PHILOSOPHIE DE L HISTOIRE. — DOCTRINE DU PROGRÈS
ligenceou exagération. Il est de grossiers esprits qui ne voient dans l'homme que le corps, dans la Civilisation que l'industrie; qui, pourvu qu'ils entendent le bruit des roues et contemplent les splendeurs du char magnifiquement dé* coré et roulant avec fracas, n'ont pas la pensée de se demander ce qu'il porte et où il mène, s'il n'est pas intérieurement un sépulcre infect^ vide de poésie, de philosophie, de morale, de tout ce qui fait vivre et conserve l'âme d'une société. Aux apôtres de ce progrès, les amis de l'esprit, les poètes et les moralistes peuvent dire : «Puisque vos machines ne travaillent pas pour la justice, la liberté, la vertu et la dignité des mœurs, pour tout ce qui fait la perfection morale des individus et des sociétés, que nous importe tout ce mouvement et tout cet éclat? Votre orgueil nous fait pitié, votre enthousiasme nous révolte. La Grèce de Philippe et de Flaminius était plus brillante de luxe que celle d'Aristide. Était-ce un progrès? La Rome de la république était plus riche en vertus, en éloquence, en liberté, qu'en palais et en monuments. La Rome des Césars avec ses édifices, ses arts, ses jeux et ses fêtes, eût été sans doute plus de votre goût. Pour nous, nous trouvons plusde prix à la société qui a produit lesGracques et Caton. Toute cette pompe est moins belle que le moindre acte de vertu, de cette vertu qui, selon la parole d'un sage deTantiquité, brille d'un plus vif éclat que l'étoile du matin. Votre mesure de la Civilisation n'atteint pas la vraie taille de l'Humanité! Il nous faut d'autres signes pour croire au progrès.» Voilà qui est embarrassant pour les optimistes de l'école utilitaire. Toutefois, il ne faut rien exagérer, pas même
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le spiritualisme. L'industrie n'est pas plus la Civilisation que le corps n'est Tâme, que le bien-être n'est le bonheur. Elle n'en est pas moins une chose légitime et excellente en soi, pourvu qu'elle soit la servante et non là reine de la Civilisation. Si elle ne donne pas le bonheur, elle crée le bien-être, laissant à la justice le soin de le réparhV équitablement. Or le bien-être n'est point si méprisable, en face des misères qui ne rendent pas seulement tout bonheur, mais encore tout progrès moral impossible, chez la plupart des victimes qui en portent le poids. Si le bien-être ne compte pas dans la destinée humaine, dans le bonheur et la perfection, à quoi bon le souci du corps, le travail et l'industrie? L'indifférence, la résignation contemplative de l'Orient est la vraie sagesse. Si le corps seul se trouvait mal de cette sagesse, la philosophie pourrait encore s'en consoler. Mais l'âme s'en trouve-t-elle bien? Qu'on le demande à l'Orient de tous les temps.
Il est d'autres optimistes béats que tout réjouit, que tout captive; qui, sans mesure, sans principe, applaudissent à tout changement comme à un progrès. Pour eux tout a sa raison suffisante et même excellente; tout est beau et bon dans le meilleur des mondes. Ils ne veulent pas que l'Humanité perde un jour, une heure dans sa marche vers la perfection. La liberté, la philosophie, l'art était un bien; mais, puisque l'Humanité marche, la servitude, la superstition, la barbarie ne peut être un mal. Les révolutions, les réactions, les restaurations les trouvent toujours l'esprit satisfait et le cœur joyeux. Nous ne partageons pas cette in ^ altérable allégresse, cette sympathie croissante pour tout ce
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qui est nouveau; nous n'admirons et n'aimons que les changements de scène où THumanilé so révèle plus radieuse de poésie, de science, de justice, de liberté. Certains enthousiastes poussent la superstition du progrès jusqu'à supprimer les conditions de Thumanité, jusqu'à rêver les uns l'extension indéfinie de la vie humaine, ceux-ci la perfection de la science, ceux-là la perfection du bonheur, d'autres la perfection de la vertu. Si Condorcct n'avait pas été un de ces rêveurs, il serait inutile de rappeler que la Civilisation n'a pas ajouté un organe, un sens, une faculté de plus à la constitution de l'être humain , et que la perfeclion étant l'attribut de Dieu, il n'est pas donné à l'homme de devenir parfoit, eu quoi que ce soit, à moins de changer sa nature. M. de Lamartine a trop raison contre une pareille folie.
Enfin, il est des esprits absolus qu'une étroite logique conduit à appliquer à tout la théorie de la perfectibilité, qui veulent que les œuvres les plus libres, les choses les plus personnelles, la poésie, l'art, la vertu, le bonheur, soient soumises à la loi du progrès aussi bien que les sciences et les arts de l'industrie ; qui s'évertuent, par exemple, à mesurer, sous tous les aspects, la supériorité des modernes sur les anciens. M. de Lamartine a encore beau jeu contre cette prétention. Où trouver plus de richesse, d'éclat, de grâce, de grandeur que dans la poésie de l'Orient; plus de naturel, de simplicité, d'élégance, d'harmonie, de goût et de perfection que dans les arts et la poésie de la Grèce; plus de force, de sève, de gravité, de majesté que dans l'éloquence et la littérature latines? Où trouver une vertu plus héroïque, plus calme, plus sûre d'elle-même que dans
la cité ou la philosophie antique, dans l ame d'un Socrale et d'un Calon , d'un Épictète et d'un Marc-Aurèle? Le monde chrétien et moderne a ses types de génie, de poésie et de vertu qui ne sont peut-être point inférieurs à ceux-là. Mais quel homme de sens et de goût s'aviserait de jouer au parallèle entre des types si différents? Quant au bonheur qu'il ne faut pas confondre avec le bien-être, il semble un phénomène personnel, trop intime, trop profond, trop indépendant des conditions extérieures pour qu'on puisse en mesurer le progrès aux autres perfectionnements de l'Humanité.
On ne saurait trop protester contre tous ces chimériques interprètes de la doctrine du progrès. Ce sont ces sottes exagérations qui faussent ou obscurcissent la plus grande, la plus consolante vérité des temps modernes. Tant qu'on se borne à cette critique, nous ne pouvons qu'applaudir ceux de nos amis qui ont le courage de dissiper des rêves grossiers de bonheur sans vertu et sans poésie, de venger l'esprit des insolents triomphes de la matière, au moment où la civilisation moderne se révèle surtout par les merveilles de l'industrie, les jeux de la force, et les miracles de la Bourse, où tout ce qui en fait la substance, la vie, le parfum et la beauté s'est retiré au plus profond des âmes et des intelligences d'élite. Mais certains esprits fatigués, certaines imaginations déçues, vont plus loin. Ils ne voient dans le progrès qu'un fait, inévitablement suivi d'un autre fait, la décadence. L'Histoire universelle n'est pour eux qu'une succession de peuples, de races, d'époques qui ont leur enfance, leur jeunesse, leur maturité, leur, vieillesse,
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leur décrépitude, ni plus ni moins que les individus. C'est réellement nier le progrès. Si, dans cette succession d'époques historiques que la science déroule à nos yeux, sous ces perpétuelles vicissitudes de naissance et de mort, de force et de faiblesse, de progrès et de décadence, il n'y a pas un être immortel, l'Humanité, qui se développe, se complète, s'organise de plus en plus, de mieux en mieux, gagnant à chaque création comme à chaque ruine, s'enrichissant des dépouilles de la mort comme des fruits de la vie, ramassant continuellement sur sa route le prix du travail, des larmes, du sang des générations qui passent, THisloire universelle n'est qu'un mot vide de sens, puisqu'elle n'a pas de sujet; la Civilisation est un accident, et non une loi nécessaire; le progrès n'est qu'une illusion. La science et la philosophie modernes n'ont rien de mieux u faire qu'à garder les rêves de l'Orient et de Platon sur VÉden^ la chute et la réhabilitation, comme nos mystiques leur en donnent le conseil : au moins elles y trouvent l'espérance qui console et soutient. C'est sans doute ce qui rend M. de Lamartine si complaisant pour ces croyances. Mais voilà précisément ce que ne fera pas la philosophie, à moins de fermer les yeux à l'expérience.
Parler de progrès sans le définir, c'est prononcer un mot qui couvre autant d'erreurs que de vérités, et qui peut être, par cela même, nié, affirmé, discuté indéfiniment. Heureusement que, pour cette définition, nous n'en sommes pas réduits aux seules lumières de la philosophie. La science proprement dite, l'histoire naturelle et l'histoire nous ont rendu la tâche facile, en montrant tout à la
fois la réalilé elle mode même du progrès. Ceux qui traitent la doctrine du progrès continu comme le rêve d une philosophie matérialiste et Thypothèse sans fondement d'une science peu sérieuse, oublient que ce n'est ni la philosophie ni la science qui parlent de progrès, mais la Nature elle-même, dont la science n'a fait que dégager le témoignage des voiles jqui le recouvraient depuis tant de siècles. Cuvier n'est point un rêveur; il n'a pas inventé ces fossiles qui attestent les révolutions du globe. Le progrès est inscrit en caractères authentiques dans les entrailles de la terre, le progrès, en tendez- vous, et non un simple changement de formes. Le premier manuel de géologie explique la nature, Tordre, le progrès de toutes ces créations enfouies successivement sous le sol : notre globe, primitivement formé par la condensation des gaz qui erraient en forme de comètes, a débuté par une masse de vapeurs brûlantes, âge de Vulcain ; puis il a pris une autre forme par la solution de ces vapeurs en liquides, âge de Neptune; puis une autre encore par la consolidation des liquides, au moins à la surface, en une croûte compacte; puis ce théâtre ainsi préparé s'est décoré d'une végétation dont rien ne rappelle aujourd'hui la puissance et la fécondité; puis il s est animé par l'éclosion des germes d'une vie animale, dont lés monuments conservés nous étonnent par leur monstrueuse grandeur; puis enfin il s'est illuminé de beauté, d'intelligence, de liberté, en recevant, dans un système géologique combiné tout exprès, au miheu d'un cortège de plantes et d'animaux plus parfaits destinés à son usage, l'hôte humain qui ne quittera ce globe qu'après
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ravoir transformé à son image, ainsi que le prouvent depuis six mille ans les conquêtes de l'industrie sur la Nature. . Et ce progrès d'une époque à l'autre ne se fait point par le perfectionnement indéfini d'un même type, mais par la destruction du vieux type et la création d'un nouveau, à travers des convulsions, des déchirements, des catastrophes, des ruines qui se mesurent à la grandeur de l'œuvre nouvelle et à la puissance de la force créatrice. La Nature ne procède pas par évolutions, mais par révolutions ; elle brise un type pour en créer un autre plus complet, plus riche, plus organique^ en faisant passer chaque type par toutes les phases d'enfance, de jeunesse, de maturité, de décrépitude que subissent les êtres vivants. Assurément chacune de ces époques a sa beauté propre : beauté de la force et de la fécondité dans ces exubérantes ébauches du règne animal et du règne végétal qui signalent les pre« mières créations delà Nature; beauté de forme, de mesure, de proportion, de perfection dans les harmonieux organismes qui révèlent le dernier effort de son génie. Mais qui met en doute la supériorité des unes sur les autres? Qui nie le perfectionnement incessant jdes œuvres de la Nature, à travers cette succession de créations et de ruines? Voilà le progrès dans l'ordre cosmique- Et si l'on ne veut pas remonter jusqu'aux mondes détruits pour y chercher la définition du progrès, qu'on prenne pour exemple l'échelle des règnes de la Nature dans notre monde actuel. Chacun a son type de beauté et de perfection, beauté rigide et symétrique des masses inorganiques, beauté onduleuse et harmonieuse des formes organiques chez les êtres vivants, beauté
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eœpressive chez Tanimal, beauté spirituelle et morale chez rhomme. Entre des types si divers, nulle comparaison possible; nulle possibilité d'expliquer celle succession par le perfectionnement indéfini d'un même type. Et pourtant qui pourrait nier la supériorité d'un type sur l'autre , l'ascension graduelle de la Nature à travers ces divers règnesy et cette magnifique échelle de progrès continu, dont les degrés sont l'étendue et la forme, la vie, la sensibilité, l'intelligence, la raison, la conscience et la liberté?
Il en est des époques de l'Humanité comme des épo* ques et des règnes de la Nature. Sans parler de la période primitive, sauvage et barbare, dans laquelle nous ne sa^ vons combien de temps elle a végété^ cette Humanité qui semble si vieille, à la mesure de notre courte vie, n'a traversé que trois grandes époques historiques : l'Orient, le monde gréco-romain, la société moderne qui n'a point encore atteint sa forme définitive. La Grèce, Rome et les temps modernes n'ayant plus de mystères pour l'érudition, plus de nouveautés pour la poésie, c'est l'Orient qui attire aujourd'hui les regards : l'Orient, ce berceau de l'antique civilisation et du christianisme, ce foyer de la poésie sublime et de la grande théologie , dont les rêves fascinent encore l'imagination de nos croyants, en pleine lumière de la science et de la philosophie moderne, ce pays des ruines colossales et des saints souvenirs, ce théâtre des puissants empires et des prodigieuses constructions, où le sentiment de l'infini éclate partout, celte terre enfin d*amour et d'extase, de sympathie et de piété pour tout ce qui vit et qui souffre, pour le pauvre, le faible et
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rinférieur, pour Tanimal, la plante,' la Nature entière qu'elle élève, par un touchant effort, jusqu'à rHumanité, jusqu'à Dieu. Tout cela est beau sans doute et cligne de vénération. Mais tournez la page; la Grèce vous fera voir ce qui manque à l'Orient. Cette poésie est pleine de grâces de sens et de grandeur ; mais elle est généralement sans goût, sans mesure, sans précision, sans plan, sans composition, mêlée à tout, à la morale à la théologie, à la science. C'est la confusion la plus complète des genres et des sujets. Cette métaphysique et cette théologie ont de la profondeur et de la portée, moins que ne l'ont dit toutefois ceux qui les ont élevées au-dessus des incomparables systèmes de la philosophie grecque; mais elles sont tellement mêlées de poésie qu'on ne parvient pas à y discerner nettement la pensée de l'image. Cette douce et sublime morale, qui parle si bien le langage de l'amour, ne connaît guère celui de l'égalité, de la justice, du droit, de la liberté. Elle fait monter^ comme le dit un poëte, Tanimal dévoué avec son maître dans le séjour des bienheureux ; mais elle laisse à la porte de la cité l'homme déshérité, l'esclave, le paria, se bornant à implorer pour lui la douceur de ses maîtres. Ces empires, si imposants par leur masse et leur durée, sont de vrais tombeaux où dorment, quand les souffrances de leur condition ne les réveillent pas, des multitudes sans droit, sans destinée, sans nom, pour lesquelles pensent, parlent et agissent quelques rois, quelques prêtres cachés dans la dernière enceinte d'un palais, ou dans l'ombre d'un sanctuaire. La Grèce et Rome , comme le monde entier, tiennent
de rOrient le principe de leur civilisation. Le continuentelles? Nullement. Nouveau type, nouvelle civilisation. La civilisation gréco-romaine, c'est la cité, avec des vertus que nos sociétés modernes n'ont jamais connues ; c'est le règne du droit et de la loi ; c'est la langue, l'éloquence, la poésie, les arts élevés à une perfection classique que le goût moderne n'a cessé de prendre partout pour modèle ; c'est la science dont Platon et Ârislote sont les types, la science parlant avec grâce, avec éloquence, comme sait toujours le faire le génie grec, mais sans symboles, sans énigmes, sans mystères, le langage de la raison et de la pure vérité. Quelle comparaison possible , nous dira-t-on, entre des types si différents, entre le puissant empire et la noble cité, entre le sentiment de l'infini et le sens du beau, entre l'amour et la justice, entre l'ampleur, l'obscurité de la synthèse, et la profondeur, la clarté de l'analyse? Aucune, en effet. Il n'en est pas moins vrai que, d'une époque à l'autre, le progrès est manifeste. Combien le type grécoromain est plus parfait, plus libre, plus humain, plus spirituel qne le type oriental ! L'Orient n'est pas le règne de la pensée, comme on l'a trop dit, mais de l'imagination. Psychologie, morale, théologie, politique, science, il ne voit ou plutôt n'entrevoit toute vérité qu'à travers le voile des images. Il ne pense pas, il rêve Tintelligible, l'infini, l'âme, l'esprit; Dieu, tout ce qui échappe aux sens. Les types les moins orientaux de l'Orient, la Perse, la Judée, l'Arabie i^ntrent dans cette loi. C'est toujours l'imagination qui colore tout de ses reflets. Or l'imagination, c'est encore la nature, la nature enveloppant et dominant Vespril. Le mot
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(le Hegel est vrai; le règne de resprit ne commence qu'avec la Grèce et Rome* C'est l'esprit dans son type le plus net, le plus visible, sinon le plus intime et le plus profond. Pour bien juger TOrient, il ne faut pas le regarder de loin et sur le prestige de son antiquité et de ses ruines, mais le voir sur place. Cette civilisation dure encore, tant elle était massive et solide. Qu'est-ce autre chose, pour le monde moderne, qu'une végétation unifQrme d'êtres humains, qui n'a jamais pu retrouver le mouvement, la vie, le progrès qu'au contact d'une autre civilisation ? L'Orient n'est donc qu'une ébauche grandiose, mais monstrueuse, de l'Humanité^ comparable à ces premières époques de la Nature dont le» monuments nous étonnent par leur masse et leur grandeur. La civilisation de la Grèce et de Rome a passé plus vite, fleur charmante, mais délicate, qui portait dans son calice le ver de l'esclavage. Du reste, arts, vertu, science, tout a le cachetdu fini dans cette perfection du type gréco-romain. L'art s'y arrête à la représentation des formes de la Nature, ou à l'expression des sentiments les plus simples, les plus extérieurs de l'humanité. Le fond de la Nature, le fond de l'Humanité, Vdme, Vesprit des choses et des êtres, toute cette riche matière dont vivra Fart chrétien et moderne lui échappe ou lui est indifférente. La mythologie grecque est une théologie d'artistes et de conteurs; ses dieux distincts sont promptement séparés et transformés en figures humaines. La religion romaine est un recueil de religions , c'est-à-dire de cérémonies et de pratiques sans aucune pensée métaphysique. La philosophie soulève le. voile que l'art et la mythologie ont jeté sur tout, sur la
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Nature, sur l'homme, sur Dieu; mais/alors même qu'elle prend son essor sur les ailes d'un Platon ou d'un Aristote, elle dépasse difficilement les limites d'une théologie plus ou moins anthropomorphique. Le Dieu de Platon est un artiste qui façonne une matière donnée sur l'idéal du beau et du bien. Le Dieu d'Arislote, simple type de rintelligence, n'est que le premier Moteur de l'univers. La théologie alexandrinè, plus haute et plus profonde, ne naît qu*au contact de l'Orient. La cité du monde gréco-romain est bien une société d'hommes libres, d'égaux et de frères ; mais elle absorbe l'individu et la famille dans l'État, et proscrit i'humanité dans son étroit patriotisme. C'est d'ailleurs le plus souvent une aristocratie : et même dans son type le plus démocratique, c'est encore une dure aristocratie, sans pitié pour un immense peuple d'esclaves. D'ailleurs, aristocratie ou démocratie, cette société a la passion de la conquête et le dédain du travail. Elle garde pour ses brillanis et féconds loisirs les œuvres de l'art, de la science et de la politique, abandonnant tout le reste à ce troupeau servile que son mépris tient à distance de la cité. Si parfait, si pur, si supérieur qu'il soit au type oriental, le type gréco-roniain est donc encore une forme incomplète, une création superficielle et éphémère que le grand Artiste des mondes ne pouvait regarder comme sa dernière œuvre.
Enfin paraît le monde moderne. Sorti des forêts du Nord et des steppes de l'Orient, celui-ci semble venu tout exprès poilcrdémentir la loi du progrès continu. C'est la nuit succédant au jour, le chaos à l'ordre, la barbarie à la civilisation. Tout ce qui s'y révèle de beauté, de justice, de
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science, de religion, c'est à la Grèce, à Rome et à TOrient qu'il le doit. Mais enfin, si informe qu'il apparaisse, l'histoire et la philosophie découvrent déjà à son début un type nouveau, plus libre et plus distinct que l'immobile Orient, plus complet, plus riche, plus profond, plus robuste que la noble Grèce et la forte Italie. On sent qu'il lui faudra d'autant plus de temps et de travail, pour se former et s'organiser, qu'il contient plus de forces, de facultés, d'éléments à développer. C'est d'abord la féodalité, époque de sanglante anarchie, âge de fer s'il en fut, mail^ nécessaire pour arrêter le flux des invasions nouvelles et enraciner dans le sol cette barbarie flottante qui promène le fer et le feu dans le mondQ« gréco-romain. C'est ensuite la monarchie de droit divin, qui foule et dévore les peuples comme un héritage de famille, mais qui rallie, forme, organise ces éléments épars de la société féodale, ces provinces, ces principautés, ces fiefs qui vivent et se développent dans la plus anarchique indépendance. Inutile dédire que, féodalité ou monarchie, il n'y a pas place pour le droit, la justice, la conscience, la liberté, sous le régime du despotisme politique et de l'inquisition sacerdotale.
Mais voici la réforme, la philosophie, la révolution qui viennent mettre fin au régime de la force, de l'intolérance et du bon plaisir. Le monde moderne se couvre d'institutiens libres et humaines sur toute la surface du globe, en Angleterre, en Hollande, en Suisse, en Amériqii^., en France enfin, où la déclaration des droits de l'homme est la charte, non d'un peuple, mais de l'Humanité entière. La révolution française est l'aurore de la démocratie, seule
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forpiô déflriitivp des sociélés modernes, d'unp dcinocratlc libre, intelligente, morale, religieqse, digne enfin d'une éducation faite par la science, la plûlosophie, Ip droit, l{i poésie et Tart. Nous avpns cjjt Tanrore, et qon encore Jp Jour. Entrp cps dpux inonientg}, il y a toq| Tinlervalle d'un sjèple di3 labeurs, de souffrances, de révolutions, de réactions, de restaqralinns, de formes provisoires et dp purp accidents, qni peuvent irritpr de nobles impatiences, tromper des espérances généreuses. Mais tout oeja n^ saurait faire illiision uq seul in&t^nt aux esprits droits, pux cœurs fermes qui ont l'œil et la pensée fixés sur Ip dénoûnieni. D'abord, cet intervalle n'est qu'un point d^ns l'hisloirp de rHpmRnité; et puis notre sociéfé moderpe, qui déjà touche an but, n'est sortie que d'hier des langps de la féodalité, dp la monarchie ^bsolne, dp la superstition. Un se plaiiji de «es lenteurs et de sps résistances. Mais nP vpil-op p^s que, comme le? dieux d'Homère, en quatre pas elle atteint au terme dp son voyage? Comptez plutôt, vons qui vous indignez et désespérez. La république n'est qu'un combat, l'empire pn incident, )a restauration une réaction, la monarchie constitutionnelle une transition. Et voici tout ^ coup, non pas la Frqnce seiilement, mais l'flprope pntjèrp en pleine démocralie. Il est vrai qup l'flurope a reculé; selon les uns, parce qu'elle ayait touché trop vite Ip but; selon les autres, parce que le cœur a manque à la France à l'heure décisive. Toujours est-il que le monde moderne a vu la (erre promise dp trop près pour l'oublier ou la perdre de vue. Si donc, parmi ces formes provisoires d'une époque de transition, il en est qui méritent les regrets des amis de
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h liberté, tious regardons les destinées de la liberté et celles de la démocratie comme trop inséparables pour nous émouvoir outre mesure de ce malheur. Quant aux regrets plus légitimes des amis de la démocratie elle-même, nous les ressentons plus profondément, sans trop nous étonner que le monde moderne ail éprouvé un frisson de terreur devant ce grand, mais sombre inconnu, qui l'attire avec l'irrésistible puissance du destin. En tout cas, au milieu de nos misères et de nos déceptions les plus vives, gardons-nous de juger notre civilisation sur cette série d'ébauches ou de créations éphémères qui marquent son enfance, sa jeunesse, et)a crise suprême de sa maturité; attendons, pour pror Roncer sur ses destinées, qu'elle ait atteint sa forme définitive. La démocratie moderne a bien plutôt les défauts de la jeunesse que ceux de ia vieillesse. Â quels obstacles se heurtent la philosophie et la politique qui essayent de la lîiriger, sinon contre Tignorance, rjnexpérience, la fougue de rinstinct, renlraînement de la passion ? On voit que la période démocratique n'en est qu'à son débqt.
Et pourtant, si incomplètes et si rudimenlaires que soient les formes par lesquelles s'est manifesté jusqu'ici ce gnind type de la civUisation moderne, comparez-les aux types si parfaits, si achevés de la société gréco-romaine. Tonles deux ont leur âge héroïque. La première a eu son Homère ; la seconde n'a pas eu ce bonheur. JMais quelle distance des héros grecs et romains, si forts, si libres, mais si grossiers dans leur simplicité, aux chevaliers du moyen âge, si fiers, si grands, si nobles dans leur pieux et tendre héroïsme ! Et quand cette société féodale vient à se civiliser et à se
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polir; quand la philosophie, la science, la poésie, l'éloquence et les arts s'épanouissent au soleil du grand siècle, certes on ne peut dire que les œuvres du génie moderne soient plus parfaites que ces chefs-d'œuvre de la Grèce et de Rome qui ont atteint la perfection de leur type. Elles le sont moins, au contraire, nous pouvons l'avouer sans nuire à notre thèse; mais elles sont plus riches, plus profondes, plus complètes, en ce qu'elles expriment les sentiments, les passions, les idées d'une humanité renouvelée par le christianisme, par le génie des races nouvelles, par toute l'histoire de la société moderne. Cette différence est assez fidèlement exprimée parla formule de l'art classique ctdel'art romantique. On sent que l'art moderne, inférieur en per/edion à l 'art antique, lui est supérieur en ecopression. Jamais notre sculpture n'égalera les chefs-d'œuvre de la statuaire ancienne, parce que la sculpture est proprement l'art de la forme, dont l'antiquité grecque est le génie même. Mais, bien qu'il ne nous soit rien resté de la peinture antique, nous ne pouvons douter que la peinture moderne n'ait une tout autre beauté d'expression. Homère et Virgile laissent bien loin derrière eux le Dante et Milton pour la beauté de la forme et de la composition ; mais on n'y trouve point, dans Homère surtout, cette profondeur et cette délicatesse de sentiment, cette énergie de passion, ce sens métaphysique des choses qui sont les traits distinctifs de nos poètes épiques. On peut penser que Corneille, Racine, Shakspeare, si grands qu'ils soient, n'ont point atteint, comme Eschyle et Sophocle, la perfection de leur type. Où retrouver l'harmonie de Pindare, la grâce
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d'Anacréon, le goût et l'esprit d'Horace? Mais quelle métamorphose de la sensibilité, de l'imagination, de la conscience humaines? Quelle distance AeVHyppolyte d'Euripide à la Phèdre de Racine, des odes de Pindare, d'Anacréon et d'Horace à la poésie de Byron, de Lamarline et de Victor Hugo! La philosophie moderne n'a certainement pas de génies comparables à Platon et à Aristote, pour la perfection du langage et la beauté des formules. Mais son domaine est plus vaste, son fond plus riche, son sommet plus élevé. Elle comprend mieux l'ensemble des choses , en même temps qu'elle en sait mieux les détails. Elle manifeste, dans les grands systèmes de Malebranche, de Spinosa, de Schelling, de Hegel et de tant d'autres, ce sentiment profond et puissant de l'unité universelle, entièrement perdu dans la mythologie grecque, et à peine conservé dans quelques rares conceptions de Platon et des stoïciens. S'il se retrouve avec toute son énergie orientale dans Plotin et dans Proclus, c'est que cette philosophie a l'Orient pour berceau.
Et ce qui est vrai du génie des deux civilisations, ne l'est pas moins de leur moralité. Si l'on cherche dans la société moderne des vertus politiques aussi fortes, aussi sûres d'elles-mêmes que celles delà cité antique, on n'en trouvera pas. Mais quoi d'étonnant? Parmi ces grands peuples de l'âge moderne chez lesquels le sentiment de la personne, de la famille, de l'humanité est si développé, et a engendre tant de vertus, le sentiment de la cité est encore à natirc en quelque sorte. Chez les anciens, l'homme est avant tout citoyen ; il habite la place pubhqne ; ses grands inlc-
rêls sont les affaires de la oité. Dans la société moderne, s:iuf les dénmocralies attiéricaine et suisse, et raristocratlë îitiglaise, rhomrne n'habite guère que le foyer donnestique, 1(3 cabinet d'affaires, Fusine, la boutique, la Bourse, il faut (]u'il se passe des choses bien extraordinaires, bien émouvantes, bien graves pour ses intérêts, pour qu'il prenne l6 chemin du forum. Cela ne lui arrive qu'aux jours de révo* hition, quand cela lui arrive. Il est homme, chrétien, philosophe, savant, industriel, artiste, fonctionnaire surtout, mais peu citoyen ; il l'est si peu qu'il ne se croit de responsabilité politique que dans l'exercice des fonctions publiques, et qu'il vous dira volontiers qu'il ne s'occupe pas de politique, absolument comme si la politique était une spécialité étrangère à sa profession ou à sa condition^ Il ne se doute guère qu'Aristote à défini l'homme un animal pôlû tique. Il ne lui faut, pour faire vibrer sa fibre patriotique ou civique, pas moins que le danger, la hberté ou la gloire de son pays. Et encore on compte les citoyens qui s'édheuvent à l'appel de ces grands mobiles. C'est tout simple : la vie politique ne fait que commencer chez la plupart des nations de l'Europe, que la tutelle des gouvernements abso-* his a tenue le plus longtettips possible dans l'enfance à cet égard. D'ailleurs, pour tout dire, la grande révolution chrétienne qui a changé le principe et la base de l'éducation humaine, dans le monde connu, y a exclusivement favorisé le développement de la vie individuelle, sans toucher à la vie politique. Et quand le génie grossier, mais indépendant et personnel, des races du Nord s'est trouvé sous la direction profondément spiritualiste et mystique de la religion nou-
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velle, il est soHi de celle t*encontre une société d'uti caractère feritièremëtit nouveau , dorit la vie niorale est lout autre que celle de rnutiqùlté grecque oU romaîrië^ dont réducation est entièremèiut tournée vera le perfectionnement dé là tndralité privée et le développettiMt de la vie domestique, et où les principes, les idées, les mœurt^ les vertus de la cité sont chose à peu près itidorlttue.
Mais la vertu antique est une médaille qui a son revers. Si le lype du citoyen est si parfait dans Tantiqulté, combien le type de Vhomme est incomplet? L'esdlaVage^ Vindignitë de la femme avec ses déplorables conséquences^ Toppression de la famille et de Tindividu, le mépris et la haine de l'étranger, m tout Toubli de V humanité^ sdrtt dés lacunes qu'aucune sagesse, aucune vertu politique ne peut compenser. Quand nous parlons ainsi de l'antiquité^ nous n'oublions ni certaines doctrines, ni Certaines vertus qu'on croirait de l'âge moderne. Mais ces ddctt^ines font exception à la morale atttique, qu'elles devancent et contredisent; et ces vertus appartiennent à des natures plus cornplètes# plus humaines que ne le sont les héros et même les sages de l'antiquité. On jugerait trop favorablement la morale antique, si on la voyait surtout dans les enseignemehts de Socrate, de Platon, de Cicéron^ de Sénèque; de même qu'on se ferait une idée trop avantageuse de l'homme antique, si l'on en cherchait le type dans un Socrate ou dans un Marc-Aurèle. Ce qu'il faut voir dans une époque, pour la bien juger ^ c'est l'esprit général et le caractère dominant.
La société moderne, fort en arrière encore dans la vie politique, a bien autrement d'avenir; sa cité est assez
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large pour comprendre toutes les classes de la société elle-même, ce qui assure sa supériorité sur la forte, mais étroite cité de l'antiquité! Elle est encore, il est vrai, peu familière avec les sentiments et les vertus de la vie politique; mais la pratique les lui donnera peu à peu, sans lui faire perdre aucun des sentiments, aucune des vertus, aucune des relations qui constituent la vie moderne proprement dite. Et, en effet, combien cette vie est plus riche que celle de Tantiquité! Combien de sentiments délicats, d'affections tendres, de passions profondes, de vertus pures et chastes remplissent la vie de l'homme :noderne qui manquaient à celle de l'homme antique, sauf de rares exceptions. Un célèbre critique allemand , Guillaume Schlegel, nous a tracé de main de maître le tableau de la profonde différence qui existe entre les deux consciences et les deux natures, nous peignant la paix intérieure, la noble sérénité, l'imposante simplicité de l'une, en contraste avec la discorde, la lutte tantôt sourde, tantôt éclatante des instincts, des passions, des principes contraires qui s'agitent dans l'autre. Si l'on veut avoir une juste idée de cette différence, il n'y a qu'à interroger les poètes et les moralistes des deux époques. On a dit que la littérature est l'expression de la société. Cet axiome est d'une frappante vérité dans son application à la poésie antique et à la poésie moderne : tandis que la première est simple, claire, harmonieuse dans sa beauté superficielle et tranquille, comme la conscience et la vie qu'elle exprime^ la seconde réfléchit la variété, la profondeur, le trouble, les angoisses e\ les déchirements de l'âme moderne.
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Et si de la morale privée, on passe à la morale sociale, combien Thomme moderne, si inférieur à Thomme antitique pour la cité^ lui est supérieur pour l'AMmamteV La société moderne estime, honore, pratique le travail, toute espèce de travail ; elle professe le principe de Tégalilé pour les œuvres, aussi bien que pour les personnes. La démocratie à laquelle elle aspire ne connaît que des égaux et des frères; point de caste, point de classe, point de condition ni de fonction qu'elle laisse en dehors de la cité. Un pareil idéal vaut bien les lenteurs, les difficultés, les révolutions et les réactions, les misères de toute sorte que traversent les sociétés modernes pour y parvenir. L'antiquité a connu la grandeur morale, la liberté et la dignité politique dans une certaine mesure, au milieu des perpétuelles agitations de la vie publique. Les temps modernes seuls verront le règne de Tégalité, et par conséquent de la véritable justice. En comparant les deux âges sous le rapport moral et politique, on en revient donc toujours à la même conclusion pour la thèse qui nous occupe : la formule du progrès est identique, par quelque côté qu'on l'envisage : type plus simple, plus pur, plus beau^ au sens classique du mot, pour Fantiquité; type plus complet, plus large, plus riche et plus profond pour les temps modernes.
La Civilisation générale, grandissant d'époque en époque et se développant sans cesse sous la loi du progrès, offre assurément un magnifique spectacle aux regards du philosophe; mais nulle philosophie de l'histoire ne peut cacher les ruines, les misères, les iniquités de la Fortune, les vertus vaincues, les vices triomphants qui font ombre
au tableau. Oui, sans doute, la CiviHsaliDn a toujours avancé, tantôt dans un fiensj tantôt dans un autre, depuis que BOflt duvsrtes les annales de Thistoire de notre espèce. Elle a gagné à Id conquête grecque, qui a ftetné sur les débris des vieux empires de TOrient les sciences, les lettres et les arts de la Grèce; elle a gagné à la conquête rothairtê, qui a fait passer toutes les nationalités du moridé connu sous le niveau de la centralisation itnpériale et du dl^oit romain épuré et transformé par la philosophie; elle a gagné à la formation de ces grandes nations modernes qili s'appellent la France, TAngleterre, la Prusse^ rAulriche, TEspagne^ et qui, soit par la conquête, soit par la centralisalion, ont, au profit du progrès, supprimé^ effacé, absorbé dans leur vaste sein tant de nations héroïques, tant de provinces originales qui avaient fait Itt force et la gloire du moyen âge. Mais il faut bien reconnaître que la Civilisation n'a marché que sur les ruines d'institutions qui ont fleuri et sur les cadavres de peuples qui ont glorieusement vécu. Où le philosophe triomphe, l'historien national a de quoi gémir, et le moraliste a sujet de s'indigner^. En perdant leur indépendance, source éternelle de passions politiques et de guerres civiles, les petites cités grecques ont perdu toutes leurs vertus au sein de la monarchie macédonienne et de l'administration romaine, t'empire n'a donné la paix à Rome et aux provinces qu'au prix de la servitude et de l'infamie. Le monde a gagné à cette paix le droit romain, Tavénement plus facile du christianisme, la diffusion plus rapide de la philosophie, des lettres, des sciences, des arts, de l'industrie dans toutes les parties qui le com-
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posaient alors. Mais Suétone, Tacite, Juvénal, Sénèque nous ont appris lout ce qu'a coûté à THumanilé ce progrès accompli sous le règne des Césars. Si donc le tableau est beau et grand dans Tensemble, combien n'est-il pas souvent laid et misérable dans les détails !
Une chose pourtant doit consoler le moraliste et Thistorien; c'est que plus la Civilisation avance vers les temps modernes, et plus elle perd de ses procédés odieux ou ter* ribles. Dans la civilisation antique, les exécutions de peuples sont perpétuelles ; une idée, une croyance, une société^ en remplace une autre, en faisant d'abord le vide par le fer et le feu. L'extermination ou l'esclavage sont les consé- (piences fatales de la conquête; la loi du progrès apparaît dans l'histoire ancienne comme la loi même du Destin. Institutions^ ladgues, peuples, la conquête emporte tout. La civilisation du moyen âge n'est guère moins dure pour les institutions et les peuples qui lui font obstacle.
La civilisation moderne est encore loin d'avoir répudié loutes les traditions de violence et d'iniquité des temps anciens ou de l'époque féodale; mais il est visible qu'elle tend de jour en jour à les remplacer par des moyens plus doux et plus honnêtesi Elle respecte davantage la vie des individus et des peuples; elle transforme plutôt qu'elle ne détruit les choses qui s'opposent à son développement; elle procède par absorption graduelle plutôt que par brusque exécution ; elle aime à conquérir par l'influence des idées plutôt que par la force des armes un peuple, une classe, une institution qui résiste au progrès. Cela est si vrai que les odieux procédés de la civilisation antique, la conquête
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etTexterminalion, soulèvent la conscience publique contre les peuples ou les gouverriennents qui continuent à les employer, et que ceiix-ci en déguisent autant que possible la fornfie, pour ne pas s'attirer le châtiment d'une justice internationale. Ce qui était dans l'antiquité et au moyen âge la chose du monde la plus simple et la plus fréquente, ce qui ne soulevait aucune réclamation de la conscience publique il y a deux siècles, l'exécution d'une nationalité, est devenu un crime monstrueux presque impossible à consommer; tous les peuples qui ont eu le bonheur de résister jusqu'à ce jour à cette violente et cruelle opération de l'absorption par la conquête, comme la Grèce, comme l'Italie, et, il faut encore l'espérer pour l'honneur de l'Europe civilisée, comme l'héroïque et malheureuse Pologne, reprennent ou reprendront leur place dans la grande famille des nations indépendantes.
La loi du progrès n'est pas moderne, comme son idée ; elle préside au développement de l'Humanité comme à celui de la Nature, depuis l'origine des choses et des sociétés. Mais elle a déjà changé sensiblement, et change de plus en plus son mode d'exécution. Elle avait jadis l'inexorable rigueur du Destin; elle prend maintenant de jour en jour la douce puissance de la Providence. C'est l'erreur, c'est l'iniquité, c'est le vice, c'est tout ce qui n'a plus ni vie, ni vertu, ni vérité que la Civilisation tend à emporter dans sa marche irrésistible; mais la vie des individus et des peuples qui ont été et qui sont encore les symboles du passé, est devenue pour elle chose sacrée. Rien ne doit plus disparaître, sous son char glorieux, que les idées et les instilu-
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lions mortes qui encombrent encore sa marche de leur masse inerte et résistante. Tout ce qui vit réellement, peuples ou individus, même dans les errements du passé, a droit au respect d'une civilisation supérieure, et ne peut être atteint que par Faction plus ou moins rapide, mais toujours victorieuse des idées nouvelles. C'est ainsi que le progrès s'opérera de plus en plus dans l'avenir. Les révolutions de l'Humanité, qui ont ressemblé si longtemps à celles de la Nature par les destructions et les extermina* lions d'êlres vivants, s'en éloignent de plus en plus et tendent à entrer dans une période de transformation graduelle, d'évolution douce que nous avons plus haut saluée du saint nom de Providence, et qui annonce l'avènement définitif du règne de l'Esprit. Ce règne sera arrivé le jour où nul progrès pour l'Humanité ne coûtera autre chose qu'un labeur, comme cela se fait dans la science.
Voilà le progrès continu dans l'histoire. L'Humanité, procédant de même que la Nature, monte comme elle d'époque en époque, de règne en règne, dans l'échelle de la perfection. Vous la voyez, en Orient, tombée sous le poids ou couchée dans le sein de la nature qui l'écrase et l'enlace tout à la fois, se relever en Grèce et à Rome, se poser, s'admirer au point de ramener les dieux eux-mêmes à sa taille, se recueillir, se concentrer dans le monde chrétien et moderne, pour tirer des profondeurs encore insondées de son être des trésors de vérité, de grandeur, de moralité, que l'Orient, la Grèce et Rome n'ont point sou[)Çonnés. Et comme tout se tient dans chaque système de civilisation, politique, science, religion, philosophie,
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poésie, aris, il s'ensuit que les transformations et les progrès se correspondent symétriquement, qu'un type supérieur de la cité ne va pas sans des types supérieurs de l'art, de la poésie, de la religion et de la philosophie ; que l'idée, l'esprit d'une époque en pénètre toutes les manifestations, de manière à en former un tout organique, analogue aux organismes naturels dont un habile anaiomiste retrouve toutes les parties, un seul (urgane lui étant donné. C'est ainsi qu'en politique l'Humanité marche et s'élève, delà tribu, de la caste, de la cité, de la féodalité, de la monarchie absolue, de l'aristocratie bourgeoise, à cette grande et forte démocratie où liberté individuelle, famille, propriété, humanité, justice, égalité trouveront leur légitime satisfaciion. Ainsi, dans l'art, elle va du grand au beau, de la beauté de la forme à la beauté de Vexpreêsim^ rem plaçant les symboles obscurs de l'art oriental par les sym« boles transparents et superticiels de Fart grec, et ceux-ci par les symboles clairs et profonds tput ensemble de l'ait moderne. Ainsi, dans la religion et la philosophie, elle passe du panthéisme confus de l'Orient à ranlhropomorphisriïc net, mais étroit, de la Grèce, pour se fixer dans un spiritualisme vraiment rationnel qui comprend la Nature et THumunité en leur Principe commun, sans les y confondre. En sorte que la loi du progrès régit toutes les manifestations do l'activité humaine, et qu'en un mot, la politique, la religion, la. philosophie, l'art ne sont que les diverses traductions d'une même pensée qui se développe d'âge en âge.
Quand le progrès est si manifeste, quand le but est si proche, suffit-il d*un moment d'incertitude cl d'obscurité
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pour se rejeter en arrière et lancer l'analhème ù une vérité qui est le dogipe fondamental de la religion de ravenir? La doctrine du progrès continu touche à toutes les grandes questions de théologie, de cosmologie, de psychologie et de morale; elle les éclaire toutes de sa lumière. Les vieilles idées y trouvent leur réfutation ; les vérités nouvelles en reçoivent leur confirmation. C'est la négation de cet! a cosmologie qui ne comprend ni la nécessité du Monde ni SCS lois immuables, elle fpit goiiverner à coups de miracles. C'est 1^ négation de cette psychologie surannée qui confond la b^irbarje avec Tinnocence, fait du travail, de la science, delà vertu, une ohute; du repos absolu, la per- SfioliQu etlebonh^u^; qui suppose Thomme parfait au sortir de^ m^ins du Créateur, puis se déformant à plaisir el roulant dans un abime de misères et d'infiunies, jusqu'à ce que la main d'un Sauveur vienne le relever et ie ramener dano 1^ droite voie, d'où il n'est pas sûr qu'il ne déyie encofp et n'ait besoin d'un nouveau Sauveur, à voir la marche des choses depuis les trois derniers siècles de cette mçk\^flit^ civilisation • C'est enfin la négation et la réfutation p;ir ia spipnpi? et par ThiBloire de tous ces romans métaphysiques qui nous viennent de l'Orient, et pour lesquels la philosophie de notre temps professe beaucou(> trop d'estimot Et comme nier Terreur, c'est déjà affirmer la vérité, la doctrine du progrès enseigne par contre un Dieu vivant et vrai, dont la vie universelle est l'acte incessant, dont Tordre universel est la Providence, une Nature suspendue, et comme enchaînée, dans tous ses mouvements, à rirrésislible atlraclion du B!en; une Humanité
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perfectible qui monte sans cesse par degrés, de la vallée de misères à TÉden, de la plus épaisse barbarie à la plus radieuse civilisation. Fut-il jamais un dogme plus fécond, une révélation métaphysique^ cosmologique et psychologique plus complète?
Vérité précieuse, dont THumanité ne peut plus se passer après révanouissement des rêves orientaux que la philosophie, l'histoire et les sciences naturelles ont dissipés sans retour ! Car elle est Tespoir et la consolation des sociétés modernes : l'espoir des générations qui cueilleront le fruit de la démocratie future; la consolation de celles qui en auront hâté la maturité au prix de leurs labeurs et de leurs sacrifices. L'homme peut travailler pour autrui; ce dévouement n'est point au-dessus de ses forces. Mais alors il a besoin de croire qu'il ne travaille pas en vain ; que, s'il sème, un autre recueillera la moisson ; que pas un de ses efforts, pas une de ses larmes, pas une goutte de son sang ne seront perdus pour ses frères, ses fils en humanité. Avec cette foi, il travaille avec courage, sans souci de luimême et les yeux fixés sur cet Éden qu'il prépare à ceux qui le suivront. Mais, s'il pouvait croire que l'histoire où il trace son sillon est comme l'onde ou le sable qui ne gardent aucun vestige du pas de l'homme , que le vent de la fortune balaye toutes ses œuvres, et que l'Humanité roule sans cesse son rocher de Sysiphe, alors il lui faudrait une conscience bien ferme pour ne pas laisser tomber son fardeau de découragement. Voilà pourquoi nous tenons au dogme du progrès, comme un croyant tient à sa foi. Personne ne nous l'arrachera, ni les sînisires prcdich'ons des
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prophètes de la décadence, ni les railleries des sceptiques, ni les désespoirs de quelques-uns de nos amis, ni les amertumes du présent, ni les difficultés et les obscurités de Tavenir. Nous y avons cru dans les triomphes de ce siècle ; nous y croyons dans les épreuves qu'il traverse ; nous y croirions encore en face de la barbarie slave brisant une civilisation en décrépitude, si cela pouvait arriver ; nous y croirions enfin au bruit de la chute de ce gl(Ae, si la création actuelle devait faire place à une création supérieure. C'est la première vérité de notre religion.
Après la doctrine du devoir, toutefois, qui, pour tout homme d'une éducation virile, doit suffire à toutes les épreuves et survivre à tous les naufrages, n'y eût-il ni espoir, ni consolation, ni ciel, ni Providence, ni progrès, ni avenir. Tant que l'homme est debout, il reste la conscience et la vertu, la conscience avec ses impérieuses lois, la vertu avec ses joies incomparables, même au sein des plus cruelles épreuves. Nous ne sommes point de ces optimistes qui calculent le bonheur comme une équation arithmétique, le mesurent à la somme des jouissances quelconques, réunies pêle-mêle, plaisirs des sens, plaisirs de l'âme, plaisirs de l'intelligence, et trouvent, tout compte fait, que chacun a sa part de bonheur proportionnelle à ses mérites. A ce compte, on trouverait, nous le craignons, beaucoup d'heureux scélérats et de justes misérables. Le bien-être n'est pas le bonheur; il est la propriété de tous, des méchants plus que des bons. Le bonheur, comme la vertu, comme la perfection dont il est le sentiment intime t tient à des idées, des affections, des
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îiistintM, des sêHiiriîéhts, d(38 hàbttudëis int^omj^atibles âvee la sensualité, l'égoTfstoè, là perVbrsUé, la dégradation, rînfamie.
!^ous ne disons point avec Zénotl que la douleur n'est paâ uil mât, c[ué lé plaisir n*est pas un bien \ tnâiA nouiï croyons ce niai et ce bien tioti moinis indiffërenls au vrai bohhéur (JU*à la perffeetioti. Aussi nbtré raison ne comprend-elle point cette justice étroite que holre feensibllilé froissée réclame du Créateur, et qui consisterait à rendre plaisir pour vertu, douleur pour crime. C'est là balancé dé la justice humaine, justice fondée sur un rapport dont la mesure nous semble aussi facile à trouver que la quadrature du cercle. La vertu et le Vice sont choses qui ne s*évâluent pas en plaisirs et en peines physiques. L*homme souffre plus qU*il ne jouit, direz* vous; dohc il rfiërîtë une compêiisalion. — Pourquoi cela? Si vous ne Èonsîdére* que Vétre sensible en rhommé, l'animal aussi souffre plus qu'il ne jouît. Qui s*en inquiète? — Mais si le juste souffre plus que le méchant, ne faut^il pas que l'équilibre soit rétabli ? — La question pour le juste n'est pas dans le bien-être, mais dans la dignité de la vie. Or, quand ave«-*vous vu un juste, malheureux selon le mondé, regretter sa vertu, et vouloir trbqUer sa destinée contre celle du taêchatlt heureux? Telle caUse Vaincue bottiptebieti des victimes* En est-il Uiiè sèUlé qui voulût faire l'échange de sa noble misère feohtre telle fortutie du jour? L est que le sehtitneht du devoir aée&mpli est un miel doHt l*àrtie ne veut plus détacher ses lèvres, une fois qu'elle y a goûté, quelles que soient les amertumes qui èmpoisouftéfit
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les bords de la coupe \ quand ce prix ne suffit pas à Tbommei q\mà W espère les récompenses ou ppajqt les ebltiments des hornmes ou de Dieu, c'est un signe de la faiblesse d& son sens moml, La vertu, h perfection est mvm^ h Dieu deFénelon; elle veut être aimée pour elle-menoie, et a§t amour suffit au bonhour de ceux qui s'y vouent,
C'est CQ qui fait que nous n'avons jamais compris la vie future comme une récompense) un repos qprès le travail de la science et de la vertu. Que ce soi| une vie nouvelle, dans de meilleures conditions pour le corps et l'esprit, avec des facultés supérieures, où l'âme humaine respire un air plus pur, plus léger pour sa liberté, plus doux pour son bonheur qqe la lourde et rude atmosphère où il Iqi faut tant d'efforts pour se faire jour, nous le croyons sans peine. Mais le repos ne nous sembla êtro la perfection et le bonheur nulle part, ni dans Thomme, ni dans les anges, ni même en Dieu, Dieu, qui est la perfection, ne connaît pas plus le repos que le travail, parce que, comme le dit Aris* tote, pour lui penser, agir, vivre, être, sont un seul et même ^cte. Mais l'homme qui n'est point, qui ne peut jamais être parfait^ dans quelque condition qu'gn le place, aspire sans relâche à la perfection sans y atteindre. Le moi de sa destinée est donc travail, mouvement, progrès, vertu. Le repos n'est pour lui qu'une trêve d'un moment nécessaire à sa faiblesse, dans laquelle il puise de nouvelles forces pour reprendre son labeur. Si la vie future ainsi conçue est un rêve, nous le trouvons plus grand, plus poétique, plus humain que cette prétendue félicité d'un repos sans venu, d'une extase sans conscience. Que nos poètes et nos méia-
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physiciens y prennent garde, le mystique Orient est un grand enchanteur; il a des mots merveilleux pour faire illusion. Son Dieu si parfait et si immuable qu'il en est immobile, si impénétrable qu'il en est inintelligible, n'est que l'abstraction du néant ; son extase n'est que le sommeil des plus excellentes facultés de l'âme ; sa félicité n'est que le vide absolu de l'être. Nous préférons le type de la vie future rêvé par le mâle génie de TOccidcnt. Nous croyons que la perfection et le bonheur, dans la mesure que comporte l'humaine nature, résident dans l'accroissement d'être et de vie, dans le développement de plus en plus riche de toutes nos facultés, dans l'aspiration de plus en plus puissante de tous nos légitimes instincts. On trouvera peutêtre l'aveu étrange; mais la chmse infatigable des guerriers, dans le paradis d'Odin, nous semble, toute grossière que soit l'image, un plus fidèle symbole de nos destinées futures que la béatitude passive dont jouissent les élus dans le ciel de l'Orient. C'est l'activité héroïque sous sa forme la plus brutale; mais c'est la vie, c'est-à-dire la poursuite incessante d'un idéal qui n'est jamais atteint. De quelque façon que la métaphysique imagine la vie future, qu'elle y laisse la vertu avec ses mérites, le progrès avec ses vicissi* tudes , et qu'elle en bannisse la perfection. Car la vie humaine n'a de orix que parla vertu, l'histoire n'a d'intérêt que par le progrès, et pour l'homme la perfection serait la mort.