‹ Essais de philosophie critiqueChapitre 2 sur 20 · VI DÉDICACE · texte numérisé non relu

VI DÉDICACE

aller jusqu'à dire que la nature^ et pour me servir d'un synonyme qu'il se plaisait à employer, la grâce avait tout fait en lui, je ne serai pas contredit de ceux qui l'ont le mieux connu, en affirmant que sa sagesse et sa vertu avaient quelque chose de si naturel qu'il était difficile d'y apercevoir la lutte et l'effort. C'est que la pratique du bien ne rencontrait jamais chez lui ces passions violentes ou haineuses qui, même domptées chez les plus nobles caractères , laissent une certaine amertume dans la victoire qui a été le fruit du combat.

Tout sentiment, dans cette douce et noble nature, tournait à X affection^ aucun à la passion. Voilà le secret de la paiK profonde dont il jouissait au milieu des mille contrariétés de la vie, de la charmante gaieté qui étonnait jusqu'à S6$ amis, au sein de sa famille et dans son petit cercle d*intimes, du bonheur enfin qu'il répandait autour de lui en reprou" vaut lui-même. Nul sentiment amer, nul mouvement vio* lent n'eût osé se produire devant tant de bienveillance et de modération. L'indignation, la colère, la haine du mal et de» méchants, le mépris de tout ce qui est bas et vil ne sont pas des passions étrangères aux plus honnêtes gens; et il est des temps où do tristes spectacles les portent à un degré d'amertume et de violence que condamne la sagesse, L'af^ fection était si bien le fond de l'être^ chez M. Damiron, que les bassesses et les iniquités éveillaient rarement autre chose qu'un sentiment de profonde tristesse. Il en souffrait bien plus qu'il ne s'en indignait. Et c'est à peine si parfois un sourire de pitié venait trahir l'énergique répulsion que lui causait le récit d'une méchante action ou d'une basse intrigue. Aussi, pour calmer ou modérer ceux d'entre nous qu'une passion , même généreuse, entraînait au delà des

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bornes de la vérilc ou de la justico, n'avait-il boeoiu ni de leçons ni do conseils. Nos colères lombftient devant sa judicieuse bonté, el aolre ftme se mettait bien vite au ton de sa douce sagesse. C'est que, sans le vouloir, sans le savoir, car il n'aimait guère accepter ce qu'on appelle un rôle en quoi que ce soit, il faisait sentir sa pacifique influence à tous ses amis, se trouvant tout naturellement le mentor des jeunes, l'arbitre des vieux, le médiateur des intérêts, le modérateur des passions, le vrai juge de paix d'une petite société où tous les sentiments trop vifs, toutes les prétentions excès** sives, toutes les petites querelles d'ambition ou de vanité, venaient expirer devant son tribunal.

Voilà quel saga était M. Damiron. Chose singulière I cet esprit si modeste, cette ftme si douce, ce caractère réservé jusqui la timidité portaitle cachet d'une exquise originalité! Ses doctrines avaient une onction, ses vertus avaient un parfum qui ne semblaient pas de son temps, bien qu'il en fût, dans la bonne acception du mot. Il est bien des côtés, les plus intimes et les meilleurs, de cette rare nature que n'ont connus ni l'Université, ni l'école Normale, ni l'Académie, ni le monde -savant, où il a laissé de profonds et unanimes re* grels. Je suis de ceux qui ont eu le bonheur de vivre tout près de lui, J'aurais voulu pouvoir dire sur sa tombe tout ce qu'ont perdu ses amis dans cette douloureuse séparation . Je n'en ai pas trouvé la force.

M. Damiron n'a été mon maître que par ses livres. Quand j'ai pu Tentendre, j'étais déjà vers la fin de ma carrière de professeur. Mais le premier de ses livres, V Essai sur laphi^ hsophie du xix* siècle j publié d'abord en une série d'articles dans le Globe ^ a été pour moi une révélation. Lorsqu'il pa* rut, nous n'avions aucune idée de la philosophie nouvelle.

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