‹ Essais de philosophie critique [microform]Chapitre 1 sur 18 · DE PHILIBERT DAMIRON · texte numérisé non relu

DE PHILIBERT DAMIRON

Le jour où nous rendions les derniers devoirs à notre ami, j'entendais le duc de Broglie dire avec une profonde tristesse : Nom perdons un sage. Ce mot, dans la bouche d'un tel homme, résumait tout ce que noire imparfaite humanité contient de plus noble et de meilleur. Tel est bien rhomme que TUniversité , que l'Académie, que le public savant, que le monde a connu. Et pourtant, aucun de ceux qui ont vécu dans Tintimité de M. Damiron, ne trouveronl dans le mot de son illustre confrère la complète définition de l'homme excellent qui vient de nous être si brusquement enlevé. Oui, M. Damiron avait les pensées, les mœurs, les affections, les vertus d'un sage. Jamais un paradoxe n'a séduit sa sévère raison ; jamais une épreuve n'a fait fléchir sa ferme volonté ; jamais un devoir n'a échappé à l'œil toujours ouvert de sa conscience. Mais, s'il fut sage, c'est d'une manière qui n'est qu'à lui. Chez la plupart des hommes qui méritent ce beau titre, la sagesse est le fruit de l'expérience et de l'épreuve; la vertu est le prix de TefTort. En un mol, ils sont devenus sages. 11 semble que M. Damiron soit né tel, comme il est né doux, bon, affectueux, sympathique. Sans

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aller jusqu'à dire que la nature, el pour me servir crun synonyme qu'il se plaisait à employer, la grâce avait tout fait en lui, je ne serai pas contredit de ceux qui l'ont le mieux connu, en affirmant que sa sagesse et sa vertu avaient quelque chose de si naturel qu'il était difficile d'y apercevoir la lutte et l'effort. C'est que la pratique du bien ne rencontrait jamais chez lui ces passions violentes ou haineuses qui, même domptées chez les plus nobles caractères, laissent une certaine amertume dans la victoire qui a été le fruit du combat.

Tout sentiment, dans cette douce el noble nature, tournait à Vaffection, aucun à la passion. Voilà le secret de la paix profonde dont il jouissait au milieu des mille contrariétés de la vie, de la charmante gaieté qui étonnait jusqu'à ses amis, au sein de sa famille et dans son petit cercle d'intimes, du bonheur enfin qu'il répandait autour de lui en l'éprouvant lui-même. Nul sentiment amer, nul mouvement violent n'eût osé se produire devant tant de bienveillance et de modération. L'indignation, la colère, la haine du mal et des méchants, le mépris de tout ce qui est bas et vil ne sont pas des passions étrangères aux plus honnêtes gens; et il est des temps où de tristes spectacles les portent à un degré d'amertume et de violence que condamne la sagesse. L'affection était si bien le fond de l'être, chez M. Damiron, que les bassesses et les iniquités éveillaient rarement autre chose qu'un sentiment de profonde tristesse. Il en souffrait bien plus qu'il ne s'en indignait. Et c'est à peine si parfois un sourire de pitié venait trahir l'énergique répulsion que lui causait le récit d'une méchante action ou d'une basse intrigue. Aussi, pour calmer ou modérer ceux d'entre nous qu'une passion, même généreuse, entraînait au delà des

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bornes de la vérité ou de la justice, n'avail-il besoin ni de leçons ni de conseils. Nos colères tombaient devant sa judi» cicuse bonté, el notre âme se meltait bien vile au Ion de sa douce sagesse. C'est que, sans le vouloir, sans le savoir, car il n'aimait guère accepter ce qu'on appelle un rôle en quoi que ce soit, il faisait sentir sa pacifique influence à tous ses amis, se trouvant tout naturellement le mentor des jeunes, l'arbitre des vieux, le médiateur des intérêts, le modérateur des passions, le vrai juge de paix d'une petite société où tous les sentiments trop vifs, loules les prétentions excessives, toutes les petites querelles d'ambition ou de vanité, . venaient expirer devant son tribunal.

Voilà quel sage était M. Damiron. Chose singulière ! cet esprit si modeste, cette âme si douce, ce caractère réservé jusqu'à la timidité portait le cachet d'une exquise originalité! Ses doctrines avaient une onction , ses vertus avaient un parfum qui ne semblaient pas de son temps, bien qu'il en fut, dans la bonne acception du mol. Il est bien des côtés, les plus intimes et les meilleurs, de cette rare nature que n'ont connus ni l'Université, ni l'école Normale, ni l'Académie, ni le monde savant, où il a laissé de profonds et unanimes regrets. Je suis de ceux qui ont eu le bonheur de vivre tout près de lui. J'aurais voulu pouvoir dire sur sa tombe tout ce qu'ont perdu ses amis dans cette douloureuse séparation. Je n'en ai pas trouvé la force.

M. Damiron n'a été mon maître que par ses livres. Quand j'ai pu Tenlendre, j'étais déjà vers la fin de ma carrière de professeur. Mais le premier de ses livres, V Essai sur la philosophie du xix" siècle, publié d'abord en une série d'articles dans le Globe, a été pour moi une révélation. Lorsqu'il parut, nous n'avions aucune idée de la philosophie nouvelle.

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