‹ Essais de philosophie critique [microform]Chapitre 9 sur 18 · L* APPARENCE ET LA RÉALITÉ · texte numérisé non relu

L* APPARENCE ET LA RÉALITÉ

probabilité qui exclut tout doute raisonnable (1). C'est là le critérium que M. Cournot propose, en dernière analyse, pour toutes les connaissances qui ont pour objet la réalité, et qu'en logicien pratique il ne craint pas d'opposer au scepticisme spéculatif imaginé par Kant, dans la critique de la raison pure, et renouvelé récemment par Jouffroy, dans une page éloquente que cite Fauteur du livre (2). Ce point est d'une telle importance que nous croyons devoir laisser parler M. Cournot lui-même : « Si Tordre que nous observons dans les phénomènes n'était pas Tordre qui s'y trouve, mais l'ordre qu'y mettent nos facultés, comme le voulait Kant, il n'y aurait plus de critique possible de nos facultés, et nous tomberions tous, avec ce grand logicien, dans le scepticisme spéculatif le plus absolu. Mais il ne suffit pas de poser gratuitement une telle hypothèse; il faut la contrôler par les faits; et nous avons montré que tous les faits y répugnent. A moins d'outrer l'idéalisme jusqu'au point d'admettre que la pensée crée de toutes pièces le monde extérieur (et nos recherches n'ont point pour objet la critique de pareils écarts de la spéculation), tant qu'on ne donne aux idées qu'une vertu de représentation et non de production, on doit accorder qu'il existe dans les choses un ordre indépendant de notre manière de les concevoir, et que, s'il n'y avait pas harmonie entre Tordre de réception par nos facultés et Tordre inhérent aux objets représentés, il ne pourrait arriver que par un hasard infiniment

(1) Liv. I, chap. 6, § 90

(2) Ibid.

peu probable que ces deux ordres s\njuslassent de manière à produire un ordre simple ou un enchaînement régulier dans le système des représentations (1). »

Voilà donc le scepticisme atteint jusque sur les hauteurs spéculatives où il aime à se retrancher. Contre l'évidence de Tordre réel des choses qui font l'objet de nos représentalions, il n'est plus permis, ni à Descartes, ni à Berkeley, ni à Hume, ni à Kant, ni à Jouffroy, de maintenir l'hypothèse d'un monde illusoire, dont les rapports, les lois, les classes, les genres et les espèces, l'ordre tout entier enfin reposerait uniquement sur la constitution de notre intelligence. A la lumière de ce principe fécond, on comprend comment la raison peut et doit être érigée en juge suprême de la vérité, dans les contestations élevées par le témoignage des autres facultés. Quand la raison contrôle les dépositions des sens, de la mémoire, de la conscience, sur quel principe s'appuient la critique historique, la critique scientifique, la critique des témoignages judiciaires, et généralement toute espèce de critique, sinon sur l'ordre et l'enchaînement des choses, de manière à rejeter ce qui serait une cause de contradiction et d'incohérence, et à admettre ce qui amène au contraire une coordination régulière? Pour se soustraire à l'autorité universelle de ce principe, il faut sortir du scepticisme même transcendant de Técolc kantienne, et se réfugier dans le prodigieux paradoxe de Fichte, qui réduit le non-moi, le Monde et Dieu, à n'être qu'une simple création du moi. M. Cournot n'était pas

(<) Liv.i, chap. 6, §90.

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tenu de suivre le scepticisme jusque-là, et son critérium ne perd rien de sa vertu, parce qu'il ne peut atteindre de tels écarts de la spéculation.

Cette théorie de l'auteur sur le critérium de nos connaissances touchant la réalité, soit physique, soit morale, offre une frappante analogie avec la doctrine de Leibnilz sur le principe de la raison suffisante; mais elle a le mérite d'avoir dégagé ce principe de toute hypothèse métaphysique, et de l'avoir réduit à l'expression d'un fait scientifique incontestable. Leibnitz avait parfaitement compris que deux ordres de vérités aussi différents que les vérités d'observation et les vérités de démonstration doivent avoir chacun leur principe propre : pour le premier, le principe de contradiction ; pour le second, le principe de l'ordre ou de la raison des choses. C'est ce que M. Cournot a établi d'une manière invincible, en fondant sur la critique scientifique la définition et l'explication de son critérium. Tout en reconnaissant combien cette théorie est vraie et féconde au point de vue pratique, nous pourrions peut-être contester la parfaite propriété du mot probabilité appliqué à tout un ordre de vérités pour lesquelles le langage ordinaire a conservé le motde certitude. Nous aurions le droit de faire observer que la certitude est une, quelle que soit la diversité des sources et des principes de la connaissance; qu'elle s'attache aux vérités d'observation et d'induction, aussi bien qu'aux vérités de déduction, du moment que certaines conditions logiques ont été remplies ; et qu'elle couvre tout alors de son incontestable autorité. Mais qu'importe au fond que l'auteur ait exagéré l'expression de

la profonde différence qui existe entre les deux ordres et les deux principes de la connaissance humaine, si le résultat pratique est le même, et si ce mot à*extréme pro^ habilité ne cache aucune intention sceptique chez le savant qui s'en est servi? Cela empêche-t-il M. Cournot d'avoir la même confiance que nous aux méthodes et aux résultats des sciences descriptives et induclives ?

Quant au problème concernant le degré de réalité objective de nos perceptions, M. Cournot, fidèle à la méthode scientifique, procède encore par analyse et distingue trois degrés dans la connaissance sensible : i* Villusion, 2* la réalité relative, 3" la réalité absolue. L'illusion est la perception viciée ou dénaturée par suite de conditions inhérentes au sujet percevant, à ce point qu'elle ne donne qu'une idée fausse de l'objet perçu (1). La réalité relative, ou le phénomène, est la perception ayant toute la réalité extérieure que nous lui attribuons, mais une réalité qui n'est telle que par rapport à certains phénomènes de la perception totale. Enfin, la réalité absolue est la vérité conforme au système entier des choses représentées, et non plus seulement à tel ou tel phénomène isolé de ce système; vérité que la raison humaine comprend et poursuit, alors même qu'elle la sent lui échapper avec le système dont elle fait partie (2).- Ainsi, lorsque du pont du navire où je suis embar(|ué,

(1 ] Ainsi rimagc du bâton brisé dans Teau, de la tour qui paraît ronde à distance, et toutes les apparences visibles qui constituent les erreurs de la vue rectifiées par le tact.

(2) Liv. I, chap. 1, § 8. « Ce que nous nommons la réalité abiolue, par opposition à la réalité relative ou phénoménale, correspond à ce que Kant a nommé les choses en elles-mêmes. »

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mes yeux voient fuir les arbres et les tnaisons du rivage, c'est une illusion des sens d'autant plus facile à reconnaître que nous sommes parfaitement assui^és de l'immobilité du rivage (i). Mais le mouvement du passager qui se promène près de moi sur le pont a toute la réalité que lui attribue le témoignage de mes sens. Seulement ce mouvement, (jui est réel par rapport à l'immobilité des autres passagers, pourrait lui-même n'être qu'un repos, s'il se produit en sens contraire du navire, et avec une égale vitesse. Donc alors la réalité absolue du mouvement ne pourrait être reconnue qu'autant qu'elle serait considérée par rappoit à la surface terrestre elle-même, abstraction faite du fleuve, du navire et des passagers. Et ce mouvement luimême, absolu quant au système lerrcsti^e, devient relatif, du moment qu'il est considéré par rapport au système solaire. Mais tel mouvement considéré comine absolu, dans le système solaire, pourrait encore n'être que relatif, s'il était vu par rapport à un système slellaire dont le précédent ferait partie; et ainsi de suite, en sorte que le caractère relatif ou absolu d'un mouvement ne pourrait être définitivement fixé qu'autant que la science embrasserait le système céleste tout entier. Cette analyse amène l'auteur à cette conclusion, que dans la catégorie du mouvement, l'absolu n'est, rigoureusement parlant, qu'un idéal que conçoit la pensée, et que poursuit la science, sans jamais l'alleindre. Ce qui n'empêche pas de reconnaître que tel mouvement est purement illusoire, tel réel, bien que relatif, tel absolu

(1) Liv. I, cliap. 4, M.

par rapport au précédent, bien que relatif lui-même par rapport au système entier (1).

Autre exemple dans le même ordre de phénomènes. La courbe enchevêtrée qu^une plaiiète, vue de la terre, semble décrire sur la sphère céleste où l'on prend les étoiles pour point de repère, est une apparence où la vérité objective se trouve faussée par des conditions subjectives inhérentes à la station de Tobservateur. Au contraire, Torbite elliptique décrite par un satellite autour de sa planète est un phénomène qui a sa réalité relative au système de la planète principale et de ses satellites. La trajectoire du satellite est un phénomène d'une réalité moins relative, parce qu'elle est une courbe plus composée, résultant d'une combinaison du mouvement elliptique du satellite autour de sa planète avec le mouvement elliptique de la planète autour du soleil. La trajectoire du même satellite apparaît comme un phénomène d'une réalité plus absolue encore, du moment qu'il est relié au mouvement encore peu connu du système solaire, dans le groupe d'étoiles dont il fait partie. Et ainsi de suite, sans qu'il soit donné d'atteindre à la réalité vraiment absolue des mouvements célestes (2).

Si Ton passe de la mécanique à l'optique, même distinction et même conclusion. Dans la première impression que produit sur notre imagination la vue d'un arc-en- ciel, nous prenons tout d'abord ce phénomène pour un objet matériel, teint de couleurs propres et occupant dans le ciel une

(1) Liv. I, chap. 4, §8,

(2) Ibid.

l'apparence et la réalité. lii

place déterminée. Or l'arc-cn-ciel n'a aucun degré de consistance objective; il n'existe en tel lieu de l'espace que relativement à tel observateur placé dans un lieu déterminé; de sorte que l'observateur se déplaçant, l'arc se déplace aussi, ou même s'évanouit tout à fait. Et pourtant ce n'est point une pure illusion; car on conçoit parfaitement que les rayons lumineux font leur trajet, indépendamment de la vision de l'observateur. Cette vision est la condition de la perception, et non de la production du phénomène (l). Voilà donc une perception dans laquelle se confondent l'apparence et la réalité. Maintenant, qu'un physicien remarque que la lumière , vue par transmission à travers une mince feuille d'or, est effectivement colorée en pourpre ; que de l'or métallique, obtenu en poudre impalpable dans un précipité chimique, est aussi de couleur pourpre ; qu'enfin, par suite de ces observations, il conclue, contre l'opinion commune, que le pourpre est vraiment la couleur de l'or : il aura fait un pas de plus dans l'investigation de la réalité que contient le phénomène ; il aura franchi un terme de plus dans cette série dont le dernier terme, accessible ou inaccessible pour nous, serait la réalité absolue. A ce degré de la réahté, l'esprit du physicien n'est point tenté de s'arrêter ; il cherchera à pénétrer dans la raison intrinsèque des phénomènes soumis à son observation ; et s'il parvient à les expliquer. par le jeu de certaines forces mécaniques combinées avec certains rapports de configuration, il croira avoir saisi la réalité absolue sous l'appa-

(«) Liv, I, chap. 1, §9,

rence ptiénoménnie. Mais, quand toute Toptique pourrait être ainsi ramenée à un problème de mécanique, quel savant pourrait assurer que la science a ainsi atteint les dernières limites, dans cette réduction graduelle de la nature sensible à une nature purement intelligible où il n'y ait plus que des mouvements rectilignes, circulaires, ondulatoires, régis par les lois des nombres (I ) ?

C'est par ces exemples et d'autres analogues que M. Cournot réfute la thèse du scepticisme, touchant les choses extérieures, en montrant comment la science saisit la réalité objective, et en expliquant en quel sens et dans quelle mesure elle atteint le fond même des choses. Avant l'application de cette méthode toute scientifique au problème tant agité par les métaphysiciens, la philosophie n'avait guère d'autre argument A opposer aux sceptiques que la réduction à l'absurde, méthode excellente pour fermer la bouche à ses adversaires, mais qui n'est pas de nature à éclairer leur esprit. Or, ce qui importe le plus, dans cette question comme dans tant d'autres, ce n'est pas de réfuter l'erreur, c'est d'expliquer la vérité. Que les sciences physiques aient un objet, en dehors de l'imagination et de la pensée des savants, le sens commun ne permet pas d'en douter un seul instant. Mais il n'en est pas moins vrai que nos représentations sensibles sont un mélange d'illusion et de réalité; et tant que l'analyse et la critique n'ont pas nettement distingué et séparé l'élément objectif de l'élément Imaginatif et subjectif, le scepticisme est endroit

(I) Liv. I, cliap. -1, § <0.

l'apparence ET LA RÉALITÉ. Û3

et en mesure d'élever des doutes sur la réalité de nos perceptions, qu'il affecte de confondre avec nos imaginations proprement dites. Quand on songe à quel point une pareille doctrine révolte le sens commun, on se demande comment elle a pu trouver des organes autre part que chez les sophistes de profession. Mais en y regardant de près, on en trouve la raison sérieuse dans le vague et la confusion des données du problème. Les perceptions sensibles ont-elles une réalité objective ? Oui et non, selon la distinction des idées et des images dont se compose la connaissance scientifique. La science humaine atteint-elle le fond des choses, la réalité absolue? Oui et non, selon le point de vue où elle se place. Vidée a un objet réel dans la Nature, tandis que Vimage n'en a pas. Voilà ce qu'explique la méthode de M. Cournot avec une clarté, une précision, une certitude mathématique qui ne laissent subsister aucun nuage, aucun doute dans l'esprit. Après une pareille analyse, on n'est plus tenté ni de douter de la réalité objective de nos perceptions, qu'il vous fait toucher du doigt par des exemples décisifs, ni de contester l'intércl scientifique du problème de la vérité absolue de nos connaissances. Ici, ce n'est plus le sens commun ni la métaphysique qui protestent, l'un par une répugnance invincible à l'absurde , l'autre par une analyse subtile et abstraite des principes de l'intelligence; c'est la science elle-même qui vérifie et confirme celte protestation par l'autorité de ses observations et de ses expériences, de ses classifications et de ses théories, toutes choses (pii ont leur fondement solide dans la réalité extérieure.

Uti

LA SENSATION ET LA NOTION. — l'iMAGB ET L*IDÉE.

« N'y a-t-il pas lieu de croire qiravec un sens de plus ou de moins tout le système de nos connaissances serait bouleversé, et non pas seulement étendu ou amoindri; qu'ainsi c'est de notre part une prétention bien chimérique que celle d'avoir l'intelligence, même superficielle et bornée, de ce que sont les choses, avec des moyens de perception si visiblement contingents et relatifs, appropriés sans doute aux besoins de notre nature animale, mais nullement accommodés aux exigences présomptueuses de notre curiosité (1)? » Problème redoutable! demies sceptiques de tous les temps ont abusé pour décourager rintelligence humaine de la recherche du vrai, que les philosophes n'ont guère résolu que par des considérations métaphysiques, et que le sens commun tranche par un acte de foi, de même que les précédents. Assurément la philosophie a donné d'excellentes raisons pour justifier la croyance commune au monde extérieur, ainsi qu'à la vérité objective de la connaissance humaine. Mais le problème ne peut être résolu définitivement qu'autant que la part a été rigoureusement faite à l'élément subjectif et a l'élément objectif de la connaissance. Or c'est un point obscur et délicat qui ne peut être éclairci que par l'analyse. Kant est le premier qui ait traité

(I) Liv. I, chap. 8, § 94.

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le problème par cette méthode ; mais son analyse abstraite et toute subjective l'a conduit tout droit à l'idéalisme. M. Cournot reprend le problème; avec ses habitudes de savant, il le transforme en une question sur laquelle ait prise l'analyse scientifique. Qu'est-ce qui fait la force de la thèse idéaliste sur le caractère purement subjectif de nos connaissances, relativement au monde extérieur? C'est rinlervenlion nécessaire de la sensation et de l'imagination, dans la formation de ces connaissances. Donc, pour pouvoir démêler le vrai et le faux de cette thèse (ce qui est la véritable question), il faut savoir au juste quelle est la part de la sensation et de l'imagination dans Tœuvre complexe de la connaissance. Or, si l'on pouvait montrer que ce rôle est beaucoup moindre que l'opinion commune ne le suppose; que la science humaine, privée du secours de certains sens, pourrait être diminuée ou mutilée, mais non transformée; qu'enfin la partie vraiment objective de la science est précisément celle qui dépend le moins des impressions et des représentations sensibles, ne semble-t-il pas qu'on aurait trouvé la réfutation la plus solide et la plus précise de l'idéalisme ?

C'est ce qu'a fait M. Cournot avec un rare talent d'observation et de critique. Quand les philosophes ont voulu dégager la perception sensible de ce qu'elle a de variable, de relatif, d'inhérent à notre organisation, pour arriver à la pure intelligence des choses, ils ont pris pour matière de leur analyse la connaissance vulgaire, dont l'état trop rudimcntaire ne comportait qu'une analyse incomplète, superficielle, et par suite insuffisante pour la solution du

&6 La PHILOSOPIIIE ET LES SCIENCES.

problème. M. Cournot est le premier, si nous ne nous tampons, qui ait fait de la connaissance organisée, développée, perfectionnée, de la connaissance scientifique, la base de ses observations. C'est toujours par des exemples empruntés aux sciences physiques et naturelles qu'il montre combien le rôle de la sensation et de l'imagination est restreint, dans l'élaboration de la connaissance proprement dite. Ainsi il explique admirablement comment la partie vraiment scientifique des sciences, telles que la théorie de la chaleur, l'optique, l'acoustique, peut se construire et se développer, indépendamment des sensations du goût, de l'odorat, de l'ouïe, de la vue, et même du loucher, du moment que ces divers sens lui ont fourni la matière première de ses idées; comment, loin de former l'élément solide et substantiel de l'édifice de la science, nos impressions et nos représentations sensibles n'en sont guère que réchafaudage, il est vrai nécessaire, et n'enirent que pour une très-faible part dans la construction du monument. Des ingénieuses hypothèses de l'auteur, appuyées sur une analyse exacte, il ressort, par exemple, qu'on pourrait acquérir la notion de la température, et construire la théorie de Yéquîlibre mobile des températures, telle qu'elle se trouve enseignée dans nos livres, alors même que les variations de l'état calorifiquedescorps n'y tomberaient pas plus directement sous nos sens que n'y tombent les variations de leur état électrique, ou celles de l'état magnétique d'un barreau d'acier. Les expériences faites pour étudier les lois de la propagation de la chaleur dans les corps solides, pourraient se faire de la même manière, et donneraient

LA SENSATION KT LA NOTION. — l'iMAGE ET l'iDÉE. l\l

naissance à la même théorie mathématique. Même analyse et même conclusion pour l'optique et l'acoustique que pour la théorie de la chaleur. Le vulgaire s'étonne d'apprendre que l'aveugle Saunderson a [jrofessé l'optique, et marquerait la même surprise, si l'on venait lui dire qu'un sourd peut enseigner l'acoustique. Déjà des savants et des philosophes, entre autres Diderot, dans sa remarquable lettre sur les aveugles, avaient éclairci ce mystère qui, après les explications de M. Cournot, est devenu la chose du monde la plus simple.

Mais l'auteur ne s'en tient pas aux exemples. Pour rendre son analyse plus complète et plus concluante, il généralise la question, et interroge successivement tous les sens, en les classant par ordre d'importance scientifique. Il fait voir que l'utilité scientifique du goût et de l'odorat est faible, pour ne pas dire nulle; en sorte que la suppression de ces deux sens n'entrahierait aucune modification sérieuse dans le système de nos connaissances, ou dans la constitution de notre intelligence. L'ouïe et la vue, les sens proprement esthétiques, qui nous révèlent le beau, l'un par V harmonie, et l'autre par la figure, ont un rôle fort important dans les sciences qui leur correspondent, comme l'acoustique et l'optique. Toutefois, l'analyse de M. Cournot montre qu'il n'est pas aussi grand qu'on le suppose vulgairement; qu'ainsi les grandes lois et les principales théories de l'optique et de l'acoustique resteraient parfaitement intelligibles pour ceux qui seraient privés de ces deux sens, comme l'expérience l'a prouvé. La science en serait singulièrement appauvrie et mutilée, mais non transformée ou ruinée par

la base. Pour le tact, auquel nous devons la sensation d'extériorité, et par suite la croyance au monde matériel, la lacune serait également considérable, mais non de nature à altérer la notion scientifique de la constitution des corps. En faisant abstraction des sensations du chaud et du froid qui pourraient être abolies, sans que le système de nos connaissances en fût modifié sensiblement, il est certain que les sensations tactiles proprement dites, selon leur degré de finesse, sont une source très-riche d'indications sur la forme, la densité, la structure extérieure des corps. Mais il ne Test pas moins qu'aucune de ces sensations n'a une vertu représentative, et ne peut fournir une véritable notion des variétés de structure moléculaire auxquelles il faut les rapporter comme à leur cause. Elles pourraient donc être abolies, sans que notre connaissance des corps en fût radicalement changée.

« Ainsi, dit Fauteur, en terminant son analyse, des cinq sens dont la Nature a doué l'homme et les animaux supérieurs, et qui tous ont assurément une grande, quoique inégale importance dans Tordre des fonctions de la vie animale, il n'y en a réellement que deux qui soient pour rhomme des instruments essentiels de connaissance; ils sont homogènes ou ils procurent des représentations et des connaissances homogènes, savoir, la représentation de l'espace et la connaissance des rapports de grandeur et de configuration géométrique ; la vertu représentative étant, pour chacun de ces deux sens, attachée à la forme et indépendante du fond delà sensation. Les autres sens ne contribuent û l'accroissement de la connaissance que d'une

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manière indirecte et accessoire, en fournissant des réactifs, c'esl-à- dire des moyens de reconnaître la présence d'agents sur la nature et la constitution desquels nous ne savons que ce que des sensations douées de vertu représentative nous ont fait connaître. Le sens fondamental de la connaissance, le loucher actif, n'est pas attaché à un appareil spécial dont la Nature se soit plu à doter certaines espèces privilégiées ; il est constitué dans son essence, sinon dans ses perfectionnements spécifiques et individuels, par ce qu'il y a de plus fondamental dans le type de l'animalilé. La conséquence qu'on en doit naturellement «tirer, c'est que d'autres sens ou un surcroît de perfectionnement des sens que nous possédons, aideraient an progrès de nos connaissances, comme le fait la découverte d'un nouveau réactif ou d'un instrument nouveau, et vraisemblablement nous mettraient sur la trace de phénomènes dont nous ne soupçonnons pas actuellement l'existence ; mais sans changer pour nous les conditions formelles de la représentation et et de la connaissance des phénomènes (1). »

S'il en est ainsi, on voit tout de suite la portée philosophique d'une pareille conclusion, quant au problème de la vérité objective de nos connaissances. Des deux éléments de la perception extérieure, c'est l'élément intelligible seul qui constitue la science, l'élément sensible n'en étant que la condition. Or, cet élément intelligible, la notion, est précisément ce qui répond à la loi, au rapport constant, ù l'ordre, c'esl-à-dirc à la réalité immuable et absolue du

(4) Liv. I, rhap. 7. §408

monde exlérieur, tandis que réicment sensible, la sensation, ne répond à rien d extérieur ni iV objectif, et se réduit à un pur phénomène de notre sensibilité. Si donc la connaissance vulgaire, c'est-à-dire la notion enveloppée de sensations et d'images, éléments purement subjectifs, est dénature à fournir des armes à l'idéalisme, la connaissance scientifique, au contraire, dégagée de toute enveloppe sensible, et réduite à ses éléments intelligibles et vraiment objectifs, en est la meilleure et la plus complète réfutation. Voilà le service que la méthode scientifique rend à la métaphysique pour la solution de ce grave problème.

M. Gournot ne s'en lient pas là. Il ne lui suffit pas d'établir, sur la base inébranlable de l'analyse scientifique, la réalité objective de nos connaissances louchant le monde extérieur; il veut arriver à déterminer quelle est au juste la part de la sensation et la part de l'idée, le rôle des sens et le rôle de l'intelligence dans Félaboration de la connaissance scientifique. Il n'est pas de métaphysicien, à quelque école qu'il se rattache, qui confonde Vimage avec Vidée, Sans parler de Platon, d'Aristote, et de tant d'autres philosophes anciens qui ont insisté sur cette distinction. Descartes, Malebranche et Port-Royal l'ont exprimée avec une netteté qui ne laisse rien à désirer. Il faut lire, dans la Connaissance de Dieu et de soi-même (1), le cliapitre sur l'imagination et l'entendement, pourvoir avec quelle force et quelle clarté la grande école métaphysique du xvn* siècle a marqué, entre les images et les idées, la ligne de

(4) Bossue!.

LA SENSATION ET Li NOTION. — l'iMAGE ET l'iDÉE. 51

démarcation que la philosophie de la sensation devait plus tard tendre sans cesse à effacer. Avant l'analyse de M. Gournot, cette distinction avait été faite sur des exemples décisifs. On a l'idée d'un polygogne à mille côtés, tandis qu'on n'en a pas l'image. On acquiert par le calcul la notion précise d'un mouvement dont l'extrême rapidité échappe à la vue la plus exercée. L'entendement comprend l'infini dans le temps et dans res[)ace, sans que l'imagination puisse l'embrasser. Ge qui est propre à l'analyse de M. Gournot, c'est qu'elle ne se borne point à faire ressortir cette diflërence radicale par des exemples : elle la suit dans le développement de la connaissance scientifique, et montre comment l'image, condition et point de départ de l'idée, n'entre pourtant pas dans la construction de la science proprement dite, dont les idées sont les seuls éléments.

Qu'est-ce que l'image, et qu'est-ce que l'idée? Si l'on retranche de la sensation ou de la réminiscence de la sensation tout ce qui n'a en soi aucune vertu représentative, tout ce qui ne contribue pas à la connaissance, ou tout ce (jui n'y contribue qu'indirectement, à titre de réactif, par exemple, il restera Vidée, ou la pure notion de Tobjet. Si l'on prend, au contraire, la sensation complexe. Vidée avec son suî^port sensible, on aura ce qu'on peut appeler, par opposition, l'image de l'objet. Gette définilion dépasse l'étymologie d'après laquelle les mots idée, image, ne devraient s'appliquer qu'aux impressions reçues par le sens de la vue et au souvenir de ces impressions; elle correspond assez exactement à la distinction beaucoup plus générale de la seirsalion et de la notion. Mais l'auteur se croit auto-

risé à généraliser le sens primitif du mot par Texeniplc de la langue elle-même qui emi)loic le mot image pour désigner des perceptions venues plus immédiatement des sens, et le mot idée pour désigner celles où rintervcntion de l'intelligence est plus marquée.

Toujours fidèle à sa méthode, M. Cournol cherche donc dans la science la vérification de sa délinition, et la démonstration de sa théorie sur le rôle de Timagc et de l'idée. A la faveur d'une analyse que confirme rexpérience (1), il a déjà montré précédemment que toutes les idées sur les formes et les dimensions des corps seront les mêmes pour un aveuglené que pour un clairvoyant, quoique le premier imagine certainement les corps d'une autre manière (pie le second. « L'avcngle-né et le clairvoyant, en pensant à une démonstration de géométrie, construiront idéalement la même figure, en auront la même idée, mais non pas la même image; et parce (pie tous deux pensent à l'aide de cerveaux organisés à peu près de même, ils auront tous les d(Mix besoin d'images, mais non de la même image, pour penser la même idée. L'idée que le clairvoyant aura des corps sera plus complète que celle qu'en |)Ourrait a(îquérir l'aveugle-né livré à lui-même, parce que le premier aura l'idée de la propriété inhérente à ces corps de renvoyer des rayons lumineux, distingués des autres rayons par certains caractères intrinsèques, comme seraient celui de posséder tel indice de réfraction, celui d'exercer toile action chimique; mais la sensation de couleur, en entrant dans la formation de

(I) Les aveugles -nés qui disserlenl sur l'optique.

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rimage que le clairvoyant se fait des corps, n'entrera pas dans la formation de l'idée, bien qu'elle ait suggéré un des

éléments de l'idée (1).»

Le sourd-muet suffisamment instruit, aura des phénomènes de l'acoustique la même idée que nous; mais l'image qu'il s'en ferait n'im[)li(iuerait que des mouvements, des changements de distance et de configuration; elle serait dé()ouillée de ce cortège d'impressions sensibles que réveille en nous le seul mot de son. « L'esprit humain n'est pas une intelligence pure, mais une intelligence fonctionnant à Taide d'appareils organiques ; la vie intellectuelle est dans l'homme, étroitement unie à une nature animale, d'où elle tire ce qui doit la nourrir et la fortifier. Nous pouvons, sinon dégager complètement l'idée, du moins l'épurer successivement, affaiblir graduellement l'impression sensible ou l'image qui y reste unie dans les opérations de la pensée, et reconnaître clairement que ni les caractères essentiels de ridée, ni les résultats des opérations de la pensée ne dépendent, soit de l'espèce, soit de l'intensité de l'image ou de l'impression sensible. La nature elle-même, en émoussant graduellement certaines impressions sensibles, par le seul effet de Thabitudc, se charge ('e préparer cette analyse que doit ensuite compléter un jugement de la raison qu'on a exprimé dans cet adage aussi vrai qu'énergique : 5wmmvm principium remotissimum a sensibus {2), » Avec de pareilles données fournies par l'analyse scien-

(«) Liv. I, chap. 7, § HO.

(2) Uv. I, chap. 7, §1H.

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tifique, la soliilion complèlo cl (lérinitivo du problème agilo par les métaphysiciens, sur la vérité objciîlive de nos connaissances sensibles, est devenue possible. En faisant ainsi la part de la sensibilité et de Timaginalion, et la part de rentendement. dans l'élaboration de la connaissance scientifique, la crilique montre ce qu'il y a de vrai et de lîiux dans les affirmations contraires des écoles qui attaquent ou défendent la véracité de nos facullés de connaître. Le scepticisme a raison de soutenir que la sensibilité et l'imagination n'atteignent pas la réalilé objective; mais il a tort d'en conclure que celte réalilé est hors de la portée de l'esprit humain, oubliant ainsi que l'esprit humain possède d'autres facultés d'une véritable poiiée objective. Chose curieuse, c'est l'empirisme qui fait toule la force de la thèse sceptique sur le caractère purement subjectif de la connaissance humaine. Et c'est la science, avec ses théories, c'est-à-dire avec la partie rationnelle et intelligible qui la constitue proprement, c'est la science qui ramène la métaphysique au sentiment de la réalilé. En cela, elle donne une leçon aux sceptiques qui l'invoquent à l'appui de leurs doutes, et aux dogmatiques qui semblent redouter les conclusions de son analyse. L'empirisme essayant de faire la science tout entière avec les yeux, les oreilles et les mains, mène tout droit à l'idéalisme, c'est-à-dire à la négation de toute vérité objective, dans l'ordre de connaissances qui a pour objet le monde extérieur. Mais la science véritable, la science faite par l'entendement aidé des sens, est au contraire la barrière contre laquelle doivent se briser tous les efforts du sceplicisme. Platon et la philosophie

ancienne avaient déjà dit que l'intelligible est le seul vrai, que le sensible n'est qu'illusion. Cet axiome reparaît dans la philosophie moderne avec une autorité d'autant plus grande qu'au lieu d'une ontologie un peu chimérique, c'est la science elle-même, la science positive, qui le reproduit en l'expliquant. M. Cournot est un philosophe qui ne sépare jamais la philosophie de la science; il ne peut donc être suspect de grande sympathie pour les spéculations platoniciennes. Et pourtant il conclut comme Platon sur la science. Ce n'est pas l'image, ni aucune espi ce de sensation qui nous instruit de la vérité sur les choses elles-mêmes; c'est l'idée, l'idée seule. C'est dans l'idée que réside cette réalité objective, si obstinément et si inutilement cherchée par les empiristes dans les impressions et les représentations sensibles. La sensation de saveur, d'odeur, de chaleur, de couleur, même de figure, n'a aucune réalité objective ; ce qui en a, c'est la notion de rapport constant, d'ordre permanent, de loi. Or cette notion, c'est la science ellemême.

Il est des choses si simples et si claires par elles-mêmes qu'elles n'ont pas besoin de définition. Quand on essaye de définir le mouvement, la force, le temps, l'espace, il est difficile de ne pas tomber dans la tautologie ou dans l'obscurité. Le mot matière exprime-l-il une de ces choses dont

56 LA PIlILOSOPIIIi: £T LI'S SCIENCES.

la simplicilé se remise à toute tléllnilion et à toute explication ? Nous sommes si loin de le penser, qu'à noire avis c'est faute de l'avoir suffisamment expliquée qu'on en a fait un si grand abus dans les diseussions et les systèmes métaphysiques. Qu'est-ce donc (|ue la matière? Dire, avec le sens commun et les traités de physique, que c'est l'ensemble des propriétés perçues par nos sens, n'est pas répondre à la question. Car d'abord ce n'est pas faire connaître l'objet au(piel on a donné ce nom que de ne le considérer que par rapport à nos facultés. Ensuite, comme parmi ces propriétés, il en est qui sont inhérentes à la nature de l'objet, tandis que d'autres sont purement relatives à notre manière de sentir, il est impossible d'arriver à une notion précise de l'objet en question, sans une distinction préalable entre ces diverses propriétés.

Toute définition sérieuse du mot matière doit porter sur l'objet, et non sur les acuités du sujet qui le perçoit. Cela a été compris de tout temps dans les écoles, et les définitions objectives n'ont pns mancpié. Selon Platon, la matière est l'indéterminé, disons mieux, le principe même de l'indétermination; selon Arislole, c'est la puissance, entendue comme simple virtualité, et même comme pure possibilité, dans le sens le plus abstrait et le plus rigoureux; selon Descartes, c'est l'étendue continue; selon l'école d'Épicure, d'accord avec les savants et les chimistes, c'est l'atome, molécule intégrante indivisible; enfin, selon Leibnitz,qui réduit l'étendue à un r;ipport de coexistence entre des forces qui agissent, la matière ne peut être qu'une force, plus simple, il est vrai, que les forces auxquelles on donne

LA M.VTIÈUK I:T L\ FORCE. 57

les noms de vie, d'âme et (Vesprit. M. Cournot, qui n'annonce aucune prétention méta[»hysique sur ce point, comme sur tout le reste, se garde bien de débuter par une définition et une théorie de la matière, a l'exemple des métaphysiciens qui ont traité ce sujet. Il soumet la question à l'analyse, sans se préoccuper des conclusions auxquelles il pourra être conduit par l'observation des faits.

Mais avant de procéder directement à l'énumération des propriétés essentielles qui constitue l'idée expérimentale et fondamentale tout à la fois de la matière, notre auteur commence par examiner la théorie généralement reçue des qualités premières et des qualités secondes de la matière. Le critérium universellement appliqué à cette distinction, c'est le degré de généralité ou de particularité des propriétés. C'est ainsi que l'étendue et l'impénétrabilité ont toujours été considérées comme les propriétés fondamentales de la matière, en opposition aux propriétés physiipics de la pesanteur, de la chaleur, de la lumière, du son, de l'électricité, du magnétisme, etc. M. Cournot s'inscrit en faux contre ce critérium. Autre chose, en effet, comme il le remarque, est la subordination des propriétés des choses, en tant que générales et particulières; autre chose est leur subordination, en tant qu'essentielles et secondaires. Si telle qualité persiste dans telle espèce de corps, et y résiste à toutes les altérations qu'ils peuvent d'ailleurs subir, nous devrons la regarder comme [>lus essentielle (lue celle qui est commune à un plus grand nombre de corps spécifiquement différents, quoiqu'elle ait moins de persistance dans chacun

58 LA PUILOSOMIIK ET LF.S SCKCMlbS.

d'eux en particulier (1). Ainsi, bien (jue l'état solide, Tétai liquide et Télal gazeux, aux températures ordinaires, soient des propriétés dont chacune est commune à un trèsgrand nombre de corps, on ne peut leur attribuer la valeur caractéristique d'autres propriétés plus spéciales, mais indestructibles. C'est le principe qui prévaut en zoologie et en botanique, et qui, rigoureusement appliqué, fait les classifications vraiment naturelles. Donc il ne suffit pas, comme les philosophes semblent le croire, d'accord en ceci avec le vulgaire, que certaines qualités prétendues de la matière, telles que retendue, l'impénétrabilité, la divisibilité, la figure, soient les plus générales, pour en faire les qualités essentielles et vraiment premières de la matière. M. Cournot regarde cette théorie sur les qualités premières et les qualités secondes comme un préjugé dont il y a lieu de discuter la légitimité, en profitant pour cela de tous les renseignements dont nous sommes redevables aux progrès de l'expérimentation et au perfectionnement des sciences (2).

Laissons-le parler, et pesons bien ici chacune de ses paroles. « En tête de la liste des qualités premières ou fondamentales, on a coutume de mettre l'étendue et l'impénétrabilité. Mais d'abord la notion vulgaire de l'impénétrabilité, telle qu'elle nous est procurée par le toucher d'un corps solide et par le sentiment de la résistance qu'il oppose au déploiement de notre force musculaire, cette notion répond

(4) Liv. 11, chap. 8, § M4.

(2) Ibid.

lA MATIÈUE VA LA FOIICE. 59

à un phénomène très-complexe, dont la pliLS haute géométrie n'a pu jusqu'ici, tout en prodiguant les hypothèses, donner une explication vraiment satisfaisante; et ce phénomène, c'est celui de la constitution même du corps solide, au moyen d'atomes ou do molécules maintenues à distance les unes des autres. Que si l'on attribue la solidité, non plus aux corps mêmes ou aux agrégats moléculaires, mais aux dernières molécules qui en seraient les éléments constitutifs, on introduit, pour satisfaire à un penchant de l'imagination, une conception hypothétique, que l'expérience ne peut ni renverser, ni confirmer, et qui en réalité ne joue aucun rôle dans l'explication des phénomènes. La prétendue rpialité première pourra bien n'être qu'ime qualité imaginaire, et à notre égard sera certainement une supposition gratuite (i). »

On dira que rim|)énétrabilité n'est pas la rigidité, et qu'un corps, pour être liquide, n'en est pas moins impénétrable, en ce sens que, si la masse est pénétrée par l'écartement des parties, les parties mêmes ne le sont pas. — Sans doute ces atomes qui ne peuvent jamais arriver au contact, peuvent encore moins se pénétrer. Mais c'est précisément pour cela que la raison n'a aucun motif d'admettre, en ce qui les concerne, une prétendue qualité essentielle qui n'entrerait jamais en action. Si donc l'impénétrabilité des molécules atomiques est donnée pour autre chose que leur mobilité et leur déplacement effectif par l'action répulsive qu'exercent à distance les autres molécules,

(<) Liv. I, cliap. 8, s H 5.

c'est une de ces abstractions qui no tiennent pns devant l'analyse (1).

Il en est de même de l'étendue considérée, non pas comme le simple lieu, mais comme une propriété physi(iue des corps. Sans doute, les corps qui tombent sous nos sens nous donnent l'idée d'une portion d'étendue continue, figurée et limitée; mais ce n'est là qu'une illusion de notre faculté représentative, de notre imagination. De même que les taches blanchâtres et en apparence continues de la voie lactée se résolvent, dans un puissant télescope, en un amas de points lumineux distincts, et de dimensions absolument inappréciables; de même des expériences chimicjucs résolvent le fantôme d'un corps étendu, continu et figuré, en un système d'atomes ou de particules infinitéi^imales. En sorte que l'étendue n'est, à vrai dire, qu'un rapport de juxtaposition des parties dans l'espace, c'est-à-dire une simple propriété géométrique, et rien de plus (2). C'est la définition de Leibnitz.

Mais si l'étendue n'est pas une qualité des corps, le serat-elle davantage de la matière? 11 est certain que les lois de notre imagination nous font attribuer une figure et des dimensions aux particules dont se composent les corps; mais cela ne repose sur aucun fondement rationnel, puisque toutes les explications qu'on a pu donner des phénomènes physiques, chimiques, etc., sont indépendantes des hypothèses relatives aux figures et aux dimensions des molécules

(1) Liv. II, cliap. 8, § 145.

(2) Liv. Il, cbap. 8, § 116.

LA MATIÈhE ET LA FORCE. 61

élémentaires. Que ces molécules soient des centres d'oii émanent des forces attractives et répulsives, voilà ce que démontrent l'expérience et le raisonnement; mais qu'elles aient la forme de sphères, d'ellipsoïdes, de pyramides, de cubes, ou qu'elles affectent toute autre figure courbe ou polyédrique, ou même qu'elles affectent une forme quelconque, c'est ce qu'aucune observation ne peut même nous faire présumer (i).

Ainsi, non-seulement l'impénétrabilité et l'étendue ne sont pas les qualités fondamentales des corps, mais elles n'en sont même pas de véritables propriétés. Où et comment découvrir ces propriétés ? c'est ce que l'auteur va nous apprendre. L'expérience nous atteste que les corps peuvent changer de figure, d'aspect et d'état, se désagréger et se disperser, mais non s'anéantir; de telle sorte que, si l'on recueille soigneusement tous les produits nouveaux qui ont pu se former, toutes les particules intégrantes du corps (pii s'est en apparence évanoui, la balance accusera ce fait capital, que le poids total est resté le même, sans augmen-

(1) Liv. Il, cliap. 8, § 116. Nous trouvons même que ce n'est point assrz dire. La représentation de la matière, en tant qu'étendue, soit qu'il s'agisse des corps, soit qu'il s'agisse de leurs parties constituantes, n'est point une hypothèse ; c'est purement et simplement une illusion de l'imagination. Seulement, tandis que l'éiendue nous apparaît dans les corps, elle ne peut être que supposée dans les atomes, supposition qui est une conséquence naturelle et nécessaire de la représentation sensible. Il se peut que la matière ne soit point divi-ible à l'infini ; c'est même ce que Texpérience chimique tend à démontrer. Mais qu'est-ce que cela prouve ? Simplement que la division des actions moléculaires a des limites, rét»'ndne des atomes; c'est une propriété tout aussi inwginaire que l'étendue des corps.

62 L\ PHILOSOPIIIi: ET LES SCIKNOES.

talion ni déchet. C'est ainsi que Tobservalion se Iroiivc d'accord avec une loi de notre esprit, le princific de la substance, qui nous porte à concevoir quelque chose d'absolu et de persistant dans tout ce qui se nianij'este à nous par des qualités relatives et variables. Enfin des expériences plus délicates et une théorie plus avancée nous montrent cette constance du poids dans les corps comme liée à une loi plus générale, en verlu de lacjuellc les parcelles des corps, prises dans leur totalité, opposent la même résistance à l'action des forces motrices, ou exigent la même dépense de force pour prendre la même vitesse, quels que soient l'aspect et le mode d'agrégation des molécules, et quelle que soit la nature de la force qu'on dépense pour leur imprimer le mouvement. Ce qui fait dire, d'une part, que le poids d'un cor[)S est pro[)ortionnel à sa masse; d'autre part, que la masse d'un corps est quelque chose d'invariable, de persistant, à travers toutes les modifications que le corps est susceptible d'éprouver (1).

La masse^ le poids, voilà des propriétés de la matière, et non simplement de l'espace, comme retendue et la figure; pro[»riétés essentielles, s'il en fût, par cela même qu'elles sont permanentes et indestructibles; ce sont les propriétés constitutives de la matière, telle que l'entendent les physiciens. Qu'il y ait d'autres propriétés non moins générales, et également permanentes et indestructibles, c'est ce que l'expérience seule pourrait nous enseigner, et ce que la raison ne peut ni nier ni affirmer à priori

Mais si, outre ces propriétés communes à tous les corps pondérables, il en est d'autres par lesquelles ces corps ou les éléments de ces corps diffèrent radicalement les uns des autres, et qui soient tout à la fois indesiructibles et irréduclibles,;comme la masse et le poids, il faudra admeltre, non-seulement des corps différents, selon les arrangements divers des parties d'une matière homogène, mais des matières diverses et hétérogènes. Et toutes les propriétés qui constitueront cette hétérogénéité devront être considérées comme des qualités premières, quel que soit d'ailleurs leur degré de généralité (1). Certaines propriétés chimiques sont dans ce cas.

Quelles seront alors les qualités secondes, d'après le critérium de l'auteur? Toutes celles qui ne sont ni indestructibles ni irréductibles, comme les diverses formes solide, liquide ou gazeuse des corps, formes dont aucune n'est permanente, et qui dérivent d'une simple combinaison de principes élémentaires. Quant aux phénomènes qui n'ont ni masse ni poids, tels que la lumière, la chaleur, l'électricité, le magnétisme, faut-il y voir des qualités premières, ou des qualités secondes de la matière? Ce problème ne peut être résolu dans un sens ou dans l'autre qu'autant que l'expérience nous a fait reconnaître si ces phénomènes sont de simples accidents des corps pondérables, ou bien les manifestations d'iîne chose qui pourrait subsister encore, même après l'anéantissement des corps pondérables. Pour cela, il ne suffit pas de constater les

(1) Liv. u, cliap. 8, § 417.

(1) Liv. II, cliap. 8, § 117.

différences radicales qui distinguent ces propriétés de celles qui consliluent proprement la malièrc pondérable. Ainsi, non-seulement les premières échappent à la balance ; mais elles semblent ne participer en rien à Tinertie de la matière, puisqu'elles n'offrent au mouvement des corps pondérables aucune résistance appréciable, et que leur accumulation ou leur dispersion ne donne lieu à aucun accroissement observable, ni à aucun déchet dans la masse. Tandis que la masse d'un corps pondérable est quelque chose de ^\\e et de limité, il semble qu'on puisse indéfiniment tirer de l'électricité d'un corps ou en ajouter, pourvu qu'on en tire ou qu'on y ajoute pareille dose d'électricité

contraire (1).

Mais la question subsiste tout cnlière, de savoir si ces propriétés qu'on appelle lumière, chaleur, électricité, magnétisme, ne sont que des effets des forces primitives et élémentaires qui constituent la matière pondérable, ou si l'on doit les rapporter à des forces simples et vraiment irréductibles constituant une autre espèce de matière. Dans ce dernier cas, elles devraient être considérées comme des qualités premières de la matière, au même titre que la masse ou le poids. S'il faut en croire une certaine école de physiciens, la démonstration, par rcxpérience et l'analogie, d'une réduction aux propriétés de la matière pondérable serait assez avancée pour qu'on pût arriver à une conclusion générale sur le caractère secondaire des propriétés de la chaleur, de la lumière, de rélcctricité, du magnétisme.

(4) Uv. Il, chap. 8, §118.

Les expériences qui se font depuis quelque temps sur la chaleur, tendent à la faire rentrer parmi les plîénomènes du mouvement. En serait-il de même des autres phénomènes que Ton vient de citer? M. Cournot n'incline point à le penser, et il serait plutôt d'avis de les rapporter à une ou plusieurs matières suigeneris^ dont ces diverses propriétés seraient les qualités fondamentales. Du reste, il ne prend pas au sérieux les mots dont se sert la langue scientifique elle-même pour exprimer le sujet mystérieux de ces propriétés. Ainsi, quand un physicien entreprend d'exposer les lois de la distribution de l'électricité à la surface d'un corps conducteur, ou les lois de la distribution du magnétisme dans un barreau aimanté, il lui est commode d'imaginer un fluide qui se répand en couches d'épaisseur ou de densité variables. Mais il sait bien que ce fluide n'est un objet de connaissance réelle, ni pour le vulgaire, ni pour les savants. Ce n'est pas une idée, mais une image qui ne figure dans la théorie qu'en manière d'échafaudage ou de construction auxiliaire (1).

Dans la pensée du savant modeste qui la fait sortir d'une analyse toute scientifique, cette théorie des qualités jircmièrcs et des qualités secondes n'a pas de portée en dehors de la science positive et de la logique. Mais, même renfermée dans ces limites, elle a une très-grande valeur, et peut être considérée comme l'idée la plus neuve et la plus féconde du livre. Sans doute, il n'a pas fallu un grand effort d'esprit pour la tirer de la science qui la contenait

(4) Liv. II, chap. 8,§ H8.

66 L\ PIlILOSOPIlir RT LES SCIENCES.

visiblcmeiil ; mais enfin les progrès de la physique n'ont pas cmpôclié jusqu'ici la Ihéorie earlésicnnc de prévaloir dans les livres et dans les écoles. Ce ne sont pas seulement les métaphysiciens qui ont conservé l'étendue parmi les qualités fondamentales des corps ; les savants eux-mêmes ont invariablement reproduit cette définition, sans paraître se douter qu'ils prenaient une sim[)le propriété de l'espace pour une véritable qualité des cor[)S. Nous espérons qu'après la belle analyse de 31. Cournot, l'étendue restera à sa véritable place, dans le domaine de la géométrie et de la mécanique, et (fu'on ne la verra plus figurer parmi les propriétés physiques de la matière, dont on la fait encore aujourd'hui le support el le sujet.

Quanta en tirer une conclusion méla[)hysique, M. Cournot y songe d'autant moins ([uH refuse A res|)ril himiain le pouvoir de pénétrer Vessence des choses, et d'en assigner les premiers principes. Bien (pi'il semble naturellement conduit par l'analyse au dynamisme de Leibnitz, il n'entend point substituer une hypothèse à une autre; il est même d'avis de garder Thypothèse des atomes dans la science, où elle est d'un usage nécessaire, pourvu que l'on ne commette pas la méprise de prendre pour les matériaux de la construction scientifique ce qui n'en est que l'échafaudage extérieur. Car c'est une de ces conceptions qui n'entrent pas dans la science à titre d'idées, mais à litre d'images, et à cause de la nécessité où se Irouve l'esprit.

3Iais si les l'ails concluent d'eux-mêmes à une solution métaphysique, nous croirons-nous tenus à la mémo \V'

LA MATIEIU: Kl LA FORCE.

serve que Tauteur ? Quel est le résultat net de celle analyse? C'est que les perce[)tions de l'étendue, de la figure, de la solidité, ainsi que toute espèce de représentations sensibles, étant éliminées de la notion de matière, cette notion se réduit aux propriétés physiques et chimiques , indestructibles et irréductibles, telles que la masse, le poids, les affinités moléculaires, les attractions électives. Or (lue sont ces [)ropriétés, sinon des principes d'actions, des forces, dans l'acception la plus simple et la plus générale du mot ? Après Leibnitz, qui avait dtyà fait justice du préjugé cartésien sur les qualités fondamentales de la matière, M. Cournot est certainement le premier [>hiloso- |>he (car ce savant est un fjhilosoplie) qui ait vu clair dans cette question. Seul, il a compris el montré par des exemples décisifs que rimpénéirahilité n'est qu'une abstraction de l'esprit, que réteiidu(î, loin d cire une qualité fondamentale, n'est [»as même une propriété des corps. Mais, s il en est ainsi, pourquoi hésiter sur la vraie notion de la matière, laquelle ne peut être que l'idée de force ? Tant qu'on prend au sérieux les représentations (outessubjeclives de l'étendue el de la figure, el qu'on fait des rapports géométriques aux(pjels elles répondent la base et le fond des propriétés physiques et chimiques proprement dites, il est facile de comprendre pourquoi on persiste à ne voir dans ces dernières propriétés que- les modes divers de la substance ainsi délinie par des attributs purement géométriques. Mais l'illusion nne fois disparue, qu'est-ce qui empêche l'esprit d'entrer dans la voie ouverte par Leibnitz, et, sans adopter tontes les hypothèses qu'il a pu joindre^à

68 hK PHILOSOPHIE ET LES SCIENCES.

son grand et fécond principe dynami(pio, de conclure définitivement à la définition de la matière par la force ?

Un mot de >ï. Gournot nous laisse craindre qu'il n'ait pas entièrement rompu avec le pré,jugé d'imagination qui a Puisse si longtemps la vue de l'intelligence sur ce point. Entre le dynamisme et Vatomisme, il ne veut point se prononcer, par la raison que ce serait substituer à une hypothèse qui n'est pas susceptible de vérification, une autre hypothèse qui ne l'est pas davantage. Hijpolhcse est-il le mot juste ici? Pour nous, il nous semble qu'il n'y a lieu de rappliquer ni au principe des cartésiens et des alomistcs, ni au principe de Leibnitz. I.e premier n'est pas une hypothèse, à proprement parler ; M. Cournot lui a assigné son vrai nom, jen*est qu'une image, bonne uniquement à nous représenter la réalité. Or quelle est cette réalité, sinon un principe d'action, une force, ou un ensemble de lorces? (Test ce qui fait qu'en ramenant Tidée de la matière à la notion de force, on n'imagine point une hypothèse ; mais on se fonde uniquement sur un fait, l'action physicpic ou chimique. Toute la métaphysique de la chose, si l'on [)eut a[)peler ainsi un acte aussi simple de la pensée, consiste à introduire dans la définition le nom de la cause ou du principe de cette action. Quand nous disons, à l'exemple de Leibnitz, que la matière est force, la matière pondérable aussi bien que la matière impondérable, s'il en est une, nous n'entendons pas dire autre chose que ceci : la réalité que nos sens nous font j)ercevoir est essentiellemcut mouvement et action, et l'idée de force est tout ce qui reste au fon<l de la notion de la substance matérielle, du moment

LA MATlÈliE KT LA FOKCE, 69

que nous en avons éliminé les sensations et les images. Mais tel est l'empire de l'imagination sur les esprits les plus exercés à l'analyse scientifique, que, sur ce point, la vérité, même démontrée par la science, a beaucoup de peine à s'établir et à se propager, môme dans le monde des savants et des philosophes. Il semide qu'enrayant l'étendue du nombre des qualités propres a la matière, on su[)prime l'étoffe de celle-ci, et qu'en ne lui laissant que la force pour [>ropriété constitutive, on la réduit à n'être plus qu'un phénomène sans consistance. Le sens commun n'est pas facile à convaincre dans ces sortes de questions où l'imagination entre en jeu, avec ses conce[)tions d'une clarté toute populaire, dont la science a beau laire ressortir le vide et l'absurde. La substance matérielle représentée comme une chose étendue, figurée, inerte, (pii ne se meut que par l'impulsion d'une force extérieure, c'est là pour l'imagination une idée si simple, si claire, si facile à concevoir et à conserver, qu'elle ne coule pas le moindre effort à l'esprit le plus ordinaire. Aussi Rousseau est-il compris de tous, lorsqu'il dit dans la Profession de foi du vicaire savoyard: « Pour moi, je suis tellement persuadé que l'état naturel de la matière est d'être en repos, et qu'elle n'a en ellemême aucune force pour agir, qu'en voyant un corps en mouvement, je juge aussitôt que c'est un corps animé, ou que le mouvement lui a été communiqué. »

H est vrai que la métaphysique de Rousseau est loin d'égaler son éloquence. Mais que sera-ce, si la science ellemême se range du côté de l'imagination, et si la géométrie et la mécani(|ue viennent donner à ses représentations Tau-

70 LA philosophie: et lkk scikm.es.

lorilé d'une véritable (loiiionslratioii sdon(ili(|ne? Tonl n\ prouvant, conlrairemcnl à ro|>iiiion <le Rousseau, (|ue les corps n*ont pas une propension nalnrelle au repos, Euler essaye de uioidrer, eonlre l'école de Leibnilz, que la délinifion de la matière par la loree est eonireditc tout ;\ la fois par le principe de l'inertie et par rexp/M'ieiu^c. « I.es autres sont plus à craindre, puisque ce sont les laineux philosophes vvolliens... Ils soutiennent que tout corps, en vertu de sa propre nahire, kW eontinuelJiMnent des elTorls pour chanj'er d'élal, c'est-à-dire que, lorsipi'il est en repos, il fait des efforts pour se mouvoir, et que s'il est en mouvement, il fait des efforls pour (^hanp:er continuellement de vitesse et de direction. Ils n'allèo^uent rien en preuve de ce sentiment, si ce n'est quelque raisonnement creux tiré de leur métaphysique. Je remarque seulement que co sentiment est contredit par le prim^ipe que nous avons si solidement établi (le princi[)e de l'inertie), et parrexpérienco qui est parfaitement d'accord avcr ce principe. En clYet, s'il est vrai qu'un cor|)s m repos <iemeure, en vertu de sa nature, en cet état, il est faux qu'il fasse, en vertu de sa nature, des efforts pour changer cet état. De même, s'il est vrai qu'un corps en mouvement conserve, en vertu de sa nature, ce mouvement avec la même direction et la même vitesse, il est absolument taux cpie le même corps, en vertu de sa nature, fasse de continuels efforts pour changer son mouvement (1). »

Euler est un géomètre. Or, en pareille matière, la géomc-

(4) Euler, Lettres à me princesse d\4llemagne, 2' part., Icllrc V.

LA M\liï;i<E Kl L\ FOnCK. 71

hic cl 1.1 mécanicpie n'ont pas, malgré IV^'lat d'un lel nom, l'aiilorih' (pi'ini leur suppose. Î^Iais voici un physicien, des pi'cmiiMs de iinirc siècle, rilliistre Hiol, qui pense comme l'école mathémaliipie sur les propriétés fondauKMitalcs de la niîilicre. « En bonne philosophie, les (pialilcs des corps mal('nels(pie nous |)ouvons ap[>eler universelles, semblent devoir se rcsIreindrcA celles doni la réunion est indispensable pour nous les faire parvenir, et jiour les ( araclériser csseuliellemenl d'après l'idée (pie noire esi>ril s'en l'orme; lelles sont l'élendue a^l rimpéiH'Irabililé, à (pioi nous ajoutons la m(>bilil(' et l'inciiic : n^Ho dernière, expression désigne le manque de sponlamMié par siiile duquel la matière, cousidénv dans son essence propre, esl indilTérente à l'étal d<' rejH)sel de mouvemenl. A ce com[)le, la gravitation proporlionuelle ;uix masses et réciproque au carré des «lislances, rpii s'exerce enire les éléments matériels de tous les cor[)s planétaires, ne serait pas une (jualifé qu'on dùtap[)eler universelle, puis(pie nous pourrions concevoir rexistencc de corps malériels qui en seraient dc[>ourvus, ou qui graviteraient les uns sur les autres, suivant d'autres

lois (1). »

Entre des noms comme ceux de Descartes, d'Euler, de Leibnilz, de Newton, de Laplace, de Biot, il serait fort difficile et vraiment téméraire de se prononcer, s'il s'agissait simplemenl ici d'hypothèses soutenues avec un égal génie, sur l'essence de la malière. Mais comme le pro-

(I) Mélanges scienlifiques et Httcraires, t. î, p. 380. Cirrtspomlaucc de Newton et de Cotes.

72 LA l'ilILOSOPIlIK ICT MCS SCIEMIIKS.

blèinc f|iii a divisu et divise encore le monde savant et philosophique, peut être ramené à une (piestion d'analyse scientifique, ainsi que l'a si bien fait voir M. Cournot, nous ne craindrons pas d'entrer dans cette grande discussion, pour essayer d'en dégager une solution métaphysique déjà préparée par .l'analyse du savant dont nous suivons la trace.

Ce qui appelle le plus rallenlion de la eriticpie dans une pareille lutte, ce n'est pas la contradiction, assez ordinaire, des savants (pii se prononcent en sens, contraire; ce n'est pas même la contradiction de deux grandes écoles, phénomène auquel l'histoire de l'esprit humain nous a également habitués ; c'est la contradiction profonde de deux sciences, la géométrie et la mécanique d'une part, et la physiqiiede l'autre. Comment ne pas désespérer d'un problème sur lequel doux sciences semblent en Ici désaccord ? Qui se tronque du géomètre qui parle d'étendue et d'inerlie, ou du physicien et du chimiste qui parlent de force? Ni l'un ni l'autre hein^eusement. L'étendue corporelle à laquelle s'at* tachent les géomètres, n'est pas imc simple image, une sensation sans objet, comme les sensations du goût et de l'odorat; c'est un rapport entre les éléments de la masse matérielle, considérée dans l'espace. Comme ce rapport constitue un ordre déterminé que l'imagination n'a point créé et dont la science éludie les lois, il est rigoureusement vrai de dire que la géoméirie a un fondement réel, en dehors des représentations sensibles. Et, puiscjue d'autre |)art, cette propriété de l'espace est inséparablement liée aux propriétés intrinsèques des corps, on comprend la cou-

la MATifenK KT LA FORCE. 73

nexion intime des sciences auxquelles correspondent ces propriétés si diverses, et comment la géométrie peut être dite la base de la physique, bien qu'elle n'en contienne nullement la matière. Quant à chercher la nature elle-même des cor[)S dans ce point de vue abstrait et tout extérieur, sous lequel le géomètre envisage la Nature, c'est une grave erreur des physiciens géomètres, tels que M. Biot. De ce (|ue nous ne pourrions nous représenter \\n corps sans étendue, il n'y a rien à en conclure au sujet de l'objet même de nos perceptions sensibles.

Il en est de même de l'inertie, dans la mécanique rationnelle. Qu'est-ce que l'inertie, à proprement parler? C'est la propriété d'exiger pour se mouvoir la dépense d'une certaine force, proportionnelle à la mise en mouvement, quand la vitesse est la même, et proportionnelle à la vitesse, quand la masse reste la même. L'inertie de la matière consiste, non-seulement à rester dans l'état de repos, quand aucune force motrice ne la sollicite, mais à persévérer dans l'état de mouvement, et à continuer de se mouvoir d'un mouvement rectiligne et uniforme , quand nulle force ou nul obstacle extérieur ne vient en arrêter le mouvement, ou en changer soit la vitesse, soit la direction. Mais ce principe d'une incontestable vérité ne prouve nullement la répugnance ou l'indifférence de la matière au mouvement. La mécanique qui s'en sert ne s'occupe point des forces intrinsèques de la matière, telles que l'attraction universelle ou les affinités chimi«pies. Que le corps qu'elle considère comme mobile, soit en mouvement ou en repos, quant à l'état intérieur de ses parties, elle n'a pointu s'en impiiéter.

lli LA FMiiLosopim: KT ij:s s<;ii;m:I'.s.

Qu'il y ait irierlic v/'iilnMc ou soiiUMiMMit appiuviili*, par suite (le réfjnilihre «jui résulte «le l'aeliou eonihinée «les forces inférienr«\s, eela ne eliau}:»' îihsolunieul rien à la disposition «le ee eorps, relaliv«'nienl à la ror««* «'\l«'M'i(Mn<' d'impulsion «i «le l«)conîo(ion «lont il s'ajiil «i«» «aleuler la quanlil»'. Le prohiï'me reste le nn*m«^ «lans l«)ns l«'s cas, et la géométrie s'arrange l'i^alement de loules h's liyp«>llnV«'s ou lla^ories que la philosophie de la Nalun» peut l'ain' sur l'essonee de la matière. Méeanismed»» l)es( ailes, al«)nii>ine des chimistes, «lynamisme «lel.eihnit/, au«Min «I«m'«'s points de vue ne change un iota aux consi«léralions et aux « al«Md< de lu mécanique rati«)nnelle i !). Quant à celle auln» nnVanifjue qui, au lieu «le «M)nsi«lércr le in«)uvcmenl «M la hM«'«' d'iuie mani«jre ahslrail«% s'atlacheà suivre cl à <al«'id«M' \v> mouvements {k:> l'orccs nVlles de la Nahuv, ^o l'altrailion universelle, par exempl«',(dl«' n'est pas «hivanlage intéressée à telle ou telle solution du pr«d)lèm(» îïu''la|>hysi«pie de la matière, puisque l'emprunt (pielle fait à l'expérieme \n\ modifie en rien ses méthodes et ses «^ilculs. Que rallrailion soit une force inhérente à la matière, ouhu ait élé «N)mmuniquée par un moteur étranger, les lois du mouv«Mnent

(t) M. liiol semblo lui-nièmc «le cet avis, .jiiaiid il <iil : « Nowlon a délini préfédeinment ce «ni'il appelln des (juantit«^s de matière égales. Ce sont celles qui, étant impressionnées par une nirme force, pendant «m même temps, acquièrent d'égales vitesi^es ; et généralement, la quantité (le matière est inversement pro|)ortionnelle à la vitesse ainsi imprimée. Au point de vue abstrait ces délinitions sont inattaquables. Klles ne font que caractériser 1 inertie par des phénomènes qui en sont la conséquence nécessaire, et l'on n'a pas besoin d'autre chose pour les calculs mécaniques. » (Id., Mélanges, t. I, p. 382.)

LA MATIKtti: KT ]A FORCt:. 75

sont l(îs mêmes pour la mé<'aui(pie «éleste «pu; pom- la mécaincjue ratioinielle.

Mu r/siujié, l'ineilie n'est point, à propremcid, ()arler, une propriété de la matière, couune la |)esanteur; c'est im de«'es prin«'ipes ahstrails qui dériveni, non de la nature même <l«^s corps, mais d«^ hîius rapp«)tts considérés au point de vue dît motivemeitt. S'il en est ainsi, la géométrie et la niécani«pie ne soid |)oint en «anse dans le |)rohlème qui nous occupe; cl nous pouvons, sans manquer de respect aux auloiités qu'on nous op|>ose, récuser tous les argumenls contre la matière a«'livc, quon tire soit de l'étendue, soit «le rinerlic, soit de toute autre propriété géomélri«|uc ou m«N'anique. l)i«l«'rot, (pii n'était pas un grand métaphysi«'ien, mais «pii, malgré son matérialisme vague et flottant, entcn«lail nii«Mix i\\w Rousseau ces «picstions de philoso[)hie nalurellc, nous «lit qtichpic part : « J«' ne sais en rpiel sens l«'s philosophes ont supposé «pie la matière est in^lilTérenlc au mouvcmeid et au repos. O^ (juil y a «le hien certain, c «st «pie tous les cor[>s gravih'ut les uns sur les autres; c'est que toutes h s partictiles des corps giavitent les unes siu^ les atitres; c'est que dans cet l nivcrs, t«»ut est en translation ou tn nisn, ou en translation et in nisu à la fois, tlette supposition des phih>sophes ressemble [jeut-être à «elle des géomètres, qtii admettent des points sans aucune «limension, des lignes sans laigeur ni |)rofondeur, des surfaces sans épaisseur. Pour vous représenter le mouvement, disent-ils, outre la matièic existante, il vous faut imaginer une force qui agit sur elle. Ce n'est pas cela ; la molécule, douée d'ime qualité pro[)re à sa nattire, par elle-

76 LA rmiosopiiii: kt lkr sciknces.

mrmo est iino foiro acfivo. Elle s'oxon^o sur iino anirc

lécule (jtii s'exerce sur elle {\). »

On relrouve dans ce passajîc tout à la lois la physique (le Newloii, le dynaniisnic de l.cihnil/,, cl le malcrialisnic des eucyclopctlistes. Nous nous fîarderons bien de n'pcler avec Diderot cjue la for(»e es( inli/'rcnle à la nialière, ce (jiii est ininlellip;il>le. Mais en nous appuyant sur la physique moderne, et sur l'analyse scienlifHpic de M. (tournoi, nous dirons avec ï.eihnilz que la matière, cVsl la lorce elle-nicme. Nous pouvons le dire , sans (pie rcla nous force d'accepler les hypolhcscs dont l.cihnilz a rompliquc son principe, et (pii n'ont pas toutes trouve leur coîdiruialiou dans l'expt'iicncc. Ainsi, quand nous parlons de force à piopos d(* suhstance matcrielle, nous n'entendons exprimer par c«' mol rien d'analo«:uc aux caiises des phcnouïènes de la physiologie ou de la psychologie. Sous ce rapp(Ml, lelau{ia«>e de l,eil>nilz prèle à réqiiivoipic ; et il sendde «ju'il ail èlè dupe d'une dlusion semblable à celle des matérialistes, en faisant entrer dans l'expression de Sfui «lynamisme le sentiment intime qui a été l'origine de la notion de force. Il est évident que la notion pure et vraiment siienlifique des corps ne comporte pas plus les seutimeiUs de la conscience que les représentations de Fimagination. Encore sommes-nous moins dis|>osés à reconnaître à ces forces élémentaires et primitives toutes les propriétés que Teibnitz attribuait à ses monades, notamment l'indépendance absolue et cette liarmonie pré-

(I) Ditlorol, Principes phih$ophi<;iucs de la matièrv cl du mouvement.

LA MmÊRK ET LA KORŒ. 77

établie |)ar laqi'jlr n^ (n>p iii»rénieux esprit remf^laçait raclioii ivcipro(|c des forces, contre l'iriésislible évitlence des faits. l»Reartes et son «'eole ne r<M'onnaissent à la matière d'aïUn mouvement que l'impulsion communiquée par un molcr étranjîer. En soutenant (pie, nonseidiMuent la matière u active par elle-même, puisqu'elle est une fon^e, mais «pop sa (pialité de force, elle n'est jamais n'cllement passi-^. ,.n ce sens qu'elle subirait l'action d'un moteur élraiie,-, Teibnitz tombe dans l'excès oppos('.

tfypotlmes non finfjo, a d Ninvlou A |»ropos des belles lois (pi'il expose dans ses 1\cipcs <k philosophie. Pour avoir le droit d'c^n dire autant d pn„(ipe de la philosophie dynamiqu(N il faut le ramener à \\\yp |,)„ç^ q„(. i», simple expression d'un fait <rexpérien(v.>,.;nj„^i^^ ,.^;j^„ij jj, matière pondéralde pour le physicien \ j^ masse, tclb^ (pie la conslal(», rexpérience (b; la balance |;| (piVsl-ce que la masse » Tue certaine quantité de force ,; subsiste toujours la même, à travers l(?s divers états par ^<j„(.is p]|c passe. Ouand donc on parle de la masse et du ^\^\^ comme d(^s propriétés fondamentales de la matière, ib^ f.,„t p^^j,,! y voir des pro[)riétés réellement dislinclcs. ^ ,„^t \msi>Q, n'exprime que l'invariable mesure des forces v;j^ej,(.ji,,pg^ tandis que le mot poids exprime le rapport exu ^,,1,.,. ^.^j^ forces, tel que le détermine l'expérience de la b;„^.,. j.^^ tout cela, il ne s'agit donc que de forco; c'est le s| p,,;,,, cipe qui entre dans la notion de matière, et à vi ,1;,,^^ c'est lui (pii la compose tout entière, et la constitue ^^.„. tiellement.

78 LA PHILOSOPIIH. KT H:> SCII N^^^S*

Voilà pour h inalioro |>on(lrial)le. g^J^'t J' ''(^Ho nuire matière qui (Vliapperail à la halaiiee, -onner ee uoni juix agents impondérables, telscpie la lunii*-e, la chaleur, Téleetrieilé, le niapnélisnie, serait supiuvreeipu est en ques. tion : à savoir, que ces propriétés i>" pornianenles ne sont pas réductibles à des propriétés v^'n»nit é'Iénientaircs. Or c'est ce (jue Tétai actuel iW la '«^nce ne nous [)ennct ni d'affirmer ni de nier. La rédi «'on prohahie de la chaleur et de la lumière au uiOfOment pmu'rait être tout au plus considérée connue une résomption n\ faveur de l'hypothèse aujourd'hui assez ^^ vopue, cpii nunène aux forces simples de la matière tcH^s les propri(né'S énoncées cidessus, et en l'ail des opric'tés s(V(»ndaires des corps.

Ce n'est pas à dire ''•' »'^ l»»"^^^* > î^^'»'»' ""^^ véritable matière impoudérah'- <'" ^'*'>''^' '^ '^^ hnit ce que nos sens nous font découvri ^^'^trecpic l'esprit humain n'a au( uru» raison à priori d'*^ '"^''^ ''^ science admet l'hypothèse contraire et se ^*'^ ^" mesure de l'iMahlir. 11 est certain nue la matière 'ndérahle d('croît à mesure (pi'on s'éloipH^ du centre d»^-''''^'*''^ ^'' qu'on s'élève dans les réjiions ntmosnhérir'^' '' *'^^ ''^^"'' très-piohahlc qu'à la limite extrême d'''^*^ réiiions se trouve le vide parl';iit. Or, le vide par'^' ''•' ''^'^ ^'*' nuUière pondérahh^ serait-ce IVsi»ace ny <''<^'^l-à-'hï'c le néant ? La raiscMi répugne invincibler"^ à une. hypothèse inintelligible et rpii impllcjuc ^.Qijfdiction. D'autre part, la science ne peut atlril^jj, à res|)ace pur, (pii n'est (|u'»me abstraction géoméjpue, certaines propriétés positives, C(>nunc celle, par emple, de Inuismetire les rayons huniueux. Lt en cffef,

LA MATIÈRR ET LA FOUCF. 79

de quelque façon qu'on expli(pie la lumière, soit par l'hypothèse abandonné!^ des émissions d'un lluide, soit par rhypolhèse admise des ondulations, il paraît impossible d'en rendre com[)le sans supposer une matière quelconque qui soit l'intermédiaire de la transmission.

JMais (juelles peuvent être les |)ropriétés essentielles de cette matière qui lie tombe pas sous les sens? Ici l'hypothèse elle-même devient difficile, i)arcc qu'elle semble maufpier de fondement. On voit bien sans doute qu'il est d'autant plus facile à l'esprit de concevoir cette matière cfMnme une force, que les sensations et les images n'interviennent pas pour en obscurcir ou cîi fausser l'idée. Mais, tl'im autre coté, comme Texpérience ne nous révèle ici aucune espèce d'action qui [>uisse être définie, sinon calculée, nous sommes tenus à la |)lus grande réserve à ce sujet. Seulement, à défaut d'observations directes, tout ce (pie la science nous apprend sur la prodigieuse rapidité des mouvements de la lumière, nous donne une idée de l'cNlrcme élasticité des forces dont se compose la matière im|)ondérab!e appelée Véllier. Donc, en nous en tenant à la propriété de transmettre les rayons lumineux, la seule <jue l'expérience nous révèle, cela nous suffit pour faire rentrer dans le principe dynamique cette nouvelle matière dont les autres propriétés nous sont jusqu'ici inconnues. Où serait la force, si elle n'était là où les phénomènes «lu mouvement se produisent dans leur plus grande intensité ?

Le dynamisme ainsi entendu n'est donc pas une hypothèse m('Maphysi(pic sur l'essence de la matière, connue tant

de spéculalions ontologiques; c'est la eonelusion simple et nécessaire d'une analyse toute scienlilique des propriétés véritables des corps. M . Cournot lui même, qui a tant contribué à cette conclusion par son ingénieuse et profonde critique, incline, malgré sa réserve habituelle, vers le principe que sa défiance pour tout ce qui ressemble à la métaphysique ne lui permet pas d'accepter résolument avec toutes ses conséquences. « L'action à distance une fois admise, il est clair que retendue, la figure et l'impénélrabililé des atomes ou des molécules élémentaires n'entrent plus pour rien dans l'explication des phénomènes, et ne servent plus que de soutien à l'imagination, de sorte qu'en réalité il n'intervient dans la physique newtonienne, (jui est celle de toutes les écoles contemporaines, comme dans la physique cartésienne depuis longtemps passée de mode, qu'un seul principe hypothétique de toutes les explications doctrinales, soit la notion de la force ou de l'action a distance, soit la notion du mouvement par le contact, en vertu de l'impénétrabilité des molécules contiguës. Ce n'est (lue par l'épreuve, c'est-à-dire par l'application effective d'un principe à l'enehaînement rigoureux et mathématique de faits naturels, que l'on peut juger de la valeur du principe. Newton a eu la gloire de soumettre à une telle épreuve, et de la manière la plus décisive, l'idée de force ou d'action à distance (i). » N'est-ce pas se prononcer nettement pour la philosophie dynamique ?

Cette philosopliie n'eût-elle que l'avantage de s'accorder

(1) Liv. I, chap. 8,§§121,422.

avec la science positive, ce serait un titre précieux à la confiance des esprits les plus difficiles, dans un temps surtout oij l'autorité des sciences physiques est souveraine. Elle a de plus l'avantage de simplifier un grand problème que l'école cartésienne n'a jamais bien résolu et ne pouvait résoudre : c'est le problème des rapports de la matière et de la force, de la matière et de la vie, de la matière et de l'esprit, problème sans cesse renaissant dans chacune des branches de l'histoire naturelle, et même de la psychologie. Toutes les difficultés qui proviennent de Tincompatibilité radicale des deux substances, la matière et l'esprit, ainsi que des divers ordres de phénomènes compris sous les mots d'étendue, de force, de vie, disparaissent comme par enchantement dans le dynamisme. Ce n'est point à dire que ce principe supprime les différences de nature entre les êtres des divers règnes de la Nature. Les faits conservent toute leur force, sous le principe qui les explique et les relie entre eux. La dynamisme n'a pas plus le droit de confondre l'ame avec la simple force mécanique, physique ou chimique, que le matérialisme n'a celui d'identifier l'esprit avec la matière. Mais il est évident que le principe dynamique fait évanouir bien des nuages et des mystères, dans toutes les questions qui se rapportent à la nature, à l'origine et aux rapports des êtres entre eux.

Il est vrai que cette philosophie enlève à la théologie tout un ordre d'arguments tirés de l'inertie absolue de la matière. Mais la théodicée de Leibnitz est là pour prouver que la science de Dieu n'y a rien perdu. Si le mystère de la création peut devenir intelligible, c'est assurément dans la doctrine

g2 LA PHILOSOPHIE ET LES SCIENCES.

de Leibnilz plutôt que dans celle de Descartes. En tout cas, la contingence des êtres individuels reste une vérité incontestable, qu'on les compose de parties étendues, d'atomes, ou de forces ; et cette contingence réclame impérieusement un Être nécessaire qui ne peut être la simpie colleclion de ces atomes ou de ces forces. Tant de voies conduisent à Dieu, qu'on prenne pour point de départ la raison, la conscience ou la Nature, que celle-là peut être abandonnée par la théologie, sans péril pour la suprêmee Vérité que cette science poursuit. Ne craignons pas d'ajouter qu'elle doit l'être, du moment qu'une pareille méthode de démonstration n'est plus en harmonie avec les révélations de la science positive (1). Pour la philosophie ancienne qui connaissait mal la Nature, la matière n'est qu'une masse étendue, inerte, continue ou divisée en atomes, qu'un principe étranger est venu mouvoir et ordonner. C'était alors ridée la plus simple que s'en pût former la science, d'accord avec l'imagination. En changeant l'aspect de la Nature, la science moderne a changé les principes de la philosophie naturelle. Maintenant qu'il n'est plus question que de mouvements et d'actions, soit extérieures, soit intérieures,

l\) Dans une remarquable élude sur le matérialisme contemporain^ M. Paul Janet s'attache à conserver à la matière cette incapacité naturelle de mouvement qui fait supposer la nécessité d'un premier moteur. Bien qu'il soutienne cette thèse avec une grande vigueur de discussion et d'analyse, et en s'appuyant sur l'autorité d'illustres géomètres et physiciens, tels que Laplace, Biot, et surtout Euler, nous craignons qu'il n'ait cédé au préjugé d'imagination sur les qualités premières et secondes de la matière, préjugé dont la critique de M. Cournot nous paraît avoir fait définilivement justice (voyez le chapitre 4 tout entier, la matière et le mouvement).

LA MATièllE ET LA FORCE. 8S

dans les théories de nos physiciens et de nos chimistes, la philosophie ne voit plus que des forces, là où la vieille physique ne trouvait qu'étendue et inertie, forces physiques, forces chimiques, forces vitales, forces morales. Or, quand la science a parié, la philosophie doit accepter ses enseignements, sans s'arrêter à d'autres considérations que celle de la vérité.

Mais y a- t-il réellement lieu de s'inquiéter des conséquences (héologiiiues d'un pareil principe? En quoi la philosophie dynamique serait^lle moins favorable à la théodicéequela philosophie mécanique ? Est-ce parce que le Monde qu'elle conçoit n'a plus besoin d'un Moteur? Mais que perd la théodicée, en perdant un ordre d'arguments fondés sur une théorie fausse de la matière ? Est-ce enrichir le Monde aux dépens de Dieu ? Mais il n'est pas nécessaire de mutiler l'œuvre cosmique, contre le témoignage de la science, pour glorifier son Auteur? Au contraire, une théologie supérieure pourrait admettre que chaque propriété ajoutée à l'effet est un hymne nouveau en l'honneur de la Cause. Ainsi l'entendait Leibnilz, le plus grand adversaire de Spinosa. Est-ce effacer la ligne de démarcation qui sépare le réel du divin, et ouvrir la voie qui conduit aux abîmes du panthéisme ? Mais le Monde eût-il par lui-même l'être, le mouvement, la vie, il lui manquerait toujours le caractère qui fait l'essence même de la divinité, c'est-à-dire la perfection. Quoi qu'il en soit le dynamisme semble à M*. Cournot, comme à Leibnitz, bien plus favorable que l'hypothèse cartésienne aux idées qui sont chères à l'école spiritualiste. « La prédominance de

lit

gjf^ LA PIIlLOSOnilE ET LES SCIENCKS.

ridée (le substance nous incline vers le malérialisme ou le spinosisme ; les écoles spiritualisles et Ihéisles s'accommoderaient mieux de la prédominance acquise à l'idée de cause; car au fond c'est dans la matière que l'imagination saisit ou croit saisir la substance : et comme l'imagination n'a aucune prise sur la substance immatérielle ; comme nous avons par le sens intime une perception plus claire ou plus immédiate de notre moi comme cause que de notre tnoi comme substance, il est tout simple que le spiritualisme se montre favorable à ce qui agrandit le rôle de l'idée de cause, en débarrassant la raison des difficultés sans nombre qu'accumule l'idée de substance , appliquée aux phénomènes qui dépassent l'ordre physique (1). »

Il faut reconnaître que tous les dynamistes ne sont pas de l'école de Leibnitz et de Maine de Biran. Il est à croire que l'auteur de la Tliéodicée n'eût point accepté sans réserve ces paroles d'un philosophe allemand : « La Nature n'est pas une masse inerte ; elle est pour celui qui sait se pénétrer de la sublime grandeur de la force créatrice de rUnivers, force sans cesse agissante, primitive, éternelle, qui fait naître dans son propre sein tout ce qui existe, périt et renaît tour à tour (2). » Mais pourquoi, dans une question de pure analyse scientifique, se préoccuper des conséquences théologiques que peut avoir telle définition de la matière. C'est fausser la philosophie, comme la science, que de la mettre au service d'une certaine théologie. La

(1) Traité de f enchaînement des idées fondamentales, t. 1, liv. II,

chap. 9, § i76.

(2) Schilling, Discours sur les arts.

LA FORCE, LA VIE, l'aME. 85

philosophie dynamique vaut par elle-même. Si elle a pour elle la science et la vérité, il ne faut point regarder ce que la théologie peut en craindre ou en espérer. En admettant entre les deux ordres d'idées un rapport logique tel que toute philosophie de la Nature ait ses conséquences inévitables dans la théodicée, ce serait à celle-ci de se subordonner à la science positive et à la philosophie qui en est la plus haute expression, et à retrancher de son sein tel ou tel ordre d'arguments qui n'avaient d'origine et de fondement que dans une notion fausse ou incomplète de la Nature, et qui ne répondent plus à l'état actuel des sciences physiques. Autrement, ne serait-ce pas le cas de répéter, à propos de la Nature, le mot de Galilée sur le mouvement de la terre : E pur si muove 7 Bien que les illusions de l'imagination soient plus lentes à se dissiper dans la métaphysique ([ue dans la science positive, le temps ne nous semble pas éloigné où, comme le dit M. Cournot, \imaqe fera définitivement place à Xidée^ dans la notion vraiment scientifique de la matière.

la force, la vie, L AME.

II semble que la philosophie dynamique rende tout matérialisme impossible, en lui enlevant son objet. Cela est vrai littéralement parlant. Mais dès que l'on va au fond des choses, on s'aperçoit que cette philosophie n'atteint pas le principe même des hypothèses matérialistes. Qu'importe,

en effet, qu'on substitue la force k l'étendue, l'idée k rimage, dans la définition de la malière, si l'on continue à expliquer par le jeu des forces simples et élémentaires les phénomènes de la vie, de la sensibilité et de la pensée? Tout au plus y aurait-il lieu de remplacer un mol par un autre, et de qualifier de mécanisme une hypothèse où il ne peut entrer d'autre idée que la notion de force. Mais qui ne voit que le résultat serait exactement le même , quant à Texplicalion des phénomènes vitaux et psychologiques, que dans l'hypothèse où le mot de matière est conservé avec tout son cortège de représentations sensibles. Le problème reste donc entier après ce qui vient d'être dit sur les propriétés essentielles de la matière. La mécanique explique- t-elle les phénomènes chimiques? 1-a chimie explique-t-^lle les phénomènes vitaux? La biologie expliquet^lle les phénomènes psychologiques et moraux ? En d'autres termes, faut-il voir dans les propriétés mécaniques le principe des actions et des affinités moléculaires, dans les propriétés chimiques le principe des fonctions vitales, dans les propriétés biologiques le principe des facultés sensitives et intellectuelles? Toute la question est 1;». Partout et toujours il s'est trouvé des savants et des philosophes que le goût de la clarté et de l'unité a entraîné ou fait incliner vers la solution affirmative. Et comme l'instinct vulgaire est ici d'accord avec l'instinct scientifique, il n'est pas étonnant que cette explication ait toujours et partout été la plus populaire de toutes celles qui ont été essayées, malgré les réclamations de la conscience et de la science ellemême.

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