CHAPITRE XIII
mais, quel que soit le succès de nos eiïorts, nous ne devons pas croire que le problème est insoluble parce que nous ne l'aurons pas résolu, ni que le problème est résolu parce que nous aurons retranché un des termes qui y entrent. 11 faut tout conserver, tout accorder, ou du moins croire que toutes les vérités s'accordent, non pas peut-être dans notre intelligence bornée, mais dans la raison souveraine où elles reposent et d'où elles émanent. Sacriliera-t-on la Providence divine? Comment croire à un Dieu insouciant? Sacrifiera-t-on la liberté humaine? On l'a lait plus d'une Ibis, soit que Dieu l'entoure d'influences invincibles, soit qu'il aille directement à elle et la ploie sous sa volonté.
Ce n'est pas une médiocre résolution que de retrancher à un être un pouvoir tout entiei*, et à l'homme un pouvoir tel que le hbre arbitre. On croit seulement le modilier par là, et on ne voit entre le premier état et le second que la dillérence de la santé à la maladie ; on se trompe : T homme n'est pas malade, il est mort; il n'est pas blessé, il n'y a plus d'honmie; c'est une autre création.
Pourquoi pas ? Est-il doimé à la seule géologie, en fouillant l'intérieur du globe, de reconnaître les créations diverses qui s'y sont succédé? En scrutant de même les profondeurs de l'dme, on reconnaîtra la trace d'une création antérieure à celle-ci, d'une autre humanité, qui , api ès avoir possédé quelque temps cette terre, a été détruite et nous a cédé la place. Pourfpioi n'eu serait-il pas ainsi ? pourquoi l'esprit n'aurait-il pas ses âges comme la matière ? Ces deux découvertes parallèles vont bien ensemble, se prêtent leur lumière et leur appui. Cela n'est pas ; le renouvellement des foi'mes sur notre globe peut convenir à la
ESS,4I SUR LA IROVIDENCE
perfection divine : les divers, êtres qui Tont peuplé tour à tour sont venus en leur temps, lors({ue cette demeure était disposée pour les i-ecevoir, et se sont retirés avec les circonstances qui les avaient amenés ; il n'y a dans leur existence ou leur mort aucune contradiction ; en outre, la puissance vitale animant des formes de plus en plus parfaites se préparait à produire l'homme ; mais y a-t-il rien de îîemHïable dans ces antres créations du muntle de Tespnt ? D'où vient que r humanité lii)re a disparu ? Elle était créée pour seconder un dessein de IMeu, mais elle a manqué & sa mission; Dieu s est repenti, il a vu que la liberté était indomptable; quelle déconcerterait ses plans, fermerait les voies à sa providence, et il a brisé un instrument indocile. Cette conduite est-elle digne de la sagesse souveraine? lui convient-il de faire des essais malheureux ? Et puis, quelle est cette nouvelle race plus soumise ? N est-elle pas évidemment infé*rienre à la première, j^ar conséquent l'univers incomplet et la création découronnée ?
On pourra insister : Dieu ne dispose-t-il pas de ses dons, et n'est-il pas libre de retirer ses favem's? Pour répondre à cette question, il ne suffît pas de considérer sa puissance, il faut aussi tenir compte de sa sagesse. Cette sagesse se retrouve partout, dans la distribution des destinées diverses que possèdent les ci éatures, et dans renseml)le des qualités qui constituent chacune d'elles. Or, s'il agit suivant quelques principes, ces principes créent pour lui une convenance morale, et pour les êtres, par contrecoup, des droits à l'égard de la sagesse suprèuie. Le tout est de bien entendre ces droits. Dieu ne doit pas traiter également tons les êtres : ne lui demandons pas pourquoi la pierre est privée de la v ie que pos-
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CBAPITUE XtU*
sède la plante, pourquoi la plante n'a pas Finstmct
de l'animal, pourquoi i aiiiiiial est déshérité de cette raison supérieure qui nous distingue ; et si, par hypothèse, il y a encore des êtres entre rhoinme et Dieu, pourquoi il a iiiégaleujeut répaiti ses dons, avare pour nous, prodigue pour ces êtres privilégiés. Eh! qu'importe à la brute cette vaste intelligence que, dans la splière étroite de ses sensalioiis, elle ne peut soupçonner? Qu'importe ma liberté à cet êtredont la vie presque entière est aljsorbée par les repas et le
sommeil? Que m'importe à moi-même, qui suis fait pour trouver le bonheur par la vertu, une félicité
plus hante que je ne saurais comprendre? ffe connais les combats intérieurs, les l'emords, mais je coimais aussi les joies de l'âme ; ma liberté a ses faiblesses, mais elle a aussi sa graïuleur. Dieu ne doit pas à tous les êtres la même destinée, il nous a ap])eléâ à des fonctions diverses : dans cette série immense de créatures, il a mis les unes plus haut, les autres plus bas, où donc est l'injustice, et quels droits apporr tons-nous du néant? Pour assigner à chacun des êtres sa ])lace, avait-il antre chose à considérer que son dessein même et la beauté du monde ? Mais une fois qu*il a achevé la répartition des destinées, libre dam le sens divin de ce mot, c'est-à-dire dans l'étendue de sa perfection, il ne liait rien contre elle : ses créa^ tares qui viennent de recevoir Texistenee ont reçu avec elle certains droits, et ces droits ne peuvent &ire ombrage à sa puissance, puisqu'ils n'ont de fondement que dans sa sagesse, qui est lui encore. Ainsi il ne serait pas parfait, il se serait manqué à lui-même, s' il eût mis quelque part une destinée sans les facultés pour Taccomplu', une fin sans les moyens, ' i;^' il eut imposé une œuvre sans donner rmsu ameut*
B8SAI %W U PMI^IDSNGB.
Il devait à la plante la séye qui la fait vivre» à ranimai rinstifict et le mouvement qui le porte vers sa
nourriture, à riiomiiie perfectible, créé pour être Tartisiui de sa destinée, fait pour la science et la vertu, la puissance d'atteindre le vrai ét d'accomplir le bien, la liberté.
11 ne sert de rien de dire : « Dieu est maître, eti quoi qu'il faaee de moi, il veut que je sois Ubre, d car il veut les choses avec leurs conditions, la liberté avec les conditions de la liberté; car si, en me décidant, je n'ai [>as la pleine et réelle conscience que je pourrais me décider autrement, si j'agis par d'autres raisons que les miennes, ou sans raisons, si Dieu ploie et redresse ma volonté coumie il lui plaît, comme ou jdoie et redi*es8e un arbre ou un ressort, s*il fait mon action, ce n'est plus moi qui la fais.
Lorsque }>oiii- la première fois, ki faraude contradiction entre la Providence et ia liberté a paru, il était naturel de la résoudre en supprimant un des termes; les premiers politiques n'ont pas, dans la querelle de la liberté et de l'autorité, procédé autrement. Pour faire notre volonté, ont-ils dit, faisons qu'elle soit seule, anéantissons la liberté publique. Et ceux des historiens qui essayèrent d'abord d'expliquer lamaicbe de l'iimuanité, ne voyant du libre arbitre que son indocilité, n'étant touché que de ses écarts, le couii>ërent sous les brusques décrets d'en haut l^lais avec le temps Texpérience est venue : la politique intelligente, celle qui veut réussir pour longtemps, renonce à la routine du despotisme brutal, et loin de gouverner malgré la liberté, gouverne avec la liberté, coordonne les intérêts divergents, les opinions contraires, fait concourir toutes les forces vives, comme on dit, à ses fins. Celles qui favorisent le plan arrêté»
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GBAPITRB Xlll.
elle les appelle ; celles qui le contrarient, elle les re-*
çoit; nécessaires les unes aux autres, ces forces se contre-pëseDt : les luies teadeut à précipiter, les autres à arrêter la marche, aucune ne réussit pour son compte, et toutes contribuent à imprimer à Fensemble un mouvement lent et continu. Ainsi encore, à mesure que rhumanité a pris connaissance de son passée et que s'est développé le sentiment historique , on s'est aperçu que le genre humain avait porté dans son sein des éléments vivant dans un continuel coiuLat, et que l'ordre était sorti de ces cumbais mêmes.
11 n'est donc plus permis d*attribuer à Dieu ime
conduite qui mettrait sa politique au-dessous de notre politique, et que l'histoire démeat; il nest plus permis, pour assurer la Providence, de nier la
liberté.
Il reste à savoir comment, en faisant ce que nous voulons, nous faisons aussi ce que Dieu vent, comment par notre liberté nous réalisons le dessein de la Providence, par quel secret ce pouvoir indépendant, qui parait ne suivre que ses propres inspirations, et devoir déconcerter tous les plans ai rètés par un autre être, devient mi instrument docile entre les mains de Dieu, et, tout en gardant sa spontanéité, en demeurant alTranchi de toute contrainte, sert cependant des projets déterminés et invariables? C/est ici qu'éclate la sagesse de Dieu. La difficulté est digne de lui. i!itablir Tordre dans le monde physique, dij-ip;er où il veut la course d'astres inertes est une chose aisée» mais conduii'e au but fixé un pouvoir libre et capricieux, se servir d'instrumeiUs qui cèdent ou résistent selon leur disposition du moment, et réaliser son projet à l'aide de cette soumission et de cette résis-
lOS ESSAI SUR LA PROVIDENCE.
tance alternatives, voilà ce qui est admirable et vraiment divin.
Nous demandons comment Dieu nous conduit ? Ne sentons-nous pas que ce n*est pas nous qui faisons notre part en ce monde? Si d'un côté notre constitution et le milieu où nous sonnncs placés permettent de prévoir le rôle que nous jouerons ici-bas, si de Fautre il est au pouvoir de Dieu de nous donner cette conblituLion et de nous placer dans tel milieu qu'il lui plaît, tout en maintenant notre liberté, il nous mène. £t n'y a*t-il pas, en effets une sorte d'élection]? Les uns meurent avant d'avoir acquis la conscience d'euxmêmes, d'autres romnjencent l'épreu^c, mais cette épreuve commencée ne se prolonge pas pour tous également. Prenons que sa durée soit uniforme, concevons deux honnues qui aient vécu le môme espace de temps, ont-ils été pareillement éprouvés? L'épreuve c'est la lutte, et il en est de plus ou moins rudes, il est des victoires plus ou moins difltciles à gaorner. Quelle que soit la cause de la différence des nai lires que les hommes apportent au monde, quelle réside dans la constitution de l'âme ou dans la conformation du corps, ou dans les deu\ à la fois, celte dilïérence est mcontestable. .Notre intelligence possède originellement certaines aptitudes et à certains degrés : la raison, la mémoire, le sens du beau, émi* nentschez des individus, sont ailleurs comme endormis, puis entre ces deux tei*mes extrêmes il y a toutes les nuances de la médiocrité. A leur tour, ces facultés, raison, mémoire, sens du beau, s'ébianchent et se diversilient : nous ne naissons pas ai'tistes, mais peintres, ou sculpteurs, ou poètes, ou musiciens, etc. ; de même nous ne naissons pas savants, mais naturalistes, mathématiciens ou philosophes, etc. lien est
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CliAi'ililË XIII. i<i9
de la sensibilité couiuic de rintelligiMu e : ('liidiez les passions, vous les verrez différemmeiU réparties entre les hommes et diiléremment mesurées. Avant que nous ayons subi aucune influciu e , ou iiicinc sous des inilueuces qui tendraient à nous donner une direction contraire, la natm^e parle en nous, notre eiu*actëre se révèle par des mouvements énergiques. (Ibaquc individu a son tempérament physique et moral. Si nous devons développer notre esprit, nous n'a^dns donc pas tous le même travail à faire ; si nous devons réprimer nos passions, nous n* avons doïic pas tous les mômes eniiemis à combattre, et le triomphe est inégalement disputé. Que sera-ce, lorsque l'éducation aura laissé son empreinte sur nos âmes, cette éducation que nous recevons de nos parents et de nos maîtres, cette autre éducation qui se continue toute la vie, ces leçons que nous donnent la société qui nous entoure et les événements auxquels nous sommes mêlés ou dont nous soaunes les témoins 1 Enfin, pourra-t-on passer sous silence l'action lente et insensible, mais soutenue et efficace du régime et du climat? Sous ces impressions, qu'on le veuille ou qu'on résiste, notre espjit et notre caractère se modifient inévitablement t des principes et des passions disparaissent, d'autres passions et d'autres i)n]icij)es naissent et se développent; et ainsi, par un tiavail caché mais réel, de jour eu jour, d'heure en hem*e , nous nous renouvelons. Vienne maintenant le libre arJ)itre, tonjonrs le même, il ne ti-Quvc plus le même homme, et poui* établir son empire, il lui faut d'autres moyens et d'autres efforts. Qu'en outre on se représente l'infinie diversité des circonstances où la fortune nous place, des plaisirs et des douleurs qu elle nous uiesure, et on se fera une
fSSAI SUR LA PROVIDENCE
idée de rinliiiie diversité des épreuves réservées aux différents membres de cette même famille, qui est
rhuinanité.
(^est là uD fait évident et qui nous touche d'assez près pour éveiller notre attention. Saint Augustin, saint Paul, a\ant lui, Tont observé et en ont cherché la cause. Que pouvaient-ils répondre, sinon que, pour nous placer dans une condition ou une autre, rKeu n'a pris conseil que de lui-même, qu'il ne saurait faire acception des pei*sonnes, alors que nous n'existons pas encore; que nous sommes tous égaux dans le néant? Ils sont allés plus loin : enfermés dans la tiadition, qui seule enseigne à Thomme le péché originel, et seule circonscrit l'épreuve dans les limites de cette existence tenestie, ils ont eu à montrer que, malgré l'inégalité des épreuves, V équité de Dieu est maintenue, et qu'il a le droit de rétribuer i)areillement des travaux divers ou de rétribuer diversement de pareils travaux. A ne consulter que la lumière naturelle, on est forcé d'être plus réservé : elle nous enseigne seulement que nous devons subir l'épreuve et que l'épreuve n'est pas la même pour tous, ^elle ne nous dit rien de la faute primitive, qui donne à l'épreuve le caractère d'un supplice; elle ne nous apprend pas non plus qu'au bout de notre existence terrestre la carrière est fermée et l'épreuve à sa fin. Le problème, aux yeux de la seule raivson, n'est donc pas si déterminé, l'esprit a plus de latitude. Les uns s'abstiendront pnidemment : redoutant de se perdre dans des questions si vastes et si obscm es, ils se réfugieront dans la perfection de Dieu, n'osant ni discidper ni expli(iiier sa justice, et au sortir de ce muiide, se remettront avec cunliance entre ses mains. D'autres sont plus hardis, peut-être plus téméraires.
CHAPITHB KlII.
Ils veulent justilier Dieu, mais Us ne regardeut pas la distribution des rôles ici-bas comme déiinitive : ce quti quelques-uns prennent pour la vie tout entière .11* est à leurs yeux qu'un épisode d'une plus longue action qui, commencée dans un certain temps et un jcertain lieu, se continue à d^autres moments de la durée inlinie et sur d'autres points de T immensité. Selon eux, la mort est un incident, non un dénoùment; il n'a pas été donné au corps, substance grossière et périssa])le , d'entraîner dans sa chute sa compagne immortelle, d'abatti'e pour jamais l'essor aoblime de Tàme, de condamner au repos une puisê»nce essentiellement active ; il n'a pas été donné à la mort la vertu singulière de suspendre à son début ^otre pénible pèlerinage vers Dieu, de nous transporter subitement, en franchissant tous les intermédiaires, jusf[u'en la présence de cet être infini , d'ouvrir en face de ce soleil des esprits nos yeux qui n'ont pu enoore s'exercer à en supporter l'éclat, et n'ont pas saisi et reconnu dans le monde créé ses ra\uiiset son image, (i est l'idée qui a frappé Pytliagore, Platon et tant d'auties philosophes, et leur a fi^t admettre la doctrine de l'épreuve continée à tra^ ▼ers une série d'existences, doctrine fondamentale, indépendante des accessoires dont l'a enrichie leur imagination.
Selon ces philosophes, nous travaillons sans'doute,
mais sur un Ibnds qui nous est donné, et ai fonds, qui est tel pour moi, n'est phis le même pour mes voisins : ici du sable, là de l'argile ; d'un autre côté, les mains qui remuent l'instrument ne sont pas toutes aussi fortes : ceux-ci, heureusement doués de la nature et préparés par un bon régime, le soulèvent ^isément^ ceux-là, de constitution faible, alianguis
ESSAI SUR LA 91I0V1DENCE
par un régime énervant» le soulèvent à grand* peine et le laissent retomber aussitôt; enfin, lesunsn*ont
qu'un instant, les autres ont la journée entière pour avancer leui* tâche* De toutes parts s élèvent des accusations, chacun so plaint d'être traité moins favora- J3lenient que ses coiii|)agnons, et taxe d'injustice le maître commun. i\e pouriait-il pas leur répondre : Où est en moi Finjustice ? Je juge chacun selon ses cpuvres, et je n'estime pas les œuvres par la grandeur du résultat, mais par la bonne volonté qui les produii. Je mets au même rang l'enfant qui a déplacé un caillou et Thomme mûr qui a déplacé un bloc, car ils ont fait pareil eiïort. Quant à vous qui vous plaignez que le temps vous fait défaut, savez-vous ce que je vous réserve? Ma conduite antérieure n'est-elle pas là pour garantir ma conduite future? Laquelle de mes rruvres avez-vous vue qui soit incomplète et manque par quelque endroit? Abusés par les apparences, vous croyez que le jour finit quand le soleil se couche ; oui, il finit pour vous, niais il se lève ailleurs ; la lumière est araétée quelquefois, elle ne s éteint jamais.
Ainsi vaThomme, sous la direction de Dieu, (-om-
ment va le monde? La tendance des liistorions est de tout rapporter à un fait, religieux, ails sont religieux, politique, s'ils sont politiques, auquel le reste concourt, et, dans cette idée, ils nous montrent connnent tout conveige vers ce fait unique. L'histoire ainsi * composée possède une parfaite unité : tout se lie, tout se coordonne, et le plan de la Providence pai^ait d*une merveilleuse simplicité. O.tte idée est-elle entièrement fausse? Je ne le crois pas. Puisqu ua certain fait s'est procluit, il a ses racines dans le passé, et s*il est vrai que fous les événements soient liés, que leurs
oontre-coups se fassent ressentir à de grandes distances, on peut montrer avec raison que cet événement
particulier, sur lequel on a les yeux, a été piéparé de longue main, que le monde entier a été en travail poar le produire.
(!et événemeiii est donc un teime réel où aboutissent les efforts de la nature et de F humanité; mais la question est de savoir s*il en est le terme unique. Or Texpérience a été vingt fois répétée. Un historien préoccupé d'un événement y voit-il le but vers lequel ont tendu tous les événements antérieui-s , d'autres historiens à leur tour rangent ce l'ait dans une suite plus vaste, et n'y voient qu'un moment d'un fait plus général, qui quelquefois le dévoie. Nous disons : la Providence va juscju'ici ; elle nous laisse dire et passe au delà. Tous les événements ne sont qué des inter<niédiaires et tendent vers un but définitif, ignoré peut-^tie, mais sans contredit plus éloigné et plus gi*and que chacun d'eux.
(le n'est pas* tout; à un monient donné, considérez les événements qui s'accomplissent, puis })ren( /-ies successivement, et faites [)our chacun d'eux le même travail, recherchez les causes ({ni l'ont piodnil : il vous faudra autant de lois développer i'enseaible des événepients écoulés. Il n'y a donc pas une seule série de faits, mais une infinité; au lieu ([ne le développement des causes et des eliets s'opère suivant une ligne droite unique, il s'opère dans tous les sens ;: les événements ne forment pas une chaîne, mais une trame, et c'est dans cette tr ame c(ue le grand aitiste in.sère le dessin mystérieux de la création. On peut donc encore appliquer ;i l iniivers des faits le mot que nous avons déjà appliqué à l'univers des créatures : « Le centre est partout, la circonférence nulle part ; » ou plutôt il
174 ESSAI SUR LA PROVIDENCE
y a un seul centre auquel tout de toutes parts aboutit, ridée divine, ici-bas en travail le bien.
Demandez-vous comment il se fait que de tous ces événements le bien sorte plutôt que le mal? Leibnitz répond que Dieu, avant de créer, se représentant rinfinie variété des combinaisons des faits, a choisi là meilleure : le premier l'ait étant donné, le reste suit par principes et conséquences, comme dans une géométrie. Il n'est pas commode de disputer contre Lëbnitz, et on ne le nommerait pas, si on j>ouvait le taire, mais vraiment cette réponse ne sullit point. Nous ne rapprenons pas à ce grand honmie ; il n'en est pas des faits comme de cailloux qu*on asseuible dans rordi*e qu'on veut : des faits dérivent de lois générales; ils se tiennent par là; un seul donne les autres et avec eux la loi qui les produit tous. Dans cette théorie on n'explique ni la nature ni la liberté, ni la nature, dont on passe les lois sous silence, ni la liberté, que le torrent emporte.
Au commencement de cet Essai, en parlant de la ProvideDce, visible dans Tordre moral, nous avons indiqué la solution du problème qui nous occupe ici, nous avons observé comment le libre arbitre, sans rien perdre, introduit ])eu à peu dans ce monde une plus grande part d'intelligence et de justice, comment l'amour naturel de la vérité et du bien dans l'àme, et dans la vérité et le bien leur fécondité inépuisable agissant incessamment, à la fin Terrem etle mal sont détruits. N'est-ce pas là en effet ce qui se passe? En outre, ne voit-on pas paraître manifeste-ment dans Tbistoire la grande loi de l'action et delà réaction, qui modère les sociétés humaines, comme la gra\Uation céleste modère les sociétés des astres. L'action est libre et suit sa fougue, xuaiSt dès qu elle