure de Tun de ces corps dont l'astronomie décrit les mouvements et trace sommairement les principaux caractères physiques. Est-ce à dire pour cela que la zoologie ou la botanique l'emportent en perfection scientifique sur la chimie ou la physique^ sur l'astronomie ou la mécanique ? Bien plus, les déviations mêmes des règles ordinaires, lorsqu'on les compare entre elles, ont leur place dans l'ordre scientifique, pour peu qu'elles manifestent une tendance à s'opérer d'après certaines lois ; et c'est ainsi, dit l'auteur, « que l'apparition des monstruosités organiques , après n'avoir été pendant longtemps qu'une cause de terreurs superstitieuses pour le vulgaire, puis un objet de curiosité pour les érudits, a fini pardonner lieu à une théorie scientifique qui , sous le nom de tératologie^ rentre aujourd'hui dans le cadre des sciences naturelles (1). »
Ces considérations aussi justes que précises conduisent l'auteur à cette définition : que la science est la connaissance logiquement organisée. Cette organisation se résume en deux caractères essentiels : l"" la division des matières et la classification des objets quelconques sur lesquels porte la connaissance scientifique ; 2* l'enchaînement logique des propositions , qui fait que le nombre des axiomes , des hypothèses, fondamentales ou des données de l'expérience se trouve réduit autant que possible, et que l'on en tire tout ce qui peut en être tiré par le raisonnement, sauf à contrô-
(4) Essaiy eUs.t 1. 1, chap. %0, § 307.
1er le raisonnement par des expériences confirmalives. 11 suit de là que la forme scientifique sera d'autant plus parfaite, que Ton sera en mesure d'élablir des divisions plus nettes , des classifications mieux tranchées , et des degrés mieux marqués dans la succession des rapports. C'est ce qui fait qu'accroître nos connaissances et perfectionner la science sont choses différentes. La science se perfectionne gjar l'introduction d'une vue heureuse qui met dans un meilleur ordre les connaissances acquises, tandis qu'une science , en s'enrichissant d'observations nouvelles et de faits nouveaux, incompatibles avec les principes d'ordre et de classification précédemment adoptés, pourra perdre quant à la perfection de la forme scientifique (1).
Tels sont les principes qui ne permettent pas, selon l'auteur, de donner à l'histoire le nom de science. Ce qui fait la distinction essentielle de l'histoire et de la science proprement dite, ce n'est pas que l'une embrasse la succession des événements dans le temps , tandis que l'autre s'occuperait de la systématisation des phénomènes , sans tenir compte du temps dans lequel ils s'accomplissent. « La description d'un phénomène dont toutes les phases se succèdent et s'enchaînent nécessairement selon des lois que font connaître le raisonnement ou l'expérience, est du domaine de la science et non de l'histoire. La science décrit la succession des éclipses , la propagation d'une onde sonore , le cours d'une maladie qui passe par des phases régulières; et le nom d'histoire ne peut s'appliquer qu'abusivement à
(\) Essaie etc., t. I, chap. 20, § 308.
de semblables descriptions (1). «Ce caraclère successif des faits historiques n'est donc pas ce qui empêche Thistoire d'être comptée parmi les sciences. C'est dans la nature de leur rapport qu'il faut chercher la raison de cette incapacité. Le rapport qui lie entre eux les phénomènes de cette classe est trop peu logique pour constituer cet ordre vraiment rationnel, sans lequel il n'y a pas de science, quelle que soit la dépendance où ils se succèdent les uns aux autres. Et pourtant Tauteur ne donne pas le nom d'histoire au récit d'une suite d'événements qui seraient sans liaison entre eux. Ainsi les registres d'une loterie publique pourraient offrir une succession de coups singuliers , quelquefois piquants pour la curiosité , sans constituer une véritable histoire (2). 11 a de l'étude qui porte ce nom une idée plus sérieuse et plus haute; et s'il lui refuse le titre de science, ce n'est pas qu'il se méprenne sur aucun des mérites qui en ont fait l'histoire de notre siècle. Avant tout, l'histoire suppose une certaine liaison entre les faits , dont la cause est une intluence exercée par chaque événement sur les événeoients postérieurs. Le propre d'une telle liaison est d'introduire une certaine continuité dans la succession des faits, comme celle dont le tracé d'une courbe, dans la représentation graphique de certains phénomènes, nous donnerait l'image. Cela suffit pour que, malgré le désordre de l'enchevêtrement des causes fortuites et secondaires , dans les accidents de détail , nous puissions , en l'absence de toute
(1) Esmuelc,^ t, I, chap. 20, $ 313.
(2) Ibid.
théorie^ saisir une allure générale des événenrienls, distinguer des périodes d'accroissement et de décroissement, de progrès, de station el de décadence, des époques de formation et de dissolution, pour les nations et pour les institutions sociales, comme pour les êtres à qui la Nature a donné une vie propre et individuelle (1). « La tâche de Thistorien qui aspire à s'élever au-dessus du rôle de simple annaliste , consiste à mettre dans un jour convenable, à marquer sans indécision comme sans exagération ces traits dominants et caractéristiques, sans se méprendre sur le rôle des causes secondaires, lors même que des circonstances fortuites leur impriment un air de grandeur, et un éclat en présence duquel semble s'effacer l'action plus lente ou plus cachée des causes principales. Il faut ensuite, et ceci est bien autrement difficile , que l'historien rende compte de l'influence mutuelle, de la pénétration réciproque de ces diverses séries d'événements qui ont chacune leurs principes, leurs fins , leurs lois de développement , et pour ainsi dire leur compte ouvert au livre des destinées. 11 faut qu'il démêle, dans la trame si complexe des événements historiques, tous ces fils qui sont sujets à tant d'entrecroisements et de flexuosilés (2). »
Et avec tous ces mérites, l'histoire n'est point encore une science, selon M. Cournot, parce que, dans cet ordre de faits, dans cet enchaînement de causes, on ne retrouve pas ce qu'il appelle une théorie scientifique qui permette de
(4) Essai, etc., 1. 1, chap. 20, § 344.
(2) Ibid.
procéder par voie de définition et de déduction, comme on le fait dans les sciences exactes. Enfin l'histoire philoso* phique elle-même, avec ses vues générales et ses grandes synthèses , ne satisfait pas à la condition requise par Fauteur pour prendre rang parmi les sciences proprement dites (1 ). Aussi sa conclusion est-elle que l'histoire tient plus de l'art que de la science, lors même que l'historien se propose bien moins de plaire et d'émouvoir par l'intérêt de ses récils , que de satisfaire notre intelligence dans le désir qu'elle éprouve de connaître et de comprendre (2). Donc, en résumé, selon l'auteur, si l'histoire satisfait à l'une des conditions requises pour mériter le nom de science, elle manque à l'autre ; si la matière qui sert de base à toute science est solide, en ce que les faits dont elle se compose sont susceptibles de vérifications , la forme, qui fait l'essence même de la science, est défectueuse, en ce qu'elle ne comporte pas un ordre logique assez rigoureux pour constituer une véritable théorie.
Voilà pour l'histoire. Quant à la philosophie, nous avons vu au début de ce travail en quelle estime notre auteur la tient. Nous sommes si peu habitué à entendre un savant dire du bien de cette noHe étude , que nous ne résistons pas au plaisir de citer encore quelques-unes de ses paroles, a II est des esprits qui font consister leur philosophie à dédaigner toute spéculation philosophique , et qui répètent , après Montaigne, qu'en fait de choses qui passent notre
(4) Essai, etc., 1. 1, chap. 20, § 34 8.
(2) /fefrf., t. I, chap. 20, § 3<6.
portée (c'est-à-dire, pour parler avec plus de précision, en fait de questions qui ne comportent pas une solution scientifique et positive), l'ignorance et Tincuriosité sont deux oreillers bien doux pour une tête bien faite. » Mais celui qui avait passé sa vie à peser dans la balance du doule les opinions des philosophes était loin de donner l'exemple de ce repos d'ignorance et d'incuriosité. « A ceux-là, dit madame de Staël , qui vous demanderont à quoi sert la philosophie , répondez hardiment : A quoi sert tout ce qui n'est pas la philosophie (1) ? »
Mais si la philosophie a son intérêt et son prix , ce n'est pas une raison , selon l'auteur , pour la considérer comme une science. D'abord elle n'a point un objet propre, ce qui est la première condition d'existence d'une science. « C'est mal concevoir les choses que de se représenter la philosophie comme la science ou l'ensemble des sciences qui ont pour objet l'esprit humain et ses diverses facultés , par opposition aux sciences qui ont pour objet le monde extérieur et l'homme lui-même, considéré dans son organisation corporelle et dans les fonctions de sa vie animale. La philosophie pénètre partout : dans la physique comme dans la morale i dans les mathématiques comme dans la jurisprudence et dans l'histoire i dans la mécanique qui traite des mouvements des corps inertes, comme dans la physio^ logie qui traite des ressorts les plus délicats de l'organisation et des fonctions accomplies par les êtres doués de vie (2). » S'il en est ainsi, la philosophie fait partie de
(4) Essai, etc., 1. 1, chap. 24, § 380, (2) Ibid,, t. I, chap. 21, § 326.
LA SClGNCe. t27
toute espèce de science, sans être elle-même une science spéciale.
Mais comment lient-elle à la science ? Est-ce comme partie intégrante, ou simplement comme une spéculation supérieure de la pensée qui viendrait seulement couronner rédifice dont la science formerait la base? L'auteur applique à la solution de ce problème sa méthode habituelle, laquelle consiste à chercher dans l'analyse scientifique, et non dans des considérations abstraites, les éléments de cette solution. Que faut-il entendre par science positive ? La collection des faits que chacun peut vérifier forme la matière de la science, mais la matière seulement. La science ne reçoit sa forme que de l'intervention de certaines idées pour opérer la distribution, le classement de ces faits, pour y mettre de la suite ou de l'ordre, et surtout pour nous en donner l'explication. Mais dans cette partie rationnelle qui constitue l'essence même de la science^ il y a une distinction à faire entre l'élément scientifique proprement dit et l'élément philosophique. L'élément scienlifique, selon l'auteur, c'est tout ce qui est susceptible de vérification, quel que soit d'ailleurs l'objet de la science, nombre ou être, réalité ou abstraction (1). L'élément philosophique, au contraire, c'est tout ce qui n'est pas susceptible de vérification, quelle que soit la valeur théorique ou pratique des idées ou des vues comprises sous ce mot.
Ainsi, lorsque dans l'exposé des théories mathématiques se rencontrent des principes, des idées, des conclusions
(1) Essai, eicy t. I, chap. 21, § 327.
128 LA philosophie: et les sciences.
que r on nepeut soumettre au critère de rexpérience, telles que les systèmes sur la manière d'introduire les quantités négatives, les infiniment petits, la mesure des forces, et autres questions sur lesquelles telle démonstration , telle explication peut être acceptée ou rejetée par la raison, sans que la vérification en soit possible : c'est la partie philosophique de la science. C'est encore à la philosophie des mathématiques qu'il appartient de décider si tel ordre, tel enchaînemetit de propositions est logiquement préférable à tel autre (1). En physique et en chimie, les faits et même les lois que chacun peut constater par des expériences, composeront la partie positive de la science, par opposition, non-seulement aux hypothèses prématurées et douteuses , mais même aux conceptions sur lesquelles tous les physiciens tombent d'accord , et qui toutefois ne sont pas susceptibles de vérification sensible (2). Par exemple, l'analyse du chimiste a pour résultat positif de vérifier la présence de tels éléments associés en telles proportions pondérables ; mais cela ne suffirait pas pour constituer un corps de doctrine : il y a en outre, dans la formule, l'expression d'un principe de composition pour les composés du premier, du second ordre, et ainsi de suite, principe sur lequel les chimistes peuvent s'accorder ou différer, sans que la question puisse être tranchée par l'expérience (3). « Toutes les fois, dit M. Dumas , qu'une théorie exige l'admission de corps inconnus , il faut s'en
(\) Essai, etc., l. I, cliap. 24 , § 329.
(2) /6td., t. I, chap. 21, § 330.
(3) Ihkl.
LA SCIENCE. l!29
défier; il ne faut lui donner son assentiment qu'avec la' plus grande réserve, lorsqu'il n'est plus permis de s'y refuser, ou du moins qu'en présence des analogies les plus pressantes (1). » Or voilà le point que le sens philosophique seul décide à défaut d'expériences précises, et ce qui, dans l'organisation de la théorie , reste distinct , quoique non séparé de la partie positive de nos connaissances chimiques.
Dans les sciences naturelles , la distinction entre l'élément scientifique et l'élément philosophique est encore plus générale et plus tranchée. Partout , à l'occasion des faits que l'observation constate, et dont la collection, sans cesse accrue, méthodiquement rangée, est la partie positive des sciences naturelles, on rencontre des idées destinées à faire ressortir l'ordre réel que la Nature a mis entre ces faits , à les enchaîner logiquement , à déterminer des organes , à marquer des parentés et des analogies, à accuser des rapports de subordination et de dépendance. Nous retrouvons cette part des conceptions philosophiques dans la classification des espèces, dans l'anatomie des organes, dans l'explication des évolutions régulières et anomales, dans la théorie des fonctions et des forces vitales (2).
Mais c'est surtout dans les sciences essentiellement complexes, telles que la médecine et l'économie sociale, que domine le point de vue philosophique. Plus les phénomènes dont nous cherchons les lois ont de variété et de complexité, moins il est possible de demander ces lois à l'expérience
(4) Leçons de philosophie chimique, 9' leçon.
(2) Essai sur les fondements de nos connaissances^ 1. 1, chap. 24, § 334 .
IftO LA PHILOSOPHIE ET LES SCIENCES.
directe. Oq là le rôle de plus en plus grand de la slatistiqup, à mesure que l'objet de nos recherches se complique. Ainsi, dans les questions médicales très-nombreuses oji la science n'est pas en possession de règles çibsplqes , ) 'expérience d'un fait ifidividiiel pe prouve xm ; et ce qji^QR appellp re}çpérience c^l'une longue pratique, tqyt en prpuvaut davantage, n'a pas une autorité su(ïis?fite pour faire de la médepine une science positive ^ parce qu'elle n'est qu'upe statistique incomplète^ sans les nombres qql (lonnent à QÇi mode d'expérience une signification précise et uqe valeur concluante (1). On comprend dès lors cpmment cette insuffisance de l'expérience, soit direple, spit indirpcte, ouvre une libre carrière à 1^ spéculation philosophique, dans |e domaine des recherches médicales. Ej; si la méthode de l'expérience collective est plus applicable aux pro|)lèmes de l'économie sociale et politique, en raison de la généralité de leur ob^gt^ \\ est certain qu'il reste un fort grand nombre de questions où la statistique est impuissante, et cfpnt il f^ut bien abandonner la solution à la spéculation pliflosophique dont le caractère est de conclure à priori, ou sur des doui* nées fort incomplètes (3). Op pourrajj; çil;er en exemple \% peipe de morj. et Tipstitutipp de l'esclavagp. fit même s'il s'agit de que§tipns de faits qui sont su8ce|)tib|es d etrf résolues par l'expérience statistique^ telles que les phépQ^ mèpes de la 4écadence ou du progrèsi des mœurs dans un pays ou d^ps une époque, les considérations philpspphiques
(4) Essai, etc.f 1. 1, chap. 24, § 338.
[%) ftM.,t*I, ohap. 34, §333.
OQntrihuant $ing^)ièrewpf)t à siaiplifier les problèiï^es, en établi^gapt , 4f|P9 ^^ cahos de causes de tpfite nature et dç tout rang, DP prdre rationnel fondé sur )a dislipction des causes ^ccider^teiles et 4es causes essentielles ou décifives^ pour parler le lapgage (1§ B^pqn (1).
Ainsi donc, partout dan^ les scleoce^ po^itjvgg nous retrouvflf^s la spécplatiop p|)i}osopliiqvip iqtiiqen^ent unie à la par^p positive o\i propremeqt spientifiqqe qui Q^pp(*(p )ff prftgrèç indéfini, i^ appjicatipns lectiniqiiçs el jg pontr^lQ çlf| Tei^périeqpe sensible. « partout nq\i9 auriQps à pop^taier 6^ double fait : que nntprvenlion ^e l'idée pbilpgqplijque pst nécessaire ppmme Ql çppdqcteur , ef po^i* dopner 9 la spienpe sa fortne dogi^atique e^ régulière^ ej; quç néanmqips le progrès clés coqnais^ppes po$itivps n'e^t point j)Mspp|^d(i par l'état d'ipdécisipo 4^s question? philosopliiqpps. Réci* proqueinept? U iiqpljqiiprait que Top pût ^ttppdrp dps pro^ grè$ 4^ 1^ çoqn^jçsiancp scientifiqpp la solution ppsitiye ^l expérirqeptaled'upp question philpçpphiqup. Si Ton flp pQpvait pas discerner à priori le çarap(ère plii|pspphique d'unç quegtiflO, m \P rçflPRpaîfrait à poslgriqn §t p^r ipflpctiqn, en vpyant qufijps prqgrçs de» scippceg ppgitjve* waiptienneqt Iq qviestiop dspp sqn état çt'indétern^jpatiqn siçiepti- fique{2), »
Que cûqpjpre dq qçtte ^nalyçe ? Que la philqçopjiie nç pQut pire ppmidéréq cqmoie une ^pjfiqpe prqprerppqt dite ; l"" PftF^e qu'qllp n^ sp 4îstipguç pa^ des sciences spéciales
(0 Eisai, etc., 1. 1, chap. 34, §§ 333, 334.
(2) i«d.,l.l, chap.?i^§3?2.
par son objet; 2* parce que, dans chaque science, elle forme un élément à part, un ordre de conceptions qui ne sont pas susceptibles d'une démonstration expérimentale.
Ainsi des deux conditions requises par l'auteur, Tune manque à la philosophie, tandis que l'autre manque à l'histoire. Dans la première, c'est la matière qui fait défaut; dans la seconde, c'est la forme. Et comme la grande et populaire division des diverses branches des connaissances humaines en trois groupes, science^ histoire et philosophie^ lui permet de généraliser les résultats de son analyse, l'auteur arrive à une théorie de la science, de ses conditions et de ses caractères propres qui confirme le préjugé des savants, touchant l'indignité scientifique des études historiques et des études philosophiques, pour lesquelles il professe d'ailleurs tant d'estime et de goûL Suivrons-nous jusques-là la critique de M. Cournot ; et tout en faisant la part de vérité toujours considérable chez un tel esprit, armé d'une telle méthode, n'aurons-nous pas quelques réserves à exprimer ? C'est ce qu'un rapide examen va décider.
Deux choses sont à distinguer dans la théorie de l'auteur : les observations et la conclusion. D'un esprit aussi pénétrant et aussi fin, d'une expérience aussi consommée dans tous les ordres de connaissances où il prend ses exemples, il n'y a point à craindre d'observations inexactes et de consid(Talions vagues. Ainsi , tout ce qu'jl dit sur l'infériorité dej éludes historiques comparées aux sciences mathématiques, physiques et naturelles, sous le rapport de l'ordre rationnel des faits et de l'enchaînement des causes, est d'une rigoureuse vérité , que ne songent point à contester les
LA £Cii:nge. lââ
historiens les plus enclins à donner à leurs recherches une forme systémalique. Nous reconnaissons lout d'abord avec l'auteur qu'il ne suffit pas, comme tant de gens se l'imaginent aujourd'hui , qu'une branche de connaissances ait une matière solide pour constituer une science. S'il est une élude qui satisfasse à cette condition ^ c'est l'histoire. Et combien d'érudits et de compilateurs mesurent le savoir scientifique sur la variété des connaissances, sans paraître se douter que la valeur d'une branche de connaissances ne s'estime pas plus par l'étendue que la qualité de l'esprit ne se mesure à la capacité de ses facultés réceptives ! Mais une collection de faits ou d'observations n'est que la matière de la science. L'auteur a donc bien raison de dire qu*une histoire qui se bornerait à une succession d'annales n'aurait aucun caractère scientifique. Tout historien qui aspire au titre de savant, se préoccupe de l'ordre logique des faits et des causes, alors même qu'il n'a aucune prétention à ces hautes et téméraires spéculations qu'on appelle la philosophie de l'histoire. Le simple tableau des faits, dans l'ordre chronologique, ou dans l'ordre géographique, si exact qu'il soit d'ailleurs^ ne constitue pas une science ; il en fait seu* lement la matière. Et, par parenthèse, il ne suffirait pas de donner à ce tableau une certaine unité de composition pour en faire une œuvre vraiment scientifique. Telle composition historique parfaitement ordonnée sous ce rapport peut être une œuvre d'art admirable , sans avoir la moindre valeur scientifique. Nous n'irons pas jusqu'à dire que tel est le caractère de toutes les œuvres historiques, dans l'antiquité; Thucydide et Polybe seraient le pour nous démentir. U
lâ& Là philosophie et les sciences.
tl'en est pas irioîns vrai que les rtiérites de la coiHpbsllion littéraire et morale se retrouvent plus généralement que les itlériles d'une œuvre logique et scientifique chei les hiSlb- Hens antiques.
Mais ia thèse de raiilèiir a trop bedu Jeii aVec Uiie pareille manière d'entendre THlsioire. ïl est ilti gehré d'hi^lbil'e plus systématique, t\{\\ ne s'occtit)e dés événenlents t|îlë pour remonter aux causes, et qui s'attache surfout aui rapports des faits entré eux ^ de tiianière à établir lîn ôWre plus ou ttloiris logique diiHfe lëub feuctêssiôh. Céllé-ci péut-èllé être fcolisidérée coWiirte biiè fecience ail même titre et 311 rhênie dëgl^ë qlie les sciences dites pbsiiives? Noiié adhiettôris encore sur ce point les Réserves de M. Courhol, les trolivànt fondées siif la nature même des choses. Ce h'ésl \i\i% ^ue le monde de l'histoire rt'éit ses lois, de hiêmë qllë lé monde de lia Nature; mais, sous l'ërhplt'ë de ces loiS^ les phéhdttièrtes moraux ne se reproduisent pàâ d'Urie façOh telleîtlent Uhirorrtie qu'il sdit possible d'en \itéAiH le retour, dans certaihes côhdiliohë détérmihées. tandis (Jûb la Nature podrsUlt sort couirs , orageuît oii paisible, sôUS l'action de forces qui se développent fatalement , à tel pdiHl qde les pertiirbalions apparentes y sont elles-mêmes sbiilhises â des Ibis fixes, THumahilé poursuit le sien à travers les înbidents IhiprétUfe; lés HvollilitiHs subites , lefe changements à vue de toute espèce qui eH troublent le déVélôpperiietlt hOrrilhl et ll^adilitthhei, sdus ràcli'oh de causes dont 11 n'est pas pUlfe facile de prévolt les apparilioUfe qUé lesëlTets. Assuréifiéht l'Hlfetoire philosophique fait Une lar^e part a cette fatalité
^ui B'éppelle H fortse tjeg chogesi Mois les causes In^ivi-
Lk SCiENGlB. 155
duelleg, telles que les passions et les volontés pét^sotinelled, ont aussi leurs effets qu'il ne faut pas négliger^ sOus peine d'ignorer l'origine occasionnelle, sinoii la raison dëternlinantedes faits historiques. Or> c'est précisément Tirtlerteti* tion incessante de ces causes qui déranfe^ trouble^ brise à diaque instant l'ordre logique que l'historien philosophe dettiande au concours des forces générales^ soit naturelles, Éoit morales. Pour cotnprendre l'iiifériôrilé scientiliqUe de l'hiMoite sur les sciences positives ; il suffit de se flgurér l'embarras de l'historien qui aurait pour tâche de recréer 1b réalité historique d'une époque donnée^ dont il connaîtrait les éiémehts essentiels et les agents généraux. Dans l^s sciences positives, toute théorie vraiment digrle de ce nom permet à l'esprit qui la possédé^ soit de calcule^ « soit de prédire, soit de prévoir à coup sûr le résultat des lois de la Nature^ à l'aide de formules précises ou de règles fixes. Quelle est la théorie historique qui nous permettra d'en faire autant^ si l'on peut donner ce nom à tel ordre d'idées que l'esprit philosophique peut suggérer à l'historien ?
Il e^t Vl^i que certaine philosophie de l'histoire a tenté de sindpUfier le problème , en éliminant de son domaine toutes lès causes libres ou individuelles peut* n'y laisser subsister que les causes et les forces soumises à la fatalité. On i^eut ainsi rapprocher l'histdire dés sciences positives ; mais alot^ on en dénature le caractère propire. « Le plus grave inconvéhient de cette confusion, dit notre auteur, c'est de suggérer des formules prétendues scientifiques^ à l'aide desquelles l'historien fataliste explique à merveille tout le passé , mais auxquelles U n'auitiit garde de se fier
pour la prédiction de Tavenir; en cela semblable aux auteurs de ces fictions épiques, où un personnage divin découvre au héros les destinées de sa race, à condition bien entendu que sa clairvoyance cesse précisément vers répoque où le poëte a chanté (1). »
. Toutes ces observations et toutes ces réserves à Tendroit des études historiques comparées aux sciences positives sont d'une incontestable vérité. Mais la conclusion de l'auteur ne dépasse- t-elle les prémisses ? Cette distinction, réelle et sensible, qu'il établit entre divers ordres de connaissances, sous le rapport scientifique, constitue-t-elle une différence de nature, comme il le dit, ou simplement une différence de degré ? En un mot, en refusant absolument le nom de sciences à Tordre entier des connaissances historiques , quelle que soit la méthode qui ait présidé aux œuvres de ce genre, M. Cournot n'a-t-il pas, contre son habitude, un peu forcé le sens des mots? Pleinement d'accord avec lui sur tout le reste, nous nous croyons en droit d'exprimer notre dissentiment sur ce point.
Comme nous différons plutôt sur la propriété d'un mot que sur le fond des choses, il importe avant tout de s'entendre. Malgré la sagacité de son esprit et la précision de son langage, M. Cournot nous semble éprouver une grande difficulté à fixer la ligne de démarcation qui sépare absolument l'histoire de la science. Si pour l'histoire réduite à une succession chronologique de faits, il y parvient aisément, il n'en est plus de même, quand il s'attaque à l'histoire qui
(4) Essaie etc,^ 1. 1, chap. 20, § 347.
LA science:. 157
classe les faits et recherche renchainement des causes. Car, enfin là aussi il retrouve un ordre logique réel, sinon aussi rigoureux que dans les sciences physiques. Ce ne serait donc qu'une différence de degré. Pour arriver à une ligne de démarcation bien tranchée, Tauteur est forcé de faire intervenir un aulre critère que Tordre logique des faits et des causes. Ce critère, c'est une théorie telle qu'il soit toujours possible de prévoir et de prédire les faits à longue distance, dans des conditions déterminées, au moyen de règles sûres et de déductions précises. Mais combien de sciences positives sont-elles susceptibles de pareils résultats ? La seule science , à notre connaissance, qui possède le privilège des prédictions à long terme est l'astronomie; et ce privilège, elle le doit à l'extrême simplicité de son objet. Les forces qui meuvent le monde astronomique sont aussi simples que les lois qui les régissent. Cela explique comment elles entrent si facilement dans les calculs et les prévisions de la théorie mathématique. Quant au monde de la physique, de la chimie, de la biologie, de la nature concrète et vivante, en un mot, bien que soumis lui-même à des lois fixes et invariables, il est trop riche en propriétés de toute espèce, trop plein de causes de toute sorte pour se laisser enfermer dans des formules qui comportent les mêmes résultats. La trop grande complexité de ses phénomènes fait qu'il est impossible, soit de les calculer, soit de les prévoir autrement que dans les expériences où il est possible de les réduire à leur plus simple expression. Voilà pourquoi le physicien et le chimiste prévoient, et même calculent, la force et la quantité des agents ou des substances
qu'ils tnettettt enjeu dans leurâ labbl^atoires , lâHdIs que les phénomènes météorologique^ et biologiques rie sorit pas irëduclibles & des opérations analogues.
îl en est de même â plils forle t^aisori des phéhbmènes du monde trioral. Il est ôertairi qu'ils he sbHt suscft^libles ni d'être prévus, ni d'être calbulés, dans là rigueur scientifique du mot, iidn-seulement en raison de leur eortiplexité, corttme dahs certaines sciences hàtUrëlleé, ttiais encbt^e et surtout en Iraisoh de 1& spontanéité d'actiôH de céHaiiies causes morales. Pbùrlant^ si l'apparition de circônstantiès analogues n'atthorice pas irifàilliblënieht, eh histoire coriime en physique, le t-etoill* des rtlêmes phélioftlèheâ, il faut reconliattre qd'elle jierhiet de t>ôrter, éiiU'a venir d'un pays, d'une société^ d'un parti, Ijri jugement pllis ou Inôins probable. C'fest en bêla que consléle ïd sagesse politique t)ës philosophes et des hommeâ d*Éldl. Or cbtaïrtent seràit-il possible de pi^ojeter la thbifidré vue au delà du présent, si, à défeUl d'un otdre ittflekiblë, îl n'Jr avait pas uh lien Ib^que entre les (Jhénottièries qui se succèdent ? C'est lintultlon de ce i^âppbrt qui cdHstitue là sciisncè iriêrttfe de l'histoife, ^our parlée la langue coriimune. On voit dUMc
que, deâ dêd* brilèrés sur lesquels s6 fonde l'auteur pour établit une ligne de dém&l^catibh i^bâOlUé tûtté l'hisloit'e et IttB scieribes positives, SoUs le tappbrl scientifique, le premier n'exprime qu'une différence de degré qui n'est pas
cottcîuiariie^ taUdié qUe le seCbhd n'est HgoUreusément applicable qu'à un ordre de scleuces tbuies màthërtialtqueB. L'histoire philosophique possède leà îttêtnes bara(5t61*efe qtte les gbléUces dites positives'} seulement elle les pbâsèdeà
un plus faible degré. Ses théories sonl moins rigoureuses, et ses prévisions bealicôuf) mdiris sûres. Disons qu'elle est une science moins positive que celles \\\i\ btit la Nature pour objet; mais n'alltths pâë jusqu'à niet qu'elle soit une sciëiice.
Différence de degré, et hon dé Haiure, telle eât la modiflcalion que l'analyse elle-même lîoilë sélttblé imposer à la conclusion trop absolue dé Tautedr. Et celle réserve sera peut-être du goût d'un esprit aussi modéré, s'il vëlil bien penseb à la gradation des sciences de la Natiiré ellés-hiêmes comparées entre felles , srtUs le rapport de l'ôrd^ë Ibgiqlib ijui les calractérise, Cet ot*dre, Ihfleîtiblfe tet Hgôul^eiDc dans les sciences simples, cotnme là mécâhiqilé; rtiStrbHùnilë, la physique rationnelle^ au point de poiivoil* être éhoncé en formules, laissé de moitîs eH moins de prisé au caléul et au raisonnement, à ttièslire que leS sciéttcéS dé la Nature, telles que la chimie,' la biologie, la médecine, se compliquent avec leurs objets. Et quâtid dés Sciences dé là Nature on passe aux sciences de Thomméj on s'aperçoit s'aiis doute que la gradation devient plus sensible, sahs pourtant qu'il y ait une absolue solution dé cohtlhuité. L'ordre subsiste toujours dans toute histoire traitée philosophiquement , ordre de classification pour les faits ^ ordre de suécessitin logique pour les causés. Que dé cet drdre II ne soit pas possible de déduire des prédictions pour l'avenir ) que cet ordre mêftie ne soit susceptible en aucune ftiçort d'être ramené à uhe théorie précisé, comme ééUes dont la physique, la chimie, la biologie même nous offrent l'exemple : cela ne saurait être conteslé. Mais est-ce là une raison p'ttr IreWser
lliO LA PHILOSOPHIE ET LES SCIENCES.
le nom de science à cette branche des connaissances humaines, parce qu'elle marque le dernier degré et la limite extrême d*une série de sciences dans laquelle le caractère théorique et rationnel va toujours en diminuant. L'opinion générale en a décidé autrement , puisqu'elle a maintenu l'histoire dans le domaine des sciences. C'est encore notre avis , malgré toute notre confiance dans la fine analyse et l'ingénieuse critique do M. Cournot; en présence des grandes œuvres historiques dont notre siècle est si justement fier, nous ne pouvons consentir à voir refuser le titre de science à une étude ainsi traitée. Qu'est-ce donc que le tableau de la civilisation en Europe, et Vhistoire de la civilisation en France, si ce n'est pas de la science (1) ? M. Cournot, qui professe la même admiration que nous pour de pareils livres, nous dira que c'est de la philosophie, et que la philosophie n'est pas plus une science que l'histoire. C'est ce qui nous reste à examiner.
Si l'auteur se bornait à dire que la philosophie n*est pas une science, en ce sens qu'elle n'a pas, comme les sciences spéciales, un objet qui lui soit.propre, et qui en fasse telle science particulière , distincte des autres par sa matière , nous serions complètement de son avis. La philosophie est une science essentiellement générale, ainsi qu'il le soutient, qui se distingue des autres branches des connaissances humaines, non par son objet, mais par le point de vue sous lequel elle considère tous les objets de la science univer* selle. Elle peut se porter de préférence sur tel objet plutôt
. (4) H. Guiiot.
LA SCIENCE. ^ki
que sur tel autre, selon le goût de l'époque ou le génie des philosophes : tantôt c'est la philosophie naturelle qui occupe surtout les esprits enclins à la spéculation ; tantôt c'est la philosophie morale. Ce qui resle vrai, c'est que, quel qu'en soit l'objet, la Nature, l'homme ou la société, la philosophie conserve invariablement son caractère de théorie générale.
Nous savons, comme l'auteur, qu'on donne le nom de philosophie à la réunion d'un certain nombre de sciences ou d'éludés spéciales, telles que la psychologie, la logique, la morale, la théodicée, qui ont pour objet double l'homme et Dieu. Mais d'abord une science qui aurait à la fois deux objets aussi différents que Dieu et l'homme est-elle une véritable science, c'est-à-dire un système de notions essentiellement un dans sa variété ? Formerait-elle même un groupe de sciences analogues , avec la différence radicale de méthodes et de principes que comporte la distinction aussi tranchée des objets? Et si de cette réunion de sciences nous retranchons la théodicée, et que nous réduisions ainsi toutes les autres à l'unité d'objet, l'homme, nous n'en aurons pas davantage défini le caractère propre de la philosophie, puisque nous retrouvons la philosophie dans d'autres études que dans celles qui ont l'homme pour objet. Nous maintenons donc la haute et universelle signification du mot philosophie^ sauf à comprendre, sous le nom de sciences ou études psychologiques, tout l'ordre de connaissances qui se rapportent à l'homme moral.
L'auteur va plus loin : il n'accepte pas plus la philosophie comme science générale que comme science spéciale, tout en lui reconnaissant une grande valeur. Comme il fonde
cette ponclMsion sur k distinction de ) 'élément scientifique et de Véléa)e|[)t philosophique, dans le ^çii^ de l$t çciepce elle*n)êp)e, i) faut vpir si cette distinction est vrainient aussi réelle et aussi trap.chée qu*il essaye dp le montrer. Le principe d§ çplte distiqptiçin serait fqrt simple, selon l'auteur : c'est que le§ théfirieg scientifiques sont sqsceptibles de vérificatiop expérimeptala) t^ndi^ que les théories philosophiques ne le spnt pas. Pn ^st-il aip§i ? Qu'il y ait, dans ce que l'auteur appelle, et daqs CQ qpp poys appelons avec lui la phi^ losophie d'qne science, un certain nombre de conceptions à priori qu d'hypothèses qui dépassent la sphère de l'expérience, noiis n'en disconvepops pas; mais cela ne constitue pas toute la partie philosophique d'une science, iVn-dessHs des faits et d^s lois qi)j font la matière et la base de 1^ science, il y g tout qn pf^fe ^e pqpsidérations, de conceptions, (le classif]catiops, d'hypothèses même, qui reposent plus qp moins splidemppt w (^es résultats immédiats dâ l'observation et de l'expériepce. Oy l'auteur plçicera-t-il cet qrdrp dénotions gépéralp^ ? Serarpe dans la partie positive, comme il dit, de la spjppce? ^m alors il iie restera pliia rien, ou q peu près, à la phjlqSQphie. Sera-ce dans la partie philosophjqqe ? l^Iais alors que devient le critère de Tautpur, et cp):pippnt di§tjngupra-l-il l'élément philosophique de l'élément scientifique? P^pps proyops que, par sa distinction trop spbtile çt quelqpe peH arbitraire , l'auteur s'est créé une difficulté bien difficile à résoudre. Ce n'est pas que nqps refusions d'qdmellre la djstjnclion, dans la science, de deux parties, dopt Vune pourrait s'appeler la philosophie de la science; en faisant cela, nous irions contre une opi-
LA SGIE»G6. l&â
nion universellement admise et consapréç par le langage. Mais nous n'aiJimettuns pas avec l'auteur que cette partie philosophique de Iji science se l'econpqipse à ce sigpe : qu'elle p'e«t pA^ smpçptibif (Je déinQqgtr^tion m flq vérification çxpérimentalq. Sinp doute, elle it'et^t pas un résultat aussi direct d« l'expérience ou d? Tobs^rvqlion que l(i ppr^p ception des faits ou la connaissance i(n(nédiate des lois; mais, ppur être plus on moins direct pp élojgnéi le rapport qu'uU^ SPutie()| ^vec 1^ partie expprin^^l^le et positive n'en est P98 POins réel. Qu'on disQ qu'elle n a plus U même solidité et la même autorité que la partie qi|i lui liert de base et de point de départ ; rien de plus vrai, l\ est certain que plus la connaissance se généralise, plus la science s'élàvç, mais 0n s'élèvent, risque de s'égarer.
Pour m revenir à la conclusion de Tiiuteur , qqant au caractère non scienlifiqnp de l^ philosophie, nous croyoïts donc qu'elle pèchp par h basç, en ce que la distinction spr laquelle il la fonde est plus ingénieuse qn'exacte. A notre sens , le vrai , le simple , l'unique critère qui puisse faire distinguer la connaissance phiilosophique de celle qui n'$l pas ce caractère, c'est le degré de généralité de |a connais-^ sance. A mesure que la connaissance se généralise, elle devient plus pbilosephîque, ssins cesser d'être scientifique. Réduite aux faits, sans lois et sans classes, la science n'a rien de philosQpbique ; la philosophie cpmmenaa £(vec les classes et les lois; elle se développe avec les théories; elle se complète et se couronne par les systèmes. C'est l'opinion de tous, des savants aussi bien que des philosophes, d L'homme et la Nature seraient mal connus dans leur
1/iA LA PHILOSOPHIE ET LES SCIENCES.
ensemble, dans leur harmonie, dans leur but, si nos connaissances se bornaient à ce que renferment les sciences descriplives. Quelque indispensables que soient les vérités , de détail dont se composent ces dernières sciences, on sent que ces vérités ne sont pas détachées les unes des autres ; on sent qu'elles se touchent, qu'elles se lient entre elles par des rapports divers et nombreux, par quelque chose de commun qui leur sert en quelque sorte de principe. L'étude de ces rapports, la recherche de ces principes constitue donc une série de faits généraux à découvrir pour avoir la clef de toutes ces vérités particulières et en former un corps de doctrine. C'est le but des sciences générales. Dans les sciences descriptives, on est toujours à la recherche des caractères différentiels des faits : dans les sciences générales, on est à la recherche de leurs rapports. Il n'y a donc pas de doute que les faits ne soient la base des sciences générales, comme ils le sont des sciences descriptives ; mais ils diffèrent par leur qualité. Les faits dont se composent les sciences descriptives sont simples ; ceux des sciences générales sont élevés à la deuxième, à la troisième, à la quatrième puissance. Voilà, quant aux faits , toute la différence, et de part et d'autre la certitude géra égale (1). »
M. Cournot, qui cite ces paroles, retrouve dans la distinction et le contraste des sciences descriptives et des sciences générales sa propre doctrine sur la partie positive et la partie philosophique des sciences, au moins en ce qui concerne l'histoire naturelle, en faisant observer que l'élé-
(1) Serres, Principes d'organogeniV, Impartie.
LA SCIENCE. il\5
menl philosophique prédomine dans les secondes, et rélé* ment positif dans les premières. N'est-ce pas reconnaître, avec le savant qu'il cite, et avecTopinion commune, que la philosophie, dans chaque science, se montre et se mesure au degré de généralité de la connaissance scientifique, et qu'il n'y a pas lieu d'établir entre la philosophie et la science, dans un ordre de connaissances donné , cette ligne de démarcaiion absolue que l'auteur avait posée par la présence ou l'absence d'une condition scientifique aussi essentielle que la vérification expérimentale.
Un dernier inot sur la distinction de Télément scientifique et de l'élément philosophique. Pourquoi M. Cournot attachel-il une si grande importance à cette distinction? C'est parce que la science proprement dite, pouvant toujours être soumise à la vérification de l'expérience, porte le cachet de la certitude, tandis que la philosophie ne peut avoir ce caractère, n'étant pas susceptible de la même épreuve. Or, en bonne logique, M. Cournot devait-il ainsi confondre le critère proprement dit, c'est-à-dire le signe constant, universel, inhérent à la certitude même, avec la possibilité de vérification qui n'est qu'un des moyens d'y arriver ? 11 nous semble contraire à la vérité de soutenir que toute certitude repose sur une vérification. D'abord il est trop évident que les axiomes , sans lesquels aucune démonstration ne serait possible, que les définitions, d'où se tirent toutes les démonstrations dont la science se compose, qu'en un mot les principes mêmes de la science n'ont besoin d'aucune vérification, et que d'ailleurs ils n'en sont pas susceptibles. Ensuite, dans l'ordre des vérités mathématiques, quoi qu'en dise
Tauteur, la vérilicalion par l'expérience n'est pas possible. Est-ce que la simple démonstration d'un théorème ne porte pas avec elle Tévidence et par suite la certitude î Si Tesprit hésite^ c'est que la démonstration manque de clarté ou de rigueur, ou bien qu'elle n'a pas été suffisamment comprise. Qu'y a-t-il à faire alors pour s'assurer de la vérité ? Rectifier, éclaircir, ou simplement répéter la démonstration , ou bien encore, quand cela est possible, chercher le mêma résultat par une voie différente, ce qui s'appelle une contreépreuve. Ainsi, pour s'assurer de cette vérité, que les troU angles d'un triangle sont égaux à deux droits , lu dén)ops« tration suffit.
D'ailleurs, ici toute vérification par l'expérience est iqd-^ possible. L'auteur allègue qu'on peut toujours vérifier par une construction géométrique la vérité abstraite démontrée par le raisonnement. Mais d'abord cette construction n'est généralement applicable qu'aux démonstrations de la géoniétrie. Comment vérifiera-t-on par un procédé de ce genro certaines propositions d'arithmétique e( d'algèbre ? Nous ne connaissons d'autre moyen de s'assurer de l'exactitude de la démonstration que de la répéter, ou de recourir à une autre démonstration servant de contre-épreuve. Ensuite, ces constructions géométriques, que l'auteur prend pour des vérifications approximatives, vérifient^elles réellement la vérité démontrée ? Ne servent-elles paa plutôt à repré^en^ ter, à figurer, à r^a/iW imparfaitement et même grossière^ ment dans l'espace des vérités dont la certitude absolue, révidence, la rigueur, la clarté tiennent précisément à leur caractère de vérités purement abstraites et rationnelles ?
Comment, pour revenir à l'exemple précédemment indiqué, trouver dans rexpérienee la vérification ou la confirmation de celle vérité démontrée par le raisonnement, çuc /c5 trois angles d'un triangle égalent deux droits? L'expérience ne pourrait se faire que par voie de juxtaposition matérielle ; et, si elle était acceptée comme contre-épreuve, elle conduirait plutôt à en douter, par cela même qu'elle ne donne qu'un résultat approximatif. Il n'y a donc aucun moyen de vérifier matériellement la vérité absolue d'une proposition mathématique, quelle que soit la précision des instruments dont on se sert. Sous ce rapport, l'analogie entre les vérités géométriques et certaines vérités à priori de l'ordre moral est évidente. Il est tout aussi impossible de^vérifier par l'expérience les unes que les autres. Fais ce que dois , advienne que pourra ; voilà une formule de la loi morale, vraie par elle-même , évidente , et qui n'emprunte en rien sa certitude aux exemples. Quand elle ne passerait jamais dans Tapplication, quand elle resterait éternellement à l'état de formule abstraite, elle n'en aurait ni moins de vérité ni moins d'autorité. Donc le critère assigné aux sciences positives par l'auteur, dans sa critique des connaissances humaines, n'est pas d'une application universelle; et parce qu'il manquerait à certaines parties de la philosophie, il n'en faudrait pas conclure que cet ordre de connaissances ne comporte pas cette certitude absolue qui fait le caractère même de la science.
Ces réserves faites , nous nous plaisons à reconnaître combien est instructive et féconde, ici comme ailleurs, la mélliodc de l'auteur. C'est ainsi qu'en substituant à des
disserlnlions générales et à des considérations abstraites une critique fondée sur une analyse exacte des notions scientifiques, on arrive à donner aux solutions ou aux explications que Ton poursuit un caractère de vérité positive qui ne permet plus le doute. Une pareille critique vient d'autant plus à propos aujourd'hui que les spéculations philosophiques et métaphysiques sont moins en crédit que jamais auprès du public savant. Or c'est ce public qui fait autorité, en matière de certitude. Le jour où les philosophes l'auront converti à leurs idées, en se servant des sciences physiques et naturelles pour résoudre les problèmes auxquels ces sciences ne sont point étrangères, l'autorité qui manque encore aux études de ce genre leur sera définitivement acquise. Quoi qu'en dise la foule des esprits étroits et soidisant positifs, l'unité de la science humaine a été , est et sera toujours, non pas seulement le rêve , mais la grande vérité de la pensée humaine. Tout se tient dans l'éparpillement de nos connaissances, comme dans la diversité (]es phénomènes de la vie universelle. Si l.a vérité est une, la science doit l'être également , en dépit des divisions et des subdivisions que comportent son développement et son progrès. Les grands philosophes de l'antiquité et des temps modernes ont toujours eu le sentiment profond de cette indissoluble union. La philosophie allemande, au début de ce siècle, en a fait la base de ses spéculations. Et voici dans notre pays des esprits exacts et rigoureux, des savants comme M. Cournot , qui viennent reprendre celle thèse féconde, en lui donnant cette fois la rigueur d'une démonstration scientifique. Comprendra-t-on enfin, chez les philo-
LA SCIENCE. Ii!i9
sophes comme chez les savants, que le divorce eiilre les deux ordres d'éludés auxquelles ils se livrent n'est bon ni pour la philosophie ni pour la science; que l'indépendance des sciences, principe excellent et nécessaire, quand il s'agit de sciences spéciales, est impossible du moment qu'il s'agit de sciences essentiellement générales, comme la philosophie et la métaphysique; qu'enfin si, parla séparation, ces dernières perdent leur matière et leur substance, les sciences spéciales y perdent la haute lumière qui leur ouvre les vastes horizons de la vérité universelle ? Quand donc c'est la science elle-même qui, par l'un de ses organes les plus distingués, tend la main à la philosophie, celle-ci laissera-t-elle échapper l'occasion aussi rare qu'heureuse de renouer des liens qui n'ont jamais été interrompus qu'au grand détriment de la science et de la pensée humaine ?
Nous n'y mettons qu'une condition, c'est que la science positive respecte les questions et les vérités qui ne soni pa^, qui ne seront jamais de son domaine. Elle a ses bornes qui sont plus étroites que celles de l'esprit humain. Toute question qui, pour être résolue, ne demande qu'une intelligence plus complète des rapports, qu'un enchaînement plus vaste des faits et des causes , qu'une généralisation plus haute des lois expérimentales, est du ressort de la science. Nous n'avons donc aucune difficulté à soumettre la philosophie des sciences, la philcsophie proprement dile (dans le sens de M. Cournot qui est le vrai) à l'épreuve de la méthode toule scientifique de l'auteur. Nous ne faisons d'exception que pour la viétaplnjsiqve^ pour cet ordre de conceptions à priori dont toute raplorité repose ^ur In né*
150 LA PHILOSOPHIE ET LES SGIEiNCES.
cessilé logique qui la distingue. Sans celte réserve, il ne faut plus parler ni de Dieu, ni du Monde, ni de Tlnfini, ni de rUniversel, ni de Substance et de Cause première, ni de toutes ces vérités qui sont du domaine de la raison pure, et auxquelles tous les efforts de la science la plus vaste et la plus élevée ne peuvent atteindre. On Ta vu par les résultats de la critique de M. Cournot. Féconde et rigoureuse sur tout le reste, elle devient impuissante du moment qu'elle s'atlaque à ces questions d'un ordre supérieur.