‹ Essais de philosophie critiqueChapitre 6 sur 20 · DÉDICACE. XV · texte numérisé non relu

DÉDICACE. XV

dans ]efl œuvres. Nous pensons cVune façon bien plus correcte que nos pères* On n'entendrait plus dire sans scandalo parmi nous que Thoinme n'est qu^une machine ou un am* mal^ que le bien et le mal se réduisent à l'intérêt bien ou mal entendu, que le sentiment de notre liberté et de notre responsabilité personnelle n'est qu'une illusion, que tout n'est que matière, le mouvement, la vie, l'âme, l'intelligence. Et tous les esprits élevés, toutes les âmes généreuses^ doivent applaudir à ce progrès de la philosophie française. Mais en vo yant l'étrange contraste des faits et des doctrines, n'est-il pas permis d'avoir un peu d'indulgence, et avec notre cher Damiron, même un certain degré de sympathie pour ces pauvres philosophes qui pensaient parfois si mal et agissaient souvent si bien? Pour moi, j'avoue que je n'ui pu lire sans être ému à en verser des larmes le touchant mémoire sur mon compatriote Diderot La pensée de cet homme excellent, û vive d'ailleurs, si féconde, si étin* celante d'aperçus et d'idées, n'a pas toujours été aussi noble, aussi pure que ses sentiments. Ceux qui liront M. Damiron verront comment un sage, mais un sage qui est bon, traite une de ces bonnes, loyales, et soudaines natures égarées, à la suite de leur siècle, dans les basses régions de la pensée* Toute foi est communicative. Celle de M. Damiron s'épanchait dans ses livres, dans ses cours, parfois dans de rares conversations avec de jeunes amis, où son âme s'échappait avec sa pensée, sans controverse ni discussion. Il se gardait de produire ses idées à tout propos et à tout venant. Non qu'il eût peur que la contradiction ne vint éveiller chez lui des doutes et provoquer des défaillances. Sa foi n'était pas une de ces plantes délicates que le vent de la critique dessè« che ou déracine. Mais d'abord il n'aimait pas jeter \e% choses

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saintes, comme il disait, les graves questions de la métaphysique en pâture aux railleries on aux légèretés d'une conversation mondaine. Ensuite la contradiction lui était doublement désagréable. Il en soufiTrait pour loi-même et dans sa foi qui était sa vie ; et il en souffrait aussi pour autrui, par un sentiment d'irrésistible sympathie. Car il était de ces âmes dont l'extrême délicatesse s'étudie à écarter les occasions de froissement, encore pins pour les autres que pour soi-même.

Ses amis le savaient, et se seraient trouvés mal à Taise de penser autrement que lui. Assurément la vérité a ses droits, et la mission de l'écrivain a ses devoirs qui priment tout. Mais il est des hommes en compagnie desquels on est tout heureux de poursuivre cette vérité. Le digne philosophe, l'ami vénéré que nous venons de perdre ne s'est jamais douté, dans sa candide modestie, de l'empire qu'il exerçait autour de lui, par l'attrait de sa douceur et le respect de sa foi. L'empire, l'autorité, l'ascendant! les caractères violents, les âmes serviles en cherchent le principe dans la force qui contraint, qui insulte et qui écrase. Pour moi, dont le caractère n'est ni de fer ni de roc, j'ai toujours eu un superbe mépris pour la force orgueilleuse et insolente ; mais aussi, je l'avoue, j'ai peine à tenir devant la force de la douceur et de la bonté. Quand, pour continuer à suivre la voie que je croyais celle de la vérité, j'ai dû m'écarter des rangs où j'avais combattu sous le même drapeau que M. Damiron, mon grand souci, dirai-je mon trouble, a été celuici : que pensera notre cher philosophe ? Et ici encore je ne craignais pas pour son estime, pour son amitié. Je savais que toute pensée sincère et sans nulle prétention personnelle, quelque hardie qu'elle lui parût, pourvu qu'elle fût

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toujours haute et sévère, sur de si difficiles problèmes, obtiendrait sinon l'assentiment, du moins le respect de cet esprit si dévoué à la recherche du vrai. Mais je prévoyais que ce sentiment serait mêlé d'un regret et, pour dire le mot, d'un véritable chagrin.

Je l'ai vu, je l'ai senti, ce sentiment dand les lettres animées, éloquentes, presque viveS) mais toujours si aifectpeuses qu'il m'écrivait en réponse à l'envoi de nron livre sut la métaphysique et la science. Ce livre lui était tombé des nues au milieu d'une terrible épreuve. Il s'agissait de la vie de l'être qui lui était le plus cher au monde, de la vie d'une «œur dont je ne veux rien dire ici, sinon qu'elle fut digne 'de lui. Elle était au plus mal. Il ne quittait guère le chevol de son lit. C'est dans ces cruels moments qu'il prenait la plume pour défendre la foi de toute sa vie. c Plus j'avance dans votre livre, plus je tremble pour le dénoûment. Votre eri tique ressemble à ces chars armés de faux qui ne laissent rien debout sur leur passage.. Que restera-t-il à notre philosophie, après cette guerre acharnée à tout ce que vous appelez les abstractions, les entités et les idoles de la vieille métaphysique? > Il lui restait, il ]e savait bien et m'en a toujours félicité, toutes ces grandes et immortelles vérités morales sur lesquelles il n'est pas permis à tout homme qui a une conscience d'hésiter, aujourd'hui moins que jamais. Je pouvais me séparer de mon cher maître, sur les hauts sommets de la métaphysique, concevoir autrement que lui le Monde et Dieu, la Nature et la Providence, la vie indivi- *duelle au sein de l'Être universel. Ce sont des points sur lesquels d'honné^s gens peuvent ne pas tomber d'accord. Mais la nature, la fin et la loi de notre être, le bien, le beau, le devoir et le droit, la liberté et la dignité de la personne

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humaine; mais la morale tout entière, telle que l'ont enseignée et écrite partout et toujours les philosophes et les sages de la grande école à laquelle se rattachait M. Dami^ ron, j'aurais perdu l'estime et le respect de moi-même le jour où j'eusse cessé d'y croire et de la professer en compagnie de cet ami vénéré.

Tout entier au culte de sa religion (il prenait ainsi la pliilosophie), M. Damiron s'est toujours tenu en dehors de la vie politique. Je veux dire par là qu'en pratiquant, avec courage au besoin, tous les devoirs qu'elle impose au citoyen, il a toujours refusé d'y prendre un rôle. Mais nul n'est resté plus fidèle à ses principes et à ses amis. Il était de cette génération libérale qui, née parmi les orages de la Révolution, avait grandi au milieu des pompes de l'Empire. Les souvenirs de l'une, les spectacles de l'autre, avaient inspiré aux hommes de son âge, avec quelques préjugés et quelques illusions, deux grands sentiments : le goût de l'ordre et l'amour de la liberté. Le despotisme, qui achève d'abaisser le commun des âmes, a cela de bon qu'il est singulièrement propre à relever, à exalter les âmes d'élite.

Je voudrais pouvoir dire en terminant : Yoilà le sage que nous avons perdu. Mais tous ceux qui ont connu M. Damiron trouveront qu'il manque bien des traits à la faible esquisse que j'essaye de tracer. C'est bien ce qui m'a fait hésiter à prendre la plume sur un tel sujet. Je sens que je n'ai pas retrouvé notre ami tout entier. « Cher maître, que » votre modestie ne s'offense pas de mon indiscrète témérité » La plume a pu faire défaut, non le cœur. Votre digne » sœur, et l'ami de quarante ans qui seul pouvait parler de » vous (1), si une douleur comme la sienne n'était pas

(<) M. Dube», directeun du Gtohe^ ancien conseiller de TUniversilé.

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