XII DÉDICACE
de le connaître. Je l'ai entendu plus tard à la Sorbonne. Là, sa parole montrait ce que son style laissait apercevoir, une foi intime, profonde, très vive, sous les formes les plus sévères et les moins oratoires. Quand je dis : monirait^ je me trompe encore, je devrais dire : trahissait. Car il fallait le bien connaître, l'avoir vu de près, toucher sa personne en quelque sorte, pour bien juger des tourments de cet esprit, qui craignait toujours de ne pas rencontrer la juste expression de sa pensée , et pour entendre les battements de ce cœur toujours ému par le sentiment intime des vérités dont il donnait la démonstration. J'ai entendu à peu près tous les maîtres de la parole de notre temps, et dans tous les genres ; j'ai assisté avec ravissement, dans mes jeunes années surtout, à ces grandes fêtes de l'éloquence, où se pressait l'élite de la société et de la jeunesse française , aux jours de notre liberté. Je me garderai bien de dire que l'âge, l'expérience, les habitudes méditatives m'en ont fait perdre le goût. Mais ces grands artistes, dont la parole va si bien aux foules, peuple ou assemblée, me font penser au forum et au théâtre, où les orateurs et les acteurs produisent d'autant plus d'effet qu'ils sont plus maîtres d'eux-mêmes. J'ai toujours trouvé un charme particulier à ces enseignements intimes, je dirais presque à ces entretiens à demi-voix où l'âme du professeur se communique avec ses idées au petit nombre d'auditeurs, d'amis qui recueillent sa parole. Tels étaient Jouffroy et Damiron. lis ne cherchaient jamais l'éloquence. Quand au fort d'une analyse, d'une déduction, d'une description, il leur arrivait de rencontrer une de ces vérités qui saisissent l'âme tout à coup en même temps que l'esprit, et l'exaltent malgré elle ; quand le sentiment longtemps contenu de cette vérité montait enfin du cœur aux lèvres et s'échappait en paroles émues,
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il se produisait alors, au sein de Tauditoire, un mouvement qui n'était pas Teffet ordinaire de l'éloquence, n'ayant rien des gestes de l'admiration et n'éclatant point en applaudissements. Il se faisait un profond silence, comme pour mieux jouir des hautes pensées qui passaient dans Tàme des audi* leurs. J'ai goûté souvent ces joies de l'esprit, en entendant la voix de ces deux maîtres.
Je n'apprendrai rien au public en disant que, chez M. Damiron, la doctrine était une foi, et que cette foi était sa vie. Il suffit de l'avoir lu et entendu pour le deviner. Et qui ne sait d'ailleurs comment il a vécu? C'est que cette foi était non-seulement établie dans les habitudes de son esprit, mais tenait aux plus profondes racines de sa nature. Aussi n'avait-elle ni doute, ni obscurité, ni défaillance. C'était la foi d'un croyant. Il avait la même fermeté de pençée contre tous les adversaires de sa foi , qu'ils fussent théologiens ou encyclopédistes, qu'ils s'appelassent de Maistre, Spinosa ou d'Holbach. M. Damiron n'a pas dévié un seul instant de la ligne que son esprit s'était tracée de bonne heure. Philosophe spiritualisme et religieux, mais toujours libre penseur, il n'a jamais rien fait ni pour échapper à la congrégation de V Index , ni pour en faire révoquer les arrêts. Sa fermeté, en cela, n'avait d'égale que sa douceur.
Que cette foi fût libérale et tolérante, rien de plus simple. Autrement elle n'eût pas été la foi d'un philosophe. Mais ceux qui ne le connaissaient point à fond admiraient tou« jours comment, prenant au sérieux ses idées au point de souffrir de la contradiction, M. Damiron traitait, je ne dis pas avec convenance, mais avec sympathie les plus décidés adversaires de ses croyances; comment les Helvétius, les