‹ Essais de philosophie critique [microform]Chapitre 2 sur 18 · VIII DÉDICACE · texte numérisé non relu

VIII DÉDICACE

Voltaire ou de Maislre, Descaries (non le vrai, mais le Descartes de la philosophie de Lyon) ou Condillac, les idées innées ou la table rase, telle était Talternative à laquelle semblait condamnée la jeunesse philosophique du temps. Le seul enseignement qui eût eu une certaine popularité, en dehors de ces noms et de ces écoles, était les leçons de M. Laromiguière, où s'annonçait déjà la réaction contre la philosophie de la sensation. Grâce à l'habile et libérale direction de mon premier maître, M. Patrice Larroque, j'étais de ceux qui avaient été initiés, dès le collège, à cette timide réforme do la philosophie dominante. 11 faut avoir passé par cette disette d'idées et ce luxe de scolaslique pour comprendre la révolution qui se fît tout à coup dans nos jeunes intelligences, à la lecture d'un livre où les doctrines analysées n'étaient guère moins nouvelles pour nous que la critique qui en suivait l'exposition. Rien, aujourd'hui, ne peut donner à la jeunesse qui arrive des provinces une idée du mouvement au milieu duquel nous tombâmes, en 1827, au sortir du collège. C'était le moment où l'esprit nouveau, le véritable esprit du xix* siècle, faisait explosion dans tous les genres et sous toutes les formes, science et littérature, livres, journaux et cours publics. C'était le moment où M. Royer-Collard était l'oracle de la tribune, où MM. Villemain, Cousin, Guizot étaient les maîtres de la jeunesse française, où le Gloôe^ sous M. Dubois, où le National, sous MM. Thiers, Mignel et Carrel, répandaient à flots la lumière et la flamme sur tous les sujets actuels de politique, de philosophie, d'histoire, de littérature, d'art. Le livre de M. Damiron, tout en nous laissant ignorer l'origine et la tradition de la plupart des doctrines dont il nous présentait le tableau fidèle cl animé, nous transportait tout à coup au plus vif de la mêlée des écoles

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contemporaines, et nous faisait entrer dans la vivante pensée du siècle. Des maîtres illustres avaient déjà écrit et parlé; mais leurs oracles n'étaient point encore sortis du cercle de quelques initiés. Maine de Biran, dont les traités les plus importants n'avaient pas vu le jour, restait parfaitement ignoré. Royer-CoUard n'était connu que de quelques esprits d'éhtc réunis autour de sa chaire. M. Cousin, déjà populaire par son éloquence plutôt que par ses idées, n'avait encore pubhé de son enseignement que quelques fragments plus à la portée des initiés que du public. Jouffroy ne s'était fait connaître que par ses mémorables articles du Globe. Par l'étendue et la variété des matières, par la parfaite netteté des analyses, par l'esprit libéral et toujours sympathique des critiques, par ce style déjà plein de charme et d'onction qui excellait à montrer la pensée d'autrui sous son meilleur jour, le livre de M. Damiron nous inspira le goût et nous ouvrit les horizons de la philosophie contemporaine. La pensée française du xix" siècle, dispersée jusque-là en écoles exclusives, en œuvres personnelles, s'élait reconnue, concentrée, sinon réconciliée avec elle-même, dans ce livre où toutes les écoles avaient comparu ; elle y avait pris conscience de sa force cl de sa vraie direction.

M. Damiron est déjà tout entier dans ce livre. Sa science assurément gagnera en étendue, en profondeur, en exact ilude; sa critique deviendra plus sûre et plus précise. Mais sa doctrine est déjà faite, et son style également. C'est qu'il lient sa doctrine et son style de sa nature avant tout. La science développera l'une, l'art perfectionnera l'autre. Mais ni la science ni l'art n'ont rien créé. M. Damiron est de la famille de ces écrivains que j'appelle naturels , sans la moindre intention de critique pour des écrivains d'un tout autre ca-

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raclère, que je définis par le mot à'artistem. 11 n*a jamais eu, pas plus que Jouffroy par parenllièse, celle souplesse d'allures, celte variété de ton, cette merveilleuse propriété de se teindre de la couleur de tous les sujets, toutes qualités (|ui font le génie des écrivains artistes. Chez lui, ce sont toujours les mêmes cordes qui vibrent, le même ton, la même harmonie, avec des degrés divers de force et d'intensité. H savait, comme d'autres, les secrets de Tart d'écrire; son goût délicat, sa science de la langue se montraient dans ses conseils à ses élèves. Il n'y a qu'une voix là-dessus parmi lous ceux qui l'ont eu pour maître. Mais, quand il écrivait, il était tout à sa pensée et à son sentiment. Son âme passait dans son style, et c'est ce qui en fait le prix. Dans ce style, nul éclat emprunté à l'art des métaphores, nulle couleur l)oétique, nul mouvement cherché. La pure lumière de son esprit, la douce flamme de son cœur, la discrète émotion d'une sensibilité tout intérieure, voilà ce qui en fait le caraclèrc original. Viennent les accidents, les influences du dehors; elles n'auront jamais le pouvoir de le transformer, ni même de l'altérer.

Tous les livres publiés successivement pendant sa laborieuse cl féconde carrière : ces cours de psychologie, de logique, de morale, où il a embrassé tout le cercle des grandes questions de philosophie, répandant sur toutes, les clartés de sa fine analyse et l'onction de sa douce éloquence ; ces mémoires, si savants et si précis, sur les grands et les petits philosophes du wif et du xviii- siècle, qu'il lisait à l'Institut, ofl'rent les mêmes qualités de pensée et de style que ses premiers essais, avec plus de science et de maturité. Quand le moment sera venu d'apprécier tous ces importants travaux, la critique en fera ressortir les solides mérites et les aimables qualités

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Texaclitude de l'érudition, la précision des détails, la rectitude de jugement, la sévère impartialité des conclusions, un senliment exquis des convenances, une finesse d'observation, une délicatesse dans le discernement des nuances, un tact supérieur pour découvrir, un rare talent pour exprimer les choses qui se sentent plus qu'elles ne se pensent. C'est par ces dernières quahtésque se distinguent surtout ses analyses et ses descriptions des phénomènes de conscience. En les lisant, on sent qu'il a regardé dans le cœur humain, à travers le miroir de sa propre nature, el que c'est ainsi qu'il en a si bien vu les parties délicates et les nobles côtés. Mais nulle l»arl rhomme que j'essaye de faire connaître ne s'est montré aussi nettement, aussi pleinement que dans ces leçons générales qu'il nous lisait, à chaque ouverture de son cours, sur «iuel(|ues-uns de ces grands problèmes de philosophie morale uu religieuse qui ont toujours occupé les esprits élevés, et (iue la science abandonne aujourd'hui à l'éloquence des théologiens. Ces sortes de discours, qui semblent sinon d'un autre temps, du moins d'un autre pays, ne font-ils pas penser à la prédication de l'illuslre Channing, tout en rappelant la manière de Fénelon et de Malebranche? Et ces touchantes allocutions qu'il adressait, dans sa Sorbonne des champs, à ces pauvres enfants d'ouvriers qui venaient recevoir, sous les yeux de leurs familles, le prix du travail des mains de notre cher philosophe, est-il possible de les lire sans sentir palpiter, sous ces paroles émues, un cœur vraiment aimé du peuple, plein de sympathie pour ses naïves vertus et de pitié pour ses misères. Le langage qu'il parlait à ces âmes simples ne flattait pas leurs passions. Je ne hii ai jamais entendu dire qu'il n'en ait pas été compris. J'élais un fervent adepte de M. Damiron longtemps avant

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tic le connailre. Je Tai entendu plus laril à la Sorbunnc. Là, sa parole montrait ce que son style laissait apercevoir, une foi intime, profonde, très vive, sous les formes les plus sévères et les moins oratoires. Quand je dis : montrait, je me trompe encore, je devrais dire : trahissait. Car il fallait le bien connaître, l'avoir vu de près, toucher sa personne en quelque sorte, pour bien juger des tourments de cet esprit, qui craignait toujours de ne pas rencontrer la juste expression de sa pensée , et pour entendre les battements de ce cœur toujours ému par le sentiment intime des vérités dont il donnait la démonstration. J'ai entendu à peu près tous les maîtres de la parole de notre temps, et dans tous les genres ; j'ai assisté avec ravissement, dans mes jeunes années surtout, à ces grandes fêles de l'éloquence, où se pressait l'élite de la société et de la jeunesse française , aux jours de notre liberté. Je me garderai bien de dire que l'âge, l'expérience, les habitudes méditatives m'en ont fait perdre le goût. Mais ces grands artistes, dont la parole va si bien aux foules, peuple ou assemblée, me font penser au forum et au théâtre, 011 les orateurs et les acteurs produisent d'autant plus d'effet qu'ils sont plus maîtres d'eux-mêmes. J'ai toujours trouvé un charme particulier à ces enseignements intimes, je dirais presque à ces entretiens à demi-voix où l'âme du professeur se communique avec ses idées au petit nombre d'auditeurs, d'amis qui recueillent sa parole. Tels étaient Jouffroy et Damiron. Ils ne cherchaient jamais l'éloquence. Quand au fort d'une analyse, d'une déduction, d'une description, il leur arrivait de rencontrer une de ces vérités qui saisissent l'âme tout à coup en même temps que l'esprit, et l'exaltent malgré elle ; quand le sentiment longtemps contenu de cette vérité montait enfin du cœur aux lèvres et s'échappait en paroles énmes,

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il se produisait alors, au sein de l'auditoire, un mouvement qui n'était pas l'effet ordinaire de l'éloquence, n'ayant rien des gestes de l'admiration et n'éclatant point en applaudissements. Il se faisait un profond silence, comme pour mieux jouir des hautes pensées qui passaient dans l'âme des auditeurs. J'ai goûté souvent ces joies de l'esprit, en entendant la voix de ces deux maîtres.

Je n'apprendrai rien au public en disant que, chez M. Damiron, la doctrine était une foi, et que cette foi était sa vie. Il suffit de l'avoir lu et entendu pour le deviner. Et qui ne sait d'ailleurs comment il a vécu? C'est que cette foi était non-seulement établie dans les habitudes de son esprit, mais tenait aux plus profondes racines de sa nature. Aussi n'avait-elle ni doute, ni obscurité, ni défaillance. C'était la foi d'un croyant. Il avait la même fermeté de pensée contre tous les adversaires de sa foi , qu'ils fussent théologiens ou encyclopédistes, qu'ils s'appelassent de Maistre, Spinosa ou d'Holbach. M. Damiron n'a pas dévié un seul instant de la ligne que son esprit s'était tracée de bonne heure. Philosophe spiritualiste et religieux, mais toujours libre penseur, il n'a jamais rien fait ni pour échapper à la congrégation de V Index , ni pour en faire révoquer les arrêts. Sa fermeté, en cela, n'avait d'égale que

sa douceur.

Que cette foi fût libérale et tolérante, rien de plus simple. Autrement elle n'eût pas été la foi d'un philosophe. Mais ceux qui ne le connaissaient point i\ fond admiraient toujours comment, prenant au sérieux ses idées au point de souffrir de la contradiction, M. Damiron traitait, je ne dis pas avec convenance, mais avec sympathie les plus décidés adversaires de ses croyances; comment les Helvétius, les

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