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PHILOSOPHIE DE L*HISTOIRE. — DOCTRINE DU PROGRÈS

science, de religion, c'est à la Grèce, à Rome et à l'Orient qu'il le doit. Mais enfin, si informe qu'il apparaisse, l'histoire et la philosophie découvrent dcjn à son début un type nouveau, plus libre et plus distinct que l'immobile Orient, plus complet, plus riche, plus profond, plus robuste que la noble Grèce et la forte Italie. On sent qu'il lui faudra d'autant plus de temps et de travail, pour se former et s'organiser, qu'il contient plus de forces, de facultés, d'éléments à développer. C'est d'abord la féodalité, époque de sanglante anarchie, âge de fer s'il en fut, mais nécessaire pour arrêter le ilux des invasions nouvelles et enraciner dans le sol cette barbarie flottante qui promène le fer et le feu dans le monde gréco-romain. C'est ensuite la monarchie de droit divin, qui foule et dévore les peuples comme un héritage de famille, mais qui rallie, forme, organise ces éléments épars de la société féodale, ces provinces, ces principautés, ces fiefs qui vivent et se développent dans la plus anarchique indépendance. Inutile dédire que, féodalité ou monarchie, il n'y a pas place pour le droit, la justice, la conscience, la liberté, sous le régime du despotisme politique et de l'inquisition sacerdotale.

Mais voici la réforme, la philosophie, la révolution qui viennent mettre fin au régime de la force, de l'intolérance et du bon plaisir. Le monde moderne se couvre d'institutions libres et humaines sur toute la surface du globe, en Angleterre, en Hollande, en Suisse, en Amérique, en France enfin, où la déclaration des droits de f homme est la charte, non d'un peuple, mais de l'Humanité entière. La révolution française est l'aurore de la démocratie, seule

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l'orme définiiive des sociétés inodcriies, d'une déiuoeralic libre, intelligenlc, morale, religieuse, digne enfin d'une éducation faite par la science, la philosophie, le droit, la poésie et l'art. Nous avons dit l'aurore, et non encore le jour. Entre ces deux moments, il y a tout rinlervalle d'un siècle de labeurs, do souffrances, de révolutions, de réactions, de restaurations, de formes provisoires et de [>urs accidents, qui peuvent irriter de nobles impatiences, tromper des espérances généreuses. iMais tout cela ne saurait faire illusion un seul instant aux esprits droits, aux cœurs fermes qui ont l'œil et la pensée fixés sur le dénoùmenl. D'abord, cet intervalle n'est qu'im point dans l'Iiisloire de rHum.milé; et puis notre société moderne, qui déjà touche au but, n'est sortie que d'hier des langes de la féodalilé, de la monarchie absolue, de la superstition. On se plaini de ses lenteurs et de ses résistances. Mais ne voit-on pas que, comme les dieux d'Homère, en quatre pas elle atteint au terme de son voyage? Comptez plutôt, vous (pii vous indignez et désespérez. La république n'est qu'un combat, l'empire un incident, la restauration une réaction, la monarchie constitutionnelle une transition. Et voici tout à cou[>, non pas la France seulement, mais l'Europe entière en pleine démocratie. Il est vrai (pie l'Europe a reculé; selon les uns, parce qu'elle avait touché trop vite le but ; selon les autres, parce que le cœur a manque à la France à l'heure décisive. Toujours est-il (|ue le monde moderiie a vu la terre promise de trop près pour l'oublier ou la perdre de vue. Si donc, parmi ces formes provisoires d'une époque de transition, il en est qui méritent les regrets des amis de

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la liberté, nous regardons les destinées de la liberté et celles de la démocratie comme trop inséparables pour nous émouvoir outre mesure de ce malheur. Quant aux regrets plus légitimes des amis de la démocratie elle-même, nous les ressentons plus profondément, sans trop nous étonner que le monde moderne ait éprouvé un frisson de terreur devant ce grand, mais sombre inconnu^ qui l'attire avec l'irrésistible puissance du destin. En tout cas, au milieu de nos misères et de nos déceptions les plus vives, gardons -nous de juger notre civilisation sur cette série d'ébauches ou de créations éphémères qui marquent son enfance, sa jeunesse, et la crise suprême de sa maturité; attendons, pour prononcer sur ses destinées, qu'elle ail atteint sa forme définitive. La démocratie moderne a bien plutôt les défauts de la jeunesse que ceux de la vieillesse. A quels obstacles se heurtent la philosophie et la politique qui essayent de la diriger, sinon contre l'ignorance, l'inexpérience, la fougue de l'instinct, l'entraînement de la passion ? On voit que la période démocratique n'en est qu'à son début.

Et pourtant, si incomplètes et si rudimenlaires que soient les formes par lesquelles s'est manifesté jusqu'ici ce grand type de la civilisation moderne, comparez-les aux types si parfaits, si achevés de la société gréco-romaine. Tonles deux ont leur âge héroïque. La première a eu son Homère; la seconde n'a pas eu ce bonheur. Mais quelle distance des héros grecs et romains, si forts, si libres, mais si grossiers dans leur simplicité, aux chevaliers du moyen âge, si fiers, si grands, si nobles dans leur pieux et tendre héroïsme ! Et quand cette société féodale vient â se civiliser et à se

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polir; (juaiiil la philosophie, la science, la poésie, Téloqiience et les arts s épanouissent au soleil du grand siècle, certes on ne peut dire que les œuvres du gcnio moderne soient plus parfaites que ces chefs-d'œuvre de la Grèce et de Rome (pii ont alleint la perfection de leur type. Elles le sont moins, au contraire, nous pouvons l'avouer sans nuire à noire thèse; mais elles sont plus riches, plus profondes, plus complètes, en ce qu'elles expriment les sentiments, les passions, les idées d'une humanité renouvelée par le christianisme, par le génie des races nouvelles, par toute l'histoire de la société moderne. Celte différence est assez fidèlement exprimée par la formule de l'art classique ctdel'art romantique. On sent que l'art moderne, inférieur en perfection ixVavi antique, lui est supérieur en expression. Jamais noUe sculpture n'égalera les chefs-d'œuvre de la statuaire ancienne, parce que la sculpture est proprement l'art de la forme, dont l'antiquité grecque est le génie môme. xMais, bien qu'il ne nous soit rien resté de la peinture antique, nous ne pouvons douter que la peinture moderne n'ait une tout aulre beauté d'expression. Homère et Virgile laissent bien loin derrière eux le Dante et IMilton pour la beauté de la forme et de la composition ; mais on n'y trouve point, dans Homère surtout, cette profondeur et celte délicatesse de sentiment, cette énergie de passion, ce sens métaphysique des choses qui sont les traits (listinctifs de nos |)oëtes épiques. Ou peut penser que Corneille, Racine, Slrakspeare, si grands qu'ils soient, n'ont point atteint, comme Eschyle et Sophocle, la perfection de leur type. Où retrouver l'harmonie de Pindare, la grâce

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d'Anacréon, le goût et l'esprit d'Horace? Mais quelle métamorphose de la sensibilité, de l'imagination, de la conscience humaines? Quelle distance àaVHyppolyte d'Euripide à la Phèdre de Racine, des odes de Pindare, d'Anacréon et d'Horace à la poésie de Byron, de Lamartine et de Victor Hugo! La philosophie moderne n'a certainement pas de génies comparables à Platon ot à Aristotc, pour la perfection du langage et la beauté des formules. Mais son domaine est plus vaste, son fond plus riche, son sommet plus élevé. Elle comprend mieux l'ensemble des choses , en même temps qu'elle en sait mieux les détails. Elle manif(îste, dans les grands systèmes de Malebranche, do Spinosa, de Schelling, de Hegel et de tant d'autres, ce sentiment profond et puissant de l'unité universelle, entièrement perdu dans la mythologie grecque, et à peine conservé dans quelques rares conceptions de Platon et des stoïciens. S'il se retrouve avec toute son énergie orientale dans Piclin et dans Proclus, c'est que cette philosophie a l'Orient

pour berceau.

Et ce qui est vrai du génie des deux civilisalions, ne l'est pas moins de leur moralité. Si l'on cherche dans la société moderne des vertus politiques aussi fortes, aussi sûres d'elles-mêmes que celles delà cité antique, on n'en trouvera pas. Mais quoi d'étonnant? Parmi ces grands peuples de l'âge moderne chez lesquels le sentiment de la personne, de la famille, de l'humanité est si développé, et a engendré tant de vertus, le sentiment de la cité est encore à naîhe en quelque sorte. Chez les anciens, l'homme est avant tout cilovcn : il habite la place publique ; ses grands inté-

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rc(s sonl les aiïaires de la eilé. Dans la société moderne, sauf les démocraties américaine et suisse, et l'aristocratie anglaise, l'homme n'habite guère que le foyer domestique, le cabinet d'affaires, l'usine, la boutique, la Bourse. 11 ftuit (|u'il se passe des choses bien extraordinaires, bien émouvantes, bien graves pour ses intérêts, pour qu'il prenne le chemin du forum. CeVà ne lui arrive qu'aux jours de révolution, quand cela lui arrive. Il est homme, chrétien, philosophe, savant, industriel, artiste, fonctionnaire surtout, mais peu citoyen ; il l'est si peu qu'il ne se croit de responsabilité politique que dans l'exercice des fonctions publiques, et qu'il vous dira volontiers qu'il ne s'occupe pas de politique, absolument comme si la politique élait une spécialité étrangère à sa profession ou à sa condition. II ne se doute guère qu'Aristote a défini l'homme un animal politique. Il ne lui faut, pour faire vibrer sa fibre patriotique ou civique, pas moins que le danger, la liberté ou la gloire de son pays. Et encore on compte les citoyens qui s'émeuvent à l'appel de ces grands mobiles. C'est tout simple : la vie politique ne fait que commencer chez la plupart des nations de l'Europe, que la tutelle des gouvernements absolus a tenue le plus longtemps possible dans l'enfance à cet égard. D'ailleurs, pour tout dire, la grande révolution chrétienne qui a changé le principe et la base de l'éducation humaine, dans le monde connu, y a exclusivement favorisé le développement de la vie individuelle, sans toucher a la vie politique. El quand le génie grossier, mais indépendant et personnel, des races du Nord s*est trouvé sous la direction [)rofondément spiritualiste et mystique de la religion non-

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velle, il est sorli de celle rencontre une société d'un caractère entièrement nouveau , dont la vie morale est tout autre que celle de l'anliquilé grecque ou romaine, dont l'éducation est entièrement tournée vers le perfectionnement de la moralité privée et le développement de la vie domcsliciue, et où les principes, les idées, les mœurs, les vertus de la cité sont chose à peu près inconnue.

Mais la vertu antique est une médailfe qui a son revers. Si le lype du ciloyenest si parfait dans ranliquité, combien le type de Vhomme est incomplet? L'esclavage, Y indignité de la femme avec ses déplorables conséquences, l'oppression de la famille et de l'individu, le mépris et la haine de réiranger , en tout l'oubli de Vlnmanité , sont des lacunes qu'aucune sagesse , aucune vertu politique ne peut compenser. Quand nous parlons ainsi de l'antiquité, nous n'oublions ni certaines doctrines, ni certaines vertus (p.'on croirait de l'Ûgc moderne. Mais ces doctrines font exception à la morale antique, qu'elles devancent et contredisent; et ces vertus appartiennent à des natures plus complètes, plus humaines (pie ne le sont les héros et même les sages de l'antiquité. On jugerait trop favorablement la moraie aniique, si on la voyait surlout dans les enseignements de Socrale, de Platon, de Cicéron, de Sénèque; de même (pi'on se ferait une idée trop avantageuse de l'homme anli(,ue, si l'on en cherchait le type dans im Socrate ou dans nn Marc-Aurèle. Ce qu'il faut voir dans une époque, pour la bien juger, c'est l'esprit général et le caractère dominnnt. La société moderne, fort en arrière encore dans la vie politi(pic, a bien autrement d'avenir; sa cilé est assez

large pour comprendre (oiitcs les classes de la sociélé elle-même, ce rjui assure sa supériorité sur la forte, mais étroite cité de l'antiquité ! Elle est encore, il est vrai, peu familière avec les sentiments et les vertus de la vie politi(îue; mais la pratique les lui donnera peu à peu, sans lui faire perdre aucun des scntimenls, aucune des vertus, aucune des relations qui constituent la vie moderne proprement' dite. Et, en effet, combien cette vie est plus riche que celle de ranli(juité! Combien de senliments délicats, d\nfrections tendres, de passions profondes, de vertus pures et chastes remplissent la vie de l'homme uoderne qui manquaient à celle de l'homme antique, sauf de rares exceptions. Un célèbre critique allemmid , Guillaume Schlegel, nous a (racé de main de maKre le tableau de la profonde différence qui existe entre les deux consciences et les deux natures, nous peignant la paix intérieure, la noble sérénité, l'imposante simplicité de l'une, en contraste avec la discorde, la lutte tantôt sourde, (antôt éclatante des instincts, des passions, des principes contraires qui s'agitent dans Fautre. Si l'on veut avoir une juste idée de cette différence, il n'y a qu'a interroger les poètes et les moralistes des deux époques. On a dit que la littérature est l'expression de la sociélé. Cet axiome est d'une frappante vérité dans son application à la poésie antique et à la poésie moderne : tandis que la première est simple, claire, harmonieuse dans sa beauté superficielle et tranquille, comme la consciemcct la vie qu elle exprime, la seconde réiléchit la variété, la profondeur, le trouble' les angoisses et les déchireincnls de l'âme moderne.

IMIILOSOPHIG DE l/lIISTOlKE. — DOCTRINE DU PROGRÈS. Ùftl

Et si de la morale privée, on passe à la morale sociale, combien l'homme moderne, si inférieur à l'homme antitique pour la cité^ lui est supérieur pour r/ir*mafîi7ë.' I.a société moderne estime, honore, pratique le travail, toute espèce de travail ; elle professe le principe de l'égalité pour les œuvres, aussi bien que pour les personnes. La démocratie à laquelle elle asjâre ne connaît que des égaux et des frères ; point de caste, point de classe, point de condition ni de fonction qu'elle laisse en dehors de la cité. Un pareil idéal vaut bien les lenteurs, lesdiflieultés, les révolutions et les réactions, les misères de toute sorte que traversent les sociétés modernes pour y parvenir. L'antiquité a connu la grandeur morale, la liberté et la dignité politique dans une certaine mesure, au milieu des perpétuelles agitations de la vie publique. Les temps modernes seuls verront le règne de l'égalité, et par conséquent de la véritable justice. En comparant les deux âges sous le rapport moral et politique, on en revient donc toujours à la môme conclusion pour la thèse qui nous occupe : la formule du progrès est identique, par quelque côté qu'on l'envisage : type plus simple, plus pur, plus beau, au sens classique du mot, pour l'antiquité; type plus complet, plus large, plus riche et plus profond pour les temps modernes.

La Civilisation générale, grandissant d'époque en époque et se développant sans cesse sous la loi du progrès, offre assurément un magnifique spectacle aux regards du philosophe; mais nulle philosophie de l'histoire ne peut cacher les ruines, les misères, les iniquités de la Fortune, les vertus vaincues, les vices triomphants qui font ombre

kk^ iliSTOlUE.

au tableau. Oui, sans doute, la Civilisalioii a luujours avancé, tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, depuis que sont ouvertes les annales de l'histoire de notre espèce. Elle a gagné à la conquête grecque, qui a semé sur les débris des vieux empires de rOrient les sciences, les lettres et les arts de la Grèce; elle a gagné à la conquête romaine, qui a fait passer toutes les nationalités du monde connu sous le niveau de la centralisation impériale et du droit romain épuré et transformé par la philosophie; elle a gagné a la formation de ces grandes nations modernes (|ui s'appellent la France, TAngleterre, la Prusse, TAutriche, l'Espagne, et qui, soit par la conquête, soit par la centralisation, ont, au profit du progrès, supprimé, effacé, absorbé dans leur vaste sein tant de nations héroïques, tant de provinces originales qui avaient fait la force et la gloire du moyen âge. Mais il faut bien reconnaître que la Civilisation n'a marché que sur les ruines d'institutions qui ont fleuri et sur les cadavres de peuples qui ont glorieusement véLU. Où le philosophe triomphe, l'historien national a do quoi gémir, et le moraliste a sujet de s'indigner. En perdant leur indépendance, source éternelle de passions politiques et de guerres civiles, les petites cités grecques ont perdu toutes leurs vertus au sein de la monarchie macédonienne et de l'administration romaine. L'empire n'a donné la paix à Rome et aux provinces qu*au prix de la servitude et de l'infamie. Le monde a gagné a cette paix le droit romain, Tavénement plus facile du christianisme, la diffusion plus rapide de la philosophie, des lettres, des sciences, des arts, de l'industrie dans toutes les parties qui le com-

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posaient alors. Mais Suétone, Tacite, Juvénal, Séncque nous ont appris tout ce qu'a coûté à l'Humanité ce progrès accompli sous le règne des Césars. Si donc le tableau est beau et grand dans l'ensemble, combien n'est-il pas souvent laid et misérable dans les détails !

Une chose pourtant doit consoler le moraliste et l'historien; c'est que plus la Civilisation avance vers les temps modernes, et plus elle perd de ses procédés odieux ou terribles. Dans la civilisation antique, les exécutions de peuples sont perpétuelles ; une idée, une croyance, une société, eu remplace une autre, en faisant d'abord le vide par le fer et le feu. L'extermination ou l'esclavage sont les conséquences fatales de la conquête; la loi du progrès apparaît dans l'histoire ancienne comme la loi même du Destin. Institutions, langues, peuples, la conquête emporte tout. La civilisation du moyen âge n'est guère moins dure pour les institutions et les peuples qui lui font obstacle.

La civilisation moderne est encore loin d'avoir répudié toutes les traditions de violence et d'iniquité des temps anciens ou de l'époque féodale ; mais il est visible qu'elle tend de jour en jour à les remplacer par des moyens plus doux et plus honnêtes. Elle respecte davantage la vie des individus et des peuples; elle transforme plutôt qu'elle ne détruit les choses qui s'opposent à son développement; elle procède par absorption graduelle plutôt que par brusque exécution ; elle aime à conquérir par Tinfluence des idées [>lutôt (pie par la force des armes un peuple, une classe, une institution qui résiste au progrès. Cela est si vrai que les odieux procédés de la civilisation antique, la (îonquêlc

A Ai HISTOIRE.

ell'exlerininalioii, soulèvent la conscience publique conire les peuples ou les gouvernemenis (|ui conlinuent à les cm ployer, et que ceux-ci en déguisent autant que possible la forme, pour ne pas s'attirer le châtiment d'ime justice internationale. Ce qui était clans l'antiquité et au moyen âge la chose du monde la plus simple et la plus fréquente, ce qui ne soulevait aucune réclamation de la conscience publique il y a deux siècles, rexécution d'une nationalité, est devenu un crime monstrueux presque impossible à consommer; tous les peuples qui ont eu le bonheur de résister jusqu'à ce jour à cette violente et cruelle opération de l'absorption par la conquête, comme la Grèce, comme l'Italie, et, il (îiul encore l'espérer pour l'honneur de FEurope civilisée, comme l'héroïque et malheureuse Pologne, reprennent ou reprendront leur place dans la grande famille des nations indépendantes.

La loi du progrès n'est [>as moderne, comme son idée; elle préside au développement de l'Humanité comme à celui de la Nature, depuis l'origine des choses et des sociétés. Mais elle a déjà changé sensiblement, et change de plus en plus son mode d'exécution. Elle avait jadis l'inexorable rigueur du Destin; elle prend maintenant de jour en jour la douce puissance de la Providence. C'est Terreur, c'est l'iniquité, c'est le vice, c'est tout ce qui n'a plus ni vie, ni vertu, ni vérité que la Civilisation tend à emporter dans sa marche irrésistible; mais la vie des individus et des peuples qui ont été et qui sont encore les symboles du pass«', est devenue pour elle chose sacrée. Rien ne doit plus disparaître, sous son char glorieux, que les idées et les insliln-

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lions mortes qui encombrent encore sa marche de leur masse inerte et résistante. Tout ce qui vit réellement, peuples ou individus, même dans les errements du passé, a droit au respect d'une civilisation supérieure, et ne peut être atteint que par Faction plus ou moins rapide, mais toujours victorieuse des idées nouvelles. C'est ainsi que le progrès s'opérera de plus en plus dans l'avenir. Les révolutions de l'Humanité, qui ont ressemblé si longtemps à celles de la Nature par les destructions et les exterminations d'êlres vivants, s'en éloignent de plus en plus et tendent à entrer dans une période de transformation graduelle, d'évolution douce que nous avons plus haut saluée du saint nom de Providence, et qui annonce Favénement délinitifdu règne de l'Esprit. Ce règne sera arrivé le jour où nul progrès pour l'Humanité ne coûtera autre chose qu'un labeur, comme cela se fait dans la science.

Voilà le progrès continu dans l'histoire. L'Humanité, procédant de même que la Nature, monte comme elle d'époque en époque, de règne en règne, dans l'échelle de la perfection. Vous la voyez, en Orient, tombée sous le poids ou couchée dans le sein de la nature qui l'écrase et l'enlace tout à la fois, se relever en Grèce et à Rome, se poser, s'admirer au point de ramener les dieux eux-mêmes à sa taille, se recueillir, se concentrer dans le monde chrétien et moderne, pour tirer des profondeurs encore insondécs de son être des trésors de vérité, de grandeur, de moralité, que l'Orient, la Grèce et Rome n'ont point soui»connés. Et comme tout se tient dans chaque système de civilisation, politique, science, religion, philosophie,

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poésie, aris, il sVnsuit que les Iransformalions et les progrès se correspondent symétriquemenl, cpi'un type supérieur de la cité ne va pas sans des types supérieurs de Tart, delà poésie, de la religion et de la philosophie; que ridée, l'esprit d'une époque en pénètre toutes les manifestations, de manière à en former un tout organique, analogue aux oi^anismes naturels dont un habile anatomiste retrouve toutes les parties, un seul organe lui étant donné. C'est ainsi qu'en polilitpie l'Humanité marche et s'élève, delà tribu, de la caste, de la cité, de la féodalité, de la monarchie absolue, de l'aristocratie bourgeoise, à cette grande et forte démocratie où liberté individuelle, famille, propriété, humanité, justice, égalité trouveront leur légitime satisfaction. Ainsi, dans l'art, elle va du grand au beau, de la beauté de la forme à la beauté de Vexpression^ rem plaçant les symboles obscurs de l'art oriental par les symboles transparents et superliciels de l'art grec, et ceux-ci par les symboles clairs et |u ofonds tout ensemble de l'art moderne. Ainsi, dans la religion et la philosophie, elle passe du panthéisme confus de l'Orient à ranihropomorphisme net, mais étroit, de la Grèce, pour se fixer dans un spiritualisme vraiment rationnel qui comprend la Nature et FHumanité en leur Principe commun, sans les y confondre. En sorte que la loi du progrès régit toutes les manifestations de l'activité humaine, et qu'en un mol, la [>olitique, la religion, la philosophie, l'art ne sont que les diverses Iraductions d'une même pensée qui se développe d'âge en âge.

Quand le progrès est si manifeste, quand le but est si proche, suffit-il d'un moment d'incertitude et d'obscurité

PHILOSOrillE I)K l/lllSTOlKE. DOCTRINK DU PROGUÈS. l\l\l

[>our sen^jeter en arrière et lancer l'anathème à une vérité qui est le dogme fondamental de la religion de l'avenir? La doctrine du progrès continu touche à toutes les grandes questions de théologie, de cosmologie, de psychologie et de morale; elle les éclaire foutes de sa lumière. Les vieilles idées y trouvent leur réfutation ; les vérités nouvelles en reçoivent leur confirmation. C'est la négation de celte cosmologie qui ne comprend ni la nécessité du Monde ni ses lois immuables, elle fait gouverner à coups de miracles. Cesl la négation de cette psychologie surannée qui confond la barbarie avec rinnocence, fait du travail, de la science, de la vertu, une chute; du repos absolu, la perfection cl le bonheur; (|ui suppose l'homme parfait au sortir des mains du Créateur, puis se déformant à plaisir et roulant dans un abîme de misères et d'infamies, jusqu'à ce que la main d'un Sauveur vienne le relever et le ramener dans la droite voie, d'où il n'est pas sur qu'il ne dévie encore cl n'ait besoin d'un nouveau Sauveur, à voir la morche des choses depuis les trois derniers siècles de cette maudite civilisation. C'est enfin la négation et la réfutation \m la science et par l'histoire de tous ces romans métaphysiques qui nous viennent de l'Orient, et pour lesquels la philosophie de notre temps prol'esse beaucoup trop d'estime. Et comme nier l'erreur, c'est dép iiffirmor la vérité, la doclrine du progrès enseigne par contre un Dieu vivant et vrai, dont la vie universelle est l'acte incessant, dont Tordre universel est la Providence, une Nature susi>endue, et comme enchaînée, dans tous ses mou vements, à ririésislible atlraclion du Ben; une Humanité

peiTeclible qui monte sans cesse par degrés, de la vallée de misères à l'Éden, de la plus épaisse barbarie à la plus radieuse civilisation. Fut-il jamais un dogme plus fécond, une révélation métaphysique, cosmologique et psychologique plus complète?

Vérité précieuse, dont l'Humanité ne peut plus se passer après l'évanouissement des rêves orientaux que la philosophie, rhisloire et les sciences naturelles ont dissipés sans retour ! Car elle est l'espoir et la consolation des sociétés modernes : l'espoir des généralions qui cueilleront le fruit de la démocratie future; la consolation de colles qui en auront hâté la maturité au prix de leurs labeurs et de leurs sacrifices. L'homme peut travailler pour autrui; ce dévouement n'est point au-dessus de ses forces. Mais alors il a besoin de croire qu'il ne travaille pas en vain; que, s'il sème, un autre recueillera la moisson ; que pas un de ses efforts, pas une de ses larmes, pas une goutte de son sang ne seront perdus pour ses frères, ses fils en humanité. Avec cette foi, il travaille avec courage, sans souci de luimême et les yeux fixés sur cet Éden qu'il prépare à ceux qui le suivront. Mais, s'il pouvait croire que l'histoire où il trace son sillon est comme l'onde ou le sable qui ne gardent aucun vestige du pas de l'homme, que le vent de la fortune balaye toutes ses œuvres, et que l'Humanité roule sans cesse son rocher de Sysiphe, alors il lui faudrait une conscience bien ferme [)onr ne pas laisser tomber son fardeau de découragement. Voilà pouiquoi nous tenons lu dogme du progrès, comme un croyant tient à sa foi. R'rsonne ne nous l'arrachera, ni les sinistres pn-diclions des

PHILOSOPHIR DK l'hISTOIRË. DOCTRINE DU PROGRÈS. M\^

prophètes de la décadence, ni les railleries des sceptiques, ni les désespoirs de quelques-uns de nos amis, ni les amertumes du présent, ni les difficultés et les obscurités de l'avenir. Nous y avons cru dans les triomphes de ce siècle ; nous y croyons dans les épreuves qu'il traverse; nous y croirions encore en face de la barbarie slave brisant une civilisation en décrépitude, si cela pouvait arriver ; nous y croirions enfin au bruit de la chute de ce globe, si la création actuelle devait faire place à une création supérieure. C'est la première vérité de notre religion.

Après la doctrine du devoir, toutefois, qui, pour tout homme d'une éducation virile, doit suffire à toutes les épreuves et survivre à tous les naufrages, n'y eût-il ni espoir, ni consolation, ni ciel, ni Providence, ni progrès, ni avenir. Tant que l'homme est debout, il reste la conscience et la vertu, la conscience avec ses impérieuses lois, la vertu avec ses joies incomparables, même au sein des plus cruelles épreuves. Nous ne sommes point de ces optimistes qui calculent le bonheur comme une équation arithmétique , le mesurent à la somme des jouissances quelconques , réunies pêle-mêle , plaisirs des sens , plaisirs de rame, plaisirs de l'intelligence, et trouvent, tout compte fait , que chacun a sa part de bonheur proportionnelle à ses mérites. A ce compte, on trouverait, nous le craignons, beaucoup d'heureux scélérats et de justes miserablés. Le bien-être n'est pas le bonheur; il est la propriété de tous, des méchants plus que des bons. Le bonheur, comme la vertu, comme la perfection dont il est le sentiment intime, tient à des idées, des affections, des

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instincts, des sentiments, des habitudes incompatibles avec la sensualité, Tégoïsme, la perversité, la dégradation, rinfamie.

Nous ne disons point avec Zenon que la douleur n'est pas un mal, que le plaisir n'est pas un bien ; mais nous croyons ce mal et ce bien non moins indifférents au vrai bonheur qu'à la perfection. Aussi notre raison ne comprend-elle point cette justice étroite que notre sensibilité froissée réclame du Créateur, et qui consisterait à rendre plaisir pour vertu, douleur pour crime. C'est la balance de la justice humaine, justice fondée sur un rapport dont la mesure nous semble aussi facile à trouver que la quadrature du cercle. La vertu et le vice sont choses qui ne s'évaluent pas en plaisirs et en peines physiques. L'homme souffre plus qu'il ne joUit, direz- vous; donc il mérite une compensation. — Pourquoi cela? Si vous ne considérez que l'être sensible en l'homme, Tanimal aussi souffre plus qu'il ne jouit. Qui s'en inquiète? — Mais si le juste souffre plus que le méchant, ne faut-il pas que réquilibre soit rétabli ? — La question pour le juste n'est pas dans le bien-être, mais dans la dignité de la vie. Or, quand avez-vous vu un juste, malheureux selon le monde, regretter sa vertu, et vouloir troquer sa destinée contre celle du méchant heureux? Telle cause vaincue compte bien des victimes. En est-il une seule qui voulût faire l'échange de sa noble misère contre telle fortune du jour? t est que le sentiment du devoir accompli est un miel dont rame ne veut plus détacher ses lèvres, une fois qu'elle y a goûté, quelles que soient les amertuoiM qui «mpoisonnent

PHILOSOPHIE DE l'hISTOIRE. DOCTRINE D(J PROGRÈS. /i51

les bords de la coupe ; quand ce prix ne suffit pas à l'homme, quand il espère les récompenses ou craint les châtiments des hommes ou de Dieu, c'est un signe de la faiblesse de son sens moral. La vertu, la perfection est comme le Dieu de Fénelon; elle veut être aimée pour elle-même, et cet amour suffit au bonheur de ceux qui s'y vouent.

C'est ce qui fait que nous n'avons jamais compris la vie future comme une récompense, un repos après le travail de la science et de la vertu. Que ce soit une vie nouvelle, dans de meilleures conditions pour le corps et l'esprit, avec des facultés supérieures, où l'âme humaine respire un air plus pur, plus léger pour sa liberté, plus doux pour son bonheur que la lourde et rude atmosphère où il lui faut tant d'efforts pour se faire jour, nous le croyons sans peine. Mais le repos ne nous semble être la perfection et le bonheur nulle part, ni dans l'homme, ni dans les anges, ni même en Dieu. Dieu, qui est la perfection, ne connaît pas plus le repos que le travail, parce que, comme le dit Aristote, pour lui penser, agir, vivre, être, sont un seul et même acte. Mais l'homme qui n'est point, qui ne peut jamais être parfait, dans quelque condition qu'on le place, aspire sans relâche à la perfection sans y atteindre. Le mol de sa destinée est donc travail, mouvement, progrès, vertu. Le repos n'est pour lui qu'une trêve d'un moment nécessaire à sa faiblesse, dans laquelle il puise de nouvelles forces pour reprendre son labeur. Si la vie future ainsi conçue est un rêve, nous le trouvons plus grand, plus poétique, plus humain que cette prétendue félicité d'un repos sans venu, d'une extase sans conscience. Que nos poêles et nos meta-

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physiciens y prennent garde, le mystique Orient est un grand enchanteur; il a des mots merveilleux pour faire illusion. Son Dieu si parfait et si immuable qu'il en est immobile, si impénétrable qu'il en est inintelligible, n'est que l'abstraction du néant ; son extase n'est que le sommeil des plus excellentes facultés de l'âme ; sa félicité n'est que le vide absolu de l'être. Nous préférons le type de la vie future rêvé par le mâle génie de l'Occident. Nous croyons que la perfection et le bonheur, dans la mesure que comporte l'humaine nature, résident dans raccroissemenl d'être et de vie, dans le développement de plus en plus riche de toutes nos facultés, dans l'aspiration de plus en plus puissante de tous nos légitimes instincts. On trouvera peutêtre l'aveu étrange ; mais la chasse infatigable des guerriers, dans le paradis d'Odin, nous semble, toute grossière que soit l'image, un plus fidèle symbole de nos destinées futures que la béatitude passive dont jouissent les élus dans le ciel de TOrient. C'est l'activité héroïque sous sa forme la plus brutale; mais c'est la vie, c'est-à-dire la poursuite incessante d'un idéal qui n'est jamais atteint. De quelque façon que la métaphysique imagine la vie future, qu'elle y laisse la vertu avec ses mérites, le progrès avec ses vicissitudes , et qu'elle en bannisse la perfection. Car la vie humaine n'a de orix que parla vertu, l'histoire n'a d'intérêt que par le progrès, et pour l'homme la perfection serait la mort.

FliN.

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