‹ Essais de philosophie et d'histoire religieuseChapitre 24 sur 27 · ESSAIS 1)E PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

ESSAIS 1)E PHILOSOPHIE

semble reproduire, non-seulement dans ses caractères essentiels, mais jusque dans ses moindres détails, le thème de l’essénisme, et je ne doute pas qu’historiquement elle ne dérive de lui, de la même manière que la théologie des chrétiens judaïsants relève de la Synagogue, et celle des chrétiens universalistes de la philosophie religieuse des Juifs alexandrins.

L’opinion la plus accréditée en ce moment dans les hautes régions de la science théologique sur l’origine du gnosticisme est cependant différente. On le regarde comme le produit et la fusion, dans un milieu fortement agité par des besoins religieux, de la philosophie grecque, de la philosophie juive d’Alexandrie et d’éléments bouddhistes apportés en Égypte sous les Ptolémées*. Que des traces bien marquées de ces conceptions diverses se trouvent dans le gnosticisme parvenu a sa maturité, je ne saurais le nier; mais elles lui furent étrangères à ses premiers moments; il ne se les assimila qu’à, mesure qu’en se propageant au loin, il les rencontra sur son passage. A son origine, il ne fut pas autre chose qu’une philosophie mystique, expliquant ce qui existe par une théorie des êtres intermédiaires. Et, comme dès le commencement, cette théorie est déjà

à une source commune; mais pour lui, celle source n’est pas celle que je leurallribue. Dm rhristl. Gnosix, p. 7*.

1 Baur, Die rhristl. Gnosis, pp. 36-fiH.

ET ü’HISTOIRE RELKUEUSE 3tf7 fort développée, il fout nécessairement supposer qu'il la tenait d’une école antérieure, qui ue peut être que l’essénisme; car d’un côté, elle ne se trouve nulle autre part *, et d’un autre côté, les plus anciennes légendes sur les pères du gnosticisme les font naître dans la Judée, dans la Samarie et dans la Syrie, et les donnent pour des hommes d’origine iuive.

Cette première forme du gnosticisme est connue; c’est la thêosophie combattue par saint Paul, principalement dans l’Épître aux Colossiens. Baur, il est vrai, place la composition de cette épître et de toutes les autres dans lesquelles le gnosticisme est réfuté, au milieu du second siècle, par cette raison que cette philosophie ne s’est produite dans l’histoire qu’à ce moment. Cette preuve ne me paraît pas satisfaisante, et voici pourquoi : au milieu du second siècle, le gnosticisme éclate à la fois sur toute la surface de l’empire romain; il a déjà atteint toute sa force; il a revêtu des formes diverses; il est divisé en plusieurs écoles. Son origine doit nécessairement être bien antérieure. On ne s’éloigne

t Le principe de la doctrine dc3 êtres intermédiaires se trouve dans Philon, et, avant lui, dans Platon. Mais Philon n’a pas fait de classification èxacte des Logoi, ni Platon des idées. Ce qui distingue, au contraire, le gnosticisme, c’est une classification précise de ces êtres, classification qui a son analogue dans la kabbale, et dont je crois devoir chercher l’antécédent dans les spéculations esséniennes sur les noms des anges.

pas certainement beaucoup de la vérité, en la plaçant au milieu du premier siècle. 11 faut ajouter que le système des théosophes de Colosse est loin d’avoir le fini et la perfection des systèmes gnostiques du second siècle. Il n’en est que la première esquisse.

Les traits principaux de ce système primitif sont fort simples. Entre Dieu, enfermé dans son éternelle immutabilité, et le monde déchu et souillé , se déroule une série d’étres intermédiaires , formant une hiérarchie nettement arrêtée 1 * 3 . La vie découle d’en haut, en s’affaiblissant, à travers cette série descendante, jusqu’à ce qu’elle s’efface et s’éteigne dans le monde sensible. Pour sauver ce monde tombé, pour le réconcilier avec le foyer de toute pureté, il est nécessaire que la vie, qui s’est épanchée au dehors, retourne par un mouvement contraire à son centre. Le Christ , qui occupe le dernier rang dans la hiérarchie des êtres intermédiaires, et qui par conséquent est celui qui est le plus voisin du monde, et qui agit directement sur lui*, a, dans l’homme Jésus, donné à ce monde le principe de son salut, en le relevant, en le mettant sur la route qui le l’amènera à Dieu. Les diverses classes de ces êtres intermédiaires sont ici désignées par des noms particuliers *; mais le mot ange parait

1 Cohmiens, n, 8; Éphésiens i, il et îî; 1 Timoth., i i.

* Colouieiu, l, 17-19 ; il, 9, 1 i, 15 ; Éphétieni, II. ÎO-Î*.

3 Colossieiu, i, 16 ; il. 10. 13.

et d’histoire religieuse 389 être une dénomination générique et convenant à tous*.

A cette théorie se joint un ascétisme très-prononcé ; la mortification du corps est donnée pour la condition essentielle de la sanctification de l’âme *. Les propagateurs de ce système sont d’origine juive ; ils ont conservé les préjugés de leur nation ; ils recommandent l’observation rigoureuse du sabbat et des nouvelles lunes, et la pratique des prescriptions mosaïques sur la circoncision et le régime diététique 3 . Enfin, ils fondent leur science transcendante non-seulement sur des raisonnements, mais encore sur des traditions 4 , et ils tiennent que les autres chrétiens ont besoin d’une instruction supérieure à celle qu’ils ont reçue 5 .

Supprimez le nom de Jésus-Christ, et vous avez dans cette théosophie le système complet des esséniens, leurs spéculations sur l’essence de Dieu, sur la production des choses, sur la classification des êtres intermédiaires, leur continuée en des livres anciens, qu’ils conservaient avec soin et qui contenaient de précieuses traditions, leur ascétisme, leur orgueil spirituel qui les élevait à leurs yeux audessus du 1-este des Israélites, leur observation minutieuse du sabbat et des fêtes juives. Qu’on ne

• Coluisien», u, 1s.

i Ibid., u, 18, JÎ-33.

3 Ibid., u, 11-14, 16, Î0-»; Tite, 1,14; 1. Timothée, iv, 1-4. I Colotsitns, II, 4. 8. 18.

» Ibid., u, 7, 18, i, Ïb-M.

prétende pas* avec Baur, qne le dualisme qui est bien marqué dans cet essai de théosophie, et qui est resté une des bases du gnosticisme, trahit une origine grecque et dérive de la manière de penser des anciens peuples païens. Le dualisme n’était pas étranger à l’essénisme ; l’opposition de l’ftme immortelle et du corps périssable, si fortement accentuée dans les doctrines de cette secte, en est une preuve. On en a une autre dans son ascétisme ; en effet, on n’attache une vertu moralisante à la mortification de la chair, que parce qu’on tient la chair pour impure par elle-même, et le sensible pour la source du mal, c’est-à-dire que parce que l’on est dualiste.

Aux ressemblances que je viens de signaler, ajoutez que les gnostiques prétendent posséder la véritable science chrétienne et se croient supérieurs à ceux qui n’ont pas d’autre lumière que celle de la foi, de même que les esséniens prétendaient avoir le secret du mosaïsme et regardaient comme des profanes ceux de leurs coreligionnaires qui étaient privés de cette connaissance. Ajoutez encore que les uns et les autres forment des associations dans lesquelles on n’est admis qu’aprês un noviciat, dont les membres sont classés d’après une hiérarchie rigoureuse et qui ne livrent leur dernier mot qu’aux initiés do la classe supérieure. Et après tous ces rapprochements, il sera difficile de ne pas voir dans le gnosticisme

ET d’iIISTOÏRB RELIGIEUSE

une conception dit christianisme déterminée par une théosophiejuive, qni ne peut être que l’essénisme,

Telle est l’origine historique du gnosticisme. Quelle en est la base psychologique? Les gnostiques sont entraînés par des besoins spéculatifs ; c’est la science qu’ils poursuivent ; le nom qu’ils donnent à l’ensemble de leurs idées en est une preuve Certaine. Ils représentent donc dans l’Église primitive la tendance scientifique *. C’est pour nous, il est vrai, une singulière science que celle des gnostiques; mais elle ne doit pas être jugée au point de vue des modernes ; elle était en rapport avec l’esprit du temps qui la vit naître, et elle réussit mieux que les deux autres formes de la théologie chrétienne à faire pénétrer la connaissance du nom du Christ dans les classes éclairées de la société *.

Mais si les théories spéculatives sur le salut du monde satisfaisaient les esprits avides d’abstractions, elles blessaient les âmes simples qui s’inquiétaient avant tout de leur salut individuel. Réfutées déjà à leur première apparition par saint Paul, elles eurent pour adversaires, quand elles furent arrivées à leur complète expression, tous les chrétiens des deux autres tendances, principalement les Pères de l’Église d’ Occident, qui voyaient avec horreur les faits

1 Saur, Bas Cliristenlhum (1er drei erslen Jahrhuuderlcn. p. ol cl 35.

* Baur, Ibid., p. ÎÎ6.

évangéliques, ici se transformer en de pures notions, là s’évanouir en une vaine apparence sans réalité La plupart des Pères de l’Église d’Orient, accoutumés par leur culture grecque aux considérations philosophiques, voulurent seulement opposer à une gnose qui leur paraissait erronée, une gnose plus conforme aux principes chrétiens.

On ne peut se dissimuler que le gnosticisme ne touchât par bien des points au paulinisme. La conception idéale du christianisme ne pouvait pas être bien éloignée de .sa conception purement spéculative. Cette affinité se trahit dans l'histoire par deux faits d’une importance considérable. D’un côté, on voit des écoles guostiques s’assimiler les idées de saint Paul et les adapter à leurs points de vue particuliers. De l’autre, des chrétiens judaïsants veulent rendre l’Apôtre des gentils solidaire du gnosticisme, dont ils l’accusent d’être le père. T *n judéo-chrétien décidé, l’auteur des Homélies et des IMcognitions de Clément, alla même jusqu’à le représenter sous les traits de l’antagoniste de saint Pierre, de ce Simon le magicien, qui ne semble être que la personnification de la gnose elle-même.

Les trois courants d’idées qui étaient dans le judaïsme, passèrent ainsi dans la théologie chrétienne. Chacun d'eux dérivait d’une des trois tendances

1 Baur, Ibid., p. i03 et suiv.

* Baur, Ibid., pp. 80-8S, 17 i.

et d'histoire religieuse

générales de la nature humaine. S'ils n'étaient pas venus d’une impulsion antérieure , ils se seraient certainement produits d’eux-mêmes, sous l’action seule des facultés intellectuelles et morales. Le gnosticisme, issudel’essénisme, ne vit dans le christianisme qu’une doctrine spéculative; il créa la science chrétienne; mais il s’égara dans les abstrac-, tions d’une métaphysique abstruse. La tendance universaliste de saint Paul, auquel tient par plus d’un côté l’auteur du quatrième Évangile, influencée par la philosophie religieuse des Juifs alexandrins, s’attacha principalement au côté idéal, et rattachant l’idée au fait qui la représente, elle s’adressa surtout au sentiment, mais au sentiment éclairé par la raison. Enfin, continuant la tendance réaliste du pharisaïsme , le judéo-christianisme resta essentiellement pratique, et, ne s’élevant guère au-dessus du fait, menaça de ne faire du christianisme qu’une forme nouvelle du judaïsme.

Plus tard, ces trois systèmes se brisèrent les uns contre les autres, et de leurs débris se forma la théologie ecclésiastique, qui est encore le fond commun des croyances de l’immense majorité des chrétiens.

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