‹ Essais de philosophie et de littératureChapitre 18 sur 18 · JUSTE OLIVIER · texte numérisé non relu

JUSTE OLIVIER

 côté des Marionnettes, il faudrait prendre, dans les Chansons du soir, le Chevalier du guet qui revient sur le mêrae thème d'un accent peut-être un peu plus dur,

Qui donc ici passe aussi tard.

Compagnons de la marjolaine ?

et puis, pour se rasséréner, lire, un peu plus loin, Audelà,

Ces chants ne sont point faits pour les enfants, cela va sans dire, mais en mêlant les souvenirs distincts et joyeux de l'enfance aux tristesses de l'âge mûr, ils produisent une impression durable et pénétrante.

L'inspiration de tout cela n'est peut-être ni vaudoise, ni française, je l'entends bien, c'est peut-être allemand, plus allemand que tous les Allemands d'Allemagne, mais c'est l'âme, c'est le long retentissement d'un cœur ému, c'est l'aurore et le crépuscule, c'est la poésie.

A ceux qui l'aiment nous n'avons plus rien à dire, et pour ceux qui ne l'aiment pas nous en avons déjà trop dit. Et pourtant :

Le soir, quand on est seul dans Tombre qui s'amasse El monte à la fenêtre où l'on aime à s'asseoir, 11 nous revient des airs qu'on se chante à voix basse,

Le soir.

Le soir, quand on est vieux, dans l'ombre qui s'avance Pour nous conduire au terme où l'on ne peut rien voir, Il nous revient des airs que chantait notre enfance,

Le soir.

Le soir, quand on est deux dans l'ombre à se comprendre, Fût-on bien loin du temps où tout brillait d'espoir. Le cœur chante toujours ce chant qu'il sait nous rendre.

Le soir.

Le soir, nous fredonnerons encore les rondes d'Olivier, et le matin nos enfants entonneront ses hymnes sur la montagne. 11 y avait un poète en Olivier, tout un poète, le cœur et la voix, l'œil et l'éclair.

KRNKST RENAN

Durant un séjour d elé que taisait dans notre pays M. Ernest Renan, l'obligeance d'un ami nous permit de l'entretenir un moment. Un médecin de Lausanne qui se trouvait là prédit, en voyant le grand écrivain, qu'il irait encore deux années. Sa prévision se vérifie au temps marqué.

Il s'est fait un grand vide sur notre planète. C'est plus qu'un savant qui nous a quittés, c'est plus qu'un artiste : de tous les contemporains qui se sont fait connaître au public, c'est probablement le plus homme d'esprit.

Mais la perte n'est pas absolument sans compensation. Si l'esprit se fait rare, le sérieux manque bien plus encore, et c'est de sérieux qu'avant tout nous avons besoin. Eh bien, travailleur infatigable, doué de qualités scientifiques de premier ordre, dont VHistoire générale des langues sémitiques et le Corps des inscriptions sémitiques^ sont les principaux monuments, l'auteur de VHistoire du peuple d'Israël et des Origines du christiayiisme nous semble avoir contribué pour une grande part à faire disparaître jusqu'à la notion de sérieux de l'âme contemporaine.

Lorsqu'il surgit, l'œuvre de destruction était déjà

* L'aatear a trouvé on auxiliaire précieux pour ce grand travail en M. Philippe Berger, professeur d'exégèse hébraïque à la Faculté protestante de Paris. ^ ^ - u

KRNKST RKNAX ;i69

passablement avancée, puisque la ViedeJésiis a passé chez quelques-uns pour un livre religmix. On a même porté Tineptie jusqu'à parler de mysticisme à propos de l'échappé de St-Sulpice. En réalité, cependant, son roman de la Galilée, autour duquel vient se grouper toute l'œuvre subséquente, n'a d'autre fin que la négation. Nous ne disons pas la négation du surnaturel, mais la négation de la c<Hiscience morale. Qu'on refuse au Christ le caractère historique, qu'on admette un mélange de la légaMie et de la vérité dans nos Evangiles, ce sont là des opinions qu'on peut soutenir sans arrière-pensée ; mais présenter le prophète de Nazareth comme l'idéal de l'humanité tout en lui attribuant les plus insignes supercheries, n'est-ce pas faire entendre que. rien ne peut aboutir dans ce monde sans que l'imposture y ait sa part? Et si telle est la leçon que l'auteur veut nous donner, ne doit-on pas supposer qu'il a commencé par s'en pénétrer lui-même, qu'il saura «c solliciter doucement les textes » et que dans son œuvre historique il fera largement la place de l'art?

Le dilettantisme a rongé M. Renan comme un cancer. Il a mérité certainement les honneurs dont on l'a comblé, mais ces honneurs ont été d'un mauvais exemple. On a vu dans le temple de la vérité trôner l'indifférence à la vérité.

S'il est un point sur lequel la pensée de M. Renan ait semblé s'arrêter et revenir avec complaisance, c'est la conception contradictoire d'un Dieu personnel, d'une conscience centrale, d'un absolu, qui n'existe point, mais qui s'élabore. Nous rappellerions son Conseil suprême de tyrans mis en possession du monde par les secreto de la science, si le grave mystificateur n'avait fini, semble-t-il, par s'en dégoûter lui-même.

Laissant les hégéliens élever la contradiction à la

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hauteur d'une méthode, il a mis à la pratique une virtuosité capable de ressusciter les hégéliens pour Tapplaudir. Dans la préface des Feuilles détacJiées, qui est peut-être le dernier morceau sorti de sa plume, il a trouvé le moyen de la faire tenir dans la même phrase, «c En philosophie, dit il, il faut avoir conûance dans la bonté infinie et se garder des vaines impatiences. La vérité est sourde et froide. Sachons attendre, il n'y a peut-être rien au bout, ou bien qui sait si la vérité n'est pas triste? Ne soyons pas si pressés de connaître la vérité », telle est la conclusion du paragraphe (p. X). Mais allez jusqu'à la fin du volume et lisez : <( Nous aimons l'humanité parce j» qu'elle produit la science^ nous tenons à la morale lité parce que des races honnêtes peuvent seules » être des races scientifiques. Si on posait l'ignorance 9 comme borne nécessaire de l'humanité, nous ne » voyons plus aucun motif de tenir à son existence. » (p. 436.)

Donc la vertu ne vaut qu'à titre de moyen pour la science, la science est tout, mais la vérité n'est peut-être rien !

Qu'on dénombre, si l'on peut, les contradictions renfermées dans ces novissima verha ! Et puisse la sollicitude déployée dans cette recherche procurer au sage du Collège de France une suprême satisfaction dans sa nouvelle demeure! La vérité est-elle triste, est-elle gaie, est-elle ou n'est-elle pas? M. Renan le sait peut-être aujourd'hui.

Ce que noas croyons savoir, c'est que la France se raffermira, se [fortifiera, s'assainira dans la mesure et la proportion où les classes cultivées s'éloigneront du renanisme pour entrer dans les voies de la simplicité, du sérieux qui attribue au bien moral une valeur par lui-même, foule aux pieds le dilettantisme etaobremc»* * " ' "^'devoir.

La Bibliothèque universelle ne peut pas s'occuper de tous les hommes distingués qui nous quittent : souvent les meilleurs et les plus aimés n'y ont obtenu qu'une mention fugitive ; mais Henri Jacottet lui appartenait en quelque mesure. Nous voulons nous en prévaloir. Ceux qui le pleurent trouveront un faible soulagement à voir que leur douleur est partagée, et que la patrie entière comprend ce qu'elle perd en lui.

Savant laborieux, citoyen dévoué^ chrétien humble et sincère, il unissait un cœur pur aux plus beaux dons de l'intelligence. Le temps et l'espace lui ont manqué l'un et l'autre pour faire connaître au loin ce qui le distinguait : la grandeur; mais, sur un théâtre resserré, il a vécu d'une vie pleine et forte. Il a combattu pour la justice, il s'est prodigué et il a été subi* tement retiré du monde, au moment où la constitution d'une église évangélique et nationale à Neuchâtel lui ouvrait un nouveau champ de travail, plus important encore et plus délicat que tous ceux où jusqu'alors il avait consumé ses forces.

Henri Jacottet, né à Neuchâtel le 5 mars 1828, était le quatrième de six fils composant la forte famille de Pierre-Louis Jacottet, notaire et secrétaire de la ville

et bourgeoisie, homme austère, de mœurs siai|ii0$. Le respect qui s'attachait à la mémoire de son père a puissamment influé sur la carrière de notre ami. Il en rappelait les traits, il lui ressemblait par le camctère ; c'est de lui qu'il avait hérité cette conscience sévère, cet amour du droit et du devoir qui le distinguaient à un si haut degré. En 184â, M. Pierre-Louis Jacottet, jeune encore, mourut subitement au moment où il rentrait chez lui^ dans la même chambre, à la même place où son fils fut enlevé trente-et un ans plus tard. Une mère tendre et ferme acheva l'éducation de la famille.

Henri reçut la nouvelle de son malheur dans le pensionnat des frères moraves de Kœnigsfeld, au grand-duché de Bade, où ses parents l'avaient envoyé se perfectionner dans l'allemand après sa sortie du collège. Il revint terminer ses études générales àNeuchâtel, où il obtint le grade de licencié en lettres à la suite d'examens remarqués. Déjà voué à la jurisprudence, il suivit en 1847 et 1848 les cours de TUniversité de Heidelberg, et termina sa carrière académique à Paris, sous la seconde république. Enfin , après un stage assez court chez un praticien distingué de la Chaux-de-Fonds, il ouvrit son étude d'avocat à Neuchâtel en 1852.

C'est alors que je fis sa connaissance. Il n'avait que vingt-quatre ans, mais c'était déjà l'esprit net et précis, l'homme mûr, bienveillant et grave que ses concitoyens ont connu, enthousiaste de la nature, de la science et de la justice. Le soin d'établir son crédit et son foyer ne l'occupait pas tout entier. Il entra de bon cœur dans le groupe d'hommes qui entreprit de relever la Revue suisse, que la révolution vaudoise de 1845 avait fait émigrer à Neuchâtel^ où elle eut quelques années prpspères, grâce surtout aux récits de MM.

Du Bois et Marc-Monnier, à Genève, Pichard et Fa vrai, à Lausanne, Sciobéret, à Fribourg, et de Bons, à Saint- Maurice, jusqu'à ce que la prise d'armes royaliste en 1856 la fit tomber à plat dans le canton qui l'avait chaudement adoptée, ayant mortellement irrité les uns par la reproduction de quelques lignes d'un rapport officiel qui accusait des faits trop certains, les autres, en proposant dès les première jours la solution du conflit qui a fini par être adoptée. Jacottet examina dans la Revtie suisse « l'état présent de l'histoire de NeuchâteH », puis il y fit une importante série d'articles sur « le projet du Gode civil zurichois comparé à celuideNeuchâtel^ ». Les deux Godes venaient d'être adoptés dans leur ensemble, lorsque la dernière partie de cet intéressant travail fut publiée. La lecture en est attrayante, comme sont généralement les travaux des jurisconsultes d'un esprit élevé. Le respect raisonné de l'histoire s'y allie à l'amour du progrès social. On y trouve les principes qui ont porté notre ami à parler fortement de nos jours contre l'unification complète de nos lois civiles. Par le vent de centralisation qui persiste à souffler, ils présentent un double intérêt de circonstance. Au dernier congrès des jurisconsultes suisses à Goire, un connaisseur, M. le professeur Garrard (de Vaud), a rendu justice dans son rapport au mérite supérieur de ces articles, et signalé les préférences de l'auteur pour quelques dispositions du droit de Zurich. En 1863, M. Jacottet donna encore à la Revue, confondue depuis peu de temps avec la Bihliothèque universelle, une critique de la théorie de l'impôt proposée par M"'e Glémence-Auguste Royer. En relisant ce travail consciencieux, on y admirerait la diligence bienveillante avec laquelle l'auteur recherche et

* Année 1854.

' Années 1854 et 1856.

fait ressortir quelques vérités éparses dans un système arbitraire ; on n'admirerait pas moins sa patience à réfuter des erreurs dont le seul énoncé devrait faire justice, si l'on ne savait les maux que l'impôt personnel unique avait déjà causés au moment où parut l'article, et si l'on pouvait oublier que Timpôt progressif est toujours suspendu sur la société.

Le fardeau croissant des affaires publiques éloigna bientôt Jacottet de cette collaboration à nos recueils littéraires. Il apparut un instant au Grand Conseil en 1855, comme député de Neuchâtel, pour y revenir en 1859 ; et dès lors il fut constamment réélu par le même collège. Dans l'intervalle, il avait été membre du conseil administratif et directeur des études de la Bourgeoisie. Ce fut un bien beau moment pour les professeurs neuchâtelois de cette époque, mais un moment bien court. Après quelques mois seulement, l'échaufTourée royaliste entraînait la dissolution des conseils de la ville et bourgeoisie, qui pourtant n'y avaient pris aucune part. Lié par conviction et par tradition aux intérêts de sa ville natale, notre jeune ami devint bientôt son premier conseil judiciaire dans ses nombreux différends avec un pouvoir jaloux d'anéantir tous les restes, bons ou mauvais, d'un passé qui avait des titres nombreux à l'estime. Ainsi l'étude de l'avocat Jacottet (des frères Jacottet depuis 1860) se trouva étroitement liée à la vie politique de son canton. On devine de combien d'amertume ce métier d'avocat d'une cause perdue dut abreuver un bomnie aux affections profondes. Parmi les affaires importantes confiées à sa diligence, nous citerons le procès soutenu devant le Tribunal fédéral par la commune de Neucbâtel contre la Municipalité instituée en 1856, touchant le partage de la fortune léguée à la ville par David Pury, et le procès dit « des biens d'Eglise » entre la

commune et l'Etat, lequel n'est pas encore jugé. Il est inutile de mentionner ici, quelle qu'en fût l'importance matérielle, les procès occasionnés par la faillite de la compagnie du Jura industriel^ mais je ne puis passer sous silence les mémoires au Conseil fédéral publiés par la commune de Neuchâtel contre les décrets qui lui ont enlevé ses écoles, le rapport de minorité tout récent, sur la loi ecclésiastique, œuvre du jurisconsulte autant que du politique : malgré leur insuccès, il ne nous semble pas avoir été réfutés.

Il faut citer encore, parmi les écrits officiels sortis de cette plume nerveuse, le rapport au Grand Conseil sur le projet de procédure pénale, le code de procédure civile, rédigé depuis deux ans, qui figure encore à l'ordre du jour du Grand Conseil, le rapport bien connu sur la représentation proportionnelle, travail lumineux, qui montre comment le respect religieux du bien acquis par le travail des générations passées s'associe aisément dans un cœur droit aux conceptions les plus résolument progressives. Quand la souveraineté populaire aura cessé d'être une arme dans la main des ambitieux, quand le progrès de la raison publique, l'arrachant à son état présent d'illusion anarchique, en aura fait une vérité, les citoyens réellement représentés à la suite d'élections paisibles se rappellerontils que Jaccottet, l'un des premiers dans notre Europe centrale, osa démasquer la routine et démontrer que pour obtenir la représentation légitime de toutes les opinions, de tous les intérêts, il suffirait de la bien vouloir?

Au Grand Conseil, Jacottet, qui n'aimait point à se produire, était pourtant constamment à la brèche ; la nécessité l'y portait. Il avait affaire à des adversaires entiers, audacieux, accoutumés à briser tous les obstacles, et parfaitement disciplinés. Le plus souvent, il s'agis-

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sait moins de changer un parti pris d'avance, que de forcer le système à se développer, pour en signaler les vices et pour agir ainsi sur Topinion Sans éclat de parole, on admirait dans le chef du parti libéral une dialectique pénétrante et toujours prête.

J'ai dit le chef : en effet, ses connaissances étendues et profondes, l'attention religieuse avec laquelle il suivait les débats, sa modération, sa bienveillance, son empire sur lui-même, sa fertilité, la justesse de son coup d'oeil, son énergie, son infatigable dévouement le portèrent bientôt à ce poste périlleux, qu'il n'avait point ambitionné, quoique le parti comptât plusieurs orateurs distingués, plus âgés, plus anciens dans les affaires, plus sensibles peut-être aux attraits de Vinfluence et de la renommée. Se rendait-il compte luimême de sa haute position ? On pourrait le soupçonner au sentiment profond de responsabilité qui le dominait de plus en plus ainsi qu'à son humilité croissante.

L'activité politique de Jàcottet n'était pas bornée à son rôle parlementaire. Dans les matières où la nation paraissait appelée à se prononcer, il s'adressait directement à la nation. Indépendamment de la presse, où il se dépensa généreusement, il fit plusieurs conférences publiques sur le projet de constitution fédérale rejeté le 12 mai par la majorité des Neuchâtelois malgré les efforts du gouvernement ;' il eh fit également sur cette loi ecclésiastique qu'une pétition couverte de dix mille signatures et que le texte précis de la constitution n'ont pas pu faire soumettre à la sanction populaire.

En 1857, il rédigea le Courrier de Netichâtely qui influa sensiblement sur la revision de la Constitution cantonale de 1848. Deux projets de constitution furent successivement rejetés grâce au mouvement déterminé dans ropinion par son attitude énergique. Nous

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croyons pouvoir rattacher l'importance politique de Jacottet dès cette époque à la publication d'une courte brochure qui parut pendant les dernières négociations diplomatiques sur la question neuchâteloise. Parlant en ancien royaliste, il s'adressait au roi de Prusse et aux hommes du pays capables d'influer sur l'opinion du prince, pour leur démontrer que dans l'intérêt même des institutions qui leur étaient chères, il ne fallait rien stipuler en leur faveur dans les traités, et laisser le pays complètement libre de tout souvenir du passé et de toute attache étrangère, a Le moins de conditions possible en faveur des institutions et la plu^ grande largeur possible en faveur des personnes, » telle était la conclusion de ce pamphlet plein de bon sens, de vigueur et de noblesse.

En septembre 1872, Jacottet se laissa imposer la direction de V Union UhéralCy dont il était alors l'un des rédacteurs les plus écoutés. Un tel surcroit de travail était impossible, même quand il n'aurait donné que son temps au journal, et non pas son cœur. Au bout de huit jours, il comprit déjà que ce surcroit de besogne le détruirait, comme un de ses amis le lui avait écrit dès la première heure. Il le garda pourtant six mois, et les abonnés qui le peuvent encore seront bien avisés s'ils font relier à part cette moitié d'année. Fuyant les personnalités, toujours mesuré, toujours bienveillant au milieu d'une lutte acharnée, le savant jurisconsulte imprimait au journalisme une singulière dignité. Il continuait en l'élargissant la manière qui avait donné tant d'autorité morale au Neuchâtelois sous la direction d'Henri-Florian Galame, et qui faisait rechercher et consulter cette feuille par les hommes les plus étrangers aux préoccupations neuchâteloises, et sur quelques points les plus opposés aux opinions qu'elle défendait. Quand le Grand Conseil eut ordonné

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rexécutton immédiate de la loi ecclésiastique, eu vertu de la migorité de seize voix qu'elle avait obtenue dans la votation populaire sur la revision constitutionnelle ^ràce au refus d'ouvrir cent-huit bulletins, VUnion libérale dit simplement que pour accepter un tel résultat, il lui fallait une certaine philosophie. Ce mot presque froid me frappa d'une émotion vague, il me semblait voir le regard qui l'accompagnait; et quelques jours plus tard, suivant, sous des torrents de pluie, le cercueil d'un ami si regretté, ce simple mot restait invariablement dans ma pensée. Il en disait tant !

En réalité, malgré ses talents pratiques et sa puissance d'action, Henri Jacottet n'était fait ni pour l'arène politique ni même pour la profession du barreau. H avait la pensée, il avait la voix, il avait Tépée : la cuirasse lui manquait. Il comprenait le machiavélisme, il n'aurait pas pu se résoudre à le pratiquer. Le triomphe de l'injustice le minait d'autant plus sûrement qu'il dédaignait les récriminations et les plaintes bruyantes. Son tempérament et ses goûts le portaient à la science. Sa place véritable eût été la chaire des Eichhorn et des Thibaut, Professeur depuis 1867 à l'académie, où ses articles de la Revue Suisse auraient seuls amplement suffi à marquer sa place, il y faisait les cours de droit public suisse, de procédure civile et de droit civil. Succédant à son beau-père, le chancelier Favarger, à son maître respecté Henri Galame, l'excellent commentateur de la Coutume, il a traité le code, où la coutume se perpétue en bien des points intéressants, avec une profondeur d'analyse, un sens de la raison des choses et du résultat des institutions, une intelligence de l'intérêt social, qui font de son cours de droit civil une œuvre considérable. Il sera certainement publié quelque jour. Pourquoi tarder'?

Ainsi trois enseignements importants, une leçon

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chaque jour. Inutile de dire que le traitement dérisoire de sa chaire ne pouvait exempter d'aucun autre travail un jeune praticien chargé de famille. C'était trop d'ouvrage, comptons un peu : Une étude d'avocat très occupée, la chaire principale de la faculté de droit, la direction d'un parti politique au Grand Conseil dans une époque de luttes incessantes, un rôle important dans les conseils d'une commune littéralement assiégée, la rédaction d'un journal politique au milieu d'une triple crise religieuse, communale et fédérale. Et rien de n^ligé, tout ce travail fait avec soin, avec vigueur, avec précision, avec une attention constante. Les fardeaux de cinq ou six hommes forts sur les épaules d'un seul homme, d'un homme sensible jusqu'à la passion et qui n'en laissait rien échapper au dehors. Gela reste inexplicable, mais ce qui s'entend de soimême, ce que la plus simple réflexion permettait de prédire, c'est sa mort.

Aussitôt après la mise en vigueur de la nouvelle loi, qui compose l'église protestante de tous les habitants non catholiques, qui enlève toute compétence au synode, et qui supprime tout contrôle quelconque sur l'enseignement des pasteurs, ne leur imposant d'autres conditions d'éligibilité qu'un certifîcalt d'études théologiques obtenu n'importe où, ni comment, qui enlève enfin la nomination des professeurs de théologie à l'éghse pour l'attribuer au Conseil d'Etat, Henri Jacottet consacra son zèle à la conservation d'une église évangélique dans son pays. Tout en la détachant des cadres officiels, il la voulait nationale, ouverte à tous. L'objef de son anxieuse sollicitude était surtout le lien de la charité. Il voulait que toute parole pénible fût évitée, que dés le principe des rapports fraternels s'établissent entre les chrétiens qui se laissent compter dans l'établissement de l'Etat et ceux qui se constituent sur les principes de l'ancienne Eglise.

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Blessé au cœur par récroulement de ce qu'il aimait^ fatigué de se^ derniers efforts, il était allé demander la solitude aux vergers rougissants deCharnex, ce hameau dont la glorieuse esplanade domine le golfe aimé de Clarens. II y passa huit jours de repos et de plein soleil, à se promener et à relire les œuvres du publiciste Yaiel, son illustre concitoyen, dont il préparait la biographie. Il nous revint rafraîchi, plein d'aménité, plein d'affection.

Le lendemain, — c'était le 5 octobre — il admira encore les couleurs de l'automne sous les tilleuls de la Chablière. Il parlait d'art, il citait de beaux vers, il se laissait aimer, il s'abandonnait. D'une lèvre frémissante, il exprima sa gratitude pour la prière en faveur des chrétiens de Neuchâtel qu'il venait d'entendre à Lausanne, au service du matin, dans la chapelle des Terreaux. Le soir, il repartit d'un pas léger pour prendre le dernier train de Neuchâtel ; il causa en route, il rentra chez lui, il salua sa femme, et après quelques instants d'entretien, se plaignant d'un subit éblouissement, il expira dans les bras de celle qu'il avait tendrement aimée et dont son pays partage aujourd'hui la désolation.

Nous voulions peindre Jacottet, à peine avons-nous efHeuré les côtés les plus extérieurs de sa vie. Nous ne saurions faire plus. Nous renonçons à dire cette chaleur dans les affections naturelles, cette puissance d'amitié, cette indulgence. Nous ne décrirons pas ce mâle visage sur un corps svelte et vigoureux, cette figure ouverte, où resplendissaient l'intelligence et l'énergie, l'accent résolu, le timbre couvert de cette voix sonore, ce regard fin et paternel, ce sourire si large et si bon, qui était de la force et qui semblait de la joie, cette élasticité, cette santé de l'âme au milieu des déchirements. Laissons-le plutôt se peindre lui-même.

J'ai ra--- " ^ ami était adolescent à l'étran-

ger brs de la mort de son père. Son fils aine fut éprouvé de la même manière, mais, plus heureux, il put revenir d'Angleterre, où il étudiait dans un collège, assez tôt pour mener le deuil paternel, qui fut suivi d'une foule inaccoutumée. Il a bien voulu nous communiquer quelques citations des lettres qu'il avait reçues de son père durant un précédent séjour en Allemagne. Nous les transcrivons ici :

(( Le vrai républicanisme est celui de l'évangile qui veut que Ton tienne chacun pour plus excellent que soi-même... »

« L'école supérieure de la politique est dans la bible, et la seule véritable république est celle des gens qui s'efforcent de pratiquer le sermon de la montagne... B

« La première et élémentaire condition du régime républicain, ce qui en fournit la matière, comme le corps est la base matérielle indispensable de toute vie morale, c'est le travail auquel chacun s'astreint. La condition du. travail est celle de l'égalité. Quiconque se refuse au travail, et au travail persévérant, laborieux, économe, labor impi'ohus, celui-là demande un privilège, il prétend appartenir à une condition supérieure au commun des mortels et, en dernière analyse, il veut que les autres travaillent pour lui.

« La seconde condition, c'est l'ordre, en vertu duquel chacun connaît son devoir et l'accomplit de façon à laisser aux autres la place libre pour faire aussi leur devoir.

(( La troisième condition, celle qui est au sommet, c'est la justice, la justice que chacun rend aux autres avant de la demander pour soi-même, c'est-à-dire que dans ses actions et dans ses paroles, un vrai repu-

blicain s'attache à rendre aux autres ce qui leur est dû. »

Quelques mots d'une autre correspondance, plus intime encore, achèveront de le faire comprendre :

c Niest-ce pas ? nous voulons tendre au prix de la course?...

« Je suis trop disposé à tenir mes pensées vers les choses de ce monde ; les besoins de la vie, les intérêts de notre existence mortelle occupent trop mon esprit. Mais ces choses-là me préoccupent précisément parce que je les sens comme un devoir imposé et qu'il faut accomplir contre tous mes instincts, qui me portaient ailleurs, bien loin, dans les sphères de l'art. Je n'y mets point mon cœur, je les hais, et c'est à cause de cette lutte continuelle entre mon cœur qui les hait et ma conscience qui n'a pas le droit d'en secouer le fardeau, c'est à cause de cette lutte qUe je te parais, que je suis, en effet, trop asservi à ces pensées. »

Epris de l'art, pour lequel il n'eut point de loisir, jurisconsulte du plus grand mérite, patriote ardent et sensé, simple chrétien, Jacottet était véritablement un grand esprit, altéré de justice.

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