LIVRE III
MORAIiE.
Dans Tantiquilé, la morale était comprise et traitée comme une science. Les religions païennes, quelle que fût leur puisi^aoce sociale, et leur influence sur les mœurs publiques, n'avaient poiot, à proprement parler, de doctrine morale. C'était l'œuvre des poètes et des poliriqtres plutôt que des théologiens, pour laquelle la légende d'abord, l'art ensuite avaient beaucoup plus fait que la sagesse mystérieuse des sanctuaires. Aussi la morale fut-elle de bonne heure séparée et émancipée de la théologie. Tous les moralistes, depuis les sages de la Grèce jusqu'aux derniers stoïciens, sont des philosophes ; toutes les doctrines morales, à partir de Thaïes et de Pythagore , font partie d'une philosophie plus ou moins complète. C'est à cette source que va puiser le sens moral de l'élite de la société païenne, en Grèce, bien avant Socrate ; à Rome, à partir des Scipions et des Gracques. Cela explique tout à la fois le grand développement et la puissante vertu sociale de la morale philosophique, dans l'antiquité. Tout en conservant jusqu'au dernier moment ses institutions religieuses, la société éclairée, plus fidèle à la loi du citoyen qu'à la foi du croyant, cherchait, à l'époque de décadence surtout , le principe de ses croyances et la règle de ses actions dans
les leçons et les livres des philosophes. A l'époque des Antonins^ l'élite de la société romaine n'a guère d'autre religion que la philosophie stoïcienne : c'est là qu'elle trouve ses théologiens, ses moralistes, et jusqu'à ses directeurs de conscience. Les prêtres ne sont plus pour elle que les officiers publics d'un culte qui ne s'adresse guère qu'aux yeux et aux 660^. Si cette élite se rencontre encore dans les temples avec la foule, c'est pour obéir à la loi, La raison et la conscience écoutent un enseignement donné par d'autres docteurs. Dans le temple même, le prêtre ne sait parler qu'aux yeux; et hors du temple, son rôle est nul. L'indépendance de la morale, comme de la philosophie, comme de la science, est donc absolue, vis-à-vis de l'autorité religieuse. Vis-à-vis de la métaphysique et de la théodicée, cette indépendance n'est pas aussi entière; ce qui se comprend, du reste, à cause des liens plus ou moins intimes que la nature même des questions a créés entre les deux ordres de vérités. Ni Pythagore, ni Socrale, ni surtout Platon n'eût voulu entendre parler de la séparation complète de ces diverses sciences; et le philosophe qui assigne pour but à la vertu humaine la ressemblance avec Dieu, ôpicooriv t^ ôe^, ne pouvait penser que la morale pût se passer delà théologie, puisqu'il croyait avoir trouvé dans celle-ci, non-seulement la couronne, mais encore la base de sa doctrine morale. C'est Aristole qui, le premier, a séparé la morale de la théologie rationnelle ou philosophie première, en la fondant exclusivement sur la psychologie, dont il fait une science indépendante de la métaphysique, au même titre que la physique et l'histoire naturelle. Cette séparation n'a
été complètement acceptée d'aucune des écoles qui ont suivi, pas même des stoïciens, qui sont pourtant bien plutôt des moralistes que des métaphysiciens. Le principe de leur morale semble être plutôt la Raison universelle, qui gouverne le Monde, que la raison intérieure à laquelle Tâme humaine obéit ; et ils paraissent chercher la loi de la vie humaine et la règle de leur sagesse aussi souvent dans l'Ordre universel que dans Téconomie des principes de notre propre nature. Quant aux écoles mystiques, il ne faut pas leur demander une indépendance contraire à leur principe : Plolin et Proclus, tout en restant d'excellents moralistes, ne pouvaient moins faire, à cet égard, que leur maître Platon. Ils ont fait beaucoup plus, en convertissant rimitation divine en l'absorption en Dieu. Quoi qu'il en soit, la morale philosophique n'en est pas moins restée, dans l'antiquilé, une science à part, entièrement indépendante de toute autorité religieuse, distincte, sinon séparée de la métaphysique et de la théodicée, cultivée avec autant d'ardeur que de méthode, non-seulement par les philosophes comme Aristote, par les moralistes comme Zenon et Sénèque, mais encore par les mystiques comme Plotin et Proclus.
Depuis l'ère chrétienne, les conditions religieuses et sociales n'ont pas été aussi favorables au développement de la morale philosophique. Le Christianisme n'est pas seulement une grande institution ; c'est aussi une grande doctrine, qui comprend toutes les questions capitales dont traite la philosophie elle-même. Cela explique comment, à part les exigences d'une autorité ombrageuse, la Ihéologie
chrétienne a pu prétendre retenir jusqu'ici dans son sein, sinon les sciences physiques qui lui ont échappé sans retour, du moins certaines sciences morales, . telles que la théodicée, la métaphysique, la psychologie, la morale proprement dite. Rien de plus naturel que cette prélention, puisque la théologie chrétienne a sa solution positive sur chacun des grands problèmes dont s'occupent ces sciences. Pendant tout le moyen âge, ce sont des théologiens qui traitent des questions de morale théorique ou pratique. Ce n'est pas à dire qu'ils ne les traitent avec force, avec profondeur , avec une véritable précision scientifique, même avec une certaine indépendance philosophique. Abélard, saint Thomas, Gerson, font une large part, soit à la raison et à la tradition philosophique, soit à l'observation et à l'expérience psychologique, dans les théories et les analyses qui ont pour objet l'homme, ses facultés, ses penchants et ses passions. Mais, dans ces œuvres de la science scholastiqne, la tradition théologique est tellement mêlée à la pensée et à l'érudition philosophique, qu'il est impossible à l'historien de la philosophie d'en séparer l'élément philosophique pur, pour en constituer une morale purement rationnelle. Cette confusion se prolonge jusqu'au xvii* siècle inclusivement, où les sciences physiques s'émancipent tout à fait de la tutelle théologique, sans que la morale arrive encore à une complète indépendance. On eût fort étonné, nous ne disons pas les théologiens comme Bossuet etFénelon, mais les moralistes comme Pascal, Nicole ou la Bruyère, si on leur eût parlé d'une morale qui puiserait ses principes à une autre source que la théologie
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chrétienne. Deseartes a fait un Traité des passions; la Bruyère a peint des caractères; Larochefoucauld a énoncé des maximes; Pascal a exprimé des pensées; tout cela avec une parfaite indépendance d'esprit et une admirable force de langage, mais sans toucher aux principes mêmes de la morale, qu'ils ne croyaient point du ressort des sciences profanes. Quant à séparer la morale de la métaphysique et de la théodicée, nul n'y songe, pas plus Malebranche que Bossuet, pas plus Spinosa que Malebranche. Dans VÉthiqne^ plus encore que dans la Recherche de la vérité^ c'est à la théologie que la psychologie et la morale empruntent leur principe.
Ce n'est qu'au xvni' siècle que la morale retrouve l'indépendance qu'elle n'avait connue qu'un moment, sous la ferme direction d'Aristote^. Toutes les écoles de ce temps, sensualistes, idéalistes, spiritualistes, traitent la philosophie morale comme une science qui peut se suffire à elle-même, et dont les principes ne doivent être demandés qu'à l'observation et à l'analyse. Il est vrai que les essais en ce genre ont été trop malheureux, chez les moralistes de l'école de la sensation, pour que la morale philosophique puisse s'en faire honneur. C'était faire beau jeu à l'école théologique que de remplacer l'amour de Dieu par le calcul de l'intérêt personnel. Quelle science, si c'en est une, que la philosophie morale des Hobbes, des Helvétius, des d'Holbach! Et no vaut-il pas mille fois mieux chercher les règles de nos actiens au-dessus qu'au-dessous de la nature humaine? Heureusement que Rousseau , l'école écossaisse et Eant ont com))ris autrement l'homme, sa destinée et sa loi.
Aujourd'hui la qnestîoa des rapports de la morale avec la théologie positive est définitivement résolue. La raison a gain de cause, sur l'indépendance des sciences morales, comme sur celle des sciences physiques, bien que les théologiens n'en soient pas encore venus à reconnaître l'une aussi formellement que l'autre. La question des rapports de la morale avec la Ihéodicée et la métaphysique soulève encore des contestations parmi les meilleurs et les plus libres esprits, sinon sur le principe, du moins sur le degré d'indépendance. On ne songe plus, dans le monde philosophique, à fonder la morale sur la Ihéodicée; mais les uns conservent celle-ci au sommet de la science, comme couronnement de l'édifice, tandis que les autres n'en veulent pas plus au sommet qu'à la base, et la déclarent aussi étrangère à la morale que les sciences de la Nature. C'est le seul point à décider.
(La morale de VÉvangile comparée aux divers systèmes de morale, par M. Bautain, ancien i-rofesseur de morale à la Faculté de théologie, 4 vol.)
Dans un article à jamais célèbre : Comment les dogmes finissent^ Jouffroy, décrivant les phases diverses de la lutte entre l'esprit du passé et l'esprit de l'avenir, signale un moment où le vieux dogme, profitant des erreurs, des faiblesses, de la fatigue, des divisions de ses vainqueurs,
retrouve Tespoir et la voix, et semble ressaisir Tempire. « Dans cette ligue, dont la peur est l'âme, il ne s'agit plus de foi, plus de croyance; il n'y a plus rien de moral : l'intérêt seul en serre les nœuds, et cependant on couvre ce vil mobile des beaux noms de morale, de religion, d ordre, de légitimité ; on le pare de tout ce que les vieux temps ont de saint et de respectable. » Nous en sommes à ce triomphe momentané des vieilles idées. Aujourd'hui, dans la polémique de l'école théologique et de la philosophie, c'est Taulorité qui attaque, c'est la raison qui est réduite à se défendre. La théologie ne consent à renouer son ancienne alliance avec la philosophie qu'autant que celle-ci reprendra son rôle de servante : ancilla theologiœ.
Ces réflexions nous viennent à propos de la lecture d'un livre intéressant a beaucoup d'égards. La morale de rEvangile comparée aux divers systèmes de morale ^ par M. Tabbé Bautain, tel est le titre d'un cours fait il y a quelques années avec un certain éclat à la Faculté de théologie, et que le professeur a publié. Ce qui frappe tout d'abord dans ce livre, c'est la netteté du plan, la simpliciléde la méthode, la clarté facile de l'expression, le bon goût, le ton calme et plein d'urbanité qui règne dans Texposilion et la discussion des doctrines. L'auteur commence par définir l'idée de la morale, et par énumérer les conditions qu'une doctrine doit réunir pour répondre véritablement à cette idée; puis, à la lumière de ce principe, il passe en revue les divers systèmes de morale anciens et modernes, et essaye de faire voir qu'aucun n'y satisfait complètement. On devine la conclusion de cette démonstration historique ; c'est l'insuffisance
) la raison , en matière de vérité morale. Nous disons suffisance et non impuissance. M, Bautain est sorti de îcole normale, et a été professeur de philosophie; il se uvient un peu de son origine et de son enseignement, est d'ailleurs un esprit éclairé, naturellement calme et odéré, d'un tempérament nullement fanatique,- homme i monde encore plus que d'école, et chez lequel Tardeur ) la foi ou les habitudes scholastiques n'ont jamais fait iblier le sentiment des convenances. 11 dédaigne cette ^ossière dialectique qui réfute sans comprendre, et s'atque aux mots plutôt qu'à la pensée; il laisse aux violents s déclamations, les injures et les calomnies. Il n*a pas )rreur de la raison; il lui fait l'honneur de l'admettre ms le sanctuaire de la vérité, à la condition qu'elle servira la théologie. 11 lui donne même une grande larque de confiance, et dont on pourrait tirer un puismt argument contre la conclusion du livre. C'est à la ùson générale, au sens commun qu'il demande l'idée lênie et les conditions de la morale : c'est donc l'esprit umain qu'il fait juge entre la morale évangélique et la phi- ►sophie. Si la raison a ce pouvoir, pourquoi n'aurait-elle as celui de trouver la vérité? M. Bautain ne l'entend pas nsi. Son électisme ne va pas jusqu'à permettre à la raison e lire même dans la conscience humaine. C'est letlre ose pour les faibles yeux de l'esprit, à moins que l'aufoté ne lui prête son flambeau. Voilà le langage de l'organe ) plus modéré de l'école théologique. Parmi nos poliques, nous connaissons plus d'un sage (|ui s'en accomloderait. Pourtant l'éclectisme des Débats a fait ses réserves
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et a trouvé un peu mo'gie h\ pMl de la pbîlosopbie (1). Ce n'est pas qu'on soi! e\i^eaoi; œpîs- tout en )?îssî>nt }a belle part à la théoJogîe- oo vouJiail un peu plus pour la raison.
Nous sommes d'une école plus ambitieuse ; nous croyons à la souveraineté de la raison et à sa toute-puissance, dans Tordre des vérités que Dieu a nuises à la portée de l'esprit humain. Or, s'il y a, parmi les objets de la connaissance, des notions qui aient ce caractère, ce sont d'abord les vérités morales. L'esprit humain a pu scruter la Nature dans ses mystères les plus secrets et les plus dé'icals; il a pu embrasser l'immensité du ciel, en suivre les mouvements, en mesurer les dislances, en compter les planètes; et il serait impuissante lire sa destinée, sa loi, ses devoirs, dans ce Hvre toujours ouvert sous ses yeux, qu'on nomme la conscience! L'expérience, l'histoire et le sens commun protestent contre un tel paradoxe. Interrogez la conscience humaine dans ses plus humbles et ses plus grossiers organes ; questionnez la conscience populaire, sans culture, jsans éducation, corrompue par les préjugés de l'ignorance et les tentations de la misère : si obscure, si faible, si incertaine qu'elle soit, elle vous répondra, non pas sur toutes les questions morales, mais sur les plus simples et les plus pratiques. Il ne faut pas voler son voisin, faire souffrir son semblable^ violer son serment^ trahir son pays, disposer d'un dépôt confié. La plus vulgaire conscience n'a pas de
(1) Voyez les articles, sur ce livre, d'un charmant esprit, M. Rigault, enlevé si prématurément aux I ettres dont il était une espérance et déjà un honneur.
)»les sur lous ces devoirs. Non-seulement elle les conïît, lors même qu elle y manque ; mais elle en comprend mpérieuse nécessité. SI vous lui en demandez la raison^ )rigine, la légitimité, elle ne vous renvoie point aux ires, aux codes, aux exemples, aux autorités. Qu'elle lisse ou non vous l'expliquer, elle sent invinciblement le cela est bien, que c'est dans Tordre, qu'il n'en saurait re autrement.
Vous dites vrai, nous répondra M. Bautain ; mais la conience ne fait que répéter ce qu'on lui a appris. Peut-être, ais en tout cas n'est- il pas merveilleux qu'elle juge ses aîtres? Et puis d'où l'a-t-eDe appris? La morale est plus cienne qu'on ne pense; la raison a parlé autrefois, et si n en croit l'histoire, il ne semble pas que son langage ait inqiié de clarté, de précision, de vérité, du moins autant 'on l'a dit. Par le sens commun et la science, par la ix de ses poêles, de ses moralistes, de ses philosophes, e a lait entendre bon nombre de sentences, de maximes, doctrines où la plus sévère morale n'a rien à reprendre, si, pour ne parler que de l'antiquité, une érudition intelenle et généreuse s'avisait (malheureusement l'érudition s'avise pas souvent des grandes choses) de recueillir ces blés inspirations de la morale ancienne, elle en pourrait 'mer un manuel assez complet.
Nous disons un manuel, et non un système, encore moins e science. Pour notre part, depuis les plus hautes vérités la morale spéculative jusqu'aux détails les plus précis de morale pratique, nous ne voyons guère ce qu'on y pourt ajouter, en fait de vérités absolument nouvelles. Morale
religieuse, morale politique, morale domestique, morale individuelle, rien n'y a été oublié. Il n'est pas jusqu'à la grande lacune de la morale sociale, la question de l'esclavage, que les derniers moralistes et les derniers philosophes de l'antiquité n'aient comblée, sans le secours du Christianisme. Quant à cette morale mystique, qui a singulièrement fleuri depuis la révolution chrétienne, et dont on peut d'ailleurs contester la vérité pratique, récole d'Alexandrie est là pour prouver qu'elle n'a pas manqué non plus à l'antiquité. Et que serait-ce, si nous y ajoutions les grandes théories, les profondes analyses de la philosophie moderne. Ne serait-ce pas le cas de répéter sur la raison ces beaux vers si connus sur le soleil :
Le dieu, poursuivant sa carrière, Versait des torrents de lumière Sur ses obscurs blasphémateurs.
Mais l'esprit de secte irait peut-être jusqu'à soutenir que toutes ces belles œuvres, où la puissance de la raison humaine éclate si visiblement , ne sont que des inspirations de l'Évangile. La morale de l'antiquité ne prête pas à un tel sophisme. Et puis, il faut tout dire, si la philosophie moderne a enrichi la morale, elle l'a aussi parfois compliquée, obscurcie, ébranlée, en y mêlant indiscrètement la métaphysique et la théologie, et en l'engageant dans les difficultés, les vicissitudes, les luttes des systèmes.
Voilà, ce semble, une assez bonne réponse à l'école théologique. M. Baulain a trop vécu dans le commerce de
rantiquité, il est trop versé dans rhistoire des sciences profanes pour ignorer tout cela : aussi se garde-t-il bien de fermer les yeux à l'évidence et à Thistoire. Sa tactique est plus savante et plus dangereuse. Il le reconnaît ; le sens commun et la philosophie ont souvent bien parlé sur la morale, parfois admirablement. Mais, alors même que leurs maximes et leurs doctrines sont vraies, elles ne satisfont point à ces deux conditions essentielles, Yautorité et la popularité. Sur ce dernier point, M. Bautain est précieux à entendre : «Les philosophes, dit-il, sont tous un peu grands seigneurs. Là morale doit être pour tous, pour les pauvres, les petits, les ignorants, pour tout le monde; et les philosophes, en général, ne sont que pour les savants, les riches, les heureux du siècle... Cette multitude, qu'on appelle l'humanité, n'est pas une espèce de troupeau au service des savants, des puissants et des riches, et dont la destinée serait toutentière dans ces mots d'Horace : Fruges consumere nali. Non, l'homme le plus ignorant a aussi une dignité morale à acquérir; il faut donc que la vraie morale se proportionne à la faiblesse du dernier des hommes, et que, débarrassée de formules trop savantes, elle se montre à tous les yeux, agisse sur toutes volontés. » C'est parler d'or. Nos philosophes feront bien de méditer ces graves paroles, eux qui ne paraissent pas espérer que la morale populaire sera jamais l'affaire de la philosophie.
Pour nous, nous sommes tout à fait d'accord avec M. Bautain sur ces deux points. Nous voulons une morale qui ait pleine autorité sur tous, et en même temps qui soit Il la portée de tous. Seulement, nous ne croyons pas ces
deux conditions incompatibles avec la morale philosophique, lei commence le vrai débat entre Técole théologique et la phitosophie. Tous les philosophes sincères ont dû com* prendre enfin à leurs dépens que, si la philosophie n'a pas le peuple, elle est à la merci de ses ennemis ; et, si modeste x|u'elle soit, qu'elle ne peut pas même espérer de sétîurité et d'indépendance dans l'ombre et le silence de l'école. Mais ici commencent aussi l^s difficultés. La raison humaine n'a pour organes que le sens commun et la philoso^ phie. Quand elle sort du sem commun, c'est pour tomber dans les systèmes *, quand elle sort des systèmes, c'est pour retomber dans le sens commun. Or, le sens commun est vrai, sûr, simple, populaire, mais vague, superfideli insuffisant. Conscience y conscience^ inslinct divin I s'écrie Rousseau. Voilà une belle protestation contre les supersti* lions, les préjugés, les institutions, les fausses convenant ces, les mœurs corrompues d'une société où tout révoltait ia conscience et la nature. Mais l'instinct n'est pas la science ; un cri du cœur n'est pas une doctrine. L'école du sentiment aura beau dire ; le sens moral ne peut être absoi* lument assimilé au sens physique qui> sans culture, sans éducation^ nous fait voir, entendre, percevoir égalemrat toutes les propriétés des corps. 11 est des situations dans ce monde pour lesquelles la conscience toute seule n a point de direction ; il est bien des questions que son flambeau ne pourrait éclairer. Ses inspirations ne suffisent pas toujours pour guider la volonté dans ce dédale de relations, de situations, de conditions qu'on appelle la vie sociale. D'ailleurs, ce qu'on nomme le sens commun n'est pas un fonds
MORALE . raiIiOSOPHIQUE.
immuable de vérités parfaitement définies. II varie selon les temps, les lieux, les sociétés ; il se renouvelle plus ou moins, d'époque en époque, de société en société.. Dans Tordre des notions morales, le sens commun des temps modernes n'est pas tout à fait le sens commun de TaïUiquité. Qui pourrait donner une idée du sens commun ches le sauvage? Dans le trésor des vérités qu'on est convenu d'appeler de ce nom en plein xa" siècle , combiœ de notions dues à la science, à la tradition, à l'enseigna ment ? Le sens commun est un mot dont il ne faut pas trop abuser^ même en morale. D'une autre part, si les sys^ tèmes sont précis et profonds ; s'ils embrasant tous les devoirs dans leurs formules, et toutes les vertus dans leurs défmitionsy ils ont le double inconvénient de manquer de popularité et d'autorité. Us sont trop métaphysiques pour être populaires ; ils sont trop divergents pour s'impoder à la croyance universelle. La raison humaine n'a donc pas répondu à toutes les objections de l'école théologique, :]uand elle a montré ses systèmes et invoqué le sens com« îiun« Les systèmes sont impopulaires, et le sens commun 3st insuffisant ; en sorte que la morale théologique, malgré out ce qu'a pu faire la raison^ préside encore à peu pi^Fi »eule à l'éducation du genre humain.
Si la raison veut en finir avec les prétentions de l'écote héologique, il faut qu'elle propose enfin une morale popuaire et philosophique, simple et scientifique tout à la fois^ me n)orale qui ne se borne point aux banalités du sens corn* nun, et qui n'aille pas se perdre dans les nuages de la méta^ physique. La métaphysique est une belle étude en soi, qui a
occupé les plus beaux génies de l'Humanité, pour laquelle tout esprit élevé a autant de goût que de respect, et qui nous semble appelée à une glorieuse transformation par le concours des sciences. C'est le sommet de la pensée, la couronne de la science, la lumière supérieure qui éclaire et explique toutes les vérités de Texpérience ; c'est la science des principes, des causes, des raisons, des idées. Mais qu'elle reste à sa place. Qu'elle ne vienne pas, dans les questions de fait, mêler ses abstractions et ses conceptions à priori aux observations, aux analyses, aux inductions de rexpérience. Car alors elle devient le fléau des sciences expérimentales, et l'obstacle à tout progrès. Tant que la philosophie naturelle est restée sous le joug de la métaphysique, elle n'a pu prendre le caractère d'une science. Certes, jusqu'à Bacon et à Galilée, le génie ne lui a pas manqué, même le génie de l'observation ; et pourtant elle n'a produit que des systèmes. En ramenant les philosophes à l'observation et à l'analyse, en substituant la recherche des lois à celle des causes, la méthode de Bacon a fait de la philosophie naturelle une véritable science. Le siècle de l'analyse a généralisé cette méthode, l'appliquant à tout, à l'étude de l'homme, comme à l'étude de la Nature. S'il n'y a réussi que fort imparfaitement, s'il a adopté en psychologie VEssai sur Ventendement humain et le Traité des sensations, s'il a célébré conrnie le dernier mot de la morale le livre de V Esprit et le Catéchisme de Saint- Lambert, ce n'est pas à la méthode qu'il faut s'en prendre. Son tort, au contraire, est de n'y avoir point été assez fidèle ; par goût d'une fausse clarté, par amour de la popularité, par une réaction violente
MOIULIC PHILOSOPHIQUE. S6t
contre les doctrines du passé, il fut superficiel, léger, exclusif dans ses analyses. Mais quand cette admirable méthode est maniée par des esprits sages et impartiaux, elle donne la philosophie écossaise ; et si elle se rencontre dans un, puissant esprit, vous avez la critique de la raison pure et de la raison pratique. La philosophie du xix* siècle n'avait rien de mieux à faire que de Taccepter, sauf à l'appliquer avec plus d'impartialité et de profondeur. C'était le conseil et la direction de Jouffroy. Il eut mille fois raison, quoi qu'en pense M. Bautain, de séparer sévèrement la psychologie et la morale de la métaphysique. Malheureusement rétude de l'histoire, excellente en soi, a replongé la philosophie dans l'océan des systèmes. Dieu veuille qu'on arrive au port par cette voie périlleuse. En tout cas, si la métaphysique échoue, il faut éviter, à tout prix, qu'elle entraîne la morale dans son naufrage.
Pour nous, c'est la même méthode à suivre dans l'étude de rhomme, dans la morale notamment, que dans la philosophie naturelle. Plus de spéculations, plus de systèmes, 3lus de métaphysique : l'observation, l'analyse, la simple lescription des faits moraux. La nature humaine une fois '.onnue, sa fin, sa loi, ses devoirs s'en déduisent facilement, ians frais de métaphysique. Alors rien de plus simple, de »lus évident, de plus solide, de plus scientifique qu'une oorale ainsi faite. En tête de la science, le t.ibleau des :rands faits de la vie morale résumant les observations, îs analyses, les descriptions de la psychologie; puis la éfinition de la fin de la nature humaine, et partant u bien qui n'en est que l'accomplissement; puis la formule
complète et universelle de la loi morale qui n'en est qu'un simple corollaire; enfin la théorie des devoirs, c'est-à-dire dès applications diverses de la même formule aux principales situations de la vie humaine : voilà toute la morale. Qu'y pourrait-on contester, si les analyses sont bien faites, si les définitions sont daires et fondées sur rexpérience, si toutes les propositions de détail sont des conséquences rigoureuses des définitions? Et, en tout cas, comme l'esprit humain n*est infaillible nulle part, pas même dans les sciences de pure observation, la vérification est facile. L'original est toujours là sous l'œil du psychologue et du moraliste 9 qui peuvent sans cesse retoucher, rectifier, compléter leur tableau. En métaphysique, les systèmes tiennent tête aux systèmes, surtout dans les questions qui dépassent le sens commun et rexpérience. Mais dans les sciences expérimentales, les fausses inductions, les vaines hypothèses, les conclusions téméraires ne soutiennent pas répreuve des faits : en sorte que l'erreur trouve bien vite son remède. On discute encore avec plus ou moins de raison sur les atomesj les monades^ la matière^ la substance unique ou multiple, la création, la prescience divine. Qui songe à relever du discrédit où elles sont tombées la psychologie deCondillac, la morale d'Helvétius, ou la politique de Hobbes?
Mais j'entends les clameurs des vieilles écoles : « Une morale sans métaphysique et sans théologie, y pensez-vous? C'est l'homme sans Dieu, la règle sans autorité, la liberté sans la grâce, la vertu sans avenir, la loi sans la sanction. Vous avez beau faire, vous ne parviendrez pas à faire sortir
de la seule psychologie la morale tout entière. La loi qui s*impose à Thomme ne peut venir de Thomme. La lumière qui réclaire a son foyer ailleurs et plus haut. La force qui le soutient, la flamme qui l'anime ont une origine supérieure et impersonnelle. » Voilà de belles paroles que répètent tous les moralistes métaphysiciens, et qui ne tiennent pas devant les faits. Êtres physiques, êtres moraux, tous ont leur loi en ce monde, et tous ont leur loi dans leur propre nature. Et pour être intérieure et naturelle^ cette loi n'en est pas moins souveraine. Où sont les lois de la Nature ? Au sein même, et non en dehors des êtres qui les régissent, lois tellement absolues, tellement inflexibles, que la pensée n'admet nulle part de puissance capable de les briser ou de les changer. Il en est de même de l'homme : il porte dans sa propre nature, dans sa conscience, dans sa raison et dans son cœur, la loi obligatoire, immuable, universelle, qui gouverne tous ses actes et tous ses mouvements. Et il faut que sa volonté, ses penchants, ses passions, ses facultés obéissent à cette loi ; sinon il sent que tout est trouble, désordre, mal, dégradation, misère et malheur dans sa vie. La loi morale a si peu besoin d'une autorité et d'un principe extérieurs, pour devenir impératîve, que c'est à elle au contraire que foute volonté, toute puissance, toute nature, même divine, est soumise.
Mais, dira Fécole théologique, la loi n'est qu'un motif, non un mobile;! c'est la lumière, si vous voulez, ce n'est pas la force de la volonté. « Pour faire le bien, » ajoute M. Bautain avec une profonde raison, « la volonté a besoin d'un moteur. » Sans aucun doute ; mais la morale n'est
point condamnée à sortir de la conscience. pour le trouver. De même que l'homme trouve sa loi dans sa propre nature, de même aussi il puise en elle la force qui soutient sa volonté. L'homme n'est pas seulement raison et volonté. Que sont donc les nobles penchants, les passions généreuses, la sensibilité, le coeur enfin^ ce foyer de vie et de flamme perpétuelle, sinon des mobiles et des moteurs? Dieu a trop bien fait toutes choses dans le monde moral, comme dans le monde physique, pour que son intervention y devienne sans cesse nécessaire. Il a pourvu toutes ses créatures, esprits ou corps, de forces et de lois qui suffisent à leur développement et à leur di» rection. D'ailleurs, ai-je besoin d'ajouter que nous n'entendons supprimer aucune question, aucune croyance de l'ordre métaphysique.^ 11 s'agit ici de prononcer sur la méthode et la science, non sur la vérité elle-même. Nous croyons que la psychologie, que la morale ne doivent relever que de l'expérience, et qu'elles ne deviendront de véritables sciences qu'à cette condition. Nous en écartons des questions qu'on y mêle habituellement, et qui n'ont point leur solution dans l'observation et dans l'analyse. Nous ne les nions ni ne les supprimons; nous les renvoyons à la métaphysique et à la théologie, ne pensant pas que leur place soit dans la morale. Mais enfin, si l'on veut à toute force les y conserver, nous pourrions les maintenir encore, non pas à la base, mais au sommet de la morale qu'elles peuvent couronner, mais jamais fonder. Nous croyons qu'on a tort de -nier la bonne métaphysique ; mais il ne faut pas que ceux qui la nient puissent nier du même
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coup la morale^ science pratique et vitale, s'il en fut. Qu'on sache bien que c'est notre grande sollicitude pour les mérités morales qui nous rend si sévères ici pour Tintermention de la métaphysique.
La morale ainsi faite aura ce que lui demande avec raison 'école théologique, et ce qui manque aux systèmes moraux bndés sur la métaphysique, l'autorité, cette autorité toute scientifique qui s'impose aux esprits, sans violence ni >éduction, par la seule force de la vérité, sur le signe unique de révidence, et devant laquelle toute autre autorité ^incline, même celle de la théologie. En voulez-vous un exemple P Tant que les théories de la philosophie naturelle l'ont été que des systèmes, si rationnels, si probables ]u'ils aient paru, la théologie a maintenu ses arrêts et ses mathèmes. Le jour où, grâce à l'observation et à l'expénence, la physique, l'astronomie, la géologie sont devenues les sciences, il a bien fallu accepter leurs découvertes, y est ainsi que le mouvement de la terre, les révolutions du ;lobe, le système du monde, la théorie du déluge sont naintenant des vérités orthodoxes. Que dis-je, n'ont*elles )as toujours fait partie de la théologie, qui en jouissait sans e savoir? Aidés de la complaisante complicité de nos lavants, beaucoup de théologiens ont fini par croire à ces ngénieuses fictions. Il en sera de même de la philosophie norale. Tant qu'elle n'aura que des systèmes plus ou moins ;pécieux à produire, elle trouvera en face d'elle une auorité qui se prévaudra de sa propre infaillibilité, et des erreurs, des contradictions, des incertitudes de la raison lumaine. Mais le jour où la morale philosophique sera
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fondée sur l'observation et sur l'analyse, la théologie se résignera à consacrer, en se les appropriant, les théories philosophiques qui auront pris rang dans la scienceé M. Bautain, qui lui a toujours conseillé ce genre d'écleolisme, ne manquera pas une si bonne occasion. Il n'y a plus guère en ce temps-ci de croyants et de sectaires qui résistent à l'empire des faits accomplis.
Mais faire ainsi de la morale une science, n'est-ce pat la rendre inaccessible au vulgaire? Tout au contraire. En dégageant la morale de toute spéculation métaphysique, en la ramenant à l'observation, on ne la complique pas; on la simplifie, et on la met à la portée de tous. La science morale alors n'est pas autre chose que la oon-science humaine mise en relief par la lumière de Tanalyse. Pour la posséder, au moins dans ses éléments essentiels, il n'est besoin ni de théologie, ni de métaphysique, ni de beaucoup d'histoire et de littérature. Il suffit de se connaître soi-même. Avec un peu de réflexion, chacun y parviendra, guidé d'ailleurs et éclairé par les grands tableaux de la science. Même sans être initié aux fines observations, aux savantes analyses du psychologue et du moraliste de profession, Thomme du peuple en saura bien vite assez sur sa nature pour comprendre sa fin^ ses devoirs et ses droits, surtout lorsqu'une éducation sérieuse aura formé et développé son sens moral. Alors chacun, pour se conduire, aura mieux que le code, mieux que le catéchisme, mieux que l'autorité d'un maître et d'un directeur: il aura sa conscience. Il ne croira plus sur parole ; il verra luimême, il sentira la vérité. Pour être plus directe, plus
indme, plus personnelle, croit-on que sa foi en sera moins forte et moins profonde? Comment douter de ce qu'on voit, de ce qu'on touche, de ce qu'on sent? Jene dis pas pour cela que les lois» les catéchismes, les maîtres, les directeurs seront imitiieg. Non, je n'attends point une telle perfection de la nature humaine. Les âmea serviles et grossières se gouvernent moins par Tamour ou la devoir que par le glaive de la loi et le frein de Tautorité. Et les meilleures, les plus nobles, les plus fortes natures trouveront encore dans cette vie des épreuves où les conseils, les inspirations, la direction, les secours étrangers leur seront nécessaires. Il y aurait de l'orgueil à soutenir le contraire, et n'oublions pas que l'orgueil est souvent puni par la chute. Mais enfin est-ce rêver l'impossible que d'espérer qu'un jour nul membre de la grande famille humaine n'aura besoin des lumières d'autrui pour lire dans sa propre conscience ses droits et ses devoirs? Morale «cien^'/îçiio, morale populaire, telle est la tâche de la philosophie. Tâche double dans ses résultats^ unique dans son principe. Car le meilleur moyen de mettre la morale à la portée de tous, o'est d'en placer le foyer dans le cœur humain. Cette œuvre faite, la philosophie aura payé sa dette à l'Humanité. Jusquelà, elle méritera l'indifférence du peuple et les critiques de l'école théologique. Car elle n'aura travaillé que pour Uûe aristocratie qui ne lui sait pas toujours gré de ses efforts, 3t qui oublie vite ses leçons, dans les distractions et les r)laisirs de cette vie molle et facile, où les caractères s'éner- ^ent, où les cœurs se corrompent.
Quand les sociétés modernes entrent en pleine démo-
cratie, le moment n'esMl pas venu de mettre la vérité morale à la portée de tous, de la faire descendre sous sa forme propre, dans l'école primaire pour les enfants, dans les bibliothèques populaires pour tous les citoyens de nos sociétés démocratiques, d'en faire le sujet des instructions, des enseignements, des manuels, des livres adressés à tous, sans distinction de classe, de condition, de profession ? Alors la morale, passant de l'école dans le peuple, deviendrait une véritable institution sociale, comme la religion et le droit, sans même que le concours de l'État fût nécessaire. Et nous ne verrions plus nos historiens demander ironiquement à la psychologie ses états de service, et à quel titre elle prétend figurer dans le grand tableau de la civilisation générale. Jusque-là, ses services seront de ceux qui ne frappent point les yeux de la foule, et ses droits à l'estime des politiques ne pourront être compris que des esprits délicats et méditatifs , toujours peu nombreux j qui s'étudient à rechercher comment les idées et les théories de la conscience scientifique passent dans la conscience générale de l'Humanité sous la forme sociale des dogmes, des mœurs, des lois et des arts. Le xyiii" siècle avait cette grande et juste ambition. Le catéchisme de saint Lambert, la morale d'Helvétius, les banales déclamations en faveur de la Nature et de l'Humanité, couronnées par le culte de la déesse Raison, ont fait prendre en pitié les vœux et les efforts de la philosophie encyclopédiste. Ce n'était que justice. Mais, ne confondons pas avec ces pauvres doctrines et ces grotesques applications, les fécondes idées et les généreuses espérances qui ont eu pour
MORALE PSTCHOLOGIQUE. 269
iterprètes des écrivains comme Rousseau, et des philosohcs comme Kant. Il ne s'agit pas de dresser des statues ur nos places» et d'instituer des fêtes publiques en l'hon* eur delà raison, de la justice, de la liberté, de l'humanité; lais de faire prendre racine aux principes de la morale ans le cœur du peuple, par une éducation psychologique impie et forte tout à la fois, qui saisisse graduellement enfance, la jeunesse et la virilité. N'est-it pas étrange que 1 science de l'homme reste une science d'école, tandis que astronomie, la physique, la chimie, l'histoire naturelle ndent à devenir des sciences populaires!
Lb Devoir^ par Jules Simon.
Un sophiste s'avisant de nier le mouvemenU un philophe se mit à marcher pour le hji démontrer. Pendant le l'école théoiogique s'éverlue à prouver l'impuissance ! la raison humaine, en tout ce qui touche aux vérités orales, un des nôtres, un écrivain qui honore la philophie contemporaine par son caractère, non moins que r son talent, M. Jules Simon, a fait un beau livre de )rale, où, sans descendre jusqu'aux détails de la casuisne, il ne laiâse aucune question essentielle sans solution sans démonsi ration.
Ce livre, qui date de 1854, a déjà en de nombreuses édins. C'est un grand succès que le ti'Icnl de Tniilcur suffirait
à expliquer. Tout en leur conservant la rigueur, ia précision, la solidité qui font le mérite d'une œuvre philosophique, M. Simon excelle à répandre sur les analyses et les dé- EtonslratioDs de la science cette clarté, cette vivacité de tour y cette élégance de diction, cette grâce, cette éloquence qui leur donnent Tintérêt et le charme d'une œuvre littéraire. Mais le succèsdu livre tient encore à une outre cause sur laquelle nous appelons Tattention de nos lecteurs. Un livre sur le devoir, qui devient populaire, n'est-ce pas tout à la fois un heureux symptôme du présent, et de bon augure pour revenir? La vérité morale est assurén^ent le premier remède dont cette société profondément malade ait besoin. Si la morale n'a point été oubliée dans cette immense et merveilleux travail qui, depuis vingt-cinq ans, a pour but la solution des grandes questions sociales, il est certain qu'elle n'y a pas eu la place qui lui convient. Et pourtant, le sentiment moral est le grand ressort de toute société vivante, le moteur de toute révolution sérieuse, l'âme de toute vraie civilisation, le parfum, pour parler le langage de Bacon, qui purifie la science et l'empêche de se corrompre au contact dangereux des intérêts et des passions. Avec ce sentiment^ les grandes réformes sont faciles et toujours heureuses; sans lui, tout devient difficile et dangereux. Par exemple, on a beaucoup écrit, beaucoup discuté depuis quelques années sur les divers modes d'association ; et chaque école s'est ingéniée à trouver la solution du problème dans telle combinaison des rouages de la machine, dans telle organisation des intérêts associés, laissant croire en quelque sorte que hors de là il n'y a
MORALE PSYÔHOLOGIQUE. 371
)ointdesaIuU Nous sommes loin de contester l'importance le ces recherches et de ces systèmes. Il y a longtemps ue nos sympathies sont acquises à ces nobles réforma- 3urs qu'aucun revers n'a découragés, qu'aucune calomnie ^a troublés dans leur ardente et infatigable poursuite du ien. Mais n'est-il pas évident que le succès de tels plans épend encore plus de la composition que de l'organisation 3S éléments associés? Où le sentiment moral domine^ jelle société n'est pas sûre de prospérer? Quelle, au )ntraire, peut espérer de fleurir là où manque ce souffle tal. Pour l'œuvre d'avenir, les systèmes, les idées, la ience surabondent. Ce qu'il faut lui préparer maintenant,
sont des âmes, des caractères, des dévouements. Nous nous réjouissons que l'appel fait par M. Simon en 'mes si éloquents ait été entendu. Son livre eût pu ré-* iller le sens moral dans une société endormie et fatiguée; 'a trouvé dans la nôtre plus éveillé peut-être qu'on ne
serait attendu, et tout prêt à applaudir a ses mâles et fèves leçons. Tous ces beaux chapitres sur la liberté, sur passions, sur le devoir, ont été lus et relus avec avidité, l'autant [dus goûtés, j'ose le dire, que l'auteur y proteste ic plus d'énergie contre la doctrine des intérêts, contre ^eligion des faits accomplis, contre ia réhabilitation des sions dangereuses. 11 y a dans la foule beaucoup d'âmes gaires qui aiment le bruit et l'effet, et tout ce qui a l'appa* ce de la grandeur, qui tiennent, par tempérament, pour rande politique contre la pe^i/e morale. Qu'elles écoutent
paroles sur l'ambition. «L'ambition poussée un peu
est d'autant plus haïssable qu'elle est, de tous les vices.
celui qui nous déprave le plus. Il est de son essence d'idéaliser son but, de Tidentifier avec le bien, de haïr ceux qui s'opposent à sa marche, de les condamner avec une sorte de bonne foi, de les écraser sans pitié, de les tromper sans pudeur, de violer les lois et la morale en les attestant, et de tout sacrifier, jusqu'à la probité et à Thonneur, pour se rassasier de vanités, de puissance et de richesses. C'est pour elle qu'a été faite cette maxime détestable : «la grande » morale est l'ennemie de la petite, » ou celle-ci, qui revient au même : « la fin justifie les moyens, » ou « la théorie du succès, qui, prenant une cause pour la justifier dès qu'elle est triomphante, absout le crime, en dépit de Dieu et de la conscience, par la seule énormité de ses bénéfices. »
Qu'elle entende aussi cet accablant arrêt prononcé contre les Philintes de nos jours, qui feraient mieux de nier simplement le droit que de le trahir, et cr qui érigent en théorie le droit de violer le droit, pour sauver un intérêt? Un petit droit, disent-ils, pour un grand intérêt! Il y a, en effet, de grands et de petits intérêts , mais il n'y a point de petit droit. L'inviolabilité est le signe du droit. Vous reconnaîtrez un sophiste à ce signe, qu'il parle d'accommodement avec le droit. Ëh quoi! nous n'admettons même pas qu'il y en ait avec l'honneur, et nous en souffririons avec la morale ! » Et ceci ne va-t-il pas droit à la même adresse. «Le secret de rendre un peuple invincible, c'est de lui faire aimer les mœurs, les lois, la langue et le sol du pays, et non de l'accoutumer à Todeur de la poudre. Les montagnards suisses qui battirent Charles le Téméraire valaient mieux , comme hommes et même comme soldats, que les
plus hardis condoltières de TEurope. » Enfin, quoi de plus vrai que cette spirituelle esquisse de réducation de notre temps? «A peine nés, on les dresse au rôle de machine. On leur donne le plus souvent une éducation toute mécanique, qui exerce tout au plus leur mémoire. On ne leur rend pas raison des choses; on ne leur parle que du fait. » Gela » est ainsi, cela se fait ainsi; tel est le procédé ou telle est la » coutume. » Leurs précepteurs n'ont pas d'autre langage avec eux. Les enfants stylés de la sorte répètent ou copient, et ne pensent pas. Si, parmi les études du premier âge, il s'en glisse quelqu'une qui commande de la réflexion, elle est bien vite suspecte aux gens sages. Leur élève entre dans le monde avec une mémoire chargée et un jugement hébété. 11 s'habille comme tout le mondci salue comme tout le monde , et remplit comme tout le monde ce qu'on appelle, avec une certaine bonhomie, les devoirs de la société. S'il est riche, si c'est un beau fils, il se jette dans les passions à la mode; il a des maîtresses, il fait courir. S'il est pauvre, ou s'il ap[>artient à une famille un peu niaise, on lui inculque ce grand, merveilleux et solide principe, qu'il faut s'enrichir. » Arrêtonsnous ici ; car il faudrait tout citer. Fines analyses, portraits piquants, réflexions sévères, proleslations éloquentes, rien ne manque à ce livre pour en faire une leçon du temps, aussi bien qu'un enseignement de tous les siècles. Nous ne ferons pas l'analyse d'un livre de morale dont le prix est sans doute dans la solidité et la pureté des doctrines, mais dont le charme est surtout dans l'expression. Nous admettons, sans réserve aucune, les idées développées
s? A BfoaiLE.
dafls la parlie qui termine Touvrage, et peut ep être çofi- 3i(]érée comme la conclusion; nous partageons sur ce point le sentiment de sympathie et d'estime dont le publjc ^ salué l'apparition d'un beau livre de morale, dans qn moinent où notre société, indifférente ou sceptique, a grand besoin 4'un pareil enseignemput, j^ous applaudissons également à la forte analyse, à la vive ej; éloquente discussion, où Tauteur expose les faits et réfute les objections , dans la capitale question de la liberté par laquelle débute son livre, Tout aq plus pourrions-nous rechercher sj, dans son analyse, il a assez insisté sur la distinction de la volonté et de la liberté; de la volonté, force active, variable, susceptible de degrés; de la liberté, qui n'en est qu un attribut essentiel, absolu et abstrait. On ne peut tout dire en un volume sur un sujet aussi vaste^ Quant à expliquer telle ou (elle lacune, comme le fait modestement l'auteur, eti faisant observer dans sa préface que son livre ne s'adresse point wx savants, nous sommes d'un avis différent. Il est vrai que ce livre est de nature à plaire à tous, j'entends à tous ceu\ qui sont capables de comprendre une autre règle d'action que le plaisir ou l'intérêt; mais il est vrai aussi que les savants y trouvent de quoi satisfaire leur goût de l'analyse et delà démonstration.
Le chapitre des passions est un de ceux où le talent du moraliste observateur s'est le mieux montré. L'auteur y voit l'homme au vrai, et le peint avec cette sensibilité vive et charmante qui lui est naturelle. Cette étude n'est pas sim-r .plement l'analyse d'un psychologue qui n'a regardé qu'au dedans de lui-même; c'est encore le jugement d'un homme
MOnALE I^SVCHOLOGIQUE. â?S
du monde qui a vécu avec les hoHimps, et connail le fort et le faible de la nature humaine. Tout ce qui tient à la parlie expérimentale et descriptive de son sujet est touché de main de maître, et ce chapitre est une page nquvelle à ajputer au grand livre des moralistes de l'antiquité et des temps modernes. Si nous avions une réserve à iaire, ee serait âur le principe du phénomène si bien observé et si bien décrit par Tauteur. a Comme le plaisir et la doijleur en-* gendrent Tamour et la haine, l'amour et la haine à leur toup produisent le désir et l'aversion. Quand je me sens heureux» il est naturel que j^aime la cause de mon bonheui'; et du moment que je l'aime, il est naturel que je désire la posséder ou me rapprocher d'ell^e De même le sentiment de la douleur m'inspire de la malveillance pour la cause qui l'a produite, et me porte aisément h la repousser loin de moi. Plaisir, amour, désir; douleur, haine, aversion, telle est la génération des phénomènes de la sensibilité^ pu des passions (1). »
Voilà donc la passion réduite à un phénomène de lasen^p sibitité, et toutes les passions, même celles qui ont les objets les plus élevés et les moins sensibles, expliquées par le simple feit du plaisir ou de la douleur. Cette théorie, à laquelle l'auteur a donné les développements les plus inté« ressauts et les plus instructifB d'ailleurs, ne lui est pas pro^ pre; c'est la doctrine de Platon, d'Aristote, de Plotin, de saint Augustin, de Descartes, de Malebranche, aussi bien que de Condillac etd'Helvétius. Jouffroy lui-même en avait
(1) Le devoir, 2« part., p. 1 U, T" édil.
admis el démontré le principe, au début de ses recherches psychologiques; et personne n'a oublié l'admirable description qu'il a faite des divers phénomènes de la passion (1). Puisque l'école spiritualiste et l'école sensualiste se rencontrent en ce point, il semble au premier abord que ce soit une vérité d'observation définitivement acquise à la science. M. Simon est donc resté fidèle à la grande tradition; et dans la ihèse qu'il a développée, il peut se prévaloir des plus hautes autorités de la philosophie. Et pourtant il nous semble que la nature humaine résiste à ces autorités, ainsi qu'aux séduisantes inductions de l'auteur du livre du Devoir. Que le phénomène de la sensibilité, plaisir ou douleur, soit l'origine du développement de la passion, quel qu'en soit l'objet, il n'y a nul doute à cela. Mais qu'il en soit également le principe, c'est ce que nous ne pouvons admettre. Il en est des passions comme des idées; elles ont leur principe inné dans l'âme, comme les idées ont leur principe inné dans l'intelligence. L'âme qui désire ou repousse, qui aime ou haït, n'est pas plus que l'intelligence qui pense, une table rase^ où la sensation viendrait graver successivement tous les traits de notre nature aimante et passionnée. Cette explication peut être vraie pour les petites passions et les affections passagères qui ne se prennent un tel jour à un certain objet que pour le délaisser le lendemain. El encore, si l'on y regardait bien, peut-être trouverait-on qu'elles se rattachent à un principe de notre nature, supérieur et antérieur à la sensation. Mais, en tout cas, les grandes pas-
(4) Premiers mélanges philosophiques. Passions,
MOÎIALE PSYCHOLOGIQUE. 277
sions et les affections durables, Tamourde soi, Tamour des hommes, l'amour de Dieu, Tamour des honneurs et de la gloire, Tamour du vrai, du juste et du beau, les sentiments qu'on réunit sous le nom d'affections de famille, et tant d'autres qu'il serait trop long d'énumérer, ne se prêtent pas à une pareille réduction. C'est ce qu'une observation impartiale a fait comprendre aux psychologues de l'école écos* saise» Adam Smith, Reid, Dugald-Stewart. C'est ce qu'une analyse plus profonde et plus exacte a fini par faire reconnaître à Jouffroy. Réduire ainsi la nature humaine à la pure sensibilité, dans cette question des affections et des passions, c'est, à notre sens, commettre la même erreur que de ramener toutes nos idées et nos facultés intellectuelles à la sensation. Vinnéité des principes de Tâme, quelque nom qu'on leur donne, inclinations, penchants, instincts, n'est pas moins évidente que Vinnéité des principes de l'intelligence qu'on nomme entendement et raison. Ces principes préexistent au développement des phénomènes de la sensibilité; ils sont le fond de notre être passionné, comme les facultés dont on vient de parler sont le fond de notre être intelligent. La sensibilité les fait se produire, mais ne les engendre point, pas plus que la sensation, condition et origine nécessaire du développement de nos facultés intellectuelles, n'en peut être considérée comme le principe générateur. Le plaisir qu'une mère éprouve à la première vue de son enfant nouveau-né n'engendre pas l'affection à laquelle la langue vulgaire donne le nom d'instinct maternel; c'est au contraire celte affeclion qui explique le sentiment ineffable qu'elle éprouve. L'amour des
hommes ne s'engendre point, dans une âme sympathique et bieilireiHante, à la suite du plaisir qu'éveille en elle la première société venue^ ou même telle société choisie 5 ce fâit^ aussi bien que le sentiment qui raccompagne^ est Toccasiôn^ hon la cause du développement de Taffection qu'on nomme sympathie oii bienveillflHce; L'amour de Dieu 4 Tamoui' du beau, du vrdi^ du bien n'a pour principe véritable ni la nature de l'objet auquel il s'attache, ni la nature du sentiment que fait naître la contemplation de cet objet. Tous ces amours ont leur racine au fond de la nature humaine^ indépendamment des circonstances, des études et des objets qui peuvent ednlribuer ou nuire au développement de ees passions saintes ou sublimes. Il en est de même des passions basses^ et des affections égoïstes ou malveillantes: c'est dans la nature de l'homme qu'il faut en chercher le principe^ et non dans tel ou tel accident extérieur de la sensibilité: Sans la présence de l'objeli sans le phénomène ou la série de phénomènes sensitifs qui se prodiiisent à la suite, il est certain que telle inclination, tel penchant, tel principe d'affection, de sympathie né se manifesterait pas; Combien de principes semblables restent sans développement, combien de besoins restent sans satiâfaetion dans certaines âmes, faute d'un objet? Ce fait, par parenthèse j d'observation vulgaire^ est décisif contrôla thèse de Descartes fel de Condillac; il suffirait j à lui tout seul, à • démontrer l'innéilé de nos penchants, de nos inclinations, de nos affections, sinon de nos passions.
Nous disons de nos affections, sinon de nos passions, parce qu'il y a ici une distinction importante à faire. De ce
que la passion a pour véritable principe uH penchant, Utte affection primitive, il ne s'ensuit pas que la sensibilité n'y ail pas sa part, et n'y joue paS sort rôle. C'est abuser des mots que de confondre le penchant proprement dit, phénomène pur de toute immixtion de la sensation à laquelle il préexiste, avec la passion, phénomène complexe dû là sëhsibilité se mêle à TiriStinct de là nature primitivéi poliK le fixer, le développer, l'exalter , lui imprimer ënfiH toù» les caractères de la passion proprement dite ; aussi sommeënous loin de nier Tinfllience dé la sensibilité sur le développement des tendatices primitives de nOtre nature. Non-seiitement il est des affedtions qui, dé même que certains ot^ ganes, s'atrophient, faute d'aliment; mais encore, podt* celles qui se développent, la nature des objets qiii y répondent, le concours dé la sensibilité et de l'imagination qui iftlfeWienrtent à là suite, contribuent à produire des différences et des inégalités que la hature n'explique point. C'fest le côté vrai de la doctrine de Platon, de Descartes, dé Condillac, de M. Simon, et de tous les moralistes qui ont étudié le rôle de la sensibilité dans le développement dëâ passions. Mais ce qui reste pour nous une vérité capitale et d'incontestable expéHéhce, c'est l'innéité des principes de nos passions. LeS moralistes et les philosophes euxmêmes qui ont, énlhédHe, confondu le principe àvécrofl^ne, ne font alicUne difficulté de reconhfattt'e , avec l'opinion commune, que nos passions tiennent avant tout à notre natbre, qu'il y a des natures égoïstes, basses, grossières, malveillantes^ comme il y a des natures sympathiques, nobles, délicates, généreuses, enthousiastes; en wT rtiot*;
pour nous servir du langage de Platon, des natures d'or, d'argent, d'airain (il eût pu dire aussi d'argile) qui sont le fond solide et durable sur lequel la sensibilité, l'imagina* tion, l'éducation, la rencontre des objets, les accidents de la vie extérieure concourent à développer ces tendances primitives qui, en se fixant, deviennent alors de véritables passions. Si nous substituons un mot à un autre, Vortgine au principe, dans la théorie que nous venons d'examiner, elle devient d'une exacte vérité; comme la théorie de Locke, de Condillac et de toute l'école de la sensation, devient irré* prochable avec le correctif de Leibniz : nihil est in intel" lectUj quod non fuerit prius in sensu^ nisiintellectus. Donc, malgré les grandes autorités citées plus haut, auxquelles s'ajoute la belle analyse de M. Simon, nous restons fidèle en cela à l'école écossaise et à Jouffroy (1).
Un simple moraliste se borne à ces questions d'observation et de pure analyse sur la liberté, les passions et le devoir. Quand il a démontré la liberté, établi les vrais caractères de la loi du devoir, en opposition aux caractères de la règle de l'intérêt ou du plaisir, enfin décrit les passions dans leurs différentes phases, sous leurs formes diverses de développement, il a fait à peu près toute son œuvre. Mais le philosophe n'en reste pas là. Quel est le principe du devoir, et où le chercher ? Voilà deux problèmes que la morale proprement dite, la morale pratique peut négli^
(4) M. Garnier, qui vient d'être enlevé aux études psychologiques pour lesquelles il a tant fait, s'est montré, en ce point, comme sur beaucoup d'autres, le fidèle et intelligent continuateur des Écossais et de JoufOroy^
MOKALIC PSYCHOLOGIQUE, 281
ger, mais que la philosophie morale ne peut omettre, M. Simon Ta bien compris, et même dans un livre qui a surtout pour but de rendre la morale populaire, il a fran-» chement abordé cette double difficulté.
Quel est le principe du devoir? L'idée de justice, répond M. Simon. Entendu dans le sens ordinaire, ce mot pourrait prêter à objection, en ce qu'il ne comprend que les devoirs de la morale sociale, et laisse en dehors tout Tordre des devoirs qui composent ce qu'on appelle la morale individuelle. Mais l'auteur est un moraliste de la famille de Platon, et entend le mot justice dans un sens métaphysique qui lui permet d'embrasser toutes les parties de la morale. Bien qu'il ne s'explique pas sur ce point, sa pensée n'est pas douteuse pour qui le suit dans les hautes régions où il va chercher le principe de la justice. Qu'est-ce que la justice? Ce n'est point assez dire qu'elle est une loi absolue, immuable, universelle, antérieure et supérieure à toutes les lois écrites, une loi essentiellement obligatoire, et qui n'a pas à compter avec nos convenances, nos intérêts ou nos plaisirs. Toute conscience humaine sait cela, par cela même qu'elle a le sens moral. Mais quelle est cette loi ? quelle en est l'idée, la défmition, la formule? Pour Platon, Tidée de la justice se résout dans l'idée de l'ordre. Toute chose lui apparaît sous cet aspect, et la justice n'a pas d'autre mesure. 11 voit partout l'ordre réel ou possible, dans le Monde, dans Tàme humaine, comme dans la cité. Et partout l'ordre se compose d'éléments analogues, et tient aux mêmes conditions. Que chaque principe conserve sa fonction propre dans le système où il figure, la force dans la Nature,
la faculté ou Vorgane dans rhomme, la classe dans la cité, Tordre règne, avec rharmonie et l'unité qui en sont inséparables. Voilà la justice dans le Monde, daHs Tâme et dans la cité. Celte théorie se retrouve partbut dans les dialogues^ mais nulle part aVeô autant de développement que ddtis la République.
^. Slmoii^ qui A Recherché aveô tant de soih léô appliiBàfloils de la loi mdt^ale, se préoccupe moins d'eh précise^ la notion que d'en démontrer le principe, c'esl-à-dire le type réel et substantiel. Fidèle à la méthode de Platon, dé saint Augustin, de Malebrànche, deBossuëi, de Féneloiî^ de tous les philosophes qui ont gardé la tradition platonicienne, il conclut, après Une certaine analyse des idées de là raison^ que Tidée de là justice, coinme toutes les dutres idées rationfielles, coihmé tous les intelUgibliss^ dii*ail-il volotiliers avec Platon, a son principe et sa siibstailcê ^ti Dieu. DieU est la Justice, comme il est la Sainteté, edtabieil est la BagesSë^ edttittié il est la Beauté^ fcocnme il ^st là Vérité, comme il est toute perfection ; ou plutôt il est la Perfection absolue, qui comprend toutes leô perfections relatives âut divet^ses catégories dé là pensée; il est le gtand Idéal de la Nature et de THumânité.
Voici sa démotlsli^ation. La justice ne peut étfe qu'un rapport, litte slibstance, ou uh altrlbut. « Admettre que là justice soit par elle-même ùné substance, c'est admettre qu'il existe dans la nature des choses un être distinct, séparé, concret, qui s'appelle la Justice : hypothèse évidemment absurde, soutenue par quelques écoles réaUsles, mais qui ne supporte pas l 'examen, et que le bon senô ttb
saurait avouer. Il est également impossible de eonsldéret^ la Justice comme un rapport. Qu'est-ce qu'un rappoM? Un résultat, un fait. Ce qui n'est qu'un rdpport pourrôit ne pas être. Il s'eri faut bien que la justice ne soit qu'un rappdrt entre les choses, puisque si les choses n'étaient pas, la justice subsisterait... II s'en suit qu'elle est urt attribut; Attribut de qui ? D'un être nécessaire; puisqu'elle est iiéeessaife; et puisqu'elle est éternelle, d'uii être éternel. Elle est donc un attribut de la substance divitte. Eti d'aii^ très termeSj Dieu est la substance de la justice (1)^ »
Mdis il reste un problème à résoudre^ plus iiîipoHant, plus difficile que tous les autres. 11 he suffit pas de savoir a que la justice repose en Dieuj comme dàtis sa stibstahcë éterhelle^ ainsi que le dit M. Simon^ et qu'Ott he peut sans coritradictiotl aimer Dieu et forfdire à son devoir (2) »i L'idée de justice est-elle assez claire et assei précise par elle-même pour que tout homme; ayant une consbiericej puisse recbnnaîtt^ë â celte sêlile llimière ce qu'il lui faut faire et be qju'il lui faut éviter, dans toutes les colnplicatioris de sa vie iridividuellé et sociale, privée et publique? Eri un mot, là juslide est- elle une idée simple, ou utie idée complexe dont la fdrntule géné^ale doive être dettiahdée à une science, à une doctrine, et non sitripletlient à la consbience naturelle de chacun ? L'histoire des dbctrihes morales t^épond à bette question. Si simple et si accessible à tous que soit la morale, il est évident ttU'elle est affaii^e
(1) Le devoir, 3' part., chap. 2, p. 326.
(2) Ibid.y 3«part., chap: 3, p. 330.
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de science, et non de conscience seulennenl/ On ne peut donc éviter les systèmes, pour peu qu'on veuille arriver a une fornnule précise du devoir. Selon M. Simon, toutes les méthodes appliquées par les philosophes et les moralistes à la solution du problème peuvent être ramenées à quatre principales.
La méthode théologique est celle qui consiste à chercher la formule de la justice dans la seule contemplation de Dieu ; soit qu'on fasse entièrement dépendre la justice de la volonté de Dieu, comme font certains théologiens; soit qu'on l'identifie avec la nature même de Dieu, comme font d'aulres théologiens plus raisonnables; soit qu'on identifie la nature humaine elle-même avec la nature divine, ainsi que font les mystiques. La première doctrine ne soutient pas l'examen. « Nous n'avons pas à nous occuper des écoles qui font dépendre la morale de la volonté indifférente de Dieu ; une telle doctrine ne se discute pas. Sous prétexte d'exalter la liberté et la puissance de Dieu , elle détruit radicalement sa perfection.... Disons avec une pleine assurance que les vérités premières, et parmi elles, les vérités morales, dépendent de la nature de Dieu, et non de sa volonté indifférente. Dieu est le bien, il veut le bien, et il aime le bien (1). »
Quant à chercher la formule de la loi morale dans la nature même de Dieu, les partisans de la méthode théologique « ont raison en principe, et on ne peut se dissimuler que Dieu étant la justice par essence, c'est en Dieu seul
(1) Le devoir, 3* part., chap., 3. p. 353.
qu'il faudrait étudier la justice, si cette entreprise ne dépassait pas les forces de l'humanité. Mais il faut bien, en tout, tenir compte du possible, et le dogme de Tincomprébensibilité divine met un éternel obstacle à ce que nous puissions tirer l'explication des lois morales de la contem-* plation de la nature de Dieu (2). » Ce n'est pas que M. Simon regarde cette incompréhensibililé comme absolue. La raison humaine ne sait pas seulement de Dieu qu'il est, et qu'il est l'Être parfait; elle compte encore un certain nombre de perfections qu'elle peut lui attribuer, sans tomber dans les mystères de son insondable nature. Mais qui a suggéré à la raison humaine l'idée première de ces perfections? Est-ce la contemplation directe de Dieu? ou n'est-ce pas plutôt l'observation des choses de l'âme et de la Nature, qui en nous faisant connaître telles facultés de l'une, et telles propriétés de l'autre, nous a permis d'ajouter à la nature divine, impénétrable en elle-même, telles perfections correspondantes à ces facultés et à ces propriétés? C'est évidemment cette seconde méthode qui est la vraie. D'où il suit que la méthode théologique proprement dite, livrée â ses seuls procédés de méditation et de contemplation solitaire, est stérile, quant à l'objet de notre recherche.
Restent les mystiques. « Chose étrange ! les mystiques n'ont pas de dogme qui leur soit plus cher que le dogme de l'incompréhensibilité divine; et cependant ils vont chercher en Dieu toute leur morale. C'est que, tout en avouant ce dogme, ils prétendent lire directement dans les pcrfec-
(4) Le devoir^ 3* part., chap. 2, p. 334.
tiqns de Pieii, grâce à l£i doclrine d0 h CQmmnmou de ridentificqtjon. C'est parce qu'ils (iraient, dans de courts instants d'enthousiasme, éphapper à la ponditiop hqniaine, ^t avoir ponscience de la perfection absolue, en s'abinnant dans le sein de Dieu, qu'ils dédaignent tPnt U raison, et se proclament possesseurs de vérités et de principes qui mettent è néant les vérités et les principes ratinnnels. Mais la pprsQun^lité humaine ne se perd ni dans ee monde, ni dan^ Vputre, En pe monde, tpqt pe que nous voyons de Dieu se réduit à pe qu'il nous communique de lui-même dans la raisop; après petlp vie, topt ce que noqs pouvons espérer, c'est de le contempler face à face. Ce que l'orgueil persuade aux panthéistes sur la possibilité d'une union plus iptimp, l'amour le persuade aux mystiques 5 mais, orgueil eu amour, p'est une égale folie. Il faul donc le reconnaître, ce n'est pas ^\ l'incompréhensible perfection de Dieu qu'il
ffiut demander le sepret de h vie morale. »
La méthode que l'on pourrait appeler eosmologique, parce qu'elle embrasse le Cosmos dans ses spéculations ambitieusps, consiste à chercher la formule de la justice daps I3 ponception de l'ordre universel, tel que peut nous le réyélpr la philosophie dps scienees. A mesure que nous eomprpnons mieuî^ le Monde, nous voyons que toute loi dépend des autres lois, pt leur est analogue. Tout se tient, tout conspire, et tout se ressemble. La loi qui règle les accroissements d'un brin d'herbe, est faite sur le même pati'on que la loi qui régit les mouvements du système solaire. La loi de tout être vivant est la loi de Tensemble des êtres vivanis. L'homme se metira à sa place, si seulement il sait
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imiter la naliira. Car la loi de Thomme doit être analogue aux autres lojs. S^uerc n(^turam^ disaient les stoïciens, parce que la nature, c'est la raison elle-méma, la Raison iiniverselle qui est à la fois la loi et l'âme du Monde. Cette méthode parait à M. Simon la plus mauvaise de toutes pour conduire l'homme à la connaissance de sa destinée et de sa loi propre. P'abord, en supposant que la science arrivât ^ trouver la formule de l'Ordre universel, comment l'homme poiirrait-il chercher le secret de sa destinée dans la Nature dont il diffère si profondément. Entre le monde inorganique ^t le monde des êtres organisés, il y a un abîme que nulle mécanique et nulle chimie ne pourront jamais combler, Entre le monde de la vie et le monde de l'esprit, la différence n'est gupre moins grande. Si les lois de 1p vie sont toi|t autres que celles de la matière, les lois de la pensée ne diffèrent pas moins des lois de la vie. Cette diversité profonde et radicale n'empêchent ni Thar^ monie ni l'unité de la vie universelle. Mais plus la science avapce, et plus elle rencontre la différence dans l'harmonie, et la variété dans l'unité. C'est donc abuser des considé*^ rations générales tirées de l'ordre universel, et de la grandeur simple du plan de la Nature, que d'en déduire une analogie imaginaire qui permettrait de soumettre à la même mesure, à la même règle, à la même loi tous les règnes de la Nature, et particulièrement le règne de l'homme qui est le règne àeJ'esprit. « Et quand il serait vrai, dit M. Simon, que la loi de l'humanité pût être légitimement conclue de la loi générale du Monde, connaissons-nous donc si aisément et si sûrement la loi du Monde, pour y
recourir dans nos difficullés ? Où est le système du.Moride, évident et incontestable, qui doit servir de base et de modèle à notre morale ? Â qui le demanderons-nous ? A la métaphysique? à la physique? à la chimie? à la géologie? à l'histoire naturelle? Il faudra le demander à toutes les sciences ensemble ; et ce ne sera pas trop, pour construire le système, d'un homme qui aura poussé toutes les sciences jusqu'à leurs dernières limites, et dont l'esprit sera assez vaste pour en embrasser tous les rapports. Quoi ! c'est ce peu que Ton demande! I^ science humaine, en effet, est bien près de former ce tout magnifique ! Hélas ! ce qu'il y a de positif dans la science, ce sont les sciences; et tout le reste n'est encore qu'hypothèse-... Non, ce n'est pas dans ce livre, dont les premières pages sont à peine déchiffrées, que Dieu a écrit le secret de la destinée humaine. Il n'y a guère que l'homme qui puisse nous éclairer sur l'homme. Les animaux, les pierres et les plantes ne veulent rien nous dire sur nos destinées. Assurément le spectacle du Monde peut nous servir de leçon ; mais il ne peut nous servir de règle. L'homme ne peut se comparer; il est trop peu pour regarder vers Dieu ; il est trop grand pour se courber vers la terre (1). »
La méthode historique consiste à calquer la loi de notre développement individuel sur les lois mêmes du développement de l'Humanité. L'histoire, au dire de ses partisans, est la psychologie en grand. Non-seulement on y retrouve la nature humaine tout entière; mais on l'y voit dans toutes
(I) Le devoir, ^ fart , cliap. 3, p. 363.
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les situations où elle peut être placée, depuis Textrême barbarie jusqu'à Textrême civilisation : c'est rexpérience connplèie. Le psychologue, qui étudie Thomnie en soimême (et il ne peut guère Téludier que là), risque de ne recueillir de son observation qu'une science individuelle, une véritable monographie, quelque soin qu'il mette à faire abstraction des accidents et des particularités de sa nature pour n'en considérer que le côlé général et le fond immuable. C'est la méthode qui obtient faveur aujourd'hui, grâce à l'engouement universel pour les études historiques. Et comme l'esprit de notre siècle tend à ramener toute science à l'histoire, une méthode qui y cherche la morale et la psychologie ne pouvait manquer de partisans.
M. Simon ne croit pas que l'histoire puisse fournir la formule de la loi morale, tout en reconnaissant qu'elle nous offre un précieux enseignement, surtout s'il est tracé par la plume d'un historien moralisic, tel que Tacite. L'expérience historique atteste ce qui est; la conscience seule révèle ce qui doit être. Or la loi morale n'est pas une simple généralisation des faits, comme les lois physiques; c'est un principe à priori, une vérité nécessaire. Premier vice de la méthode historique. D'ailleurs, que donne l'histoire? un mélange de bien et de mal, de justice, d'égoïsme, d'instinct sympathique, où il est fort difficile, pour ne pas dire impossible, de démêler et de dégager l'intention morale. Comme le dit fort bien M. Simon, il faut connaître d'abord la morale pour être capable de la retrouver dans l'hisloire. Et puis, où sera le crilcre de la moralité des acies humains, avec une pnrcilîc mcihode, du moment
qu'on a fermé le livre de la conscience? Ce ne pourra être que l'approbation de la majorité, ou encore la justification du succès. M. Simon met une complaisance excessive, selon nous, à réfuter ces deux thèses qui ne méritent pas une discussion sérieuse; et nous regretterions les pages consaerées à cet examen, si elles ne contenaient une éloquente protestation contre la doctrine du succès.
Après des méthodes qui ne peuvent soutenir l'examen, et sur lesquelles nous n'avons pas besoin de dire que nous sommes entièrement de l'avis de M. Simon, en voici une que l'auteur reconnaît approcher de la vérité, si elle ne l'atteint : c'est la méthode psychologique. Si celle-ci ne nous fait point trouver la formule de la justice, quelle méthode nous la donnera ? Ce point est donc capital, et nous demandons à M. Simon la permission de l'examiner à fond avec lui. Cette méthode a été pratiquée avec beaucoup de vigueur et le plus grand éclat par une école illustre de l'antiquité, le stoïcisme. Tout en en parlant avec le respect et Tadmiralion qu'elle mérite, M. Simon ne trouve pas qu'elle ait parfaitement résolu le problème. Sequere naturam^ obéis à la nature. « Suivre sa nature cela ne veut pas dire : Obéis & tous tes penchants, écoute tous tes désirs, abandonne-toi au courant de la passion. Cela veut dire au contraire : Homme, tu es avant tout une volonté libre; conserve et développe ta liberté, en ne souffrant pas que le plaisir et la douleur deviennent puissants sur ton âme. Suis la nature, cela veut dire, pour les stoïciens : Résiste à tout ce qui n'est pas la raison et ta volonté. » Admirable, mais incomplète doctrine pour M. Simon, qui finit par ce jugement
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sévère : « On peut reprocher à celte morale de n'être que la , morale de Torgueil. Le stoïcien ne voit ni Dieu, ni le Monde, ni les hommes; il ne voit que lui. 11 traité la prière de superstition, et tous les amours de faiblesse. Attentif ft se préserver de toute souillure, il est content, pourvu que sâ volonté reste souveraine. Sa vertu est solitaire et inutile; il a beau se décerner à lui-même le titré dé Sage, il lui manque, pour le mériter, ufi Dieil et un cobur (1). »
Si la psychologie ancienne, interrogée dans la pldà grande école de moralistes qui ait cherché en l'homme la formule de la loi morale, n'a pas donné une solutioii satisfaisante du problème, la psychologie moderne ne sera-t-elle pas plus heureuse, lorsqu'elle parle par la bouche d'un des plus profonds psychologues de notre temps. M. Jouffroy ne songe pas à interroger l'Auteur de la loi, parce qu'il sait dans quelles étroites limites est renfermée la connaissance que nous avons de Dieu. Mais, puisque Dieu est parfait, et qu'il a fait toutes ses créatures |)our une fin, l'homme, le premier être de cette création, a évidemment la sienne. Cette fin est son bien, comme la lin de tout être donné est le bien de cet être, comme la Fin à laquelle concourent toutes les fins particulières est le Bien absolu^ l'Ordre universel. Mais comment se découvre k fin de l'homme? par des tendances primitives, permanentes et indestructibles, que M. Jouffroy nommé penchants. Le secret de notre destinée est tout entier dans l^bbsërvaiion
et l'analyse de ces penchants. Car c'est par là que se révèle
X\) Le devoir, 3« part., chap. 3, p. 378.
la nature de Thomme, la vraie nature, d'autant plus vraie qu'on a su la dégager des impressions et des influences extérieures et sociales. Alors la solution du problème moral est trouvée. Telle nature, telle fin, (elle loi : de la nature se déduit la fin; de la fin se déduit la loi. Rien de plus simple.
Mais n'est-ce pas chercher la loi dans un fait, et, par conséquent, ramener la morale à l'empirisme? M. Simon le pense. On a beau dire que c'est la raison qui juge de la légitimité des penchants; son autorité ne peut changer le caractère du jugement : car ce n'est pas un principe qu'elle pose à priori : c'est un fait qu'elle érige en loi. Or il n'est pas donné à la raison d'opérer cette métamorphose (1). La doctrine a beau être pure dans toutes ses parties ; il y a là un vice originel qui la condamne. « Si l'on pousse à la rigueur la psychologie de l'auteur du Droit naturel^ on verra qu'elle ne tend à rien moins qu'à amnistier tous nos penchants bons ou mauvais. . . . L'expérience est si éloignée de nous apprendre la loi, qu'il n'y a pas en morale d'expérience possible pour qui ne connaît pas à l'avance la nature et les caractères du devoir (2). » Ainsi la méthode psychologique elle-même, malgré son incontestable supériorité sur les précédentes, est rejetée par l'auteur comme convaincue d'empirisme.
Quelle est la conclusion définitive du livre sur celte grave question ? C'est qu'il faut renoncer à trouver la for-
(4) Le devoir, 3^ part., chap. 3, p. 381.
(2) im., p. 388.
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mule du devoir ailleurs que dans la raison elle-même. Nulle expérience ne peut la donner, ni rexpérience de la Nature, ni Texpérience de la société, ni l'expérience de l'histoire, ni l'expérience intime elle-même. « Il est absurde de vouloir expliquer, par une faculté secondaire, les principes de notre faculté maîtresse, et de demander aux faits la mesure et la théorie du droit. Si donc nous cherchons le développement et la formule de la justice, il faut les chercher dans la justice eHe-même et dans les caractères qui lui sont inhérents (l). » Quels sont ces caractèies? L'auteur nous les a déjà décrits; c'est la nécessité, l'universalité, l'autorité absolue des prescriptions obligatoires de la loi morale. Or, tout cela est écrit dans la conscience des individus, comme dans celle des peuples. Pour les y lire, il n'est besoin ni de théorie métaphysique, ni d'analyse psychologique, ni de science historique, ni d'inspiration mystique.
Celte conclusion est la nôtre, avec une distinction que nous demandons à expliquer. Dans le problème soumis à notre examen, il y a deux choses à noter : 1^ la forme ^ ^ la matière de la loi morale, pour nous servir du langage de Eant. La forme, c'est le caractère ou l'ensemble de& caractères sous lesquels la loi morale apparaît à la raison, en opposition aux caractères de toutes les règles qui ont leur origine dans l'expérience. La réunion de ces caractères rationnels est ce qui fait l'essence même de la loi morale, et ce qui l'élève à une hauteur infinie au-dessus dès autres règles de conduite tirées de la sensibilité ou de l'intérêt. Le
(\) Le devoir, S'' part , chap. 3, p. 385.
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premier soin du moraliste doit être de constater l'existence de cette loi, d'en décrire les caractères propres, d'en macsr quer la différence et le contraste avec toutes les formules qui n'expriment que des règles de prudence ou de conver nance. C'est ce que M. Simon, dans son livre du Devoir^ a fait d'une manière complète et victorieuse. Soiii» ce rapport, sa théorie du devoir ne laisse rien à désirer, et S9: critique des méthodes exposées précédemment est parfaitement fondée. Il a raisoq contre la théologie, quand elle prétend dériver la justice de la volonté de Dieu ; il a raison %ilement contre la métaphysique, quand elle veut tirer la lot morale de l'ordre universel ; il a raison enfin contre la psychologie, quand elle entend faire sortir une règle ayant un caractère obligatoire des tendances ou des convenances même essentielles de notre nature.
Mais cela n'est qu'une partie du problème. Tout n'est paç dit, alors qu'on a établi que la justice est obligatoire, universelle, absolue, sans accommodement possible avec nos goûts, nos intérêts, ou nos convenances. Il ne suffit pas au moraliste de dire : Faites ce qui est juste, obéissez à la loi ; il feut qu'il ajoute : Voici la justice, voici la loi» La conscience de chacun, dira-t-on peut-être, est là pour décider, dans un cas particulier, à mesure qu'il se présente. Superficielle et mauvaise réponse, selon nous. C'est remettre à la conscience naturelle, que Rousseau appelait un instinct divine la fonction souvent bien difficile et bien délicate de décider comment il faut agir. L'école du sentiment, en tête de laquelle se place Rousseau, n'a pas d'autre formule à prescrire que celle-làt Mais M. Simon n'est pas de ceux qui
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regardent la morale comme une chose aussi simple. Il croit avec nous que la conscience n'y suffit pas, et que la science est nécessaire pour déterminer, pour définir cette justice dont il a si bien fait ressortir les caractères abstraits et rationnels. Sans cela, le moraliste n'est pas en mesure de donner la formule du devoir, cette formule capitale dont les divers ordres de devoirs ne sont que des applications. C'est là l'objet de la loi morale, objet que Kant appelait la matière du devoir, et pour la détermination duquel l'instinct divin de la conscience ne suffit pas. Il y faut la science.
Mais quelle science? Est-ce la théologie? Non. Est-ce la métaphysique? Non. Est-ce l'histoire? Non. Est-ce la cosmologie? Pas d'avantage. La morale n'a rien à voir avec l'idée de l'Infini dans le temps et dans l'espace. EUe n'a rien à voir non plus avec la conception du plan de l'Univers, cette conception fût-elle possible. Si elle a quelque rapport avec la théologie, ce n'est qu'autant que celle-ci emprunte à la science de l'homme certains traits de la nature divine. Et quant à l'histoire, l'expérience qu'elle comporte est trop peu directe et trop grossière pour qu'on puisse en tirer une révélation nette et pure de la justice. Quelle science donc, si ce n'est la psychologie? Quand M. Simon refuse de demander à aucun des faits de la nature huinaine, même aux faits permanents et fondamentaux, le principe de cette justice qui doit être la règle de nos actions, il est dans le vrai. C'est dans une région supérieure à la nature humaine, à ses penchants, à ses convenances, aussi bien qu'à ses intérêts qu'il faut chercher ce principe; c'est à l'ordre des vérités rationnelles qu'il faut le demander, soit
qu'on remonte jusqu'au Dieu dont ces vérités sont considérées comme les attributs, soit qu'on s'en tienne à l'autorité souveraine de la raison qui les impose à la nature et a l'expérience. Mais l'objet, mais la matière même de la loi, qui peut la donner, sinon rexpérience, et l'expérience de la nature humaine? Ici nous rentrons dans la psychologie.
Telle ou telle erreur des moralistes psychologues ne prouve pas contre la méthode psychologique. L'école stoïcienne a eu grand tort de vouloir éteindre jusqu'au foyer des passions, la sensibilité elle-même, si toutefois elle est allée jusque-là. Elle n'aurait pas eu moins tort, si elle eût isolé le sage de la société de ses semblables, ainsi que paraît le croire M. Simon. Enfin si, comme il le dit, le stoïcisme était une doctrine sans Dieu et sans cœur^ il mérite* rait toule la sévérité que notre auteur montre à son égard. Mais la psychologie est parfaitement innocente de ces erreurs et de ces paradoxes. Quant à Dieu, elle n'a pas plus à le nier qu'à l'affirmer, puisque ce n'est pas son objet. Quant au rôle de la sensibilité, des afteclions et des passions, dans l'économie générale de la vie humaine, c'est pour n'avoir pas été fidèle à. l'observation psychologique que le stoïcisme l'a méconnu. Cette école n*a point péché par excès, mais par défaut de psychologie. La raison, la nature que suit le sage stoïcien, n'est pas simplement la raison et la nature propre de l'homme ; c'est la Raison et la Nature universelle, ce vrai Dieu des stoïciens, dont la loi est partout, dans l'homme, de même que dans le plus infime des êtres de l'Univers. Ce n'est donc pas
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Vaulorité qui manque a la formule de la justice stoïcienne, puisque cette formule est empruntée aux plus hautes consi* dérations métaphysiques et cosmologiques; c'est la justesse, c'est la largeur surtout. Et à quoi lient Télroitesse du principe, sinon à une vue incomplète de la nature humaine? Quant à Jouiïroy, M. Simon serait en droit de lui reprocher d'avoir érigé les faits en lois, et justifié tous les penchants de notre nature, si ce profond psychologue eût dit son dernier mol sur la morale. En effet, tout en admettant la légitimité de nos tendances primitives, que JoufTroy a pris tant de peine de distinguer des passions proprement dites, il faut bien reconnaître, avec notre critique, qu'une véritable loi morale ne peut sortir de celte révélation psychologique. Tant qu'il en reste à une simple analyse des faits de la nature humaine, Jouffroy n'est pas en mesure de for* muler une loi qui puisse servir de règle de conduite; il en est réduit à répéter, sous une forme plus précise, et après une analyse plus savante, l'axiome stoïcien : sequere naturam. Mais il serait injuste d'imposer à Jouffroy les conséquences d'une doctrine qu'il n'a pas eu le temps d'achever. Au point de vue psychologique, cette doctrine est d'une exacte et profonde vérité. Sans être absolument neuve, puisqu'on la retrouverait chez Aristote, et surtout chez les philosophes écossais, elle a reçu de tels développements, par l'analyse de Jouffroy, qu elle a acquis tous les caractères scientifiques d'une véritable théorie. Seulement, elle ne suffit pas pour aboutir à une définition de la loi moi^ale. Pourquoi cela ? diront les moralistes de l'école psychologique. Parce que ce n'est pas tout de dire, et même d'établir que nos pen^
chants sont légitimes, en tant qu'ils révèlent notre véritable nature. Cette nature est complexe ; et dans celte complexité, il y a lieu de distinguer des faits d'un ordre inférieur, et des faits d'un ordre supérieur. Tant que celte distinction n'a pas été faite, tant que la coordination qui en est la conséquence n'a pas été bien établie, l'anarchie règne dans la science, comme dans la vie ; et il est impossible, soit de saisir la loi, soit d'en rédiger la formule, quelque complète et quelque profonde qu'ait été d'ailleurs l'analyse. Jouffroy en est resté là de son œuvre psychologique. Et comme il s'est arrêté aux préliminaires de la morale, il n'a pas eu à chercher le mot de l'énigme dans une synthèse, dont tous les philosophes moralistes, depuis Platon et Aristote jusqu'à Kant et Maine de Biran, ont compris la nécessité, et que Jouffroy était d'autant plus en mesure de formuler qu'elle était mieux préparée par sa savante analyse. Pourquoi faut-il que la mort l'ait arrêté au moment où il allait entrer dans le vif du problème!
Mais si Ton peut défendre du reproche d'empirisme une doctrine qui n'avait pas encore reçu tout son développement, il est plus facile de justifier la méthode psychologique elle-même. Celte synthèse nécessaire à la solution du
problème, il est peu de doctrines psychologiques qui ne la contiennent, sous une forme plus ou moins scientifique. Elle est déjà dans la psychologie de Platon, et même dans la vieille philosophie de Pythagore, sous la distinction du principe sensible et du principe intelligible. Elle se retrouve dans la psychologie chrétienne, sous la distinction de la chair et de Vesprit, que Pascal reproduit sous la formule encore
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chrélienne, mais plus mystique de Tan^e et de la béte. Tous ces termes expriment au fond la grande vérité morale, la dualilé des deux vies, des deux ordres de faits, sinon des deux êtres qui constituent la nature complexe de l'être humain, tout en ayant Tinconvénient de mêler la spéculation métaphysique ou mystique à l'observation psychologique. Si l'on veut exprimer cette synthèse sous une forme qui soit Ténonce pur et simple d6s faits, on pourra dire que la nature de rhomme se résume dans la distinction de la vie animale et de la vie humaine proprement dite, Tune étant commune à rhomme et à ranimai, et Tautre élant propre à rhomme. La conscience, qui nous instruit de cette distinc-> tion, nous révèle en même temps Tinfériorité delà vie animale et la supériorité de la vie humaine. Et son témoignage, en ce point, est d'une autorité souveraine qui n'a besoin d'être confirmée ou éclairée par aucune théorie mélaphyr sique. Ce sentiment est si intime, si profond, si universel qu'il résiste à toutes les dépravations et à tous les abrutissements. L'esprit commande à la chair, l'ange à la bête, l'homme à l'animal; et alors le vrai rapport des deux ordres de phénomènes et de facultés se montre dans tout son jour; Tordre supérieur apparaît comme fin, tandis que Tordre inférieur apparaît comme moyen. C'est sur ce rapport qu'est fondé Tordre vrai delà vie humaine, cet ordre que l'analyse est impuissante à nous découvrir, et que la synthèse seule^ ment peut montrer. Tout devient clair alors et facile, dans le problème de la loi morale. La formule générale de nos devoirs et de nos droits, cette formule tant et si vainement cherchée dans la théologie, dans la métaphysique, dans la
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cosmologie, dans rhisloirc, sort tout naturellement de la synthèse psychologique, où les divers faits de la nature humaine se trouvent compris, classés et coordonnés, de façon à ce que là vraie destinée de Thomme s'en dégage. être libre, reste libre, a dit une certaine école de moralistes pour laquelle nous avons la plus grande sympathie. Cette noble et virile formule est trop étroite pour comprendre toute la loi morale. Être que Dieu a fait homme^ dirons-nous, reste homme. Ce mot bien expliqué par la psychologie dit tout. 11 est plus compréhensif que le mot liberté \ il est plus précis que le mot nature. L'un dit trop, et l'autre ne dit pas assez. La formule que nous venons d'énoncer est la plus simple et la plus claire de toutes, du moment qu'elle vient à la suite de l'analyse et de la synthèse qui l'éclairé. S'il est vrai qu'il n'y a rien de vil dans la maison de t/wpitei\ comme l'a dit la sagesse antique, il est encore plus évident qu'il n'y a rien de vil dans le petit monde qui s'appelle la nature humaine. Organes, appétits, instincts, penchants, sensations, passions, sentiments, affections, imagination, entendement, raison, volonté, rien n'est à dédaigner, rien n'est à retrancher de ce monde merveilleux où se déploie Tordre moral avec ses beautés et ses grandeurs incomparâbles. Donc la destinée de l'homme ici-bas est le développement et le perfectionnement dé toutes les facultés, la satisfaction de tous les besoins sérieux de sa nature. Mais comment, dans quelle mesure, dans quelle proportion tout cela doit-il se faire? Là est l'énigme pour une psychologie qui ne s'élève pas jusqu'à la synthèse delà nature humaine; là est l'embarras pour une morale qui ne se fonde que sur une
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psychologie confuse. Car tous ces besoins, tous ces instincts, tous ces penchants, toutes ces facultés réclament à la fois. Tel besoin presse, tel instinct pousse ; Tappétit commande, pendant que la raison parle, que la passion crie, que la sensibilité pleure ou s'épanouit. Voilà donc une formule anarchique dont il serait impossible de tirer une véritable règle d'action. Quel chaos que lu vie humaine, ainsi livrée à l'expansion désordonnée de toutes ses forces naturelles, si la raison ne parvient à l'organiser et à en régler les mouvements. Donc, à la première formule il faut substi-* tuer celle-ci : Développer toutes les facultés de notre nature, en subordonnant toujours celles qui ne sont que les moyens et les oi^anes à celles dont la réunion constitue la fin propre de l'homme. Tel est l'ordre vrai de ce petit monde qu'on appelle la vie humaine ; telle en est la fin, telle aussi en est la loi. Cette formule exprime, sous la forme la plus scientifique et la moins contestable, une vérité bien vieille, qui est le principe de la morale entière, et qui en domine toutes les applications. Veut-on chercher ce que c'est que la justice, le devoir, la vertu, c'est dans ce monde qu'il faut regarder, non au-dessus ni au-dessous. La science de l'ordre universel, si l'esprit humain parvenait à la posséder, ne nous apprendrait rien de l'ordre moral, le seul qui intéresse le moraliste. Quant à la science de Dieu, elle ne nous en apprendra jamais que ce que nous en savons déjà par l'expérience intime; car c'est encore la psychologie que nous retrouvons dans la partie la plus lumineuse de la théologie. Voilà comment nous eniendons la solution du problème moral.