‹ Essais de philosophie critique [microform]Chapitre 8 sur 18 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

i,ik pnii.o9<OPiiiK KT t.w:m HCir.ncKH.

(!) Es$ai sur let fondements des connaissances humaines.

{Essai sur les fondemenls de nos connaissance^^ i vol., 1851. — Traité de l'enchaînement des idées fondamentales, 2 vol., 18C< ; par A. A. Cournot, ancien inspecteur général de rinslinction publique.)

Pour lout esprit qui s'inléresse à l'avenir des éludes philosophiques, il est manifeste qu'elles Iraversent en ce moment une crise redoutable. Depuis le début de ce siècle, la philosophie n'en avait pas connu d'aussi grave, d'aussi difficile, et qui mît à ce point son existence en péril. Les symptômes de celle crise éclatent à tous les yeux ; et la lutte renaissante entre le matérialisme et le spiritualisme, dans les grands pays philosophiques de l'Europe, n'en est pas peut-être le plus menaçant, malgré le bruit qui se fait autour des adversaires, elles grands intérêts engagés dans le combat.

Il semblait que la mission de la philosophie du xix' siè(île iVil de terminer le débat entre les deux doctrines; (|tie devant les largos mélhodes, les profondes analyses,

2 LA |'KîLO^WJlE:KT:^«=^-'^CIENCrS.

les grands princi()U-'-fe-\WéM)hirdso[)hie, soit eu Allemagne, soit en F^a;îi;Ki-kèbrc5:iÎTaJcs allaient abdiquer leurs prétentions exclusives ; que les deux doctrines enfin pouvaient être réduites à deux points de vue faciles à concilier et à fondre dans une synthèse supérieure. Tout pacifier, tout expliquer, tout accepter dans une certaine mesure était la devise et la constante aspiration des écoles nouvelles, en deçà comme au delà du Rhin. Si Ton conservait plus d'estime et de goût pour la philosophie des idées que pour la philosophie de la sensation; si Descartes, Malebranche, Leibnitz, paraissaient fort supérieurs à Locke et à Condillac, on n'en croyait pas moins à la nécessité d'une transformation de toutes les doctrines du passé dans le sein d'une philosophie plus compréhensivc, et l'on n'exceptait pas de cette nécessité le spiritualisme de Platon et de Descartes. Cette illusion de paix définitive et perpétuelle a disparu avec les grandes écoles qui, en Allemagne et en France, en avaient fait leur drapeau. La lutte reprend partout, disons mieux, la guerre, avec une force, une ardeur, une passion que nous ne regretterions pas trop, malgré les malentendus qui recommencent, si la philosophie seule se déployait dans ce débat. Car toute passion est un signe de vie; et quand nous voyons la lutte s'animer, les adversaires s'enflammer, le public qui fait cercle s'intéresser et s'émouvoir, nous ne craignons plus le mortel ennemi de la philosophie, l'indifférence. Seulement, nous voudrions que la philosophie se suffit à elle-même, dans ce grand conflit, et qu'elle n'acceptât d'auxiliaires d'aucune espèce ni d'aucun roté, quelque ^Tnnds et léiritimos que puissent

être d'ailleurs, au point de vue social, les intérêts représentés par les hautes puissances qui tendent à intervenir dans le débat.

Quoi qu'il en soit, voici la situation des deux partis. D'un côté, le matérialisme reparaît sur la scène, après le discrédit des grands systèmes de l'idéalisme allemand, et malgré les habiles méthodes de l'éclectisme français ; il n'a changé ni de principe, ni de méthode; il s'est si peu transformé au contact de la nouvelle philosophie, qu'on le prendrait volontiers pour une reproduction des idées d'Holbach et de Diderot, si l'appel aux faits révélés parle progrès des sciences positives n'en venait manifester l'origine tout à fait contemporaine. Telle est la seule originalité de ce nouveau matérialisme. C'est toujours cette philosophie de l'imagination qui se croit en pleine lumière, quand elle s'est établie dans une pure représentation sensible, et qui continue à expliquer l'être complexe par l'être simple, la vie par la force, l'âme et l'esprit par la vie, parce que l'être complexe a pour base l'être simple, et que la vie organique repose sur la force purement physique ou chimique, de même que la sensibilité et l'intelligence ont pour base la vie organique elle-même. Ce matérialisme n'a pas précisément la science positive pour lui, mais il prétend l'avoir; et comme il n'invoque qu'elle, il passe, aux yeux du vulgaire, pour la vraie philosophie du monde savant.

D'un autre côté, se présente un spiritualisme aussi peu nouveau que le matérialisme dont nous venons de parler, continuant à invoquer les grandes autorités de l'histoire, lo sens commun, le salut des Ames et des sociétés, corn-

ft LA PHILOSOPHIE ET LES SCIENCES.

prenant toutefois que la grande aulorilé de ce temps-ci est celle des sciences positives, et cherchant habilement à la mettre de son côté, mais n'osant pas se confier entièrement à ses fécondes révélations, et conservant trop religieusement toute une tradition d'idées et d'arguments vieillis qui ne peuvent que nuire ù sa thèse, parce qu'ils ne sont plus en harmonie avec les notions nouvelles de la science sur les propriétés de la matière. Toujours fort et victorieux contre les conclusions grossières de ses adversaires, le spiriinalisme ne réussit pas également à faire comprendre son principe, et à le concilier avec les faits de l'histoire naturelle. Toutes les intelligences élevées, toutes les Ames d'élite sont pour ce principe, sans lequel la volonté, la liberté, la conscience, la vie morale enfin devient inexplicable. Mais si les savants proprement dits ne sont pas tous pour le principe contraire, grâce à Dieu; il serait difficile de nier que l'hypothèse matérialiste, plus simple, plus claire en apparence, plus à la portée des esprits dont l'imagination est la faculté dominante, ne gagne du terrain dans ce monde plutôt industriel que savant, pour lequel tout ce fjui ne se voit ou ne se touche pas est pure abstraction.

Certes, on ne nous fera pns l'injure de nous croire du nombre de ceux qui assistent à cet intéressant débat en curieux indifférents, et simplement pour compter les coups, noter les bons mots et les traits heureux, admirer les mouvements de véritable éloquence, ou les passes habiles d'une dialectique consommée. Nous prenons nettement parti pour le s[)iritualisnie contre le matérialisme. Si les sciences de la Nature nous charment et nous subjuguent

par leur solidité, leur exnclilude, leurs merveilleux effets sur la civilisation générale, elles ne nous font pas oublier les sciences et les vérités de l'esprit qui sont la substance la plus pure, le sel conservateur de cette civilisation. Nous ne croyons pas que le matérialisme tienne plus devant la science de notre temps que devant la conscience du siècle ; nous voulons donc le triomphe définitif du spiritualisme. Mais nous le voulons i)ar d'autres méthodes et avec les transformations que réclame le progrès des sciences. Nous le voulons surtout, sans qu'il soit fait appel à d'autres considérations que les raisons tirées de l'observation et de l'analyse scientifique. Les plus nobles, les plus respectables auxiliaires ont leur inconvénient, nous dirons même leur danger, du moment qu'on va les chercher en dehors de la science ellemême. Ainsi nous comprenons bien qu'au point de vue social, des puissances d'un ordre différent, comme la morale et la religion, unissent leurs efforts pour combattre tel ou tel ennemi commun, tantotlemalérialismeinstinctif des masses,

tantôt rindustrialisme d'une époque, tantôt l'immoralité générale d'une société en décadence. Mais celte alliance, que le moraliste peut désirer, que le politique doit rechercher, devient impossible dans une œuvre philosophique, si le philosophe tient à conserver toute son indépendance. H en est, sous ce rap[)orl, de la religion comme de la politique. Ces deux institutions ont un but éminemment social, tandis que la philosophie a pour but immédiat, sinon unique, la recherche de la vérité, en dehors de toutes considérations politiiiues, religieuses et même morales. La science pour la science, la vérité pour la vérilé, telle doit cire sa devise,

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dans la question du matériaiisine et du spiritualisme, comme dans toutes les autres.

Pour dire toute notre, pensée, en ce moment la querelle du matérialisme et du spiritualisme, malgré le profond intérêt moral qui s'y attache, n'est pas encore ce qui nous louche le plus. Nous trouvons la situation plus grave pour la philosophie, en ce que ce n'est pas seulement telle de ses grandes doctrines qui est en péril, mais sa propre existence. Pendant que les écoles philosophiques s'atta(pient avec plus ou moins de justice et de mesure, il y a une écolo de savants qui les regarde, les juge, et se propose de les congédier dos à dos. L'école positive, c'est son nom, ne veut plus entendre parler des questions qui ont donné lieu aux doctrines et aux débats nés de la contradiction des doctrines. Matière^ force, vie, dme, esprit, cause, substance, Infini, Universel, Dieu, sont des mots qu'elle se résigne à conserver dans le dictionnaire de la langue usuelle, mais a condition qu'on renoncera à la recherche de leur objet, (lomme elle ramène avec Bacon, son premier père, toute la science et toute la philosophie à la connaissance des laits, des lois et des rapports, pour elle, toutes les questions proprement métaphysiques sur les principes des choses, ou sont sans objet réel, ou ont un objet qui dépasse la portée de la science. Elle tend donc à supprimer tout à la fois les débats, les doctrines, les questions, et la science elle-même qui agile les unes et engendre les autres, c'est-à-dire la métaphysicjue. Si elle conserve la philosophie, c'est à la condition d'en faire simplement le système des rapports qui unissent loutes les sciences spéciales entre elles.

LA PHILOSOPHIE ET f-ES SCIENCES. 7

Cette école a de nombreux adeptes en France, en Allemagne, en Angleterre surtout, dans tous les grands foyers de la science moderne; elle fait de rapides pagres dans le monde savant ; elle compte parmi ses disciples des hommes comme MM. Comte, Littré et Stuarl Mill. Mais ce ne sont ni ces noms ni ces progrès qui nous inquiètent le plus pour l'avenir de la métaphysique, quelles que soient la vigueur de leur esprit et l'étendue de leurs connaissances. L'école positive est surtout redoutable parce qu'elle répond tout à la fois à un instinct général et permanent de l'esprit humain, et à une disposition particulière et actuelle de Tesprit contemporain. Le véritable père du positivisme, ce n'est pas Auguste Comte, ce n'est même pas Bacon; c'est plutôt l'empirisme, dont le génie anglais est le type le plus vigoureux, et dont le novum oryanum est le code le plus complet; c'est l'empirisme, dans le sens le plus large et le plus élevé du mot, c'est-à-dire la méthode et la doctrine qui entend tirer toute la science humaine et la philosophie elle-même de l'expérience, et qui retranche du domaine de la connaissance positive tout objet qui n'est pas un fait, une loi, un rapport. Or, comme c'est avec cette méthode, enseignée avec tant de grandeur et d'éloquence par Bacon, appliquée avec tant de génie et de succès par Newton, que les sciences de la Nature ont fait la conquête de l'esprit moderne, et sont en train de faire celle du Monde; on s'explique la puissance et la popularité de l'école qui est venue, de nos jours, en proposer la formule la plus absolue et la plus précise. Au fond, Técole positive doit sa force surtout à l'esprit positif du siècle, à cet esprit qui ne

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8 LA PIlILOSOPHIIi ET LES SCIENCES.

croit i|u'aii.\ mélliodes, aux déinonslralions, aux conclusions scienlifiques.

Quand nous disons que noire siècle n'a loi qu'en la science, nous n'entendons pas le l'aire plus sage qu'il n'est réelleinenl. On a beau être l'esprit du xix' siècle; on est toujours l'esprit humain. Toutes les synthèses de la spécuhllion, toutes les folies de l'imagination se retrouvent dans le tableau des (cuvrcs intellectuelles de ce siècle. En fait de merveilles de la pensée, on y voit les grands systèmes de l'Allemagne idéaliste, et les belles doctrines de la France spiritualisle. En fait d'illusions et de superstitions, rien n'y manque non plus, pas même ce mysticisme grossier des tables tournantes et des esprits frappeurs, qui paraît avoir remplacé chez un assez grand nombre d'imaginations contemporaines la foi de nos pères au surnaturel. Mais si l'esprit du siècle a |.lus d'estime pour les choses qui sont au-dessus de la science positiv,; ,,ue pour celles qui sont au-dessous, il fout avouer qu'il n'a guère plus de goût et de confiance pour les unes que pour les autres. D'abonI tout ce qui est objet de pure s[)éculation n'éveille en lui qu'une médiocre curiosité ; il ne consent à entendre parler de matière, d'âme, d'esprit, de Dieu, qu'autant qu'on lui démontre Timporlance morale et so.-iale de ces problèmes. C'est par le côté pratique seulement qu'ils le touchent et l'attachent. Or, un pareil intérêt ua rien de philosophique. Ilyapourtant un autre point par lequel l'esprit du siècle s y sentirait attiré ; c'est le côté scientifique. Si l'esprit du siècle a plus d'affinité avec la philosophie positive qu'avec toute autre, il ne faut pas croire qu'il c, soit le complice

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aveugle, dans la guerre ouverle déclarée par celle école à tout ce qui ressemble à de la métaphysique. Il n'est ni aussi étroit, ni aussi systématique à cet égard ; il a plutôt une défiance instinctive qu'un parti pris à l'endroit des questions de ce genre. 11 y a plus : quand on les lui présente sous un jour scienlifiquc, on voit (fu'il s'y intéresse et s'y attache ; mais il est évident que c'est la condition de toute confiance et de toulc foi eu ces sortes de doctrines. Donc, la seule manière de ramener l'esprit du siècle au goût et à l'étude sérieuse de la métaphysique, est de les traiter par la méthode des sciences j)Osilives, et de les éclairer de leur lumière. Aulremenl, ni la politique, ni la morale, ni l'éloquence, ni le génie, ni l'autorité de l'histoire ne la sauveront des atlaquesde l'empirisme, ainsi que de l'indifférence (h\ monde savant.

Mais, dira-t-on, est-ce que la métaphysique peut être traitée scienlirKpiemenl ? Est-ce que la nature des problèmes qu'elle comprend, et le nom même qu'elle porte, ne protestent pas contre une pareille prétention? La métaphysique et la philosophie ayant eu de tout temps Tambition de pénétrer Tessence et le fond des choses, et de s'élever aux premiers principes d'où les choses dérivent, il semble que la science positive n'ait rien a voir dans de pareilles spéculations, soit que de tels objets se trouvent réellement hors de la portée de l'esprit humain, soit que l'esprit humain puisse les atteindre par des procédés d'un autre ordre que les méthodes positives.

Nous ne savons pas ce qu'on entend par Vessence et le fond des choses, si cela ne si^nilic |»as tout simplement

iO LA PtlILOSOlMUL tl LES SClEXLtS.

certaines propriétés essentielles et permanentes des chuses, dont les caractères, les lois et les rapports subsistent indépendamment des conditions de perception ou de représentation sensible. En ce sens, les sciences positives, aussi bien que la philosophie et la métaphysique, ont pour objet le fond et l'essence même des choses. C'est précisément ce qui distingue l'apparence de la réalité, et Vimage de Vidée, La science peut se faire à l'aide d'images; mais clic ne se compose que d'idées, c'est-à-dire de notions (jui ont une véritable réalité objective. Le mot ontologie n'a |)as d'autre sens, à notre avis. Donc, toute science véritable a un caractère ontologique, et nous pourrions dire que le savant fait de Tontologie sans le savoir, comme M, Jourdain faisait de la prose. Saut' les mathématiques, qui ont pour objet des abstractions, toutes les sciences traitent de la réalité, et la métaphysique ne lait point exception sous ce rapport. Toute la dilïérencc entre elles est dans le degré de généralité, de profondeur, de grandeur, de précision de leur objet. 11 est certain que les objets métaphysiques proprement dits, comme la substance, la cause, la matière, la vie, l'àme, l'esprit, sont des réalités plus difficiles à définir que les objets scientifiques, en raison de leur complexité, ou de leur abstraction, ou de leur étendue. Mais enfin ce sont des réalités, c'est-à-dire des choses qui ne peuvent être connues (juc par l'observation et l'analyse des propiiélés (jui en révèlent l'existence. Donc, ou la méta[)hysi(|ue est un pur jeu de dialectique, un tissu d'abstractions sans substance ; ou elle est une vue supérieure de la réalité fondée sur les résultats de l'obser-

LA PHlLO&OPUliâ ^'ï LtS SCIENCES. il

vationetde l'expérience. Que l'abstraction, l'analyse des idées, la définition, et en général les procédés logiques aient une plus grande part que les méthodes expérimentales et descri[)tives dans le développement des questions métaphysiques, cela est incontestable et s'ex[)lique par la nature abstraite et générale des objets auxquels elles se rapportent. Mais, de même que les plus hauts [iroblèmes de la géométrie et de l'astronomie, elles trouvent leurs données élémentaires dans l'observation des faits. Le métaphysicien a beau s'élever sur les ailes de l'abstraction ; si sa tête se perd dans le ciel, ses pieds ont touché à la réalité.

El quand nous parlons de la métaphysique et de ses rapports avec la science positive, nous ne la confondons point avec cette science générale qui n'a pas de matière propre, et qui, sous le nom de philosophie, ne peut être considérée (|uc comme une sorte de syntlièse, dont la science proprement dite serait l'analyse. Il est trop clair qu'une pareille spéculation de l'esprit, consistant à saisir les rapports les plus étendus et les plus complexes des choses, et à s'élever, par rintuition de ces rapports, à la plus haute unité possible, dans l'ordre de faits et de réalités aufjuel elle se rapporte, n'est possible qu'en prenant la science positive elle-même pour base et pour point de départ. L'école d'Auguste Comte, qui ne veut pas entendre parler de métaphysique, aime, estime et cultive ce genre de philosophie; c*est même par là qu'elle s'est fait une place à part dans le monde savant. La philosophie des sciences n*est pas la métaphysique ; elle a son existence propre, et sa destinée qui n'est point inséparable de celle de la métaphysicpie : en sorte que celle-ci pourrait dispa-

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12 LA PHILOSOPlllK ET LES SCIENCES.

raître du domaine des sciences humaines, sans que celle-là fût menacée d'en sortir.

Et telle serait, en etïet, la destinée de la métapliysique, s'il était vrai, comme le prétend l'école positive, qu'elle n'a rien de commun avec la science. S'il est une vérité acceptée aujourd'hui par les philosophes, aussi bien que par les savants, c'est (ju'il n'y a pas de connaissance à priori de la réalité. Qu'il s'agisse des corps ou des esprits, des individus ou des universaiix, on ne peut en savoir que ce que l'observation ou l'expérience nous en apprennent; et le travail d'abstraction et d'analyse qu'exigent les objets les plus généraux, les plus élevés, les plus métaphysiques de la science humaine, repose sur la même base que le travail de pure observation et de simple description que demande l'élude de la réalité la plus humble et la plus grossière. La seule réserve à faire à ce principe s'appli(jue, ' non à la connaissance proprement dite, mais à la conception de certains objets métaphysiques, tels que Vtnfini, Vuniversel, Vabsolu, dans les diverses catégories de l'être. Ici il est évident (pie les révélations de la science posilive ne suffisent plus, cl que l'esprit ne peut s'élever plus haut, dans la carrière ouverte à sa pensée, qu'en s'aidanl de certains principes à priori, dont la nécessité logique n'est pas contestable. Que ces principes dits ratioimels hoient l'œuvre de l'abstraction et de l'analyse, comme il ne semble pas déraisonnable de le croire, ou qu'ils soient le fruit propre d'une faculté supérieure et originale de l'esprit, comme le pensent la plupart des métaphysiciens, c'est une question à décider. Toujours est-il que le caractère à priori

de ces principes, ainsi que des conceptions qui en dérivent, est hors de doute, quelle qu'en soit l'origine. Si donc la métaphysique se réduisait à ce petit nombre d'axiomes et de principes qui en constituent la partie supérieure et vraiment transcendante, on ne voit pas quel rapport elle pourrait avoir avec les sciences positives, ni surtout comment elle en aurait besoin ponr ses conceptions et ses déductions. Nous pensons que c'est là le véritable élément métaphysique de la connaissance humaine, parce que c'est le seul qui soit vraiment à priori, et qu'il se compose de conceptions l)roprement dites qui ont pour objet, non pas telle réalité déterminée, mais la Réalité universelle, dans toutes les calégoriesdela pensée (I). Mais tout cequel'on comprend généralement sous ce mot un peu vague, en dehors de ces quel- (pies conceptions, comme les idées de matière, de force, ' de substance, de cause^ de vie, d'tîme, d'esprit, rentre dans le domaine de l'expérience et de la science proprement dite. Ces questions-là nous paraissent de nature à être traitées scientifiquement, parce qu'elles ont pour objet, non des principes à priori, mais des réalités qu'il s'agit surtout d'analyser et de définir, et sur lesquelles la science positive peut et doit être interrogée.

Cette méthode, du reste, n'a pas le mérite de la nouveauté. L'histoire de la philosophie nous enseigne qu'elle est aussi ancienne que la métaphysique elle-même. De tout temps la métaphysique a emprunté à la science, et parti-

(!) CVsl la llîèsc qui a clô lïéjà développ«'îe dans l«i livro de la Métnphy nique et de la fcience. Voyez siirlout les enlrelieiis sur l'analyse et la critique do rintellipfenc»», chapitres de la m/>oH.

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culièrcment aux sciences (ic la Nature, les ëlémenis de ses syslèmes cl de ses doctrines. Seulement, tant que ces sciences elles-mêmes ont été livrées à la spéculation pure, à l'hypothèse, à la méthode des analogies douteuses ou superficielles, elles ne pouvaient fournir que des données fausses, vagues ou incomplètes pour la solution des questions métaphysiques. D'ailleurs, à vrai dire, au lieu de recevoir ses premiers enseignements des sciences positives, c'était la métaphysique qui leur imposait ses conceptions et ses principes à priori. Toutes les sciences subirent d'abord cette domination, depuis les premiers essais de physique, de cosmologie et d'histoire naturelle des écoles antésocratiques, jusqu'aux grands syslèmes de philoso[)hic naturelle qui ont [>aru aux xvi' et xvn* siècles. C'est à tel point que les sciences de la Nature n*ont été véritablement constituées comme sciences, et n'ont com- ' mencé cette série de progrès qui fait la gloire de l'esprit moderne, qu'à partir du jour où elles ont été entièrement émancipées de la tutelle de la métaphysique, où elles ont eu leur but, leur objet et leur méthode propres. Cette séparation des sciences positives et de la métaphysique enseignée par Bacon, pratiquée par tous les savants, à partir du xvni" siècle, consacrée par les succès croissants des recherches scientiliques, était la condition de l'existence même et des progrès de la science positive.

Que les .sciences donc |)oursuivent leur œuvre, avec les méthodes et les principes qui leur sont propres, sans s'inquiéter de l'avenir de la métaphysi(|ue, rien de plus simple et de plus nécossaiie. :\lais les métaphysiciens auraient

grand tort de faire comme les savants. Si les sciences positives peuvent se passer de la métaphysique, celle-ci a besoin absolument des sciences positives; c'est une vérité qui a été reconnue et pratiquée de tout temps par les grands esprits qui ont essayé d'embrasser dans leurs systèmes l'explication universelle des choses. Sans parler des écoles antésocrati(|ucs qui ont si bien mêlé et confondu les questions naturelles et les questions métaphysiques, qu'on ne sait parfois si leurs doctrines n'appartiennent pas plutôt A l'histoire des sciences qu'à celle de la philosophie, Platon n'a-t-il pas fondé sa philosophie de la Nature, et en particulier sa théorie des corps et de la matière, sur des conceptions mathématiques empruntées à Técole pythagoricienne? D'où viennent la théorie des quatre principes et la grande formule de l'acte et de la puissance qui résument toute la métaphysique d'Aristote, sinon de l'expérience et de l'observation comparée? Il n'y a pas, par parenthèse, de système dans l'antiquité et dans les temps modernes, où la spéculation soit plus en rapport avec l'expérience, où les formules correspondent mieux aux faits, où les sciences expérimentales et descriptives, comme l'histoire naturelle, la psychologie, la morale, la politiriue, l'esthétique, se relient plus intimement à cette philosophie première à laquelle on a donné le nom de métaphysique depuis Aristote, et à l'occasion du classement de ses divers traités. La preuve manifeste de l'étroite dépendance qui existe entre les parties expérimentales et la partie spéculative de la philosophie péripatéticienne, c'est la facilité avec laquelle les faits et les réalités trouvent leur expliealion dans les principes et les formules, et

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réciproquement les principes et les formules (rouvenl leur application dans les faits et les réalités. La parfaite unité de cette doctrine, l'étroit enchaînement de toutes ses |)arties, prouvent que le système est composé de pièces homogènes, qu'une même pensée, un même esprit, le remplit lout entier, et que le Principe qui le couronne n'est qu'une suprême généralisation de l'expérience. Pour qui ne se laisse [)oint tromper par l'appareil abstrait et scolastique dont s'enveloppe la pensée intime de ce grand philosophe, s'il est une mélaphysiquo positive, dans le vrai sens du mot, c'est la sienne. Quand Aristolo vent délinir ce qu'il laut entendre par la matière, la forme ou l'essence, la vie, l'ame, l'esprit, le bien, le parfait, il ne s'égare point dans des spéculations abstraites; il procède toujours par observation, et prend des exemples dans la réalité la plus simple et la mieux connue. En lisant le WV livre de la Métaphysique, consacré surtout à la théologie, on admire comment ce grand et profond esprit s'élève jusqu'au sommet de la Nature sans perdre terre, et retrouve le type de la divine perfection dans la conscience humaine.

Il y a deux écoles qui ont, de tout temps, méconnu cette salutaire alliance de la métaphysique et des sciences; mais elles ne Pont jamais méconnue impunément. Nous voulons parler des mystiques et des scolastiques. L'école d'Alexandrie, bien qu'elle possédât toute la science de son temps, en a fait trop pou usage dans ses spéculations métaphysiques; elle a mieux aimé demander ses notions sur Dieu, sur l'esprit, sur l'Amo, sur la matière, siu' l'ètro en général, soit àdes ahstracliiuis logiiph's. soit :mIc va^^^uos

et ténébreuses méditations intérieures. A-l-elle réellement élevé rhorizon |de la pensée métaphysique ? A-l-elle seulement atteint l'objet de ses mystiques aspirations ? Il faut bien convenir que tout ce qu'elle nous a laissé de plus net, de plus précis, de plus profond sur ces divers problèmes, n'est qu'un commentaire des doctrines de Platon et d'Aristote. Le seul principe qui lui semble propre, et par lequel elle puisse se croire supérieure à ses devanciers, c'est l'Unité de la vie universelle. Or, faute d'avoir cherché dans la science la démonstration et la définition de cette Unité, cette école en a fait quelque chose d'inintelligible et de vide, qui ne répond ni a un sentiment de l'ame, ni à une vue supérieure de l'esprit.

Quanta l'école scolastique qui a surtout fleuri au moyen âge, bien qu'elle soit de tous les temps, on peut dire que ce n'est ni l'ardente recherche de la vérité, ni l'effort persévérant, ni la force d'abstraction et la subtilité d'analyse, ni même le génie de la pensée qui lui ont manqué pour la solution des problèmes métaphysiques. Plotin , Proclus, Albert le Grand, saint Thomas, Duns Scott ont fait, en ce genre, des prodiges que la philosophie moderne est plus tentée d'admirer que d'imiter. Et en effet, tout cela a plutôt fait reculer qu'avancer la métaphysique, en la faisant sortir des voies fécondes et vraiment scientifiques oii Aristote l'avait engagée, et en l'enfonçant de plus en plus dans les distinctions verbales et les analyses purement logiques.

On ne fera point un pareil reproche à la métaphysique de Descartes, de Malebranche, de Spinosa, de Leibnitz. Outre que deux de ces philosophes sont des inventeurs de

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premier ordre dans les sciences mathématiques, et que les autres sont fort versés dans ces matières, il est impossible de ne pas reconnaître la trace des sciences exactes et positives dans leur philosophie de la Nature. Descartes et Spinosa empruntent évidemment à la géométrie et à la mécanique leur définition de la matière, ainsi que leurs idées générales sur la cosmologie et la biologie. Si leurs idées sont fausses sur la matière, sur la vie, sur l'àme, sur la nature et les rapports des substances corporelle et spirituelle, cela tient à leur manière toute géométrique et toute mécanique de comprendre, soit le monde de la matière, soit le monde de la vie. S'ils ont erré, ce n'est point pour avoir voulu construire la métaphysique à priori ; c'est pour avoir essavé de la construire avec des éléments scientifiques qui n'étaient pas les plus propres à ce genre de construction. Comme eux, Leibnitz s'est servi delà science positive; mais plus heureux qu'eux, parce qu'il comprend mieux les propriétés et les lois de la Nature, et surtout de la Nature vivante, il fonde sa notion de la substance matérielle et de la substance en général sur l'expérience physique et psychologique. Et si l'on veut se rappeler les idées principales de celte belle doctrine, on trouvera qu'elles répondent toutes à quelque grand fait, ou à quelque grande loi de l'expérience; ni l'harmonie préalable, ni l'emboîtement des germes, ni les monades, ni Toptimisme, ni la loi du progrès qui en semble dériver ne peuvent être considérées comme des conceptions à priori, sans rapport avec les données de la science positive. La philosophie du xviii* siècle n'a ni compris ni goûte

la grande métaphysique. Ou bien, comme l'école de la sensation, elle s'est bornée au matérialisme de Diderot et de d'Holbach; ou, comme l'école de Rousseau, elle a prolesté conlre cette doctrine par un spiritualisme plus éloquent que savant, dont la profession de foi du vicaire savoyard est la plus haute expression. Dans le premier ordre d'idées, la métaphysique a cherché des arguments et des explications dans les sciences de la Nature; mais elle n'a guère su qu'y choisir les faits qui semblaient se prêter à son hypothèse simple et grossière, sans s'inquiéter de savoir si une science plus forte et plus profonde ne l'eût point conduite à un tout autre point de vue, Diderot est peut-être le seul qui, sur les traces de Leibnitz, ait aperçu toute la portée des révélations de la science positive, dans certaines questions métaphysiques, telles que la matière, la force et la vie. Dans le second ordre d'idées, la métaphysique s'en est à peu près tenue aux idées de Platon et de Descartes sur la matière. C'est ainsi que Rousseau insiste avec beaucoup de force sur l'incapacité radicale de la matière à se mouvoir, pour établir sur ce principe faux la nécessité d'un premier moteur. L'intention était excellente, et la cause qu'on voulait servir était belle ; mais la thèse du spiritualisme s'appuyait sur une fausse notion des forces de la Nature.

Au début du xix* siècle; reparaît la grande métaphysique, avec la prétention de se renouveler et de se transformer par la science positive, telle que l'avait faite les immenses progrès de deux siècles précédents. Et, en effet, il n'est pas une science de Tordre physique, ou de l'ordre

moral, qui n*éclaire de sa lumière propre telle ou telle partie de ces vastes systèmes. Pour Schelling, et surtout pour Hegel, comme pour Arislote, le connexion est telle entre la métaphysique et la science positive, qu*il est impossible de les séparer sans priver Tune de sa substance, et Taulre de sa lumière. Idéalisme abstrait dégénérant en vaine scolastique; empirisme aveugle dégénérant en matérialisme grossier : telle est l'alternative ù laquelle ce divorce condamne l'esprit humain. La philosophie française n'était pas moins convaincue de cette vérité que la philosophie allemande, dans les premières années de ce siècle. Appuyer la métaphysique sur les sciences de la Nature et de l'esprit; expliquer les principes de ces sciences par les conceptions de la métaphysique : c'est là la double tâche que s'est proposée tout d'abord la philosophie nouvelle. Religions, littératures, arts, mœurs, sciences, législations, institutions, tout était devenu une application de la métaphysique, laquelle, de son côté, cherchait dans toutes les branches de l'activité humaine la démonstration de ses principes. Cette synthèse des idées et des faits, de la métaphysique et des sciences, est tellement générale au début de ce siècle, soit en Allemagne, soit en France, qu'elle pourrait être prise pour la formule caractéristique de l'esprit contemporain, si cet esprit ne semblait pas en ce moment abandonner la haute sphère des idées pour se tenir dans la région des réalités. Il fut un temps où l'on ne parlait que de philosophie appliquée à tel ou tel ordre de connaissances positives : c'était la philosophie de l'histoire, la philosophie du droit, la philosophie du beau, la philosophie des religions, la philosophie

des systèmes, la philosophie des institutions Sociales et politiques. Et il suflit de lire Schelling, Hegel, ou M. Cousin pour s'assurer que cette philosophie n'est point une simple généralisation de l'expérience, mais qu'elle a une portée toute métaphysique. Elle a l'ambition de ramener à des formules à priori les faits et les théories de la science positive. Cela est surtout manifeste dans l'école hégélienne où l'usage des formules logiques dégénère parfois en étranges abus. Et ici ce ne sont pas seulement les sciences de la Nature qui prêtent leur matière .et leurs théories à la métaphysique ; les sciences morales contribuent également à ses constructions. Sciences mathématiques, sciences astronomiques, sciences physiques et naturelles, sciences psychologiques, sciences esthétiques, sciences sociales, sciences historiques, tout a concouru à cette grande encyclopédie métaphysique par laquelle a débuté la philosophie du XIX* siècle (1).

11 est vrai que ce travail supérieur de la pensée s'est arrêté en Allemagne, en France, et partout où il s'était produit. La science positive, après avoir donne la main à la métaphysique, a fini par croire qu elle était en compagnie plus noble que sage. De son côté, la métaphysique semble avoir eu peur, en France surtout, des habitudes un peu barbares et des allures parfois matérialistes de la science.

(4) Parmi les philosophes qui, après les Allemands, ont le plus poussé la métaphysique dans les voies de la science positive, il faut compter Pierre Leroux et Jean Reynaud, ce dernier surtout qui, dans son remarquable livre de Ciel et terre, a mis au service des idées métaphysiques et thcologiques une profonde instruction scientifique.

22 M PHlLOSOPHIIi: ET LES SCIENCES.

Savants et philosophes, chacun s'est donc retiré chez soi, peu disposé à renouer une alliance qui avait été encore plus féconde en vues hardies qu'en vérités solides. Que la science proprement dite prenne ce parti, elle le peut sans rien perdre de sa valeur propre, et sans cesser de faire l'œuvre qui lui appartient. Elle continuera û instruire, û étonner le monde de ses grandes découvertes, en même temps qu'elle le servira par ses merveilleuses applications. Ce qui nous inquiète, c'est la destinée de la métaphysique, û cet état d'isolement qu'elle semble avoir accepté, en France du moins, comme la condition d'une vie sage et régulière. Que va-t-elle devenir? et surtout que fera-t-elle, sans l'assistance de la science positive? Vivra-t-elle, si elle ne fait autre chose que creuser quelques idées abstraites sur l'infini, l'universel, l'absolu, la cause, la substance, la matière, comme l'ont fait, au moyen âge, les écoles scolastiques? Évidemment la philosophie du xix' siècle attend de la métaphysique quelque chose de plus.

On nous dira que la métaphysique fait preuve, non-seulement de sagesse, mais encore de véritable fécondité, en restant chez elle, et en faisant, elle aussi, son œuvre propre; qu'elle a moins gagné que perdu à courir jusqu'ici les aventures, dans le grand voyage qu'elle a entrepris, à travers le Monde, de compagnie avec les sciences de la matière; qu'en se renfermant dans le domaine de la conscience et de l'esprit pur, elle peut se recueillir et concentrer ses efforts sur les plus hautes et les plus précieuses vérités que l'esprit humain soit appelé à connaître; qu'après tout, sa grande mission étant d'établir les principes des

sciences morales, elle ne saurait mieux faire que de se borner à l'accomplissement de celte tâche, en se refusant des excursions dans le monde physique qui peuvent plaire à rintelligence, sans intéresser véritablement l'âme humaine. — Tout cela serait vrai, s'il s'agissait de la psychologie, et non de la métaphysique proprement dite. La première de ces sciences, en effet, n'a nullement besoin du concours des sciences de la Nature, sauf dans la délicate et obscure question des rapports du physique et du moral. Ce n'est pas dans le grand livre de la Nature que la philosophie peut apprendre à l'homme ce qu'il est, ce qu'il vaut, ce qu'il doit ; c'est dans ce petit livre de la conscience, toujours ouvert, mais plein de mystères pour les esprits distraits et non rcQéchis qui forment la presque totalité de l'espèce humaine. Ici la méditation intérieure et solitaire est seule féconde, seule instructive, seule propre â fourmr à la philosoi»hie morale les éléments de la science de l'homme, de la science des mœurs, de la science du droit, de la science du beau, de toute science qui a l'homme pour objet ou pour but.

Mais tout autre chose est la métaphysique, science essentiellement générale, dont les problèmes ne peuvent être résolus qu'à l'aide de la science universelle. On comprend jusqu'à un certain point que Dieu lui-même puisse être cherché dans la conscience. Les mystiques l'ont fait, et non sans succès. Mais la Nature, mais la vie universelle n'a pas son type dans ce petit monde-là ; ses lois ne sont point les lois de la nature morale. La philosophie de la Nature u besoin de tout autres révélations que celles de la

2/i LA PHILOSOPHIE ET LES SCIENCES.

psychologie. En un mol, la Nature et la conscience sont deux livres d'un ordre tout différent. Ceci explique comment la psychologie est loin de suffire à la métaphysique, comme donnée première. Si Ton supprime à la métaphysique les données de la science positive, il ne lui reste pour matière qu'un petit nombre d'axiomes et de conceptions à priori dont l'analyse logique et la définition ont assurément leur prix, mais ne suffisent pas a constituer un système de connaissances proprement dites. Ce sont des principes abstraits d'une vérité logique d'autant plus certaine qu'elle est nécessaire, mais des principes sans rapport avec les réalités dont ils sont le fondement. Qu'est-ce que l'infini, l'universel, l'absolu, l'être en soi pour la raison pure et la logique, sinon des objets de conception^ qui ne peuvent devenir des objets de connaissance que par les révélations de la science positive. Voyez ce que celle-ci en a fait. L'idée de l'infini est presque aussi vieille que l'intelligence humaine elle-même. Mais quelle magnifique et saisissante image en donnent les plus récentes découvertes de l'astronomie ! L'idée de l'Être universel n'est guère moins ancienne, puisqu'on la retrouve au fond des religions du haut Orient, sous les formes les plus confuses et les plus bizarres, il est vrai. Mais qui n'a la claire vision de cette unité de la vie cosmique, quand la science moderne nous fait voir comment tout fait système dans l'Univers où plongent ses regards, le monde stellaire tout entier, aussi bien que le monde solaire, aussi bien que le monde terrestre? L'idée de la substance, persistant à travers la mobilité et la diversité de ses modes, est une conception qui n'est pas neuve

LA PUILOSOPUlli; ET LES SCIENCES. 25

non plus, dans l'histoire de l'esprit humain. Mais combien elle est devenue moins abstraite, et plus facile à saisir, du moment que la chimie nous a livré le secret des transformations si merveilleuses de la matière! L'infini en petitesse n'avait pas plus échappé que l'infini en grandeur au génie de la spéculation métaphysique: on en retrouve l'idée, en ce quijconcerne la composition des corps, dans la philosophie atomistique qui date de Leucippe et de Démocrile ; on en retrouve également le soupçon, en ce qui concerne l'organisation des êtres vivants, dans certaines doctrines du xvi* siècle, notamment de Bruno. Mais l'observation microscopique a montré, dans le plus vif détail, ce qu'avait deviné vaguement une métaphysique qui n'avait à son service que quelques rares et faibles indications de l'expérience. Et si, continuant celte revue, nous prenions la question de la matière, et que nous en suivissions l'histoire, à travers les progrès des sciences de la Nature, il nous serait facile de faire voir comment et pourquoi la notion de la matière a varié, depuis Platon jusqu'à Descartes, et depuis Descartes jusqu'à nous. Rien de plus naturel donc, de plus légitime, et de plus né cessaire que l'alliance de la métaphysique et des sciences ; et c'est parce qu'elle est nécessaire que nous pouvons prédire à coup sûr qu'elle est immortelle. L'esprit d'une époque peut la délaisser un instant, comme il peut abandonner la métaphysique ellç-même, dans un moment de fatigue et de découragement produit par les abus et les excès de la spéculation. Mais si la métaphysique est éternelle, comme nous le croyons fermement malgré les pronostics de l'école positive, et si elle doit refleurir prochai-

ill^'

nemenl, ce ne pourra être que sur le terrain si admirablement préparé de la science.

A cette heure où la philosophie, en Allema?ne, semble tombée dans un matérialisme qui rappelle d'Holbach, la science est invoquée à tout propos. Les philosophes qui relèvent ce drapeau sont des savants; et c'est au nom de la science positive qu'ils prétendent le relever (i). En France, sauf quelques exceptions parmi lesquelles il faut à peine compter Técole positive, ennemie de toute espèce de métaphysique , la philosopliie s'est maintenue fortement dans la voie du spiritualisme ; et l'école dominante par le nombre, le talent, l'éloquence, est encore en ce moment celle qui en défend les doctrines avec le plus d'énergie. C'est une excellente thèse, au point de vue de la vérité, aussi bien que de la conscience et de la morale. Mais si cette grande cause est immortelle, nous ne pensons pas qu'il en soit de même des arguments dont elle se sert, et des formes sous lesquelles la doctrine qu'elle défend a pu se produire jusqu'ici. Autre temps, autre méthode. Devant un adversaire qui, sans être nouveau, a revêtu une nouvelle armure, il devient nécessaire (jue la philosophie spiritualiste adopte un système d'attaque et de défense plus approprié à l'étal de la science positive et au goût du siècle. Il faut qu'elle ne craigne pas de descendre sur le même terrain que cet adversaire, sur le terrain de la science ellemême.

(1) Voyez les articles très-intéressants publiés dans cette Revue sur le matérialisme conlemporain par l'un de ses collaborateurs, M. Paul Janet.

L'exemple donné par la critique de plusieurs de ses adeptes les plus distingués prouve, du reste, qu'elle comprend la situation des esprits. L'école spirilualiste combat depuis quelque temps le matérialisme avec ses propres armes. Sans parler des études en ce sens de savants de profession, comme M. Flourens et M. Lélut, M. Garnier a publié une exposition et une réfutation de la phrénologie, dans laquelle il ne se contente pas d'opposer le témoignage de la conscience aux conclusions de Gall et de S[)urzheim. M. Bouillier se sert également des lumières de la physiologie pour démontrer l'unité du principe de la vie physiologique et de la vie psychologique. M. Lemoine, suivant la trace féconde de Ch. Bonnet, s'attache à l'analyse de cet ordre de phénomènes intermédiaires, tels que le sommeil et le somnambulisme, qui sont si propres à nous éclairer sur les mystérieux rapports des deux natures. Enfin, M. Janet, dans sa critique du matérialisme contemporain, aime à opposer aux savants qui s'en sont laits les organes récemment en Allemagne, les observations de la science positive elle-même, ainsi que les plus grandes autorités dont elle puisse se prévaloir (1). Et ils ont bien raison ; car, en ce moment, si c'est surtout de la science positive qu'est venu le danger, c'est d'elle aussi que doit venir le salut. Le spiritualisme ne peut vaincre définitivement que la science à la

(<) La psychologie et la phénologie, par Ad. Garnier, 1 vol. in-8. — Du principe vital et de l'âme pensante, par Francis Bouillier, \ vol. in-S. --.Vame et le corps, î vol. in-12. — Slahl et l'animisme, 1 vol. ia-8, par Alb. Lemoine. — U matérialisme conlemporain, par Paul Janel, 4 vol. in-12.

main un ennemi que Tespril du siècle regarderait d*un œil

moins complaisant, s'il pouvait croire que la science n'est

pas son auxiliaire naturel.

Quoi qu'il en soit, ces préliminaires feront comprendre

de quelle importance est un livre dont la méthode constanle et l'esprit général consistent à chercher dans l'analyse des notions scientifiques les principes sûrs et précis de la critique philosophique. N'est-ce pas là une véritable bonne fortune pour nous autres métaphysiciens que rinlervention d'un savant qui allie au goût de nos études les sévères habitudes des sciences positives ? Et si ce savant est un esprit qui unit, comme dit Pascal, l'esprit de finesse a l'esprit géométrique, on peut être sûr, quelles que soient la modestie de ses prétentions et la timidité de ses conclusions, que ses observations et ses explications, puisées à une source toute nouvelle pour nous, seront de nature a éclairer d'un nouveau jour les problèmes qui nous occupent spécialement.

« J'avoue, à ma grande confusion, dit l'auteur dans la préface du premier des ouvrages cités, que la rédaction de ce livre, d'une médiocre étendue, m'a occupé à diverses reprises pendant dix ans, et que j'en avais tracé la première esquisse il y a plus de vingt ans. Cependant, quoique le sujet en soit bien rabattu, j'aime à espérer que l'on y trouvera assez de vues nouvelles pour justifier, aux yeux de quelques amateurs, ma naïve persévérance (i). » On sent, en effet, en lisant ce livre, qu'il n'est pas de ceux qui

(<) Essai sur les fondements de nos connaissances ^ t 1.

LA PHILOSOPHIE ET LES SCIENCES. î29

s'improvisent, et qu'il est le fruit laborieux de longues méditations. C'est un riche recueil d'observations faites à loisir, et avec toute la liberté d'un esprit qui n'a d'autre souci que la vérité. Le meilleur éloge qu'on puisse faire de cet ouvrage, excellent à tant d'égards, c'est de reconnaître qu'il justifie son titre. Passer en revue les diverses branches des connaissances humaines, déterminer le degré de certitude, le critère, la méthode, les principes propres à chacune d'elles, et cela, non pas d'une manière abstraite et générale, mais sur des exemples nombreux, décisifs et clairement expliqués : c'était une tâche neuve et difficile, dans laquelle l'auteur a déployé les rares qualités de son esprit, beaucoup de sagacité et de finesse naturelles, avec la solidité, la précision, la rigueur que donne l'étude habituelle des sciences exactes.

Un essai sur les fondements des connaissances humaines fait naturellement penser à la grande entreprise de Kant, la critique de la raison pure. Le titre du livre de M. Cournot n'a point ce sens ni cette portée. L'auteur n'a pas la prétention de sonder les bases du dogmatisme, ainsi que l'a fait le philosophe allemand ; il laisse a une critique supérieure l'analyse des éléments de la pensée, et la théorie de la constitution de l'esprit humain. Il admet à priori, avec le sens commun, la vertu représentative de nos idées, et ne songe nullement à contester aux sens, à la conscience, à la raison la réalité de leurs objets. Mais en même temps il ne manque jamais de soumettre à l'épreuve de la critique scientifique le témoignage de ces facultés, ainsi que l'autorité des théories ou des sciences qui les invoquent.

Uauleur poursuit ce tlosseiu avec aulaiil de persévérance que d'iiabileté, dans lout le cours de Touvragc. C'est ce qui en lait l'unité réelle, ù travers la diversité des développements. Si une lecture superficielle ne laisse voir dans ce livre qu'une collection de cliapitrcs détachés, formant autant de curieux épisodes, un examen plus attentif montre comment tous ces chapitres se relient à une même vue générale, à savoir : l'examen des problèmes philosophiques les plus élevés, repris à la lumière des sciences positives; nous découvrons une œuvre très-ingénieuse dans les détails, plus systématique dans l'ensemble qu'on ne le croirait au premier abord, et dont la trame est aussi solide que lîne et

serrée.

Sans doute le nombre et le choix des exemples font de ce livre un ouvra«çe d'une rare utilité pratique. Très-intéressant pour les savants proprement dits, qui n'ont guère l'habitude de se rendre compte des principes deleur science, très-instructif pour les philosophes qui, faute de notions scientifiques précises, sont trop souvent condamnés à de vagues dissertations sur les principes et les méthodes propres aux diverses branches des connaissances humaines, il doit clic d'un grand secours pour la science et l'enseignement de la logique. Enfin, dans un temps où la spécialité des éludes rend l'esprit exclusif et borné, un tel livre est venu fort à propos, comme un heureux exemple de cette alliance entre la science et la {>hilosophie, si rare aujourd'hui, et pourtant si désirable pour la bonne éducation des intelligences. Mais à nos yeux, la valeur pratique de ce livre, si évidente qu'elle soir, n'en est pas le plus

L\ nnLOSOPIIlE ET LES SCIENCES. 81

ginïnd titre à l'estime des amis de la philosophie. Compris et jugé généralement comme un excellent livre de logique, il n'a laissé voir sa haute portée philosophique qu'à un trèspetit nombre de critiques. C'est qu'en effet la manière modeste, et plus fine que directe, dont l'auteur touche aux grandes questions, n'est pas de nature à éveiller la pensée, et surtout à frapper l'attention du lecteur. Il n'est pas de ceux qui posent les problèmes avec solennité, sans les éclairer d'une véritable lumière. On peut dire qu*ils s'introduisent d'eux-mêmes dans le cours de ses analyses et de ses explications. L'auteur conduit son lecteur en pleine métaphysique sans l'en prévenir, et sans paraître lui-même se soucier d'une conclusion; car en fait de dogmatisme, il pousse la réserve jusqu'à l'excès. Mais telle est la portée de ses observations qu'elles suffisent parfois à trancher certaines difficultés dont la dialectique des métaphysiciens n'avait pu venir à bout. C'est ce côté du livre que nous nous proposons surtout de faire ressortir, en montrant tout ce qu'il y a de fécond et de décisif dans une critique, en apparence si peu concluante. Assurément tout est à méditer dans ce livre, et il n'est pas un chapitre qui n'abonde en riches exemples et en vues neuves. Ainsi on ne saurait lire avec trop d'attention les chapitres sur le hasard et la probabilité mathématique, sur l'harmonie et la finalité des lois de la Nature, sur l'ordre et la raison des choses, sur la probabilité philosophique, sur l'induction et l'analogie, sur les idées d'espace et de temps, sur l'analyse et la synthèse, sur le Ian*j:ase, sur la science du droit, sm* la classification et In «coordination des connais-

lu

sances humaines, etc. Mais il est une chose qui offre un bien autre intérêt aux philosophes; c'est la méthode que l'auteur applique à la solution ou à l'éclaircissement des problèmes métaphysiques.

Parmi ces problèmes, il serait curieux de choisir ceux qui ont fait le plus de bruit dans l'histoire des systèmes, et de faire voir comment la discrète et fine critique de M. Cournot y répand de véritables clartés. L'auteur a le tempérament trop peu dogmatique pour avoir pris parti dans le débat entre ces grandes écoles et ces grandes doctrines qu'on appelle le scepticisme, V empirisme^ V idéalisme, le matérialisme, le dynamisme^ le spiritualisme; aussi se garde-t-il bien d'évocjuer de pareils noms dans son livre. Mais sa critique n'en pénètre pas moins au fond des choses, et le lecteur est tout surpris, en réfléchissant sur ce qu'il a lu, de voir beaucoup plus clair dans des questions que la métaphysique elle-même n'avait pas suffisamment éclaircies, faute de données scientifiques. C'est ce que nous voudrions montrer en reprenant quelques-unes de ces graves questions au point de vue de la méthode de l'auteur.

l'apparence et la réalité.

Nos perceptions sensibles ont-elles un objet, en dehors de notre esprit, et quel est cet objet? Que savons-nous des choses extérieures? En sommes-nous réduits à des appa-

l'apparence et la réalité. S3

renées ? Ou bien la science humaine peut-elle se flatter de pénétrer le fond des choses ? En d'autres termes, n'avonsnous des choses qu'une représentation purement relative à nos moyens de connaître, ou bien en avons-nous, par la science, une connaissance absolue, c'est-à-dire réellement objective, sinon parfaitement adéquate ? Ces problèmes, que la métaphysique a tant débattus et débat encore, en se partageant en écoles contraires, les sceptiques et les dogmatiques, et qui semblent renouveler la fable du sphinx dans l'histoire de la philosophie, soit ancienne, soit moderne ; ces problèmes que le sens commun tranche sans les résoudre, M. Cournot les reprend, les pose à sa manière, et les résout par une méthode toute scientifique. On voit que c'est un libre esprit qui n'appartient à aucune école métaphysique. Mais comme cet esprit n'a pas moins de sagesse que d'indépendance, il écarte avec une égale fermeté les paradoxes sceptiques et les préjugés dogmatiques. Trop fort pour se laisser prendre aux arguments du pyrrhonisme tirés des erreurs des sens; trop sensé pour accepter les conclusions négatives de la critique de Kant, en ce qui concerne la vérité objective de nos perceptions externes; trop philosophe pour s'en tenir sur tout cela à la foi instinctive du sens commun, il cherche dans la science positive la solution, ou si Ton veut l'explication de ces divers problèmes. Là est l'originalité de sa méthode et le mérite propre de son œuvre. Toutes les questions logiques énoncées ci-dessus peuvent se ramener à deux : l** nos perceptions sensibles ont-elles un objet? 2" en quoi consiste cet objet ? Double problème qui,

ai LA PHILOSOPHIE ET LES SCIENCES.

selon Tauleur, trouve sa solution dans des considérations

scientifiques.

Quant au premier problème, M. Cournot procède par ranalvse de cet ordre de notions que la science positive qualifie de rationnelles, par opposition aux représentations purement sensibles qui n'en sont que la condition subjective. Pour lui, la raison est la véritable (iicultc scientifique qui juge en dernier ressort de la vérité objective de nos connaissances. Mais qu'est-ce que la raison ? D'accord avec la plupart des écoles philosophiques sur la haute fonction de cette faculté, il en cherche la définition dans la nature même de l'objet que lui attribue le langage ordinaire de la science. Dès lors la raison est pour lui la faculté qui saisit le rapport logique, la loi, l'ordre môme des phénomènes (1). Et puisqu'on ne peut considérer cet ordre comme une simple création de la pensée, sans renverser l'ordre entier des sciences, l'auteur en fait le principe régulateur de la raison, principe qui, sans donner la certitude mathématique comme le principe de contradiction dans les sciences purement déduclives, fournit, quant à la réalité objective de certaines de nos perceptions, une

(1) « En employant le mot raison, nous entendons désigner principalement la faculté de saisir la raison des choses, ou Tordre suivant lequel les faits, les lois, les rapports, objets de notre connaissance, s'enchat-

nent et procèdent les uns des autres Notre définition sera d'autant

mieux justifiée que la faculté ainsi défmie domine et contrôle toutes les autres ; qu'elle est effectivement le principe de la prééminence intellectuelle de riiomme, et ce qui le fait qualilier d'être raisonnable, par opposition à ranimai, à 1 enfant, ù l'idiot, qui ont aussi des connaissances et qui même les combinent jusqu'à un certain point. » (Liv. i, chap. 2, § 4 8.)

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