‹ Essais de philosophie critiqueChapitre 18 sur 20 · PHILOSOPHIE DE L^HISTOIRE. — DOCTRINE DU PROGRÈS · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE DE L^HISTOIRE. — DOCTRINE DU PROGRÈS

de Pascal en a fait la première révélation (1). Nonnseulement il constate la chose, mais il en assigne la cause. Le progrès des sciences est possible, parce que Tesprit humain est perfectible; et il est perfectible, parce quMl est capable de raisonnement, bien différent en cela des bêtes qui tournent indéfiniment dans le cercle où les enferment Tinstinct et rimagination. Si Pascal n'a vu qu'une face de la grande vérité qui aujourd'hui éclaire tout de sa lumière, il eçt certain qu'il l'a vue à fond, avec ce coup d'œil perçant qui lui est propre, et qu'il s'en est parfaitement rendu compte. Aussi n'a-t-on fait que lui rendre justice, en faisant remon-

(0 « N*est-ce pas traiter indignement la raison de Thomme, et la mettre en parallèle avec Tinstinct des animaux, puisqu'on en ôte la principale différence, qui consiste en ce que les effets du raisonnement augmentent sans cesse, au lieu que Tinstinct demeure toujours dans un état égal? Les ruches des abeilles étaient aussi bien memrées il y a mille ans qu'aujourd'hui, et chacune forme cet hexagone aussi exactement la

première fois que la dernière H n'en est pas de même de l'homme,

qui n'est produit que pour l'infînité. Il est dans l'ignorauce au premier âge de sa vie ; mais il s'instruit sans cesse dans son progtès, car il tire avantage non-seuléonent de sa propre expérience, mais encore de celle de ses prédécesseurs De là vient que, par une prérogative particulière, non-seulement chacun des hommes s'avance de jour en jour dans les sciences, mais que tous les hommes ensemble y font m continuel progrès à mesure que l'univers vieillit, parce que la même chose arrive dans la succession des hommes que dans les âges différents d'un particulier. De sorte que toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement : d'où Ton voit avec combien d'injustice nous respectons l'antiquité dans ses philosophes ; car, comme la vieillesse est l'âge le plus distant de Tenfance, qui ne voit que la vieillesse dans cet homme universel ne doit pas être cherchée dans les temps proches de sa naissance, mais dans ceux qui en sont les plus éloignés? » (Pensées. Fragments d'un traité du vide, édit. Havet,p. 435.)

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phie de Thistoire. C'est Técole de Schelling et surtout de Hegel qui élève la doctrine du progrès à la hauteur d'un principe métaphysique, en la faisant entrer dans le cadre de ses systèmes. Hegel l'engendre de sa dialectique, avant d'en chercher la confirmation dans l'histoire. En France, à l'exemple de la philosophie allemande, mais a vec une vigueur de composition et un éclat de parole qui n'ont point été égalés dans ces matières, M. Cousin esquisse à grands trails une théorie du progrès qu'il éclaire et démontre par une rapide excursion dans l'histoire universelle (1 ) . Après lui, ou à côté, des esprits ingénieux ou puissants, Saint-Simon (2), Comte (â), Leroux (4), Lamennais (5), Reynaud (6) approfondissent ou développent la même thèse, chacun avec la méthode qui lui est propre : les uns, en l'appuyant sur le principe de la tradition habilement consultée ; d'autres, en la déduisant rigoureusement de leur métaphysique; d'autres enfin, en s'aidant des lumières de la science positive. Après ces hautes spéculations, les historiens reprennent la thèse du progrès : les uns, comme M. Michelet (7), en l'appliquant à l'histoire universelle; les autres, comme M. Guizot (8), en l'appliquant à une partie considé-

(O Introduction à l'histoire de la philosophie.

(2) U nouveau christianisme.

(3) Philosophie positive.

(4) Voyez VEncyclopédie nouvelle, le livre de V Humanité, et presque tous les ouvrages de l'auteur.

(5) Esquisse d'une philosophie,

(6) Terre et ciel,

(7) Introduction à Vhistoire universelle, (fi) Tableau de la civilisalion en Europe.

PHILOSOPHIE , DE l'hiSTOIAE. —DOCTRINE DU PROGRÈS, M?

rable de cette histoire ; d'autres enfin, comnie MM. Thierry, Mignet, Henri Martin, en l'appliquant à l'histoire d'un grand pays, soit la France, soit l'Angleterre, soit l'Allemagne. Tous, sur des exemples différents, s'allachenl à la démonstration historique de la même loi. Et pendant que les philosophes et les historiens cherchent cette loi du progrès dans le monde moral, voici les savants qui la trouvent, eux aussi, dans le monde physique, à travers les lenles évolutions de la Nature. L'astronomie, la géologie, la paléontologie sont d'accord pour attester l'univer- * selle transformation des mondes ou des planètes qu'elles étudient, dans le sens d'un progrès incessant. En sorte que la science entière aujourd'hui concourt à la démonstration éclatante de cette grande vérité.

L'ascendant de la doctrine du progrès est tel que l'école théologique elle-même s'y laisse attirer. Sans parler d'une école philosophique dont M. Bûchez a été le chef (1), et qui a fait de la croyance au progrès le premier dogme de sa foi, la théologie orthodoxe, par l'organe de ses représentants les plus éclairés, accepte la loi démontrée par la science positive, sauf à la concilier avec un dogme auquel elle lient avant tout. Enfin, depuis M. Littré (2) jusqu'à M. l'abbé Maref, il n'est pas d'esprit philosophique qui n'adhère plus ou moins à la doctrine du progrès. Et de la science, la doctrine a passé dans la littérature; la poésie la célèbre, et le roman l'explique. Déranger, Victor Hugo,

( 1 ) Introduction à la science de l'histoire,

[2) Nul n'a plus fait que ce savant pour ravancetneiit de la question. \oy, noUmmcniVouyrîigeiniiXM: PosUivisme.conservation etrévolution.

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M. de Lamarline lui-même dans ses jours d'espérance, s'en inspirent dans leurs vers, et George Sand en iait la philosophie de ses plus sérieux romans.

C'est après un tel travail des esprits, et de si décisives révélations de la science positive que, dans un accès de découragement bien explicable, hélas! M. de Lamarline a prêté sa voix toujours puissante aux adversaires d'idées, d'aspirations et d'espérances qui sont aujourd'hui le fond de la philosophie moderne. M. Pellefan a déjà protesté contre ^ cet anathème, au nom de la science et de l'histoire ; il Ta fait avec la tristesse respectueuse d'un disciple toujours dévoué au génie malheureux, et en invoquant les principes de la Profession de foi du xix* siècle (1). Si nous jugeons â propos d'intervenir dans un débat auquel ont pris part les plus grands et les meilleurs espriis de ce siècle, ce n'est pas, bien entendu, que nous puissions espérer d'y apporter une nouvelle lumière. Nous considérons le débat comme clos, et la vérité comme définitivement acquise. Seulement la doctrine du progrès a de maladroits amis qui la compromettent, et de faux apôtres qui la dénaturent, au point de provoquer une réaction dont M. de Lamartine s'est fait l'organe, au nom de l'expérience et du sens commun. C'est donc moins pour la défendre que pour l'expliquer que nous reprenons une thèse suffisamment démontrée.

De toutes les faces sous lesquelles cette thèse peut être envisagée, le côté scientifique, industriel, économique, matériel^ en un mot, est celui qui soulève le moins de doutes

(1) Ce livre est Texposition historique la plus nette et la plus éloqueDtti qui ait été faite jusqu'ici de la doctrine du progrès.

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et d'obscurités. C'est par là qu'elle fut abordée, avant que la philosophie de l'histoire n'en embrassât tous les aspects. Pour Pascal, pour Fontenelle, pour Condorcet lui-même, pour toute la philosophie du dernierj siècle, le problème était simple; la loi du progrès, appliquée à l'histoire des sciences positives, de l'industrie et de l'économie politique, est manifeste, absolue, et n'a besoin ni de définition ni d'explication. Le progrès, en effet, se produit là sous sa forme la plus visible; c'est un accroissement indéfini de connaissances, de découvertes, d'inventions, de procédés, d'arls el de machines, qui permet pour l'avenir ce dont l'antiquité n'eut jamais l'idée, la conquête complète et la transformation du globe. Or ce genre de progrès, sans être absolument indépendant des révolulions morales ou sociales qui se produisent dans le développement historique de l'Humanité, ne s'y rattache pas au point d'en subir nécessairement le contre-coup ; il peut fleurir, et il fleurit à une époque de décadence ou même de décrépitude sociale, aussi bien et mieux qu'à une époque de jeunesse et de maturité. Semblable à la Nature, dont il suit les lois, et qui est toujours belle et riante, au milieu des tempêtes el des ruines du monde moral, le progrès scientifique et industriel poursuit sa marche ascendante, dans l'abaissement continu des sociétés. L'histoire nous montre que les jours les plus durs et les plus tristes pour la moralité et la dignité des sociétés humaines, ne sont pas toujours les moins féconds pour l'avancement des sciences positives. C'est depuis le moment de sa décadence morale et politique que le génie grec s'est surtout développé dans la direction des sciences

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malhémaliques, physiques et naturelle^. C'est depuis l'avénement de l'empire que la sociélé romaine a connu les bienfaits de l'industrie. Ce progrès peut être plus rapide et plus lent, selon qu'il est favorisé ou entravé par tel ou tel état politique ou social; mais il ne subit guère dHnterruption complète. Ainsi, même aux plus mauvais jours du moyen âge, alors qu'une barbarie profonde a succédé à la brillante civilisation du monde grec et romain, les sciences reprennent peu à peu la voie des observations et des découvertes. C'est qu'en effet l'esprit scientifique proprement dit est celui qui a le moins besoin de conditions sociales pour se développer. Il lui suffit d'un peu de repos; et pour peu que la tradition soit à sa portée, il a tout ce qu'il faut pour la continuer et la dépasser, en ajoutant au trésor des vérités acquises. Il en est tout autrement des lettres, des arts, des mœurs, des institutions politiques dont le développement suppose un état social tout particulier. Cela explique comment tel progrès moral, ou politique, ou esthétique peut être détruit par un concours de circonstances sociales, de manière à ce qu'il y ait solution complète de continuité; ce qui n'arrive jamais dans une éclipse momentanée de l'esprit scientifique.

Sur ce point donc, tout le monde est d'accord, et la thèse du progrès ne rencontre aucune contradiction. Mais le problème se complique et se hérisse de difficultés, quand on veut la généraliser. Ici la thèse ne peut plusse soutenir, à moins de distinctions et d'explications préalables.

Convenons tout d'abord que la doctrine du progrès a de faux interprètes qui en compromettent le succès par ininlel*

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