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grand alors qu'aujourd'hui, où Téglise, la finance et la politique ont supprimé les loisirs. Quand l'émotion fut éveillée, Olivier entraîna la jeunesse autour de son char triomphal, il eut des disciples, qu'une mort prématurée, émouvante, a protégés contre l'oubli. Mais à mesure qu'il trouva mieux sa veine propre, la solitude se fit peu à peu.
Quand Olivier, de bonne heure attiré par un philtre vainqueur vers les monts qui ont abrité ses dernières années, reprit les paysages alpestres ébauchés par le doyen Bridel, Anzeindaz, « le val qui touche les nues » n'était pas aussi parcouru qu'aujourd'hui par les visiteurs de la plaine, les (( cimes qu'ai^ente une neige durcie » ne trouvaient pas les regards indifférents, mais on se contentait généralement de les admirer de loin, sans trop y penser. Diday^ Calame n'avaient pas encore fait rentrer le pic dans la peinture. Les clubs alpins, qui sont devenus une confrérie européenne, n'étaient, pas encore une institution nationale. L'imagination n'était pas encore accoutumée à trouver dans les détails de la nature des symboles précis pour chaque nuance du sentiment, l'intérieur des alpes, des hautes àlpes surtout, n'était ni très connu, ni très goûté : bref, le romantisme en général et notre romantisme indigène, nés à quelques années seulement d'intervalle, étaient encore tous deux dans leur période d'éclosion
Olivier fut l'introducteur de l'un et de l'autre; il en est resté le principal représentant. Cet honneur n'était pas sans péril, car sur le cadran littéraire, l'heure de Berne retarde assez sensiblement sur celle de Paris. Les nouveautés de forme et de sujet, qui charmaient quelques jeunes enthousiastes (dont la plupart ont fait ou tenté quelque chose), firent hocher la tète aux hommes de poids. Depuis lors, l'admiration de la métropole nous a forcés d'accepter et le mot propre et le
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vers brisé et la figure vague dans son ampleur et la description passionnée. On s'est soumis à ces nouveautés, qui dès longtemps n'en sont plus ; on y a pris goût, on a ilni par n'y plus penser, et l'on admire aujourd'hui chez des épigones assagis, alTaiblis peut-être, ce qu'on repoussait chez l'initiateur.
Le Canton de Vaud d'Olivier n'est pas une œuvre sans défaut, le fil de notre histoire, un peu trop ténu peut-être, est trop souvent rompu pour qu'il y eût avantage à la séparer de la peinture des mœui^. Ecrit au cours de l'inspiration, œ livre a pris des dimensions imprévues, mais c'est un riche album, un trésor de paysages et de tableaux charmants, pleins d'élégance et d*amour. Celui qui dirait aujourd'hui les mêmes choses de la même façon serait sûr de plaire, et pourtant le Canton de Vaud^ sa vie et son histoire eut peu de succès : la gerbe était trop touffue et l'étreinte trop vive. La patrie de Vaud ne tenait pas à se voir de si près et ne savait comment répondre aux effusions d'une tendresse qui n'avait rien de convenu. Telle fut la destinée de Juste Olivier, il aima passionnément son pays, il l'analysa mieux que personne, mais il ne sut pas en prendre l'allure. Le lyrisme, la personnalité dominent absolument chez lui et le paralysent dans les tentatives où il faudrait s'absorber dans ses créations.
Les Chansons lointaines marquent la pleine maturité de son talent. C'est aussi le moment de la réflexion et du choix délibéré. Vivant à Paris en plein monde littéraire, il voulut être lui-même, il tailla la coupe assortie à son vin, et fit de la ronde l'expression naïve, rêveuse, ardente d'un cerveau pensif et d'un cœur souffrant. Quelques-uns sentirent le charme et répondirent avec effusion ; mais, pour le grand nombre chez nous, c'était trop fin, c'était trop vague, et c'était infiniment trop suisse pour pouvoir percer à Paris, où la poésie était d'ailleurs fort en baisse.
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La seconde édition des Chansons lointaines reprend dans les recueils antérieurs ce que Fauteur tenait alor.s à conserver. On peut donc s'en tenir à ce volume et le considérer comme l'expression définitive d'un talent loin pourtant d'être épuisé. Parmi les fruits venus plus tard, nous choisirons Donald^ une nouvelle d'une franche et saine amertume, d'un vers alerte et puissant, qui finit bien, malheureusement, mais qui n'en mériterait pas moins d'être connue, d'être lue, d'être étudiée. On y voit l'àme à nu, et c'est cela, n'en déplaise aux Parnassiens de France, de Navarre et autres lieux, c'est la révélation de l'être intime qui fait la valeur universelle de la poésie. V^ouloir une poésie impersonnelle, où la perfection de la forme tiendrait lieu de tout, ce serait en faire un métier comme la serrurerie à secrets, ou les fleurs artificielles. De tels chefs- (V œuvre ne peuvent être appréciés que par les compa- <^nons de la maîtrise. Le public sera toujours bourgeois^ Dieu merci, il voudra toujours les chants du cœur. Pour Olivier, toute son inspiration vient de cette source, ce qu'il a fait avec l'esprit seufement n'aboutit pas, c'est le cœur qui lui donne tout, même la grâce ou la gaité. Ainsi le Servant^ si gentil, si léger, si bien travaillé, n'est rien moins qu'un lutin de fantaisie, la bouche sourit, mais elle tremble : au fond de ses folàtreries, on sent une pointe du mal du pays.
La phrase poétique d'Olivier n'a pas l'ampleur que promettait celle de Monneron, chez qui les vers naissaient en groupes et s'avançaient ensemble comme une nuée où Ton reconnaissait bientôt de blanches draperies, et des harpes d'or et la radieuse figure des séraphins. Ici la mélodie est courte, mais la voix est sonore et le retentissement s'en prolonge au loin. Prenez le chœur Helvétie, Helvétie ! qui presque seul est resté franchement populaire, quoique plusieurs autres
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le surpassent en beauté. Les âges où flottent nos destinSy que d'idées précises pour qui prend la peine de les analyser ne sont pas condensées dans cette expression si naturellement venue, que d'ampleur et de perspective! Qui ne suit sur les gazons les pieds nus et sauvages de la liberté? Qui ne voudrait, hélas, les arrêter? Et dans le refrain de cette autre chanson, comme le paysage évoqué d'un mot répond bien à la mélopée, et tous deux à l'état des âmes :
Ciiantons amis, chantons sous les vieux chênes. Le souvenir des beaux jours envolés.
Quand la fausse position d'un gouvernement honnête, acculé entre sa compétence légale et la volonté de ses commettants eut amené l'explosion de 1845, et que le canton de Vaud se fut ofifert en sacrifice à la république fédérale, quand les Melegari, les Wartmann, les Zûndel, les Herzog, les Chappuis, les Vinet, toute une école dont le mérite seul était la condamnation, fut détruite et dispersée, quand tant d'hommes de valeur, dont nous rencontrons quelques-uns chaque jour, allaient chercher du travail à l'étranger, pour en revenir vieux, ou pour y rester, ou pour y mourir, quand les demeures privées étaient surveillées, les réunions de prières dispersées par une police officieuse d'abord, puis officielle, quand la presse opposante était poursuivie ou menacée — la chanson d'Olivier s'éleva ferme, précise, énergique, vengeresse. Ses vers d'alors méritent d'être conservés, non, certes, pour perpétuer nos dissensions : ceux qui s'appellent les héritiers de 1845 ne ressemblent qu'assez vaguement à leurs pères, — mais ces chansons marquent un moment de notre histoire, et nul peuple ne saurait apprendre à se conduire s'il n'a pas l'intelligence de son passé. Elles offrent d'ailleurs un intérêt plus général : dans toutes
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les convulsions sociales, le cri : A bas ! se fait entendre ; à toutes les époques, dans tous les démêlés Tégoïsme cherche à tirer son épingle du jeu, et module sur tous les tons sa prière :
Conservez- moi I Je sois conservateur.
Pourtant si vrais, si francs, si profonds que soient les accents du Livre Helvétique, ce ne sont pas ceux que nous voudrions répéter ici. Aux vers inspirés par l'indignation, nous préférons, malgré leur grandeur, ceux où s'exhalent la tendresse et la sympathie humaine .
Et d'abord les vers du fils à sa mère, à son père, les chansons pour Eysins, si familières, si affectueuses, si respectueuses et qui, par instants, montent si haut :
Mon père, quelle est ta pensée Dans le sillon où je marche avec toi.
A ce groupe se rattacheraient les souvenirs d'enfance, le poulailler dont, petit et tout tremblant, Juste allait fermer les portes chaque soir, les cerises de la grand'mère, les bœufs.
Oh ! le bon temps, le temps heureux, Ou nous allions garder les bœufs.
Vers doux et souriants, où le poète se parle à luimême et qui ne remuent que plus sûrement le lecteur, pour peu qu'il ait un peu de bonhomie ou d'esprit assez pour se laisser faire.
Parmi ces impressions du premier âge, il en est une qui s'est gravée plus profondément que toutes les autres, un thème qui se reproduit sous plusieurs formes, presque toutes singulièrement heureuses. C'est l'image d'une paysanne, une parente, peut-être quelque chose de plus, très vraisemblablement une proche parente,
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car chez Olivier tout est personnel, tout est réel, tout est vécu ; c'est une jeune poitrinaire, atteinte, paraît-il, à la suite de quelque chagrin d'amour. Ce sujet est traité avec une certaine lai^geur épique dans le poènoie des Campag7ieSy auquel Vinet a fait les honneurs de la Chreslomathie et qui les mérite pleinement. li est repris, dans plusieurs rondes, d'une tristesse pénétrante, d'un vague d'expression, dont quelques-uns se formaliseront et qui nous a toujours enchanté, parce qu'il convient au sujet, parce qu'il esta sa place, dans la vérité d'un cœur gros, qui ne peut et qui ne veut pas tout dire. La ballade si bien illustrée, dont le refrain est resté dans tant d'imaginations,
Oh ! qai me donnera, donnera Voile de neige et qui nie l'ôtera...
n'en est guère qu'une variation adoucie. L'avalanche
est une délivrance, le charme git dans la souffrance et
dans le désir. Je préfère encore celles où rien' n'est
brusqué :
Où va la belle
Toujours au bois rêvant,
Que cherche-t-elle ?
Et cette autre :
Ah ! dans ce temps de rêve, Mais plus vite expiré Qu'un beau jour qui s'achève, Qu'ai-je donc désiré, (ju'ai-je donc désiré ?...
On va ia belle ?
Où s'en va-t-elle ?
Ou'ai-je donc désiré, Tant, que j'en ai pleuré?
Désiré d'être reine, D'être reine à mon tour, Le soir, à la fontaine, D'avoir aussi ma cour, D'avoir aussi ma cour. ,.
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OÙ va la belle ?
Oà s'en va-t-elle?
D'avoir aussi ma cour Et d'être aimée an jour.
Un joar, c>st peu de chose ; Mais an jour je le fus...
Il vint à la nuit close ; Il me dit... je le crus, 11 me dit... je le cras...
Où va la belle ?
Où s'en va-l-elle ?
Il me dit... je le crus...
Et puis il ne vint plus.
Je m'en souviens à peine.
Il était triste et beau ;
Il me dit : « Sois ma reine ! »
£t voilà son anneau,
Et voilà son anneau...
Où va la belle ?
Où s'en va-t»elle?
Et voilà son anneau, Que j'emporte au tombeau.
11 appartient à la ronde, qui se chante en dansant, de se dérouler lentement en couplets nombreux, et pourtant parmi toutes les rondes inspirées par ce suget attendrissant, nous préférons la plus courte :
Sa mère est là, sa mère qui l'admire.
La fille est belle, et tristement soupire :
Je m'en vas ! Je m'en vas !
Comment les passerai-je, solette, ces bols?
La mauvaise rime du refrain est une grâce, parce qu'elle est dans la vérité du genre ou plutôt c'est ce refrain populaire dont l'association à la pensée secrète a fait tout ce petit poème. Qu'elle est déchirante cette question de l'âme en face des suprêmes terreurs :
Gomment les passerai-je, solette, ces bois?
Elle s'est emparée de moi depuis l'instant où j'ai
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appris qu'Olivier avait cessé de vivre. Et cependant nous savons assez que son âme n'était pas seule. La simple foi qu'il avait toujours gardée et toujours défendue au milieu des sceptiques et des beaux esprits, la foi dont l'accent sincère retentit dans ses ouvrages, la foi qu'il s'efforçait d'élargir et de féconder, la foi qu'il proclamait dans ses dernières lectures publiques avec une si pénétrante éloquence, elle l'a gardé, elle Ta protégé sur la couche funèbre où les seules paroles qu'il voulut entendre étaient les paroles de la piété.
Il y a de l'enfant dans tous les poètes : demandez plutôt à Victor Hugo qui est si enfant quand il ne croit pas l'être. 11 y en avait beaucoup chez Olivier. La chanson du berceau, qui touche d'assez près à la ronde, lui réussit toujours, parce qu'elle est toujours émue, même lorsqu'elle ne semble que folâtrer. Et quand il lui plaît, sans en forcer le ton, il la fait monter jusqu'au sublime.
Mieux encore que les plus beaux chants du patriote, mieux que cette magnifique description de l'automne dont le poème des Campagnes est comme illuminé, nous aimons une courte épopée qui suffirait seule à prot^er contre l'oubli le nom du poète, l'épopée des marionnettes, que j'aurais transcrite ici si la place y suffisait. C'est quelque chose comme la danse des morts, mais d'un crayon plus doux et plus léger avec la vérité du sourire et l'immensité des horizons. Uhland n'était pas loin de la même inspiration dans sa belle chanson à boire :
Wir sind nicht mehr am ersten Glas, Dram reden wir yon diess nnd das Was ranschet nnd was braust.
Mais Olivier en a tiré bien plus de parti et son cadre est bien plus heureux. C'est le monde embrassé d'un regard, c'est le sujet des sujets, c'est le poème universel.